samedi 9 avril 2022

ONE-STAR SQUADRON #5, de Mark Russell et Steve Lieber


Cette fois, comme le chante Orelsan, "la fête est finie". Fini de rigoler pour One-Star Squadron. Pour son pénultième épisode, Mark Russell tombe les masques et opère un virage dramatique qui cueille le lecteur efficacement. Steve Lieber met son talent avec un égal bonheur au service de ce changement de cap.


L'incendie de l'agence de HEROZ4U révèle qu'il s'agit d'un acte criminel. Les employés et leur manager, Red Tornado, sont interrogés par la police. Power Girl est la coupable idéale.


Pourtant Red Tornado la croit innocente et lance les autorités sur une autre piste, celle de Gangbuster, qui a quitté son hôtel dans un état de grande confusion après une bagarre avec des voisins.


De retour chez lui, Red Tornado ne peut dissimuler son malaise devant sa femme, Kathy. Il soulage sa conscience en lui révélant la vérité sur l'incendie et le responsable.


Car l'accident cache un drame encore plus terrible : Gangbuster est, en effet, mort dans les flammes...

La tournure imprimée à l'intrigue a de quoi surprendre. Après quatre épisodes plutôt drôles même si également très cruels, One-Star Squadron ne fait plus rire et révèle sa part sombre. Quelle mouche a piqué Mark Russell ?

En vérité, un malaise traverse la mini-série depuis son commencement et a d'ailleurs provoqué quelque crispation chez les lecteurs. Beaucoup ont cru que cette histoire s'inscrivait dans la continuité et n'ont guère goûté de voir certains personnages pour lesquels on peut avoir une légitime tendresse être rabaissés ainsi.

Pourtant le propos de Mark Russell ne manque ni d'intérêt ni de pertinence. Mais en aucun cas le scénariste n'a entretenu d'ambiguïté sur l'univers dans lequel se déroulait son récit : il s'agit bien d'un "Elseworld", qui lui permet de prendre comme prétexte le folklore super-héroïque pour filer la critique de la société capitaliste, de l'überisation du travail.

Je l'ai déjà écrit dans les précédentes critiques que j'ai rédigées sur cette mini-série, mais la force principale de One-Star Squadron, c'est justement de placer des super-héros de deuxième et troisième caégories dans la situation de travailleurs humiliés par des investisseurs sans scrupules, profitant de leur peu de popularité pour qu'ils acceptent des jobs, des missions dégradantes. Ainsi notre affection pour les protagonistes sert à souligner la cruauté de leur condition. Que devient un super-héros quand il est oublié ? Comment survit-il ? Et d'ailleurs est-il encore un super-héros, un héros tout court ?

Red Tornado a dignement et courageusement remonté le moral des troupes dans le précédent épisode tout en apprenant que les actionnaires de HEROZ4U avaient revendu leurs parts et ne se souciaient plus du devenir de leurs employés dont ils avaient dans un premier temps réduire les effectifs pour rentrer dans leurs frais. Mais à peine tout cela était-il encaissé que Red Tornado découvrait l'agence qu'il manageait en flammes ? Qui avait fait cela ? Et pourquoi ?

La coupable la plus évidente devient Power Girl, qui a intrigué pour remplacer Red Tornado et s'est comportée de manière odieuse avec ses collègues. Mais pourtant elle clâme son innocence et le doute s'installe. Surtout qu'un autre suspect est signalé avec Gangbuster qu'on a vu se battre avec ses voisins et s'enfuir ensuite, dans un état très confus. Le pauvre a connu entretemps un sort bien plus terrible et l'incendiaire a agi pour des raisons bien plus minables, à l'image de son parcours depuis le début de l'histoire...

C'est là qu'on apprécie le tour de Mark Russell qui nous a amusés tout en faisant en sorte qu'on ait un peu honte d'avoir ri. Ce faisant, maintenant que la situation prend une direction franchement plus noire, l'effet est bien plus puissant. C'est comme si on recevait un coup de règle sur les doigts en se faisant rappeler à l'ordre : au fond, rien de tout ça n'a jamais été drôle et le geste de l'incendiaire révèle surtout la misère de la condition des héros délaissés. C'est pathétique, triste, et imprévisible. Bien fait pour nous !

Steve Lieber dessine cette transition sans faire de différence et cela aussi, c'est très malin. On n'a rien vu venir visuellement et l'accablement qui s'abat sur Red Tornado nous le rend encore plus sympathique. C'est un brave type dont on a complétement oublié en vérité qu'il était un androïde, qui a coeur de sauver le monde aujourd'hui comme hier, quel que soit le problème à règler. Il peut être fier de lui car il est reste un héros.

Bien entendu, les compositions de Lieber ne sont pas parfaites, elles manquent de dynamisme, la disposition des éléments dans l'image auraient besoin de plus de perspective. Mais son dessin compense par la justesse. Quand il s'agit de traduire par les expressions les sentiments qui agitent les personnages et de découper l'action de la bonne manière, Lieber fait le job parfaitement.

Jamais ainsi le script de Russell n'est trahi par un dessin déplacé, décalé. Il reste à hauteur d'homme, dans toute sa vérité. Ce qui touche dans tout cela, c'est que les drames les plus ordinaires frappent aussi des types en costumes bariolés qui se dépatouillent comme ils peuvent avec des patrons qui s'en moquent, des employés qui ne savent plus à quel saint de vouer, des flics dépassés, et des affairistes opportunistes. Et c'est parce qu'on ne s'y attendait pas que l'émotion perce.

Il reste un numéro pour boucler tout ça. On ne peut qu'être curieux de voir comment Mark Russell et Steve Lieber vont s'en tirer. Mais ce qui est sûr, c'est que leur One-Star Squadron restera comme un projet très culotté.

CAPTAIN MARVEL ANNUAL 2022, de Torunn Gronbekk et Carlos Gomez


Bien que je ne suive plus la série Captain Marvel depuis un bail, j'ai jeté on dévolu sur cet Annual 2022 pour le plaisir de retrouver les Starjammers, un groupe de personnages que j'adore, fruit de l'imagination de Dave Cockrum, et dont l'histoire est liée à Carol Danvers. Ecrit par Torunn Gronbekk (et non Kelly Thompson) et dessiné par Carlos Gomez, ce numéro est régal.


Carol Danvers est arrêtée dans un casino du secteur K'rsak pour une bagarre. Jugée et condamnée rapidement, elle est envoyée dans la prison d'Ashmount. Mais tout cela fait partie d'un plan...


Sur place, elle retouve en effet les Starjammers qui veillent sur Bean, sa protégée d'origine Kree, traquée par les Quatre de Hala, des fanatiques eugénistes. Carol déclenche une émeute.


Le chaos qui s'ensuit permet l'évasion des Starjammers et de Bean. Une fois dehors, Captain Marvel doit encore se débarrasser d'une gigantesque méduse pour couvrir la fuite de ses amis.


Rejoignant leur vaisseau, les Starjammers voient Bean filer car elle refuse qu'ils se sacrifient pour elle. Les Quatre de Hala resurgissent. Mais pourquoi veulent-ils la tuer ?

Chaque fan de comics (et même chaque auteur) a des personnages qu'ils adorent et qui ne font pas partie des vedettes couvées par les éditeurs, des héros de second plan, qui n'ont jamais eu assez de reconnaissance publique pour avoir leur propre série régulière mais qui ont partagé l'affiche avec des stars lors de sagas cultes.

Chez Marvel, j'ai un gros faible pour les Starjammers depuis la Saga des Broods dans les pages de Uncanny X-Men par Chris Claremont et Paul Smith au milieu des années 80. Menés par le père de Cyclope, Christopher Summers/Corsaire, ils ont été créés par Dave Cockrum qui les a conçus graphiquement, et animés par Claremont donc. On reconnaît immédiatement les designs, même aujourd'hui un peu modifiés, de Cockrum, cet artiste génial pour dessiner des personnages au look unique. On sait aussi que ce sont des personnages à lui parce qu'ils incarnent sa passion pour les films de pirates, de cape et d'épée (comme Diablo, avant que Claremont et tous les autres en fassent un elfe catholique). Les Starjammers sont des pirates de l'espace et non des super-héros.

Leur route a donc croisé celle de Carol Danvers lors de la Saga des Broods dans laquelle Ms. marvel devint Binaire (que Kelly Thompson s'apprête à remette au goût du jour). A cette époque, victime des pouvoirs de Malicia, Carol Danvers a subi un traumatisme mental et va se ressourcer auprès de cette bande de pirates tout en voyant ses pouvoirs évoluer à un niveau cosmique. Cockrum concevra aussi le design du costume de Binaire (un autre chef d'oeuvre, qu'a réactualisé sobrement Russell Dauterman).

La perspective des retrouvailles de Carol Danvers et des Starjammers a suffi à me faire craquer pour acquérir cet Annual, sans que je sache même ce qu'il allait raconter. Kelly Thompson, scénariste de Captain Marvel, a laissé passer son tour et Marvel a confié l'écriture de ce numéro à Torunn Gronbekk, auteur encore peu connue mais qui a plusieurs projets programmés dans les mois à venir, et qui, auparavant, a rédigé les scripts de Jane Foster : Valkyrie (#8-10) et The Mighty Valkyries (#1-5) d'après des idées de Jason Aaron.

Elle nous entraîne donc d'abord sur une fausse piste avec l'arrestation et le jugement express de Carol Danvers dans un casino. Incarcérée dans une prison terrifiante, on comprend alors qu'elle a tout fait pour y être envoyée car les Starjammers (du moins trois d'entre eux : Corsaire, sa compagne Hepzibah et le géant Ch'od - on ne verra pas Raza, qui figure pourtant sur la couverture de Lee Garbett) y sont déjà, veillant sur Bean, une adolescente Kree, traquée par des fanatiques eugénistes.

La suite est un régal, très rythmée, souvent drôle, pleine d'action, avec une évasion spectaculaire, des combats dans l'espace, et une révélation finale sur la raison pour laquelle Bean est pourchassée. Gronbekk maîtrise parfaitement tous les éléments de cette histoire alors qu'elle débarque juste pour cet Annual. Oserai-je dire qu'elle réussit là où Kelly Thompson a échoué auparavant ? Pas loin, même si ce serait injuste car, comme je l'écrivais plus haut, j'ai arrêté de lire Captain Marvel depuis un moment, mais justement parce que je n'étais pas convaincu par les histoires de Thompson.

En ce qui concerne les Starjammers, hormis le fait que Raza soit absent de l'histoire (sans qu'on comprenne pourquoi), ils sont parfaitement caractérisés. Leur dynamique de groupe est excellement exploitée, notamment la personnalité roublarde de Corsaire, la voix de la raison de Hepzibah, et la placidité de Ch'od. Leur complicité avec Carol est bien mise en valeur, avec quelques répliques bien senties. Tout cela sans sacrifier le sort de Bean, pour laquelle on a ressent une vraie empathie (bien évidemment en raison de sa jeunesse et la persécution qu'elle subit).

Pour ne rien gâcher, Marvel a adjoint à Gronbekk un excellent dessinateur avec Carlos Gomez. Celui qui s'est fait remarquer il y a quelques mois sur la mini-série America Chavez : Made in U.S.A. et ensuite sur des épisodes de The Amazing Spider-Man : Beyond brille encore sur cet Annual. Gomez est sans doute, je suis prêt à prendre les paris, une future star parce qu'il dessine bien, qu'il est ponctuel et que son style est ésudisant. Il aime les belles héroïnes, mais pas que, et il redonne de la féminité à Carol (dont je déplore toujours que Marvel lui ait retirée son costume de Ms Marvel, designé par... Cockrum - et je ne suis pas le seul puisque Kurt Busiek a déclaré récemment que s'il devait écrire le personnage, il exigerait qu'elle renoue avec ce look emblématique).

Gomez maîtrise parfaitement les Starjammers. Influencé (comme d'autres) par Stuart Immonen, il n'en est pas une pâle copie mais son découpage est plein de pep's, avec des compositions fournies et impeccables, des enchaînements fluides, des valeurs de plans variées et justes. Ses personnages sont expressifs, avec parfois un côté presque cartoon très sympa. Un plaisir.

Quand Marvel se rappelle de ses fondamentaux et utilise des personnages aussi chouettes, on ne peut plus rien leur reprocher. Cette semaine, l'éditeur nous aura gâtés. Et on espère revoir vite à l'oeuvre Gronbekk et Gomez, pourquoi pas ensemble.

vendredi 8 avril 2022

X-MEN : RED #1, de Al Ewing et Stefano Caselli


Ne tournons pas autour du pot : X-Men : Red #1 est la meilleure chose que j'ai lue cette semaine. C'était une série dont j'attendais le lancement avec impatience et je n'ai pas été déçu. Al Ewing donne rien moins qu'une leçon d'écriture, impressionnante, et Stefano Caselli nous en met plein la vue avec un dessin superbe. Sans doute la série X la plus prometteuse de l'ère Destiny of X.


Krakoa. Le Grand Cercle se réunit pour voter pour un retour des arakki dans le royaume d'Amenth afin de soutenir Genesis dans sa guerre contre les démons. Mais la paix l'emporte.


Le bar Red Lagoon. Sunspot, propriétaire de l'endroit, tente de calmer Vulcain qui s'en prend à un client Shi'ar et reçoit l'aide de Thunderbird avant que Abigail Brand et Cable n'interviennent.


Brand rejoint Tornade à la fin de la réunion du Grand Cercle. Elle lui suggère de trouver des ambassadeurs pour Arakko mais Ororo refuse que les X-Men s'en mêlent.


Le Château d'Automne. La nouvelle résidence de Magneto sur Arakko reçoit la visite de Sunspot puis de Tornade qui se préoccupent des plans de Brand et veulent les contrer.

Jonathan Hickman, dans une interview-bilan sur son travail sur la franchise X, avait expliqué avoir attiré Al Ewing en lui proposant d'écrire une série sur les vies de Moira MacTaggert. Ewing avait hésité à accepter mais, intrigué, avait participé à une conférence en ligne des différents scénaristes de la franchise. A l'issue de X of Swords, il avait collaboré au pitch de ce qui allait devenir la nouvelle formule de S.W.O.R.D. pour exploiter le coin cosmique des X-Men.

Finalement, l'aventure n'aura duré que onze épisodes et on peut deviner que la fin de la série a été prise d'un commun accord entre l'éditeur et Ewing car, tout au long de la publication, le scénariste a dû composé avec des éléments dont il n'était pas l'instigateur (à commencer par l'event King in Black). Mais, cependant, il a contribué à placer sur le devant de la scène Abigail Brand, l'espionne de l'espace créée par Joss Whedon, et à en faire une redoutable manipulatrice, en vérité alliée d'Orchis, cette organisation anti-mutante présentée dans House of X.

Co-auteur actuellement de Venom (avec Ram V, et Bryan Hitch au dessin) mais aussi de Defenders, et avant cela de la dernière mouture de Guardians of the Galaxy (le titre attend son relaunch, qui ne devrait pas tarder puisque les personnages sont présents dans le quatrième film consacré à Thor, Love and Thunder), Al Ewing reste donc dans le registre cosmique avec X-Men : Red.

Il convient, à présent, de préciser que X-Men : Red n'a rien à voir avec la série du même nom, écrite en 2018 par Tom Taylor. Ici, le Red du titre évoque bien entendu la planète rouge du système solaire, Mars, désormais rebaptisée Arakko depuis que les mutants l'ont terraformée et colonisée. Tornade en est la régente et doit veiller sur les arakki, déplacés pour préserver la Terre de leur caractère belliqueux.

Si SWORD a toujours pêché par un manque clair de direction, et une narration misant beaucoup (trop ?) sur ce qui se jouait hors-champ, X-Men : Red aborde son propos de manière beaucoup plus frontale, en profitant justement de la révélation concernant l'alliance de Brand avec Orchis, mais qui est ignorée des mutants de Krakoa et d'Arakko. Pourtant, si Brand reste bien présente, et au coeur de l'intrigue, Ewing embrasse ici un casting plus étoffé.

Sans parler de série chorale, X-Men : Red est pourtant bien un titre à plusieurs voix. Ewing nous les présente au fil de scènes apparemment éparses mais qui sont liés in fine par Brand justement, qui, sans être caractérisée comme une méchante, en devient le centre névralgique. Il y a donc Ororo Munroe/Tornade, dans son rôle de régente, mais qui s'interroge sur la bonne manière de gouverner Arakko et d'être acceptée par les arakki, titillée par Isca l'imbattable. Il y a Roberto da Costa/Sunspot qui tient sur Arakko un bar et veut faire prospérer son business, recevant l'aide ponctuelle de John Proudstar/Thunderbird, quand il doit calmer l'impétueux Gabriel Summer/Vulcain. Il y a Abigail Brand et Nathan Summers/Cable, qui arpentent Arakko en jouant aux shériffs. Et il y a Max Eisenhardt/Magneto, qui vient de se retirer du conseil de Krakoa et s'établit sur Arakko, à l'écart de tout et de tous, n'aspirant qu'à la tranquillité.

Lorsque Brand suggère à Tornade de nommer des ambassadeurs pour représenter Arakko en impliquant les X-Men, Ororo comprend que Abigail a une idée derrière la tête, tout comme Sunspot qui, l'ayant vu embarquer Vulcain sans l'arrêter, devine qu'elle pourrait bien s'en servir comme d'une arme redoutable. Magneto ne veut rien avoir à faire avec Brand mais se ravise quand on lui explique qu'elle ne lui fichera pas la paix.

Al Ewing, en un seul épisode, pose donc énormément d'éléments narratifs et dramaturgiques, avec une densité qui n'a d'égale que sa fluidité à les exposer. Chaque scène est parcourue par une espèce d'électricité tout à fait remarquable, on sent la tension dans les échanges, mais aussi dans les non-dits, les attitudes, les regards. Chaque protagoniste est face à un choix et ne peut pas se contenter de regarder, d'attendre, de ne rien faire. Lorsque Tornade est interrogée sur la réponse la plus adéquate à apporter aux problèmes qui se présentent, elle fait une réponse qui claque et renvoie le fan des X-Men à une nomination savoureuse. 

Le plaisir de lire ces dialogues, d'observer ces situations, d'analyser le comportement des héros est tout simplement fabuleux. Je ne mens pas ni n'exagère en disant que c'est une leçon d'écriture que donne Ewing, et il suffit de comparer la qualité de sa mise en scène avec celle de Kieron Gillen pour Immortal X-Men #1 (qui est le pendant de X-Men : Red) pour le constater. Ici, tout coule, tout est vibrant, intense, on est embarqué, emporté. Pas besoin de voix-off ironisante, ni même d'un narrateur à part. Ewing maîtrise Tornade comme peu d'auteurs avant lui, il anime Sunspot avec une intelligence rare, Brand est parfaitement dirigée, et Magneto en impose naturellement. C'est le top.

Et ça continue au dessin. Stefano Caselli n'avait fait que passer sur SWORD alors qu'il était annoncé comme le successeur de Valerio Schiti (qui en six épisodes avait grandement revampé les personnages et imprimé sa marque sur le titre). Cette fois, il a promis de s'imposer, s'investissant en amont depuis des mois sur ses épisodes (même si le talentueux Juann Cabal le suppléera sur le #4).

On veut bien le croire quand on voit l'allure de ce numéro 1 qui est d'un niveau très élevé. Caselli dispose d'un casting quatre étoiles, des personnages forts (et fort bien écrits), charismatiques, dans un décor où tout reste à inventer, et au coeur de situations dynamiques.

Il s'approprie tout ça avec un brio épatant et dès la première scène (épique, sauvage, troublante), on sent qu'on lit quelque chose de peu commun, de puissant. Qu'il s'agisse de représenter les jeux de pouvoir au sein du Grand Cercle, de découper une scène d'action tendue dans le Red Lagoon bar, une conversation pleine de sous-entendus, ou une réunion au sommet entre mutants krakoans, Caselli dessine ça avec une puissance descriptive, une expressivité tout à fait extraordinaire.

Il y a de la chair, de la matière dans ce dessin, avec un trait noueux, qui convient si bien au propos. Caselli est un grand artiste, qui commence à avoir pas de travaux au compteur (Secret Warriors, Marauders, du Spider-Man, Avengers World...), et fort de ces expériences, son art a pris du volume, il a de la personnalité, on ne le confond avec personne et sa justesse  repose sur une technique éprouvée. La colorisation de Federico Blee lui convient bien également, sobre et élégante.

Plus que Duggan, ou Gillen, et en attendant Knights of X de Tini Howard, Al Ewing a la carrure d'un nouveau patron pour la franchise X (quand bien même n'endossera-t-il pas le rôle de superviseur qu'avait Hickman). Avec Caselli à ses côtés, il peut voir loin. X-Men : Red est déjà un must-read de l'ère Destiny of X.

FIRE POWER #19, de Robert Kirkman et Chris Samnee


Après un break de quatre mois, Fire Power revient et reprend pile là où on avait laissé l'histoire. Robert Kirkman a renversé la table avec le cliffhanger spectaculaire de son dernier numéro et Chris Samnee continue de le suivre dans ce qui est maintenant bien plus qu'une histoire de kung-fu, de clans rivaux. Le résultat est grandiloquent et très inégal.


Terrés dans une crevasse, Owen, Kellie, Doug, Haley, Reggie et Wei Lun observent, sidérés, l'envol du dragon, chevauché par Maître Shaw, au-dessus de ce qui fut le Temple du Poing de Feu.


Dans la ville la plus proche, Maître Shun traverse un marché et neutralise prestement un voleur. Il est remercié par la victime. Un grondement retentit : le dragon fonce sur l'agglomérationet la dévaste.


Owen, sa famille, Reggie et Wei Lun sortent de leur cachette, résolus à tout faire pour arrêter, sans savoir comment Maître Shaw. Mais Chen Zul et les sujets du Serpent les attendent au tournant.


Un combat s'engage. Le serpent de Chen Zul mord Owen, qui perd le contrôle de lui-même. Doug et Haley réussissent à sauver leur père, qui a compris qu'il leur faut des renforts...

Disons-le d'emblée : il faut s'attendre à un nouvel arc à la narration décompressée, même si Robert Kirkman dispose déjà quelques pions pour le futur proche de la série. En effet, si on compte le nombre de scènes et qu'on le compare à la progression de l'histoire, cet épisode n'avance guère, comme si le scénariste voulait profiter du moment.

On ne peut guère lui reprocher : en effet, il y a quatre mois, lors de la parution de Fire Power #18, il nous laissait comme deux ronds de flan avec l'apparition du légendaire dragon endormi dans les fondations du Temple du Poing de Feu. Un événement considérable qui faisait basculer toute la série dans une nouvelle dimension, au-delà des rivalités entre clans et de bastons épiques à coups de kung-fu.

Ce monstre surgi des profondeurs inscrivait la série dans un registre beaucoup plus épique et il est logique que Kirkman veuille insister sur ce point en montrant bien l'état de sidération que peut provoquer une telle créature et ce qu'elle apporte au scénario. Vous allez me dire que ce n'est pas le premier dragon qu'on croise dans une fiction (en BD, en série télé, au ciné), mais par rapport aux boules de feu et des serpents vénéneux, c'est sans commune mesure avec ce que proposait jusqu'à présent Fire Power.

Donc, en un sens, il est justifié que l'auteur insiste sur la stupéfaction commune et simultanée des personnages et du lecteur. Le souci se situe davantage dans le temps qu'y consacre Kirkman car, passée l'entrée en scène du dragon, honnêtement, on n'a guère avancé dans cet épisode. Et il faut donc s'attendre à ce que ce se soit comme ça encore un petit peu car le scénariste veut souligner à quel point l'événement ne se cantonne pas au Temple, à la ville la plus proche, mais bien au monde entier, via une double page où on voit les médias mondiaux relayer ce fait extraordinaire.

Hormis cela, donc, rien de bouleversant. L'épisode semble se dérouler en temps réel, il se lit vite, san ennui, sans grande émotion non plus. On a droit à un dialogue touchant mais convenu entre Owen et sa fille Haley (qui espérait tant découvrir là où son père s'était formé et craque nerveusement devant l'accumulation de catastrophes), puis ensuite on a une baston avec les sujets du Serpent. Surtout, on fait connaissance, de manière encore superficielle, avec Maître Shun, dont on sait (parce qu'il a les honneurs de la couverture et d'une scène entière, très efficace) qu'il aura un rôle important pour la suite.

Mais Kirkman ne force pas son talent et sort même de son chapeau une petite surprise concernant Doug, le fils de Owen et Kellie, qui tombe à plat parce que trop prévisible et providentielle.

Chris Samnee n'a pas dû beaucoup profiter du hiatus de la série pour se reposer puisqu'il continue de dessiner Jonna and the Umpossible Monsters (co-écrit avec sa femme Laura) et que Kirkman se repose encore une énième fois beaucoup sur lui pour donner du relief à cet épisode du retour.

Samnee ne se ménage pas avec des doubles pages et des pleines pages, par ailleurs magnifiques, mais qui mettent en évidence un script plutôt maigre. Du coup, si doué soit-il, on le sent parfois livré à lui-même quand il doit composer une scène de baston entre Owen, Wei Lun et Shen Zul qui est franchement mal découpée. C'est si surprenant de la part de Samnee qu'on le remarque tout de suite, mais c'est comme si, soudain, il n'avait plus la solution pour rendre cette bagarre aussi énergique, aussi bien construite. Les angles de vue sont maladroits, les valeurs de plans idem : ça ne fonctionne pas car on ne sent pas l'impact des coups, la voltige acrobatique à laquelle il nous avait habitués quand il confrontait ces as du kung-fu - et alors que la scène avec Maître Shun dans le marché est au contraire un moment de pure virtuosité.

En outre, j'ai pu noter quelques cases mal encrées, ou encrées à la va-vite, avec des épaisseurs dans le trait inégales qu'on peut là encore mettre sur le compte d'un travail précipité. Une autre (mauvaise) surprise de la part de Samnee, qui est pourtant parfait d'habitude dans ce domaine.

Bref, c'est un come-back en demi-teinte. OK, il y a le dragon et Maître Shun. Mais le reste manque de piment. La série est à un vrai tournant car Kirkman l'engage dans une direction plus franchement et simplement spectaculaire. Sera-ce sa limite ? Ou un moyen de se transcender ? On devrait être fixé d'ici la fin de cet arc (donc vers le #22).

jeudi 7 avril 2022

DEVIL'S REIGN #6, de Chip Zdarsky et Marco Checchetto


Devil's Reign s'achève - presque - avec ce sixième épisode. Presque car il reste encore un numéro "Omega" pour conclure cet event et établir le nouveau statu quo de Daredevil et quelques autres personnages directement impactés par l'histoire de Chip Zdarsky. Marco Checchetto finit en beauté ce récit à ranger parmi les bonnes sagas de Marvel ces dernières années.


Les civils et les Thunderbolts sous l'emprise de l'Homme Pourpre affrontent les super-héros. Dans ce chaos, Daredevil reçoit un appel de Kristen McDuffie qui lui dit que Wilson Fisk a tué Matt Murdock.
 

Quittant le champ de bataille, Daredevil laisse ses amis se débrouiller. Mais Joseph, le dernier fils de Zebediah Kilgrave, arrive pour défier son père. Luke Cage lui prête main forte.


Elektra stoppe Fisk et Typhoid Mary sur le point de quitter New York. Daredevil surgit et s'en prend au Caïd pendant que Elektra s'occupe de Mary.


Prêt à tuer son adversaire, Daredevil ira-t-il jusqu'au point de non-retour ?

Tout n'a pas été parfait dans la manière dont Chip Zdarsky a racontée son histoire mais, au final, c'est quand même un sentiment positif qui l'accompagne. Parce qu'on a l'impression que le scénariste a pu écrire ce qu'il avait en tête et qu'il a mené Daredevil là où il le désirait, prêt à s'engager dans une nouvelle direction, plutôt radicale.

Cela méritait-il un event ? Ou plutôt : un event était-il le véhicule idéal pour cette histoire ? Disons que je suis partagé. Ces six épisodes ne manquent pas de souffle ni d'ambition et impliquer une palanquée de personnages n'est pas injustifié. Toutefois, je crois que tout cela aurait pu être contenu dans la série Daredevil sans perdre en efficacité ni en intensité.

Au rayon des échecs, je relèverai surtout la piste du candidat concurrent à Wilson Fisk pour la mairie. L'éviction de Tony Stark au profit de Luke Cage est intelligente, mais a été traitée par-dessus la jambe, car on devinait que Stark prenait mal le soutien de ses camarades envers Cage plutôt qu'envers lui. Néanmoins, cela a le mérite de replacer Luke Cage dans une position plus intéressante, alors que Stark n'a pas besoin de ça - ne serait-ce que parce qu'il existe une série régulière Iron Man et pas de série Luke Cage depuis belle lurette ? Maintenant, il faudra voir ce que Marvel a en rayon pour Cage car s'il s'agit juste de le traiter comme le futur maire de New York sans lui accorder plus de place que de la figuration dans plusieurs séries, ça sera décevant. Depuis Bendis, Cage est trop sous-exploité.

Sans aller jusqu'à parler d'échec, on ne peut qu'être frustré par la grande bataille finale, qui s'avère aussi brouillonne qu'expédiée. C'est une sorte d'étape obligée, et le surcroit de puissance accordé pour l'occasion à l'Homme Pourpre promettait quelque chose d'épique. Mais on sent bien que Zdarsky n'était guère inspiré par l'exercice et même avec le retour dans la mélée des 4 Fantastiques et de Moon Knight (dont la détention au Myrmidon a été aussi escamotée dans l'event pour produire des tie-in), on reste sur notre faim. C'est là la limite de l'event et c'est pour cela que je pense que cette histoire aurait aussi bien fonctionné comme un arc dans la série Daredevil parce qu'alors cette grande bataille n'aurait pas eu besoin d'être autant mise en avant.

Malgré ces réserves, comme je l'écrivais plus haut, on finit la lecture de Devil's Reign avec une impression positive parce que l'ensemble est bien mené, plaisant, et laisse les principaux protagonistes dans des situations prometteuses. Il est cependant difficile et délicat d'en dire vraiment plus sans trop déflorer l'issue de ce sixième et dernier épisode.

La confrontation entre Daredevil et le Caïd tient ses promesses : c'est une bagarre âpre, violente, brutale. La réaction de DD face à son ennemi juré montre bien tout le déchirement qui tiraille le justicier à l'heure d'en finir et Zdarsky s'en sort intelligemment. Surtout, il offre aux deux adversaires une porte de sortie originale. En particulier pour Daredevil que la mort de Mike Murdock permet de reconsidérer radicalement son parcours de héros. Le scénariste reprend une piste narrative qu'il avait semblé laisser en jachère dans la série Daredevil et qui, en fait, sera au coeur du prochain volume qui débutera en Juin prochain. Toutefois, je reste indécis sur le choix de m'engager dans ce nouveau run car Zdarsky m'a trop habitué à de bons débuts pour ensuite s'enliser.

D'un autre côté, avec les héros aux prises avec l'Homme Pourpre et ses "sujets", l'issue impacte donc surtout Luke Cage. Le voici désormais assuré d'être élu maire de New York (c'est le seul spoiler que je m'autorise, d'autant que le dessinateur Dan Panosian a sorti une variant cover pour Devil's Reign qui dévoile déjà cet élément). Pour le reste, c'est en somme la routine : ni les Avengers, ni les Fantastic Four, ni les Champions, ni Spider-Man (encore incarné par Ben Reilly dans cet event) ne connaissent de conséquences liés à cette histoire. Et Marvel a visiblement tenu à contenir ces répercussions puisque l'event lui-même n'aboutira qu'à la relance de Daredevil et au retour d'une série Thunderbolts (dont les membres seront chargés de nettoyer le bazar laissé par tout ce qui vient de se passer).

Le dernier point à observer concerne la partie graphique. J'avais quelque appréhension sur la capacité de Marco Checchetto à tenir ses délais et même à compléter cette saga tout seul, étant donné qu'il a été infichu de produire plus de cinq épisodes d'affilée sur Daredevil depuis le début du run de Zdarsky. C'est récurrent chez cet artiste par ailleurs excellent mais qui, comme beaucoup d'autres, peinent à ménager ses efforts pour enchaîner les chapitres.

Qu'on ne s'y trompe pas : je suis un fan de Checchetto. Mais c'est toujours frustrant de suivre un artiste qui n'arrive pas à être régulier. Checchetto s'en sortirait sans doute mieux avec le soutien d'un encreur, mais c'est délicat de priver un dessinateur du contrôle total de ses images, surtout à l'heure où la majorité travaille numériquement. C'est d'ailleurs tout le paradoxe de l'époque qui veut que chacun dispose désormais d'outils sophistiqués, censés faire gagner du temps par la richesse de leurs applications, mais qui souligne surtout les retards pris par ceux qui les utilisent. A contrario, certains dessinateurs qui sont restés fidèles au crayon, à l'encre/au feutre et au papier sont souvent plus performants...

En tout cas, Checchetto n'aura pas flanché et il rend même une copie plus que satisfaisante au terme de ce projet. Il a livré un effort généreux et efficace, animant des personnages avec caractère, et produisant son comptant de scènes épiques. Le morceau de bravoure de cet épisode, la bagarre entre Fisk et DD, est vraiment impeccable, et permet de mesurer le talent narratif de Checchetto dans ce genre d'exercice. En outre, il faut noter, chose non négligeable, que ce dernier chapitre avoisine les 40 pages, et ne souffre d'aucun temps mort, d'aucune baisse de régime : jusqu'au bout, vraiment, Checchetto aura régalé les fans et sa prestation figure parmi les meilleures qu'on ait lue sur un event ces dernières années. Sans oublier les couleurs, superbes, de Marco Meniz (qui a su mettre en valeur le trait de Checchetto).

Même si, en soi, cet ultime numéro de Devil's Reign en dit déjà beaucoup sur ce que va devenir Daredevil (ou du moins sur le chemin qu'il va emprunter dans ses prochaines aventures), je reste cureieux de ce que racontera Devil's Reign Omega. Et, qui sait, peut-être lme laisserai-je tenter en Juin par la relance du titre du Diable Rouge...