jeudi 10 novembre 2022

CAPTAIN AMERICA : SENTINEL OF LIBERTY #6, de Collin Kelly & Jackson Lanzing et Carmen Carnero


Ce sixième épisode de Captain America : Sentinel of Liberty marque la fin du premier arc de la série écrite par Collin Kelly et Jackson Lanzing et dessinée par Carmen Carnero. C'est aussi le dernier numéro que je critiquerai puisque j'ai décidé de ne pas aller plus loin. Ce n'est pas déplaisant à lire, mais tout simplement je n'accroche pas.


Alors, plutôt que de vous résumer l'épisode, comme je le fais souvent à la fin d'un arc narratif ou d'une mini-série, je vais m'en tenir à l'essentiel. D'ailleurs, à proprement parler, il n'y a pas grand-chose à résumer : on assiste à un long affrontement entre Captain America et Bucky, déclenché par la décision de ce dernier de sièger à la table du Cercle Externe, cette organisation qui semble avoir eu une énorme influence politique sur le monde depuis des décennies en en manipulant les symboles héroïques.


Bucky a lui-même été manipulé depuis sa formation militaire jusqu'à sa carrière comme Soldat de l'Hiver. Et il vient d'abattre froidement le membre du Cercle qui se faisait appeler la Révolution pour prendre sa place. Son plan : miner l'organisation de l'intérieur. Ce que refuse Captain America, craignant que son ami n'y laisse son âme...


Un peu contre toute attente, Collin Kelly et Jackson Lanzing donnent l'avantage à Bucky dans ce duel et il accomplit ce qu'il avait en tête, tandis que Cap est sur la touche. Est-ce si surprenant ? Pas vraiment et on peut accorder aux deux scénaristes d'être logiques.


En effet, déjà dans la dernière mini-série qui lui a été consacré (par Kyle Higgins et Rod Reis), Bucky finissait par tuer, accidentellement un homme. Bizarrement, personne n'avait considéré cela par la suite, sans doute parce que cette histoire a connu peu de succès et qu'aucun editor chez Marvel n'a cru bon d'y revenir.

Mais disons que le ver était dans le fruit. Et Kelly et Lanzing ont aussi exploité un tie-in de l'event Devil's Reign qu'ils avaient d'ailleurs écrit et où Bucky dérobait au Caïd un dossier compromettant à son sujet. Un de plus. Et c'est une partie du problème, une des raisons qui me fait arrêter la lecture de Captain America : Sentinel of Liberty.

Soyons clairs : j'ai plutôt bien aimé cette relance, attendue, de la série consacrée à Steve Rogers (alors que celle consacrée à l'autre Captain America, Sam Wilson, m'est tombé des mains). Kelly et Lanzing ont fondé leur intrigue sur un mystère entourant le bouclier de Cap et ils l'ont fait avec la manière. Mais au final, ça n'est pas allé là où j'espérai, comme j'aurai aimé.

En effet, le Cercle Externe, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, n'est qu'un énième avatar de sociétés secrètes comme le Marvel Universe en regorge (Hydra, Empire Secret...) et ses desseins ne sont guère plus originaux (contrôler le monde en détournant ses symboles, en coulisses depuis des décennies, ce qui fait penser aux Illuminati).

Ensuite, de façon plutôt étonnante, le vrai héros de ce premier arc aura finalement plus été Bucky Barnes/le Soldat de l'Hiver que Captain America. A la fin de ce sixième épisode, cest lui dont le destin chavire le plus. Mais pas forcément le plus adroitement.

Depuis que Ed Brubaker a ramené Bucky parmi les vivants, le personnage est resté intimement lié à sa vision : un être torturé, usé par des années à avoir été manipulé, en quête de rédemption, mais à qui on retire toute solution de rachat. Il a perdu l'amour de la Veuve Noire, le droit d''incarner Captain America, de redevenir simplement un héros, un gentiln un bon. Et Kelly et Lanzing ont enfoncé un clou de plus dans le cercueil de Bucky au profit de son double sombre qu'est le Soldat de l'Hiver.

Bref, vraiment rien de nouveau sous le soleil, entre organisations secrètes et damnation éternelle de Bucky (quand bien même ce dernier souhaite intégrer le Cercle Externe pour le torpiller de l'intérieur). J'ai eu cette impression permanente que rien ne sortirait de neuf de cette relance à mesure que les épisodes se succédaient. C'était agréable à lire, mais il manquait quelque chose, un regard original, une perspective inédite. A croire qu'il est devenu très difficile d'écrire Captain America, comme Superman chez DC, sans répéter les mêmes clichés : le héros idéaliste dans un monde devenu trop complexe, la tentation d'en faire quelque chose de sérieux, de tragique.

Peut-être aussi ne suis-je pas prêt à m'investir dans une intrigue au long cours avec ce personnage que j'ai vraiment apprécié pour la dernière fois lors des épisodes de Mark Waid et Chris Samnee, avec leur format done-in-one mais sous-tendu par un fil rouge vite résolu. A peine un run mais tellement frustrant quand on considère à quel point il rafraîchissait le personnage, qui revenait de loin (après l'event Secret Empire et le "Captain Hydra" de Nick Spencer). Je ne veux jamais avoir à me forcer de lire une série, donc j'arrête avant d'avoir à en dire du mal.

Carmen Carnero, elle, je la regretterai car elle m'a vraiment bluffé pendant six épisodes. Souvent ces inventions visuelles m'ont gardé à flot et elle en produit avec une belle régularité. Pour le coup, elle mérite vraiment tous les éloges et son statut de "stormbreaker" Marvel, car c'est vraiment une artiste avec laquelle il faudra compter et pour peu qu'elle ne se lasse pas trop vite de Captain America, elle a tout pour devenir une dessinatrice appréciée du grand public (sans compter que c'est la première à illustrer la série).

Avec le coloriste Nolan Woodard, elle a formé une équipe très solide, très complémentaire, chacun mettant en valeur le travail de l'autre. Carnero m'avait laissé sur ma faim quand elle s'occupait de Captain Marvel, mais ici elle donne sa pleine mesure avec des découpages très dynamiques, un trait de toute beauté, un encrage solide. Marvel tient là une artiste de première classe.

Voilà, Captain America : Sentinel of Liberty, c'est fini pour moi. Je ne vais pas attendre que d'autres me proposent quelque chose qui me conviennent mieux parce que Kelly et Lanzing me paraissent être là pour un moment et c'est très bien pour ceux qui apprécient. Marvel, eux et Tochi Onyebuchi ont de grands plans pour 2023 puisqu'un crossover, Cold War, va lier les deux titres Captain America. L'année prochaine va d'ailleurs être très fournie en grosses histoires (pratiquemment sans discontinuer, sur toutes les franchises) et je vais sans doute en zapper un paquet.

BATMAN VS. ROBIN #3, de Mark Waid, Mahmud Asrar et Scott Godlewski


Ce pénultième épisode de Batman vs. Robin est haletant et mouvementé. Mark Waid révèle les motivations du duo de méchants formé par le Diable Nezha et Mother Soul (la mère de Ra's Al Ghul et grand-mère de Damian Wayne) tandis que Batman se jette dans la gueule du loup. Mahmud Asrar a eu besoin du renfort de Scott Godleswki pour compléter cet épisode, mais le style des deux artistes est assez complémentaire.


Le Diable Nezha possède Alfres Pennyworth et voit donc arriver Batman sur l'île de Lazare. Damian envoie à la rencontre de son père Nightwing, Red Hood, Robin et Spoiler pour l'affaiblir.


Puis Damian se rend auprès de Talia Al Ghul, sa mère, à qui il reproche de l'avoir négligé et de lui prouver ses regrets. Il la livre à Mother Soul pour qu'elle réfléchisse.
 

Tandis que Batman combat successivement Red Robin, Red Hood et Spoiler, Damian fait la connaissance de Zou Bajie, torturé par Nezha, et qui lui révèle le plan de ce dernier.


Batman affronte Nightwing, son mielleur disciple. Le duel est disputé et Batman sacrifie Alfred dont il a deviné l'état. Nezha a eu ce qu'il voulait en touchant Batman au coeur.


Mais avant de disparaître définitivement, Alfred fait promettre à Bruce Wayne d'arrêter de se reprocher sa mort. Ce n'est qu'en se ressaisant qu'il pourra sauver Damian et vaincre Nezha...

En sachant que Batman vs. Robin va déboucher sur un event, Lazarus Planet, début 2023, la perception et l'appréciation qu'on a de cette histoire a changé, en tout cas en ce qui me concerne. Mark Waid, avec cette intrigue initiée dans le premier arc de Batman - Superman : World's Finest, série se déroulant dans le passé et donc détaché du reste, investit le présent et le futur avec évidemment l'intention de laisser une trace sur la continuité actuelle.

De fait, il procède de manière similaire à Geoff Johns avec Flashpoint Beyond qui a été la rampe de lancement au relaunch de Justice Society of America. Ce changement de perspective induit de s'engager dans un processus plus long si on est convaincu par l'amorce de l'histoire, en l'occurrence Batman vs Batman ici.

Si c'est une lecture agréable, je ne dirai pas pourtant qu'elle me séduit autant que World's Finest, dont le fait qu'elle se situe dans le passé joue beaucoup dans le charme qu'elle a. Pour le dire plus simplement et directement : je doute fortement de suivre Lazarus Planet qui, d'après ce que j'en sais, me paraît partir dans tous les sens avec des héros et des vilains transformés dans un récit où la magie est dominante et qui touche bien au-delà de Batman et Robin (Jon Kent, Red Canary, Cyborg, Power Girl, Martian Manhunter, et au centre duquel le Monkey Prince semble jouer un rôle crucial).

Je déplore un peu que Batman vs Robin ne soit pas une mini-série complète. En fait, cette extension - Lazarus Planet - souffre d'annonces parallèles où DC et Marvel vont enchaîner des nouveaux statu quo et events en 2023. Je le déplore d'autant plus qu'avec quatre épisodes de 50 pages, c'était déjà consistant pour boucler le dossier Nezha (ou au moins lui donner un deuxième acte satisfaisant, sans enterrer ce personnage).

Ce troisième et avant-dernier épisode est plein d'action et de révélations. Batman atterrit sur l'île de Lazare avec Alfred Pennyworth, dont on a découvert qu'il était sous l'emprise de Nezha. Mais le dark knight, au moment de s'enfoncer dans la jungle où il sait que Damian lui a tendu un ou plusieurs pièges, refuse que son majordome le suive, car il ne peut assurer sa protection en affrontant ce qui l'attend. On comprendra plus tard que Batman a deviné que Alfred n'était pas lui-même depuis le début de l'aventure (ce n'est pas le meilleur détective du monde pour rien...).

En parallèle des combats de Batman contre Robin (Tim Drake), Spoiler, Red Hood et finalement Nightwing, qui se succèdent avec un sens du rythme jamais pris en défaut, (Mark Waid sait comme personne doser ce genre de péripéties), on assiste à des scènes avec Damian sur lequel l'emprise de Nezha se desserre. Même s'il livre Talia Al Ghul, sa propre mère, à Mother Soul, il pose des questions plus lucides à Zou Baijie, prisonnier de Nezha, et apprend que Nezha se prépare à affronter son fils, le Roi Fire Bull. De sa victoire dépend le projet de Mother Soul de créer un nouvel eden, dont elle aura purgé la magie et les surhommes

Zou Bajie est un personnage issu de la série Monkey Prince de Gene Luen Yan et Bernard Chang, mais je ne la lis pas. Je serai donc incapable de vous présenter ces deux héros, et ils sortent de nulle part pour moi. Rien n'est fait pour nous les présenter, et Waid les intègre à son scénario comme si le lecteur était familier avec eux. Ce n'est pas trop gênant puisque Zou Bajie est surtout là pour nous apprendre que Nezha a un fils, apparemment assez puissant pour contrarier les plans de son père et de Mother Soul. Mais ça risque de devenir plus compliqué quand Lazarus Planet débutera puisque Waid co-écrira l'event avec Yang et que Monkey Prince est mis en avant dans les images promotionnelles.

A côté de cela, Waid réussit un tour formidable en concluant une sorte d'histoire fantôme, serpent de mer, qui traînait depuis le run de Tom King sur Batman : la mort d'Alfred Pennyworth. On a découvert à la fin de l'épisode précédent que le majordome était possédé par Nezha et là, Batman n'hésite pas à le sacrifier pour battre Nightwing, ayant deviné l'imposture. Nezha a ramené à la vie une sorte de version spectrale d'Alfred pour surveiller Batman (et le trahir). Batman ayant déjoué ce traquenard comprend qu'il a aussi condamné Alfred à une fin définitive. Mais Waid en profite pour que Batman puisse faire ses adieux dignement et qu'Alfred donne un dernier conseil de vieux sage à maître Bruce. Alfred ne reviendra donc pas (respect à la volonté de King, qui l'avait tué pour faire grandir Batman) mais lui et Bruce auront eu droit à leur dernier moment (récompense pour les fans, frustrés par l'idée de King).

L'épisode a visiblement été compliqué à compléter puisque, c'est assez rare pour le mentionner, Mahmud Asrar ne le dessine pas entièrement. Il est aidé par Scott Godlewski qui signe seul les planches 15 à 18 et 22 à 29 : son style ne jure pas avec celui de Asrar même s'il n'a pas la même puissance, la même densité - en vérité, depuis qu'il travaille pour DC, Godlewski a beaucoup perdu du charme qu'on lui connaissait à ses débuts sur le titre Copperhead (écrit et abandonné par Jay Faerber) et qui faisait penser à une version soft de Sean Gordon Murphy. Son trait est devenu plus lisse, aseptisé, et d'ailleurs l'éditeur le balade de titre en titre (même si, dernièrement, il a réalisé l'intégralité des six épisodes du crossover Justice League - Legion of Super Heroes, dernier travail de Bendis pour DC).

Asrar dessine donc l'essentiel de l'épisode malgré tout. Comme il abonde en scènes d'action, il s'amuse et c'est un régal à lire. A plusieurs reprises, le script l'autorise à des pleines pages où son sens de la composition et de la dramatisation fait merveille.  Toutefois, il faut bien avouer que, à mes yeux du moins, Asrar, ne me paraît pas aussi à l'aise avec Batman qu'il l'a été avec Conan (écrit par Jason Aaron), son personnage favori. Il n'ajoute rien, graphiquement, au personnage, pas davantage à Robin, Red Hood, Spoiler et Nightwing (même si c'est avec celui-ci qu'il s'en tire le mieux).

L'expérience d'Asrar lui permet toutefois de produire de magnifiques plans et la scène d'adieu entre Bruce et Alfred est simplement mise en scène, avec beaucoup de sobriété, mais aussi une réelle émotion. Le tout soutenu par les couleurs, toujours impeccables, de Jordie Bellaire.

On va donc voir, dans un mois, comment Batman vs Robin s'achève tout en sachant que la conclusion sera ouverte pour Lazarus Planet. Waid saura-t-il vaincre ma réticence envers cet event

mardi 8 novembre 2022

NOPE, de Jordan Peele


Nope est le troisième film écrit et réalisé par Jordan Peele. Depuis Get Out (2017) et Us (2019), ce cinéaste s'est taillé une réputation solide au point d'être comparé à Steven Spielberg à ses débuts, avec des histoires fantastiques à suspense, métaphores de la place des afro-américans dans la société. Pour ma part, Nope est le premier de ses opus que j'ai vu. Et je n'ai vraiment pas été convaincu.


1999. Sur le plateau de tournage de la sitcom Gordy's home, le chimpanzée star du show tue plusieurs acteurs dans un accès de rage. Il épargne le jeune comédien Rick Park avant d'être abattu. De nos jours, Otis Haywood et sa soeur Emerald héritent du ranch de leur père, tué par un éclat de nickel tombé du ciel. Mais alors que Emerald cherche la gloire et la fortune à Hollywood, Otis souhaite continuer à dresser des chevaux pour le cinéma et la télé comme son père.


Six mois après, lors du tournage d'une pub dirigé par Anthers Holst, Otis est renvoyé après avoir perdu le contrôle d'un de ses chevaux. Il doit le vendre à Rick Park, qui est devenu le patron et l'animateur d'un parc d'attractions, Jupiter's Claim. Cette nuit-là, avec Emerald, Otis assiste à un étrange phénomène dans sa propriété en apercevant un objet volant non identifié qui provoque des perturbations électriques et la panique parmi les bêtes.


Persuadée qu'ils peuvent se faire de l'argent grâce à cela, Emerald convainc Otis d'investir dans des caméras de sécurité pour filmer la prochaine apparition de l'ovni. Angel Torres, employé chez Fry's Electronics, vient leur installer des équipements qu'il peut contrôler à distance. La nuit venue, le mystérieux engin capture un cheval et disparaît. Mais Angel croit avoir vu il se dissimule en remarquant un nuage immobile dans le ciel.


Rick Park, aussi, a vu l'objet volant et veut en tirer profit. Il organise un spectacle en plein air où il se sert du cheval que lui a vendu Otis comme appât. Mais la démonstration va dégénèrer car l'ovni massacre le public. Otis arrive sur place et contemple ce carnage lorsque l'apparel fond sur lui. Il se cache jusqu'à ce qu'il s'éloigne et qu'il puisse récupérer son cheval.


Otis en déduit que le vaisseau est en fait une créature intelligente et qu'il peut le piéger et le détruire. Mais Emerald et Angel restent convaincus qu'ils peuvent le filmer à condition d'avoir de leurs côtés un professionnel. Ils font appel à Holst qui arrive équipé de caméras à manivelle, donc ne dépendant pas de l'électricité que perturbe l'ovni. Otis dispose des leurrres dans la propriét et joue lui-même le rôle d'appât. Angel et Holst se mettent en position. Emerald supervise toute l'opération.
  

Comme prévu, la créature volante se manifeste. Mais c'est alors qu'un paparazzi surgit. Il se fait dévorer. Puis c'est Holst qui, voulant le filmer de plus près, se fait attraper. Voyant son frère menacé, Emerald récupère la moto du paparazzi pour entraîner la créature au loin.


Emerald est suivie par l'ovni jusqu'au aprc d'attractions où elle détache la mascotte gonflable géante qui mystifie la créature. Celle-ci l'avale avant d'exploser tandis que Emerald a immortalisé la scène en la photographiant. Otis retrouve sa soeur au même moment où les autorités et les médias arrivent sur place.

Le risque quand on vous promet qu'un film révolutionne un genre, c'est qu'on vous l'ait survendu. Et c'est ce sentiment qui s'impose avec Nope, qui n'est rien d'autre en définitive qu'un quasi-remake des Dents de la Mer (Steven Speilberg, 1975) dans lequel on aurait remplacé le requin par une créature volante extra-terrestre.

Quand Spielberg tourna Les Dents de la Mer, il dut affrotner des conditions infernales car le requin mécanique dysfonctionnait. Mais formé à la télé, et habitué donc aux contraintes techniques et budgétaires, le cinéaste choisit de finalement peu montrer son monstre des mers, préférant suggérer sa présence et s'appuyer sur la musique géniale de John Williams pour créér un sentiment d'angoisse très efficace. Cela fonctionna au-delà de ses espérances car le film fut un énorme succès et c'est à partir de là qu'on parla de blockbusters estivaux  qui signèrent en même temps le début de la fin du Nouvel Hollywood (où les cinéastes les plus créatifs bénéficiaient d'une liberté inédite).

47 ans après, Nope semble être le dernier râle d'une industrie qui se moque des origines même des succès qui l'ont révolutionné. Comme si la même recette était servie depuis trop longtemps et n'aboutissait qu'à une pâle copie, qui ne provoquait plus aucun frisson, loin (très loin !) de l'inventivité de Spielberg. Ou quand l'esprit de débrouille est remplacé par de la roublardise décomplexée...

Jordan Peele, avant de passer derrière la caméra, a écrit et joué pour d'autres. Mais le succès de Get Out en 2017 a tout changé pour lui : les critiques, enthousiastes, ont vu en lui la relève du grand cinéma de divertissement et depuis il a multiplié les projets, en qualité de producteur. C'est sans doute la première fois qu'un cinéaste noir jouit d'un tel pouvoir à Hollywood, loin d'une figure plus provocatrice comme Spike Lee.

La sortie de Us en 2019 n'a fait que confirmer le statut de Peele et donc, logiquement, Nope, son nouveau projet, était très attendu. Je ne me prononcerai pas sur ses deux premeirs opus que je n'ai pas vus. Mais Nope m'a déçu, je n'ai pas compris son succès - ou plutôt je l'ai compris mais pas admis.

Car, donc, Peele ne fait que reproduire ce que d'autres ont fait avant lui, sans plus de talent. J'ai été très étonné par la lenteur avec laquelle l'intrigue se met en place, au point de me demander où il voulait en venir. Quand je l'ai compris, c'est un sentiment de "tout ça pour ça ?" qui s'est emparé de moi, comme la promesse d'un truc révolutionnaire qui faisait "pschiit", d'une montagne qui accouchait d'une souris.

Il paraît que Nope a un discours social, et même politique. Je le cherche encore. J'ai lu des critiques pointant une réflexion sur la société du spectacle, l'addiction du public au sensationnel. Et je me demande si tout ça ne relève pas de la grosse blague tant tout cela me semble totalement absent de ces deux très longues heures en compagnie de personnages endeuillés et fantomatiques dans un récit qui avance à la vitesse d'un escargot et qui jamais n'angoisse, ne fait peur. J'ai l'impression que de nombreux critiques sont hynotisés par la hype entourant Peele et surinterprète son film en y voyant des choses qui n'existent pas.

Même le casting, porté par deux acteurs blacks, par ailleurs très bons, n'apporte rien. On est à des années-lumière d'un Spike Lee qui a imposé des comédiens noirs pour représenter sa communauté caricaturée ou invisibilisée par Hollywood. Ici, ni Daniel Kaluuya ni Keke Palmer ne portent une quelconque charge équivalente. D'une certaine manière, c'est aussi bien car cela signifie qu'on ne se pose plus de question en voyant des acteurs afro-américains dans des premiers rôles dans un blockbusters (ce qui semble s'être vraiment banalisé depuis le triomphe de Black Panther, mais qui découle aussi de carrières comme celles de Sidney Poitier à Eddie Murphy en passant par Denzel Washington et Will Smith).

Kaluuya est excellent dans ce rôle de dresseur taiseux et têtu tandis que Keke Palmer montre une facette plus exubérante, expressive de son jeu. On croit qu'ils peuvent être frère et soeur, et ils dominent sans effort une distribution complétée par Steven Yeun, Michael Wincott et Brandon Perrea. Le souci, en vérité, c'est qu'ils peuplent tous un film sans âme et donc on a l'impression qu'ils gâchent leur talent (même si le succès commercial de Nope leur profitera pour la suite).

Ah, au fait ? Pourquoi Nope ? En dehors du fait que Jordan Peele, toujours avec la même roublardise, aime les titres courts, énigmatiques et donc accrocheurs, la réponse semble être qu'il s'agit d'une abréviation pour Not Of Planet Earth. Un signe de plus que ce cinéaste cherche à jouer au plus malin avec des astuces finalement beaucoup moins complexes qu'il y paraît.

Allez, rideau !

lundi 7 novembre 2022

COUP DE THEÂTRE, de Tom George


Coup de Théâtre est sorti en salles en Septembre, sans faire de bruit ni connaître le succès critique et commercial. Ce whodunnit a eu le malheur de passer après une franche réussite comme A Couteaux Tirés (Rian Johnson, 2019), devenu le mâitre étalon de ce sous-genre. Pourtant, tout n'est pas à jeter dans See How They Run (en vo) de Tom George, ne serait-ce que l'irrésistible tandem formé par Sam Rockwell et Saoirse Ronan.



Londres, 1953. La Souricière, pièce de théâtre écrite par Agatha Christie, célèbre sa centième représentation et sa productrice, Petula Spencer, vient de conclure un contrat avec le producteur de cinéma, John Woolf, pour une adaptation au cinéma, dirigée par Leo Köpernick. Hélas ! la fête tourne au drame quand on trouve ce dernier sauvagement assassiné en coulisses.


L'inspecteur Stppard est chargé de l'enquête, assisté par l'agent Stalker. Il considère tout le monde comme suspect mais aussi comme potentielle prochaine cible du tueur. Les relations d'Agatha Christie avec le ministre de l'Intérieur dissuade le commissaire Scott de fermer le théâtre comme le lui demande Stoppard.


Stoppard et Stalker commencent par interroger Mervyn Cocker-Norris, le scénariste du film à venir, qui a eu une altercation avec Köpernick comme l'a signalé le concierge de l'hôtel où était descendu le cinéaste. Mais Mervyn est trop jugé trop lâche pour être le tueur et il indique avoir vu la femme de Köpernick rentrer dans sa suite avec leur fils après leur dispute.


Stoppard et Stalker questionnent ensuite le producteur de cinéma John Woolf que köpernick avait fait chanter après avoir découvert qu'il avait une liaison avec son assistante pour avoir une suite à l'hôtel. Mais ayant accepté de reloger le cinéaste, il est blanchi. L'ouvreur du théâtre, Dennis Corrigan, parle, lui, d'un individu louche traînant en coulisses le soir de la centième mais en donne ue descritption trop vague pour être exploitable.


Stalker réprime difficilement son admiration pour Richard Attenborough quand elle doit le passe au grill avec Stoppard. Le comédien s'était querelllé avec Köpernick qui draguait sa fiancée Sheila Sim mais celle-ci lui ne l'a ensuite pas quitté de la soirée. Petula Spencer n'avait rien à reprocher à Köpernick mais plutôt à Woolf qui souhaitait tourner le film rapidement alors qu'elle lui imposait de le commencer une fois les représentations achevées pour ne pas éventer le nom du tueur dans la pièce.


Après avoir fait le point autour de plusieurs verres, Stoppard est ramené chez lui par Stalker qui remarque une photo de lui avec sa femme, qui correspond au signalement de celle de Köpernick. Le lendemain soir, ils assistent à une représentation de La Souricière au cours de laquelle Stoppard s'absente après avoir vu Cocker-Norris quitter sa place. Lorsque Stalker trouve Mervy mort, elle poursuit un suspect et assomme Stoppard. Il reprend connaissance au commissariat, confronté à la veuve de Köpernick qui affirme ne pas le connaître et l'innocente donc.


Stoppard reprend l'enquête seul mais Stalker fouine aussi de son côté et ils trouvent trace du fait divers qui a inspiré La Souricière. Cependant, toute la troupe se rend chez Agatha Christie où l'assassin l'a convoquée en produisant une fausse invitation signée par la romancière. Stoppard et Stalker arrivent juste à temps pour empêcher un nouveau meurtre...

Même s'il y a peu de chance que vous alliez voir (si tant est que vous le trouviez encore à l'affiche) Coup de Théâtre, je n'ai pas le coeur de vous spoiler l'identité du tueur. Mais cela est accessoire de toute manière car l'intérêt du film est ailleurs.

En effet, d'entrée, la voix off qui nous introduit dans ce whodunnit est celle de la victime, le réalisateur Leo Köpernick et il ironise sur les clichés récurrents de ce type d'histoires, avec l'inévitable scène finale où le policier chargé de résoudre l'affaire réunit tous les suspects dans une pièce, expose les mobiles de chacun, avant de pointer le coupable du doigt, souvent l'individu le plus improbable du lot afin de surprendre le spectateur.

C'est ainsi que Coup de Théâtre s'amuse des conventions et tente une approche métatextuelle mais qui veut rester assez légère car on est dans une comédie policière. C'est à la fois la qualité du projet et sa limite car en ne prenant pas au sérieux son sujet, elle empêche qu'on s'y investisse.

Le scénario de Mark Chapman est pourtant efficacement mis en scène par Tom George qui use de split-screens à plusieurs reprises, avec adresse, pour rythmer le récit et ne pas en faire un divertissent trop désuet puisqu'il s'agit aussi d'une intrigue se déroulant dans le Londres de 1953. On ne s'ennuie donc pas, même s'il faut un certain temps avant que la mécanique comique ne fonctionne vraiment car au début tout est un peu trop appuyé. Le film se moque trop de lui-même et du genre qu'il aborde pour ne pas paraître trop forcé, trop roublard.

Ce qui va sauver Coup de Théâtre, ce n'est donc pas son suspense, ni son dénouement (quand bien même il renvoie à celui imaginé par Köpernick pour le film adapté de La Souricière), mais bien son duo d'enquêteurs. Cet inspecteur Stoppard, alcoolique et enrhumé, et la constable Stalker, qui aspire à devenir sergent de police et souhaite que son supérieur sur l'affaire soit son mentor, notant absolument tout dans un carnet, forme un duo irrésistible. On n'a pas affaire à des limiers comme Hercule Poirot mais à une paire mal assortie, avec d'un côté un vétéran désinvolte, et de l'autre une agent qui est adepte des conclusions hâtives.

Chaque interrogatoire déjoue les pronostics car aucun des suspects ne correspond au tueur : en vérité, chacun déteste un autre que Köpernick lui-même, à part, et c'est amusant, Richard Attenborough qui a pris ombrage de la cour que faisait le cinéaste à sa fiancée. En effet, avec Agatha Christie qui intervient dans le dernier quart du film, le film inclut le célèbre comédien (joué par Harris Dickinson) dans l'histoire, sans en faire un portrait très flatteur d'ailleurs (il est imbu de lui-même). Christie non plus ne sort pas grandie de l'aventure, décrite comme une empoisonneuse (littéralement) qui exploite sans vergogne les idées des autres.

L'intrigue réserve donc son lot de fausses pistes, figures imposées du whodunnit, jusqu'à faire de Stoppard un suspect idéal dans une séquence parfaitement amenée. Mais ensuite le film retombe sur ses pattes jusqu'au dénouement classique, avec le tueur relativement inattendu. Comme nous avait prévenu Köpernick au tout début, tout est très/trop balisé dans ce genre et puisqu'on ne peut pas révolutionner le fond, il faut essayer d'étonner sur la forme. Sauf que Tom George apparaît à court d'idées visuelles à la fin.

La dernière étape incontournable de ce genre de films réside dans son casting et Coup de Théâtre ne déroge pas à la règle en affichant une belle troupe de comédiens. On retiendra particulièrement David Oyelowo, Reece Shearsmith et Ruth Wilson (respectivement : Mervyn, Woolf, et Spencer). Mais c'est surtout Adrien Brody, dans le rôle de Köpernick, qui fait le show et se taille la part du lion en composant une belle canaille, antipathique à souhait.

Stoppard et Stalker sont joués par Sam Rockwell et Saoirse Ronan. Rockwell est plutôt sobre, pour une fois, au point que parfois on le sent un peu éteint, à moins que ce ne soit une façon de coller à son personnage qui traite cette affaire avec une certaine désinvolture et beaucoup d'alcool. En revanche, Saoirse Ronan est divine, elle qu'on n'avait plus trop remarquée depuis Les Quatre Filles du Dr. March (Greta Gerwig, 2019). Son charme malicieux, sa silhouette fine, ses airs de midinette et sa manie de tout écrire fournissent les moments les plus drôles du film. En fait, son énergie débordante contraste merveilleusement avec la bonhomie de Rockwell et leur tandem fonctionne très bien grâce à ça.

Ce n'est certainement pas inoubliable mais divertissant. Idéal pour passer un dimanche pluvieux donc avant la tombée de la nuit à 17h 30.

dimanche 6 novembre 2022

CAUSEWAY, de Lila Neugebauer (Apple TV +)


Disponible depuis Vendredi sur Apple TV +, Causeway marque donc le vrai grand retour de Jennifer Lawrence au cinéma. Enfin... Pas tout à fait au cinéma puisque donc ce premier long métrage de Lila Neugebauer est visible sur une plateforme de streaming. Mais ça fait plaisir de retrouver cette exceptionnelle actrice dans un premier rôle à la hauteur de son talent dans une production intépendante. Et aux côtés d'un partenaire à la hauteur en la personne de Brian Tyree Henry.


Lynsey, ingénieur dans le génie civil, revient d'Afghanistan après avoir été lbessée dans l'explosion d'une mine lors d'une embuscade qui a coûté la vie à plusieurs de ses compagnons d'armes. Admise dans un centre de rééducation, elle souffre de lourdes séquelles d'un traumatisme crânien et doit tout réapprendre avec l'aide d'une infirmière spécialisée, Sharon. Elle doit également prendre un traitement médicamenteux lourd à base d'anti-dépresseurs à cause d'un syndrome post-traumatique.
 

Au terme de sa convalescence, elle ne pense déjà qu'à reprendre du service mais on lui impose du repos. Elle revient donc chez sa mère avec laquelle la communication est difficile car cette dernière n'a jamais compris la raison de son engagement. Lynsey, pour passer le moins de temps possible chez elle, trouve un boulot de nettoyeuse de piscine, largement en dessous de ses qualifications.


Mais lors de son premier jour, son pick-up tombe en panne. Elle le dépose chez un garagiste, James, qui doit commander une pièce détachée pour le réparer et accepte de la déposer à son travail. Il la croise à nouveau à la fin de la journée et la reconduit chez elle : en route Lynsey découvre qu'elle a fréquenté le même lycée que la soeur de James et lui apprend d'où elle revient. Ils finissent la soirée ensemble dans un bar puis un parc en fumant un joint. James explique avoir perdu sa jambe gauche dans un accident de la route qui a coûté la vie à son neveu.


Lynsey a rendez-vous avec le Dr. Lucas, neurlogue, qui observe son rétablissement et lui prescrit ses médicaments. Il refuse, malgré ses progrès, de lui signer une autorisation qui lui permettrait de repartir car si physiquement elle récupère bien, pyschologiquement elle présente encore un risque pour elle et les autres. Frustrée, Lynsey se concentre sur son travail, monotone et répétitif. Elle revoit James avec qui elle devient ami. Le fait qu'elle lui avoue aimer les femmes lève toute ambiguïté sur leur relation, même si, après avoir à nouveau bu et fumé ensemble, il l'invite, si elle le souhaite, à s'installer chez lui, dans la maison familiale où il cohabitait avec sa soeur avant l'accident.


Lynsey se remet à faire de l'exercice physique mais conserve des troubles moteurs et nerveux, elle dort mal et n'arrive pas à expliquer clairement à sa mère pourquoi elle a fui pour s'engager dans l'armée. Un soir, elle invite James dans la propriété de clients absents et ils se baignent dans leur piscine. James avoue qu'il avait bu quand il a eu son accident et fond en larmes, écrasé par la culpabilité d'avoir tué son neveu et détruit la vie de sa soeur. Lynsey l'enlace et l'embrasse avant de se détacher, confuse, reconnaissant qu'elle a fait ça par pitié. Mais James, furieux, lui répond qu'elle agit ainsi avec tout le monde, préférant fuir que de connaître les autres et admettre qu'ils souffrent comme elle.
 

Ayant perdu la seule personne dont elle se sentait proche, Lynsey revoit le Dr. Lucas qui accède à sa requête et lui délivre l'autorisation de rempiler. Mais avant de repartir, elle visite son frère, Justin, en prison, condamné pour traffic et consommation de drogues. Contre toute attente, il lui explique être mieux derrière les barreaux car protégé de la tentation, même si sa soeur lui manque et que leur mère ne soit toujours pas venue le voir depuis son incarcération.


Lynsey rentre en ville et achète un pack de bières, Elle récupère son pick-up au garage mais ne doit rien au mécano à qui James a dit que les réparations étaient offertes pour les soldats. Lynsey se rend chez James à qui elle annonce son intention de ne pas repartir dans l'immédiat et rappelle son offre de l'héberger qu'elle accepte si c'est toujours valable.

La dernière fois qu'on a vu Jennifer Lawrence au cinéma remonte à 2018-19 avec Red Sparrow (pouces en haut) et X-Men : Dark Phoenix (pouces en bas). L'actrice oscarisée (elle reste la plus jeune laurétate de ce prix) s'est ensuite retirée pour se marier et avoir un enfant tout en militant pour la cause féministe et le vote aux élections présidentielles américaines (en soutien de Joe Biden). L'an dernier, elle partageait l'affiche de la super-production Don't Look Up : Déni Cosmique d'Adam MacKay sur Netflix avec Leonardo di Caprio, mais je n'ai pas écrit de critique à ce sujet car ce fut une grosse déception (même si elle en était le meilleur élément).

Pour son "vrai" comeback au premier plan, Jennifer Lawrence n'a pas choisi la facilité : elle revient dans une petite production indépendante, mise en scène par Lila Neugebauer, dont c'est le premier long métrage (après plusieurs pièces de théâtre), dans un drame intimiste. Mais c'est surtout une forme de retour aux sources piur celle qui fut révélé dans le vibrant Winter's Bone (en 2010).

Lawrence a porté ce projet qui n'a vu le jour que grâce à son statut de star. Le scénario de Luke Goebbel, Ottessa Moshfegg et Elizabeth Sanders raconte le retour d'une femme qui revient d'Afghanistan après avoir sauté sur une mine et survécu à une embuscade dans laquelle ses compagnons d'armes ont tous péri. Victime d'un traumatisme crânien, elle souffre de graves séquelles et doit suivre une longue rééducation.

Le film ne montre aucune image de la guerre mais s'ouvre dans la clinique où Lynsey doit tout réapprendre : on observe un corps en souffrance, un esprit brisé. Elle ne tient plus debout, n'arrive plus à tenir une brosse à dents ni à écrire, elle parle à peine, a des insomnies et des crises d'angoisse nocturnes. Ce qui frappe, c'est l'économie, la sobriété avec laquelle Lila Neugebauer met cela en images : pratiquement pas de dialogues, des scènes courtes, une photographie (de Diego Garcia) crue. Tout est fait pour supprimer le pathos et le jeu de Lawrence est au diapason : on n'est pas dans une "performance" à Oscar, mais dans la retenue.

Le retour à une vie presque normale n'est pas plus simple : Lynsey vit avec sa mère, souvent absente et qui la retrouve en lui disant d'emblée qu'elle ne l'attendait pas si tôt. Lorsqu'elle va chez son neurologue, elle n'a qu'une idée en tête : repartir, même si elle sait qu'il est trop tôt. En vérité, elle veut fuir plus que retourner au combat car elle ne se sent plus à sa place ici. Et on découvrira durant l'heure et demie que dure le film qu'elle ne s'est jamais sentie bien chez elle. Son frère, un toxico et un dealer, est en prison mais elle l'évoque en en parlant toujours au passé, ce qui fait d'abord croire qu'il est mort. Le père n'est jamais mentionné.

Le récit s'attache à montrer des non-événements, il fuit tout spectaculaire, toute démonstration. Lynsey trouve un job où elle n'a pas à penser, à réfléchir (elle nettoie des piscines) alors qu'elle est surqualifiée (elle est ingénieur de formation). Son temps libre, elle le passe avec un garagiste à qui elle a confié son pick-up, à boire des bières et fumer des joints (alors qu'elle prend aussi des anti-dépresseurs), et avec qui elle est devenue amie en apprenant qu'elle avait fréquenté le même lycée que sa soeur.

C'est l'interprète de Phastos dans Les Eternels, Brian Tyree Henry, qui incarne James et fait passer le film dans une autre dimension. Non seulement il tient la dragée haute à Lawrence par sa présence physique imposante mais surtout par la subtiltié de son jeu. Comme Lynsey, James est un survivant hanté par le passé : lors d'un accident qu'il a causé, il a perdu son neveu et sa soeur, qui ne lui a jamais pardonné, a quitté la maison familiale dans laquelle ils habitaient. Sa jambe gauche amputée, il se dplace en claudiquant à cause de sa prothèse qui lui rappelle sans cesse sa faute.

Lynsey et James se trouvent en partageant leurs failles, leurs traumatismes. Leurs paroles se libèrent alors que d'ordinaire ils sont tous deux taiseux. Il n'y a pas de romance entre eux, Lynsey préférant les femmes et James répétant plusieurs fois qu'il ne cherche pas à la draguer quand il se montre attentionné avec elle. Le film est si délicat qu'on en oublie même que lui est noir et elle blanche, ce n'est pas la question, ce qui les unit dépasse tout ça.

Un suspense s'installe, progressivement, imperceptiblement, quand Lynsey exprime à plusieurs reprises (devant sa mère, son neurologue, James) son désir de repartir en Afghanistan. Mais une scène fait tout basculer : lors d'une baignade dans la piscine de clients absents, une discussion entre James et Lynsey dégénère lorsqu'elle le prend maladroitement en pitié et qu'il réplique colériquement en pointant qu'elle préfère fuir que vivre et profiter des gens qui l'aiment. Dans sa dernière ligne droite, alors que Lynsey décroche enfin le droit de repartir, elle visite son frère en prison et comprend son erreur. La fin reste ouverte, d'ailleurs elle déclare ne pas vouloir retourner en zone de guerre "dans l'immédiat" mais veut savoir si l'offre de James de s'installer chez lui tient toujours.

Sans violons ni trémolos, sans effets de manche, Causeway nous touche profondément par sa capacité à simplement montrer le retour à la vie de ses deux héros blessés, qui sont une béquille l'un pour l'autre. Les seconds rôles sont tous tenus par des vétérans à qui il ne faut pas beaucoup de temps de présence à l'écran pour faire exister leurs personnages, comme Jayne Houdyshell (Sharon l'infirmière), Linda Emond (Gloria la mère) ou Stephen McKinley Henderson (le Dr. Lucas). Il faut aussi citer Russell Harvard, qui campe le frère de Lynsey, dans une scène magnifique, sous-titrée car il s'exprime en lague des signes.

Jennifer Lawrence confirme qu'elle est bien l'actrice la plus phénoménale de sa génération et elle se remet à enchaîner les projets. Brian Tyree Henry est aussi exceptionnel, insufflant une humanité dans le film à nulle autre pareille. Le fait que Causeway ne sorte pas en salles montre bien l'évolution du 9ème Art car auparavant, avec deux interprètes pareils, il aurait sans doute connu une belle carrière en salles. Mais qu'importe le support de diffusion, l'essentiel est que ce film existe.