lundi 16 novembre 2015

Critique 752 : GREEN MANOR, TOME 3 - FANTAISIES MEURTRIERES, de Fabien Vehlmann et Denis Bodart


GREEN MANOR : FANTAISIES MEURTRIERES est le troisième tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Denis Bodart, publié en 2005 par Dupuis.
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(Extrait de La Petite Musique du Crime.
Textes de Fabien Vehlmann, dessins de Denis Bodart.)

Cet album compte cinq histoires de sept pages chacune :

- 1/ Fin de Partie. Juin 1871. Le notaire de Lord Wyatt, traumatisé depuis une mystérieuse chute lors d'une promenade en solitaire, soumet aux membres du club une énigme sans réponse. Celui qui réussira néanmoins à la résoudre héritera de toute la fortune du lord.

- 2/ La Petite Musique du Crime. 1867. Un gnome a priori inoffensif prétend être l'ange de la mort comme il le confie à un serviteur du club, en tuant au hasard et pour le plaisir en n'ayant jamais été pris. A moins qu'il n'élimine que ceux qui n'ont pas de chance pour opérer une sélection naturelle inspiré des théories de Darwyn.

- 3/ Dans la Tête de William Blake. Août 1827. Ayant appris le décès du poète William Blake, qu'il admirait, Lord Daniel Ballantyne aimerait pouvoir disséquer son cerveau en espérant y découvrir la source de son génie. Cette lubie agace Lord Buckner qui, pour donner une leçon au jeune médecin, concocte un canular qui va se retourner contre lui.

- 4/ Duel au Sommet. Mai 1859. Lord Bennett et Lord Turner sont deux chasseurs blasés, convaincus qu'aucun prédateur ne surpasse l'homme. Cette certitude leur inspire l'idée de se chasser l'un l'autre dans Londres pour savoir lequel est le meilleur.

- 5/ Le Testament. 1872. Le dernier membre de la famille Sanders raconte à des membres du club comment le testament de son grand-père a rendu fou et détruit toute sa famille.

Pour ce dernier tome (en date), Fabien Vehlmann fait rendre l'âme à Thomas Bellow, l'ancien serviteur du Green Manor's Club, qui prétendait en être l'âme incarnée, puis avait interné à l'asile de Bethlehem après une crise de démence. Il laisse derrière lui un cahier gribouillé d'écritures que le docteur Thorne s'emploie à déchiffrer, y découvrant de nouveaux récits.

Le procédé est malin parce qu'il donne une dimension littéralement légendaire au club et aux turpitudes de ses membres. Pour le scénariste, c'est aussi l'occasion d'effectuer une synthèse entre des histoires criminelles classiques avec des éléments empruntés au registre fantastique - en premier lieu parce que le lecteur se demande toujours si les "Mémoires" de Thomas Bellow sont véridiques ou pure invention.

L'imagination de Vehlmann pour bâtir des intrigues miniatures, aussi denses que drôles et énigmatiques, est fascinante et son aisance pour les écrire bluffante : il maîtrise si bien le format qu'on lit ses "historiettes criminelles" de manière quasi-hypnotique. Il y a là une forme d'énergie qui doit évidemment beaucoup à la concision de l'exercice mais aussi à la capacité de l'auteur à accrocher l'attention, à tenir en haleine et à boucler chaque chapitre avec un art consommé de la chute.

La caractérisation est soignée, les ambiances intenses, et, heureusement, subsiste un zeste d'humour bienvenu, quand bien même s'agit-il d'un humour noir. Mais quel plaisir ! La compagnie de ces monstres est un tel régal qu'on ne peut que déplorer en lire depuis si rarement : en effet, depuis 2005, date de parution de cet album, seuls deux nouveaux chapitres ont été produits. Vehlmann est certes bien occupé par ailleurs, entre l'écriture de la série Spirou et Fantasio (dessinée par Yoann) et de sa création Seuls (dessinée par Bruno Gazzotti), mais il ne semble pas responsable du quasi-abandon de Green Manor.

En effet, Denis Bodart, selon l'accord qui le lie à son partenaire depuis le lancement du titre, a le dernier mot sur les histoires qu'il mène à leur terme. Artiste prodigieux, encore une fois fournisseur de planches magistrales, il est à la fois exigeant et, apparemment, sujet à des doutes récurrents sur son talent.

Son perfectionnisme est évident à nouveau dans ces cinq nouvelles : on ne peut que répéter les qualités qu'il ajoute aux scripts de Vehlmann - représentations parfaites des protagonistes aux physionomies variées et irremplaçables, minutie des décors, découpage admirablement dosé (le sommet étant peut-être atteint dans Duel au sommet, avec la cascade de pièges que se tendent Turner et Bennett).

La colorisation est désormais partagée entre la fidèle Scarlett, Etienne Simon et Bodart lui-même, avec une fortune égale. 

Dans l'Intégrale, le cahier graphique disponible en supplément permet de découvrir l'épisode La Petite musique du crime (une des perles de ce troisième tome) intégralement crayonné, ce qui permet de constater à quel point l'encrage est fidèle. Mais, juste avant ces pages, on peut aussi voir le dessin de "l'ange de la mort" conversant avec le serviteur du club et s'apercevoir qu'ils ne ressemblaient pas du tout à ce qu'on trouve dans le chapitre finalisé. Tout Bodart est résumé dans ces différences de versions graphiques, qui expliquent aussi pourquoi il ne dessine pratiquement plus d'art séquentiel, obsédé par une exactitude absolue avec ce qu'il estime être la représentation des images que lui inspire le script. (Ainsi, sur le blog tenu par Tony Larrivière, on peut trouver une image d'une short-story intitulée Meteor Man, écrite par Vehlmann, ou une page inachevée d'un projet rédigé par Kid Toussaint, qui n'ont toujours pas été terminées et publiées...)

La perspective d'un quatrième tome de Green Manor semble donc au mieux lointaine, plus vraisemblablement compromise et même guère crédible. Les fans de cette série fabuleuse, et de son dessinateur en particulier, guetteront leur retour dans les pages de "Spirou"...

dimanche 15 novembre 2015

Critique 751 : SPIROU N° 4048 (11 Novembre 2015)


Ne jugez surtout pas la nouvelle série Harmony de Matthieu Reynès à la couverture (trop flashy) de nouveau numéro : elle vaut vraiment le coup d'oeil ! 

J'ai aimé :

- Harmony : Memento (1/6). Qu'est-ce qui relie à 4 000 ans d'intervalles la rivalité entre deux héritiers au trône d'un royaume de surhommes à une jeune fille amnésique veillée par un énigmatique ermite ?
Matthieu Reynés produit donc une nouvelle oeuvre originale et ambitieuse, dont il signe scénario et dessins : dans l'interview qui ouvre cette preview d'une quinzaine de pages (!), il explique la longue préparation de ce projet (depuis 2006), qui comptera (au moins) deux tomes.
Le début de cette histoire est en tout cas intriguant et captivant, et les références graphiques sont bien gérées (comme son héroïne inspiré physiquement par l'actrice-chanteuse Taylor Momsen).

- Le Club des Huns. Attila essaie de convaincre sa bande d'être plus soigneux en utilisant un balai : comme d'hab', c'est pas gagné, et comme d'hab', Dab's livre un gag en une page réjouissant - avant de revenir la semaine prochaine pour un récit complet de cinq pages.

- La Forêt de Noirecombe. Un père raconte une histoire à son fils pour mieux le convaincre de faire la vaisselle à sa place... 
David de Thuin m'avait fait forte impression il y a deux deux semaines avec un poignant récit complet sur le deuil : il reprend ses deux personnages pour une histoire moins dramatique mais aussi bien conduite, à la chute savoureuse. Un auteur à suivre de très près décidément.

- Antarctique Nord. Olivier Goka propose quatre strips plein d'esprit, dans un cadre évoquant les Givrés ! De Madaule et Amalric, mais avec un humour beaucoup plus absurde et fin. Espérons que cette première apparition soit suivi de beaucoup d'autres.

- Rob. James et Boris Mirroir marquent un peu le pas après plusieurs semaines de haut niveau, mais en continuant à creuser le fossé qui se creuse entre Clunch et ses proches depuis qu'il a trouvé une copine, la série reste très amusante.

- Cartes Blanches : L'ascension du Mont Papa & Le goût des livres. Terreur graphique signe deux gags bien sentis sur la paternité : tout en plans fixes, on aimerait bien revoir là encore cet auteur dans les pages de la revue.

- L'Atelier Mastodonte. Obion découvre qu'il a des fans, Jérôme Jouvray fait un cauchemar : dans les deux cas, on rigole bien, en appréciant ce zeste d'acidité derrière ces strips.

- Tash & Trash. Dino est comme toujours imparable : toujours aussi loufoque et indispensable.

- Dad. La cohabitation avec Rose, la mère de Ondine, se révèle déjà délicate : pas simple, le yoga avec Bébérinice... Nob est sur son nuage : jamais décevant, il a trouvé avec ce nouveau personnage le ressort de futurs gags prometteurs. (Voir ci-dessous - Dad retrouve la dernière page de la revue :)    


En direct de la rédak donne la parole à David de Thuin, qui révèle ses secrets de création pour La forêt de Noirecombe. On apprend aussi que la prépublication du prochain tome de Spirou et Fantasio par Vehlmann et Yoann débutera dans trois semaines (lors du numéro double spécial Noël). La semaine prochaine, Pierre Tombal aura droit à la "une".
Les aventures d'un journal revient, via la série Pierre Cardan, écrite par Jean-Michel Charlier, sur la prolifique carrière de son dessinateur, Gérald Forton.

Les abonnés continuent de compléter le poster du Petit Spirou (en attendant des bonus plus enthousiasmants...).

Critique 750 : BLUEBERRY, CYCLE 9 : A LA CONQUÊTE DE PEARL - TOMES 23 : ARIZONA LOVE, de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud


BLUEBERRY : ARIZONA LOVE est le vingt-troisième tome de la série et le seul volet du Cycle d'A la conquête de Pearl, co-écrit par Jean-Michel Charlier et Jean Giraud et dessiné par Jean Giraud, publié en 1990 par Dargaud.

Alors que Chihuahua Pearl s'apprête à épouser Duke Stanton, Blueberry fait irruption dans l'église de Tacoma et enlève la jeune femme. Aussitôt l'ex-futur mari se lance à leur poursuite en compagnie de mercenaires menés par son homme de main, Traber. Tout ce bon monde est lui-même suivi par le shérif Cochran et son adjoint Tex Donahue.
Blueberry se cache dans une caverne où il révèle à Pearl qu'il a été gracié par le président Grant et riche grâce au magot que lui a laissé Vigo. La belle accepte alors sa demande en mariage, même si elle exprime vite sa préférence pour mener une vie bourgeoise dans une grande ville plutôt que dans un ranch comme le projette l'ancien lieutenant.
Pearl finit par abandonner Blueberry en lui fauchant son argent. Peu après, les sbires de Stanton mettent la main sur le fugitif qui réussit à semer la discorde dans leurs rangs et convainc les mercenaires de partager l'argent volé par la jeune femme s'il l'accompagne à Yuma.
Pearl attire vite l'attention en ville et bientôt, Stanton, Traber, le shérif Cochran, son adjoint et Blueberry, qui s'est débarrassé des gredins, vont régler leurs comptes. Avec qui partira la belle Lili Calloway ?

Alors qu'il a rédigé le script des 22 premières pages de ce tome 23, Jean-Michel Charlier succombe à une infection rénale dans la nuit du dimanche 9 au lundi 10 Juillet 1988. Après deux ans à hésiter, remanier et découper graphiquement cette histoire, Jean Giraud termine donc seul Arizona Love, où, après que Blueberry ait retrouvé l'honneur et la fortune, il entreprend d'épouser son grand amour, Chihuahua Pearl - sauf que celle-ci est déjà l'église sur le point de s'engager et ignore tout du projet du yankee !
(Ci-dessus : Jean Giraud dévoile la première image
de l'album dans "Télé 7 Jours" en Juillet 1989.)

Comme Gir l'a expliqué, alors qu'il travaillait sur l'album, dans un article de "Télé 7 Jours" (que j'ai conservé comme un fétiche depuis plus de 25 ans), le dessinateur et son scénariste avaient "parlé de l'idée générale. Les bases étaient jetées.". Mais l'artiste continue à collaborer avec un fantôme : "quand je dessine, je lui parle en silence. Je lui dit : "oui, ce n'est peut-être pas ce que tu aurais voulu, mais c'est ce que je suis, moi". Et il poursuit en avouant ne pas toujours gagner dans cet échange : "il m'arrive de lui dire : "tu as raison. Il vaut mieux rester dans le style.".

Loin d'être une aventure conclue tristement (et définitivement, puisque, cinq ans après, Giraud ajoutera un dixième Cycle à la série, Tombstone, en cinq tomes, puis un hors-série, Apaches), Arizona Love est un récit léger, souvent drôle, très agréable à lire : le meilleur des hommages, la transition entre la dernière scène écrite par Charlier et la première reprise par Giraud est quasi-imperceptible (tout juste peut-on deviner que la scène onirique, et burlesque, à partir de la bande 3 de la page 31 est certainement une addition de l'artiste). C'est une oeuvre très aboutie, qui est une de mes préférées dans toute la série.

Comme souvent, c'est une longue (64 pages !) poursuite, mais moins intense et dramatique que les classiques du genre de Blueberry : tout procède ici par sauts successifs, depuis l'enlèvement de Pearl, jusqu'à la fuite de celle-ci, la capture de Mike par les hommes de Stanton, et les chassés-croisés dans la nuit de Yuma. Giraud exploite à merveille cette construction, sans s'égarer, en campant chaque personnage avec soin, sur un rythme enlevé, et un esprit très malicieux.

Tout est là pour ravir le fan : l'éternelle déveine de Blueberry, la duplicité de Pearl, la jalousie de Stanton, la nervosité inquiétante de Traber, la bonhomie du shérif Cochran, la candeur de son adjoint, la bêtise des mercenaires. Et Giraud a réussi à injecter un zeste d'érotisme sans sombrer dans la vulgarité puisque, pour la première fois, rien ne nous est caché des charmes de Pearl - sans nul doute, la plus belle femme de toute la BD franco-belge, pin-up blonde qui tourne la tête de tous les mâles du far-west avec son visage angélique, ses longs cheveux blonds, ses formes parfaites... Malgré son effroyable cupidité !

Bien qu'ayant toujours plusieurs plats sur le feu, Giraud ne bâcle absolument pas ses pages, qui figurent aisément parmi les plus belles qu'il ait produites. Il est au sommet de son art à 52 ans alors.

Alors qu'il emploie les ressources des ordinateurs dans ses travaux parallèles signés Moebius, il reprend le crayon, la gomme, le pinceau et réalise des doubles strips pour les remonter ensuite en planches à quatre bandes. Signe de son investissement, il refait carrément des demi-pages quand il n'en est pas satisfait - même quand la première version est déjà superbe, comme en témoigne l'exemple ci-dessous :
(Ci-dessus : les deux dernières bandes de la planche 16,
telles que publiées dans l'album.)
 (Ci-dessus : les deux dernières bandes de la planche 16,
telles qu'initialement dessinées par Gir. 
Quelle version préférez-vous ?)

Florence Breton met l'album en couleurs et le résultat magnifie les séquences de Gir (même si certaines teintes ont été mal traitées visiblement à l'imprimerie).

J'ai une grande tendresse pour cet album qui marque vraiment la fin d'une époque pour la série : je l'ai lu et relu de nombreuses fois, toujours avec un égal plaisir. Il a un charme irrésistible, une sorte de mélancolie joyeuse communicative. Aujourd'hui que Giraud a rejoint Charlier dans d'autres grands espaces, Arizona Love est devenu un document précieux : la dernière carte d'un des meilleurs tandems de la bande dessinée franco-belge, qui a donné au western son chef d'oeuvre.
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Pour la bonne bouche, quelque bonus :
(Ci-dessus : Jean-Paul Belmondo était le modèle de 
Gir pour dessiner Blueberry, même s'il s'inspira aussi
de Charles Bronson, Arnold Schwarzegger ou Vincent Cassel
- "avec les cheveux de Mike Brant" !)
(Ci-dessus : Chihuahua Pearl au sujet de laquelle
Gir aurait d'abord pris pour modèle Angie Dickinson,
avant certainement de s'inspirer de Jane Fonda.)

vendredi 13 novembre 2015

Critique 749 : GREEN MANOR, TOME 2 - DE L'INCONVENIENT D'ÊTRE MORT, de Fabien Vehlmann et Denis Bodart


GREEN MANOR : DE L'INCONVENIENT D'ÊTRE MORT est le deuxième tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Denis Bodart, publié en 2002 par Dupuis.
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(Extrait de Jeux d'enfants.
Textes de Fabien Vehlmann, dessins de Denis Bodart.)

Cet album comporte cinq histoires de sept pages chacune :

- 1/ Jeux d'Enfants. Mars 1871. Le si gentil George, serviteur au Green Manor's Club, acceptera-t-il la proposition du machiavélique Lord Virgile de tuer sans risque un individu odieux qui lui gâche la vie ?

- 2/ La Marque de la Bête. 1885. Mark Abbott porte-t-il comme il le raconte à son ami Joseph Sharp, suite à une série de situations inquiétantes, la marque de la Bête le condamnant à devenir un monstre ?  

- 3/ Dernières Volontés. Eté 1875. L'intègre juge Sherman réussira-t-il à sauver de la potence à laquelle il l'a condamné un homme dont il a la révélation de l'innocence quand il est frappé par un infarctus ?

- 4/ L'Ombre du Centurion. Septembre 1897. Le spectre du Centurion qui tua le Christ va-t-il encore sévir à Londres après que le général Miller ait fait l'acquisition de son arme, la lance de Longinus ?

- 5/ Nuit Vaudou. Les lords du club, parmi lesquels Fulham, Milton et le docteur Straford, réussiront-ils à innocenter l'amie de leurs épouses, la femme de lord William, accusée de l'avoir tué alors qu'il était enfermé dans sa chambre fermée de l'intérieur ?

Comme pour le tome 1, la première édition dans la collection "Humour Libre" présentait un visuel de couverture différent - et moins réussi que celui de la collection "Expresso" plus tard : 

Fabien Vehlmann a avoué, non sans humour, sa fierté d'avoir ainsi intitulé ce deuxième tome, qui détourne le titre d'un ouvrage d'Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, paru en 1973. Pour ceux qui ne l'ont pas lu, il s'agit d'un opus collectant des aphorismes sur les effroyables vérités de l'absurdité de la condition humaine. Ainsi résumé, ça n'a pas l'air très drôle, et c'est vrai que Cioran se montre très désabusé, mais il manie savoureusement le paradoxe et l'autodérision, en ironisant sur toute idée de progrés et de bonheur : pour ce penseur sinistrement comique, nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance.

On comprend bien ce qui relie Cioran aux récits assassins de Vehlmann où on s'amuse de choses terribles en compagnie de lords apparemment distingués et fréquentables mais coupables d'atrocités quand ils ne sont pas occupés à dénouer des intrigues diaboliques.

Ce qui distingue ces cinq nouvelles histoires, c'est une influence légèrement plus fantastique, quoiqu'il s'agit plus de suggérer le paranormal que de l'utiliser vraiment, et jamais pour débrouiller les mystères posés à la fois aux lords du Green Manor's Club et au lecteur.

Ainsi, la malédiction dont se croit affligé Mark Abbott (dans La marque de la Bête) ou le pouvoir maléfique prêté à la lance de Longinus (dans L'ombre du Centurion) ne sont pas si avérés. La force de Vehlmann est de résoudre ses "historiettes criminelles" par la logique, de ramener à la rationalité ce qui semble lui échapper.

Le scénariste n'a rien perdu de cet humour malicieux qui faisait le régal du premier tome (et qui se glisse dans ses oeuvres les plus réussies). Pourtant, il évite les bons mots, préférant miser sur les situations, les ambiances et la caractérisation des personnages : la densité de ses short-stories est admirable et témoigne de références souvent pointues (y sont cités Platon, les légendes arthuriennes, la culture vaudou, et même Gaston Leroux - dans le dernier épisode, évoquant Le Mystère de la chambre jaune, mais avec une chute désopilante de cynisme).

Ces miniatures jubilatoires sont mises en images avec la virtuosité habituelle de Denis Bodart. Il faut bien examiner chacun de ses plans pour en apprécier les détails qui ajoute à l'humour de l'ensemble, car l'artiste ajoute de discrets effets aux scripts (les onomatopées des lords fumant la pipe - "Mp, mp" - ou la visualisation d'un son - quand lady Lisbeth William se mouche, un phylactère montre une trompette à soufflet).

Je suis toujours admiratif de la manière dont Bodart croque ses gentlemen à qui il donne des trognes extraordinairement expressives et raccords avec leur personnalité : il est sensible que si le dessinateur prend tant de temps pour produire chaque épisode, c'est parce qu'il "caste" soigneusement chaque rôle, en accumulant les versions jusqu'à trouver la physionomie parfaite. 

Regardez aussi avec quelle prodigieuse habileté il campe un de ces notables : leur allure est instantanément identifiable, tout à tour vaniteux ou accablé, malfaisant ou trop gentil. Le soin avec lequel il habille chaque protagoniste est au diapason : Bodart ne cherche pas le photo-réalisme mais la qualité de la reconstitution, en veillant à ce que tout vive. Le même traitement vaut encore pour les décors, dont chaque élément, vu sous tous les angles, est d'une justesse sans pareil.

Les couleurs de Scarlett complètent magnifiquement ces louanges graphiques, avec une palette nuancée qui valorise le dessin et le sujet. La complémentarité entre tous les auteurs de cette bande dessinée font sa réussite.

Si "c'est le savoir-vivre qui distingue l'assassin de la victime", comme Vehlmann l'affirme en exergue de ce tome 2, c'est la constance dans le brio qui fait de Green Manor un titre si goûteux. 

jeudi 12 novembre 2015

Critique 748 : BLUEBERRY, CYCLE 8 : LA REHABILITATION DE BLUEBERRY - TOMES 21 & 22 : LA DERNIERE CARTE & LE BOUT DE LA PISTE, de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud


BLUEBERRY : LA DERNIERE CARTE est le vingt-et-unième tome de la série et le premier volet du Cycle de La Réhabilitation de Blueberry, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1983 par Dargaud.
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Blueberry, Jimmy McClure et Red Neck sont de retour à Chihuahua dans l'espoir d'y retrouver Vigo. Mais ils ignorent que celui-ci est devenu le gouverneur de l'Etat et que, grâce à ses espions, il est averti aussitôt de l'arrivée des trois américains. Il les fait arrêter, jeter en prison et condamner à mort.
Mais, quelques secondes avant d'être fusillés, Blueberry et ses amis sont sauvés grâce à l'intervention du général Portillo, lui-même sous les ordres du général Porfirio Diaz qui vient de succéder à Benito Juarez à la tête du Mexique.
Vigo est jeté dans la cellule où croupissaient ses ennemis et condamné à mort, mais il obtient de parler une dernière fois en privé avec Blueberry. A ce dernier, il offre de l'aider à le faire innocenter en Amérique au sujet du vol du trésor des confédérés si le yankee le fait évader.
Blueberry s'allie au marquis Albert de Listrac alias "El Tigre", un ancien allié de Vigo, qui convoîte son magot, pour monter cette opération. L'évasion réussit mais les américains et Vigo, blessé par un jeune mexicain qui voulait se venger, faussent compagnie au français et son gang.
L'ex-commandante succombe à une fièvre maligne après avoir livré la cachette de son pécule et les documents innocentant Blueberry qui tuera "El Tigre". Les trois fugitifs n'ont plus qu'à retraverser la frontière. 
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BLUEBERRY : LE BOUT DE LA PISTE est le vingt-deuxième tome de la série et le second du Cycle de La Réhabilitation de Blueberry, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1986 par Dargaud.
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Blueberry contacte le général Dodge, qu'il sauva durant la guerre de sécession, et lui présente les preuves de son innocence dans l'affaire du vol du trésor des confédérés. En échange, l'officier promet de l'aider à obtenir la clémence du président Grant.
Mais pour cela, Blueberry doit démasquer et neutraliser les comploteurs qui avaient tenté de le faire assassiner à Durango. Il attire le commandant Kelly, directeur du bagne de Francisville, dans un piège, et apprend qu'un nouvel attentat se prépare contre Grant, dont l'ex-lieutenant serait à nouveau accusé.
Kelly est abattu par un des comploteurs, ce qui force Blueberry à se jeter dans la gueule du loup, le Ranch Delta, près de Cheyenne, où une réunion des terroristes a lieu. Bien que couvert par Jimmy McClure et Red Neck, Blueberry est pris par "Angel Face", ivre de vengeance, et découvre que c'est le général "Tête Jaune" Allister, auquel il a déjà été confronté jadis, qui est à la tête de ces opérations. Le haut gradé est bavard et dévoile largement son plan pour tuer Grant.
Grâce à ses acolytes, Blueberry tue "Angel Face" et ses hommes puis part empêcher l'attentat qui vise le train du président lorsqu'il passera dans le tunnel montagneux de Rock Pass, avant la crête des Wyoming Ranges.
Grant voit celui qu'il considère comme son meurtrier faire irruption dans son wagon et, après avoir écouté ses explications et examiné les documents laissés par Allister au Ranch Delta, lui accorde sa confiance, évitant une mort certaine.
"Tête Jaune", mis en échec, tente une dernière fois d'abattre Grant mais Blueberry le tue. Désormais réhabilité et libre, il n'entend toutefois pas en rester là et file pour Sacramento épouser Chihuahua Pearl... Qui l'ignore encore !

Comme l'expliqua Jean Giraud après la mort de Jean-Michel Charlier (en 1989), les deux hommes avaient convenus de rendre à Blueberry sa fortune, son honneur et l'amour. Les deux épisodes du Cycle 8 sont donc consacrés à exaucer les deux premières parties de ce plan.

Le scénario reprend une trame désormais bien connue des lecteurs de la série où le héros, flanqué de ses deux meilleurs amis, n'hésitent pas à se jeter tête la première dans les ennuis en comptant forcer la chance. Les risques que prend Blueberry sont énormes mais ce sont ceux d'un homme en fuite depuis des années et qui n'a pas le choix : soit il réussit, soit il meurt, mais il s'agit d'abord de laver son honneur. Ainsi l'auteur suscite la sympathie pour son héros pour qui on frissonne et à qui on souhaite le succès dans son entreprise dont l'audace est aussi dangereuse que pleine de panache.

C'est aussi l'occasion de révéler la structure de ce gigantesque arc narratif qui a débuté huit tomes et dix ans plus tôt : cela impose à Blueberry de revenir sur les lieux où sa perte s'est jouée pour y retrouver d'anciens adversaires responsables de ses déconvenues.

Les retrouvailles avec cette crapule de Vigo, qui a su profiter des années pour devenir gouverneur de l'Etat de Chihuahua, sont savoureuses mais déçoivent un peu car ce méchant sournois subit trop la situation à la défaveur de la fin du régime juariste (dont les successeurs sont dépeints sous un jour aussi peu flatteur, avec le général Portillo). Qui plus est, on aurait pensé que Charlier offrirait à l'ex-commandante une fin plus ambitieuse que celle-ci où, blessé, il succombe en déclarant à Blueberry avoir toujours eu de l'estime pour lui - cela sonne faux.

En outre, le scénariste, pour les besoins de son histoire, a ajouté au nombre des protagonistes "El Tigre" qui, même doté d'un background soigné, manque toutefois de charisme face à Blueberry. La figure de cet allié contre nature et dont l'ambition est rapidement devinée aussi bien par le héros que par le lecteur rappelle celle de Finlay et Kimball dans le Cycle 5 (tomes 13 à 15), mais sans avoir le même attrait. Cette faiblesse de caractère touche aussi Lulubelle, pâle copie de Chihuahua Pearl aussi bien en termes de beauté physique que de duplicité.

Le Bout de la piste est plus accrocheur : Charlier réussit à faire ressentir de manière intense le suspense du récit qui voit Blueberry être obligé à la fois de démasquer les comploteurs ennemis de Grant, sur le point de perpétrer un nouvel attentat, et convaincre le président de son innocence dans les diverses affaires dont il est accusé (le vol du trésor des confédérés, la tentative d'assassinat à Durango).

L'histoire se déroule en convoquant à nouveau de sinistres seconds rôles - "Angel Face" (dont on découvre la défiguration impressionnante), Tennessee Blake, le commandant Kelly, le général "Tête Jaune" Allister (qui donna son titre au tome 10) - sur un rythme crescendo, abondant en péripéties. Seul (ou presque, car Jimmy McClure et Red Neck sont toujours là) contre tous, Blueberry parviendra-t-il à neutraliser les terroristes, leur survivre, être gracié par Grant ? La réponse est spectaculaire et le résultat d'une densité extraordinaire jusqu'au dénouement irrésistible qui voit l'ex-lieutenant repartir se fourrer dans un pétrin prévisible.

Giraud illustre ces deux tomes à trois ans d'intervalles : à cette époque, il se consacre encore à bien des projets parallèles et le lecteur peut légitimement avoir le sentiment que l'artiste ne revient à Blueberry avec moins de plaisir. Jusqu'en 85, il collabore en effet toujours avec Jodorowsky sur la saga de L'Incal, mais il écrit et dessine aussi dès 1983 (jusqu'à 2003) Le Monde d'Edena (une oeuvre pourtant d'une rare médiocrité, aussi bien narrative que graphique), sans compter des participations à d'autres projets (pour le cinéma ou des films d'animation, qui ne verront jamais le jour autrement que sous forme d'artbooks).

Pourtant, avec la série qui l'a révélé et consacré, Gir sait se recentrer et produire ses meilleures images : son trait a gagné en simplicité sans sacrifier aux détails affolants avec lesquels il représente les grands espaces du western. Le génie de l'artiste est de donner cette impression que le résultat est facile alors qu'il est l'aboutissement d'une carrière nourrie d'expérimentations désormais synthétisées. 

Bien entendu, parfois, il cède à quelques paresses (de nombreuses cases de La Dernière Carte se distinguent par des décors bâclés ou carrément absents). Mais quand il se ressaisit, ses planches sont à nouveau formidablement composées, avec des plans fournis, des personnages expressifs, des décors d'un réalisme époustouflant, et même quelques effets de découpage malins (la mort de "Angel Face" où le tueur prend une balle entre les deux yeux et glisse le long d'un mur, une traînée de sang suggérant ce glissement).

La série bénéficie aussi d'une colorisation enfin plus nuancée, d'abord par Fraisic Marot (tome 21) puis Janet Gale (tome 22), rendue possible par les progrès de l'imprimerie.

Le run de Charlier et Giraud touche à sa fin dans le Cycle 9 qui ne compte qu'un épisode à la conception bien particulière mais au résultat délicieux.