vendredi 23 juillet 2021

SUPERGIRL : WOMAN OF TOMORROW #2, de Tom King et Bilquis Evely


C'est avec le même plaisir que le mois dernier qu'on lit ce deuxième épisode de Supergirl : Woman of Tomorrow. Tom King signe là une de ses histoires les plus inattendues, parce qu'elle possède un humour qu'on ne connaissait pas à l'auteur, même si celui-ci ne délaisse pas des thèmes qui lui sont chers. Visuellement, la série est grâce à Bilquis Evely et son coloriste Mat Lopes une splendeur.


Ruthye et Supergirl ont quitté la planète de la jeune fille à bord d'un vaisseau bondé. Le voyage comporte son lot de désagréments entre voisins de rangée encombrants et malfrats qui importunent la kryptonienne à cause des exploits de son cousin.


Toutefois, l'obstacle le plus sérieux qui se dresse sur leur route est un dragon de l'espace qui pourrait détruire le vaisseau car il se nourrit de son métal. Pour le terrasser, Supergirl, dont les pouvoirs ont été diminué, consomme une pilule de kryptonite rouge, prescrit à un passager anxieux.
 

Le remède a pour effet de modifier les capacités de Supergirl et elle peut dominer le dragon en l'écartant du passage du vaisseau. Le reste du trajet peut s'accomplir plus sereinement. Même si Ruthye questionne Supergirl sur le fait qu'elle n'a jamais voulu se venger des destructeurs de Krypton.


Supergirl semble pourtant en concevoir quelque regret. Mais elle n'aura aucune pitié contre Krem des collines jaunes qui a tiré une flèche empoisonnée sur Krypto et qu'elle doit à présent retrouver pour que le médecin du chien puisse produire un antidote.

Il y a quelque chose d'atypique dans ce projet de la part de Tom King. Pour ma part, je n'avais jamais rien lu de tel sous sa plume, comme s'il avait délaissé un peu de la gravité de ses projets habituels pour tenter autre chose, emprunter une nouvelle direction - peut-être amorcer un nouveau cycle (après tout, dans son futur The Human Target, il utilisera la Justice League International dans une sorte de super cluedo).

Il y a pourtant dans Supergirl : Woman of Tomorrow des éléments familiers chez King. L'héroïne est une alien loin de chez elle, comme l'étaient les Omega Men, ou Adam Strange (dans Strange Adventures). Il y a de l'aventure et des interrogations sur le passé des personnages comme dans Mister Miracle. Et la promesse d'une vengeance comme dans Batman/Catwoman. Mais cela est servi avec une légèreté nouvelle, comme si King avait choisi de garder de la place pour le simple divertissement, le pur spectacle.

L'épisode est ainsi émaillé de saynètes comiques qui mettent en scène Ruthye aux prises avec des voisins de rangée encombrants ou irascibles, incrédules devant les toilettes bizarres du vaisseau, ou comme quand Supergirl doit prendre de la kryptonite rouge pour pouvoir vaincre le dragon de l'espace. Elle sonde alors Ruthye pour qu'elle l'avertisse des effets secondaires ridicules de ce remède avant de dégager le passage de manière flamboyante.

Un autre moment est une vraie pépite d'écriture : un alien aborde Supergirl au bar du vaisseau et la menace de mort parce que Superman a fait arrêter ses cousins. Supergirl reste impassible tandis qu'en voix-off, Ruthye confie son admiration pour le calme de sa partenaire qui finit par rétamer l'importun rapidement et sans bavures. Il me semble que c'est comme ça que le personnage doit être écrit : sûre d'elle, de sa force, sans avoir besoin de le démontrer. 

Pour offrir un contraste à ce moment, plus tard, la bonté d'âme de Supergirl est illustrée par un lavage des mains de Ruthye, peu habituée à ce simple geste d'hygiène. Mais prodiguée si humblement et gentiment qu'il en en devient touchant. King touche juste parce qu'il échappe à l'écueil de dépeindre Supergirl (mais ce serait pareil - ce devrait être pareil avec Superman) comme le bon samaritain un peu niais : sa bienveillance s'exprime par l'action tout comme sa supériorité se traduit par l'absence de démonstration. Il ne faut jamais en faire trop avec des personnages pareils, c'est le meilleur moyen d'éviter de les rendre insupportables. C'est aussi pour ça que Batman plaît tellement plus : parce qu'il n'a jamais à prouver qui il est. Il fait. C'est la fameuse règle narrative : "Show. Don't tell."

Le lecteur ne manque toutefois pas de s'interroger durant tout l'épisode sur la convalescence de Supergirl qu'on avait laissée pour morte avec Krypto à la fin du précédent épisode. King utilise habilement un flashback à la toute fin pour légitimer cela et en même temps, et c'est très fort, une justification au fait que Supergirl ait finalement accepté de traqué Krem des collines jaunes.

Visuellement, l'épisode est d'une beauté à couper le souffle. Là encore, il me semble que ce n'est pas innocent que King collabore avec Bilquis Evely qui apporte une douceur déterminée à sa narration. La manière dont elle dessine Supergirl sort des sentiers battus dans la mesure où elle ne la représente pas comme la jeune femme trop lisse à laquelle on est habitué. Elle la dessine avec un look un peu rétro, des cheveux à la coupe qui évoque celle d'une actrice de cinéma des années 40. Son visage a d'ailleurs tout de celui d'une vedette du golden age de Hollywood, avec des lèvres fines, un regard perçant, un visage anguleux.

La silhouette de la kryptonienne est ouvragée de la même façon : Evely réduit considérablement sa gestuelle, donc pas d'effets de cape, pas de grands moulinets des bras quand elle frappe. Sa cape glisse le long de son dos de manière presque liquide, comme si elle était en satin. C'est vraiment très élégant. Là encore, je trouve que c'est très bien joué parce que soudain on ne voit plus Supergirl la cousine de Supergirl mais une femme, qui paraît plus que ses 21 ans mais qui y gagne vraiment en allure, en port de tête.

Les aliens qui figurent parmi les passagers témoignent aussi de l'inventivité de Evely pour varier la figuration, sans avoir peur d'y consacrer de grandes vignettes. Et puis, pour accompagner, valoriser ce dessin, il y a une colorisation somptueuse de Mat Lopes. Il est le fidèle collaborateur de Evely depuis un moment et il sait respecter son trait tout en sublimant chaque plan par des camaïeux de couleurs extraordinaires. Rien que les deux splash pages dans l'espace avec Supergirl et le dragon sont à tomber à la renverse (voir ci-dessus).

Oeuvre éblouissante et inspirée, Supergirl : Woman of Tomorrow est un vrai coup de coeur. On regrette déjà que l'aventure ne dure que huit numéros. 

BLACK HAMMER REBORN #2, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Comme l'indique la couverture de ce deuxième épisode de Black Hammer Reborn, Jeff Lemire convoque d'autres personnages de son univers pour explorer la vie de Lucy Weber. Le résultat est à la hauteur des espérances, plein d'inventions, de rythme, de surprises. Caitlin Yarsky continue de faire forte impression au dessin. Retour gagnant.


Rose Weber entraîne sa meilleure amie dans le secteur de Spiral City circonscrit par le T.R.I.D.E.N.T. où est apparue une faille de la Para-Zone. Mais à l'intérieur de cette bulle dimensionnelle, les deux adolescentes sont confrontées à des monstres et tentent de rebrousser chemin.


Il y a vingt ans de cela, Lucy Weber et sa partenaire Amanda surprennent Skulldigger sur le point de tuer un super-vilain. Lucy se transforme en Black Hammer et s'interpose. Skulldigger engage le combat et, avec l'aide du Dr. James Robinson, réussit à la vaincre et à échapper à une arrestation.


Cependant, dans la Para-Zone, aujourd'hui, le même Skulldigger vient au secours de Rose et Sarah et les remet aux agents du TRIDENT. Rose appelle sa mère qui vient la chercher et la ramène à la maison. L'adolescente tente d'expliquer son geste.


Rose se sent mal dans sa peau, écrasée par le passé héroïque de sa mère. Lucy espère que sa fille n'aura pas à perpétuer l'héritage de Black Hammer mais son destin semble déjà écrit. Une fois dans sa chambre, Rose observe le badge que lui a remis Skulldigger.

Si on n'a pas lu tous les titres attachés à Black Hammer, on peut bien sûr se sentir un peu frustré par cet épisode où Jeff Lemire ressort Skulldigger, le héros d'une mini-série publiée ce Printemps. Mais le scénariste canadien est assez habile pour que le lecteur ne sente pas perdu par l'apparition d'un personnage qui ne serait pas familier à tout le monde.

Les présentations sont toujours vite mais bien faîtes avec Lemire : la scène, située vingt ans avant l'histoire actuelle de Black Hammer Reborn, ne laisse planer aucun doute sur le genre d'individu qu'est Skulldigger, l'équivalent du Punisher dans cet univers. Et sa confrontation percutante avec Lucy Weber permet d'apprécier ce que donnerait l'équivalent d'un duel entre Thor et Frank Castle chez Marvel, mais avec un dénouement imprévisible et inattendu.

C'est le point d'orgue de l'épisode qui comme le précédent va-et-vient entre présent et passé en n'en dévoilant pas trop sur les raisons de la retraite de Lucy Weber dans le rôle de Black Hammer. Lemire sait mettre l'eau à la bouche et décale le propos pour interroger une notion qu'il aime explorer : l'héritage.

Car, ce qui est en jeu ici, c'est bien ce que va devenir Black Hammer. Pour cela, le scénariste narre en parallèle de ses retours en arrière une mésaventure de Rose Weber, la fille aînée de Lucy. Cette adolescente rebelle et désobéissante se met dans un sacré pétrin en s'aventurant dans la faille de la Para-Zone apparue dans le centre-ville de Spiral City. Là encore selon que vous soyez ou non un lecteur averti, vous saurez que ce qui peuple cette dimension parallèle n'est guère hospitalier. Mais même si vous l'ignoriez avant, vous voilà prévenu. C'est simple et efficace.

J'avais oublié de le mentionner dans ma critique du n°1, mais Jeff Lemire a aussi enrichi son univers référencé d'un équivalent du SHIELD, baptisé le TRIDENT (pour Tactical Response International Defense Extranormal Neutralization Team - acronyme génial !), qui encadre cette intrusion dimensionnelle. Et on devinera tout seul que Lucy y a des contacts haut placés puisqu'elle récupère sa fille sans problème après qu'elle a été arrêtée par ces agents du gouvernement.

Le clou du spectacle, c'est donc le retour du Skuuldigger dans la partie. Il y a vingt ans, il s'est fritté avec Black Hammer et a réussi à lui échapper après une bagarre. Pour cela il a bénéficié de la complicité de James Robinson alias Dr. Star (ou Dr. Andromeda, puisque, pour des raisons de droits, Lemire a dû modifier l'alias de son personnage). Ce dernier, après la mort de son fils, a visiblement poursuivi ses recherches pour sonder le futur et il s'en est fait une représentation solide, assez pour sauver Skulldigger, prévenir Lucy qu'il agissait pour le bien de tous et, de manière plus suggestive, pour qu'elle se prépare un jour à redevenir Black Hammer.

Sauf que, on l'a appris le mois dernier, Lucy a raccroché, à la suite d'un événement aussi dramatique que mystérieux, et dans cet épisode, elle a une vision fulgurante où il semble bien que Rose soit amenée à la remplacer comme super-héroïne. C'est logique puisque Lucy a hérité du rôle de son père, donc Rose succéderait pareillement à sa mère. Les portes qu'ouvre cette éventualité sont prometteuses.

Visuellement, la série confirme que Caitlin Yarksy est vraiment une bonne pioche. Son style tranche totalement avec celui de Dean Ormston (le co-créateur du Black Hammer-verse) mais c'est excellent. Ses planches sont riches en détails, notamment dans celles où elle imagine l'intérieur de la bulle de la Para-Zone, avec des monstres vraiment flippants, dans des compositions renversantes.

L'autre point fort de son dessin, c'est l'expressivité des personnages. Si le trait ne cherche pas à produire des effets de matière, de texture (ce qui est le seul bémol que j'émettrai), en revanche la ligne est bien définie et met l'accent à bon escient sur les émotions qu'on peut lire sur les visages mais aussi dans la gestuelle. Par exemple, Skulldigger en impose physiquement, sa façon de se battre est sommaire et brutal. La panique de Rose et Sarah durant leur périple est très bien traduire par leurs mouvements désordonnés et leurs mines stupéfaites, tandis que les agents du TRIDENT opposent aux adolescents des figures réprobatrices et affolées. Lucy passe par tout une gamme d'émotions fortes, la colère, le dépit, la lassitude, l'effroi. Le découpage, classique (hormis pour les scènes dans la Para-Zone), renforce ces aspects.

C'est vraiment un trip jubilatoire. Black Hammer Reborn n'aurait pu être qu'une prolongation facile pour Jeff Lemire : il en fait un développement passionnant et haletant, avec le concours de sa dessinatrice inspirée.

jeudi 22 juillet 2021

NEW MUTANTS #20, de Vita Ayala et Alex Lins


Vita Ayala a bien joué le jeu et le coup durant Hellfire Gala car elle a réussi à suivre la trame de l'event sans sacrifier ce qu'elle racontait dans New Mutants avant. Mieux même : elle a profité de l'event pour installer une situation dramatique concernant Gabby Kinney/Scout. Cet épisode va largement explorer ce problème tout en ne lâchant pas l'affaire avec les autres Nouveaux Mutants. Alex Lins produit des planches parfois brouillonnes mais honorables dans l'ensemble.


Cosmar, Anole, Rain Boy et No-Girl trouvent le cadavre de Scout et décident de la ressuciter sans passer par l'avis du Conseil de Krakoa (réticent avec les clones) et quitte à manipuler les Cinq. Pour cela, ils comptent sur l'échange de corps qu'ils ont expérimenté avec le Roi d'Ombre.


Cependant, le Roi d'Ombre est vu en train de discuter avec Felina. Karma aborde son amie et la met en garde contre Amahl Farouk à qui elle a eu affaire dans le passé. mais Rhane Sinclair repousse Xi'an Coy Manh au prétexte qu'elle n'a pas été là quand elle avait besoin d'aide.


Sage envoie Warpath, Magik et leurs étudiants sur l'île de Tristan da Cunha où a été repéré par Cerebro une activité mutante. Ils sauvent les habitants de l'île d'un séisme provoqué par une fillette que ses parents refusent de confier aux krakoans. La situation se règle pacifiquement.


Anole, Rain Boy, Cosmar et No-Girl arrivent dans l'antre des Cinq avec le corps de Scout, après avoir écarté Daken. Surpris par Tempus, ils la neutralisent grâce à No-Girl. Mais c'est alors que surgit Felina qui leur réclame une explication sur leur présence ici...

La grande force de scénariste de Vita Ayala, comme elle l'a démontrée sur ses précédents épisodes, c'est souvent de conduire plusieurs lignes narratives simultanément et de les faire ses répondre. Le lecteur intègre ces différents récits facilement car il a finalement l'impression de lire une même intrigue dans différents lieux, avec différents acteurs, mais un même message.

Ce dispositif est malin mais exigeant car il ne souffre pas d'approximations. Vita Ayala est rigoureuse, elle est très appliquée et elle aime ses personnages, tous sans exception. De cette manière, chaque partie de son épisode est bien équilibrée, même si l'une d'elles occupe plus d'espace, s'imposant naturellement comme l'intrigue motrice.

Cette fois, elle se concentre sur le périple entamé par le groupe formé par Cosmar, Rain Boy, Anole et No-Girl : ces quatre jeunes mutants, tombés sous la coupe du Roi d'Ombre qui exprimente avec eux des échanges de corps douloureux et dangereux, viennent de découvrir le cadavre de Gabby Kinney/Scout (le clone de Laura Kinney/X-23/Wolverine) qu'on avait vue pour al dernière fois en compagnie du Roi d'Ombre dont elle se méfiait.

Plutôt que d'enquêter sur les causes de sa mort ou de prévenir leurs professeurs, les quatre jeunes se mettent en tête de ressuciter Scout par leurs propres moyens (l'échange de corps donc), dissimulant leur plan au conseil de Krakoa à cause de leur méfiance envers les adultes qui le composent et parce qu'ils ont montré leurs réserves sur les clones (comme Madelyne Prior ou, donc, Scout). Le lecteur saisit tout de suite l'inconscience des personnages et le danger qu'ils vont faire courir à Scout, d'autant plus que Vita Ayala nous a bien préparés depuis des mois sur les manipulations du Roi d'Ombre. Quand, à la dernière page, on voit surgir Felina, on espère vraiment qu'elle va les ramener à la raison, mais ce n'est pas gagné (à cause du pouvoir de No-Girl, à cause du propre embrigadement de Felina).

En parallèle, justement, la question de la confiance est aussi posée dans les segments consacrés à Felina et Karma, puis à Magik et Warpath. Karma aperçoit Felina en train de discuter avec Amahl Farouk et tente, en vain, de mettre en garde son amie : elle parle d'expérience car le Roi d'Ombre a autrefois fait souffrir Karma. Mais, là encore, le travail en amont de Ayala permet de légitimer la réaction de Felina : abandonné par Mirage, par Karma (en fait par tous ses amis récemment, alors qu'elle pleurait de ne pouvoir retrouver son fils, Tier), elle ne supporte plus les attentions de celles qui étaient récemment trop occupées par ailleurs.

On trouve un écho de ce rejet dans le dialogue que tient Scout - en fait No-Girl qui manipule le cadavre de Scout - face à Daken : lui aussi, ces derniers temps, a négligé Gabby, préférant être en compagnie d'Aurora (au sein de l'équipe de X-Factor). Avec ce genre d'enchaînements, de scènes en miroir, on voit qu'on a affaire à un script solidement charpenté.

Enfin, il y a la mission partagée par Magik et Warpath. Ils interviennent sur une île britannique où a été repérée une jeune mutante provoquant des séismes. Bien qu'ils la sauvent d'un éboulement avec d'autres civils, ils se heurtent aux autochtones qui ne veulent pas voir l'enfant être emmené sur Krakoa. La fillette aussi préfère rester avec sa mère. La réaction des humains est classique pour des mutants mais Warpath, jusque-là cantonné à un rôle gaguesque, gagne une scène où son sens de la diplomatie fait mouche. Il obtient la confiance des humains qui juste avant le rejettait avec hargne.

L'épisode est une nouvelle fois dessiné par Alex Lins. Si sa prestation m'avait positivement surpris sur l'épisode précédent, cette fois les faiblesses de son graphisme sont plus visibles. En premier lieu, il néglige trop les décors, laissant à Matt Milla le soin de remplir les arrière-plans avec des couleurs sans nuances. Ensuite, il accable plusieurs personnages d'expressions grimaçantes, comme pour souligner maladroitement les sentiments qui les animent. Enfin, Lins ne brille pas spécialement dans l'unique scène d'action de l'épisode (la mission de Magik et Warpath).

Bref, ce n'est pas jojo. On peut quand même s'étonner que le staff éditorial confie les dessins à des artistes visiblement encore un peu trop inexpérimentés, aux lacunes techniques trop évidentes. Il s'agit quand même de la franchise X, avec des séries censés supporter le renouveau amené par Hickman. Faut-il y voir l'explication de chiffres de vente en baisse ? En tout cas, ce serait bien qu'un effort soit fait à ce niveau. En attendant le retour tant attendu de Rod Reis.

Superbement écrit, mais pauvrement illustré, New Mutants reste une des meilleures séries X, et la suite s'annonce passionnante.    

MARAUDERS #22, de Gerry Duggan, Matteo Lolli et Klaus Janson


Autant vous prévenir : si vous n'avez pas lu les derniers n° de Marauders et ceux des séries encadrant le Hellfire Gala, passez votre chemin, rattrapez votre retard et alors vous pourrez profiter de ce vingt-deuxième épisode. Car Gerry Duggan connecte tout dans ce nouveau chapitre où il est question de secrets et de dissimulations. Matteo Lolli dessine la moitié et laisse l'autre, un gros flashback, à Klaus Janson, guest-artist ce mois-ci.


Les lendemains de fête laissent souvent des migraines comme c'est le cas pour Emma Frost, qui lit la couverture du gala du Club des Damnés dans la presse et se voit rappeler par le Pr. X de parler à Sebastian Shaw au sujet de l'impossibilité de ressuciter Lourdes Chantel.


Leur "mère" trop accaparée par ces affaires, les Stepford Cuckoos découvrent sur l'île de Mykines Wilhelmina Kensington en état de choc. En sondant son esprit, elles découvrent qu'elle est submergée par un trauma d'enfance et décide de l'aider.


Emma Frost se confie à Sebastian Shaw à propos de Lourdes Chantel en lui révélant qu'elle n'est pas morte comme il le croit. Par le passé, elle l'a aidée à fuir les brutalités du Roi Noir du Club des Damnés en mettant en scène sa mort.


Emma a ensuite requis les services de Wilson Fisk pour que Lourdes bénéficie de faux papiers et d'une nouvelle vie en échange de quelques faveurs; Aujourd'hui, Emma fait comprendre que ce mensonge a finalement motivé Shaw a aider l'établissement de la Nation X.

L'épisode est donc clairement découpé en deux parties. C'est le genre de dispositif que peut se permettre Gerry Duggan sur Marauders, qui n'est pas une série aussi stricte dans sa construction, aussi rigoureuse dans son déroulement que X-Men où le cahier des charges lui impose un quota d'action, des subplots, des cliffhangers et du soap opera. On mesure bien à présent que le scénariste doit se dédoubler non seulement physiquement pas aussi stylistiquement car les deux titres qu'il écrit n'ont pas les mêmes ambitions.

X-Men est la vitrine de la franchise, la série qui doit imposer le nouveau statu quoi d'une équipe de mutants justiciers en les rendant aussi sympathiques que les Avengers. Marauders reste plus lié à ma mythologie de Krakoa établie depuis Hox - PoX, où il s'agit encore de développer les intrigues de l'île des mutants. Récemment, juste avant l'event Hellfire Gala, au cours du dîner d'adieu de Tornade à l'équipe des Marauders, Sebastian Shaw déplorait l'absence de Lourdes Chantel, la femme qu'il aimait et qui est morte tragiquement, tuée par une Sentinelle - dans une histoire de X-Men Classic.

Cette affaire revient sur le devant de la scène maintenant que la fête est terminée. Et le Pr. X exige d'Emma Frost qu'elle clarifie la situation auprès de Shaw. Mais on y reviendra plus tard car l'épisode s'attarde sur une autre piste qui est amenée à se prolonger. En effet, les Stepford Cuckoos, de retour d'Arakko, trouvent sur la plage de l'île Mykines Wilhelmina Kensington en état de choc.

Wilhelmina est une membre des Homines Verendi, ce club de gamins richissimes qui ont pris le contrôle de Madripoor dont ils ont réussi à chasser les mutants. Apparus dans Wolverine and the X-Men de Jason Aaron, Gerry Duggan les a réutilisés depuis le début de Marauders d'une manière finalement assez efficace, quoique irrégulière, dans une guerre des nerfs et de territoire. Wilhelmina a été invitée au gala mais l'expérience a été un choc qui a fait remonter de mauvais souvenirs à la surface : les Stepford Cuckoos découvrent qu'elle a été victime d'abus sexuels durant son enfance par son père.

Saisissant l'occasion à la fois d'aider la jeune fille (comme le leur a enseignées leur mère) et peut-être avec une idée derrière la tête (soulager Wilhelmina pour qu'elle leur soit redevable ensuite et donc affaiblir les Verendi), elles l'accompagnent pour règler ce problème. La suite aux prochains numéros. Le risque pour Duggan, c'est qu'il aime multiplier les pistes narratives, les subplots. Il le fait avec de bonnes intentions (pour n'oublier aucun mutant) mais on peut se demander s'il aura vraiment le loisir de développer tout ça : après les Morlocks (qui font de la résistance à Madripoor, car ils rejettent l'autorité de l'ONU) et maintenant le cas Wilhelmina, sans oublier le business de la Hellfire trading company, ça commence à faire beaucoup.

Revenons à présent à Emma Frost, Sebastian Shaw et Lourdes Chantel. Duggan a sorti ce personnage des oubliettes (puisqu'elle n'était apparue que dans un épisode de X-Men Classic, donc seuls les connaisseurs s'en souvenaient), mais son idée est séduisante, d'autant qu'on voit qu'au lendemain du gala, Shaw a récupérait ses moyens (il avait été sévèrement remis en place pour avoir voulu tuer Kitty Pryde et Lockheed) et que la hâche de guerre semble enterrée avec Emma. Toutefois celle-ci est sommée par le Pr. X de révèler la vérité à Shaw sur sa défunte maîtresse.

Jusqu'alors, l'épisode est dessiné par Matteo Lolli, plutôt dans un bon jour. Il nous gratifie par exemple d'une superbe splash page avec Emma (voir ci-dessus), inspirée par un cliché célèbre de Faye Dunaway par Terry O'Neill après qu'elle avait reçu son Oscar pour Network (de Sydney Lumet, 1976) :


Le dessinateur italien a du goût et il aime représenter Emma. Le reste est aussi bon, même s'il manque toujours à Lolli une certaine rigueur dans les compositions, du dynamisme, de l'expressivité. Comme Stefano Caselli ne reviendra pas (il remplace Valerio Schiti sur SWORD), il va falloir que Marvel trouve un artiste régulier solide pour que Marauders ne sombre pas visuellement.

D'autant que, pour se charger du long flashback qui occupe la seconde moitié de l'épisode, Klaus Janson a été appelé. Janson jouit toujours d'un prestige certain dans la profession car il reste le compagnon de route de Frank Miller dans les années 80 (sur Daredevil où il était plus un finisseur qu'un simple encreur) puis de John Romita Jr. C'est une sorte de monstre sacré.

Pourtant, je l'avoue, je ne partage pas cette idolâtrie. Avec Miller, Janson formait un duo exceptionnel (même si les deux hommes se sont brouillés). En revanche, je n'ai jamais considéré qu'avec Romita Jr., il avait quelque chose d'aussi conséquent - JR Jr. ayant bien baissé aussi. Mais il y a pire : c'est quand Janson se pique de dessiner (et de s'encrer). Là, franchement, ce n'est ni fait ni à faire. Malheureusement, ça se vérifie une fois de plus ici.

Ses pages sont moches et trahissent un je-m'en-foutisme peu reluisant de la part d'une "légende" comme lui. Quand on atteint la scène où Emma confie Lourdes au Caïd, c'est du grand n'importe quoi : les plans sont composés d'une façon affreuses, les personnages sont mal proportionnés et même difformes (le Caïd est carrément bossu !), les gros plans sont hideux. Désolé, mais je ne vois aps comment on pourrait encore être indulgent devant un tel massacre.

On referme donc cet épisode avec un sentiment partagé (comme souvent sur cette série). Gerry Duggan a en tout cas du boulot maintenant : avec tout ce qu'il sème dans Marauders et l'écriture de X-Men, il devient le scénariste à la tête de deux gros titres de la franchise X. L'avenir nous dira s'il peut assumer cela, mais il est déjà évident qu'il ne bénéficie pas sur Marauders d'un artiste comparable à Pepe Larraz, à même de compenser ses éventuels coups de moins bien.

mercredi 21 juillet 2021

CATWOMAN #33, de Ram V et Fernando Blanco


La couverture de ce trente-troisième numéro de Catwoman ne ment pas : l'affrontement tant attendu et redouté entre la féline fatale et le Père Vallée a bien lieu ce mois-ci et l'épisode est orchestré comme un crescendo oppressant. Ram V est décidément en feu et rejoint par Fernando Blanco, pour l'avant-dernière fois, il livre un chapitre magistral.


Le chaos s'est emparé de Alleytown. Déjà sous la coupe du GCPD et des agents du programme Magistrat déployés par le maire Nakano et Simon Saint, les habitants du quartier défendu par Catwoman sont soupçonnés d'avoir fait sauter l'église abandonnée St-Thomas.


De retour de l'hôpital où est soigné Léo, Catwoman découvre que son allié n'est autre que Geule d'argile qui la convainc de se laisser aider par de vieux amis - Cheshire, Knockout, Firefly et Killer Croc - mais aussi de renouer avec ses rivaux dans Alleytown.


C'est ainsi que, accompagnée par Killer Croc et Gueule d'argile, Catwoman rencontre Pit Rollins pour contrer les forces de police et protéger les habitants du quartier. Rollins ne manque pas l'occasion pour dire à Selina Kyle que si la situation a dégénèré, c'est à cause de son manque d'nnticipation.


La réunion terminée, Catwoman et ses deux lieutenants d'un soir sont attaqués par le Père Vallée. Il la blesse gravement et éloigne Gueule d'argile. La police arrive sur place. Catwoman coule dans la baie de Gotham en se vidant de son sang...

C'est dans une position curieuse que je critique cet épisode que j'ai trouvé, une fois encore, excellent, mais qui est assombri par l'annonce du départ prochain de son dessinateur. Fernando Blanco signe son avant-dernier numéro, appelé sur un autre projet (encore inconnu mais assez excitant selon ses dires pour ne pas pouvoir le refuser). Même s'il n'a été l'artiste régulier de Catwoman que depuis l'Automne 2020, il achève un passage sur le titre qui remonte à 2018, lorsqu'il intervenait en qualité de suppléant à Joelle Jones (alors scénariste et artiste de la série).

Blanco tient visiblement à partir en beauté car ses planches sont superbes. Son découpage est plus sage qu'auparavant, mais il réalise des plans ébouriffants, auxquels la colorisation experte et nuancée de Jordie Bellaire ajoute une plus-value indéniable. Lorsqu'on suit Catwoman sauter de toit en toit dans Alleytown la nuit tout en évitant d'être repérée par les hélicos du GCPD ou qu'on la voit en train d'affronter le Père Vallée sur les docks en flammes, la fluidité des chorégraphies est magnifique.

Quand Blanco doit découper une scène de dialogue tendue, comme quand Catwoman parlemente avec Pit Rollins, il réussit à restituer l'intensité des échanges de manière sobre et efficace tout en variant les angles de vue. C'est un artiste complet, un narrateur achevé, et sa prestation sera regrettée, d'autant que sa remplaçante, Nina Vakueva, même si je ne veux pas la disqualifier d'office, ne me semble vraiment pas du même calibre. J'ignore quel est ce projet immanquable qu'a accepté Blanco, mais vraiment c'est un coup dur pour Catwoman et ses fans, d'autant que sa complicité avec Ram V faisait des étincelles.

Le scénariste a patiemment mais avec beaucoup de maîtrise mené son recit jusqu'à l'implosion. L'Annual, sorti récemment, est indispensable à la bonne compréhension des événements, donc assurez-vous de le lire avant de vous plonger dans cet épisode. Il permet surtout d'apprécier les qualités de combattant du Père Vallée qui domine largement Catwoman dans un final douloureux. Mais il explicite aussi comment cet assassin professionnel est repéré par le détective Hadley et surtout comment il agit en marge du chaos qui règne déjà dans Alleytown.

Ram V écrit la situation de façon vibrante : le quartier est maintenant sous la coupe du programme Magistrat autorisé par le maire Nakano. Peuplé de gens modestes, et d'une délinquance nombreuse, c'est la cible parfaite pour tester cette milice conçue par le milliardaire Simon Saint, véritable fil rouge des Bat-séries (puisqu'il est à l'oeuvre, à différents niveaux dans Batman, Detective Comics, Harley Quinn et Catwoman).

Cette réussite est celle d'un staff éditorial, qui malgré les crises qui agitent DC depuis des mois (à cause de plans sociaux successifs) mérité le respect. Je ne suis pas toujours tendre avec DC, qui avance parfois comme un poulet sans tête et dont le meilleur de la production semble se concentrer dans le Black Label, un espace de liberté créative semblable à feu le label Vertigo. Mais il faut reconnaître que, sous le patronage de James Tynion IV, auteur désormais établi sur Batman, les scénaristes des Bat-séries se sont bien coordonnés pour que l'ennemi des héros soit commun, que la menace se propage de manière structurée. C'est, à bien des égards, exemplaire, et plus électrique que pour un crossover classique - et donc il sera intéressant de vérifier si la formule fonctionnera aussi bien quand l'intrigue impactera tous les titres lors de Fear State cet Automne. Si oui, alors, ce sera un feu d'artifice.

Pour l'heure et dans le cas qui nous intéresse ici, Ram V fait un usage épatant de cette matière sans avoir à sacrifier ce qu'il a lui-même bâti. Comme Batman actuellement, Catwoman est acculée et doit renouer avec des partenaires dont elle s'était désolidarisée (des criminels avérés comme Killer Croc, Firefly, Cheshire, Gueule d'argile - même si ce dernier s'est racheté au sein des Gotham Knights dans Detective Comics période Tynion). Elle n'a plus le choix car non seulement Alleytown est en train de tomber mais surtout parce que ses protégées (les Strays, ces gamins qu'elle a recueillis dans son Nid) sont en danger. On constate bien à quel point renégocier avec Pit Rollins la contrarie - mais aussi à quel point ce que lui dit Rollins est juste (elle a été trop soft pour une reine auto-proclamée).

En doublant le divertissement d'une réflexion sur le pouvoir, les compromissions qu'il exige et les faiblesses qu'il expose, Ram V et Fernando Blanco ont fait de Catwoman une série prodigieuse. Espérons que cela dure, malgré les changements à venir.