mardi 26 juin 2018

SKYWARD #3, de Joe Henderson et Lee Garbett


Dernier titre sorti la semaine dernière (qui aura donc été bien fourni en publications), ce troisième épisode de Skyward confirme la bonne santé du duo Joe Henderson-Lee Garbett dans cette histoire littéralement renversante. L'intrigue continue sa progression avec une tension croissante et exploite à merveille son postulat.


Roger Barrow discute avec Willa Fowler de ses affaires et des intérêts divergents qui l'ont éloigné de son ami Nate, le père de la jeune femme. Pensant d'abord qu'elle est venue à lui pour lui demander de l'argent afin de voyager, il comprend ensuite qu'elle compte sur son aide pour soutenir moralement son ancien partenaire.


Barrow actionne alors un mécanisme qui cloue littéralement sur place Willa et se met à la frapper pour qu'elle lui révèle l'adresse de son père. Mais la jeune femme résiste, d'abord parce qu'elle ne comprend pas ce revirement et ensuite pour gagner du temps.


Elle riposte en assénant un coup de tête à Barrow, qui lui casse le nez, et pousse un garde du corps à intervenir. Utilisant une matraque électrique, il démagnétise les chaussures de Willa en la touchant et elle en profite pour se déchausser et fuir.


La sortie étant gardée par des hommes en armes, elle doit trouver une autre issue. C'est alors qu'elle remarque son amie Joan, qui fait partie du personnel d'entretien de l'immeuble. Cachée dans une poubelle, Willa atteint, non sans mal, le toit où elle échappe à la sécurité en faisant croire qu'elle tient Joan en otage et n'hésitera pas à la tuer.


Willa se dépêche de rentrer chez son père mais découvre en y arrivant que son appartement a été mis à sac et que Nate a disparu...

Il n'y a pas de secrets pour écrire une bonne histoire : il faut à la fois que chaque épisode de la série fasse avancer l'intrigue et que les nouveaux éléments mis à disposition du lecteur soient clairs. Ces deux conditions réunies sont le minimum pour accrocher l'attention et assurer un divertissement efficace. Tout le reste - originalité du contexte, de la caractérisation des personnages, soin donné à la rédaction et à la narration - est du bonus.

Skyward a beau être la première oeuvre de son scénariste Joe Henderson, elle coche les bonnes cases sans chercher à se faire plus maline qu'elle n'est. Par conséquent, le fond et la forme du récit ne peuvent que souligner ses qualités.

Le script souligne la vilenie de Roger Barrow qui tombe rapidement le masque en s'isolant avec Willa pour tenter de lui soutirer des informations sur son père dont les recherches menacent son business. La violence dont il use le rend vraiment antipathique et on souffre pour Willa. Mais la jeune femme a des ressources comme elle l'a déjà prouvé auparavant (voir la scène où elle se fait braquer dans le #1) et se sort de ce mauvais pas avec jugeote.

Les trois quarts de l'épisode sont consacrés à sa fuite, ou plutôt son évasion du building où elle a rencontré Barrow. Henderson fait preuve d'imagination pour exploiter ce décor et les aléas rencontrés par son héroïne et Lee Garbett rend le tout très lisible et vivant.

Malgré la charge dramatique de la séquence, ses rebondissements, ses obstacles, le dessinateur s'emploie à garder une certaine légèreté au propre comme au figuré : jamais Willa ne se décourage, et le soutien que lui apporte Joan est déterminant. Mais surtout l'itinéraire emprunté pour sortir de ce piège devient plus spectaculaire du fait que la gravité est nulle et permet des acrobaties. Avec un sens du détail comique bien senti (comme lorsque Willa surgit du panier à linge avec un soutien-gorge sur la tête alors qu'elle doit menacer Joan) et une expressivité proche du cartoon, le regard est toujours sollicité tout en n'étant pas parasité.

L'épisode se solde sur un cliffhanger efficace qui donne envie d'être au rendez-vous dans un mois : Skyward a du potentiel avec son héroïne dégourdie et son univers retourné, et son duo créatif a du ressort. Sky's the limit !  

lundi 25 juin 2018

DAREDEVIL #604, de Charles Soule et Mike Henderson


Fin de cet arc (même si l'intrigue n'est pas dénouée et va donc se poursuivre) avec cet épisode, qui est également le dernier dessiné par Mike Henderson (remplacé le mois prochain par Phil Noto) : Charles Soule lâche (un peu trop) les chevaux mais confirme qu'avec lui, Daredevil part dans des directions imprévisibles.


Le Père Jordan guérit Matt du gaz empoisonné lâché par la Bête sur New York. Puis il lui explique appartenir à une très ancienne organisation secrète, l'Ordre du Dragon, dont les soldats se déploient actuellement en ville pour affronter les ninjas de la Main comme d'autres menaces jadis.


Matt se rend au poste de sécurité de la Mairie où le commissaire Karnik lui dresse un bilan de la situation. Elle a localisé le point d'émission du gaz, donc le repaire de la Bête. Matt décide d'y envoyer Daredevil.


Foggy couvre une nouvelle fois les arrières de Matt qui, accompagné d'une vingtaine de soldats de l'Ordre du Dragon, fond sur la planque de la Bête. Blindspot est resté à la Mairie avec Karnik tout en se tenant prêt à rejoindre Daredevil.


Daredevil attaque la Bête mais elle réussit à lui échapper pour mieux l'attirer dans un nouveau piège à l'extérieur. Entourée de sa garde rapprochée, la créature attend les membres de l'Ordre du Dragon dans le traquenard qu'elle leur a tendus. Les ninjas décochent une pluie de flèches enflammées sur leurs ennemis.


Cependant, à la Mairie, Foggy, dans l'attente de nouvelles du front, voit revenir de l'hôpital, encore mal en point mais combatif, Wilson Fisk qui réclame qu'on lui rende son fauteuil d'élu...

La qualité première de Charles Soule est aussi son premier défaut : il ose tout, même la plus énorme astuce de dernière minute pour relancer son récit et laisser entrevoir une issue à la situation infernale qu'il a développée. Encore que rien ne soit résolu quand on ferme ce nouvel épisode : au contraire même, Daredevil s'est jeté dans la gueule du loup et l'ogre Wilson Fisk revient quasiment d'entre les morts.

Mais il y a dans ce culot affiché et assumé quelque chose d'électrisant car on a rarement lu ça dans cette série. Bien entendu, ce n'est pas subtil et les ingrédients de la recette ne promettent pas un grand plat. Toutefois on ne s'ennuie vraiment pas entre un prêtre qui révèle être le membre d'une société secrète de soldats, des ninjas commandés par un monstre, et le Caïd qui resurgit encore transfusé dans son pyjama d'hôpital.

Soule semble se (nous) dire que plus c'est gros, plus ça passe, et pour que ça passe, il faut y aller à fin fond les grelots. Si on n'est pas trop exigeant, ça marche effectivement : c'est con mais c'est bon, ça ne ressemble ni à du Frank Miller, ni à du Ann Nocenti, ni à du Bendis, Brubaker, Waid. Daredevil a mué en une série d'aventures abracadabrantesques dont le principe même garantit que le lecteur y adhérera ou la rejettera totalement. Si vous voulez du divertissement et rien que ça, cette version de l'Homme sans Peur est faite pour vous. Personnellement, ça m'amuse, même si j'espère qu'après la fin de cette intrigue, Soule va quand même un peu lever le pied sur le délire.

Un qui lève le pied à partir de ce numéro, c'est le dessinateur Mike Henderson dont la prestation s'achève là et qui ne laissera pas un grand souvenir. Il assure gentiment sans avoir à rougir, mais sans avoir fait oublier ni Garney ni Sudzuka. Son successeur est nettement plus expérimenté puisque c'est Phil Noto qui officiera le mois prochain sur un personnage qu'il n'a jamais touché mais auquel son style devrait bien convenir (il a en tout cas prouvé sa compétence avec une héroïne proche de DD sur la série Black Widow quand Nathan Edmondson l'écrivait, juste avant Waid et Samnee).

Hirsute, inégal, mais dépaysant et imprévisible. Avec en prime, ne l'oublions pas, une nouvelle fantastique couverture de Chris Sprouse !

DOCTOR STRANGE #2, de Mark Waid et Jesus Saiz


Alors que je pensais le titre mensuel, il semblerait qu'il soit ou bimensuel ou publié à raison de dix-huit numéros par an : en tout cas, Marvel mise gros sur cette relance de Doctor Strange par Mark Waid et Jesus Saiz. Et je ne vais pas m'en plaindre après avoir beaucoup apprécié le premier épisode. On avait laissé le sorcier sans pouvoir en périlleuse situation et celle-ci va progresser de manière inattendue et rapide...


Strange est incarcéré et soumis à des expériences sur la planète Grynda depuis 73 jours, après s'y être crashé. Mais, bientôt, il doit partager sa cellule avec une "arcanologiste" au nom imprononçable résumé en Kanna, qui a enfreint plusieurs lois locales.
  

Passionnée par les reliques magiques dans un monde régi par la science et la tehnologie, Kanna décrit à Strange l'objet qu'elle a été surprise en train de voler dans une grotte et il l'identifie comme l'Oeil de Basphorus, si puissant qu'il peut faire de son détenteur l'égal d'un dieu.


Par la ruse, en utilisant le traducteur universel implanté sur lui, Strange leurre un gardien et s'évade avec Kanna. Evitant les autorités lancés à leurs trousses, ils en profitent pour récupérer l'Oeil de Basphorus et gagner le vaisseau réparé de Strange.


En constatant que l'appareil a été retapé, Strange en déduit que les expériences qu'il a subies ont permis aux élites de Grynda d'apprendre l'existence de la Terre et de concevoir des vaisseaux pour l'envahir. Il doit empêcher cela alors que Kanna est déjà en train de décoller.


L'adrénaline permet à Strange d'activer la magie de l'Oeil de Basphorus et d'envelopper Grynda d'un voile qui empêchera tous ses vaisseaux de la quitter. Mais l'évasion n'est pas passée inaperçue : ailleurs, on la signale à quelqu'un qui ordonne des représailles contre les fugitifs...

Mark Waid ne cherche pas, c'est maintenant évident, à renouveler les thèmes associés aux aventures récentes de Dr. Strange - en effet, il a déjà plusieurs fois perdu ses pouvoirs et les a récupérés d'une manière ou d'une autre. En revanche, comme dans Daredevil ou Captain America, ce qui distingue l'effort du scénariste, c'est la manière dont il va mettre cela en scène.

Dans le premier épisode comme dans celui-ci (et donc, logiquement, dans la suite), la voix-off est très présente pour assurer la narration à la troisième personne du singulier et au passé. Strange est nommé "le magicien" et son périple conté comme une série d'obstacles, d'épreuves, d'étapes, au cours de laquelle il apprend davantage. On revient à l'idée d'un homme qui n'a jamais cessé d'être un étudiant, mais cette fois dans le cadre d'un voyage spatial.

Cette façon de raconter fait penser à un conte, presque un poème antique, et on imagine fort bien que les prochains numéros seront autant de couplets dans un long chant, à la manière de L'Odyssée d'Homère : ce n'est pas inapproprié puisque dans ces récits mythologiques, on trouve quantité de magiciens, de créatures étranges, de dangers surnaturels, semblables à ceux d'un trip sidéral.

La fluidité avec laquelle Waid applique ce procédé à la série est en tout cas séduisante et prenante, et compense donc le peu d'originalité du postulat.

Un des craintes que j'émettais dans ma précédente critique était de savoir, quel que soit le rythme de parution, si Jesus Saiz parviendrait à tenir les délais avec la technique d'illustration qu'il a choisie - des couleurs directes mais avec un dessin sur tablette. Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions mais ce deuxième épisode est aussi beau que le premier, avec un rendu des textures et des lumières saisissants.

Le découpage est sage, mais Saiz a compris que le script était suffisamment ouvragé pour ne pas en rajouter. Quand il s'autorise une pleine page, c'est pour un effet spectaculaire justifié (lorsque Strange libère le pouvoir de l'Oeil de Basphorus et enveloppe Grynda d'un voile qui empêche ses vaisseaux de guerre de quitter la planète). Surtout, le dessinateur espagnol insiste sur l'expressivité des personnages et même si ses extraterrestres sont humanoïdes, il soigne leur design pour les rendre assez exotiques.

Le sorcier n'a pas encore récupéré son titre, mais sa série est entre de bonnes mains et sa lecture est vraiment plaisante et accrocheuse. Une production qui ne fait peut-être pas de bruit mais qui gagne non seulement à être suivie mais recommandée.

TONY STARK : IRON MAN #1, de Dan Slott et Valerio Schiti


On m'aurait dit : "Iron Man par Dan Slott, tu vas adorer !" que  j'aurai ri au nez de ce prescripteur... Sauf que j'aurai eu tort ! Car, figurez-vous que, non seulement, j'ai effectivement adoré ce premier épisode mais que c'est sans doute le relaunch de l'ère "Fresh Start" de Marvel que j'ai certainement préféré jusqu'à présent. Et comme Valerio Schiti est de la partie, ça ne gâche rien. 


Il y a vingt-cinq ans, lors d'un concours de robotique, le jeune Tony Stark humilait un concurrent adulte, Andy Bhang. Aujourd'hui, ce dernier continue de concevoir des équipements, depuis son garage. Stark resurgit en lui annonçant qu'il vient de racheter sa petite entreprise et lui proposer un boulot au sein de Stark Unlimited.


Andy découvre, éberlué, la société et les laboratoires high-tech de Stark qui lui fait néanmoins passer un test pour que lui et Jocaste, l'androïde responsable des questions éthiques, estiment son niveau de compétence. L'essai n'est pas concluant mais une alerte retentit : Iron Man est sollicité.
  

Le lézard géant Fin Fang Foom surgit de l'Hudson River et s'apprête à dévaster New York. Iron Man a préparé une nouvelle armure pour ce genre de menace et il va la jauger en situation. Mais la créature est coriace et l'endommage vite. Le héros s'en extirpe rapidement et change de tactique.


Puisque l'attaque maximum directe n'a pas fonctionné, il injecte dans le corps de Fin Fang Foom des nano-Iron Man avec lesquels il atteint le cerveau de la bête. Mais des anti-corps veillent. Bhang a alors l'idée qui va permettre au héros de s'en sortir sans tuer son adversaire.


A l'infirmerie, Tony débriefe le combat en compagnie de ses amis James "Rhodey" Rhodes, qui a repris son poste dans l'armée, et Bethany Case, la chef de la sécurité de Stark Unlimited. Celle-ci lui signale que, durant la bataille, quelqu'un a tenté de pirater les données de l'immeuble. Stark lui confie l'enquête puis se rend à une conférence de presse où il présente Bhang mais surtout son nouveau concept en tant qu'Iron Man : plus qu'un héros, une idée, à partager pour le bien commun.

Variant cover (magnifique) par David Aja.

Je ne vais pas revenir sur les raisons qui ne me font pas apprécier en général les travaux et la personnalité de Dan Slott (je l'ai déjà fait en parlant de ses épisodes d'Amazing Spider-Man, dessinés par Stuart Immonen). Aussi n'attendais-je rien de sa reprise en main d'Iron Man après le run de Bendis (que j'ai zappé). Simplement, me disais-je, ce ne sera pas encore pour cette fois que je lirai les aventures de "Tête de fer".

Puis j'appris qu'il ferait équipe avec le dessinateur italien Valerio Schiti pour cette relance, et, là, j'étais plus embêté car j'adore cet artiste, qui s'est révélé avec les Guardians of the Galaxy de Bendis (encore). Pourquoi ne pas, au moins, alors, ne pas y jeter un oeil ?

Après, vous savez comment ça se passe, on lit une page, puis une autre... La lecture devient enthousiasmante au point que vous dévorez littéralement l'épisode, et vous refermez votre fascicule en constatant que vous avez trouvé ça jubilatoire. Tant pis pour moi, ou bien fait : Dan Slott a gagné la partie.

Tony Stark : Iron Man est un numéro 1 parfait : c'est drôle, c'est bourré d'action, l'histoire se tient toute seule comme un one-shot (même s'il y a une scène "post-générique de fin" avec un "à suivre"). Je vois mal comment on peut y résister. D'ailleurs, pourquoi y résister ?

En vérité, avec un peu de recul, on pourrait facilement affirmer que Slott était fait pour écrire cette série, ce personnage puisque, dans Amazing Spider-Man (particulièrement ses derniers épisodes), il avait fait de Peter Parker un chef d'entreprise à la tête d'un empire et un philanthrope. Mais, in fine, la situation avait tourné au cauchemar (durant les épisodes tie-in à Secret Empire) et Spider-Man était redevenu le "friendly neighbourhood" plus familier des lecteurs, prêt à être livré à Nick Spencer, le successeur de Slott après dix ans sur le titre (et un nombre record d'issues écrites puisque parues à un rythme majoritairement bimensuel).

Avec Tony Stark, Slott peut faire tout ce qu'il veut, sans devoir revenir au héros du quartier qu'est Spider-Man, et il ne s'en prive pas : c'est un milliardaire suffisant, sarcastique, mais qui l'assume tellement qu'il en devient presque cool. Démonstration grand format avec un combat contre Fin Fang Foom... Où Iron Man a la sagesse quand même de s'appuyer sur son équipe technique - Jocaste, Rhodey, Bethany Case, et Andy Bhang - , un petite révolution pour le playboy qui se la joue souvent en solo.   

Valerio Schiti est parfait pour mettre en images le script lancé à toute allure par Slott : on pouvait craindre que dessiner un type en armure et masque intégral soit du gâchis pour un artiste qui se distingue par l'expressivité de ses personnages et le dynamisme de ses découpages, mais l'italien s'adapte magistralement à la commande et anime le héros avec une tonicité comme peu l'ont fait avant lui (depuis Romita Jr. ?).

Il apporte aussi sa touche, discrète, mais sympathique : Stark ne porte plus de bouc mais seulement une fine moustache comme à l'origine, ce qui lui rend cet air d'Erroll Flynn et ce charme de canaille irrésistible. Robert Downey Jr. n'a plus qu'à aller chez le barbier s'il veut continuer à incarner Iron Man en ayant l'air aussi classe. Et les seconds rôles sont tous bien campés, en particulier Jocaste à laquelle Schiti donne un côté sexy étonnant. Quant à Fin Fang Foom, il le représente comme un véritable hommage à Immonen dans Nextwave (Schiti a déclaré tout ce qu'il devait à son confrère canadien quand, récemment, ce dernier a annoncé se retirer pour un moment des comics).

Il n'est jamais difficile d'aimer et de parler d'une BD quand elle vous procure ce sentiment grisant d'être diverti avec les talents combinés d'un scénariste inspiré et d'un dessinateur remarquable. Il va falloir désormais maintenir ce niveau, mais un tel départ rend confiant. 

dimanche 24 juin 2018

BATWOMAN #16, de Marguerite Bennett et Fernando Blanco


Pour ce dernier épisode de l'arc The Fall of the house of Kane, Marguerite Bennett orchestre un face-à-face entre Batwoman et Batman, qui trouve aussi des racines dans la série Detective Comics écrite par James Tynion IV. Fernando Blanco est au taquet. Et Alice au milieu. Autrement dit : ça va chauffer !


Batman est sur le point d'arrêter Alice pour l'envoyer à l'asile d'Arkham. Mais Batwoman lui demande de la s'occuper de sa soeur, convaincue qu'elle peut l'aider à recouvrer sa personnalité. Alice profite de la confusion pour fuir.


Batman la prend en chasse dans le building des entreprises Kane. Batwoman tente encore de raisonner son mentor, en vain. Elle prend alors le parti de sauver Alice, coûte que coûte, et l'embarque dans une folle course à moto dans le bâtiment.


Mais Batman ne lâche rien et réussit à écarter Batwoman et récupérer Alice. Batwoman riposte, d'abord par la force, pour gagner du temps, puis par la ruse en utilisant ce qu'elle pense être la seule vraie faiblesse du dark knight : un enregistrement des détonations du pistolet qui a servi à tuer ses parents.
   

Troublé, Batman accepte de laisser Alice à Batwoman. Mais il prévient cette dernière, fermement, que c'est sa dernière chance : après avoir tué Clayface et sauvé sa soeur, une troisième infraction l'obligerait à la chasser de Gotham en lui interdisant de conserver le nom de Batwoman.


Batwoman enlace Alice, consciente de la responsabilité qu'elle prend mais surtout que sa soeur l'a poussée dans cette voie périlleuse.

Précisons d'abord que l'épisode est accessible sans connaître les références à Detective Comics qu'il contient. Mais néanmoins, il est utile de savoir que James Tynion IV a écrit un arc narratif dans lequel Clayface perd le contrôle de ses pouvoirs et menace à nouveau des civils innocents. Contre l'avis de Batman et de ses partenaires, Batwoman prend la décision d'abattre Clayface. Ce choix entraîne une forme de procès, auquel elle ne se rend pas, mais pour lequel Batman demande conseil auprès de ses fidèles (Robin, Batgirl, Nightwing, Red Hood...). Au bout du compte, Batwoman est exclue de l'équipe.

Marguerite Bennett a donc dû composer avec l'histoire de son confrère, par ailleurs son ancien co-scénariste au début de la série Batwoman. On mesure, en comparant la manière de chacun de caractériser l'héroïne, la différence de ton : pour Tynion IV, Kate Kane est d'abord un soldat et elle agit en conséquence, sans états d'âme, pour sauver des vies quitte à sacrifier celle d'un acolyte ; pour Bennett, c'est plus nuancée puisqu'elle a toujours obéi à Batman pour lequel elle est en mission. Il y a donc une contradiction évidente entre d'un côté une héroïne qui commet l'irréparable en refusant l'autorité de son chef et de l'autre, la même qui est son agent.

Pour rendre ces deux facettes compatibles malgré tout, la scénariste installe Batwoman au coeur d'un dilemme encore plus cornélien puisqu'elle veut sauver sa soeur de Batman qui estime que sa place est dans un asile pour criminels. Il ne s'agit pas de tuer Batman pour tirer Alice de cette détention, mais, comme Kate tente de l'expliquer, de faire admettre à son cousin que Beth Kane est aussi de sa famille. Elle joue sur la corde sensible tout en paraissant honnêtement persuadée que Beth peut prendre le dessus sur Alice.

Marguerite Bennett est habile : elle sait que l'attitude de Batwoman n'est pas objective, et même peu défendable. Aussi concentre-t-elle l'essentiel de l'épisode sur Batman - un Batman taiseux, déterminé, sans indulgence, ce qui fait qu'il n'attire guère la sympathie et, donc, par ricochet, nous rend Batwoman plus humaine. Néanmoins, elle gagne en employant un subterfuge assez bas (rappeler à Bruce Wayne son pire souvenir) et la conclusion de l'épisode souligne bien l'ambiguïté de cette victoire, chargeant d'une lourde responsabilité l'héroïne et donnant à Alice le gain de la partie (elle échappe à Batman, à l'asile, et elle accable sa soeur). C'est très finement joué.

Fernando Blanco a de l'espace pour scénographier beaucoup d'action et sa maîtrise du découpage fait une nouvelle fois merveille. Comme il nous en a donnés l'habitude, il produit notamment une somptueuse double page (voir ci-dessus) avec une cascade et une vraie tension.

Mais surtout, ce qui séduit, c'est sa manière de ménager les temps forts de ceux où l'action fait une pause. Les deux tiers de l'épisode sont intenses, explosifs, et opposent l'expérience et l'obstination de Batman à la résolution désespérée de Batwoman, dont on sait qu'elle ne peut l'emporter physiquement. Puis dans le dernier tiers, le dialogue prend l'avantage et, malgré cela, Blanco maintient le lecteur sous pression (que va faire Batman ?). Les dernières pages montrent les personnages dans des plans larges, isolés, séparés, leur rupture consommée, ponctuées de rares gros plans insondables. Dans ces moments-là, les masques qu'ils portent sont des caches ineffectifs contre les sentiments exprimés et les fossés creusés : Kate Kane parle à Bruce Wayne de Beth, ce ne sont plus deux super-héros mais trois cousins qui comprennent que le Rubicon a été franchi.

Il reste désormais deux épisodes à Marguerite Bennett et Fernando Blanco pour terminer leur superbe run. C'est une autre triste perspective de savoir que cette série va s'interrompre en ayant redoré si bien le blason de Batwoman...