dimanche 17 septembre 2023

BARBIE : pauvre baby doll


Véritable phénomène depuis sa sortie (à cette heure, il s'agit du 12ème plus gros succès de tous les temps en salles), Barbie a déjoué tous les pronostics, à commencer par Mattel, la firme qui fabrique la célèbre poupée en perte de vitesse. Mais quelle bonne idée a eue Margot Robbie de l'interpréter et de confier l'écriture et la réalisation à Greta Gerwig, qui a fait ce cet improbable projet un film méta, drôle et étonnamment sensible.


Barbie vit avec ses consoeurs à Barbieland dans une société matriarcale. Seules une poignée de ces créatures sont marginalisées à cause de leur aspect et les Kens vivent sur la plage en les attendant. L'un d'eux n'est heureux qu'en compagnie de Barbie et souhaiterait qu'elle l'accepte comme compagnon, mais celle-ci préfère les fêtes entre filles. Lors d'une de ces parties, Barbie réfléchit à voix haute sur la mortalité et créé le malaise. Le lendemain matin, elle se réveille avec une mauvaise haleine, de la cellulite et les pieds plats : paniquée, elle consulte la Barbie bizarre qui lui explique tout.


Barbie doit gagner le monde réel pour trouver la fillette qui s'amuse avec la poupée à son effigie et projette son mal-être sur elle. Ken en profite pour la suivre et ils roulent jusqu'à Venice Beach. Là, Barbie découvre le machisme quand un homme lui met une main aux fesses. Elle réplique en le frappant et elle se fait arrêter avec Ken. Relâchés, ils se séparent, lui pour explorer la ville, elle pour retrouver la fillette. Quand elle la rencontre toutefois, elle est rejetée par l'adolescente qui lui reproche d'incarner un canon de beauté irréaliste. 
 

Cependant, le patron de Mattel apprend que Barbie et Ken se sont échappés de Barbieland et ordonne qu'on les capture. Gloria, la mère de Sasha, la fillette abordée par Barbie, employée de l'entreprise, l'apprend et part aider l'intruse. Barbie comprend que c'est elle qui, déprimée, a provoqué sa crise existentielle. Ensemble, la mère, la fille et la poupée vivante fuient les sbires de Mattel pour retourner à Barbieland. Sans savoir qu'une surprise les y attend.


En effet, Ken a découvert dans le monde réel le patriarcat et l'a établi comme la nouvelle norme à Barbieland où désormais ses semblables dominent les filles, prêtes à satisfaire tous les caprices des mâles. Barbie est effarée devant cette situation et s'en remet à la Barbie bizarre qui, avec Gloria, échafaude un plan pour renverser les Kens en les montant les uns contre les autres.


Trop occupés à se chamailler entre eux, les Kens ne se rendent pas compte que les Barbies ont repris le contrôle. Mais, après avoir subi l'oppression, elles veulent désormais instaurer un régime plus égalitaire. Ken est perdu, se demandant ce qu'il va faire de sa vie, et Barbie l'encourage à dépasser le rôle qu'il a toujours tenu. Alors que le patron de Mattel et ses cadres pensent que tout est revenu dans l'ordre, Ruth Handler, la co-créatrice de la poupée, invite Barbie à décider si elle veut rester dans son monde ou devenir une femme mortelle dans la réalité...

Que choisira Barbie ? Je vous laisse le découvrir, même s'il y a des chances que vous le sachiez déjà vu le nombre ahurissant que ce film a attiré dans les salles du monde entier et les spoilers qui ont circulé. Pour ma part, j'ai beaucoup attendu, en essayant d'éviter les révélations, avant de me rendre au cinéma vérifier si Barbie était une curiosité improbable ou un vrai bon long métrage.

Toutefois, j'étais confiant car avec Greta Gerwig aux commandes, il y avait quand même de sérieuses chances qu'on échappe à un produit formaté. La cinéaste, dont j'avais adoré Lady Bird et aimé le remake des Quatre Filles du Docteur March, est depuis devenue la réalisatrice la plus cotée de Hollywood car la première à avoir dirigé un tel succès commercial.

Mais cela veut-il dire que tout va changer ? Pas si sûr quand on voit que, désormais, l'objectif de Mattel (du moins une fois que la grève des scénaristes et acteurs sera terminée, ce qui semble encore très compromis vu l'attitude des patrons de studios et plateformes) est de développer en films leurs multiples franchises (Big Jim, Polly Pockets, Hot Wheels, etc.). Alors que le signal envoyé est pourtant clair : plutôt que de créer un Mattel-vers avec n'importe qui pour surfer sur le triomphe de Barbie, il serait plus judicieux de produire des oeuvres aussi futées que celle-ci.

Car ce qui est sans doute le plus étonnant dans l'accueil réservé à Barbie, c'est de constater à quel point le film est plus profond, malicieux, audacieux qu'attendu. Que tant de gens l'aient plébiscité en pensant se divertir simplement n'est pas surprenant. Mais que tant de gens se soient passés le mot en reconnaissant l'intelligence du traitement, ça, en revanche, personne n'aurait pu le pronostiquer.

Tout n'est pas parfait, ni rose, dans Barbie. L'ensemble aurait gagné à être plus rythmé, il y a une sorte de ventre mou au milieu de l'histoire (quand Barbie et Ken investissent le monde réel), la présence de Mattel à l'écran est peut-être un poil trop envahissante (à tel point que dans le dernier tiers, le scénario a un peu de mal à trouver de la place à ces personnages encombrants).

Mais, in fine, ce qu'on retient, c'est bien les parti-pris très forts et audacieux de Greta Gerwig et le script intelligent qu'elle a co-écrit avec son compagnon, Noah Baumbach. Au début, tout est parfaitement plastifié : le folklore, l'esthétique Barbie est presque oppressant, et on sent bien que quelque chose cloche. Par exemple : toutes les maisons des Barbies n'ont pas de mur, l'intimité n'existe donc pas, et on nous dit clairement que ces créatures (Barbie comme Ken) n'ont pas d'appareils génitaux. Ils font semblant pour tout, buvant des verres vides, mangeant de la fausse nourriture, conduisant des voitures sans moteurs, sautant d'un étage pour atterrir au volant de leur véhicule.

Les Kens sont tous des nigauds, passant leur journée à la plage et considérant cela comme leur profession, tandis que les Barbies occupent des postes prestigieux - médecins, chercheurs, juges, etc. Mais pour soigner quoi, trouver quoi, réglementer quoi ? Tout est factice et malaisant au possible car tout est forcé : les sourires des filles, les tensions entre les garçons. Et cette société matriarcale n'est pas exempte du tout d'injustices : des Barbies vivent à la marge parce qu'elles ne correspondent pas à la norme, comme la Barbie bizarre (génialement campée par Kate McKinnon) au visage barbouillé et aux membres endommagés (car, dans le monde réel, la fillette qui s'amusait avec la malmenait).

Fatalement, ce meilleur des mondes en surface finit par se fissurer quand Barbie se met à exprimer des pensées morbides. A partir de là, la film entre dans une autre dimension, à la fois roublarde (car le dispositif narratif n'est pas très subtil) et méta (parce qu'il va entraîner l'héroïne et le spectateur où ils ne s'y attendent vraiment pas). Barbie doit trouver la réponse à ses maux (du plus futiles : avoir les pieds plats, au plus profond : ses humeurs dépressives) dans le monde réel. Visuellement, cela se traduit par une embardée de la voiture de Barbie qui fait un tonneau et continue sa route apparemment comme si de rien n'était mais s'engageant en fait sur une route et pour une destination inconnue.

La confrontation avec le monde réel conjugue le décalage esthétique (les couleurs criardes des vêtements de Barbie et Ken) et philosophique (Barbie se trompe de cible pendant que Ken se déniaise en assimilant le patriarcat dans des proportions aussi excessives que le matriarcat en vigueur à Barbieland). La fin de l'étanchéité entre Barbieland et le monde réel est une jolie allégorie qui rappelle celle de la série de films Toy Story dans laquelle les jouets s'animaient en l'absence de leurs propriétaires : ici, l'état mental des propriétaires de Barbies influencent ces dernières, les altèrent, les transforment.

La dernière partie du film montre donc un renversement complet de son postulat de départ mais dans les deux cas on voit une société sombrant dans ses excès. Le discours est plus malicieux que revendicatif et c'est là que Greta Gerwig réussit son tour de force : il ne s'agit pas pour elle de dire qu'une société est meilleure qu'une autre, elle renvoie dos à dos sororité et fraternité, misandrie et myiogynie. Le résultat est équilibré mais surtout juste, se permettant même de moquer la déconstruction des genres (Barbie comme Ken le sont tour à tour mais rebondissent en comprenant que ce n'est pas en se niant qu'ils trouveront un sens à leur existence).

Gerwing va jusqu'au bout du concept en mettant en scène Ruth Handler (qui est interprétée par Rhea Perlman), qui co-créa la poupée et co-fonda Mattel, intervenant comme une espèce de guide pour Barbie et remettant du même coup l'église au milieu du village : certes, avec l'évolution des moeurs, la poupée s'est adaptée, elle a eu différentes couleurs de peau, a accédé à des métiers différents, elle s'est voulu émancipatrice pour les fillettes, mais elle a aussi continué à incarner une sorte d'idéal irréaliste, parfois grotesque (comme cette Barbie avec un écran dans le dos), parfois discriminant (Midge, la poupée enceinte retirée du commerce).

Le slogan du film ("Elle est Barbie. Il est juste Ken") est lui-même battu en brèche car si Ken est décrit comme un crétin ne vivant que pour être remarqué par Barbie, désirant même être son compagnon, puis devenant un macho aussi demeuré qu'avant mais toxique, il ne finit pas comme il a débuté et retient que, non, il n'existe pas que par rapport à Barbie, ni à la plage, ni même par rapport aux autres Kens.

Margot Robbie a hérité du rôle pour lequel elle est faite, même si elle a hésité et qu'elle n'était pas à l'origine du projet (Amy Shumer puis Anne Hathaway avaient été approchées avant). Pourtant, qui mieux qu'elle pour incarner cette blonde à la plastique insensée ? Excusez si je suis indélicat, mais c'est tout de même une bombe ! Mais c'est surtout une fabuleuse actrice, qui ne recule jamais, assume son personnage totalement, lui apporte des nuances subtiles.

Elle est entourée d'un paquet de faux doubles elles aussi parfaites : Issa Rae, Emma Mackey, Hari Nef, Alexandra Shipp, Dua Lipa... Auxquelles il faut ajouter comme narratrice Helen Mirren.

Les Kens sont aussi joués par une bande de comédiens à fond dans leurs rôles : Simu Liu, John Cena, Ncuti Gatwa, Kingsley Ben-Adir. Auxquels il ne faut surtout pas oublier d'ajouter un Michael Cera génial en Allan, le seul mec qui n'est donc pas un Ken et qui voit Barbieland comme un enfer.  

Pourtant, le roi de Barbie, c'est Ryan Gosling. Convaincu par Robbie elle-même d'intégrer le film, l'acteur davantage connu pour ses compositions très intériorisées s'est investi dans l'aventure avec un lâcher-prise absolument redoutable. C'est bien simple : dès qu'il est à l'écran, on ne voit que lui (et Margot Robbie quand même aussi). Mais il est hilarant dans la peau de ce benêt, on n'a jamais vu Gosling comme ça (et d'ailleurs la production a décidé de pousser sa nomination pour l'Oscar du meilleur second rôle masculin).

Barbie est un film vraiment déconcertant, mais dans le bon sens du terme. Il est imprévisible, inattendu, culotté, intelligent, ironique. Pas parfait, mais suffisamment bon pour mériter son succès. Et donc encourageant pour un blockbuster.

vendredi 15 septembre 2023

DANGER STREET #9, de Tom King et Jorge Fornes


Tom King avait prévenu : cet épisode 9 de Danger Street serait "spécial". Et il l'est.  Selon que vous aimez ou non ce que produit le scénariste, soyez prêts à recevoir une masterclass en storytelling ou un numéro insupportable. Jorge Fornes s'est plié à un exercice de style qui prouve encore une fois, si besoin était, quel extraordinaire artiste il est.


C'est l'heure du duel tant attendu entre Manhunter et Codename : Assassin. Les deux tueurs se trouvent sur le toit du building de la Green Team pour un combat à l'épée. Manhunter tient celle du Warlord, Assassin celle qu'il a modelée à partir du bras en diamant de Metamorpho. L'enjeu : la vie ou la mort de Commodore Murphy.


Danger Street, c'est ni plus ni moins que la synthèse absolue de ce qu'écrit Tom King. Formellement déjà parce qu'on a un épisode de 28 pages découpées en "gaufrier" de 8 cases chacune, soit 224 plans d'égale valeur. Un cadre rigide, strict, austère.
 

Sur le fond ensuite : il s'agit d'un duel entre deux hommes et pas n'importe lesquels, deux assassins professionnels, d'égale valeur là encore, bien décidés à en découdre une fois pour toutes. Ils se battent pour des motifs opposés : l'un veut éliminer l'autre pour tuer l'enfant qui l'emploie, l'autre veut tuer le premier pour l'empêcher de tuer l'enfant qui l'emploie.


C'est un affrontement simple : les deux adversaires se battent avec des épées. L'une d'elles appartient à Travis Morgan/Warlord. L'autre a été modelé dans le diamant qui compose un des bras de Metamorpho. Deux armes mythiques, uniques. Pas des armes à feu, par des armes magiques, pas de super-pouvoirs (ou un peu, avec de la télékinésie à un moment).

Le théâtre de cette bataille est le sommet d'un gratte-ciel appartenant à la cible de Manhunter, Commodore Murphy, chef de la Green Team et ennemi de Abdul Smith, qui soutient désormais Manhunter après que Murphy l'a trahi. Le bâtiment est une sorte de métaphore : c'est le zénith des deux adversaires, leur Olympe, c'est aussi un terrain à la surface limitée et qui, si on en dépasse les limites, donne sur le vide. C'est une sorte de ring en hauteur qui, si on en sort, vous précipite dans l'abîme et assure une mort certaine à celui qui chute.

Bien entendu, nous sommes dans un comic-book écrit par Tom King et donc ça va parler en se battant. Dans un premier temps, je l'avoue, j'ai presque été déçu que la première preview de l'épisode ne soit pas la version définitive : sans dialogue, sans un mot. Mais j'imaginai alors que le duel occuperait l'entièreté de l'épisode jusqu'à la défaite d'un des deux duellistes. Ce n'est pas le cas. Et surtout ce que se disent ces deux assassins vaut qu'on s'y arrête. Mérite d'être lu. Ce n'est pas du bavardage, ce n'est pas du texte pour du texte d'un auteur qui s'écouterait parler.

Il y a une chose fondamentale à mon sens qu'il faut comprendre chez Tom King. Il s'agit d'un scénariste qui a un pied dans chaque monde, celui du mainstream avec des séries régulières (il va y faire son grand retour avec Wonder Woman et avec Le Pingouin, ses premières ongoing depuis Batman), et celui dans une sorte de production indé plus ou moins nette (avec ses mini-séries pour le DC Black Label, mais aussi Everlasting Love chez Image Comics et bientôt un autre projet chez Boom ! Studios, Animal Pound, en Décembre prochain)..

Pourtant ce qui relie ses travaux mainstream et ceux plus indépendants, c'est son rapport aux personnages et aux histoires qu'il leur fait vivre. Il y a des scénaristes qui écrivent en tenant compte de la continuité, c'est-à-dire à ce que les auteurs qui les ont précédés ont écrit sur tel ou tel personnage. Et il y a ceux pour qui, peu importe le passé, le personnage est un instrument, un véhicule qui sert à incarner des histoires, des idées que l'auteur qui s'en occupe veut porter.

Dans cette configuration, les fans de la continuité voient comme un sacrilège les auteurs appartenant à la seconde catégorie car ils placent le personnage et son histoire comme des éléments intouchables qu'il faut respecter. En somme, ce sont comme des paquebots de croisière qu'il faut toujours ramener au port pour le prochain scénariste qui les écrira.

Mais ces fans oublient souvent (volontairement ou non) qu'au départ la continuité, la notion d'univers partagé n'étaient pas telles qu'on les conçoit aujourd'hui. C'est-à-dire qu'il ne s'agissait pas de respecter des décennies de publication : il s'agissait de constructions narratives empiriques dans lesquelles d'autres personnages appartenant au même éditeur passait parfois faire coucou dans la série d'un autre héros, pas plus. Chez DC, la continuité n'a jamais été une condition sine qua non : régulièrement elle a été battue en brèche, le DCU a été reconstitué, redémarré, relancé. Il y a eu l'âge d'or, l'âge d'argent, Crisis on infinite earths, les New 52, Rebirth. Et tous ces cycles ont été bâtis sur l'effacement de ce qui s'est fait avant puis la restauration de ces éléments effacés puis leur reboot, puis un mix de la tradition et de la modernité. 

Il y a donc toujours eu deux courants chez DC et aujourd'hui le fait qu'il existe chez cet éditeur deux espaces parallèles éditoriaux avec les séries mensuels classiques et les histoires du Black Label illustrent encore cette dichotomie et cette simultanéité. On peut trouver chez cet éditeur ce qui fait une major avec des comics mensuels traditionnels et des comics à la parution parfois plus chaotique mais qui racontent des histoires librement inspirés des comics traditionnels, avec des personnages réinterprétés pour être adaptés à la vision d'un auteur. Et parfois ce qui commence dans une dimension se prolonge et se conclut dans l'autre : par exemple le run de Tom King sur Batman a trouvé sa conclusion dans le Black Label.

Si je reviens un peu longuement sur tout cela, c'est parce que c'est ce qu'on peut lire entre les lignes dans le dialogue que se tiennent Manhunter et Assassin. Ils se battent dans une dimension tout en échangeant sur un autre plan. Leurs corps se disputent autant que leurs têtes. Manhunter va ainsi dès le début de l'épisode interroger son adversaire sur ses motivations (pourquoi veut-il vraiment le tuer ? Sous-entendant que ce n'est pas simplement son boulot mais une sorte de mission supérieure). Et Assassin va répliquer en sondant aussi Manhunter sur le sens de ses meurtres (pourquoi tuer Commodore Murphy après avoir épargné Abdul Smith qui le soutient désormais pour se venger de Murphy ?).

Après quelque coups, Manhunter déstabilise physiquement Assassin en le projetant à terre mais sans en tirer profit pour lui donner le coup de grâce alors qu'il a lâché son épée dans sa chute. Non, ce qui suit déjoue les attentes d'Assassin et du lecteur : Manhunter prend une pause, fait un break. Il va s'asseoir au bord du toit et invite son adversaire à l'imiter. Il propose finalement de tirer à pile ou face le sort de ce duel, pour s'épargner du temps, du sang, de l'énergie. Manhunter a autre chose à faire (tuer Murphy) comme Assassin (retourner protéger Murphy). Autant abréger.

A partir de là, l'épisode entre dans une autre dimension lui aussi. Il a commencé par un duel physique, il se prolonge par un duel cérébral, un débat oral. Etant donné et admis par les deux belligérants qu'ils sont d'égale valeur, pourquoi ne pas s'en remettre à un arbitre plus puissant pour désigner le vainqueur, autrement dit compter sur le hasard, une pièce jetée en l'air ? 

Je vais m'arrêter là et vous laisser découvrir tranquillement ce qu'il advient ensuite et qui est aussi déroutant. Assassin aussi va proposer à Manhunter une autre façon de décider  de l'issue de leur combat. Et le duel va s'achever en définitive de la manière la plus logique qui soit tout en restant, jusqu'au bout, un débat autant qu'un affrontement.

Tout l'épisode, effectivement très "spécial", est construit sur l'idée de transition, de passage. Il n'est pas question en fait de victoire, de défaite, et même en vérité la figure du duel n'est  qu'un prétexte. Toute la dimension épique suggérée par la couverture et les premières pages sont une façon d'accrocher le lecteur tandis que le vrai propos de l'épisode est ailleurs, dans cette manière de passer du physique au cérébral, du sensible à l'intellectuel, de la force à la pensée, de l'acte à l'objectif, du sujet à l'objet. Manhunter comme Assassin se fichent pas mal de vaincre l'autre. Il s'agit davantage de dominer, de prouver sa supériorité, quitte à la confronter à sa dimension la plus absurde - et de ce point de vue l'épisode n'a pas vraiment de fin en réalité : les duellistes continueront éternellement à se disputer sur la question. Vous comprendrez parfaitement quand vous lirez l'épisode. 

Qui d'ailleurs contrairement aux huit précédents (et sans doute aux trois prochains) ne s'ouvre ni ne se ferme comme d'habitude (avec l'image du casque de Dr. Fate rappelant les faits et introduisant ce qui va suivre). Il n'y a pas non plus les autres personnages qu'on est habitué à suivre (pas de Ladycop, pas de Dingbats, pas d'Outsiders, pas de Warlord, pas de Starman, pas de Darkseid ni de Haut-Père, pas d'Orion, pas de Creeper, pas de Green Team).  

Pour illustrer cet épisode, Jorge Fornes s'est donc plié au découpage le plus sévère qui soit, la marotte de Tom King, le fameux "gaufrier". On pourrait penser qu'il s'agit d'un gadget, d'un truc de scénariste, une sorte de test qu'il fait passer à ses artistes depuis Mister Miracle. Parfois cela tient à quelques pages, parfois un épisode, parfois toute une série.

Mais ici ce cadre strict sert à littéralement découper la page en deux. Tout est double dans cet épisode : il y a deux personnages, deux camps, deux missions, deux fois quatre cases, deux épées... La liste est longue comme le bras. Il y a principalement pour Fornes deux valeurs de plan : un plan large (personnage en pied) et plan serré (buste ou gros plan sur le visage ou les mains).

On pourrait également supposer que dessiner avec un "gaufrier" est un exercice fastidieux pour un artiste. C'est vrai que pour certains c'est quelque chose qu'on a même du mal les imaginer faire : Bryan Hitch serait certainement frustré de s'y plier. Mais Jorge Fornes est un autre genre d'animal graphique. Pour les dessinateurs comme lui qui sont influencés par l'école Cannff-Toth, le plaisir est dans la contrainte, dans la limite.

Parce que Fornes s'appuie sur un dessin qui repose essentiellement sur le trait, la description, la fidélité au script, ce n'est pas un souci de s'adapter au "gaufrier". Au contraire on peut penser qu'il s'agit d'un défi stimulant pour trouver le moyen de s'exprimer dans un cadre aussi serré.

Il existe pour ainsi dire deux races de dessinateurs : ceux pour qui le découpage se définit en fonction de ce qu'on dessine sur la planche - en d'autres termes : on dessine d'abord sans poser de cadre puis ensuite on trace des cases pour composer la page entière. Et puis il y a ceux pour qui le découpage définit le dessin : en somme on dessine seulement ce que la case peut contenir et toute la page est ainsi définie. Il n'y a aucun doute pour moi (sans doute le vois-je ainsi parce que j'ai pratiqué les deux écoles) que Fornes aborde la planche en fonction de son unité de base (la case) et la compose en découpant d'abord (tandis que Hitch dessine d'abord puis trace ses cases ensuite).

Il n'y a pas, j'insiste bien là-dessus, de bonne ou de mauvaise école. On peut même au fil d'une carrière passer de l'une à l'autre puis revenir à la première. Quelqu'un d'aussi versatile que Immonen, par exemple, a prouvé qu'on pouvait parfaitement s'épanouir en se contraignant tout comme en se laissant aller à dessiner sen débordant des cases. Moebius expliquait aussi que la case était musicale : le dessin qu'on y met revient à la jouer comme une note noire ou blanche, et à partir de là, tout le visage de la planche s'en trouvait transformé.

Mais c'est assez fascinant, je trouve, de voir un artiste se plier à un exercice comme le "gaufrier" alors que, depuis Neal Adams jusqu'à Druillet et puis les années 90, le courant dominant est d'avoir désincarcérer le dessin, d'avoir fait sauter le cadre de la planche, d'avoir débordé des cases. Alors que les artistes ont majoritairement préféré suivre cette révolution graphique née dans les années 70, d'autres trouvent encore la volonté de suivre le script très serré de scénaristes qui misent tout sur le cadre, le contenu de la case, la frontière de l'image dessinée. Et cela a donné des résultats aussi puissants.

Danger Street reviendra dans trente jours. Mais il est possible que, comme pour Manhunter et Assassin, il faille en profiter car entre son projet chez Boom !, Everlasting Love chez Image, et ses deux séries régulières (Wonder Woman, Le Pingouin), Danger Street soit la dernière mini-série Black Labellisée de Tom King avant longtemps (tout simplement parce que le scénariste s'est préparé un agenda bien rempli)...

WEREWOLF BY NIGHT, de Derek Landy et Fran Galan


Décidément, c'est une très bonne semaine pour les nouveautés chez Marvel : un bon relaunch de Daredevil, un bon lancement pour Avengers Inc., et pour couronner le tout, ce one-shot Werewolf by Night, excellent. On doit cette surprise au romancier Derek Landy et au dessinateur Fran Galan. Et on n'a qu'une seule envie après l'avoir lu : qu'il y ait une suite !


Jack Russell alias le Loup Garou de la Nuit, pénètre dans le château du Dr. Nekromantik pour libérer une jeune fille qu'il a enlevée pour lui faire subir des expériences comme celles pratiquées sur less monstres qui gardent sa demeure. Elsa Bloodstone, la chasseuse de monstres, a la même mission mais ignore que Jack est dans les murs...


Il y a un an, Disney + diffusait un unitaire Werewolf by Night réalisé par Michael Giacchino, une curiosité filmée en noir et blanc comme un hommage aux films de monstres du studio Universal. Et, contre toute attente, c'est sans doute, avec le recul, ce qu'a produit de meilleur la plateforme de streaming qui soit attaché au MCU dans la Phase IV.


Pourtant Marvel Comics n'avait rien produit en parallèle : la dernière fois que l'éditeur avait sorti un comic-book avec le personnage du Loup-Garou de la Nuit remonte à 2020, un projet co-scénarisé par Taboo, membre des Black-Eyed Peas.
 

Marvel n'a même pas attendu Halloween pour ressortir Jack Russell de son placard. Mais le résultat est franchement jubilatoire. C'est même certainement le meilleur one-shot publié par la "maison des idées" depuis un bail, certainement la meilleure parution de ce mois chez eux.
  

En vérité quand on se plonge dans ce fascicule d'une trentaine de pages, ce qu'il évoque, ce sont ces one-shots de Hellboy que Mike Mignola co-écrit régulièrement, en particulier au moment de Noël, avec un artiste de prestige (comme Adam Hughes). Et on se prend à rêver que Marvel fasse la même chose que la vedette de Dark Horse en sortant une aventure de Hulk en Afrique, de Morbius en Terre Sauvage ou quelque chose d'improbable dans ce genre.

Car il fut une période où Marvel gâtait les fans avec la Légion des Monstres, avec des récits consacrés à Man-Thing, Satana, la Momie, le monstre de Frankenstein, Dracula... Avec des auteurs et artistes de première classe (Archie Goodwin, Neal Adams, Dave Cockrum...)

L'histoire imaginée par Derek Landy est simple : un savant fou versé aussi dans l'occultisme enlève une jeune fille dans un village et la retient dans son château reconstitué tel qu'il était dans les Alpes bavaroises. Jack Russell part la délivrer à la nuit tombée quand il se transforme en loup-garou.

Au même moment, un jet privé survole les Rocheuses avec à son bord la chasseuse de monstres Elsa Bloodstone. La fille d'Ulysses philosophe, un verre à la main, sur son apparence : habillée d'orange, avec sa chevelure rousse, elle ne passe pas inaperçu, ce qui peut être un problème dans son job. Sauf si on veut que l'ennemi vous voit arriver de loin. Des ennemis, elle en a à bord puisque le jet appartient à des vampires qu'elle tue avant de sauter en parachute au-dessus du château. Car elle aussi est venue s'occuper de la jeune Charlotte.

Evidemment, Jack et Elsa se croisent rapidement et s'allient. Il est suggéré qu'ils ont eu une liaison autrefois - ce qui est peu commun pour une chasseuse de monstres et un type qui se transforme en loup-garou, mais qui dénote un humour jouissif de la part de Landy. Tout aussi vite ils surgissent dans la pièce où leur adversaire commun, le Dr. Nekromantik, s'apprête à sacrifier sa captive. Sauf qu'il ne les a pas attendus pour ça et que l'expérience entamée est destinée à une opération de plus grande ampleur...

Le rythme est soutenu, on ne s'ennuie pas une minute. La dynamique entre le Loup-Garou de la Nuit et Elsa Bloodstone est similaire à celle d'une screwball comedy, c'est l'union de deux individus que tout oppose mais qui, ensemble, pourtant, fonctionne parfaitement. Et le plus féroce n'est peut-être pas celui qu'on croit. Quant au grand méchant de l'épisode, son plan va connaître des complications dramatiques... Pour lui.

C'est déjà sympa comme ça. Mais en plus c'est divinement mis en images et sur ce point Marvel a eu du flair en recrutant l'artiste Fran Galan. Il a surtout travaillé en Europe, pour Glénat, mais c'est un sacré bon. Il réalise en effet ses planches en couleurs directes, ce qui requiert une technique solide. Mais attention, ce n'est pas Alex Ross : Galan a un style quasi-cartoony, très expressif et énergique.

A-t-il été inspiré par le film de Michael Giacchino l'an dernier ? En tout cas, il adopte une esthétique similaire. Le récit commence en noir et blanc avec des dégradés de gris, entièrement produits au lavis, et c'est juste sublime (comme vous pouvez le voir plus haut). Lorsque Elsa Bloodstone entre en scène, elle est représentée en couleurs, avec sa chevelure rousse flamboyante et son costume orange (tel que celui qu'elle portait dans Nextwave). Elle est la seule à bénéficier de ce traitement comme pour la distinguer encore plus dans cette ambiance nocturne et horrifique.

Toutefois, ça et là, Galan ajoute un peu de rouge pour les yeux des créatures de l'ombre qui garde le château de Nekromantik. Ces petites touches augmentent l'effet produit et contribuent à souligner le caractère inquiétant des monstres sur lesquels Nekromantik a pratiqués ses expériences.

Le découpage prouve la virtuosité de Galan pour orchestrer une histoire où l'action domine, dans des décors impressionnants et des tonalités intenses. L'humour est aussi présent dans le trait avec les expressions surjouées des personnages, à fond dans leurs rôles. Tout tend à cette caractérisation qui s'amuse des clichés des films de monstres, des récits d'épouvante, du look rétro. On mentionne les Avengers, Hulk, mais tout paraît détaché du reste de l'univers Marvel, et c'est aussi pour cela qu'on se dit que l'éditeur serait bien inspiré de développer une série Werewolf by Night par cette même équipe artistique pour explorer et exploiter ces recoins délaissés.

J'ignore si ce one-shot aura du succès, noyé dans la flot des sorties plus calibrées de la semaine. Mais ce dont je ne doute absolument pas, c'est qu'il séduise totalement ceux qui le liront et qui en voudront plus. Parce que c'est excellent, atypique, amené à devenir culte. La balle est dans le camp de Marvel.

jeudi 14 septembre 2023

AVENGERS INC. #1, de Al Ewing et Leonard Kirk

 

Ce nouveau projet de Al Ewing m'a suffisamment intrigué pour que je me procure son premier numéro. Avengers Inc. n'a pas grand-chose à voir avec un titre Avengers classique puisqu'il s'agit d'une detective story avec seulement la Guêpe en vedette. Ewing bénéficie du talent de Leonard Kirk au dessin pour nous entraîner dans une intrigue accrocheuse et atypique.



Cyclone, un des ennemis de la Guêpe, meurt, tué dans la prison spéciale du Raft. Janet Van Dyne rencontre Luke Cage, maire de New York, qui accepte de la laisser enquêter à condition qu'elle fasse ça sans costume. Mais quand elle retourne à la morgue, l'affaire connaît un rebondissement inattendu...


Au début de cette année, Al Ewing proposait avec l'artiste Kasia Nie une mini-série Wasp centrée à la fois sur Janet Van Dyne et Nadia et sa belle-fille Nadia. Cette mini complétait celle consacrée à Ant-Man parue en 2022 (dessinée par Tom Reilly). La volonté du scénariste était claire : remettre sur le devant de la scène deux des fondateurs des Avengers, éclipsés par Thor, Hulk et Iron Man.


A la fin de la mini Wasp, on nous promettait le retour de Janet Van Dyne. C'est chose faite avec Avengers Inc., cette nouvelle série (visiblement illimitée cette fois) où Al Ewing déjoue les attentes en ne proposant pas un team book spectaculaire (le titre The Avengers de Jed McKay et C.F. Villa est là pour ça) mais une detective story.


C'est un postulant très curieux et très accrocheur. D'autant que tout démarre là où la mini Wasp finissait quand Janet recevait un appel de la prison pour super vilains, le Raft, lui apprenant que la Toupie venait d'être tué dans sa cellule.

David Cannon était un ennemi de la Guêpe qu'il tenta de voler avant d'être vaincu par Giant-Man. Plus tard, obsédé par elle, il payait des prostituées pour qu'elles se griment afin de lui ressembler puis les agressait. Quand la Guêpe mourut, il le reprocha à Hank Pym et menaça de détruire l'Académie des Vengeurs qu'il dirigeait.

Comme on peut le voir, Ewing n'a rien laissé au hasard en éliminant la Toupie. Mais il ne s'en tient pas à un simple whodunnit : il va plus loin et comme il aime à le faire (comme il est un des rares à savoir le faire), i raccroche les wagons de la continuité et emploie des personnages quelque peu délaissé pour enrichir son scénario.

C'est ainsi que Luke Cage est à nouveau mis en scène dans son rôle de maire de New York, rôle dans lequel il a succédé à Wilson Fisk/le Caïd. Cage a pourtant encore à traiter la gestion de Fisk, notamment en ce qui concerne sa loi sur les super héros qu'il avait interdit (même si on se souvient que dans le run de Charles Soule sur Daredevil, Matt Mudock réussissait à imposer une jurisprudence sur la préservation de l'identité secrète des justiciers masqués). 

Dans les faits, ici, cela se traduit par le souhait que la Guêpe enquête certes mais sans être costumée - ce qui n'est pas un problème pour elle car tout le monde sait que Janet Van Dyne est la Guêpe et qu'ensuite elle a des vêtements civils en molécules instables qui peuvent supporter le fait qu'elle devienne minuscule. C'est à ces détails qu'on voit qu'une histoire est bien conçue, bien pensée.

Lors de se seconde visite à la morgue du Raft, Janet va découvrir un indice qui l'intrigue et l'affaire va prendre un tour vraiment inattendu et imprévisible car David Cannon revient à lui et prétend s'appeler Vctor Shade... Qui fut l'alias de Vision ! Mais qui a fait ça à Cannon ? Et pourquoi ? Il faut attendre la dernière page pour connaître l'identité du responsable. Mais on ignore encore son mobile. C'est le but d'une bonne detective story que de laisser le lecteur avec plus de questions que de réponses : on n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Al Ewing est soutenu dans ce projet par Leonard Kirk. Kirk est un vétéran des comics, il a travaillé pour DC et Marvel, sur une quantité ahurissante de titres. Et il dessine vite. Pas toujours impeccablement car il va parfois trop vite. C'est quand il est aidé par un (bon) encreur qu'il donne le meilleur de lui-même, ou quand il a un vrai bon script dans les mains. Ici, il dessine et encre mais il a un sacré bon script et donc il ne bâcle pas.

Kirk m'a toujours fait penser à ces artistes considérés sur le tard en prenant en compte leur production et leur curiosité. Un peu comme Jim Aparo ou Sal Buscema. Pas forcément ceux qui font le plus beau dessin, sont placés sur les meilleures séries, mais capables de tenir sur de longs runs si on les laisse bosser tranquille. Il a une technique solide, il peut tout dessiner, il tient les délais. Donc on peut espérer que si Avengers Inc. vend bien, il sera là pour un moment. Pour Ewing, c'est un avantage car, à part sur Immortal Hulk (avec Joe Bennett), on ne peut pas dire que Marvel lui laisse ses artistes très longtemps.

Kirk découpe chaque scène de manière classique, il n'est pas du genre à déborder du cadre : ce qui lui importe, c'est de rester lisible. Néanmoins, il compose ses plans en variant les angles et les valeurs, de façon toujours appropriée, et ça rend la lecture très agréable. Parfois ce style de dessin est rassurant : ce n'est pas le clinquant, le plus spectaculaire, mais c'est régulier, on sait qu'il n'y aura pas de perte de qualité, comme chez certains artistes qui démarrent un arc en force et s'essouffle petit à petit (et donc, pour tenir les délais, finissent par zapper les décors par exemple).

J'ai donc beaucoup aimé ce début de série. Bien plus par exemple que Batman and Robin de Joshua Williamson et Simone de Meo dont je voulais parler initialement et qui m'a découragé parce que, justement, c'est tout l'opposé de Avengers Inc. : un comic-book au dessin trop informatisé avec un scénario sans relief, avec des persos vus et revus. Ici, il y a de la substance et de l'efficacité, avec une espèce d'humilité ambitieuse (quelque chose qui a du fond mais qui ne se la pète pas). Et ça fait du bien.

DAREDEVIL #1 de Saladin Ahmed et Aaron Kuder


C'est donc, si je ne me trompe, le huitième volume de Daredevil qui débute ce mois-ci. Le run de Chip Zdarsky et Marco Checchetto s'est achevé le mois dernier et je n'étais franchement pas chaud pour essayer celui qu'initient Saladin Ahmed (dont je n'ai jamais rien lu) et Aaron Kuder. Mais, vous savez ce que c'est : quand vous aimez un personnage, vous avez envie de prendre de ses nouvelles...


Après s'être sacrifié en affrontant la Bête pour sauver ses amis de la mort, Matt Murdock est revenu, inexplicablement à la vie. Il est désormais prêtre, attaché à s'occuper d'orphelins avec le Père Javi, dans le foyer St Nicholas. Jusqu'à ce que Elektra resurgisse, possédée par une entité maléfique. Le prix à payer pour la résurrection de Matt ?


J'avais cessé de suivre le run de Chip Zdarsky et Marco Checchetto en Juillet 2020 au #21. Je m'en souviens comme d'un excellent numéro qui, normalement, aurait dû me motiver pour poursuivre, mais j'ai laissé tomber, sans doute après avoir lu les textes des sollicitations pour les futurs épisodes qui ne me donnaient pas envie.


Zdarsky, après 36 chapitres, a ensuite écrit l'event Devil's Reign, qui servait de transition pour le volume 7 de Daredevil, qui compta donc 14 épisodes. Le scénariste a donc signé en tout 50 numéros de Daredevil, auxquels il faut ajouter les trois de Daredevil : Woman without Fear (tie-in à Devil's Reign) et les 6 issues de Devil's Reign. Soit 59 épisodes en tout, un run un peu plus long que celui de Mark Waid (54 #).


Rassurez-vous pour ceux qui voudraient reprendre avec ce volume 8 : Saladin Ahmed fait bien les choses en résumant sur une double page les derniers événements dans la vie du diable de Hell's Kitchen. En effet, Zdarsky et Chechetto achevaient leur cycle par une bataille sacrificielle en Enfer entre le Bête, le démon à la tête de l'organisation de la Main, et DD, parti sauver ses amis morts. 

Il y a une sorte de tradition entre les auteurs de Daredevil : chacun laisse à son successeur une situation a priori impossible à résoudre. On se souviendra, sans remonter trop loin, que Brian Bendis avait envoyé Matt Murdock en prison comme "cadeau" pour Ed Brubaker qui, lui, en avait fait le chef de la Main pour Andy Diggle qui, lui, en avait fait un chef de secte en cavale pour Mark Waid qui, lui, mettait fin à l'identité secrète de DD pour Charles Soule qui, lui, terminait en laissant Matt entre la vie et le mort dans un hôpital pour Zdarsky.

Saladin Ahmed hérite de Matt Murdock quasiment amnésique, revenu de l'enfer, et devenu prêtre. Elektra opère toujours sous le masque et le nom de Daredevil et veille sur son amant en finançant secrètement le foyer pour lequel il oeuvre (et qui est menacé de fermeture). Jusqu'à ce que Elektra tombe sur un os : une entité maléfique qui la possède et s'en prend à Matt visiblement pour qu'il paie ce qu'il doit pour être revenu parmi les vivants.

L'épisode est long (une quarantaine de pages) et le scénariste prend son temps pour bien définir ce que sont devenus les deux héros mais aussi introduire de nouveaux seconds rôles et un ennemi (qui s'évèrera n'être qu'une première épreuve). Dans la postface écrite par l'editor de la série (Devin Lewis) à la fin du numéro, outre les habituels compliments adressés à l'ancienne et à la nouvelle équipe artistique, on nous promet que le programme établi par Saladin Ahmed va nous surprendre tout en suggérant que Bullseye, le Caïd, et même l'Homme aux échasses ne seront pas oubliés.

Pour le moment, on est surtout intrigué. Mais plutôt positivement. Il est évidemment trop tôt pour juger, mais j'ai lu cet épisode avec plaisir, sans me forcer, sans être perdu non plus. J'ai apprécié l'effort et la fluidité avec laquelle Ahmed a expliqué où on en était (je me suis tenu au courant de la fin du run de Zdarsky mais sans plus). Même si, au bout du compte, Matt enfile à nouveau le costume de Daredevil, peut-être un peu rapidement quand même alors qu'il répète plusieurs fois en avoir fini avec cette partie de sa vie, surtout en interprétant son retour à la vie comme un geste divin qu'il trahirait en redevenant DD.

C'est là que la longueur de l'épisode joue en sa faveur parce que si cela avait écrit en 20 pages, là, ça aurait été vraiment expédié et les déclarations de Matt n'auraient pas été crédibles du tout. Ce qui m'a plu aussi, c'est l'ambiance de l'épisode. Tout coule, sans heurts. La narration est habile, les scènes s'enchaînent sans mal. On est curieux par rapport à cette entité qui possède brièvement Elektra pour éprouver Matt et qui prévient qu'elle n'est que la première à venir le tracasser. Cet aspect fantastique est sympa, originale. On n'est pas dans de l'horreur mais plutôt une forme d'épouvante, de mysticisme. 

L'idée de faire de Matt un prêtre est convenue mais je ne crois pas qu'elle ait été déjà exploitée. En tout cas, Ahmed (qui doit être de confession musulmane) a le bon goût de ne pas verser dans un discours trop religieux, de ne pas transformer Matt en curé et lui faire débiter des versets remplis de messages simplistes. Au contraire, s'il porte l'habit, il n'est pas mis en scène comme un curaillon (ce que je déteste et qui m'horripile tant avec le traitement que font tant de scénaristes avec un autre héros marqué par la foi, Diablo, le mutant).

Marvel fait aussi un pari en confiant le dessin de la série à Aaron Kuder, qui n'est pas réputé pour être rapide et donc enchaîner les épisodes. De fait, en Décembre prochain, le n° 4 de la série sera illustré par German Peralta (ce qui est un chouette fill-in, même si son style est très différent de celui de Kuder).

Je ne connais pas bien non plus Kuder. Mais j'avais beaucoup aimé ses épisodes de Guardians of the Galaxy (écrits par Gerry Duggan). Et il sort d'Avengers Forever (où il alternait avec Jim Towe, sur des épisodes écrits par Jason Aaron).

Sa manière de dessiner Daredevil témoigne d'un artiste qui soigne son ouvrage. Les décors sont fournis, détaillés, et il y a de superbes planches et doubles pages dans un milieu urbain avec des décompositions de mouvements dans l'espace merveilleusement composés. Les personnages sont représentés de manière réaliste avec un trait fin mais une sensibilité particulière, un bon degré d'expressivité, et quelques trouvailles esthétiques pour souligner les scènes fantastiques. Ainsi l'entité qui possède Elektra et persécute Matt a le visage et le corps d'un vieillard barbu et maigre dans un costume informe mais aux dimensions de géant et lorsque Elektra se met à attaquer Matt, l'entité accompagne ses mouvements et sa barbe finit par dissimuler le visage de la jeune femme, créant un personnage grotesque et inquiétant, comme sorti d'un film de David Lynch.

Tout laisse à penser que Kuder soufflera régulièrement et j'espère que dans ce cas Marvel aura le bon goût de laisser Peralta dans son rôle de doublure, même si c'est évidemment ingrat pour ce dernier. A moins que Ahmed organise ses arcs narratifs de manière à ce que Kuder et Peralta alternent (ce qui permettrait à ce dernier de dessiner plusieurs n° d'affilée avant le retour de Kuder (qui, de toute façon, ne fera jamais plus de trois épisodes de suite). Je préfèrerai comme tout le monde que la série ait un seul artiste mais ce n'est plus cas depuis Samnee (à l'époque de Waid scénariste) et comme Marvel ne veut plus sortir de séries avec des épisodes en retard, c'est comme ça et pas autrement.

En tout cas, c'est plutôt une bonne surprise et j'ai envie de voir où ça va. En vérité, Daredevil, comme  X-Men, sont les deux séries avec lesquelles je suis devenu un fans de comics et je ne peux me résoudre à m'en passer trop longtemps. Là, ça faisait trois ans sans "hornhead" : il était donc temps.