samedi 19 août 2023

THE MAGIC ORDER 4 #6, de Mark Millar et Dike Ruan

 


Et c'est la fin du quatrième volume de The Magic OrderMark Millar, comme il nous y a habitués, conclut son arc avec un épisode double (40 pages donc), très spectaculaire. Mais cela suffit-il à balayer la déception que représentèrent les précédents épisodes d'une série qui avait pourtant si bien commencée ? Dike Ruan peut en tout cas remercier la coloriste Giovanna Niro qui habille ses planches de manière somptueuse.



Après avoir libéré l'oncle Edgar du château Moonstone, Mme Albany lui explique comment il peut récupérer toute sa puissance et en finir avec les survivants de l'Ordre Magique. Mais Cordelia Moonstone n'a pas dit son dernier mot et son plan pour sauver son organisation est de s'en remettre... A une réécriture littérale de l'histoire !


Il faut bien le reconnaître, The Magic Order a perdu beaucoup de son lustre au fil des volumes. Si Mark Millar a su s'entourer d'artistes fabuleux (Olivier Coipel, Stuart Immonen, Gigi Cavenago), il a commis une erreur de casting en comptant sur Dike Ruan pour cette dernière salve d'épisodes.


Mais il n'y a pas que graphiquement que la série a sombré. Millar avait beaucoup d'ambitions pour sa saga magique, il citait Le Parrain et Harry Potter, mais en fin de compte, il n'a pas sur développer un univers aussi solide que Jupiter's Legacy, son autre grand-oeuvre, et s'est pris les pieds dans le tapis.


Pour ma part, la déconvenue a été totale tout au long de ce volume 4 qui démarrait sur les chapeaux de roues et qui s'est complètement perdu en route, introduisant de nouveaux personnages pour les écarter aussi vite, expédiant des explications sur des trahisons, justifiant des retours de manière alambiquée, et s'achevant dans un grand feu d'artifices singulièrement anti-climatique.

Je ne veux pas ici rédiger une critique assassine pour le plaisir de me payer Millar. C'est un scénariste pour lequel j'ai du respect et dont je continuerai à suivre les travaux, en souhaitant qu'il propose encore de bonnes choses. Depuis qu'il a établit son MillarWorld comme une entreprise qui ne connaît pas la crise, ni au niveau de l'inspiration, ni au niveau des ventes, il a sur bâtir quelque chose de redoutablement efficace et distrayant, qui trouve aujourd'hui sa quintessence dans Big Game, réunion de toutes ses séries (y compris The Magic Order).

Mais tout ne mérite pas une suite et The Magic Order n'a jamais aussi bon que dans son premier tome, suffisant, imparable. Après, Millar, qui s'est passionné pour le phénomène du manga (au point de reconnaître en lire davantage désormais que des comics), a visiblement voulu déployer une intrigue au long cours, plus feuilletonnante, mais qui souffrait d'avoir été conçu comme des extensions dispensables au premier arc.

Ni la révolte des magiciens d'Europe de l'Est (vol. 2), ni les péripéties suivantes (vol. 3) et encore moins le retour de Mme Albany et sa vendetta ne semblaient organiquement issus de l'histoire du premier volume. La gestion de certains personnages avait de quoi laisser songeur, comme l'absence totale de Leonard Moonstone durant la crise du volume 2, ou le retour de Salomé Moonstone dans le vol. 3, ou les révélations sur l'oncle Edgar dans ce volume 4 ne possédaient la fluidité nécessaire pour convaincre que tout était planifié depuis le début.

A cet égard, la résolution du cas de l'oncle Edgar (en vérité le roi de Kolthur avec qui un écrivain avait échangé son corps dans un deal faustien) conduit à un final décevant. En lieu et place d'une bataille magique, on a droit à la piteuse reddition d'un vieillard comprenant tardivement son erreur grâce à une réécriture littérale de l'histoire. Ce stratagème trouvé par Millar aurait pu être une jolie pirouette, un peu méta, sur le créateur et la création, l'auteur et ses fictions, mais tout tombe misérablement à plat.

Et puis il y a le problème Dike Ruan. Quand on se balade sur les réseaux sociaux, on voit la productivité de ce jeune artiste, qui, notamment, signe beaucoup de couvertures, avec un talent certain. Pas étonnant que Millar l'ait pris dans ses filets, c'est typiquement le genre de dessinateur qu'il apprécie et dont le style d'ailleurs évoque beaucoup celui de Coipel.

Malheureusement, si Ruan est si doué pour l'art de la cover, c'est parce qu'il est davantage taillé pour l'illustration que pour la narration. Encore qu'il soit loin d'être maladroit dans ce registre, mais c'est surtout que ce n'est pas tout bonnement pas possible de lire autant de pages sans décor. On sait à peine où l'action se situe puisque Ruan se contente de placer une fois par numéro une grande image représentant l'endroit le plus important, le plus emblématique, puis ensuite... Plus rien, sinon des cases avec uniquement des personnages campés dans des positions les plus iconiques, tendus dans l'effort, projetant toute leur énergie vers l'avant (l'adversaire ou le lecteur).

On se croirait revenu aux premières années d'Image Comics quand Jim Lee, Rob Liefeld, Todd McFarlane, Erik Larsen misaient tout sur les personnages et l'effet pin-up au détriment du reste. Ruan a un trait plus élégant, un joli coup de crayon, mais il n'en fait rien, trop pressé. Ou trop paresseux (on peut se poser la question quand on voit le retard pris sur les derniers épisodes sans que les pages soient plus fournies).

Pour le coup, il peut dire un grand "merci" à la coloriste Giovanna Niro qui accomplit un travail superbe, meublant les arrière-plans vides, désespérément vides, voire peint directement sur le dessin, ce qui produit un effet esthétique remarquable. Bien entendu, elle ne comble pas tout, elle a beau avoir du talent, elle ne peut que sauver les meubles et pas la narration défaillante. 

Petit spoiler pour finir : la dernière page indique une suite (et fin) avec la mention "Next : The death of Cordelia Moonstone". Comment l'interpréter ? S'agit-il d'une annonce pour un volume 5 (car Millar avait dit que The Magic Order serait un quintette) ? Ou bien du sort réservé à la magicienne dans Big Game ? Franchement, je ne suis pas chaud pour me taper un cinquième tome de la série, sauf si Millar se reprend et qu'il trouve un dessinateur exceptionnel (mais qui ? Quel cador n'a-t-il pas encore séduit ?). De toute façon, on n'en saura pas plus avant 2024 puisque, désormais, le seul titre MillarWorld qui sera publié cette année reste Big Game. Dont le prochain chapitre sera dispo la semaine prochaine.

vendredi 18 août 2023

UNCANNY AVENGERS #1, de Gerry Duggan et Javier Garron (+ FCBD 2023 : X-Men / Uncanny Avengers)

Bon... J'ai craqué et je me suis procuré le n°1 de Uncanny Avengers, qui sera une mini-série en cinq numéros (et plus si affinités ?) publiée en complément de Fall of X. Gerry Duggan l'écrit et comme, par le passé, ce fut un de ses meilleurs travaux, j'y vais confiant. Il est soutenu au dessin par l'excellent Javier Garron (qui vient juste d'achever le run de Jason Aaron sur Avengers).

Pour être le plus complet abordable possible, j'ouvre cette critique en revenant sur l'exemplaire du Free Comic Book Day de cette année qui fournit une introduction bien pratique avec un segment consacré aux X-Men (dessiné par Joshua Cassara) et un autre aux Uncanny Avengers (déjà dessiné par Garron), et dont l'action se déroule le soir du Hellfire Gala 



L'exemplaire du FCBD 2023 annonçant le retour de Uncanny Avengers débute par un segment de X-Men dont l'action se situe lors du Hellfire Gala, juste avant le massacre commis par Orchis, lorsqu'une alarme du Treehouse des X-Men retentit et incite Cyclope à aller voir ce qui cloche...
 

Il tombe sur un intrus qui va dérober l'armure de Captain Krakoa et tente de l'en empêcher. Mais son adversaire le domine, s'empare de l'armure et jette Cyclope du haut de l'arbre auquel il met le feu. On a découvert dans X-Men #25 que Cyclope avait été récupéré par Orchis et remis au Dr. Stasis qui le torture pour lui soutirer des infos sur l'endroit où se cachent des mutants. 

Joshua Cassara illustre ces pages avec son style brut et explosif habituel, parfait pour rendre compte de l'agressivité de l'intrus.


On enchaîne avec la partie annonçant véritablement le retour du titre Uncanny Avengers. le nouveau Captain Krakoa attaque le Capitole et tue plusieurs membre d'une commission d'enquête sur les mutants. En apprenant la nouvelle, Captain America se rend sur place mais il tombe dans une embuscade tendue par Orchis d'où le tire Malicia. Avant que celle-ci n'entende l'appel à l'aide du Pr. Xavier sur l'île de Mykines suite au massacre commis par Nimrod, Moira X et compagnie... 

Javier Garron est déjà très en forme et produit des planches hyper dynamiques, grouillant de détails avec des personnages très expressifs.
 

Et nous voilà arrivé au n°1 de Uncanny Avengers (vol. 4). Gerry Duggan orchestre la renaissance de l'Unity Squad où humains et mutants s'allient pour trouver et punir les responsables du massacre mutant. Javier Garron est l'artiste associé à ces cinq nouveaux épisodes qui démarrent sur les chapeaux de roues sur une quarantaine de pages.


Tandis que Ben Urich au "Daily Bugle" réfléchit aux événements de ces derniers jours, Psylocke et Penance libèrent de nuit des mutants capturés par Orchis pour être traités ou bannis sur Mars/Arakko. Captain America surgit pour leur proposer d'intégrer son équipe auc côtés de Deadpool, Quicksilver et Malicia en lien avec Emma Frost, Tony Stark et la résistance mutante. De son côté, Captain Krakoa recrute aussi...


De 2015 à 2017, après l'event Secret Wars (de Jonathan Hickman et Esad Ribic), Gerry Duggan est désigné pour écrire Uncanny Avengers après deux premiers volumes écrits par Rick Remender. Ce dernier a quitté Marvel pour se consacrer à des creator-owned, sans doute aussi frustré que ses projets pour Marvel aient été stoppés net par Secret Wars (après que d'autres, nombreux, n'aient jamais vu le jour).


Même si Duggan n'a rien à voir avec Remender, il va réussir à relancer le titre avec beaucoup d'efficacité, d'abord avec Ryan Stegman puis Pepe Larraz comme artistes. Il y injecte de l'humour (avec Deadpool, dont il a été le scénariste le plus prolifique) et surtout il étend le concept en intégrant aux Avengers et X-Men présent un membre des Fantastic Four (la Torche Humaine) et des Inhumains (Synapse).


Duggan aura réussi son travail le plus abouti à mon sens (même si son run, plus bref, sur Guardians of the Galaxy ne manque pas de charme, mais a été un peu gâché par l'event Infinity Wars en 2018). Aujourd'hui, il est devenu un des hommes forts de "la maison des idées" qui lui fait confiance pour animer deux poids lourds : X-Men et Invincible Iron Man.
 

Son retour sur Uncanny Avengers me tentait trop pour que je fasse l'impasse, même si au départ je compter le zapper, n'étant pas très chaud pour tous les tie-in à Fall of X. De fait, il ne s'agit pas d'une relance sur le long terme mais seulement pour cinq épisodes - même si, une fois Fall of X terminé, on pourrait très bien imaginer qu'une idée pareille survive.

Dans le flot de mini-séries attachées à Fall of X, Uncanny Avengers est peut-être la plus organique dans le sens où, comme on le voit dans une des premières scènes de l'épisode, alors que Captain America est face à Psylocke et Penance venus délivrer des griffes d'Orchis des mutants, Steve Rogers invite les deux femmes à venger les leurs, tués lors du Hellfire Gala, tout en incarnant à ses côtés l'union humain-mutant.

Dans le FCBD, Duggan met en place une situation explosive avec un usurpateur choisi par le Dr. Stasis et M.O.D.O.K. pour reprendre le rôle de Captain Krakoa. Pour rappel, lors de la première saison de X-Men par Duggan et Larraz, Stasis piégeait Cyclope et le faisait tuer devant des témoins civils. Pour garder secret le protocole de résurrection des Cinq, le Conseil de Krakoa trouvait un subterfuge : Cyclope restait mort aux yeux du public mais endossait le masque de Captain Krakoa pour continuer à opérer avec son équipe de X-Men.

Qui est ce nouveau Captain Krakoa ? Duggan ne le révèle pas et on peut donc spéculer à loisir. J'ai ma propre idée, mais je ne la dévoile pas (mais si vous voulez me faire part de la votre, n'hésitez pas à laisser un commentaire). On sait en revanche que c'est un individu bien entraîné vu la correction qu'il inflige d'abord à Cyclope puis à Captain America. Peut-être a-t-il bénéficié de quelques améliorations génétiques de la part de Stasis et MODOK...

Ce qui est surtout bien vu et qui correspond parfaitement à la méthode du scénariste, telle qu'il l'a dévoilée récemment en interview , c'est que tout repose sur l'apparence. Captain Krakoa enrôle des mutants qui croit avoir affaire à Cyclope et pense partir pour une mission vengeresse en qualité de nouveau Front de Libération des Mutants. Et ce ne sont pas des enfants de choeur : Blob, Wildside, les jumeaux Fenris !

L'Unity Squad de Captain America est moins universelle que la précédente animée par Duggan : on y trouve trois mutantes (Malicia, Psylocke/Kwannon, Penance), Deadpool (qui peut aussi être assimilé à un mutant), Quicksilver (qui a longtemps cru en être un... Avant que Remender retconne ses origines, à lui et sa soeur Scarlet Witch). Captain America est le seul Vengeur. Pas d'Inhumain, pas de Fantastic Four. Même si Duggan a teasé un dernier membre à venir...

Suivant la tonalité brutale du Hellfire Gala et X-Men #25, Duggan écrit un épisode violent, brutal, sombre. La deuxième loi sacrée de Krakoa ("D'humains tu ne tueras") n'a plus cours, même s'il s'agit pour les mutants de tuer uniquement ceux qui les ont agressés. Et à ce sujet, si on peut s'étonner que Steve Rogers s'allie avec Psylocke et Penance après qu'elles aient trucidé plusieurs agents d'Orchis, Duggan répond par le biais du héros qu'il sait ce que c'est de lutter contre des fascistes. C'est la guerre et il y a des morts de chaque côté.

Javier Garron est devenu une valeur sûre de Marvel. Après avoir brillé sur Secret Warriors (dont j'ai parlée récemment), il est devenu l'artiste régulier le plus productif du run de Jason Aaron sur Avengers

Ce dessinateur espagnol fait penser à Brad Walker et Kevin Maguire : du premier, il a le goût des images fournies, détaillées, avec des compositions dynamiques ; du second, il a le talent pour rendre les personnages très expressifs. Chaque page vous en donne pour votre argent et il met un point d'honneur à valoriser les héros dans toute leur splendeur. Ainsi Psylocke en tueuse ninja terriblement efficace, Captain America en force tranquille, Quicksilver en bolide : les pouvoirs sont représentés de manière très puissante avec un sens de l'ellipse (quand Pietro transporte l'équipe dans les égoîts) ou au contraire de la décomposition des mouvements (lorsque le bouclier de Captain America ricoche en assommmant plusieurs membres d'Orchis) assez extraordinaires.

Vous l'aurez compris, j'ai retourné ma veste en m'apercevant qu'elle était doublée de vison (même si c'est un peu trop chaud pour la saison). Mais cette relance (fusse-t-elle éphémère) de Uncanny Avengers est réellement accrocheuse. Et Fall of X a quelque chose de définitivement séduisant dans sa dimension désespérée. J'ignore sur quoi ça va déboucher, mais finalement cet électrochoc chez les mutants rebat les cartes franchement.

jeudi 17 août 2023

BATMAN - SUPERMAN : WORLD'S FINEST #18, de Mark Waid et Travis Moore


Comme c'est devenu la coutume, Batman - Superman : World's Finest propose un interlude entre deux nouveaux arcs et à cette occasion Mark Waid fait équipe avec un autre artiste que Dan Mora (qui signe quand même la couverture). Cette fois, avant de revenir à une nouvelle aventure, on a droit à un entracte en deux parties illustré par Travis Moore et dans lequel on remonte encore plus loin dans le passé puisqu'on va assister à la première rencontre entre Superman et Batman.


Gotham. Deux affaires occupent Batman et le GCPD : d'un côté, le Sphinx cambriole plusieurs banques, et de l'autre, on assiste à des disparitions soudaines d'individus, dont le majordome de Bruce Wayne, Alfred. Lorsque Clark Kent découvre que les énigmes du Sphinx sont rédigées en kryptonien, il quitte Metropolis pour Gotham...


Mark Waid est un grand collectionneur de comics du golden age (avant les années 1950 donc), et particulièrement des bandes de Superman. Sa connaissance au sujet du Man of Steel est encyclopédique et d'une certaine manière, il était logique qu'avec une série comme World's Finest, il finisse pas remonter le temps jusqu'à cette époque.


Dans le tout premier épisode de World's Finest qu'il a écrit, on assistait à un bref flashback où Batman sollicitait l'aide de Superman car le Pingouin avait kidnappé Robin et on devinait que les deux héros collaboraient pour une de leurs premières fois. Comment alors avaient-ils fait connaissance et su se faire confiance ?


C'est à cette question que se propose de répondre cet épisode (et le suivant). Mais, en vérité, à quand exactement, dans l'Histoire des comics Superman et Batman ont ils fait pour la première fois équipe ? J'ai mené l'enquête.


Ci-dessus figure la couverture de Superman #76 (1952) qui met en scène la première rencontre pré-Crisis on Infinite Earths du Dark Knight et du Man of Steel. L'épisode est écrit à trois par Edward Hamilton, Bill Finger et Bill Woolfolk et dessiné par Curt Swan. L'action se déroule sur paquebot et déjà, très vite, l'un comme l'autre devinent leur identité secrète et affichent leur complémentarité.


Post-Crisis, c'est dans Man of Steel #3 (1986) de John Byrne (scénario et dessin) que Superman et Batman se croisent pour la première fois dans le contexte rebooté du DCU et là, les choses sont déjà plus conflictuelles puisque Superman prend Batman pour un vilain avant de l'aider à arrêter Magpie.

On retrouve justement cette vilaine, au look impayable, dans World's Finest #18, mais l'intrigue propose une nouvelle version de la première alliance entre Superman et Batman. Mark Waid a une idée très maline pour les confronter, de telle sorte que, comme chez Byrne, ils ne s'apprécient pas tout de suite, avant, comme à l'époque du golden age, ils comprennent qu'à deux, ils sont imbattables.

On pense d'abord que l'enquête concernant le Sphinx et ses énigmes écrites en kryptonien et ces affaires de disparitions n'ont aucun rapport et que, peut-être, Waid va profiter de cet arc en deux parties pour résoudre une chose après l'autre. Mais en fait, avec une remarquable fluidité, il lie les deux investigations pour aboutir à un cliffhanger très accrocheur.

L'apparition de Superman dans le bureau de Jim Gordon est un moment savoureux, le commissaire révélant avoir toujours douté qu'un homme puisse voler comme le protecteur de Metropolis (cela rappelle cette ligne de dialogue dans Batman : Year One où Alfred évoque dans le nommer Superman avant que Batman ne teste son aile volante). Jim Gordon réfléchit ensuite brièvement à voix haute en se demandant si ce ne serait pas une bonne idée d'installer sur le toit du commissariat central un Bat-signal afin de contacter plus rapidement le dark knight

Mark Waid nous régale de plusieurs réparties du même style comme quand Batman et Superman parcourt Gotham de nuit et que le premier réussit à identifier d'où peut venir le second d'après son accent, sa façon de parler (et il tombe évidemment juste). Ou plus tard quand Bruce Wayne réussit à démasquer Clark Kent grâce des satellites (dont Lex Luthor serait jaloux, affirme-t-il) qui retracent les déplacements de Superman à Metropolis. Mais Superman sait aussi rapidement qui se cache sous le masque de Batman et le lui fait savoir avec un sourire malicieux.

J'avoue qu'un seul détail m'a fait tiquer : c'est lorsque Jimmy Olsen montre à Clark sur une tablette  l'inscription en kryptonien laissée par le Sphinx dans le coffre d'une banque. Déjà dans World's Finest : Teen Titans, Waid montre que Speedy est accro aux réseaux sociaux et qu'il streame les interventions de l'équipe. Ces outils modernes dans des épisodes censés se dérouler dans le passé sont, je trouve, maladroits, malvenus. Je préférerai que Waid s'en tienne à quelque chose de plus daté, ou en tout cas de moins contemporain car, là, du coup, on a l'impression que le passé dans lequel s'inscrivent ces séries n'est pas si/assez éloigné.

Mora occupé à dessiner des épisodes d'avance pour Shazam ! (qui revient en Septembre) et World's Finest (à paraître en Octobre), c'est donc Travis Moore qui a été rappelé pour le suppléer. Si son dessin n'a pas le même dynamisme que celui de son collègue, il compense par un trait toujours élégant.

On pourra être dérouté par le masque qu'il dessine à Batman mais il correspond à celui des origines du personnage avec la face sombre sur une cagoule bleue. D'ailleurs, Tamra Bonvillain applique des couleurs qui semblent plus claires, plus pales comme pour souligner l'ancienneté du récit, avant que les costumes des personnages aient possédé leurs teintes définitives, plus foncées.

Moore n'est pas du genre à adopter un découpage excentrique, c'est même très sage. Trop peut-être. Mais sans doute a-t-il suivi le script et voulu ainsi revenir au classicisme des comics du golden et silver age où rien ne débordait. A l'exception notable d'une splash-page à la fin de l'épisode. Mais n'y voyez pas un reproche de ma part : le boulot de Moore est toujours impeccable, très clean, c'est un fill-in de grande qualité.

Suite et fin le mois prochain. Avant un bond annoncé dans le futur, en direction d'un grand classique de Mark Waid qui s'offre une revisite d'un de ses chefs d'oeuvre...

mercredi 16 août 2023

HARLEY QUINN : BLACK + WHITE + REDDER #2, de Kelly Thompson et Annie Wu, Ro STein et Ted Brandt, Ryan Parrott et Luana Vecchio


Ah ! Cette couverture de Chris Samnee suffirait presque à justifier l'acquisition de ce n°2 de Harley Quinn : Black + White + Redder. Au programme, encore trois nouvelles histoires courtes par trois équipes artistiques différentes. La qualité est au rendez-vous et prouve que, même si on peut trouver le personnage envahissant actuellement, il continue d'inspirer.


- ORIGIN STORY FOR DUMMIES (Ecrit par Kelly Thompson, dessiné par Annie Wu) - Harley n'est pas satisfaite de ses origines car elles la renvoient toujours à son couple avec le Joker. Elle kidnappe Zatanna pour corriger cela, malgré les protestations de Poison Ivy qui lui explique qu'elle a réussi à s'affranchir de son ancien amant...
 

Ce chapitre a valeur de document car c'est la première fois que la scénariste Kelly Thompson écrit Harley Quinn, qui fera partie des Birds of Prey dans le relaunch qu'elle lance le mois prochain (avec le dessinateur Leonardo Romero). Elle nous entraîne dans un récit très amusant et complètement déjanté où Zatanna modifie l'origin story de Harley afin qu'on ne la réduise plus à l'ex-complice du Joker. Mais comme le souligne Poison Ivy, elle s'en est émancipée sans cela.

Autre bonheur : celui de retrouver au dessin la trop rare Annie Wu. Elle compose admirablement avec la contrainte des trois couleurs et produit des planches très dynamiques et expressives. Espérons que DC ait été convaincu et songe à lui donner du boulot car c'est un talent à exploiter davantage.


- GREAT PETSPECTATIONS (Co-écrit et dessiné par Ro Stein et Ted Brandt) - Un concours animalier oppose Robin et les Super-Pets à Harley Quinn et sa Legion of Doominals. Les épreuves s'enchaînent et les déconvenues se multiplient pour cette dernière...


Ro Stein et Ted Brandt se sont faits remarquer en co-dessinant la série Crowded chez Image (écrite par Christopher Sebela) et on reconnait d'entrée de jeu leur trait très expressif, avec une tendance prononcée pour la caricature dans ce segment tout aussi drôle que le précédent.

Si les Super-Pets jouent les seconds rôles et ont eu droit à un film d'animation l'an dernier en salles, la Legion of Doominals est une création pour l'occasion et rien que pour le chien Barkseid (version canine de Darkseid), ça vaut le coup. On rit de bon coeur et l'épilogue offre même à Harley un lot de consolation.
 

COFFEE AND PIE, OH MY (Ecrit par Ryan Parrott, dessiné par Luana Vecchio) - Le commissaire Jim Gordon arrête Harley Quinn dans un diner qu'elle a saccagé en s'en prenant à des policiers. Mais méfiez-vous des apparences....


Ryan Parrott est actuellement aux commandes de la série Rogue Sun chez Boom ! Studios, intégrée au "Massive-verse" de Kyle Higgins (créateur de Radiant Black), gros succès de l'éditeur. Il a imaginé le récit le plus sérieux et touchant de ce numéro où Harley se retrouve injustement accusée d'agression sur des agents des forces de l'ordre. En un sens, cette histoire répond à celle de Kelly Thompson et les origines du personnage associées à celles du Joker et donc à la manière dont on ne cesse de la considérer. Sauf qu'il y a un twist et il est bien amené.

Au dessin, Luana Vecchio est un talent à surveiller de près. Actuellement, elle écrit et dessine Lovesick chez Image Comics (une série qui mélange horreur et BDSM). Son trait fin et élégant donne à voir Harley de manière touchante, victime de son passé mais aussi déterminée à prouver qu'elle a changé de voie. C'est superbe. Encore une fois : retenez bien le nom de Luana Vecchio.

On aurait tort de bouder cette anthologie consacrée à Harley Quinn, quand bien même on peut être lassé par sa forte présence dans les comics et au cinéma (où Margot Robbie lui a génialement donnée vie). Mais il faut avouer que la création de Paul Dini et Bruce Timm inspire, et bien, des auteurs originaux, dans un format qui a l'avantage de ne pas faire traîner les choses en longueur.

lundi 14 août 2023

ASTEROID CITY, de Wes Anderson, est écrasé par le soleil et les tics


Le onzième long métrage de Wes Anderson est à l'image des précédents : c'est un véritable ovni qui ne ressemble qu'à son auteur. Un auteur à qui on a reproché depuis son chef d'oeuvre (The Grand Budapest Hotel, 2014) de tourner quelque peu en rond, enfermé dans un cadre stylistique de plus en plus rigide et désincarné. C'est encore le cas ici, comme s'il s'agissait de tester les vrais fans des autres spectateurs.



Années 1950. Un animateur apparaît dans l'écran d'une télé pour évoquer l'adaptation pour le petit écran de la dernière pièce de théâtre  Conrad Eartp, Asteroid City. L'action se situe dans une bourgade au milieu du désert du Nevada connue pour le cratère formé par la chute d'une météorite il y a plusieurs millions d'années et sa remise de prix décernés à de jeunes génies de la science sous l'autorité de l'armée.


Le photographe de guerre Augie Steenbeck s'y arrête, avec son fils Woodrow et ses trois petites filles, après que sa voiture soit tombée en panne. Mais le garagiste du coin ignore comment la réparer. Ils prennent une chambre dans un motel et au diner, Augie et Woodrow remarque l'actrice Midge Campbell et sa fille en train de se restaurer. 


Un autocar dépose une classe d'élèves venus assister à la remise de prix avec leur instituttrice, June Douglas, puis un groupe de country-folk mené par le chanteur Montana, et trois autres participants au concours de science avec leurs parents. Tout ce beau monde se retrouve dans le cratère pour écouter le discours du général Grif Gibson et assister à la démonstration des participants du concours (dont Woordrow Steenbeck et Dinah Campbell) qui impressionnent le Dr. Hickenlooper.


Mais c'est alors qu'un événement extraordinaire va perturber la soirée : un viasseau extraterrestre surgit en vol stationnaire au-dessus du cratère et son occupant en descend pour dérober la météorite avant de filer. Augie a le temps d'immortaliser la scène sur pellicule. Le général Gibson décide alors de placer toute la bourgade en quarantaine et de faire subir une batterie de tests médicaux et psychiatriques à tous les témoins. Cependant, les participants du concours, avec la complicité du Dr. Hickenlooper, joignent des amis et révèlent l'affaire dont les médias s'emparent, attirant une foule de curieux sur place. Gibson annule la quarantaine mais l'extraterrestre revient pour rendre la météorite. La quarantaine est rétablie aussitôt mais provoque une révolte.


L'animateur télé reprend la parole et explique les circonstances dans lesquelles Conrad Earp a rencontré Jonas Hall pour lui confier le rôle d'Augie Steenback avant qu'ils ne deviennent amants. La mise en scène est assurée par Schubert Green et avec l'auteur ils complètent la distribution grâce aux élèves d'un cours d'art dramatique, parmi lesquels se trouve Mercedes Ford qui jouera Midge Campbell. Le soir de la "première" filmée pour la télé, Jonas Hall, profite d'une scène sans lui pour interroger Schubert Green sur le sens de la pièce et se voit répondre que même s'il n'y comprend rien, il doit juste raconter l'histoire.


Six mois plus tard, Conrad Earp trouvera la mort dans un accident de la route. Augie Steenbeck est le dernier à quitter Asteroid City avec ses enfants et son beau-père venu l'aider. Midge lui a laissé son adresse.

Si le cinéma de Wes Anderson vous semble de plus en plus hérmetique, ce n'est pas Asteroid City qui va vous réconcilier avec lui. Comme je l'écris plus haut, depuis The Grand Budapest Hotel il y a presque dix ans, qui paraissait être la culmination de son oeuvre en termes esthétiques et narratifs, le cinéaste texan a perdu quelques-uns de ses fans en route à force d'opus de plus en plus stylisés.

Il paraît en effet loin le temps où Wes Anderson laissait ses films respirer, être investis d'une part de spontanéité, comme lorsqu'il réalisait Rushmore ou La Famille Tenenbaum, La Vie Aquatique ou Moonrise Kingdom. Sa maniaquerie formelle et thérmatique avait trouvé un nouvel écrin, splendide, avec des fims d'animation comme Fantastic Mr. Fox, puis L'île aux chiens, mais on sentait bien qu'il se diversifiait moins qu'il ne laissait submerger par ses lubies.

Son précédent film, The French Dispatch, m'avait déçu. Découpé en sketches, cette chronique d'un journal américain installé en France ne brillait que par intermittences, alternant le très bon et l'anecdotique. Surtout on voyait très clairement que Wes Anderson devenu un metteur en scène courtisé par toutes les vedettes de Hollywood, prêtes à ne faire qu'une figuration pour le compter dans leur filmographie, se laissait griser par son statut, employant effectivement des visages connus pour des apparitions.

On retrouve cela dans Asteroid City où des pointures comme Steve Carrell ou Tom Hanks n'ont quasiment rien à jouer de consistant, où Liev Schrieber, Bryan CranstonHope Davis, Bob Balaban, Willem Dafoe ne sont visiblement là que pour leur ami cinéaste, et que les rares nouvelles têtes semblent figés dans des partitions amidonnées où le cadre prime sur le jeu, le style sur le naturel.

Par ailleurs, s'il fallait dire simplement de quoi parle le film, on serait bien embêté. Il y a des motifs récurrents à l'oeuvre de Anderson, comme le deuil, la solitude des petits génies, le cadre insolite qui réunit une foule de personnages. Mais le procédé tourne complètement à vide. Aucune émotion ne vous étreint, tout est comme plaqué sous des couches de laque, et si le tableau est superbement peint (avec une photo très solaire de Robert Yeoman, dans le décor installé à Chinchon en Espagne), il est dénué de charme. 

Jadis maître de cette imagerie "maison de poupée", Wes Anderson en paraît aujourd'hui prisonnier, incapable de se réinventer, de sortir de ce cocon. Les mêmes plans symétriques, les mêmes travelling latéraux, les mêmes champ-contrechamp ne servent plus un propos absurdement charmant et poignant, mais illustrent un spectacle de marionnettes désincarnées où les gimmicks ont pris le dessus sur le reste.

IL faut attendre les apparitions de l'extraterrestre, muettes, suspendues dans le temps, en stop-motion, où les scènes avec Maya Hawke pour que tout ne soit plus aussi guindé. Maya Hawke est ravissante en maîtresse d'école mais surtout c'est la seule dans tout le casting qui ne paraît pas totalement animée comme un robot, sans doute parce que c'est sa première expérience chez Anderson mais aussi parce que sa jeunesse lui a permis de conserver sa spontanéité dans le jeu.

Tous les autres se sont pris ou laissés prendre au piège, des habitués comme Jason Schwartzman à Edward Norton (même s'il s'en tire bien dans un rôle secondaire) à l'inévitable Tilda Swinton en passant par Adrien Brody et, Jeffrey Wright. Scarlett Johansson est absolument horripilante tout du long dans ce qui ressemble au numéro d'une star voulant imiter les acteurs "andersoniens", impassibles, débitant leurs répliques d'une voix monocorde, déguisés comme à la parade. C'est ahurissant de voir tous ces interprètes se plier aussi bêtement aux instructions d'un metteur en scène qui les filme avec aussi peu d'affect. 

Où est passé l'homme qui racontait La Famille Tenebaum, la fugue de Moonrise Kingdom, la rivalité amoureuse de Rushmore, l'histoire d'un père et de son fils dans La Vie aquatique, la folie d'un palace dans The Grand Budapest Hotel ou le périple de trois frangions endeuillés dans A Bord du Darjeeling Limited

Peut-être le retrouvera-t-on en Octobre prochain sur Netflix pour qui il a réalisé un court métrage, The Wonderful Story of Henry Sugar, d'après Roald Dahl (qui lui avait déjà inspiré Fantastic Mr. Fox) ? Croisons les doigts.