jeudi 21 septembre 2023

BATMAN - SUPERMAN : WORLD'S FINEST #19, de Mark Waid et Travis Moore


Batman - Superman : World's Finest #19 marque la suite et fin de l'histoire débutée le mois dernier dans laquelle Mark Waid revient sur la toute première rencontre entre les deux héros. Travis Moore complète son remplacement de Dan Mora dans son style toujours élégant, mais qui comme le scénario manque cruellement de punch. 
 

Jax-Ur s'est évadé de la Zone Fantôme dont il a découvert des failles et où il a attiré des humains pour lui permettre de sortir. Batman a pris sa place et Superman a bien du mal à dominer cet adversaire autrefois condamné sur Krypton pour meurtre de masse. Mais les deux héros sauront unir leurs forces pour en venir à bout...


Jusqu'à présent, en dehors peut-être de l'épisode du dîner catastrophe entre Robin et Supergirl, ces numéros intermédiaires entre deux arcs de World's Finest n'ont guère convaincu de leur utilité. Il semble bien que ce soit pour Mark Waid juste une occasion pour faire souffler ses lecteurs - et son dessinateur Dan Mora.


Pourtant, cette fois, la promesse de révéler comment Batman et Superman ont débuté leur association était alléchante. Mais ne nous le cachons pas, le résultat n'est franchement pas à la hauteur : tout reste désespérément anecdotique et on n'apprend rien de consistant sur les origines du duo.


Mark Waid a, c'est vrai, un peu déçu sur le dernier arc de la série, le lancement du spin-off World's Finest : Teen Titans n'a visiblement pas rencontré le succès escompté puisque le titre a été réduit à une mini-série en six épisodes, et Shazam ! manque d'épaisseur pour l'instant. Quant à Superman : The Last Days of Lex Luthor, on attend toujours le deuxième épisode.

Le scénariste, qui brillait depuis son retour chez DC, serait-il essoufflé ? C'est possible mais pas certain, d'autant que la prochaine aventure de Batman et Superman intrigue méchamment (on y retrouvera Boy Thunder et l'univers de Kingdom Come). Alors quoi ? Peut-être tout simplement que Waid en fait un peu trop.

Dans le cas précis de World's Finest, l'accord parfait entre Waid et Dan Mora aboutit au constat simple que quand l'artiste est absent, l'intérêt retombe. Et c'est comme si le scénariste était aussi moins inspiré. Ce récit en deux parties en témoigne : le postulat était prometteur, mais à l'arrivée on n'a droit à quelque chose sans intérêt, mou.

Jax-Ur souffre d'être un vilain trop méconnu et donc on se fiche un peu de savoir comment il va être vaincu. Son plan pour s'échapper de la Zone Négative est même éclipsé par la présence d'un complice qui, en vérité, servira dans une future intrigue pour... Action Comics de Philip Kennedy Johnson ! Que World's Finest serve de rampe de lancement à une intrigue pour une série qui n'est même pas écrite par Waid a quelque chose de perturbant, comme si le scénariste en était réduit à être la béquille d'un collègue.

Quant à la relation Batman - Superman, elle n'en ressort ni amoindri ni grandi : je me répète mais il n'y a rien eu dans ces deux épisodes qui a enrichi la mythologie du tandem, alors qu'on nous a vendu cet arc en prétendant que les deux héros ont failli ne jamais être amis. A tout prendre, je préférerai me passer de ces épisodes intermédiaires à l'avenir, mais évidemment DC ne se passera jamais du titre pendant un mois (ou deux) - alors que, à mon humble avis, le lecteur l'accepterait en sachant que seul Dan Mora la dessinerait.

Je ne veux pas donner l'impression de dire que je n'ai pas aimé le travail de Travis Moore sur ces deux numéros. C'est un artiste que j'apprécie et qui rend toujours une copie très soignée. Son trait est très élégant, c'est agréable à lire. Vraiment rien à jeter. 

Par contre je me demande s'il est vraiment fait pour les comics d'action et même pour les super héros où il me semble emprunté, gauche, maladroit. En témoigne cet épisode où la bagarre entre Jax-Ur et Superman occupe un nombre élevé de planches et dont Moore échoue complètement à restituer l'intensité, la brutalité. Jax-Ur y malmène Superman et fait preuve d'une véritable malfaisance que le dessinateur a bien du mal à traduire visuellement.

En même temps, Moore s'évertue avec Tamra Bonvillain à imiter la patine des comics du golden age, notamment dans les angles de vue, la palette de couleurs, le découpage très sage. C'est raccord avec l'histoire, sa temporalité. Mais pas sûr que ça charme grand-monde.

Encore une fois ça n'ôte rien à la série et surtout pas à ce qui s'annonce dès le mois prochain. C'est sans conséquence et dispensable. Rendez-vous dans trente jours pour quelque chose de plus à la hauteur de ce à quoi World's Finest nous a habitués.

HARLEY QUINN : BLACK + WHITE + REDDER #3, de Gail Simone et David Baldeon, Chris Condon et Jacob Phillips, Aditya Bidikar et Juni Ba


Pour ce troisième numéro (sur six), l'anthologie Harley Quinn : Black + White + Redder fait encore preuve d'une belle diversité et d'une salutaire qualité. Cela prouve qu'il existe bien des façons de traiter ce personnage et que le format court lui convient idéalement. Avec en prime une superbe couverture de Cliff Chiang.


- DEEPLY STRANGE ADVENTURES (Ecrit par Gail Simone et dessiné par David Baldeon) - Harley Quinn est au Sanctuaire et réfléchit au seul regret qu'elle peut avoir. Rien ne lui vient... Sauf lorsqu'elle s'est retrouvée téléportée sur la planète Rann à la place d'Adam Strange et a fait quelque peu tourner la tête d'Alanna, la femme du héros de deux mondes...


Gail Simone et David Baldeon se connaissent bien puisqu'ils ont par le passé (en 2018-2019) respectivement écrit et dessiné la série Domino pour Marvel. La scénariste, qui tweete une multitude de messages drôlissimes, et le dessinateur, au trait très expressif et rond, trouvent avec Harley Quinn un personnage à leur (dé)mesure.

L'histoire s'ouvre sur une parodie hilarante de Heroes in Crisis de Tom King et Clay Mann puis embraye sur une autre parodie, cette fois de Strange Adventures de King, Mitch Gerads et Evan Shaner. Pourtant n'interprétez pas ça comme du mauvais esprit car King apprécie l'humour de Simone. Ajoutez-y plutôt de la malice quand on voit Alanna Strange troublée par Harley Quinn qu'elle a fougueusement embrassée en la prenant pour Adam Strange.

Les planches sont très énergiques, cette énergie proche du cartoon, qui sied si bien à ce genre de segment délirant mais bien produit. C'est absolument réjouissant de bout en bout.
 

- STACKED DECK (Ecrit par Chris Condon et dessiné par Jacob Phillips) - Que se serait-il passé si Harleen Quinzel, encore psychologue et ambitionnant plus que tout de guérir le Joker, avait préféré faire carrière à Star City et traiter les ennemis de Flash ? Avant de revenir à Gotham tenter sa chance face au clown du crime...


Chris Condon et Jacob Phillips (le fils de Sean Phillips, compère fidèle d'Ed Brubaker) se sont fait connaître avec leur série That Texas Blood (que je n'ai hélas ! pas lue). Les voir s'attaquer à Harley Quinn est donc surprenant car on n'oserait imaginer personnage plus éloigné de leur univers. Mais c'est justement l'intérêt d'une anthologie comme celle-ci que d'inviter des auteurs inattendus.

Condon réécrit les origines d'Harleen Quinzel et imagine qu'elle n'est jamais devenu Harley Quinn. Pourtant, elle est obsédée par le cas du Joker, convaincue qu'elle peut le guérir de sa démence. Le portrait de ces deux personnages devient passionnant et imprévu quand l'un réussit à déstabiliser profondément l'autre sans effort.

Jacob Phillips, qui est aussi coloriste pour son père, joue à fond avec la palette réduite imposée par l'exercice. Ses pages opposent dans un contraste violent le blanc et le rouge en particulier, donnant au récit un côté dérangeant, très intense. Une réussite.


- THE REBOUND (Ecrit par Aditya Bidikar et Juni Ba et dessiné par Juni Ba) - Pour convaincre Poison Ivy qu'elle ne dépendra plus d'aucun homme, Harley Quinn adopte un chat errant. Elle l'entraîne dans un cambriolage pour trouver un cadeau d'anniversaire pour Ivy. Evidemment, ça va mal se passer...
 

L'an dernier, Juni Ba a vu sa carrière prendre une autre dimension avec la parution chez Image Comics de sa série Monkey Meat, un véritable ovni, narrativement et graphiquement déchaîné. Ici, il co-signe le scénario avec Aditya Bidikar, qui est surtout connu comme lettreur mais qui est également écrivain.

Leurs efforts conjugués aboutissent à des pages complétement folles, très drôles, où l'adoption d'un chaton par Harley Quinn vont transformer le vol d'une plante carnivore au jardin botanique de Gotham en un cambriolage hors de contrôle. L'inventivité des deux auteurs est puissante et endiablée, ils ne vous laissent pas souffler une seconde et provoquent de nombreux éclats de rire.

Juni Ba est un artiste insensé, fusionnant plusieurs styles, plusieurs influences, pour produire des images que seul lui peut signer. C'est indéfinissable, formidablement dynamique, riche, dense. Retenez bien son nom, d'autant qu'il prépare déjà son nouveau projet (inspiré par le capitaine Nemo et le Nautilus extraits de 20 000 Lieues sous les Mers de Jules Verne).

Encore un excellent numéro. Et encore la preuve éclatante que, même si vous n'êtes pas un fan de Harley Quinn, cette anthologie a de quoi vous faire aimer le personnage dans tous ses états.

mercredi 20 septembre 2023

WONDER WOMAN #1, de Tom King et Daniel Sampere


"Une nouvelle ère commence" annonce la couverture et DC a décidé de mettre les petits plats dans les grands en confiant la série Wonder Woman (relancée pour l'occasion, après 800 n° tous volumes confondus) à deux de ses stars : le scénariste Tom King (qui fait donc son retour sur un titre régulier après Batman) et le dessinateur Daniel Sampere (qui avait illustré l'event Dark Crisis). Un début alléchant, même si alourdi par un texte encombrant.


Emelie, une amazone, tue neuf hommes dans un bar mais épargne les femmes qui s'y trouvaient. Les médias s'emparent de l'affaire qui prend une tournure politique : une loi est votée qui bannit toutes amazones du territoire américain. Sarge Steel est chargé de les expulser, par la force s'il le faut. Jusqu'à ce qu'il tombe sur Wonder Woman, qui, elle, veut comprendre ce qui s'est passé...


J'ai beaucoup hésité avant de décider à acheter ce numéro 1. Parce que, je l'avoue, Wonder Woman n'est pas mon personnage favori et que, souvent, quand j'ai commencé le run d'un auteur, je l'ai vite lâché, peu motivé. Ensuite parce que, hé bien, ai-je besoin de me lancer dans une nouvelle série mensuelle ?


Evidemment, le fan de Tom King que je suis a eu raison de mes hésitations, même si après avoir lu le premier épisode du Pingouin qui est paru en Juin, ne m'a franchement pas emballé (pour tout dire, je me demande toujours ce qui a inspiré King à écrire ce titre). J'avais surtout le sentiment que King en avait fini des séries régulières et préférait se consacrer à ses projets sur le DC Black Label (ce qui me convenait parfaitement).


Mais le pitch m'a intrigué et j'ai craqué. J'espère que ça vaudra le coup, même si ce premier numéro n'est pas exempt de reproches. Mais revenons sur le contenu.

N'étant pas un spécialiste de Wonder Woman, j'ai tout de même l'impression que les scénaristes à qui on confie sa série tentent à chaque fois de trouver un angle inédit mais se divisent en deux catégories. Il y a ceux pour qui l'amazone de Themyscera est une figure qui doit affronter des menaces mythologiques (c'était d'ailleurs ce qui faisait le sel du run, très réussi, de Brian Azzarello durant les New 52, ou encore du début de celui de Becky Cloonan et Michael Conrad, la précédente équipe) : en quelque sorte Wonder Woman est l'équivalent de Thor pour DC.

Et puis il y a les scénaristes pour qui Wonder Woman est aussi (surtout ?) Diana Prince, l'ambassadrice pacifiste des amazones dans le monde des hommes, qui est confronté à ce statut et affronte des ennemis plus traditionnels compte tenu des standards super héroïques.

Mais dans un cas comme dans l'autre, contrairement à Batman ou Superman (les deux autres membres de la Trinité DC), c'est comme si d'un auteur à l'autre, il n'y avait pas de continuité : c'est soit la Wonder Woman mythologique, soit Diana Prince.

Tom King fait donc le pari suivant : employer Wonder Woman dans une histoire de Diana Prince, avec une intrigue qui lorgne vers l'enquête policière, les codes du polar. Tout démarre par les meurtres commis par une amazone, Emelie, qui s'en prend à plusieurs hommes dans un bar après que l'un d'eux l'aurait touchée sans son consentement. Ce massacre est relayé par les médias, puis l'opinion publique, tous deux très divisés sur le statut des amazones. Les autorités s'en mêlent et votent une loi qui bannit les amazones du sol américain. On missionne Sarge Steel, un dur à cuire, de les traquer et les expulser, par la force si besoin. Il n'hésite pas à tuer les plus réfractaires.

Durant les deux tiers de l'épisode, on ne voit pas Wonder Woman et King se sert de cela pour faire monter la tension. Le lecteur s'attend à ce que l'héroïne fasse une entrée en scène spectaculaire et il n'est pas déçu : le scénariste lui écrit quelques pages où son talent de combattante, son efficacité, sa beauté, sa grâce, sa puissance sont exaltés face à un escadron de militaires dont elle ne fait qu'une bouchée avant de faire face à Sarge Steel.

D'un côté, King montre un fonctionnaire zélé et impitoyable, prenant un plaisir assumé à faire son job, et de l'autre, l'amazone, qui, elle, veut des réponses précises comme savoir à qui il obéit vraiment et surtout qui veut retrouver Emelie pout comprendre ce qui lui a pris. Toutefois, Wonder Woman est désormais considérée comme une ennemie de la nation avec un mandat d'arrêt lancé contre elle !

Daniel Sampere a gagné ses galons chez DC depuis qu'il a signé les dessins de l'event Dark Crisis. Avant cela, il avait notamment servi de doublure à son ami Bruno Redondo sur Suicide Squad. L'artiste affiche ses ambitions avec la série : il a prévu d'en dessiner au moins dix épisodes sur douze dans l'année qui vient, ce qui exige une sacrée régularité, rare par les temps qui courent, surtout pour quelqu'un qui s'encre lui-même et s'inscrit dans un registre réaliste et détaillé.

Car les planches sont superbes : suivant un script qui semble, comme d'habitude avec King, bien taillé, il le respecte avec une grande rigueur. Mais le scénariste a été exigeant avec Sampere qui a fourni de gros efforts notamment pour représenter les tenues militaires, les armes, mais aussi les décors. Tout est très fouillé, très précis, on est là en présence d'un comic-book très ouvragé. Et, oui, King a même imposé sur quelques scènes son fameux "gaufrier" à Sampere, qui s'en tire impeccablement.

Le style de ce dessinateur ne manque pas d'évoquer celui de Clay Mann, avec qui a souvent collaboré King, mais Sampere sera certainement plus ponctuel - en tout cas il l'a promis.

Maintenant, comme je l'écris plus haut, ce premier épisode n'est pas exempt de reproches et ils s'adressent à King. Comme pour Le Pingouin, et jadis parfois sur Batman, le scénariste livre quelque chose de très écrit, très bavard. On a une narration off, des dialogues fournis, beaucoup d'échanges. TROP ! J'ai parfois carrément zappé des cartons récitatifs ou lu en diagonale des dialogues tellement c'état verbeux.

Par exemple, King rend visiblement un hommage appuyé à Frank Miller et The Dark Knight returns avec notamment plusieurs pages en "gaufriers" de talking heads à la télé qui commentent les faits. Franchement, c'était original il y a 37 ans mais aujourd'hui c'est juste insupportable de devoir lire des pavés de texte comme ça qui ne font que freiner l'action, la progression de l'épisode. Il me semble que King se laisse plus volontiers aller dans cette direction sur ses séries ongoing quand sur ses mini-séries il est plus mesuré (même si c'est un auteur qui aime bien ce registre un peu bavard).

Malgré donc ce bémol, Wonder Woman #1 (ou #801 pour les fans hardcore de la continuité fâchés avec les relaunchs) est accrocheur. King et Sampere forment un duo de choc et leur run part d'une idée prometteuse.

dimanche 17 septembre 2023

BARBIE : pauvre baby doll


Véritable phénomène depuis sa sortie (à cette heure, il s'agit du 12ème plus gros succès de tous les temps en salles), Barbie a déjoué tous les pronostics, à commencer par Mattel, la firme qui fabrique la célèbre poupée en perte de vitesse. Mais quelle bonne idée a eue Margot Robbie de l'interpréter et de confier l'écriture et la réalisation à Greta Gerwig, qui a fait ce cet improbable projet un film méta, drôle et étonnamment sensible.


Barbie vit avec ses consoeurs à Barbieland dans une société matriarcale. Seules une poignée de ces créatures sont marginalisées à cause de leur aspect et les Kens vivent sur la plage en les attendant. L'un d'eux n'est heureux qu'en compagnie de Barbie et souhaiterait qu'elle l'accepte comme compagnon, mais celle-ci préfère les fêtes entre filles. Lors d'une de ces parties, Barbie réfléchit à voix haute sur la mortalité et créé le malaise. Le lendemain matin, elle se réveille avec une mauvaise haleine, de la cellulite et les pieds plats : paniquée, elle consulte la Barbie bizarre qui lui explique tout.


Barbie doit gagner le monde réel pour trouver la fillette qui s'amuse avec la poupée à son effigie et projette son mal-être sur elle. Ken en profite pour la suivre et ils roulent jusqu'à Venice Beach. Là, Barbie découvre le machisme quand un homme lui met une main aux fesses. Elle réplique en le frappant et elle se fait arrêter avec Ken. Relâchés, ils se séparent, lui pour explorer la ville, elle pour retrouver la fillette. Quand elle la rencontre toutefois, elle est rejetée par l'adolescente qui lui reproche d'incarner un canon de beauté irréaliste. 
 

Cependant, le patron de Mattel apprend que Barbie et Ken se sont échappés de Barbieland et ordonne qu'on les capture. Gloria, la mère de Sasha, la fillette abordée par Barbie, employée de l'entreprise, l'apprend et part aider l'intruse. Barbie comprend que c'est elle qui, déprimée, a provoqué sa crise existentielle. Ensemble, la mère, la fille et la poupée vivante fuient les sbires de Mattel pour retourner à Barbieland. Sans savoir qu'une surprise les y attend.


En effet, Ken a découvert dans le monde réel le patriarcat et l'a établi comme la nouvelle norme à Barbieland où désormais ses semblables dominent les filles, prêtes à satisfaire tous les caprices des mâles. Barbie est effarée devant cette situation et s'en remet à la Barbie bizarre qui, avec Gloria, échafaude un plan pour renverser les Kens en les montant les uns contre les autres.


Trop occupés à se chamailler entre eux, les Kens ne se rendent pas compte que les Barbies ont repris le contrôle. Mais, après avoir subi l'oppression, elles veulent désormais instaurer un régime plus égalitaire. Ken est perdu, se demandant ce qu'il va faire de sa vie, et Barbie l'encourage à dépasser le rôle qu'il a toujours tenu. Alors que le patron de Mattel et ses cadres pensent que tout est revenu dans l'ordre, Ruth Handler, la co-créatrice de la poupée, invite Barbie à décider si elle veut rester dans son monde ou devenir une femme mortelle dans la réalité...

Que choisira Barbie ? Je vous laisse le découvrir, même s'il y a des chances que vous le sachiez déjà vu le nombre ahurissant que ce film a attiré dans les salles du monde entier et les spoilers qui ont circulé. Pour ma part, j'ai beaucoup attendu, en essayant d'éviter les révélations, avant de me rendre au cinéma vérifier si Barbie était une curiosité improbable ou un vrai bon long métrage.

Toutefois, j'étais confiant car avec Greta Gerwig aux commandes, il y avait quand même de sérieuses chances qu'on échappe à un produit formaté. La cinéaste, dont j'avais adoré Lady Bird et aimé le remake des Quatre Filles du Docteur March, est depuis devenue la réalisatrice la plus cotée de Hollywood car la première à avoir dirigé un tel succès commercial.

Mais cela veut-il dire que tout va changer ? Pas si sûr quand on voit que, désormais, l'objectif de Mattel (du moins une fois que la grève des scénaristes et acteurs sera terminée, ce qui semble encore très compromis vu l'attitude des patrons de studios et plateformes) est de développer en films leurs multiples franchises (Big Jim, Polly Pockets, Hot Wheels, etc.). Alors que le signal envoyé est pourtant clair : plutôt que de créer un Mattel-vers avec n'importe qui pour surfer sur le triomphe de Barbie, il serait plus judicieux de produire des oeuvres aussi futées que celle-ci.

Car ce qui est sans doute le plus étonnant dans l'accueil réservé à Barbie, c'est de constater à quel point le film est plus profond, malicieux, audacieux qu'attendu. Que tant de gens l'aient plébiscité en pensant se divertir simplement n'est pas surprenant. Mais que tant de gens se soient passés le mot en reconnaissant l'intelligence du traitement, ça, en revanche, personne n'aurait pu le pronostiquer.

Tout n'est pas parfait, ni rose, dans Barbie. L'ensemble aurait gagné à être plus rythmé, il y a une sorte de ventre mou au milieu de l'histoire (quand Barbie et Ken investissent le monde réel), la présence de Mattel à l'écran est peut-être un poil trop envahissante (à tel point que dans le dernier tiers, le scénario a un peu de mal à trouver de la place à ces personnages encombrants).

Mais, in fine, ce qu'on retient, c'est bien les parti-pris très forts et audacieux de Greta Gerwig et le script intelligent qu'elle a co-écrit avec son compagnon, Noah Baumbach. Au début, tout est parfaitement plastifié : le folklore, l'esthétique Barbie est presque oppressant, et on sent bien que quelque chose cloche. Par exemple : toutes les maisons des Barbies n'ont pas de mur, l'intimité n'existe donc pas, et on nous dit clairement que ces créatures (Barbie comme Ken) n'ont pas d'appareils génitaux. Ils font semblant pour tout, buvant des verres vides, mangeant de la fausse nourriture, conduisant des voitures sans moteurs, sautant d'un étage pour atterrir au volant de leur véhicule.

Les Kens sont tous des nigauds, passant leur journée à la plage et considérant cela comme leur profession, tandis que les Barbies occupent des postes prestigieux - médecins, chercheurs, juges, etc. Mais pour soigner quoi, trouver quoi, réglementer quoi ? Tout est factice et malaisant au possible car tout est forcé : les sourires des filles, les tensions entre les garçons. Et cette société matriarcale n'est pas exempte du tout d'injustices : des Barbies vivent à la marge parce qu'elles ne correspondent pas à la norme, comme la Barbie bizarre (génialement campée par Kate McKinnon) au visage barbouillé et aux membres endommagés (car, dans le monde réel, la fillette qui s'amusait avec la malmenait).

Fatalement, ce meilleur des mondes en surface finit par se fissurer quand Barbie se met à exprimer des pensées morbides. A partir de là, la film entre dans une autre dimension, à la fois roublarde (car le dispositif narratif n'est pas très subtil) et méta (parce qu'il va entraîner l'héroïne et le spectateur où ils ne s'y attendent vraiment pas). Barbie doit trouver la réponse à ses maux (du plus futiles : avoir les pieds plats, au plus profond : ses humeurs dépressives) dans le monde réel. Visuellement, cela se traduit par une embardée de la voiture de Barbie qui fait un tonneau et continue sa route apparemment comme si de rien n'était mais s'engageant en fait sur une route et pour une destination inconnue.

La confrontation avec le monde réel conjugue le décalage esthétique (les couleurs criardes des vêtements de Barbie et Ken) et philosophique (Barbie se trompe de cible pendant que Ken se déniaise en assimilant le patriarcat dans des proportions aussi excessives que le matriarcat en vigueur à Barbieland). La fin de l'étanchéité entre Barbieland et le monde réel est une jolie allégorie qui rappelle celle de la série de films Toy Story dans laquelle les jouets s'animaient en l'absence de leurs propriétaires : ici, l'état mental des propriétaires de Barbies influencent ces dernières, les altèrent, les transforment.

La dernière partie du film montre donc un renversement complet de son postulat de départ mais dans les deux cas on voit une société sombrant dans ses excès. Le discours est plus malicieux que revendicatif et c'est là que Greta Gerwig réussit son tour de force : il ne s'agit pas pour elle de dire qu'une société est meilleure qu'une autre, elle renvoie dos à dos sororité et fraternité, misandrie et myiogynie. Le résultat est équilibré mais surtout juste, se permettant même de moquer la déconstruction des genres (Barbie comme Ken le sont tour à tour mais rebondissent en comprenant que ce n'est pas en se niant qu'ils trouveront un sens à leur existence).

Gerwing va jusqu'au bout du concept en mettant en scène Ruth Handler (qui est interprétée par Rhea Perlman), qui co-créa la poupée et co-fonda Mattel, intervenant comme une espèce de guide pour Barbie et remettant du même coup l'église au milieu du village : certes, avec l'évolution des moeurs, la poupée s'est adaptée, elle a eu différentes couleurs de peau, a accédé à des métiers différents, elle s'est voulu émancipatrice pour les fillettes, mais elle a aussi continué à incarner une sorte d'idéal irréaliste, parfois grotesque (comme cette Barbie avec un écran dans le dos), parfois discriminant (Midge, la poupée enceinte retirée du commerce).

Le slogan du film ("Elle est Barbie. Il est juste Ken") est lui-même battu en brèche car si Ken est décrit comme un crétin ne vivant que pour être remarqué par Barbie, désirant même être son compagnon, puis devenant un macho aussi demeuré qu'avant mais toxique, il ne finit pas comme il a débuté et retient que, non, il n'existe pas que par rapport à Barbie, ni à la plage, ni même par rapport aux autres Kens.

Margot Robbie a hérité du rôle pour lequel elle est faite, même si elle a hésité et qu'elle n'était pas à l'origine du projet (Amy Shumer puis Anne Hathaway avaient été approchées avant). Pourtant, qui mieux qu'elle pour incarner cette blonde à la plastique insensée ? Excusez si je suis indélicat, mais c'est tout de même une bombe ! Mais c'est surtout une fabuleuse actrice, qui ne recule jamais, assume son personnage totalement, lui apporte des nuances subtiles.

Elle est entourée d'un paquet de faux doubles elles aussi parfaites : Issa Rae, Emma Mackey, Hari Nef, Alexandra Shipp, Dua Lipa... Auxquelles il faut ajouter comme narratrice Helen Mirren.

Les Kens sont aussi joués par une bande de comédiens à fond dans leurs rôles : Simu Liu, John Cena, Ncuti Gatwa, Kingsley Ben-Adir. Auxquels il ne faut surtout pas oublier d'ajouter un Michael Cera génial en Allan, le seul mec qui n'est donc pas un Ken et qui voit Barbieland comme un enfer.  

Pourtant, le roi de Barbie, c'est Ryan Gosling. Convaincu par Robbie elle-même d'intégrer le film, l'acteur davantage connu pour ses compositions très intériorisées s'est investi dans l'aventure avec un lâcher-prise absolument redoutable. C'est bien simple : dès qu'il est à l'écran, on ne voit que lui (et Margot Robbie quand même aussi). Mais il est hilarant dans la peau de ce benêt, on n'a jamais vu Gosling comme ça (et d'ailleurs la production a décidé de pousser sa nomination pour l'Oscar du meilleur second rôle masculin).

Barbie est un film vraiment déconcertant, mais dans le bon sens du terme. Il est imprévisible, inattendu, culotté, intelligent, ironique. Pas parfait, mais suffisamment bon pour mériter son succès. Et donc encourageant pour un blockbuster.

vendredi 15 septembre 2023

DANGER STREET #9, de Tom King et Jorge Fornes


Tom King avait prévenu : cet épisode 9 de Danger Street serait "spécial". Et il l'est.  Selon que vous aimez ou non ce que produit le scénariste, soyez prêts à recevoir une masterclass en storytelling ou un numéro insupportable. Jorge Fornes s'est plié à un exercice de style qui prouve encore une fois, si besoin était, quel extraordinaire artiste il est.


C'est l'heure du duel tant attendu entre Manhunter et Codename : Assassin. Les deux tueurs se trouvent sur le toit du building de la Green Team pour un combat à l'épée. Manhunter tient celle du Warlord, Assassin celle qu'il a modelée à partir du bras en diamant de Metamorpho. L'enjeu : la vie ou la mort de Commodore Murphy.


Danger Street, c'est ni plus ni moins que la synthèse absolue de ce qu'écrit Tom King. Formellement déjà parce qu'on a un épisode de 28 pages découpées en "gaufrier" de 8 cases chacune, soit 224 plans d'égale valeur. Un cadre rigide, strict, austère.
 

Sur le fond ensuite : il s'agit d'un duel entre deux hommes et pas n'importe lesquels, deux assassins professionnels, d'égale valeur là encore, bien décidés à en découdre une fois pour toutes. Ils se battent pour des motifs opposés : l'un veut éliminer l'autre pour tuer l'enfant qui l'emploie, l'autre veut tuer le premier pour l'empêcher de tuer l'enfant qui l'emploie.


C'est un affrontement simple : les deux adversaires se battent avec des épées. L'une d'elles appartient à Travis Morgan/Warlord. L'autre a été modelé dans le diamant qui compose un des bras de Metamorpho. Deux armes mythiques, uniques. Pas des armes à feu, par des armes magiques, pas de super-pouvoirs (ou un peu, avec de la télékinésie à un moment).

Le théâtre de cette bataille est le sommet d'un gratte-ciel appartenant à la cible de Manhunter, Commodore Murphy, chef de la Green Team et ennemi de Abdul Smith, qui soutient désormais Manhunter après que Murphy l'a trahi. Le bâtiment est une sorte de métaphore : c'est le zénith des deux adversaires, leur Olympe, c'est aussi un terrain à la surface limitée et qui, si on en dépasse les limites, donne sur le vide. C'est une sorte de ring en hauteur qui, si on en sort, vous précipite dans l'abîme et assure une mort certaine à celui qui chute.

Bien entendu, nous sommes dans un comic-book écrit par Tom King et donc ça va parler en se battant. Dans un premier temps, je l'avoue, j'ai presque été déçu que la première preview de l'épisode ne soit pas la version définitive : sans dialogue, sans un mot. Mais j'imaginai alors que le duel occuperait l'entièreté de l'épisode jusqu'à la défaite d'un des deux duellistes. Ce n'est pas le cas. Et surtout ce que se disent ces deux assassins vaut qu'on s'y arrête. Mérite d'être lu. Ce n'est pas du bavardage, ce n'est pas du texte pour du texte d'un auteur qui s'écouterait parler.

Il y a une chose fondamentale à mon sens qu'il faut comprendre chez Tom King. Il s'agit d'un scénariste qui a un pied dans chaque monde, celui du mainstream avec des séries régulières (il va y faire son grand retour avec Wonder Woman et avec Le Pingouin, ses premières ongoing depuis Batman), et celui dans une sorte de production indé plus ou moins nette (avec ses mini-séries pour le DC Black Label, mais aussi Everlasting Love chez Image Comics et bientôt un autre projet chez Boom ! Studios, Animal Pound, en Décembre prochain)..

Pourtant ce qui relie ses travaux mainstream et ceux plus indépendants, c'est son rapport aux personnages et aux histoires qu'il leur fait vivre. Il y a des scénaristes qui écrivent en tenant compte de la continuité, c'est-à-dire à ce que les auteurs qui les ont précédés ont écrit sur tel ou tel personnage. Et il y a ceux pour qui, peu importe le passé, le personnage est un instrument, un véhicule qui sert à incarner des histoires, des idées que l'auteur qui s'en occupe veut porter.

Dans cette configuration, les fans de la continuité voient comme un sacrilège les auteurs appartenant à la seconde catégorie car ils placent le personnage et son histoire comme des éléments intouchables qu'il faut respecter. En somme, ce sont comme des paquebots de croisière qu'il faut toujours ramener au port pour le prochain scénariste qui les écrira.

Mais ces fans oublient souvent (volontairement ou non) qu'au départ la continuité, la notion d'univers partagé n'étaient pas telles qu'on les conçoit aujourd'hui. C'est-à-dire qu'il ne s'agissait pas de respecter des décennies de publication : il s'agissait de constructions narratives empiriques dans lesquelles d'autres personnages appartenant au même éditeur passait parfois faire coucou dans la série d'un autre héros, pas plus. Chez DC, la continuité n'a jamais été une condition sine qua non : régulièrement elle a été battue en brèche, le DCU a été reconstitué, redémarré, relancé. Il y a eu l'âge d'or, l'âge d'argent, Crisis on infinite earths, les New 52, Rebirth. Et tous ces cycles ont été bâtis sur l'effacement de ce qui s'est fait avant puis la restauration de ces éléments effacés puis leur reboot, puis un mix de la tradition et de la modernité. 

Il y a donc toujours eu deux courants chez DC et aujourd'hui le fait qu'il existe chez cet éditeur deux espaces parallèles éditoriaux avec les séries mensuels classiques et les histoires du Black Label illustrent encore cette dichotomie et cette simultanéité. On peut trouver chez cet éditeur ce qui fait une major avec des comics mensuels traditionnels et des comics à la parution parfois plus chaotique mais qui racontent des histoires librement inspirés des comics traditionnels, avec des personnages réinterprétés pour être adaptés à la vision d'un auteur. Et parfois ce qui commence dans une dimension se prolonge et se conclut dans l'autre : par exemple le run de Tom King sur Batman a trouvé sa conclusion dans le Black Label.

Si je reviens un peu longuement sur tout cela, c'est parce que c'est ce qu'on peut lire entre les lignes dans le dialogue que se tiennent Manhunter et Assassin. Ils se battent dans une dimension tout en échangeant sur un autre plan. Leurs corps se disputent autant que leurs têtes. Manhunter va ainsi dès le début de l'épisode interroger son adversaire sur ses motivations (pourquoi veut-il vraiment le tuer ? Sous-entendant que ce n'est pas simplement son boulot mais une sorte de mission supérieure). Et Assassin va répliquer en sondant aussi Manhunter sur le sens de ses meurtres (pourquoi tuer Commodore Murphy après avoir épargné Abdul Smith qui le soutient désormais pour se venger de Murphy ?).

Après quelque coups, Manhunter déstabilise physiquement Assassin en le projetant à terre mais sans en tirer profit pour lui donner le coup de grâce alors qu'il a lâché son épée dans sa chute. Non, ce qui suit déjoue les attentes d'Assassin et du lecteur : Manhunter prend une pause, fait un break. Il va s'asseoir au bord du toit et invite son adversaire à l'imiter. Il propose finalement de tirer à pile ou face le sort de ce duel, pour s'épargner du temps, du sang, de l'énergie. Manhunter a autre chose à faire (tuer Murphy) comme Assassin (retourner protéger Murphy). Autant abréger.

A partir de là, l'épisode entre dans une autre dimension lui aussi. Il a commencé par un duel physique, il se prolonge par un duel cérébral, un débat oral. Etant donné et admis par les deux belligérants qu'ils sont d'égale valeur, pourquoi ne pas s'en remettre à un arbitre plus puissant pour désigner le vainqueur, autrement dit compter sur le hasard, une pièce jetée en l'air ? 

Je vais m'arrêter là et vous laisser découvrir tranquillement ce qu'il advient ensuite et qui est aussi déroutant. Assassin aussi va proposer à Manhunter une autre façon de décider  de l'issue de leur combat. Et le duel va s'achever en définitive de la manière la plus logique qui soit tout en restant, jusqu'au bout, un débat autant qu'un affrontement.

Tout l'épisode, effectivement très "spécial", est construit sur l'idée de transition, de passage. Il n'est pas question en fait de victoire, de défaite, et même en vérité la figure du duel n'est  qu'un prétexte. Toute la dimension épique suggérée par la couverture et les premières pages sont une façon d'accrocher le lecteur tandis que le vrai propos de l'épisode est ailleurs, dans cette manière de passer du physique au cérébral, du sensible à l'intellectuel, de la force à la pensée, de l'acte à l'objectif, du sujet à l'objet. Manhunter comme Assassin se fichent pas mal de vaincre l'autre. Il s'agit davantage de dominer, de prouver sa supériorité, quitte à la confronter à sa dimension la plus absurde - et de ce point de vue l'épisode n'a pas vraiment de fin en réalité : les duellistes continueront éternellement à se disputer sur la question. Vous comprendrez parfaitement quand vous lirez l'épisode. 

Qui d'ailleurs contrairement aux huit précédents (et sans doute aux trois prochains) ne s'ouvre ni ne se ferme comme d'habitude (avec l'image du casque de Dr. Fate rappelant les faits et introduisant ce qui va suivre). Il n'y a pas non plus les autres personnages qu'on est habitué à suivre (pas de Ladycop, pas de Dingbats, pas d'Outsiders, pas de Warlord, pas de Starman, pas de Darkseid ni de Haut-Père, pas d'Orion, pas de Creeper, pas de Green Team).  

Pour illustrer cet épisode, Jorge Fornes s'est donc plié au découpage le plus sévère qui soit, la marotte de Tom King, le fameux "gaufrier". On pourrait penser qu'il s'agit d'un gadget, d'un truc de scénariste, une sorte de test qu'il fait passer à ses artistes depuis Mister Miracle. Parfois cela tient à quelques pages, parfois un épisode, parfois toute une série.

Mais ici ce cadre strict sert à littéralement découper la page en deux. Tout est double dans cet épisode : il y a deux personnages, deux camps, deux missions, deux fois quatre cases, deux épées... La liste est longue comme le bras. Il y a principalement pour Fornes deux valeurs de plan : un plan large (personnage en pied) et plan serré (buste ou gros plan sur le visage ou les mains).

On pourrait également supposer que dessiner avec un "gaufrier" est un exercice fastidieux pour un artiste. C'est vrai que pour certains c'est quelque chose qu'on a même du mal les imaginer faire : Bryan Hitch serait certainement frustré de s'y plier. Mais Jorge Fornes est un autre genre d'animal graphique. Pour les dessinateurs comme lui qui sont influencés par l'école Cannff-Toth, le plaisir est dans la contrainte, dans la limite.

Parce que Fornes s'appuie sur un dessin qui repose essentiellement sur le trait, la description, la fidélité au script, ce n'est pas un souci de s'adapter au "gaufrier". Au contraire on peut penser qu'il s'agit d'un défi stimulant pour trouver le moyen de s'exprimer dans un cadre aussi serré.

Il existe pour ainsi dire deux races de dessinateurs : ceux pour qui le découpage se définit en fonction de ce qu'on dessine sur la planche - en d'autres termes : on dessine d'abord sans poser de cadre puis ensuite on trace des cases pour composer la page entière. Et puis il y a ceux pour qui le découpage définit le dessin : en somme on dessine seulement ce que la case peut contenir et toute la page est ainsi définie. Il n'y a aucun doute pour moi (sans doute le vois-je ainsi parce que j'ai pratiqué les deux écoles) que Fornes aborde la planche en fonction de son unité de base (la case) et la compose en découpant d'abord (tandis que Hitch dessine d'abord puis trace ses cases ensuite).

Il n'y a pas, j'insiste bien là-dessus, de bonne ou de mauvaise école. On peut même au fil d'une carrière passer de l'une à l'autre puis revenir à la première. Quelqu'un d'aussi versatile que Immonen, par exemple, a prouvé qu'on pouvait parfaitement s'épanouir en se contraignant tout comme en se laissant aller à dessiner sen débordant des cases. Moebius expliquait aussi que la case était musicale : le dessin qu'on y met revient à la jouer comme une note noire ou blanche, et à partir de là, tout le visage de la planche s'en trouvait transformé.

Mais c'est assez fascinant, je trouve, de voir un artiste se plier à un exercice comme le "gaufrier" alors que, depuis Neal Adams jusqu'à Druillet et puis les années 90, le courant dominant est d'avoir désincarcérer le dessin, d'avoir fait sauter le cadre de la planche, d'avoir débordé des cases. Alors que les artistes ont majoritairement préféré suivre cette révolution graphique née dans les années 70, d'autres trouvent encore la volonté de suivre le script très serré de scénaristes qui misent tout sur le cadre, le contenu de la case, la frontière de l'image dessinée. Et cela a donné des résultats aussi puissants.

Danger Street reviendra dans trente jours. Mais il est possible que, comme pour Manhunter et Assassin, il faille en profiter car entre son projet chez Boom !, Everlasting Love chez Image, et ses deux séries régulières (Wonder Woman, Le Pingouin), Danger Street soit la dernière mini-série Black Labellisée de Tom King avant longtemps (tout simplement parce que le scénariste s'est préparé un agenda bien rempli)...