dimanche 9 août 2015

Critique 685 : SPIROU N° 4034 (5 Août 2015)


Le troisième tome des Campbell trouve son terme dans le numéro de cette semaine. Et sur le bandeau, une nouvelle série arrive (en remplacement de Zizi chauve-souris) : Happy Birds.

J'ai aimé :

- Dad. La visite au zoo de la semaine dernière a laissé des traces : le papa de Bébérinice, Roxane, Ondine et Pandora va souffrir... Nob nous régale comme toujours avec ce gag où il démontre un art consommé du hors-champ et des onomatopées.

- Les Tuniques bleues : Les quatre évangélistes (2/7). Chesterfiled, déguisé en pasteur, et Blutch, accoutré en idiot du village, infiltrent les lignes ennemis pour saboter la batterie d'artillerie du capitaine Pendleton. Il s'en faut de peu qu'ils soient démasqués quand ils croisent une vieille connaissance...
Cauvin (oui, le même qui n'est jamais drôle avec Cédric, Les femmes en blanc et Pierre Tombal) mène son affaire avec une vraie habileté : c'est certes très classique, mais on ne s'ennuie pas et on a envie de lire la suite. Lambil, au dessin, s'en sort également très bien, sans forcer.
De la "BD à Papa" en somme, mais indéniablement bien faite.

- Le Royaume des lecteurs. Dans le n° 4024 (spécial "Do it yourself"), Benoît Féroumont proposait aux lecteurs une planche aux phylactères blancs : celui qui trouverait les dialogues les plus drôles à partir de la situation dessinée les verraient publiés. Olivier et Matthieu ont relevé le défi et c'est effectivement très marrant. Espérons que ça donnera à Féroumont l'envie de produire plus souvent des pages de sa jubilatoire BD.

- Boni : Manon. Le petit lapin de Ian Fortin doit composer avec une camarade un peu enveloppée qui cherche l'âme soeur : quatre nouveaux strips savoureux de la part de cet auteur québécois indispensable.

- Les Campbell : De la fumée et du bruit. Munuera conclut la troisième aventure de sa famille de pirates dans un épisode de 10 pages plein d'action et de rebondissements : le Turc tombe les masques, et la suite qui verra Inferno et son frère s'affronter pour le salut des brigands des mers promet beaucoup.
C'est vraiment dommage que la parution de cette série ne soit pas mieux gérée par Dupuis parce qu'elle vaut vraiment le coup : en attendant que Munuera dispose de suffisamment d'épisodes à l'avance par exemple pour ensuite être lus plus régulièrement.

- Capitaine Anchois : La bibliothèque. Le capitaine et son second pensaient bien (enfin) avoir mis la main sur un trésor, quitte à remonter le temps : pas de chance, la bibliothécaire a été plus maline... Floris a droit à 3 pages pour cette nouvelle (més)aventure très rigolote.

- Le Club des Huns. Dab's confirme que sa série se déploie maintenant en gags d'une page et on n'y perd pas au change : c'est toujours aussi tordant de voir ce pauvre Attila essayer d'éduquer ses troupes, avec une séance de natation épique.

- Happy Birds. Lewis Trondheim refait équipe avec Hugo Piette (après leur histoire pour le spécial 75 ans de "Spirou") dans cette série de strips (trois par semaine) qui se moquent des concepteurs du jeu vidéo Angry Birds. Le dessin naïf de Piette et le verbe toujours mordant de Trondheim donnent une production prometteuse.

- L'Atelier Mastodonte. Alfred n'est toujours pas calmé, comme vont l'apprendre à leurs dépens Mathilde Domecq et un petit garçon dans un square : c'est ça aussi le charme si spécial de ce titre, alterner des mini-feuilletons loufoques et flippants, où les auteurs se dévoilent sans concessions.

- Tash & Trash. Dino livre encore un strip minimaliste et génial. C'est si bien foutu que je me demande ce qu'il serait capable d'imaginer en s'essayant au gag en une page.

- Game Over. Midam est lui aussi en grande forme. Et finalement son spin-off de Kid Paddle trouve une troublante résonance avec la rubrique des Aventures d'un journal de cette semaine (voir plus bas)...    

En direct de la rédak donne la parole à Trondheim et Piette au sujet de la genèse de Happy Birds. Pas de bol par contre pour la semaine prochaine : Les femmes en blanc ont droit à la couverture...
Les aventures d'un journal revient sur le tragique destin de Jean Portelle : ce jeune aventurier de 23 ans imagina la série Les aventures du capitaine Morgan pour Gérald Forton avant de mourir prématurément lors d'un périple près de l'île Cocos avec Claude Chaliés. Comme le note Fred Neidhardt dans le frontispice de la rubrique, le destin est susceptible...

Les abonnés ont droit à un chouette mini-récit (à assembler eux-mêmes) en supplément : Le précipice par David De Thuin, une poignante histoire de chat.

samedi 8 août 2015

Critique 684 : AVENGERS NOW ! #3 (Août 2015)

Avengers Now ! #3 :

- Superior Iron Man #4 : Odieusement supérieur (4) (Tom Taylor / Yildiray Cinar):

A San Francisco, le duel entre Iron Man et Daredevil se poursuit, d'autant plus que le premier surveille désormais toute la ville grâce à des drones et qu'il héberge la jeune Abomination, dans un but secret. Le SHIELD tente de s'en mêler avant de reculer.

La série écrite par Tom Taylor peine toujours autant à décoller et se cantonne depuis le début à un affrontement entre Iron Man, devenu plus arrogant et agressif, et Daredevil, basé comme lui à San Francisco. Ce combat ne manque pas de sel, mais il est certain que Mark Waid (le scénariste de la série Daredevil) lui aurait apporté plus d'intensité.
Néanmoins, il faut admettre que le cliffhanger est glaçant. Mais bon, le titre connaîtra sans doute une meilleure direction quand Brian Bendis le reprendra (avec David Marquez, à partir d'Octobre en v.o., courant 2016 chez nous).

Yildiray Cinar s'essouffle aussi sensiblement, puisqu'il a besoin de deux encreurs pour achever ses planches (le vétéran Tom Palmer et Cory Hamsher). Le dessin demeure, malgré ces renforts, d'un niveau moyen, à l'image de l'histoire.

On a du mal à voir dans ce run autre chose qu'une période de transition, surfant le succès du Superior Spider-Man de Dan Slott et du twist balourd de la saga Axis de Rick Remender.
   
- Thor #3 : Lorsque les seigneurs de glace déclarent la guerre (Jason Aaron / Russell Dauterman):

Thor, la nouvelle déesse du tonnerre, toujours privée de Mjolnir, affronte les géants de glace qui veulent la supprimer et récupérer le crâne de leur défunt roi, Laufay, détenu par le patron de la Roxxon. Ce dernier dévoile son surprenant secret à l'elfe noir Malekith, complice des géants, juste avant que Thor Odinson ne fasse son retour.

Jason Aaron, si on examine bien sa série depuis le début, ne raconte pas grand-chose, mais il le raconte bien, avec beaucoup de nerf, ce qui fait (presque) tout passer. Le petit jeu sur l'identité de la nouvelle Thor est toujours efficace, et en s'inscrivant dans un fantastique échevelé (avec l'apparition du Minotaure, en plus des géants de glace et de Malekith), le dépaysement est garanti, bien que l'action se situe dans un lieu unique.
Tout ça affiche un potentiel... Du tonnerre (je sais, c'est facile, mais c'est vrai).

Les dessins de Russell Dauterman conservent une puissance exceptionnelle, seulement amoindrie par quelques plans parfois confus, trop chargés. Si l'artiste se calmait avec ses découpages inutilement tarabiscotés et éclaircissait ses compositions, ce serait irréprochable. Mais le garçon a du talent et de l'audace : Thor n'a pas seulement changé de genre, il a repris des couleurs et de la vigueur.

- All-New Captain America #3 : Le réveil de l'Hydra (3) (Rick Remender / Stuart Immonen):

Sam Wilson découvre le cadavre égorgé de Nomad puis affronte Sin, la fille de Crâne Rouge, qui essaie de le convaincre que, depuis ses origines, il a été manipulé pour espionner Steve Rogers. Cependant, l'Hydra, mené par le Baron Zémo, enclenche son terrible plan visant à stériliser l'humanité.

All-New Captain America ressemble au mode d'emploi du logiciel de Rick Remender : bastons sur un tempo d'enfer, flash-backs introductifs particulièrement mélodramatiques, voix-off assommante, tentation de retcon...
Tout ça possède une efficacité indéniable. Pourtant, le héros n'en ressort pas ni plus attachant, l'intrigue s'étire artificiellement. On éprouve la sensation tenace que l'auteur gagne du temps sans savoir où il veut en venir, sinon justifier par des actions spectaculaires la capacité de Sam Wilson à incarner Captain America. Pour ma part, ça m'ennuie. 

La série a de la chance d'avoir Stuart Immonen aux dessins car l'artiste confère au script un sacré dynamisme. Mais, en même temps, c'est assez désolant de voir un tel dessinateur cantonné à des pages et des pages de bagarre, avec des personnages grimaçants, le tout sous une colorisation épouvantablement sombre.

Comme Iron Man, tout laisse espérer que la reprise du titre par Nick Spencer et Daniel Acuña aura plus de relief et d'originalité. 

- Hulk #8-9 : L'oméga Hulk (4-5) (Gerry Duggan / Mark Bagley):

Doc Green/Hulk continue à traquer tous ceux qui ont été exposés aux rayons gamma et s'oppose à présent à Betty Ross. Il doit aussi demander l'aide de Kitty Pryde pour se débarrasser d'une tumeur causée par le virus extremis de Tony Stark. Peu après cette opération, il a la vision de son futur - et de celui des autres super-héros qu'il a fréquenté durant toute sa carrière.

Si l'on juge une série sur la ligne maintenue entre son projet et le résultat (ce qu'on lit à chaque épisode), alors, aussi étonnant que ça puisse paraître, le Hulk de Gerry Duggan est le titre le plus solide de la revue.
L'argument n'a rien de renversant mais il est fidèlement traité, avec une efficacité jamais prise en défaut, ça va vite, il y a de l'action, du sens, des surprises, des développements intéressants. Difficile à la fois de trouver un défaut à cette entreprise élémentaire mais vigoureuse et de comprendre comment le même auteur écrit (dans la revue "Les Gardiens de la Galaxie") le nullissime Nova.

Mark Bagley produit le même sentiment : ce n'est pas la nouvelle star ni un artiste virtuose, mais pour ce job, il remplit parfaitement son rôle en livrant des pages qui se lisent facilement, qui ont du punch. C'est aussi basique que l'histoire et c'est justement pour cela que ça fonctionne. 

Bilan : une drôle de revue décidément - Thor de Aaron et Dauterman domine le lot, mais Hulk de Duggan et Bagley surprend très agréablement. Immonen et Remender ne sont pas au top avec Captain America, comme s'ils ne faisaient que passer. Et Superior Iron Man reste d'un opportunisme grossier, très dispensable. 
Avengers Now ! ne prendra certainement son envol qu'après la saga Secret Wars, avec de nouvelles équipes artistiques, de nouvelles orientations (même si Hulk aurait gagné à conservé ses auteurs actuels). Du coup, je vais certainement arrêter les frais en attendant cette prochaine version de la revue.

vendredi 7 août 2015

Critique 683 : ASTRID BROMURE, TOME 1 - COMMENT DEZINGUER LA PETITE SOURIS, de Fabrice Parme


ASTRID BROMURE : COMMENT DEZINGUER LA PETITE SOURIS est le premier tome de la série, écrit et dessiné par Fabrice Parme, publié en 2015 par les Editions Rue de Sèvres.
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Astrid Bromure est la fille unique d'un couple de bourgeois new yorkais qui s'absentent pour une quinzaine de jours et la confient aux bons soins du majordome Benchley et la gouvernante Mme Dottie. Les voilà, en compagnie du chien Fitzgerald (un scottish terrier) et du chat Gatsby (un gros matou à poils blancs), seuls dans l'immense appartement au sommet d'un impressionnant building. La fillette, après avoir suivi à la radio son feuilleton favori ("Hercule Carotte contre Arlette Lapin"), s'ennuie vite mais refuse d'aider les domestiques dans leurs tâches pour se changer les idées.
La situation change lorsque Astrid sent une de ses dents bouger : Benchley lui indique que la petite souris lui laissera une pièce quand la quenotte sera tombée. Mais la demoiselle ne croit pas à cette légende, d'autant que le portrait que lui en dressent les deux laquais diverge. Elle truffe alors le loft de multiples pièges qui, s'ils ne sont pas actionnés, prouveront la tromperie des adultes... Ou attesteront de la présence de la fameuse souris.
Tout va dégénérer quand une souris blanche, douée de parole, apparaît, laissant derrière elle un tube de dentifrice de la marque Quenottes (avec un nouveau goût vanille-chocolat), que le chat poursuivi par le chien pourchasse. Et si tout cela cachait un complot ?

Après plusieurs expériences en collaboration avec des scénaristes (Famille Pirate, écrite par Aude Picault, déclinée en dessin animé pour la télévision ; et Le Roi Catastrophe, Spirou : Panique en Atlantique, OVNI, écrits par Lewis Trondheim), Fabrice Parme se lance dans sa première série en assumant tous les postes. Astrid Bromure se présente sous la forme d'un album d'une trentaine de pages publié par les éditions Rue de Sèvres (à qui l'on doit, notamment, Le château des étoiles d'Alex Alice).

L'héroïne de cette histoire destinée aux plus jeunes mais dont les adultes auraient tort de se priver est une adorable chipie au minois insolent et immédiatement inoubliable, déjà un personnage-culte. Cette gamine, volontiers fripouille, raisonneuse, mais intelligente, c'est la première réussite de l'auteur qui évite ainsi toute mièvrerie.

Ensuite, il y a l'intrigue elle-même, dont la simplicité est trompeuse. Ce récit de dent de lait et de petite souris ne paie pas de mine et n'est guère épaisse, mais Parme la transcende pour en tirer un conte moral acide, irrévérencieux, truffée de références. L'auteur est un familier de l'animation et cela se sent dans le rythme soutenu qu'il imprime à sa narration : trente pages, c'est certes peu, mais ce sont trente pages extrêmement denses, dans lesquelles rien n'est en trop, où jamais on ne s'ennuie. Non seulement, l'argument est pleinement exploité mais il aboutit à une critique acide sur la publicité et ses méthodes les moins reluisantes quand il s'agit d'atteindre la cible enfantine - ici, via la sponsorisation du feuilleton radio qu'écoute Astrid puis du dentifrice "Quenottes", mais aussi l'emploi d'une colonie de souris blanches usurpatrices, toutes clonées, qui ont infiltré les maisons des bourgeois.

La maîtrise qu'affiche Parme pour développer son scénario est d'autant plus épatante qu'il a pris soin de dissimuler ses piques sous un vernis acidulé. 

Au premier degré, on lit une aventure qui emprunte à la comédie et aux dessins animés américains, comme ceux signés Blake Edwards ou par les studios Hanna-Barbera, avec une galerie de personnages bien campés (la fillette pleine de ressources mais trop gâtée, les serviteurs complices mais dépassés, les animaux de compagnie témoins puis acteurs). 

Au second degré, ce qui se joue dans ce cadre luxueux est une séance de masques qui tombent en cascade (soupçons de Astrid, convictions des larbins, double jeu du chat, asservissement des souris, manipulation des publicitaires). Le lecteur, quel que soit son âge, gagne à tous les coups avec une histoire fraîche, rapide, divertissante, mais aussi le récit de multiples démystifications, cocasses autant que malignes.  

Visuellement, c'est une pure merveille, qui confirme que Fabrice Parme est un artiste d'exception, dont le travail transpire d'une exigence rare. Voyez ci-dessus les croquis préparatoires qu'il a accumulés pour représenter Astrid : impressionnant, non ?

Le découpage est extraordinaire : d'une fluidité impossible à prendre en défaut, chaque page comporte un nombre de plans dont la moyenne affole les compteurs (de 12 à 18 !). Cette abondance de vignettes, aux dimensions et aux contours très variables (parfois pas plus grandes qu'un timbre, parfois un cercle, des cadres verticaux ou horizontaux, des "gaufriers"), permet à la fois de communiquer une grande quantité donc d'informations en plus de ce que le texte raconte, avec des dialogues très vifs, mais sans nuire à la souplesse des enchaînements, donc sans freiner la lecture - au contraire, il y a un glissement naturel d'une image à l'autre qui fait de l'album un redoutable page-turner et donne souvent envie de relire aussitôt finie la planche pour ne pas risquer de manquer un détail.

Parme me rappelle un cinéaste tout aussi méticuleux dans ses compositions : Wes Anderson, le réalisateur de Rushmore, La famille Tenebaum, La Vie aquatique, Moonrise kingdom, A bord du Darjeeling limited ou Grand Budapest hotel. On retrouve cette obsession des plans symétriques, dont la régularité et l'harmonie dans l'ordonnancement des pages, imprime le tempo, mais aussi une palette de couleurs similaire, avec des à-plats dans des tons pastel délicats, d'une élégance parfaite. 

On regretterait presque que les éditions Rue de Sèvres n'aient pas, avec l'auteur, choisi de publier Astrid Bromure comme Le château des étoiles d'Alex Alice en format journal pour rendre cela encore plus impressionnant. Mais le beau papier beige, la reliure solide d'un album cartonné, et la conception graphique superbement ouvragé assureront une conservation moins difficile à l'oeuvre.
  
Vous n'en avez pas eu assez ? Je vous comprends. Mais... Bonne nouvelle : Astrid Bromure reviendra dès cet automne dans un nouveau tome, au titre prometteur (Comment atomiser les fantômes). Vivement !
De gauche à droite : la gouvernante Mme Dottie, le chien Fitzgerald,
Astrid Bromure, le majordome Benchley et le chat Gatsby.

jeudi 6 août 2015

Critique 682 : LE TOUR DE VALSE, de Denis Lapière et Ruben Pellejero


LE TOUR DE VALSE est un récit complet écrit par Denis Lapière et dessiné par Ruben Pellejero, publié en 2004 par Dupuis.
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Kalia est née en 1917 avec la Révolution socialiste russe. Encore jeune fille, elle s'éprend de Viktor contre la volonté de ses parents qui avaient arrangé son mariage avec un de leurs amis. Mais elle aura raison de cette décision et épousera son bien-aimé.
Ils partent s'installer en ville où ils deviennent parents de deux enfants, un garçon prénommé Sérioja et une fille baptisée Youlia. Viktor gagne sa vie en travaillant sur des chantiers comme maçon lorsque la Russie s'engage dans la seconde guerre mondiale. Pendant les quatre ans qu'il passe sur le front, Viktor laisse Kalia sans nouvelles.
A son retour, il retrouve sa place mais une dispute avec un collègue, pro-stalinien, conduit à sa dénonciation et sa déportation dans un camp de rééducation par le travail en Sibérie. Kalia, estimant ses enfants assez grands pour vivre sans elle, les quitte pour aller rechercher leur père qui n'est pas revenu après avoir purgé sa peine de dix ans.
Là-bas, elle aide Mémère Grounia dans sa ferme et rencontre d'anciens déportés, les Zeks, grâce auxquels elle espère avoir des nouvelles de Viktor. L'un d'eux lui apprendra qu'il a rencontré une autre femme lors du tour de valse, au cours duquel prisonniers masculins et féminins se réconfortaient une fois par mois... 

Pour leur seconde collaboration après le magnifique Un peu de fumée bleue... en 2000, Denis Lapière et Ruben Pellejero confirment la qualité de leur collaboration avec ce nouveau récit complet.

Cette fois, le scénariste a été encore plus ambitieux en situant précisément cette saga dans un contexte historique précis : l'action a lieu en Russie et court sur plusieurs décennies (de 1919 à 1953, quand Staline est mort). Il s'agit d'une évocation puissante et subtile du sort des déportés politiques en Sibérie à travers le destin d'une femme, épouse et mère de famille, qui en réalisant un livre de souvenirs pour son époux avec leurs enfants s'est fixée comme objectif de retrouver celui qu'elle a aimé depuis son adolescence.

Le résultat de cette entreprise est au diapason du dessin de Ruben Pel­le­jero : comme pour Le silence de Malka et Un peu de fumée bleue..., son trait dépouillé et un peu grossier, avec cette encrage plus prononcé qui est devenue sa nouvelle signature, produit des images volontiers statiques et simples, qu'on pourrait isoler comme autant de vignettes d'une grande élégance. Option étonnante que ce raffinement esthétique pour un récit aussi dur.

Mais une fois cette première impression dépassée, on mesure la justesse, la pertinence de cette narration graphique qui donne en vérité une densité, une épaisseur, à l'histoire comme aux personnages. Comme des instants volés à une existence broyée par l'Histoire avec un grand "H", la vie irrigue les pages de l'ouvrage, n'éludant ni la noirceur du propos sans engloutir l'espoir qui anime, sans faille, l'héroïne. Du grand art.

Le script traduit parfaitement à la fois les clichés liés à la Sibé­rie et ses déportés tout en veillant à ne pas s'en contenter : ce territoire hostile, froid et âpre, est un décor à la fois terrible et formidable pour un drame. En écrivant sur ces paysages, les conditions inhumaines de ceux qui y sont envoyés, Lapière dit que c'est justement le recueil de la parole qui empêche ces damnés d'être oubliés.

La narration est développée avec beaucoup de sobriété, évitant tout pathos, nous émouvant sans facilité : le des­tin brisé de cette famille dans l'URSS sta­li­nienne d’après-guerre est d'une grande force et d'une grande subtilité, multipliant les effets d'écriture (la correspondance de Kalia avec ses enfants, la réalisation du "Livre de Papa", la transcription des souvenirs du Zek) qui donnent une profondeur rare au propos. Jusqu'au bout, l'issue de la quête de l'héroïne demeure incertaine et le dénouement, romanesque sans être exagérément optimiste, passe sans problème.

Cette bande dessinée magistrale reprend habilement la philosophie d'Hanna Arendt selon laquelle le fascisme ne veut pas seulement exterminer les hommes qui se rebellent contre lui mais effacer toute trace de leur existence, les faire disparaître de l'Histoire. En accompagnant Kalia dans son périple, c'est aussi cela que cet album évoque et contre lequel ses auteurs luttent.

Critique 681 : UN PEU DE FUMEE BLEUE..., de Denis Lapière et Ruben Pellejero


UN PEU DE FUMEE BLEUE... est un récit complet écrit par Denis Lapière et dessiné par Ruben Pellejero, publié en 2000 par Dupuis.
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A l'âge de 12 ans, Laura remarque Ludvik dans un camion transportant des détenus politiques de leur prison à une caserne où ils sont torturés. La jeune fille vit non loin de là, seule avec sa mère qui tient une auberge, "La Route des Dames", car les épouses des suppliciés viennent les y apercevoir.
A la libération de Ludvik, Laura devient son amante et le suit en ville. Mais le passé douloureux de cet auteur de théâtre le rattrape et mine leur relation. Il finit par disparaître en rejoignant un groupuscule de chasseurs de tortionnaires.
Laura rentre auprès de sa mère et raconte une nuit son histoire à un photographe de passage qui, sans le lui dire, a croisé Ludvik durant ses voyages...

Ce très beau one-shot est hanté par la poésie de Tristan Corbière (1845-1975) dont un des textes fournit une partie de la trame du récit. Il s'agit en particulier de la deuxième strophe de Petit Mort pour Rire :
Va vite, léger peigneur de comètes !
Les herbes au vent seront tes cheveux ;
De ton oeil béant jailliront les feux
Follets, prisonniers dans les pauvres têtes...

Les fleurs de tombeau qu'on nomme Amourettes
Foisonneront plein ton rire terreux...
Et les myosotis, ces fleurs d'oubliettes...

Ne fais pas le lourd : cercueils de poètes 
Pour les croque-morts sont de simples jeux, 
Boîtes à violon qui sonnent le creux... 
Ils te croiront mort - Les bourgeois sont bêtes -
Va vite, léger peigneur de comètes !

Ces trois vers sont recopiés sur six cigarettes que va fumer Laura, l'héroïne de cette histoire, exhalant des volutes de fumée bleue en déclarant : 

"Parfois, je me dis que je ne suis qu'une jeune femme
dont l'âme se consume lentement en un peu de fumée bleue."

Lorsque j'ai lu pour la première fois ce récit complet au moment de sa parution, j'ai été saisi par sa capacité à susciter une émotion simple et poignante, un sentiment que j'ai retrouvé intact en rouvrant cet album qui est celui que je préfère parmi les deux produits par ses auteurs.

Dans le dossier qui complète les 76 pages de cette histoire, Denis Lapière revient sur sa genèse : le projet est né après sa rencontre au festival d'Angoulême avec Ruben Pellejero, dont l'épouse a servi d'interprète. Au départ, le scénariste a soumis à l'artiste un synopsis d'une dizaine de pages qui pouvait aboutir à plusieurs développements possibles. Après en avoir discuté, les deux hommes ont structuré ce premier jet pour aboutir à une narration parallèle, alternant scènes dans l'auberge aux dialogues déliés et scènes passées du point de vue de Laura avec une voix-off au ton plus sec. Lapière a ensuite épuré son script qui correspondait initialement à un livre de 150 pages.

Bien qu'il se défende d'avoir voulu évoquer un pays sous le joug d'une dictature en particulier, l'auteur suggère quand même fortement que l'action se déroule en Europe de l'Est - il sera plus affirmatif avec Le Tour de valse, son autre opus réalisé avec Pellejero quatre ans plus tard, situé en Sibérie.

La grande qualité du scénario tient à sa manière d'en dire peu mais bien : la justesse du ton, la bonne distance prise avec les événements, l'humanité fêlée des personnages, tout est là. Lapière n'a pas à forcer pour émouvoir le lecteur et lui faire sentir comment des êtres humains peuvent être si brisés que même l'amour ne peut les réparer.

De plus, en choisissant de faire de Laura à la fois l'actrice principale et la narratrice, il place son aventure dans une perspective où l'intime prime sur la leçon d'Histoire. C'est une histoire sur le deuil et la renaissance, avec cette jeune femme de 17 ans qui consomme littéralement ce qui reste de l'amour qu'elle a éprouvé pour un homme tout en étant désormais prête à en aimer un nouveau.

Et quelle belle trouvaille que la révélation faite au lecteur in fine quand on découvre que le photographe a croisé Ludvik, transformant cet auditeur apparemment surgi de nulle part en visiteur providentiel. 

Pour les dessins de cet album, le fan de cet immense artiste catalan qu'est Ruben Pellejero (qui livrera cet automne sa version de Corto Maltese, écrite par Juan Diaz Canales, le scénariste de Blacksad) le retrouvera avec le style déjà à l'oeuvre pour Le Silence de Malka (dont j'ai parlé ici : Le silence de Malka). 

Il cerne ses personnages et décors d'un trait noir et plus épais que sur la série Dieter Lumpen et applique des couleurs aux teintes choisies en fonction des époques évoquées et des ambiances. Les scènes dans l'auberge, où Laura est avec le photographe, privilégient les bruns, les oranges, une palette chaude, propice à la confidence ; tandis que les flash-backs se distinguent par des tons plus froids, avec des camaïeux de bleus et de gris où seule la chevelure rousse de Laura contraste.

Le résultat est magnifique, à la fois dans la rondeur du trait, sensuel, et la noirceur qui entoure les protagonistes, comme cernés par les ténèbres de la répression, de la douleur, du chagrin. Voilà, en somme, comment le dessin ajoute de la poésie à un récit déjà très poignant.

Un chef d'oeuvre.