jeudi 15 décembre 2022

THE VARIANTS #5, de Gail Simone et Phil Noto


J'avais gardé ce dernier numéro de la mini-série The Variants sous le coude puisque, cette semaine, je n'ai acheté qu'une nouveauté (Danger Street). Gail Simone et Phil Noto concluent leur histoire sans éclat. Ce n'est pas honteux non plus. Mais ça pose des questions...


Pour ne pas trop vous spoiler, au cas où vous seriez quand même tentés, quand cette mini-série sera traduite en France, disons tout simplement que le souci de ce dénouement concerne le mobile du méchant, franchement pathétique.


Il y avait bien un variant de Jessica Jones qui n'était pas fiable et c'est Jewel, le plus jeune d'entre eux. Franchement Gail Simone déçoit énormément au moment de révéler ce qui a motivé ses actions et le lecteur a du mal à ne pas se sentier floué.


Les amateurs de happy end ne doivent pas être inquiets : tout est bien qui se finit bien. Au rayon des points positifs, on notera Gail Simone semble avoir clos pour un bon moment la relation toxique entre Jessica Jones et l'Homme Pourpre, même si elle utilisé ce dernier dans son récit.


L'autre bon point, c'est d'avoir impliqué une héroîne comme Jessica Jones, plutôt street-level donc, dans une intrigue à base de multivers, de variants, et ce, sans que cela ne soit trop incongru. La scénariste a fait preuve d'originalité et prouvé qu'on pouvait employer Jessica dans un autre registre que la detective story.

Enfin, il faut saluer la prestation irréprochable de Phil Noto au dessin et aux couleurs. Même si la mini-série a connu quelques retards sur la fin (sans un mot d'explication de Marvel pour qui communiquer sur ce sujet semble être tabou alors que les lecteurs apprécieraient, j'en suis sûr, de savoir), l'artiste s'est approprié sans difficulté les personnages et cette intrigue curieuse.

Noto n'est pas le dessinateur le plus dymanique qui soit et Simone joue avec ça en coupant court à la traditionnelle scène de baston finale qu'elle désamorce habilement. Noto est plus à son avantage pour saisir les émotions des personnages et livrer des planches lisibles, sobres et intelligentes. Son humilité a quelque chose de reposant dans un milieu où nombre de ses confrères n'arrive qu'à briller en voulant en mettre plein la vue.

J'ai toujours apprécié Noto et je persiste à croire qu'il n'a pas le crédit qu'il mérite. Sa productivité, son professionnalisme, sa capacité d'adaptation sont exemplaires et The Variants l'a encore prouvé.

Mais...

Mais ce projet pose tout de même un nombre conséquent de questions. La première et la plus importante dépasse presque Jessica Jones puisqu'elle concerne les créations laissées par Brian Michael Bendis à Marvel et de manière plus globale la gestion des personnages qu'il avait contribués à (re)mettre dans la lumière.

Miles Moralés/Spider-Man vient de voir sa série relaunchée (par Cody Ziglar et Federico Vicentini) en récupérant au passage son costume original (remplacé par un uniforme streetwear d'un goût douteux durant une partie du run de Saladin Ahmed). Luke Cage, bien qu'il soit devenu le maire de New York et apparaisse dans The Variants, comme Iron Fist (Danny Rand remplacé dernièrement - provisoirement ? - par un nouveau porteur du titre), et donc Jessica Jones font de la figuration ou n'ont droit qu'à des mini-séries.

C'est comme si Marvel ne savait pas quoi faire d'eux. Il est loin le temps de la famille des New Avengers, série pour laquelle je conserverai toujours une infinie affection car elle m'a fait revenir aux comics Marvel. On en pensait ce qu'on en voulait (et Dieu sait que des fans des Avengers manifestèrent bruyamment leur déplaisir à lire ce run), mais Bendis proposait quelque chose d'unique, avec des héros qui n'étaient pas des vedettes (même si Wolverine et Peter Parker/Spider-Man étaient invités). Et le titre vendait bien malgré ça.

Jessica Jones a été co-créée par Bendis et Michael Gaydos et c'est certainement le personnage le plus emblématique du scénariste qui l'avait d'abord animé dans une série réservée aux mature readers, puis transférée dans New Avengers car il y avait incorporé Luke Cage, devenu son compagnon et père de leur fille. Curieusement, Bendis a peu mis en avant sa propre créature dans New Avengers, plus occupée à s'occuper de Dani sa fille qu'à reprendre sa carrière de super-héroïne (même si à un moment il avait semblé préparer le terrain à son retour en tant que Jewel).

Bendis parti pour DC (où il s'est fait copieusement entuber...), Jessica Jones est passée entre les mains de femmes scénaristes comme Kelly Thompson et Gail Simone, selon l'habitude prise par l'éditeur de confier des femmes aux femmes, des noirs aux noirs, etc. Mais en fin de compte ni Thompson ni Simone n'ont fait grand-chose avec Jessica Jones, limitée à des séries... Limitées.

De manière générale, les street-level heroes ne sont pas à la fête chez Marvel (exception des Spider-Men et de Daredevil - si vous aimez ce qu'en font Zeb Wells et Chip Zdarsky, ce qui n'est pas mon cas). L'éditeur, encore une fois, ne semble pas quoi en faire, préférant miser sur les team-books avec une large voilure comme Avengers et X-Men. On peut rattacher aux street-level heroes des personnages comme Captain America ou Moon Knight, mais le premier transcende cette définition et le second reste un outsider (et là encore, je n'ai pas accroché aux offres faites par Collin Kelly et Jackson Lanzing et Jed Mackay).

Bendis ne reviendra pas chez Marvel, il l'a dit et l'éditeur ne semble pas vouloir le rapatrier. Le scénariste tire des cartouches dans l'indifférence générale chez Dark Horse où il a emmené ses créations du label Jinxworld et lancé des titres comme le navrant The Ones. Sans doute se moque-t-il bien de tout ça, lui qui a fait fortune et n'a plus rien à prouver, ne désirant visiblement plus que se faire plaisir, sans pression, loin des Big Two. Mais ne pense-t-il pas parfois, avec regret, à ce qu'il a accompli chez Marvel et qui est si mal entretenu ?

La nostalgie m'étreint, et c'est peut-être le sentiment le plus prégnant à la fin de The Variants : celui d'avoir lu quelque chose en espérant renouer avec un personnage attaché à une période, un auteur que j'ai tant aimé. J'aurai finalement mieux fait de ne pas succomber à la tentation. L'esprit Bendis chez Marvel n'est plus et même une détective comme Jessica Jones ne le e retrouvera pas ni ne le ranimera pas.

mercredi 14 décembre 2022

DANGER STREET #1, de Tom King et Jorge Fornés


Après avoir été déprogrammée, voici enfin la nouvelle mini-série écrite par Tom King et dessinée par Jorge Fornes : Danger Street. Le projet est peu commun, tout comme la longueur des épisodes (35 pages) et l'ampleur du casting (une trentaine de personnages). C'est parti pour douze numéros avec l'arrière-ban des héros DC pour une aventure qui s'annonce à nulle autre pareille.


L'agent de police Liza Warner arrête les Dingbats de Danger Street, une bande de gamins turbulents qui roule en quad sans permis. Elle leur conseille d'aller sur la plage et de la rappeler pour les raccompagner.


Un trio composé de Starman, Metamorpho et Warlord roulent eux aussi en direction de la plage. Ils évoquent leur projet d'intégrer la Justice League en se servant du casque de Doctor Fate pour invoquer, défier et vaincre Darkseid.


Le Manhunter Mark Shaw est appelé par le Grand Maître qui lui désigne sa nouvelle cible. Il s'agit d'éliminer un groupe d'enfants sur le point de commettre un acte monstrueux : la Green Team. Et il convient d'être prudents car s'ils sont jeunes, ils sont plein de ressources.


La Green Team reçoit justement Jack Ryder, un journaliste récemment licencié par la chaîne NBS, et à qui elle souhaite confier un programme sur leur propre média. Mais avant, il l'interroge à propos d'une bande : les Outsiders.


Il est l'heure pour Warlord, Starman et Metamorpho de convoquer Darkseid au moyen du casque du Dr. Fate. Mais rien ne va se passer comme prévu et même tourner au drame quand un des Dingbats surprend la scène...

Tom King a eu l'idée de Danger Street en relisant DC First Issue Special, une collection de 13 one-shots parue entre Avril 1975 et 1976. Aujourd'hui oubliées, ces histoires mettaient en scène des héros méconnus comme Doctor Fate ou des créations originales comme Ladycop, réalisées par des auteurs et artistes de renommée (comme Jack Kirby, Gerry Conway, Dennis O'Neil, Walt Simonson...). Le résultat est de qualité très variable, le plus improbable côtoyant le très bon.

Pour le scénariste amoureux des personnages tombés dans les limbes mais un peu las de n'écrire que sur des héros solitaires ou en couple, s'est alors présenté un défi fou : imaginer une intrigue dans laquelle les protagonistes des épisodes de DC First Issue Special se croiseraient et partageraient les mêmes péripéties.

Tout comme The Human Target, King a écrit son script intégralement avant de le remettre à un artiste, tout en étant disposé à corriger quelques éléments ultérieurement. Il lui fallait un partenaire solide pour animer un tel lot de personnages, de décors et d'événements et après la réussite que fut leur Rorschach, le choix de Jorge Fornes s'est imposé.

L'artiste espagnol s'est investi pleinement dans ce challenge et c'est d'ailleurs pour cela que Danger Street a vu sa sortie décalée car, avec une pagination plus conséquente aussi, il n'était pas question cette fois de faire un break dans la parution. Initialement, King et Fornes avaient même pensé rendre leur mini-série bimensuelle ! Pour compléter l'équipe, le coloriste Dave Stewart (lui aussi ayant officié sur Rorschach) a rempilé.

Dit comme ça, Danger Street peut sembler une bizarrerie plus ou moins attirante. Mis à part la mention de Darkseid comme grand méchant auquel souhaitent ce confronter quelques-uns des héros, pas de vedettes dans ce récit - à moins que vous soyez un fan absolu de Dr. Fate ou Metamorpho ou du Creeper par exemple.

Et pour le critique aussi, l'entreprise peut susciter quelque doute : à quoi tout cela va ressembler ? Les personnages vont-ils cohabiter intelligemment malgré leurs énormes diférences ? Est-il même seulement possible qu'ils puissent partager une même histoire ?

Je ne suis sans doute pas le plus objectif pour vous conseiller le nouveau projet de Tom King et de Jorge Fornes car j'avais beaucoup aimé Rorschach, et King est un de mes scénaristes favoris. Mais ça ne signifie pas que j'hésiterai à estimer justement Danger Street si ça ne me plaisait pas (comme ne m'avait pas plu Heroes in Crisis ou comme Strange Adventures m'avait un peu déçu).

Pourtant, ce premier épisode m'a emballé et me fait espérer qu'on débute une saga passionnante, très originale, à la fois atypique, barré et mélancolique. Tout d'abord pour le casting lui-même : on fait la connaissance de pas moins d'une quinzaine de personnages rien que pour cet épisode, et ce n'est jamais indigeste, jamais trop. King en regroupe certains, fait se croiser d'autres, organise déjà des rencontres, connecte plusieurs lignes narratives avec une fluidité remarquable.

La piste à laquelle on s'accroche le plus rapidement et aisément est celle qui unit Mikaal Tomas (le Starman à la peau bleue), Tom Morgan (Warlord) et Rex Mason (Metamorpho) qui, en possession du casque de Dr. Fate, entreprennent d'invoquer Darkseid pour l'affronter et le vaincre, ce qui leur ouvrirait, ils en sont sûrs, les portes de la Justice League. La narration est assurée par la voix sortant du casque de Fate qui présente les faits comme un conte, avec ses héros, ses jeunes garçons, son ogre, ses monstres, la magie. Et dans cette configuration, Starman, Warlord et Metamorpho sont les princes.

Les Dingbats de Danger Street sont une bande d'adolescents turbulents qui sont rappelés à l'ordre par l'agent de police Liz Warner qu'ils surnomment Ladycop ("la princesse" dans le récit de Fate). Pour l'instant, on sait peu de choses d'elle, sinon qu'elle a parfois des absences au cours desquelles elle semble se rappeler une scène de crime très sanglante. Les Dingbats sont superbement caractérisés, King saisit leur insouciance, les dialogues vifs reprennent les blagues qu'ils s'échangent, avec un naturel épatant.  Quand l'un d'eux, ayant perdu de vue ses camarades va surprendre "les trois princes", l'épisode se termine sur une scène terrible...

Jack Ryder est un personnage créé par, tiens, tiens, Steve Ditko (comme la Question, qui servit de modèle à Alan Moore pour Rorschach). C'est un justicier violent au costume invraisemblable qui terrifie les malfrats qu'il va punir avec un rire dément et qui se fait appeler le Creeper ("l'ogre" d'après Fate). Moraliste rigide et radical comme l'était l'objectiviste Ditko (c'est-à-dire avec une vision partageant nettement la société entre Bien et Mal et adepte de solutions fermes contre le désordre), Ryder vient de se faire virer d'une chaîne de télé quand il auditionne pour un concurrent contrôlé par une bande de gamins, la Green Team, de très jeunes milliardaires aux objectifs troubles. Là encore King campe cette assemblage improbable d'une façon assez glaçante pour qu'on accepte que ces gamins dirigent un network et convainquent un adulte de les rallier (pour davantage que l'animation d'un programme).

La Green Team est dans le viseur du Grand Maître des Manhunters, une organisation sectaire de tueurs professionnels, dont Mark Shaw. Si vous avez lu (ou plus exactement supporté) Event Leviathan de Brian Michael Bendis et Alex Maleev, le nom de Mark Shaw vous rappelera qu'il en était le grand méchant. Mais quand il apparut dans le milieu des années 70, c'était donc ce personnage de tueur, ayant repris le nom de Manhunter d'après un héros antérieur (vu notamment dans le Elseworlds JSA : The Golden Age de James Robinson et Paul Smith). Encore une fois, on est impressionné par la souplesse avec laquelle King relie tout ça.

Jorge Fornes illustre cette toile d'araignée avec une maestria bluffante. Son style qui fait tant penser à celui du grand David Mazzuchelli période Batman : Year One est parfait pour cette histoire qui semble partir dans tous les sens mais qui est solidement construite et que ses dessins ramènent justement à une dimension plus terre-à-terre.

Une scène définit ce qu'apporte Fornes à Danger Street : lorsque Warlord, Starman et Metamorpho attendent de voir surgir Darkseid, la surprise est totale quand ils voient débarquer Atlas (création de Kirby), aussi déboussolé qu'eux et criant que "le ciel va tomber" avant d'asséner un coup de poing à Métamorpho puis de tenter d'étrangler Starman. Fornes pourrait, comme beaucoup de ses collègues, faire de cette scène un moment d'action spectaculaire avec un découpage dynamité. Au contraire, il cadre tout cela de telle manière que l'énormité de la scène passe plus par la sidération des protagonistes que par la violence. Il n'y a rien de super héroïque alors mais juste trois types en costume confrontés à un gaillard égaré et brutal, pris au dépourvu sur une plage.

Cette façon de faire descendre la température pour que le lecteur soit finalement plus stupéfait que s'il lisait une scène qui pète tout s'avère redoutablement efficace. Le temps est détraqué alors car chaque geste paraît ralenti et en même temps l'action est très rapide de son début à son dénouement. Cela donne en quelque sorte le ton, le "la" du projet : rien ne va se passer comme prévu, à plus forte raison parce que les héros sont clairement dépassés. Qu'il s'agisse de trois super-héros costumés, de gamins farceurs rattrapés par un jeu dangereux, d'une femme flic hanté, d'un tueur prêt à tour, d'un justicier détraqué, de jeunes millionnaires inquiétants.

J'avais peur que Fornes perde ce qui fait son charme dans une histoire avec des gars en spandex alors que je le préfère dans un environnement plus réaliste. Mais King a eu du nez en misant sur lui car, justement, Fornes amène un décalage entre ces personnages et les forces qu'ils invoquent, l'ambition qu'ils ont et les capacités réelles qu'ils possèdent. King a rassemblé un casting des plus hétéroclites et Fornes se charge de nous les rendre familiers (alors qu'on n'a pour la plupart jamais entendu parler d'eux). C'est astucieux et maîtrisé.

Et puis Fornes, à l'heure des débats sur l'intelligence artificielle appliquée aux arts plastiques et à l'aert séquentiel en particulier, a quelque chose d'infiniment réconfortant : il travaille à l'ancienne, son trait n'est pas parfait, mais c'est fait par un être humain. Qu'importe les outils tant qu'on sait qu'un homme/une femme est derrière et ne soit pas dépassé.e par la technologie. Fornes a ça : ce n'est pas une machine, mais il a une force de travail impressionnante et surtout de la sensibilité.

Je la sens bien, cette nouvelle mini-série. Danger Street a tout pour tenir ses promesses, à commencer par nous entraîner dans un voyage tumultueux et plein de surprises, par deux auteurs en pleine forme.

lundi 12 décembre 2022

BULLET TRAIN, de David Leitch


Bullet Train est un vrai popcorn movie, un divertissement volontiers régressif mais qui l'assume et c'est pour ça qu'il est si drôle. David Leitch, le réalisateur, qui avait déjà signé Deadpool 2, sait ce qu'il fait : cet ancien cascadeur nous en met plein la vue sans se prendre au sérieux, dirigeant une troupe de comédiens qui s'amuse visiblement beaucoup.


"Coccinelle" est un tueur à gages qui accepte, à contrecoeur, un contrat que devait remplir un collègue, Carver, représenté comme lui par Maria Beetle : il doit récupérer dans le train à destination de Kyoto une mallette remplie d'argent. Coccinelle redoute que sa malchance le poursuive et il n'a pas tort car le train est rempli d'assassins lié par leurs relations avec un parrain russe surnommé "la Mort Blanche".


"La Mort Blanche" a ainsi recruté deux tueurs, "Citron" et "Mandarine", pour lui ramener son Fils kidnappé par un gang rival, et la mallette contenant la rançon. C'est cette mallette dont doit s'emparer Coccinelle et quand ses deux collègues s'aperçoivent qu'il l'a volée, ils découvrent en revenant à leurs places que le Fils a été empoisonné. 


Celle qui tué le Fils est "le Prince", la propre fille de la Mort Blanche, désirant se venger de ce père qui l'a ignorée depuis toujours. Elle maîtrise ensuite Yiuchi Kimura, dont elle blessé le fils, et dont elle compte se servir pour approcher la Mort Blanche pour le piéger.


Cependant, Coccinelle s'apprête à quitter le train au prochain arrêt. Mais il en est empêché par "le Loup", un autre tueur, qui monte dans le train au même moment et qui l'accuse d'avoir empoisonné sa femme et les invités de son mariage. Les deux hommes s'affrontent et Coccinelle réussit à éliminer son rival. Mais le train est reparti. Coccinelle cache le corps du Loup dans le bar du train et dissimule la mallette avant de prévenir Maria Bettle de la situation.


Citron et Mandarine se séparent pour retrouver la mallette et tuer celui qui l'a volée. Coccinelle tombe alors sur "le Frelon", une autre tueuse, qui a commis l'empoisonnement au mariage du Loup. Coccinelle parvient à la supprimer avec la seringue remplie de poison qu'elle lui destinait. Mandarine le surprend et devine qu'il est le voleur de la mallette car il l'avait croisé dans le compartiment juste avant que celle-ci ne disparaisse. Les deux hommes se battent jusqu'à l'extérieur du bar.


Le train s'arrête et Coccinelle pousse Mandarine sur le quai. Au même moment, à une autre porte, l'Ancien monte à bord et part à la recherche de Yiuchi, son fils. Celui-ci et le Prince croisent Citron, toujours à la recherche de la mallette et du voleur, et qui, intrigué par ce couple, se met à les soupçonner. Le Prince lui tire dessus après que Citron ait touché par balles Yiuchi. Elle cache les corps des deux hommes dans le toilettes. Coccinelle observe la scène avant que l'Ancien ne croise le Prince, ne la dépasse et ne trouve les corps des deux hommes à son tour. Le train arrive à son terminus.


Suivant le conseil de Maria Beetle, Coccinelle en descend et remet la mallette aux hommes de main de la Mort Blanche, qui, lui, monte dans le train où il est défié par l'Ancien. Les sbires du parrain ouvrent la mallette qui explose. La déflagration projette Coccinelle dans le train à bord duquel Mandarine a réussi à grimper à nouveau et qu'il remet en marche. Tandis que la Mort Blanche et l'Ancien se battent. Coccinelle et Mandarine s'allient pour éliminer la garde rapprochée du parrain. Une balle perdue endommage les commandes du train qui déraille et dévaste un village. La Mort Blanche meurt, Mandarine et le Prince s'entretuent en étant éjectés. L'Ancien a survécu. Maria Beetle arrive sur place pour exfiltrer Coccinelle.

A l'origine, Bullet Train est un roman de Kotara Isaka, inscrit dans une collection ayant l'agent de tueurs Maria Beetle comme personnage récurrent. Il n'est donc pas exclu, vu le succès rencontré par le film (dont le budget a été modeste pour une production pareille et qui a été largement rentabilisé en salles), qu'il s'agisse du premier volet d'une franchise.

Zak Olkewicz a adapté ce livre avec une efficacité redoutable si on en juge par le rythme effrené du récit, au diapason de la vitesse de ce fameux train (l'équivalent de notre T.G.V. au Japon). Plus l'histoire progresse, plus les passagers se font rares dans le véhicule. Le seul qui reste malgré lui alors qu'il aimerait tant en descendre, c'est le fameux Coccinelle (Ladybug en vo), un tueur poissard qui accepte un contrat "facile" pour remplacer un collègue malade (le nommé Carver incarné le temps d'un plan par Ryan Reynolds, ami du réalisateur qui l'a dirigé dans Deadpool 2).

Ces passagers semblent ne rien voir durant le trajet qu'ils effectuent des réglements de comptes entre assassins qui se déroulent entre deux compartiments. Et quand il n'y a plus un seul civil innocent dans le train, ne restent plus que les tueurs ayant survécu. Tous sont liés, sans le savoir, à un même homme, un parrain russe qui détrôna un chef des triades autrefois et qui a hérité du surnom de la Mort Banche.

La manière dont cela est dévoilé est très bien amenée. Mais le film de David Leitch déborde parfois inutilement de personnages qui arrivent trop opportunément dans l'intrigue. Les meilleurs exemples sont le Loup et le Frelon, qui pour le coup n'ont rien à voir avec le reste. Le Loup a pisté Coccinelle pour se venger car il le croit coupable d'avoir empoisonné sa femme et les invités de son mariage alors qu'en vérité il s'agit du Frelon... Qui débarque peu après sans qu'on sache franchement ce qu'elle fiche là puisqu'elle semble surprise de trouver Coccinelle à bord. Mais peut-être voulait-elle finir le travail en tuant le Loup ?

Les connections entre Citron, Mandarine, le Prince, l'Ancien, Yiuchi et la Mort Blanche tissent un réseau complexe mais qui est clairement expliqué. Cela rend encore plus drôle et pathétique la situation de Coccinelle qui croit vraiment que sa malchance le poursuit. Alors qu'en vérité cette poisse terrible est ce qui le sauve jusqu'au terminus. En fait, le principe est simple : quand il souhaite échapper aux ennuis, ils lui tombent dessus comme une pluie de grêlons, mais quand il les affronte sa scoumoune s'abat sur ses adversaires ou les éléments qui pourraient lui causer du tort (à lui ou à ses amis).

David Leitch a débuté à Hollywood il y a plus de vingt ans en étant la doublure cascade (sur Fight Club, de David Fincher) de Brad Pitt : cela lui donne deux atouts - le premier est qu'il sait parfaitement mettre en scène un fim d'action aussi survolté mais sans se prendre au sérieux, en n'ayant pas peur d'exagérer (à l'image du déraillement final, complétement fou). Le second, c'est d'être familier avec un énorme star qui lui fait confiance.

Brad Pitt est un excellent acteur de comédie pour qui a vu Burn after reading des frères Coen (2008) où il campait un abruti ahurissant. Mais peu de cinéastes ont décelé ce potentiel chez lui. Ici, il est irrésistible en tueur guignard mais coriace, doté d'un look improbable avec ses lunettes de vue et son bob ringard, qui rechigne à faire du mal depuis qu'il a fait une retraite spirituelle.

Il est impeccablement entouré, même si ses partenaires sont inégaux. Parmi les meilleurs, on trouve le tandem formé par Brian Tyree Henry et Aaron Taylor-Johnson, deux assassins qui ne cessent de se chamailler en évoquant un programme pour enfants. Michael Shannon arrive tard dans l'histoire mais s'impose sans problème en parrain implacable. Et Hiroyuki Sanada est toujours aussi charismatique.

Par contre Joey King est une starlette interchangeable. Et Zazie Beetz n'a guère le temps d'exister dans la scène où elle apparaît. Sandra Bullock intervient à la toute fin et elle a le visage tellement figé (par la chirurgie plastique) qu'on a l'impression de voir une doublure avec un masque. Channing Tatum a un caméo qui fait croire qu'il a un rôle plus développé mais il n'en est rien.

Bullet Train aurait gagné à être délesté de quelques wagons, mais son swing, son humour et son impayable héros rattrapent ces quelques kilos en trop.

vendredi 9 décembre 2022

X-MEN : RED #9, de Al Ewing et Stefano Caselli


Quoiqu'il arive en 2023, il restera la satisfaction intense d'avoir suivi X-Men : Red depuis neuf mois, aisément la meilleure série attachée à l'univers mutant actuellement. Al Ewing est un scénariste prodigieux sur ce titre et il le prouve une nouvelle fois. Quant à Stefano Caselli, son retour est rien moins que tonitruant. (Et quelle couverture de ouf de Russell Dauterman !)


Magneto ayant refusé qu'on le ressucite, Cyclope et le Pr. Xavier décident de faire revenir parmi eux Vulcain, autre mutant oméga, malgré l'avis contraire de Havok.


Ils vont regretter leur choix car, manipulé par Abigail Brand et Mentallo, Vulcain réclame le trône Shi'ar qu'il occupa jadis, et n'hésite pas pour en déloger Xandra à affronter ceux qui la protègent.
 

Pendant ce temps, l'équipe de Cable a découvert à quel point Brand manigançait contre Krakoa et Arakko, avec Orbis Stellaris. Celui-ci réplique sévèrement contre les ex du SWORD.


Vulcain découvre qu'il a été dupé par Warbird et surtout Sunspot. Furieux, il part débusquer Xandra dans le seul endroit sur Arakko où elle a pu être cachée...

Cette semaine, j'ai décidé d'arrêter d'écrire sur Immortal X-Men après avoir lu le neuvième épisode de cette série tellement il m'a horripilé (je n'en peux plus de la fixette sur Mr. Sinistre par Kieron Gillen et par conséquent je ne lirai pas Sins of Sinister, le prochain event mutant au centre duquel le personnage se trouve). 

Sins of Sinister va hélas ! impliquer des séries que je lis et chronique ici comme X-Men : Red, tandis que le crossover Dark Web va lui concerner X-Men (et Amazing Spider-Man). New Mutants semble être annulé puisque le titre n'est pas sollicité en Janvier 2023 (Rod Reis a déjà annoncé qu'il ne reviendrait pas sur le titre de toute façon).

Conclusion : plus rien (ou presque : il ne restera que la fin de X-Terminators) à lire côté mutants au début de l'année prochaine. L'ère Hickman est bel et bien révolue, quand l'architecte du renouveau X avait établi une sorte de protectorat autour des séries de la franchise, évitant à ses personnages de se mélanger au reste de l'univers Marvel. Les digues ont sauté et désormais on voit Wolverine (Logan) et Magik être utilisés dans d'autres titres non mutants.

C'était prévisible : personne n'a l'autorité d'Hickman parmi les auteurs de titres mutants et Marvel n'a pas voulu le remplacer comme "Head of X". Jordan White semble beaucoup aimer Kieron Gillen et C.B. Cebuslki aussi, pour lui confier un autre event (Sins of Sinister donc) juste après Judgment Day. Mais je pense qu'ils se trompent de cheval.

Car, pour moi, le seul à avoir la carrure d'un patron, c'est bien Al Ewing. C'est curieux car jusqu'à présent je n'avais jamais vraiment prêté attention à son travail : je n'ai pas suivi son Immortal Hulk, acclamé, par exemple. Mais j'avais apprécié S.W.O.R.D. et surtout la façon dont il s'en est servi pour aboutir à X-Men : Red, série d'un tout autre calibre, follement ambitieuse et maîtrisée.

Alors que X-Men de Gerry Duggan reste plutôt basique et classique mais efficace, Ewing voit grand et l'assume. Il a fait par ailleurs preuve d'ingéniosité en s'occupant non pas d'une énième série basée sur Krakoa mais en s'exilant dans l'espace, d'abord avec SWORD, et maintenant sur Arakko avec X-Men : Red. Il en a fait son territoire, son pré carré, l'endroit où il est sûr que personne ne viendra l'embêter - ou presque, puisque, donc, Gillen a embarqué dans son pénible délire Sinistre X-Men : Red (qui sera rebaptisé pour l'occasion Storm & the Brotherhood of Mutants) et Legion of X de Si Spurrier (qui sera retitré Nightcrawlers).

Mais depuis neuf mois, Ewing a protégé X-Men : Red, même quand il a suivi la marche de Judgment Day à l'occasion duquel il a orchestré de fameux morceaux de bravoure et tué Magneto. Le génie de Ewing, c'est aussi de faire son miel de ce qu'il ne créé pas : en réalité, on retiendra davantage ce qui s'est passé dans les pages de sa série que dans tout l'event de Gillen (qui a diverti spectaculairement avant de se ramasser dans son ultime étape).

Ewing a la mentalité de l'architecte et s'il était la nouvelle "Head of X", nul doute que la franchise n'aurait pas à subir les traitements de Benjamin Percy (qui s'acharne toujours sur le Fauve) et les obsessions de Gillen. Mais peut-être ne veut-il pas coiffer cette casquette de général et préfére-t-il plus sagement rester sur Arakko, autour de laquelle il bâtit une fascinante saga politique. Plus forte, plus fine aussi, que tous les events et crossovers.

Ce neuvième épisode est un nouveau sommet et en fait c'est comme si la série s'employait à ne jamais baisser en intensité, à toujours maintenir la pression, à ne jamais décevoir son lecteur. Ewing est parti sur une histoire complexe et au long cours et n'a pas le droit de flancher, d'être simplement bon : il s'est condamné à l'excellence. Et parce qu'il est exigeant et talentueux, il nous ravit avec ce réseau d'intrigues, de personnages, tordus, machiavéliques, flamboyants.

Vulcain est le jouet de longue date d'Abigail Brand, grâce à Mentallo, mais aussi Orbis Stellaris. Il est sur le point de reprendre le trône des Shi'ar qu'il avait conquis durant les sagas cosmiques écrites apr Dan Abnett et Andy Lanning (War of Kings surtout) et initiées par le run de Ed Brubaker sur Uncanny X-Men (à partir de Deadly Genesis, puis The Rise and Fall of the Shi'ar Empire). Ewing a minutieusement, patiemment construit la conspiration de Brand en en faisant une Nick Fury au féminin avec des visées géo-stratégiques à l'échelle de la galaxie. Tout cela est désormais arrivé à ébullition et Vulcain l'illustre royalement.

Ressucité à la place de Magneto (qui avait exprimé la volonté de ne pas être ramené à la vie pour épouser la philosophie arakki) après avoir été tué par l'Eternel Uranos, Vulcain devait, pour Charles Xavier et Cyclope, malgré les doutes de Havok, remplacer Erik Lensherr comme mutant oméga sur Arakko. Les mutants de Krakoa ignoraient bien entendu que 1/ Vulcain avait été ramené à la vie une première fois par des aliens (depuis capturés par Orbis Stellaris) qui l'avaient transformé en bombe à retardement, et 2/ Brand l'avait instrumentalisé depuis des mois avec l'aide de Mentallo.

Mais le récit est un trompe-l'oeil magistral et dévoile un tacticien aussi retors que Brand en la personne de Sunspot. Petit rappel : 


Ceci était une couverture variante de Powers of X #6 par Guiseppe Camuncoli. A l'époque où cette image a été diffusée, pas grand-monde n'y a prêté attention, pensant qu'il s'agissait juste d'un dessin de plus pour illustrer le dernier épisode de la mini-série. Mais les plus curieux s'étaient demandé si Hickman n'annonçait pas quelque chose, surtout quand après ils surent que le scénariste allait écrire un arc de New Mutants avec Sunspot, qui était un de ses mutants favoris (il avait fait partie de ses Avengers).

Que pouvait bien alors signifer Roberto da Costa sur le trône Shi'ar avec Xandra l'impératrice et Gladiator agenouillés devant lui ? Finalement, Hickman n'en a rien fait quand il a écrit New Mutants ni ensuite dans X-Men. Mais il se trouve que Al Ewing adore aussi Sunspot (il était le leader de ses New Avengers). Et sans doute que cette variant cover l'a fait cogiter.

On n'en est pas encore arrivé à Sunspot empereur, mais disons que cet épisode de X-Men : Red établit une passerelle dans cette direction, d'autant que Hickman, par contre, avait amorcé une romance, sur un ton assez humoristique, entre Roberto da Costa et Warbird, la préceptrice de Xandra, et que, ce mois-ci, Xandra doit une fière chandelle à Roberto.

Cette façon d'intégrer des éléments, a priori insignifiants ou à peine considérés par ses prédécesseurs, mais aussi de reprendre à son compte des pistes narratives issus de précédents travaux de sa part (comme des mentions à Empyre dans l'épisode du mois dernier), c'est aussi ça, le génie de Ewing. Rien ne se perd, tout se transforme dans ce recyclage inspiré. Zéro déchet. Mais jubilation totale à lire ce qui en ressort. L'intemède avec l'équipe de Cable contre Orbis Stellaris, au centre de ce numéro, passerait presque pour une étape secondaire alors qu'elle fait partie de l'ensemble, offrant au lecteur un parallèle tout aussi tendu entre ce qui se passe avec Vulcain et ce qu'affrontent Cable et son gang.

Pour ne rien gâcher, Stefano Caselli nous fait la grâce de revenir sur la série au moment le plus brûlant. Suppléé remarquablement (par Madibek Musenbekov), l'artiste italien ramène son trait puissant pour ce chapitre incandescent.

Il nous gratifie, en miroir, au début et à la fin, de deux pages où justement deux personnages s'imposent en majesté dans les flammes, mais ce n'est pas exactement au début ni exactement à la fin. Entre temps, l'action domine et le combat que livre Vulcain contre Nova, Frenzy, Paibok et Gladiator est vraiment exceptionnel. Caselli découpe ça de manière rigoureuse, avec des cases de dimensions raisonnables, préférant imposer un rythme soutenu que de proposer des grandes vignettes ou même des splash-pages.

Il se défoule davantage avec le passage concernant l'équipe de Cable, gratifiant le lecteur, d'une double-page électrisante, formidablement composée. les seules trois pleines pages sont celles de la résurrection de Vulcain, de l'apparition de Sunspot (voir-ci-dessous) et la toute dernière de l'épisode, révélant... Non, je ne vous le dirais pas. Mais sachez simplement qu'on va avoir droit à un putain d'affrontement dans le #10 !

Les couleurs de Federico Blee jouent aussi un rôle déterminant dans cet épisode où les pages semblent vous sauter au visage par leur expressivité, leur dynamisme, leur ambiance.

Immense série, la meilleure que vous puissiez lire dans la collection mutante actuelle. De quoi vraiment enrager qu'elle soit perturbée dans les prochains mois.

DO A POWERBOMB ! #7, de Daniel Warren Johnson


C'est la fin du tournoi pour Do a Powerbomb ! de Daniel Warren Johnson. Cette mini-série ne m'aura pas autant conquis que Murder Falcon du même auteur, mais il faut reconnaître qu'on ne lit pas une chose pareil tous les mois. Et la conclusion, à défaut d'être parfaite, est tout de même touchante, entre deux mandales.


Comme je le fais souvent, je ne vais pas résumer ce dernier épisode pour vous laisser la surprise. Disons alors juste que Willard Necroton a avoué à Lona Steerose et son père, Cobrasun, qu'il n'était pas suffisamment puissant pour ressuciter Yua Steelrose, la mère et la femme de l'un et l'autre.
  

Pour les apaiser, il les conduit chez son supérieur : Dieu lui-même, aussi fervent amateur de catch que lui, et qui défie le père et sa fille dans un ultime combat au terme duquel, s'ils gagnent, il s'engage à exaucer leur voeu - retrouver Yua Steelrose. Mais peut-on vaincre Dieu ?


Daniel Warren Johnson signe à la fin de ce numéro une postface où, comme c'est l'usage, il remercie son coloriste, Mike Spicer, mais aussi son épouse (qui est sa première lectrice et critique) ainsi que l'équipe éditoriale d'Image Comics et du label Skybound de Robert Kirkman.


Surtout Johnson confie à quel point c'est difficile pour lui de terminer une BD, malgré les efforts, l'investissement que cela représente. Il ajoute que le temps fils trop vite, qu'il a l'impression d'avoir démarré Do a Powerbomb ! la veille et que, grisé par sa propre fiction, il n'a pas vu les mois passer.

Ces confidences, outre qu'elles renvoient au sujet même de cette mini-série sur lequel je vais revenir, en disent long sur ce drôle de métier de faire des comics. Il faudrait remercier Daniel Warren Johnson comme il remercie ses lecteurs pour ne pas oublier que c'est une tâche ingrate - parce qu'on n'est jamais sûr que ce qu'on va proposer au public va fonctionner, parce qu'on y met toutes ses forces (pour peu qu'on fasse son boulot honnêtement).

A l'heure où l'Intelligence Artificielle prétend faire aussi bien que des artistes et que ce débat agite les réseaux sociaux, il est toujours bon de rappeler que les comics sont une aventure humaine entre un auteur et le lecteur, mais surtout pour le créateur qui imagine une histoire, qui l'écrit, la met en forme, la dessine, l'encre, la confie à un coloriste, un lettreur, un imprimeur. Qu'importe si on travaille encore "à l'ancienne" avec un craayon, une gomme, des plumes, des feutres, des pinceaux, ou sur des tablettes graphqiues : l'outil dont on se sert, c'est d'abord son propre corps, en étant assis à une table pendant des mois.

Cette patte humaine, rien ne la remplacera jamais, même le plus puissant des logiciels informatiques. Ecrire, dessiner des BD, c'est un exercice mental et physique qui ne se résume pas à des 0 et des 1. Ce sont des courbatures, des noeuds au cerveau, de l'anxiété, de l'euphorie, du découragement, une vie sociale souvent réduite. Et ceux qui en font métier le font avec le fol espoir que le public répondra présent en reconnaissant leurs efforts, leur engagement.

On peut facilement comprendre dès lors qu'il est difficile de se détacher d'un objet sur lequel on a besogné des mois durant, et Daniel Warren Johnson le dit simplement. Mais en définitive, cette griserie qui agrémente toute création artistique, cette invresse qui fait oublier les heures, les jours, les mois, rend le voyage plus important que le rendu. On arrive à la fin en étant souvent surpris à la fois d'y être et aussi vidé d'avoir réussi. La suite n'appartient plus vraiment au créateur, le lecteur va décider du succès de l'oeuvre et du mérite de l'auteur.

C'est aussi la morale, en somme, de Do a Powerbomb ! comme vous le découvrirez avec la fin de ce septième épisode où il n'est pas/plus question d'avoir ce qu'on était venu chercher en se battant dans un tournoi de catch dans une dimension parallèle. C'est plutôt le chemin parcouru durant ce tournoi, au fil des matchs, qui est devenu essentiel, qui a fait grandir.

A la fin de cette histoire, Lona et Cobrasun sont aussi vidés qu'a dû l'être Daniel Warren Johnson au terme de cet ultime épisode. Qu'ils gagnent ou perdent contre Dieu devient presque accessoire, ils ont remporté chaque partie jusqu'au dénouement, ils ont accompli leur odyssée. Ils ont littéralement fait ce qu'ils ont pu, ils ont éta u bout du bout.

Le récit écrit par Johnson m'a déconcerté rapidement, car j'estimais qu'il grillait des cartouches trop vite (en révélant surtout qui était Cobrasun très vite). Il y a eu aussi un sentiment de lassitude qui s'est installé car, malgré toute sa maestria visuelle, cette succession de combats délirants n'a pas compensé une certaine vacuité scénaristique. Sept épisodes, c'était trop pour cette histoire. La formidable énergie déployée par Johnson n'a pas suffi à m'éblouir et à me bouleverser autant que sur Murder Falcon, plus équilibré, plus poignant et tout aussi loufoque.

C'est quand, en fin de compte, il revenait à des choses simples que l'auteur savait renouer avec ce qui faisait la magie de Murder Falcon, comme lorsqu'il mettait en scène Sun et Steel hors du ring, ou que leurs adversaires se battaient pour des motifs aussi déchirants que les leurs. Le reste, la baston, je savais que Johnson maîtrisait et qu'il épaterait la galerie car son dessin possède cette puissance inouie. 

Et c'est cela que confirme cet épisode, après un énième combat sur le ring, quand une scène du passé est dévoilée, entre Yua et Lona, dans l'intimité de la chambre de la petite fille, écoutant sa mère parler de la vérité du catch mais surtout des individus qui s'y affrontent, non pour gagner, mais pour vivre et éprouver dans leur chair des sensations comme la peur, l'excitation, la fatigue, l'exaltation, le dépassement, etc.

Comme un auteur de BD, pour Johnson, le lutteur a du mal à se détacher du ring, l'équivalent de la planche à dessin. Il y oublie le temps, la fatigue, mais doute toujours de l'issue du match. Victorieux ou vaincu, il traverse le temps du match comme un voyage, quasiment un trip, avec sa part de mysticisme, et se laisse griser. Il finira avec la ceinture du champion ou allongé sur le tapis, certain d'avoir été le plus fort ou d'être tombé contre plus fort que lui. Mais il y reviendra - l'auteur avec une nouvelle histoire, comme le catcheur.

Il est évident que Daniel Warren Johnson a exprimé sa conviction que le point commun entre le catch et les comics est qu'il s'agit de sports de combat. Il faut être préparé, motivé, savoir encaisser, savoir en mettre plein la vue, mais surtout dans les deux cas, il y a une vraie dramaturgie, un récit. S'il a parfois perdu un peu le fil, été un peu long, bourrin même, avec Do a Powerbomb ! l'auteur signe un singulier mais sincère parallèle entre son métier et ce sport qui le fascine, le passionne, l'amuse comme les comics.