dimanche 5 août 2018

MISTER MIRACLE #10, de Tom King et Mitch Gerads


Plus la fin de la série Mister Miracle approche, plus son scénariste, Tom King, semble prendre un malin plaisir à renvoyer son héros dans les cordes, à le pousser au bord de l'abîme, à le re-plonger dans le désespoir où il était au tout début de l'histoire. Avec Mitch Gerads, le récit interroge chacun de nous sur un choix impossible : pour sauver des millions de vies, faut-il en sacrifier une ?


Mister Miracle et Big Barda rentrent à leur appartement sur Terre après avoir pris connaissance des conditions posées par Darkseid pour que cesse la guerre entre Apokolips et New Genesis : ils doivent lui céder la garde de leur fils, Jacob. Scott Free, acccablé, va se soûler en compagnie de Ted Kord/Blue Beetle et Michael Carter/Booster Gold - à qui il demande s'il pourrait lui faire remonter le temps pour éviter tout cela.


Barda, elle, refuse d'envisager l'issue offerte par Darkseid et fuit toute discussion avec Scott au sujet de la guerre. Il leur faut préparer le premier anniversaire de Jacob et elle envoie Scott commander un gâteau avec l'effigie de Batman, le héros préféré de l'enfant (mais pas de son père).


Scott profite de toutes les occasions qui se présentent pour l'aider à se décider : il questionne le pâtissier puis le vendeur du cadeau pour Jacob sur son dilemme. Les oracles de New Genesis prédisent, compte tenu des forces en présence, que si Darkseid n'obtient pas satisfaction, tout le monde mourra dans d'atroces souffrances.
  

Scott et Barda sortent Jacob au parc et, lorsqu'il lui fait part de ses tourments, elle s'emporte, lui reprochant de la laisser toujours seule assumer ses difficultés et la charge de leur famille. Elle ne peut jamais, comme lui, s'échapper. Funky Flashman lui raconte une histoire imaginée pour Jacob qui lui donne une nouvelle perspective sur ce qui l'attend.


C'est ainsi qu'il fait part de sa stratégie à Barda : Scott va remettre Jacob à Darkseid pour mieux l'approcher et tenter de le tuer. Elle croit à ce plan et l'accompagnera.


Chaque épisode offre aux fans de la série deux superbes couvertures, l'une dessinée par Nick Derington, l'autre par Mitch Gerads. L'exercice est intéressant puisqu'il implique un artiste n'intervenant que pour une image tandis que l'autre illustre également les pages intérieures. Il faut aussi veiller à ce que les deux hommes ne produisent pas des couvertures trop semblables.

Le style de Derington et celui de Gerads n'ont rien de commun : le premier est un classique, qui dessine encore au crayon, l'autre utilise la tablette graphique. Derington a un trait simple, sobre, presque naïf. Gerads est résolument plus moderne, adepte d'un réalisme dont les couleurs vives restent tout de même austères.

J'ignore s'ils se concertent avant de rendre leur copie mais c'est comme si leurs couvertures se répondaient, offraient les deux faces d'une même pièce. Ce mois-ci, pour le dixième épisode de Mister Miracle, Derington a choisi un portrait en négatif de Darkseid, le tyran d'Apokalips qu'on n'a encore pas vu dans la série mais dont la présence hante tout le récit, et cette représentation est saisissante, exprimant la force tranquille et menaçante de ce chef de guerre surpuissant, dont les yeux rougeoient du rayon qu'ils peuvent projeter à la manière d'une tête chercheuse, avec son épiderme rocailleux et son casque. Il nous regarde et nous impressionne autant que les personnages de la série. "Darkseid is."

Gerads, lui, a préféré montrer Mister Miracle lui-même dans une situation a priori incongrue ; dans le cadre d'une fête d'anniversaire, celle de son fils Jacob, devant un gâteau, il tient un ballon de baudruche. Mais la joie qui émane des couleurs bariolées est contredite par l'attitude du personnage qui cache son visage, pourtant déjà masqué, dans ses mains, en train de pleurer. Quelle est la cause de ce chagrin poignant ? La réponse est donnée par la couverture de Derington : Darkseid.

Darkseid a posé une condition pour cesser la guerre qui oppose son monde, Apokolips, à celui de Mister Miracle, New Genesis : il veut avoir la garde du fils de ce dernier, Jacob, et l'élever selon ses principes, comme Mister Miracle a grandi sur sa planète. Un prix exorbitant et cruel : sacrifier son fils pour stopper un conflit. (Dans la saison 3 de The Leftovers, les Dr Bekker et Eden demandaient à Nora Durst si elle serait prête à condamner à mort un bébé si cela garantissait un remède contre le cancer. Elle répondait que, tout bien pesé, des enfants naissaient chaque jour, alors un de moins ne lui paraissait pas trop cher payé si cela sauvait des millions de malades. Mais les docteurs rejetaient cette réponse et refusaient d'intégrer Nora à leur programme qui lui aurait permis de retrouver ses enfants disparus.)

Tom King confronte les lecteurs, parents ou pas, à cette décision. Si ce problème nous dérange, c'est parce que nul ne peut y répondre spontanément. Encore moins quand on sait que l'enfant sera livré à un monstre, le mal absolu incarné.

L'épisode explore les réactions successives de Scott Free et Barda. Lui se soûle d'abord avec deux amis - Blue Beetle et Booster Gold. C'est la première fois que d'autres super-héros apparaissent dans la série et ils ne sont pas n'importe qui puisque ce sont, comme Mister Miracle, d'anciens membre de la Justice League International, mais aussi parce que Ted Kord est un simple humain sans pouvoirs alors que Booster Gold vient du futur et peut se déplacer dans le temps - ainsi Scott lui demande s'il serait possible qu'il remonte le temps pour empêcher la situation dans laquelle il se trouve de se produire.

Ensuite, Scott tente de réfléchir avec Barda mais elle refuse de parler de la guerre et de cette possibilité de l'arrêter. Elle se réfugie dans la préparation de la fête d'anniversaire de leur fils. Scott accomplit quelques services dans ce but - acheter un gâteau, un cadeau - et interroge les vendeurs comme les oracles de New Genesis pour trouver une solution. A chaque fois, c'est une impasse : ici on lui assure que c'est un moindre mal que de perdre son fils si cela sauve des millions d'innocents, là on lui prédit que Darkseid détruira tout s'il n'obtient pas satisfaction.

Quand, enfin, il obtient de Barda un échange à ce propos, elle pointe avec emportement (alors qu'elle est d'habitude plus mesurée) le fait qu'elle doit assumer toutes les difficultés existentielles de son compagnon et les tâches quotidiennes de leur famille. Contrairement à Scott qui est littéralement le "roi de l'évasion" lorsqu'il se donne en spectacle, elle, ne peut jamais s'enfuir, se défiler.

King opère alors avec Gerads une sorte d'épisode dans l'épisode, complètement fou sur le plan formel et narratif. Via le personnage de "Funky" Flashman (parodie de Stan Lee, le partenaire de Jack Kirby chez Marvel avec qui il se brouilla, ce qui entraîna son départ chez DC et la création - entre autres - de Mister Miracle), on apprend avec Scott une fable imaginé pour (et avec Jacob) qui s'inspire ouvertement de Galactus et le Surfeur d'Argent (des créations de Kirby chez Marvel pour la série Fantastic Four) où la Terre est menacée par un dévoreur de mondes mais dont le héraut est un chien qui se lie d'amitié avec un garçon. Le garçon prévient Batman du danger et résout le problème.

Cette scène est dessinée comme si un enfant l'avait illustrée et Gerads accomplit un travail de stylisation confondant, parvenant à rendre son trait aussi naïf que celui d'un gosse sans aucune ironie. Et cela, en continuant de découper la scène avec ce "gaufrier" de neuf cases immuable dans la série !

Cet aparté improbable fonctionne merveilleusement en cela qu'on est surpris et éclairé sur la solution que trouve enfin Scott et dont il fait part à Barda. Son plan est aussi simple et incertain que celui dispensé dans le conte pour enfants de "Funky" Flashman mais aussi direct et efficace s'il réussit. Surtout il apparaît comme le seul acceptable : feindre de donner à Darkseid ce qu'il exige tout en permettant aux héros un acte héroïque et désespéré qui prouvera qu'ils ont tout fait pour gagner.

Ayant épuisé tous les possibles, c'est en s'évadant une fois encore dans la fiction la plus fantaisiste que la série oriente le lecteur et ses protagonistes. Avec deux épisodes à suivre avant son terme, il se peut bien effectivement, comme le promet la dernière page, alors que Barda et Scott font l'amour, réconciliés, exaltés par leur stratégie insensée, que ce qui nous (et les) attend soit "le plus grand show jamais donné".  

samedi 4 août 2018

THE LEFTOVERS (Saison 3) (HBO) (FINALE)


Arrachée à HBO, cette ultime saison de The Leftovers ne compte que huit épisodes mais Damon Lindelof les a conçus à la fois comme une conclusion digne des deux précédentes et sans doute comme une revanche sur la fin de Lost qui avait tant divisé les fans. Avec Tom Perrotta (et, en majorité, la réalisatrice Mimi Leder), le show a droit à un terme effectivement magnifique qui risque bien de vous tirer des larmes.

 Kevin Garvey, John Murphy, Matt Jamison, Michael Murphy
(Justin Theroux, Kevin Carroll, Christopher Eccleston, Jovan Adepo)

1844. Un pasteur décourage les rituels de trois femmes de sa congrégation pour prévenir un événement céleste qui ne se produira pas.
Aujourd'hui. Un drone de l'armée américaine bombarde le centre d'accueil de Jarden où se sont retranchés les Gulty Remnant (GR) après avoir forcé l'entrée de la ville, désormais en proie au chaos des visiteurs. 
Trois ans plus tard. Kevin Garvey est devenu le chef de la police de Jarden et canalise l'entrée de nouveaux pèlerins dans le parc national de Miracle. Son fils Tommy est son adjoint. Nora Durst a repris son travail au Département des Personnes Disparus. Dean, le chasseur de chiens sauvages de Mapleton, vient prévenir Kevin d'une menace invraisemblable puis cherche à l'abattre, vexé, avant d'être tué par Tommy. Entretemps, Kevin rassure les ouailles de Matt Jamison que l'eau du lac n'a pas été empoisonnée par des manifestants et que les baptêmes peuvent y avoir lieu. Kevin apprend ensuite par Mary Jamison que Matt écrit un Evangile en son nom et lui réclame l'ouvrage.
Vingt ans après. En Australie, une femme élève des colombes qu'elle livre à une nonne. Celle-ci a eu la visite d'un certain Kevin qui cherche après l'éleveuse. Mais elle jure ne connaître personne portant ce prénom. Pourtant il s'agit de Nora.

Nora Durst et Erika Murphy (Carrie Coon et Regina King)

Nora reçoit un appel téléphonique de l'acteur télé Mark Linn-Baker qui lui parle d'une possibilité pour elle de rejoindre ses enfants grâce à une machine conçue par un inventeur et désormais aux mains de ses deux assistantes. Elle refuse d'abord de donner suite à ce qu'elle considère comme une mauvaise farce. Le lendemain, elle roule jusqu'au Kentucky pour voir Lily qu'elle a rendue à sa mère biologique, Christine. A son retour à Jarden dans la soirée, elle a une discussion avec Tommy : elle lui reproche de lui avoir confiée l'enfant pour devoir le restituer ensuite, il lui répond qu'il voulait la donner à son père. Rappelée par Linn-Baker, Nora a rendez-vous à Melbourne pour tenter l'expérience qui lui coûtera 20 000$. Kevin tient à l'accompagner. 

Kevin Garvey Sr. (Scott Glenn)

En Australie, Kevin Garvey Sr. enregistre des chants aborigènes à l'insu des tribus et se fait arrêter puis confisquer son matériel. Il aborde ensuite, par la ruse, un chef tribal, Christopher Sunday, pour qu'il lui apprenne une chanson censée repousser le prochain déluge. La police intervient à nouveau. Kevin Sr. erre dans le bush où un serpent le mord. Il est sauvé par Grace qui lui raconte qu'elle a perdu son mari et ses quatre enfants le "Jour du Grand Départ" il y a sept ans. Elle a noyé le shérif local prénommé Kevin en croyant qu'il s'agissait du Sauveur mentionné sur une page du manuscrit de Matt Jamison en possession de Kevin Sr. Ce dernier lui répond qu'elle s'est trompé d'homme mais qu'il sait comment l'aider.

Nora et Kevin (Carrie Coon et Justin Theroux)

Nora et Kevin arrivent en Australie et s'installent dans un bel hôtel de Melbourne. Nora reçoit un nouvel appel qui lui fixe un rendez-vous immédiat. Kevin, après son départ, croit voir Evie Murphy dans le public d'une émission télé en direct. Il se rend sur les lieux et la suit dans une bibliothèque pour la confronter. Cependant, Nora rencontre les docteurs Bekker et Eden qui lui font passer une batterie d'examens médicaux, lui parlent de leur machine et l'interroge sur ses motivations. Kevin appelle Laurie pour l'avertir qu'il est avec Evie mais en lui envoyant sa photo par téléphone, il comprend qu'il hallucine et rentre à l'hôtel. Nora ne donne pas les réponses attendues par les docteurs qui refusent de l'intégrer à leur programme. Elle rentre à l'hôtel, frustrée, et a une dispute avec Kevin qui lui reproche ne pas faire le deuil de ses enfants. Il s'en va et son père l'attend dehors.

Matt Jamison, Laurie Garvey, John et Michael Murphy
(Chris Eccleston, Amy Brenneman, Kevin Carroll et Javen Adepo)

Convaincu que Kevin doit être présent à Miracle pour le septième anniversaire du "Grand Départ" afin que d'éviter la fin du monde, Matt Jamison veut aller le chercher à Melbourne. Mais les vols pour l'Australie sont suspendus depuis qu'un sous-marin français a largué une bombe nucléaire dans l'océan Pacifique. Grâce à un avion humanitaire, Matt réussit à partir, accompagné par John Murphy, son fils Michael, et sa nouvelle compagne, Laurie. Après avoir atterri en Tasmanie, ils embarquent sur un ferry pour gagner Melbourne. Le voyage est ahurissant : les passagers se livrent à une orgie, l'un d'eux en tue un autre sous les yeux de Matt qui le dénonce au capitaine et cherche à lui tirer des aveux. Au port de Melbourne, le tueur est attendu par la police et Matt avoue à ses amis qu'il est mourant, rattrapé par le cancer qu'il avait eu enfant.  

John et Laurie (Kevin Carroll et Amy Brenneman)

Un an après "le Grand Départ", Laurie tente de se suicider à son cabinet après avoir entendu le témoignage bouleversant d'une femme qui a perdu son bébé ce jour-là. Elle s'en tire mais intègre les GR. 
Aujourd'hui. Laurie est aux côtés de Nora et Matt qu'elle a aidés à retrouver les docteurs Bekker et Eden pour les confondre pour fraude. Lorsqu'ils les suivent jusqu'à des camions contenant leurs équipements, elle les laisse car, appelée par Michael, elle apprend que Kevin est avec son père et John, chez Grace. Dans le ranch de cette dernière, alors que Kevin s'est absenté pour réfléchir, Laurie promet de ne pas les empêcher de convaincre son ex-mari de se noyer pour accéder à l'au-delà et entrer en contact avec Evie, les enfants de Grace, et Christopher Sunday. Une fois Kevin de retour dans la soirée, Laurie, qui a drogué ses hôtes pour pouvoir discuter avec lui une dernière fois, lui fait ses adieux en lui souhaitant bon courage. Enfin, suivant une idée de Nora comme quoi un accident de plongée constitue le plus sûr moyen de se tuer, Laurie tente l'expérience au large de Melbourne après avoir reçu un dernier appel de Jill et Tommy.

L'homme le plus puissant du monde...

Kevin est de retour dans l'au-delà où il tient deux rôles simultanés et opposés : il est à la fois le président des Etats-Unis, issu des GR, et un assassin professionnel chargé de tuer le premier. Patti est la secrétaire à la défense qui veut provoquer une apocalypse nucléaire. Le président ne peut déclencher les tirs de missiles contre la Russie qu'avec une clé implantée dans la poitrine de son jumeau et celui-ci finit par l'autoriser à la prendre pour que, enfin, tous deux n'aient plus à revenir dans cette réalité parallèle. Patti et Kevin président assistent à la fin du monde.
  
"Je suis là maintenant. Je suis là."

Après avoir dit adieu à Matt, Nora entre dans la machine de Bekker et Eden.
Vingt ans plus tard, elle élève donc des colombes dans un coin retiré de l'Australie et les livre à une nonne en vue d'un mariage célébré le soir même. Kevin se présente chez elle mais semble avoir tout oublié de leur vie commune autrefois. Il l'invite au bal donné par les futurs époux. Elle s'y rend à contrecoeur mais avec la volonté de démasquer Kevin. Ils dansent ensemble mais, excédée par la version des faits qu'il lui répète, elle retourne chez elle. Le lendemain matin, Kevin lui avoue se rappeler de tout et l'avoir cherche partout dans le pays depuis ces vingt dernières années. Elle lui explique, devant un thé, ce qu'a été son existence : la machine de Bekker et Eden l'a vraiment transportée dans le monde où se trouvent les 2% de l'humanité disparus vingt-sept ans plus tôt. Mais en apercevant ses enfants et son mari en compagnie d'une autre femme, elle a compris que sa place n'était plus auprès d'eux. Elle a alors cherché l'inventeur de la machine pour qu'il reconstruise son dispositif et la fasse rentrer. Après tout ce temps, elle croyait que Kevin l'aurait oublié et avait renoncé à le rappeler. Il croit à son histoire car elle est là à présent, disposée à revivre avec lui, apaisés.

Jean Cocteau disait du cinéma, que c'était "la mort au travail", et cette sentence a diversement interprétée, pour n'en retenir le plus souvent que l'affirmation la plus funeste, à savoir qu'il s'agissait d'un enregistrement de la mort à l'oeuvre, de l'impression sur la pellicule du temps passé par les acteurs à vivre la vie de personnages fictifs au lieu de la leur.

Pourtant, cette "mort au travail" garantit à ceux qui s'y abandonnaient une vie éternelle car la pellicule immortalisait les acteurs. Grâce aux histoires captées par la caméra et les personnages qu'ils ont incarnés, les acteurs survivent après leur décès. On garde leur image en mouvement comme s'ils étaient encore de ce monde.

Avec la production des séries télé, cela amplifie ce statut car les acteurs filmés non seulement sont immortalisés sur la pellicule mais on peut les voir littéralement vieillir avec leurs rôles au fil des saisons durant lesquelles ils interprètent leurs personnages. Certains jouent même dans des feuilletons sur plusieurs décennies, et leur jeunesse, leur maturité et leur vieillesse sont enregistrées par la caméra. Parfois même certains meurent carrément avant le terme de la série dans laquelle ils jouent - et le show continue sans eux, tel "un train filant dans la nuit" pour citer François Truffaut cette fois.

Si j'ouvre cette critique par ce crochet, c'est parce que c'est précisément ce que donne à voir, à ressentir, cette troisième et dernière saison de The Leftovers : ce passage enregistré du temps, sa réflexion narrative, son esthétique cruelle et poignante.

Trois saisons, vingt-huit épisodes, on a vu plus long en termes d'investissement, d'engagement pour des acteurs, des showrunners, et l'aventure d'une poignée de personnages. Mais la densité du récit, soulignée par la compression de cette ultime année de production, renforce le sentiment de voir "la mort au travail" ou, plus positivement, la vie imprimée.

Damon Lindelof et Tom Perrotta savaient en rédigeant ces chapitres qu'ils seraient les derniers et qu'ils devraient aboutir à une conclusion digne. Lindelof supportait qui plus est la pression de ne pas répéter ce qu'il avait osé avec Lost, dont le terme avait divisé le public (et continue d'alimenter les débats de fans). On assistera donc à une sorte de tournée d'adieux en bonne et due forme, mais pas forcément à une collection de réponses définitives aux énigmes du show. Il y a des explications, nettes, formulées, exprimées, mais comme The Leftovers est une série bâtie sur la croyance, la foi (ou non) en ce qui est prononcé, le téléspectateur garde la liberté d'adhérer ou non aux explications fournies. Et les auteurs s'amusent jusqu'au bout à brouiller les pistes pour laisser toutes les interprétations possibles.

Le cas le plus frappant concerne le personnage de Laurie (à qui Amy Brenneman donne une sorte de fatalisme tranquille sidérant) : le sixième épisode lui est consacrée, elle en est la vedette. On apprend enfin dans quelles circonstances elle intégra les Guilty Remnant, puis comment elle permet à Nora de pister des scientifiques prétendant qu'ils peuvent réunir les survivants et les disparus du "Grand Départ", et enfin elle fait ses adieux à Kevin sur le point d'exaucer un souhait dangereux émis par des proches. L'épisode se conclut par ce qui ressemble à un suicide (inspirée par une idée de Nora d'ailleurs).

C'est bien entendu saisissant et triste. Jusqu'à ce qu'on découvre dans le huitième épisode, dont l'action se situe vingt ans plus tard, que Nora est restée en contact avec Laurie depuis tout ce temps, poursuivant une longue et étonnante psychothérapie par téléphone entre les Etats-Unis et l'Australie... Laurie n'a donc pas mis fin à ses jours, elle s'occupe désormais de l'enfant de sa fille Jill.

Toute la saison joue ainsi avec ce que le téléspectateur considère comme acquis... Et que Lindelof et Perrotta démentent rarement - la seule exception est la mort de Matt Jamison qui n'a donc pas réussi à vaincre la récidive tardive de son cancer et a eu droit à des funérailles impressionnantes à Jarden, comme le racontera Kevin à Nora bien des années après.

Mais sinon, tout est faux-semblants, illusions, sujets au doute. La chanson censée empêcher le déluge ? Elle n'existe pas. Evie survivante et cachée à Melbourne ? Une hallucination. L'Homme le plus puissant du monde (et son jumeau identique), selon le titre du septième épisode ? Une dernière visite dans un au-delà délirant et absurde, le purgatoire de Kevin.

A l'image du prologue du premier épisode de cette saison (au moins aussi improbable et pourtant synthétique que celui dans la Préhistoire au début de la saison 2), c'est comme si la série déjouait les fins du monde qu'elle annonce ensuite au même titre qu'en 1844 cette femme dévote, croyant à un événement céleste, renonce à l'attendre, lâchée par ses amies, son mari, moquée par les autres habitants, découragée par un pasteur pugnace.

Avant d'en venir à la fin proprement dite, il faut que je répare un oubli des précédentes critiques consacrées à la série en évoquant la musique de The Leftovers. Max Richter a composé un splendide thème au piano qui traverse les trois saisons (accompagnant même, dans une version orchestrée, le générique de la première année). Puis il y a eu la rengaine country à la fois entraînante et mélancolique de la saison 2, mais la bande-son faisait déjà la part belle à des chansons en relation directe avec l'histoire (le Where is my mind ? des Pixies devenant la traduction littérale des tourments de Kevin, et une reprise karaoké de Homeward bound de Simon & Garfunkel résumant son lien avec Nora). La saison 3, où l'équipe créative s'est complètement lâchée puisque de toute façon il n'y avait plus rien à perdre (les gens devant leur poste avaient zappé depuis longtemps, HBO avait annoncé l'annulation du show), attribue une chanson différente au générique de chaque épisode et multiplie les titres musicaux dans chaque chapitre (du rap en passant par du lounge et même Charles Aznavour à deux reprises dans l'épisode 5 !). Cette série ne fait rien comme les autres, mais elle ne le fait jamais gratuitement.

Et nous voilà arrivés au Livre de Nora, titre du dernier épisode de la saison 3. Bien finir donc, voilà le grand challenge imposé à Damon Lindelof. Et quel superbe dénouement. Le monologue, long et renversant, de Carrie Coon/Nora est un morceau de bravoure et un geste de mise en scène insensé : au lieu de nous montrer la terre parallèle où les 2% de la population mondiale ont disparu vingt-sept ans auparavant, tout passe par les mots de l'héroïne. Son récit est fabuleux et improbable, mais, même vieillie par un maquillage à la fois marqué et épatant, l'actrice nous saisit pendant de longues minutes, la caméra ne quittant pas son visage, enregistrant les intonations subtiles de sa voix, ses expressions les plus délicates. Rien que pour ce moment-là, fou, intense, beau, lumineux, poignant, fantastique, Carrie Coon aurait mérité un Emmy.

Face à elle, Justin Theroux traverse la saison de manière tout aussi incroyable, désemparé, implacable, dévasté, amoureux fou, bouleversé. Quel couple il aura formé avec sa partenaire (au moins aussi mémorable - et tout aussi injustement boudé par les récompenses - que le duo Keri Russell-Mathew Rhys dans The Americans).

Il faudrait aussi saluer les prestations extraordinaires de Scott Glenn et Christopher Eccleston. The Leftovers aura réuni une troupe de comédiens de premier ordre, totalement investis.

On mesure aussi la qualité d'une série au fait que ses héros vont nous manquer. En vérité, on peut même affirmer que c'est ce qui compte le plus, s'être attachés comme à de "vrais gens" à des créatures imaginaires dans ses histoires farfelues. C'est dire si cette série est spéciale et qu'elle ne sera pas remplacée.   

vendredi 3 août 2018

SKYWARD #4, de Joe Henderson et Lee Garbett


Sorti depuis le 18 Juillet dernier, j'avais totalement oublié de vous parler du quatrième épisode de Skyward, cette série que j'aime pourtant beaucoup, avec son concept génial. On avait laissé Willa Fowler, son héroïne, inquiète, pensant que son père avait été enlevé par son rival. Joe Henderson et Lee Garbett n'ont pas fini de nous surprendre...



En rentrant chez son père, Willa découvre son appartement sans dessus-dessous et pense que son ancien associé, Roger Barrow, avec qui elle s'est battue, l'ait enlevé. Heureusement, Nathan va bien : agressé par des cambrioleurs, il les a maîtrisés.


Lorsqu'il apprend que sa fille a rencontré Barrow et que ce dernier cherche à l'éliminer (car Nathan aurait trouvé un moyen de rétablir la gravité sur Terre, ruinant le business de Barrow), Nathan explique à Willa qu'il leur faut gagner un endroit sûr. Un périple qu'il a en vérité préparé depuis vingt ans et pour lequel il a dessiné une carte.


Mais sa hantise de sortir de chez lui depuis le "G-Day" (le jour où la gravité terrestre a subitement disparu) et la culpabilité qu'il continue de ressentir pour avoir échoué à sauver sa femme prennent le dessus. Il préfère attendre Barrow pour l'affronter. Willa n'a plus le choix : elle assomme son père et le transporte dans un grand sac jusqu'à l'entrepôt où elle travaille avec son amie Shirley.


Une mauvaise nouvelle l'attend là-bas car Shirley lui révèle qu'Edison, leur patron et ami, a été enlevé et ses ravisseurs réclament le père de Willa en échange. Nathan se réveille, affolé, et ne risque pas de se calmer quand sa fille lui explique qu'elle a l'intention de sauver, seule, Edison.


Son plan est risqué car elle va devoir sortir alors qu'un orage s'approche de la ville. Son père la devance sans mesurer le danger : en effet, il n'a pas connu pareille condition climatique en vingt ans de réclusion chez lui et il en fait vite les frais...

Une série s'arrête à bout de souffle (Shade the Changing Woman) tandis qu'une autre continue, insolemment, de s'élever, porté par un concept brillant, superbement développé. Skyward reste l'un des mes coups de coeur chez Image, se distinguant par son intrigue qui s'affranchit de la violence souvent courante chez cet éditeur.

Joe Henderson a une manière de raconter son histoire très plaisante, littéralement aérienne : au premier regard, son projet ne paie pas de mine et semble se contenter de broder sur son idée initiale (une Terre privée de gravité, générant mille problèmes quotidiens), puis, au fur et à mesure, on découvre une série ingénieuse, qui exploite d'autres situations, soigne sa caractérisation, dévoile ses secrets.

Dans ce quatrième numéro, la culpabilité de Nathan Fowler occupe une large place : l'espace d'un bref flash-back sur le "G-Day", on découvre le traumatisme d'un homme qui a dû faire un choix terrible entre tenter de sauver sa femme et répondre aux pleurs de son enfant. Un dilemme insoluble qui l'a conduit à devenir un père possessif mais aussi un reclus, ne pouvant plus quitter son appartement depuis vingt ans, moins parce qu'il est agoraphobe que parce que l'extérieur le renvoie à cette scène cruelle où sa femme s'est littéralement envolée.

Héroïne grisée par la liberté du monde dans lequel elle a grandie, où on se déplace avec prudence mais légèreté, Willa s'adapte à cette crise existentielle consécutive à sa rencontre périlleuse avec Roger Barrow, l'ancien partenaire de son père, qui a prospéré en affaires en fournissant des équipements pour vivre dans un monde privé de gravité, et qui voit son commerce menacé par l'éventualité d'une réparation fournie par Nathan.

Désormais, donc, elle se doit d'avoir les pieds sur terre et d'agir en conséquence. Un nouveau péril survient (son patron a été enlevé), un autre arrive (son père la devance dans l'action)... La chute (si je puis dire) de l'épisode est fantastique.

Lee Garbett est un dessinateur qui a trouvé dans cette intrigue de quoi s'épanouir car son style spontané, au réalisme subtilement exagéré (les proportions, les expressions, sont un peu plus poussées), colle parfaitement au propos.

La preuve aussi que le projet est bien casté, c'est qu'il commence à trouver de l'écho parmi des auteurs reconnus du milieu. En couverture, Jock, dont l'univers est pourtant très éloigné, salue l'exécution du concept, notamment sur le plan graphique. Garbett revient pourtant de loin, lui qui, quand il travaillait pour Marvel, peinait à s'affranchir de l'influence de Coipel, et qui, chez DC, jusqu'à son run sur Lucifer (titre qui va revenir en Octobre, avec de nouveaux auteurs), ne s'imposait nulle part. Avec Skyward, on dirait bien qu'il s'est trouvé au bon endroit au bon moment - si bien qu'on n'imagine pas la série sans lui.

Voilà, simplement, comment on fait une série addictive pour ceux qui la soutiennent. Rejoignez le mouvement ! 

SHADE THE CHANGING WOMAN #6, de Cecil Castellucci et Marley Zarcone (FINALE)


Réussir sa sortie : c'est le défi qui se posent à Cecil Castellucci et Marley Zarcone pour ce sixième et dernier numéro de Shade the Changing Woman, série qui s'est sérieusement enlisée, comme assommée par son annulation en plein vol. Avec ce titre et son arrêt, c'est aussi l'aventure éditoriale "Young Animals" qui s'achève (même si Gerald Way, son initiateur, a réussi à sauver "sa" Doom Patrol, pourtant la plus en retard de toutes les productions de la collection...). Du coup, le thème du sacrifice au centre de cet épisode prend un relief tout particulier...


Loma a découvert les corps de ceux que Rac a précédemment envoûtés avec sa poésie et sa folie pour ne pas rester seul et en manque d'inspiration. Désormais, il veut récupérer son manteau magique pour retourner vivre parmi les humains. Et, pour cela, il est prêt à éliminer Loma.


Celle-ci lutte pour repousser son ancienne idole mais elle sait qu'elle ne pourra le vaincre - car elle n'a pas récupéré son coeur et sans l'amour qu'il donne et reçoit, elle est impuissante. Aussi décide-t-elle de se servir comme substituts du coeur des victimes de Rac.


Sur Terre, pendant ce temps, Mrs Deeps demande son exfiltration car l'invasion de la planète par The Cray a débuté, mais on lui répond de s'échapper par ses propres moyens. Surprise par Kelvin, elle tente de l'écarter mais il s'accroche à elle jusque dans la dimension de Rac.
  

De son côté, Wes, l'ex-fiancé de Megan (dont Loma a investie le corps), apprend par Teacup la vérité sur Loma. D'autre part, River fait équipe avec Lepuck et gagne lui aussi la dimension de Rac afin d'y trouver et d'aider Loma. Tous à présent convergent dans la même direction - Mrs Deeps et Kelvin, Wes et Teacup, River et Lepuck, et même le tueur en série venu de Meta.


Ce dernier sera la clé du combat qui se joue entre Loma et Rac : elle le convainc de fusionner avec elle pour tuer son adversaire et stopper l'invasion de la Terre tandis que Lepuck arrête Mrs Deeps. Blessé dans l'affrontement par Mrs Deeps, River sera sauvé par Loma grâce à un échantillon de la folie de Rac, faisant de lui le nouveau Shade.

C'est ce qui s'appelle limiter la casse : en effet, depuis deux-trois épisodes, le scénario de Cecil Castellucci avait pris une direction bien complexe que l'annulation programmée de la série n'arrangeait pas pour une conclusion satisfaisante. En multipliant les pistes narratives, le récit m'avait perdu, le rythme flottait, l'ensemble dérivait, semble-t-il, inexorablement.

Qui trop embrasse mal étreint : avec un serial killer (dont je n'ai jamais retenu le nom, si tant est qu'il en ait eu un...) extraterrestre et une invasion alien sur les bras, plus la relation dégradée entre Loma et Rac, sans oublier les seconds rôles brouillés entre eux (River, Teacup), Castellucci n'avait à l'évidence pas conçu son histoire pour la boucler en seulement six épisodes. Mais il fallait bien terminer, si possible sans expédier trop facilement ce qu'elle avait mis en place.

Pour son dernier chapitre donc, Shade the Changing Woman devait composer avec de nombreux handicaps et on louera les efforts de la scénariste pour les surmonter avec panache. Il s'agit donc d'associer des éléments épars pour les résoudre en paquet : l'astuce n'est pas très subtile mais elle fonctionne pas trop mal. Le sort de Rac, le poète premier porteur du manteau de folie, devient lié à l'invasion de The Cray, donc à l'évasion de Mrs Deeps. Pour empêcher la victoire de ces crapules, Loma devra lutter avec ses dernières ressources, donc en s'appuyant sur le renfort des amis qu'elle a si longtemps négligés.

L'alliance se scelle en même temps que s'opèrent les retrouvailles avec River, Teacup, Lepuck dans la dimension parallèle de Rac. On sent nettement la compression à laquelle a été obligé Cecil Castellucci, et la résolution finale devient pathétique par son manque d'ampleur, tout comme le sauvetage providentielle de River (peu probable que DC utilise cette version de The Shade the Changing Man - Boy ? - dans le futur).

Marley Zarcone aura fait preuve d'une remarquable constance tout au long des deux volumes de la série, produisant dix-sept épisodes sur dix-huit, avec une aide mineure d'Ande Parks à l'encrage, et surtout la colorisation de Kelly Fitzpatrick, essentielle dans la charte graphique du titre.

Si on constate un net essoufflement dans ces ultimes pages, avec des compositions moins inventives qu'auparavant et un abandon total de souligner les volumes et textures (laissés aux bons soins de Fitzpatrick, dont les teintes acidulées ne sont pas d'un grand secours), la régularité de l'artiste et sa marge de progression devraient lui permettre de rebondir vite, même si son avenir est, à mon avis, davantage dans la production indé que dans le mainstream.

Je ne peux cacher le soulagement avec lequel je quitte cette lecture, tant le plaisir n'était plus au rendez-vous. Contentez-vous de Shade the Changing Girl si vous êtes curieux. Pour le reste, l'expérience "Young Animals" ne me paraît pas prête à rebondir (malgré les promesses de Way). 

mercredi 1 août 2018

STARMAN, VOLUME 10 : SONS OF THE FATHER, de James Robinson et Peter Snejbjerg (FINALE)


Avec ce dixième tome, recueillant les épisodes 75 à 80, James Robinson conclut sa série Starman (même s'il y aura un épisode 81, tie-in superflu lors de la saga Blackest Night en 2009). L'aventure se termine, toujours dessinée par Peter Snejbjerg, en interrogeant la retraite volontaire d'un super-héros - un thème peu abordé dans les comics - mais aussi en jouant sur le titre du premier TPB (Sins of the Father). Un épilogue aussi périlleux que magistral, qui vaut au titre son statut de classique.


Le calme est revenu à Opal City. Mason O'Dare en profite pour demander Charity, la diseuse de bonne aventure, en mariage (ce qu'elle accepte). Jack Knight, qui vient de perdre son père et dont la fiancée, Sadie, a quitté la ville, s'occupe du fils que lui a laissé la fille de The Mist et songe à se retirer. Mais, entre deux missions avec la JSA, il reçoit la visite de Superman à qui Jay Garrick/Flash a raconté que Starman avait rencontré lors de son périple spatio-temporel son propre père, Jor-El. Les deux hommes discutent de leur carrière avant de se séparer. Alors qu'il se recueille devant la statue de Ted, Jack voit son frère David lui apparaître à nouveau...
  

... Et in n'est pas venu seul cette fois puisque leur père, Ted, est là aussi ! Cette dernière réunion de famille a été rendue possible grâce à la magie de Kent Nelson/Dr. Fate. Les trois Knight passent en revue leurs faits d'armes, glorieux ou tragiques avant de se faire leurs adieux définitifs. Mais Ted et David ont réservé un dernier tour à Jack en le laissant à Opal City... En 1951 pour y rencontrer l'éphémère Starman de cette époque !


Après une rapide altercation contre The Mist et sa bande, Jack découvre que le Starman de 1951 n'est autre que David, déplacé à cette époque par Dr. Fate. Il remplace Charles McNider alias Dr. Mid-Nite qui avait tenté de reproduire la technologie de Ted avec l'aide de Robotman et Red Tornado. Ted, lui, s'était provisoirement retiré, traumatisé par la mort de sa fiancée et sa participation à l'élaboration de la bombe atomique durant la seconde guerre mondiale. Mais The Mist piège Jack en lui injectant une drogue alors que David était sur le point de l'appréhender...


Une fois rétabli, Jack fait la connaissance du Hourman de cette époque, enquêtant à Opal City pour le compte de Rex Tyler (son alias) sur un vol commis par The Mist dans une de ses succursales. La police a coincé un des hommes de main du vilain qui évoque une opération impliquant l'emploi d'un gaz hallucinogène à grande échelle. Jack en déduit que le coup aura lieu dans un lieu public fréquenté et mise sur un cinéma. Mais le temps d'y arriver, les spectateurs sont déjà possédés !


Avec le concours de Hourman qui dispose du gaz soporifique de Sandman, la foule déchaînée est tranquillisée. Cependant, Ted rend visite au père de Doris Lee, sa défunte fiancée, et lui fait avouer sa complicité avec The Mist, qui compte vendre aux russes son gaz hallucinogène. Le vilain est arrêté avant la transaction. Ragaillardi, Ted accepte, encouragé par Jack, à se rendre à un réception : bien lui en a pris car, comme le rappelle ensuite David à son frère, c'est à cette occasion que leur père a rencontré leur mère. Il est minuit, ce 31 Décembre 1951 et David se volatilise définitivement. Jack se demande ensuite comment il va rentrer chez lui et c'est alors que Thom Kallor, le Starman du XXXIème siècle, arrive pour le ramener...
  

De retour à son époque, Jack trouve dans son courrier une lettre envoyée de San Francisco par Sadie où elle lui annonce avoir accouché d'une fille de lui puis lui demande de la rejoindre s'il est prêt à renoncer à sa tâche de Starman. Jack entame sa tournée des adieux : les Dibny, Black Condor, "Bobo" Bennetti, Charity et les O'Dare, Mikaal Tomas, et enfin The Shade. Il transmet sa lance cosmique à sa jeune cousine, membre de la JSa, Courtney Whitmore/Stargirl. Puis Jack prend la route, son fils sous le bras, et quitte Opal City.

Les héros naissent souvent suite à un accident ou une tragédie personnelle, parfois les deux à la fois, et leur carrière est engagée sans terme fixé. Quelquefois, il meurt, ressuscite ou sinon un autre reprend son rôle et son pseudonyme. Mais, comme partout, la nature a horreur du vide et le super-héroïsme apparaît comme un mode de vie rarement ou même jamais questionnée par l'intéressé qui part au combat comme pour assouvir une addiction incurable.

J'ignore si, en démarrant Starman avec Tony Harris, six ans auparavant, James Robinson imaginait qu'il écrirait quatre-vingts épisodes en six ans et demi et qu'il rendrait Jack Knight à la vie civile, normale, comme celle qu'il menait avant la mort prématurée de son frère David, l'héritier naturel de son père Ted, le Starman originel. Mais l'auteur a accompli une sorte de révolution au sens strict du terme en racontant une longue histoire qui commençait avec un type ne voulant rien avoir à faire avec le super-héroïsme et qui décide de mettre fin à son job (non sans avoir désigné sa remplaçante). La boucle était bouclée.

Et, aujourd'hui encore, alors que DC continue d'exploiter Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons en dépit de toute logique (car méprisant sa forme parfaitement auto-contenue), le Starman de Robinson n'a pas repris du service, Jack Knight coule toujours des jours heureux avec Sadie Falk et ses deux enfants à San Francisco. L'éditeur a admis le choix du scénariste et l'a compris, intégrant le fait que les fans de la série ne réclamaient pas davantage.

Pour achever cette oeuvre, Robinson réserve encore quelques tours aux lecteurs : Jack a une discussion avec Superman et par ce biais on assiste au dialogue entre un héros malgré lui, sur le départ, et le héros par excellence, le surhomme, le protecteur de la Terre, pour qui cette question de la retraite ne se pose même pas (même si, dans des circonstances tragiques, Mark Waid et Alex Ross imagineront cela dans Kingdom Come). 

Ensuite, les deux frères Knight et leur père ont l'occasion d'une dernière réunion, prologue à un retour en 1951 où est résolu l'énigme du Starman de cette époque. Ce tour de passe-passe narratif est tardif et, à vrai dire, dispensable, d'autant que l'explication sert surtout in fine à permettre à Ted de rencontrer la mère de ses enfants, mais l'ensemble s'inscrit logiquement dans la thématique de ces derniers épisodes, à savoir le départ, les adieux. La présence de Hourman est comme un clin d'oeil supplémentaire, quand on sait que ce justicier dispose pendant une heure, grâce à une drogue, de super-pouvoirs - une échéance dans une histoire qui en est truffée.

Thom Kallor renvoie Jack de nos jours et Robinson le montre donc comme la version ultime des Starmen, après qu'on l'ait vu en tant que Star-Boy lors du voyage dans l'espace-temps du tome 7. Geoff Johns utilisera le Starman du XXXième siècle, séparé de la Légion des Super-Héros, dans son fameux et excellent run de Justice Society of America (2007... Onze ans déjà, ça passe vite ! Mais DC a promis qu'on reverrait bientôt cette équipe...), tout en le rendant très perturbé par son retour de nos jours.

L'album se referme avec un épisode double où Jack salue ses amis et proches à Opal City après avoir décidé de raccrocher définitivement pour rejoindre Sadie à San Francisco... Et de passer le flambeau à Stargirl (également reprise par Johns ensuite). Ne craignez pas de scènes tire-larmes complaisantes et racoleuses : tout cela est fait avec ce qu'il faut d'émotion mais surtout de bonne humeur. Il flotte un sentiment d'apaisement général, comme si c'était naturel, évident pour tout le monde.

Peter Snejbjerg l'a d'ailleurs très bien assimilé et le met en images très sobrement. L'élégance lumineuse de son trait accompagne ces moments avec sérénité, le dessin est toujours aussi beau et soigné, il faut peu de choses à l'artiste pour rendre ces instants touchants, drôles même : il était dit que tout cela devait être mis en scène simplement, sans effets inutiles.

Au moment où Jack quitte son chez-lui, Snejbjerg se paie même le luxe, malicieux, de ne plus montrer Jack, ou seulement des parties de lui, mais plus son visage. Il disparaît de l'image comme il quitte la scène en nous montrant ce que lui voit, touche, pour la dernière fois, à Opal City. Le voilà ainsi prenant son fils jouant sur le trottoir à côté de sa voiture, puis la voiture s'éloignant de la ville.

Et c'est fini.