vendredi 18 novembre 2022

NAMOR THE SUB-MARINER #2, de Christopher Cantwell et Pasqual Ferry


Quand même, ça fait du bien de lire une bonne histoire avec Namor ! Christopher Cantwell prouve qu'il aime et connaît bien ce personnage, mais surtout qu'il l'a bien cerné dans cette mini-série futuriste. C'est somptueusement mis en images par Pasqual Ferry pour ne rien gâcher. Et la fin de l'épisode promet beaucoup pour la suite...


La Torche Humaine (Jim Hammond) a filé dans le ciel sans que Namor ait pu la rattraper. Eudora, sa conseillère scientifique explique en quoi l'androïde pourrait sauver l'humanité.
 

Namor et Luke Cage partent ensemble à sa recherche sur un voilier. Ils gagnent New York et le Baxter building où Namor espère que Reed Richards a conservé des infos sur Jim Hammond.


Une fois dans l'immeuble, Namor se rappelle la dernière discussion qu'il a eue avec Sue Richard, quand elle essaya de le convaincre de quitter la Terre avec les autres héros suite à l'attaque Kree.


Namor est sorti de sa rêverie par Machine Man qui l'attaque. Luke Cage l'aide à le maîtriser mais Machine Man s'enfuit en les prévenant d'une riposte imminente des machines...

Alors que Namor dans sa version MCU triomphe dans Black Panther 2 : Wakanda Forever (que je j'ai toujours pas vu), le prince des mers poursuit son aventure dans le futur sous la plume de Christopher Cantwell. Er même si d'autres avant lui ont su bien écrire le personnage (comme John Byrne ou Peter Milligan), force est d'avouer qu'on en a là une version passionnante.

Trop souvent réduit à un vilain, Namor est surtout un anti-héros, ambigü, parfois du bon, parfois du mauvais côté. Comprendre ça, c'est lui rendre justice. Ou alors il faut trouver une autre façon de l'animer et c'est comme ça que Cantwell a procédé.

A bien des égards, Namor the Sub-Mariner : Conquered Shores fait penser Old Man Logan et les autres mini-séries inspirés par le récit fondateur de Mark Millar (avec Hawkeye, Peter Quill, etc.). Il s'agit d'une forme d'ultime histoire de Namor, qui le montre plus âgé et changé par les ans. Du coup, la question de savoir s'il est bon ou mauvais ne se pose plus car il a évolué pour atteindre une nouvelle incarnation.

Le Namor de Cantwell n'est même plus roi, il a laissé le trône à Namorita, il a fait la paix avec Attuma, et veille sur une poignée d'humains rescapés d'une attaque menée par les Kree à la suite de laquelle tous les super-héros ont quitté la planète. Avec ses tempes blanchies, il ressemblerait presque à son rival d'hier, Reed Richards. Et c'est tout sauf un hasard si Namor va retrouver le Baxter building, repaire des Fantastic Four, désormais exilés.

A la fin du premier épisode, Namor voyait dans le ciel la première Torche Humaine, Jim Hammond, l'androïde créé par Phineas Horton, qui fut son premier adversaire puis son compagnon au sein des Invaders (avec Toro, Bucky et Captain America durant la seconde guerre mondiale). Quand ce deuxième numéro commence, Namor se lance à la poursuite de la Torche mais celui-ci le sème facilement car Namor n'a plus volé depuis longtemps et ses ailettes aux chevilles ne le lui permettent plus.

Mais l'apparition de la Torche a tout changé, pour tout le monde. Eudora, la conseillère scientifique d'Atlantis, explique que l'énergie de l'androïde pourrait fournir de quoi sauver les humains et les atlantes. Luke Cage n'est pas chaud à l'idée d'habiter sous l'eau, mais avant d'en arriver là, il faut de toute façon retrouver Jim Hammond. Et Cage entend bien ne pas laisser Namor partir seul à sa recherche. Captain America reste donc avec les rescapés humains.

Cage et Namor gagnent New York à bord d'un voilier. Au Baxter building, Machine Man va surgir et bouleverser leur périple... Christopher Cantwell trouble le lecteur avec ce rebondissement : Jim Hammond est introduit comme le sauveur, à moins qu'il ne s'agisse de celui qui achèvera ce qui reste de l'humanité puisqu'il est question d'un clan de robots prêts à en découdre.

Le duo Namor-Cage est inattednu mais évite à la mini-série de se complaire dans la nostalgie en reformant le tandem Steve Roger-Namor pour ce voyage. Cage n'aime pas Namor et ne s'en cache pas. Mais Namor n'est plus ce régent soupe-au-lait prêt à répliquer au quart de tour, toisant les humains comme des êtres inférieurs, il s'accommode de ce compagnon ombrageux. L'histoire ne dit pas un mot du sort des mutants suite à l'attaque Kree et occulte du même coup le sentiment de Namor vis-à-vis de la communauté à laquelle il appartient génétiquement (on verra si dans les prochains épisodes Cantwell en parle, mais je ne parierai pas là-dessus vu l'endroit où Namor et Cage vont se rendre dans le prochain épisode).

Captivant, le récit est aussi somptueux au niveau visuel. Pasqual Ferry est très en forme et ça fait plaisir. Son style convient parfaitement au personnage à qui il donne une majestie et une mélancolie mais aussi une forme de sagesse très élégante. Le costume dont il l'a vêtu m'a d'abord désarçonné car je pensais que ce vieux Namor aurait renoué avec son look originel, mais finalement cette combinaison noire lui sied bien.

L'armure qu'il porte ensuite est justifiée de manière simple et logique et le design est superbe. Ferry nous éblouit avec une splash-page renversante lorsqu'on voit Namor et Cage sur le voilier (voir ci-dessus). Et leur entrée dans New York submergée a le bon goût de rester sobre alors qu'on a vu et revu des images de la mégapole sous les eaux dans nombre de films catastrophe. En revanche, une fois, dans le Baxter building, Ferry déploie des trésors d'invention pour créer un intérieur très moderne aux formes épurées et sophistiquées à la fois.

Le flash-back avec Sue Richards est lui ausi découpé sans fioritures : Ferry s'appuie sur un dialogue exemplairement traité et qui suggère à merveille la relation entre la femme invisible et le prince des mers, une romance contrariée mais résumée à l'essentiel (Sue a préféré Reed comme on préfère la raison à la passion).

La bataille contre Machine Man est traitée avec dynamisme, avec des cases occupant la largeur de la bande, là encore le procédé importe moins que le résultat qui est efficace. Ferry a un trait naturellement beau et il a le bon goût de ne pas surcharger ses visuels avec des effets de composition inutilement compliqués. Tout est fluide.

C'est vraiment très agréable à lire, avec cette pointe de mélancolie et cette part d'inattendu qui suffisent pour avoir envie de continuer.

G.C.P.D. : THE BLUE WALL #2, de John Ridley et Stefano Raffaele


J'ai beaucoup aimé le premier épisode de cette mini-série écrite par John Ridley et ce nouveau numéro de G.C.P.D. : The Blue Wall confirme la qualité du projet. On suit cette fois une autre des recrues de la police de Gotham, présentée le mois dernier, et l'intrigue qui se noue autour de lui est captivante et bien étudiée. Les dessins de Steafno Raffaele sont également excellents, même si la colorisation est toujours un peu trop sombre et uniforme.



L'agent Eric Wells, contrôleur judiciaire, vient d'apprendre qu'un des ex-détenus dont il a la charge est le braqueur de banque arrêté par son amie, l'agent Samantha Park. Il doute de lui-même.


La commissaire Renee Montoya doit aussi affronter la tempête car le comportement de l'agent Park, d'abord traîtée comme une héroïne, est maintenant critiquée par la hiérarchie et les médias.


Devante, un autre ancien détenu sous la surveillance de Wells, est abordé par un ancien complice pour un casse, dont le butin lui permettrait de subvenir aux besoins de sa femme et de leur futur enfant.


Mais Devante, que son passé empêche de trouver un job réglo, choisit de dénoncer les voleurs, arrêtés par la brigade de l'agent Ortega.  Une décision qui s'avérera tragique...

Le principe de G.C.P.D. : The Blue Wall semble donc être de consacrer un épisode à chacune des nouvelles recrues de la police de Gotham que John Ridley a introduites dans le premier numéro. Après Samantha Park le mois dernier, c'est donc, comme l'indique la couverture, au tour d'Eric Wells.

Toutefois, avant d'aller plus loin, on distingue un fil rouge dans ce projet puisque, en parallèle, on suit Renee Montoya, devenue commissaire principal. Ridley s'emploie à la décrire comme une femme de terrain désormais en charge de toutes les forces de l'ordre de la métropole. Le scénariste montre avec brio combien cette nouvelle situation cause de tracas à cette femme qui a été promue certes pour ses mérites mais aussi pour ce qu'elle représente - une femme, latino, gay.

Montoya n'aime guère son nouveau job et ne s'en cache pas. Elle doit composer avec des intérêts divers : la hiérarchie la pousse dans un premier temps à profiter de l'agent Park pour son geste héroïque puis, ensuite, à la lâcher, voire la blâmer, parce qu'elle a failli et avoué ne pas avoir ouvert le feu par peur sur un braqueur ayant blessé des passants. On saisit parfaitement le dilemme qui se pose à Montoya entre l'envie de ne pas sacrifier une jeune recrue et sa responsabilité de chef de ne rien laisser passer, d'autant plus que les médias font pression et que l'image du GCPD est mauvaise.

Ce qui est un peu moins plaisant pour le lecteur et décevant de la part de Ridley est la référence pesante à Harvey Dent/Double-Face, un des super-vilains les plus fameux de Gotham dont l'histoire est liée à Montoya (comme établie dans Gotham Central, par Ed Brubaker, Greg Rucka et Michael Lark, il l'avait kidnappée, séquestrée, fait accuser de meurtre, ce qui a abouti à un traumatisme durable chez elle).

Toujours ramener Montoya à Dent est non seulement répétitif et peu original, mais cela revient surtout à ne définir ce personnage que par rapport à son statut de victime traumatisée, hantée par Double-Face même quand ce dernier semble ne plus la persécuter. On verra comment cette partie de l'histoire évolue, s'il s'agit d'une volonté de Ridley d'intégrer Dent à son projet ou s'il s'agit d'une fausse piste (point sur lequel cet épisode joue).

Pour en revenir au protagoniste de l'épisode, Eric Wells est donc un jeune contrôleur judiciaire. Sa bienveillance lui vaut les railleries récurrentes de son instructeur, Phelps, pour qui les détenus libérés ne comprennent que la peur. Il se trouve que l'agent Park a procédé à l'arrestation d'un braqueur ayant blessé plusieurs passants et qui était suivi par Phelps et Wells. Pour ce dernier, c'est un échec perturbant.

Un autre cas va l'occuper : Devante, lui aussi, sort de prison. Il vit avec sa femme qui attend leur premier enfant, mais son casier judiciaire lui vaut des refus répétés auprès des employeurs à qui il se présente. Wells lui dit de ne pas se décourager mais avec un bébé à naître et un loyer à payer, Devante doute que cela suffise. Il est bientôt abordé par un ancien complice qui lui propose un coup fumeux mais qui le mettrait à l'abri du besoin. Pourtant le simple fait de parler à cet ancien acolyte peut déjà renvoyer Devante derrière les barreaux comme le lui rappelle Wells quand il l'apprend.

Pour ponctuer l'épisode, Ridley n'oublie pas Park et Danny Ortega. La première en veut à Montoya de ne pas l'avoir soutenue même si elle est consciente d'avoir commis des erreurs graves. Elle pensait que, étant issue d'une minorité comme la commisssaire, il y aurait une solidarité. Ortega, lui, doit supporter le racisme de ses collègues et les reproches de son père, qui le trouve bien naïf d'avoir cru que la police de Gotham accueillerait gentiment un porto-ricain même né sur le sol américain. Ces scènes servent à étoffer la personnalité et à enrichir la trame de la série et prouve que Ridley a à coeur de dresser un tableau sans concessions, ne cherchant ni à faire de ses jeunes héros des individus angéliques ni à enjoliver le contexte dans lequel ils exercent.

La conclusion de la ligne narrative impliquant Devante est surprenante et tragique. Le jeune homme fait un choix terrible qui dit tout son désespoir sur l'impossibilité de se réinsérer et d'échapper à son passé. Mais il accomplit aussi un geste héroïque et généreux, en ayant une idée pour effectivement permettre à sa femme et son enfant d'être en sécurité. Cependant, pour Wells, le résultat le plonge à nouveau dans des tourments et à son tour, comme Park et Ortega, il se met à questionner le système, depuis la prise en charge des anciens détenus jusqu'au comportement de la hiérarchie policière. L'expérience de ces trois jeunes flics est teintée d'amertume, de désillusions, et c'est écrit avec beaucoup de subtilité et de force.

Stefano Raffaele capte tout cela dans son dessin. L'artiste italien est parfois un peu gauche quand il s'agit de composer certains plans, en particulier lorsqu'il faut orchestrer une scène d'action, même très simple. Il est nettement plus à l'aise quand il s'agit de cadrer un dialogue.

Pour cela, il a recours à un découpage très simple, qui s'attarde sur des gros plans de visages où les émotions qui traversent les personnages sont trés lisibles. On ressent la fatigue de Montoya et son côté désabusé quand elle se met à parler au poisson rouge dans son bocal que lui a offert son frère Benny.

Eric Wells est bien campé également. C'est un jeune homme corpulent avec une attitude aimable, mais qui peut être cassante quand il est excédé apr Devante. On comprend d'ailleurs sa réaction à cet instant quand, auparavant, Phelps lui a conseillé d'être plus ferme avec les ex-détenus dont il s'occupe. De coup, le lecteur a conscience que Eric se force à être dur et le regrette vite ensuite, car il joue contre sa nature.

Cela prend une dimension dramatique dans la dernière partie dee l'épisode avec l'arrestation des braqueurs et la disparition de leur chef mais aussi celle de Devante. Une course contre la montre s'engage pour localiser ces derniers avant que le premier ne se venge du second. Le dénouement est poignant et Raffaele encore une fois le dessine avec beaucoup de sobriété, une direction payante car la situation se suffit à elle-même et il n'y a pas besoin d'en rajouter visuellement.

Toutefois, j'exprimerai le même bémol pour cet épisode que pour le premier en ce qui concerne la colorisation de Brad Anderson. Celle-ci est sombre et trop monotone, ce qui donne l'impression désagréable que toutes les scène baignent dans la même ambiance et ce qui atténue donc les pics émotionnels de l'épisode. Anderson n'est pourtant pas un mauvais coloriste (son travail sur Justice League Dark, notamment, était exceptionnel), mais ici, ça ne fonctionne pas.

Ceci mis à part, G.C.P.D. : The Blue Wall confirme ses qualités. Cette mini-série est formidablement écrite et servi par des dessins solides, même si perfectibles.

jeudi 17 novembre 2022

PRODIGY : THE ICARUS SOCIETY #5, de Mark Millar et Matteo Buffagni

 

C'est la fin pour Prodigy : The Icarus Society avec cet épisode double (40 pages). Mais ce n'est pas la fin de Prodigy puisqu'on apprend à la fin de ce n°5 qu'il y aura un troisième volume ! Mark Millar a de la suite dans les idées, mais il donne quand même une sacrée conclusion à sa mini-série. Le tout est merveilleusement mis en images par Matteo Buffagni qui n'a pas fini de faire parler de lui dans le "Millarworld"...



Les mercenaires de Felix Koffka attaquent Shangri-La pour piller sa technologie. Surpris au lit avec Ana, Edison Crane a juste le temps d'éviter des balles meurtrières pour elle et lui.


Koffka laisse à Prisha d'exécuter Crane en faisant exploser la bombe miniature qu'elle lui a fait absorber à son insu. Mais Edison a piégé la belle qui meurt à sa place.


Crane profite de la confusion qui s'ensuit pour se cacher. Koffka menace alors d'exécuter des habitants de Shangri-La. Mais Edison détruit la machine qui inhibe les citoyens.


C'est un vrai canrage qui s'ensuit. Crane tue lui-même Koffka. Ana est affligée mais Edison l'aide à réparer sa machine inhibitrice avant de se retirer pour entamer une quête plus personnelle...

Mark Millar, c'est habituel, aime conclure ses histoires avec démesure, parfois en sombrant dans le mauvais goût. Il l'évite ici et, mieux même, il offre à Prodigy : The Icarus Society un final tonitruant et introspectif à la fois, car Edison Crane reviendra pour une troisième aventure plus personnelle.

Le scénariste écossais a développé une intrigue qui était nettement mieux construite et plus fournie que le premier volume de Prodigy (un de ses pires travaux). Et, quand Edison Crane quitte Shangri-La et que Lucy, l'assistante de Fleix Koffka, lui demande pourquoi il part et surtout pourquoi il ne s'est pas échappé avant, la réponse fuse comme si Millar lui-même la prononçait : il ne pouvait pas manquer ça !

Ma petite théorie, c'est que Prodigy est quelque part ce que Millar a écrit de plus fantasmé par rapport à lui-même : avec ce personnage qui sait tout, qui est un athlète et un savant, mais aussi quelqu'un qui cherche à prouver au monde qu'il est le meilleur, j'ai toujours eu le sentiment que c'était ce qu'ambitionnait certainement le jeune Millar au début de sa carrière et qu'il a en quelque sorte accompli.

Même s'il a vendu son label Millarworld à Netflix pour écrire à l'abri du besoin et voir ses créations adaptés sur la plateforme de streaming (ce qui a valeur de consécration pour cet auteur qui pense comics comme matière première pour l'écran, petit comme grand), Millar a plus réussi que n'importe qui dans le milieu des comics. Il a gagné une indépendance royale, a conquis un géant des médias, a séduit les plus grans artistes, tout en restant un scénariste de comics qui adore ce support et s'amuse toujours avec.

Mais pour qui, pourquoi ? Est-ce que Millar comme Edison Crane a voulu conquérir le monde pour prouver à quelqu'un ? Crane, c'est confirmé dans cet épisode, est un fils qui a voulu épater son père et partira à sa recherche dans son prochain périple. Cela lui confère une sorte de fragilité, de vulnérabilité bienvenues alors qu'il apparaît toujours infaillible. Dans ce numéro on découvre ainsi que la bombe miniature que Felix Koffka et Prisha Patel croyaient lui avoir fait ingéré ne l'a jamais menacé. Mais on retient surtout qu'il a failli tomber amoureux deux fois : d'abord, par le passé, d'une femme comme lui, mais trop semblable pour que cela marche selon lui, et ensuite de Ana de Tourzel, cette femme pirate devenue la maîtresse de Shangri-La, qui pensait qu'il serait son roi.

L'affrontement avec Koffka a de l'allure et Millar réussit à donner à son héros un adversaire digne de ce nom, digne de la réputation dont il se vante. La manière dont le scénariste résoud le conflit est spectaculairement sanglante et violente mais a le mérite de tomber sous le sens, quand on comprend pourquoi et comment. On peut y lire un propos, rapide mais percutant, sur des loups transformés en agneaux pour fonder une société paisible qui, lorsqu'elle est menacée, libère ses démons. Et l'épilogue est ambiguë quand on voit que Crane et Ana reconditionne les citoyens de Shangri-La en moutons. Moutons comme ce que Koffka voulait faire de l'humanité en pillant la technologie de la cité mythique.

Tout aussi ambivalent est le sort réservé à Koffka par Ana. Tout cela enrichit la palette de ce récit d'aventures grandiloquent et prouve que Millar sait ne pas se contenter d'intrigues simplistes quand il le veut bien. Du coup, cette fois, on n'attend pas de la suite de Prodigy : The Icarus Society qu'elle soit meilleure que la précédente mais au moins aussi bien car, après un premier volume navrant, le redressement est épatant.

Cette progression est aussi le résultat de la collaboration de Millar avec Matteo Buffagni. Les deux hommes on profité chacun de l'autre : Millar en ayant exploité un talent graphique mésestimé par Marvel, Buffagni en gagnant une exposition inespéré et un script auquel il a apporté ce que Rafael Albuquerque n'avait pas su lui donner.

Et ce qu'il lui a donné, c'est une élégance. Car les planches de Buffagni témoignent d'une volonté d'être belles, agréables à lire. C'est tout bête, mais l'art de dessiner, s'il réclame de l'efficacité narrative dans les comics, oublie souvent le beau, comme si c'était secondaire, comme si c'était une charge encombrante.

Buffagni conjugue le beau et l'efficace. C'est plaisant à lire parce que c'est fin mais aussi parce que c'est bien raconté. Grâce à un usage intelligent de l'infographie, l'artiste italien produit des planches bien fournies mais jamais désincarnées, avec des compositions audacieuses. Parfois on pourrait presque dire que Buffagni se fait d'abord plaisir en magnifiant personnages et décors, puis on se rend compte que ce plaisir n'entame pas le brio du découpage, la valeur des plans, la plus value apporté au texte.

Millar a raison d'afficher son admiration pour les italiens : ce sont des artistes talentueux, très pros, ce qui ne veut pas dire qu'ils sont tous bons, mais que, quand ils le sont, les autres peuvent s'accrocher. Alors on comprend mieux pourquoi le scénariste prévient dans sa newsletter qu'il a deux futurs projets avec Buffagni (peut-être le vol. 3 de Prodigy et une autre histoire originale). En tout cas, l'italien ne fait pas tâche à côté de stars que fidélise ou attire l'écossais.

Rideau donc pour Prodigy : The Icarus Society. A ranger dans le haut du panier du Millarworld.

IMMORTAL X-MEN #8, de Kieron Gillen et Michele Bandini


A.X.E. : Judgment Day terminé, Kieron Gillen revient aux affaires courantes avec ce huitième numéro de Immortal X-Men. Vraiment ? Pas tout à fait, mais j'y reviendrai. En tout cas, la série renoue avec son niveau précédent l'event, c'est-à-dire moyen (pour ne pas être méchant). Lucas Werneck au repos, Michele Bandini revient officier au dessin, sans que ça change vraiment grand-chose.


1943. Alamogordo, Nouveau Mexique. Mystique pénètre dans cette base de l'armée américaine où Destrinée travaille mais surtout surveille Nathaniel Essex/Mr. Sinistre et ses expériences.
  

1895. Londres. Mystique/Sherlock Holmes et Irene Adler/Destinée enquêtent sur l'agression dont a été victime Nathaniel Essex, un savant qu'elles visitent et qui est visibkement mentalement instable.


Attirant son agresseur dans un piège, Mystique le poursuit jusqu'au domicile de Essex où attend déjà Destinée qui a découvert que les deux individus étaient un seul et même homme.


Se prétant à des expériences malsaines, elles livrent Essex aux autorités. Il meurt peu après dans un asile. Mais Destinée découvre ses recherches et leur objectif...

Y a-t-il un personnage sur Krakoa qui intéresse davantage Kieron Gillen que Mr. Siinstre ? La question n'appelle pas de réponse tant celle-ci est évidente. Le scénariste se débrouille pour glisser Nathaniel Essex partout, jusque dans son event A.X.E. : Judgment Day où je me demande toujours quelle était son utilité (si vous avez une réponse, n'hésitez pas à me la transmettre en commentaire).

Déjà quand il écrivait Uncanny X-Men il y a de cela une dizaine d'années, il avait consacré une partie de son run à une histoire impliquant Mr. Sinistre. C'est dire si le bonhomme l'obsède. Maintenant que le personnage siège au Conseil de Krakoa, que son destin funeste a été évoqué dans Powers of X, Gillen peut à nouveau alimenter ses récits avec Nathaniel Essex comme bon lui semble et il ne s'en prive pas.

Mieux (ou pire, c'est selon) : dès Janvier 2023, ceux qui le voudront seront gavés de Sinistre puisque Kieron Gillen orchestrera le nouvel event "X" Sins Of Sinister qui montrera une réalité entièrement façonnée à l'image du personnage. Si Spurrier et Al  Ewing reconfigureront leurs séries à cette occasion avec de nouveaux titres (outre Immoral X-Men qui prendra la place de Immortal X-Men, on aura donc droit à Nightcrawlers à la place de Legion of X et Storm and the Brootherhood of Mutants à la place de X-Men : Red).

Ne vous méprenez donc pas : la couverture de Immortal X-Men #8 a beau mettre en scène Destinée et Mystique, c'est bien encore et toujours de Mr. Sinistre dont il est question. Et devinez qui fait face à Kitty Pryde sur la couverture du n°9 le mois prochain ?

Aussi, outre que cet épisode n'est pas passionnant à lire, malgré quelques blagues faciles comme Mystique qui aurait personnifié Sherlock Holmes en 1895 à Londres pour une enquête leur révélant à elle et Irene Adler (hé oui, ça tombe bien, Destinée a le même nom que la seule femme ayant intimidé Sherlock !) que Nathaniel Essex est Mr. Sinistre. L'ouverture se situe dans la base d'Alamogordo où se sont croisés plusieurs mutants en 1943, mais où Irene travaillait aux côtés, pour mieux le surveiller, Essex, alors en pleine tambouille eugéniste.

Gillen se montre d'ailleurs assez adroit pour relier les deux époques : à Londres au XIXème siècle, Essex est encore ce savant relativement inoffensif qui raconte comment "l'Egyptien" (En Sabah Nur/Apocalypse) l'a profondément changé. Il est quand même bien à l'Ouest, pensent Mystique et Destinée, quand il se met à évoquer une guerre entre Essex-Men (Esse-X-Men, jeu de mots...) et humains auxquels viendraient s'ajouter les machines. On reconnaît sans mal la trame tissée par Hickman avec Orchis et Nimrod. Et ce que découvre Destinée à la toute fin de l'épisode dans le domicile de Essex renvoie à ses travaux sur le clonage, le rêve de l'immortalité, l'obsession d'influer sur le cours de l'Histoire en survivant à tout.

Mais à part ça, bon sang, que c'est lourd ! Je n'ai pas encore décidé si je suivrai Sins Of Sinister (qui m'amuse surtout pour ce qu'en fera Al Ewing), mais je ne suis pas motivé, honnêtement, car j'en ai jusque-là de Sinistre et de cette lubie de Gillen pour lui. A vrai dire, ça n'a jamais été n personnage que j'ai apprécié, qui m'a intéressé. La façon dont Hickman l'a introduit dans House of X était pertinente même si son caractère de bouffon vicieux n'en faisait pas le membre le plus passionnant du Conseil de Krakoa (et quand je vois l'importance qu'il prend à cause de Gillen alors qu'on n'a plus de nouvelles d'Apocalypse depuis X of Swords, je suis bien dégoûté).

Même si cet épisode était excellent (ce qu'il est loin d'être), j'en aurai quand même marre. A nouveau je me demande si j'irai jusqu'au douzième numéro de Immortal X-Men (c'est-à-dire une fois que Gillen aura consacré un épisode à chacun des membres du Conseil). Mais si j'y arrive, je n'irai pas au-délà, c'est certain, quoi qu'il puisse arriver d'ici là.

Pour ne rien arranger, Immortal X-Men est une série qui, visuellement, n'est pas bonne. Qu'il s'agisse de Lucas Werneck (dont je me demande comment Marvel peut le considérer comme un de ses artistes les plus prometteurs) ou Michele Bandini, qui revient ce mois-ci, c'est trop faible.

Bandini a pour lui d'être meilleur narrativement, il a quelques idées de mise en scène (comme l'escalier en colimaçon de la base d'Alamogordo qui figure le mouvement même de l'aventure qui aura mené Mystique de Londres au Nouveau Mexique, comme une spirale infernale). Mais bon, pas de quoi se relever la nuit.

La plupart du temps, Bandini oublie purement et simplement les décors, ce qui donne à ses planches un aspect vide, désincarné. On ne sait jamais trop bien où on est puisque tout se ressemble, les intérieurs ne disent rien des personnages qui y vivent. Quand il s'agit de représenter des ruelles mal famées de Londres pour pièger un tueur, le rendu est beaucoup trop propre, informatisé, pour que l'ambiance suscite une quelconque menace, une menace, un danger.

Les personnages eux-mêmes sont peu expressifs et leurs vêtements sont peur détaillés, comme si Bandini s'en fichait, ou ne s'était pas documenté (c'est même embarrassant quand on voit, en comparaison la peintiure superbe signée Mark Brooks pour la couverture). C'est fait par-dessus la jambe, par un type qui a été appelé pour remplacer l'artiste habituel et qui a décidé de ne pas se forcer (alors qu'en s'appliquant, il avait tout à gagner pour que l'editor le considère mieux que comme un banal fill-in).

Immortal X-Men est proche de la trappe. C'est un gâchis car une telle série a un potentiel énorme (si tant est qu'elle s'intéresse aux X-Men et pas à un seul d'entre eux), surtout après des épisodes tie-in plutôt convaincants. Rendez-vous le mois prochain. Ou pas.

mercredi 16 novembre 2022

BATMAN - SUPERMAN : WORLD'S FINEST #9, de Mark Waid et Dan Mora


Quand les nouveautés de la semaine démarrent avec un nouveau numéro de Batman -Superman : World's Finest, ça me donne la pêche. Je sais que ça va être bon, et que ça me motivera même pour des séries moins potentiellement moins bonnes. Parce que c'est la magie de ce titre, grâce à Mark Waid et Dan Mora, on sait que la qualité est au rendez-vous. Ce neuvième épisode en apporte une nouvelle preuve.


Gotham. Batman prend Boy Thunder sous son âile pour l'entraîner dans d'autres conditions que celles fournies par Superman. Mais le garçon a du mal avec les méthodes du dark knight.


Lorsque Superman et Flash interviennent pour sauver des marins dans le Golfe de Guinée, les Teen Titans s'occupent des pirates qui les ont mis à l'eau. Et Boy Thinder perd à nouveau ses nerfs.


Superman éloigne le garçon qui se confie sur la mort de ses parents et la destruction de son monde. Pour ne pas y avoir cru, il a endommagé leur vaisseau et porte ce poids sur la conscience.


Gotham. Le Joker et la Clé ont trouvé un moyen de noyer la ville. Batman intervient, vite aidé par Superman. Mais le Joker en profite pour kidnapper Boy Thunder...

Je comprendrais très bien si vous zappiez cette critique (même si ça froisserait mon amour-propre) car je vais, encore, dire du bien de Batman - Superman : World's Finest. Neuf mois que cette série a commencé, neuf épisodes, zéro faute. Une sorte de performance, presque d'anomalie dans le cadre des séries mainstream où on n'est pas habitué à une telle constance dans la régularité.

Sur le fond d'abord, Mark Waid a semé des indices sur ce personnage inédit, ontroduit rétroactivement, le Boy Thunder, David Sikela. Le scénariste réécrit un peu les origines de Superman avec ce gosse rescapé d'un monde détruit et orphelin, atterri sur Terre et découvrant que notre monde le dote de pouvoirs.

Mais très vite Waid nous a fait douter : la puissance de Boy Thunder, son caractère impulsif, sa difficulté à maîtriser son pouvoir, semblaient cacher quelque chose de plus trouble. Wonder Girl l'a senti et en avisé Robin. Supergirl a tenté de le réconforter tandis que des images du passé de David indiquait que quelque chose de curieux s'était passé.

Et maintenant, on sait qu'effectivement ce survivant n'est pas un innocent. Ce n'est pas un criminel non plus, une graine de vilain, mais il a commis une faute lourde de conséquences et il est rongé par la culpabilité. Ce qui explique ses maladresses, son desir de trop bien faire, de protéger à n'importe quel prix ceux qui l'aident désormais. Et quand on voit dans les grffes de qui il tombe à la fin de l'épisode, on peut craindre pour la suite.

Sur la forme ensuite, chaque planche de Batman -Superman : World's Finest réconcliera quiconque est un peu chiffon avec les comics de super-héros avec le genre. Il y a dans les dessins de Dan Mora une sorte de bonne humeur communicative. Les couleurs vives de Tamra Bonvillain se marient parfaitement à cela en donnant à la série une esthétique dynamique, positive.

Mora est une bête de travail : il fait des couvertures un peu partout, il aligne les planches, il a une narration énergique - tout respire la santé chez ce garçon qui a l'air de faire tout ça sans effort, avec une facilité qui serait insolente si elle n'était pas d'abord et avant tout euphorisante. Grâce à lui, cette série est un véritable anti-dépresseur, ce qui n'a pas de prix par les temps qui courent.

On pourrait s'arrêter là eou continuer la liste des compliments, en soulignant tel passage (l'apparition de Flash) ou tel autre (le sauvetage de Gotham par Superman). En vérité, on pourrait écrire sur chaque page et en tresser les louanges car tout est impeccable, c'est merveilleusement écrit, classique, efficace, divinement dessiné, lisible, avec un swing de folie.

Mais au fond, ce serait trop facile et ça n'expliquerait pas pourquoi c'est si bien, pourquoi c'est si bon. Alors il faut pointer ce que beaucoup de commentateurs oublient, par manque de volonté, ou de vocabulaire, et je le dis sans condescendance. Je ne prétends pas être un infaillible expert dont les analyses sont chavirantes.

Il ne s'agit jamais d'impressionner ceux qui lisent des critiques pour qu'ils se fassent un avis. J'écris non pas pour affirmet que ce que je j'aime est indispensable et ce que je n'aime pas est à jeter. C'est facile de dire ce qui ne va pas dans un comic-book et de se laisser aller, de flirter avec la méchanceté, la mesquinerie, de règler des comptes avec des auteurs qui, d'ailleurs, ne savent pas qui je suis.

Mais c'est moins simple de dire ce qui va. Les trains qui arrivent à l'heure, qui ça intéresse ? Alors, restons simple et écrivons ceci : Batman -Superman : World's Finest est bon parce que c'est une série qui prouve, rappelle ce qu'est un bon comic-book. C'est un scénariste (qui aime et maîtrise ses personnages, qui bâtit une histoire solide qui avance en ne donnant pas tout tout de suite au lecteur, qui distille des bonus pour le fun) ET c'est un dessinateur (qui est compétent, discipliné, qui sert le script plutôt que sa pomme, qui améliore l'histoire par ses images). 

Lapalissade ? Peut-être. Mais du genre qu'il est toujours bon de rappeler. Comme il faut écrire des critiques en n'oubliant ni le scénariste ni, encore moins, le dessinateur. Une BD, ce n'est pas que celui qui l'écrit. Ce n'est pas non plus que celui qui la dessine. C'est le deux. Retirez ou oubliez un des deux, et vous ne parlez que de la moitié de ce que vous avez lu. Vous ne voyez que la moitié de ce qui vous plaît.

Et, en prime, ce qui est peut-être le plus fort ici, c'est que comme World's Finest est à la fois la série de Batman et Superman, alors c'est à la fois la série de Waid et Mora. Si vous aimez cette série pour ses deux héros ensemble, alors vous devez vous rappeleer que deux auteurs la font. Batman n'est jamais si bon qu'avec Superman. Waid est bon car Mora l'est et vice-versa. 

Voilà pouquoi j'aime tant cette série : parce que, au fond, son titre traduit ceux qui la font. C'est comme regarder un autoportrait - même si Waid et Mora n'oserait sûrement pas se comparer à leurs héros, ils sont pour moi, actuellement, les Word's Finest.