mercredi 26 octobre 2022

THE HUMAN TARGET #8, de Tom King et Greg Smallwood


C'est répétitif, je le sais, mais, mois après mois, épisode après épisode, The Human Target ne fait que confirmer son statut de chef d'oeuvre. Il est évident qu'on a là ce que Tom King a écrit de mieux depuis Mister Miracle, il a franchi un cap. Et avec Greg Smallwood, il a trouvé cet artiste qui lui a permis de passer au niveau supérieur, un dessinateur-coloriste au talent tellement insolent qu'il vous éblouit. Ce huitième épisode est donc, à nouveau, un sacré morceau.


Il reste quatre jours à vivre à Christopher Chance. Ce matin-là, il est au lit avec Ice lorsqu'il essuite les tirs de Red Rocket. Des flèchettes sédatives qui neutralisent Ice puis Chance après une brève résistance.


Lorsqu'il revient à lui, Chance subit un interrogatoire musclé de la part de Red Rocket qui, sans nouvelles de Guy Gardner et ayant constaté la liaison entre Ice et Chance, s'interroge.


Après l'avoir malmené, mais sans lui avoir soutiré d'aveu, Dmitri Pushkin explique pourquoi il soupçonne Chance d'avoir tué Gardner. Alors qu'il le tabasse, il est interrompu par une alarme...


Chance reprend connaissance dans sa chambre, veillé par Ice, en présence de Pushkin, qui s'excuse, car il a reçu une communication de Gardner, parti en mission...

Même si je n'ai pas découvert Tom King avec Mister Miracle (j'avais apprécié sa collaboration avec Tim Seeley et Mikel Janin sur Grayson auparavant, et sans les avoir lus, je savais que son travail avait été acclamé sur Omega Men, Vision et The Sherif of Babylon), cette mini-sériefut quand même un électrochoc, ce genre de projet qui marque le lecteur et impose un auteur (avec son partenaire Mitch Gerads).

Ensuite, il y eut son run sur Batman, puis d'autres mini-séries : Heroes in Crisis, Strange Adventures, Rorschach, Supergirl : Woman of Tomorrow... Même si tous ces livres n'ont pas eu le même impact ni le même brio que Mister Miracle, ils ont installé Tom King dans le paysage des comics de ces dernières années. Qu'on apprécie, un peu ou beaucoup, Tom King, on ne peut plus l'ignorer, et d'une certaine manière, les réactions contrastées qu'il provoque  en disent long sur son statut.

Toutefois on attend toujours d'un scénariste qui a su s'établir avec autant de force, et en si peu de temps, qu'il finisse par produire quelque chose qui devienne aussi percutant que ce qui l'a imposé. En somme, j'attendais, et sans doute ne suis-je pas le seul, qu'il écrive une histoire aussi puissante que Mister Miracle, après avoir aussi bien (et parfois moins bien aussi).

The Human Target possède cette évidence des grands comics. Dès le premier épisode, on sent qu'on a dans les mains une bande dessinée qui sort de l'ordinaire, par la construction de l'intrigue, la qualité de la rédaction, et la beauté de l'image. Et plus la série avance, plus ce sentiment se confirme. Ce n'est pas seulement aussi bien d'épisode en épisode, c'est de mieux en mieux.

Les six mois d'interruption ont eu valeur de test. Allions-nous replonger dans ce récit avec le même enthousiasme ? Ou l'attente aura-t-elle émoussé notre envie ? Depuis le mois dernier, on sait que The Human Target a conservé son pouvoir d'attraction et a même trouvé ce second souffle essentiel à une série qui s'est arrêtée et a repris après un hiatus. Tom King l'avait promis : ce qui restait à dire serait encore plus imprévisible et plus beau. Il n'a pas menti.

Car l'histoire, son coeur, c'est-à-dire son whodunnit ? (qui a fait ça ?, comprenez : qui a voulu empoisonner Lex Luthor et a accidentellement condamné Christopher Chance ?) s'est décalé. A la fin du précédent épisode, Fire a révélé avoir remis le poison à Guy Gardner. Qui a été tué par Ice et Chance à la fin de l'épisode 6. Il ne s'agit plus vraiment d'une enquête menée par la Cible Humaine (même si on peut encore se demander si c'est effectivement Guy Gardner qui a versé le poison dans le café de Luthor bu par Chance... Personnellement, j'en doute encore).

Non, comme on le lit dans ce huitième numéro, c'est la disparition de Guy Gardner qui va devenir un problème pour Christopher Chance. Il ne s'en est pas débarrassé de manière classique : Ice l'a littéralement gelé puis Chance a brisé ce bloc de glace, dont on peut supposer qu'ils l'ont ensuite laissé disparaître en le laissant fondre. Mais tuer et faire disparaître le corps d'un Green Lantern ne peut passer inaperçu.

Et donc c'est Dmitri Pushkin alias Red Rocket qui va, le premier, enquêter. Il surprend Chance et Ice au lit et les sédate, puis embarque Chance. Ce n'est que le début d'une journée de calvaire pour la Cible Humaine. Pushkin était un ami de Gardner, quand bien même il reconnaît que ce n'était pas un homme aimable. Mais surtout ils avaient rendez-vous avant sa disparition. Il savait également que Gardner souffrait de la liaison entre Ice et Chance - de quoi, selon Pushkin considérer ce dernier comme un suspect évident.

Mais avoir des soupçons ne suffit pas et bousculer un homme comme Chance, qui ne craint pas la mort, même quand on le laisse tomber depuis le ciel, pas davantage. King évoque Tolstoï et sé réflexion sur la raison de la défaite de Napoléon contre les russes, la fameuse Bérézina, survenue lors de la campagne de 1812, plus exactement fin Novembre. L'Empereur et son armée progressaient avec assurance, faisant reculer l'ennemi. Mais les russes, qui ne craignaient pas non plus la mort, se sacrifièrent dans des terres au climat hostile pour mieux y attirer leur adversaire. Impréparés, les soldats napoléoniens furent piégés dans l'hiver russe et massacrés.

Red Rocket n'anticipe pas davantage que Napoléon la véritable force de son adversaire - sait-il même que Chance est mourant, ce qui explique sa tolérance aux coups qu'on lui porte, son refus de se confesser, de se soumettre. En tout cas, Pushkin échoue à l'effrayer, à le blesser, à lui faire mal. Et Chance a de toute façon préparé un stratagème pour égarer complètement le russe...

King a fait de l'histoire d'un homme enragé par l'obession de savoir qui l'avait empoisonné par erreur le récit d'un homme résolu à ne pas être confondu avec le criminel qu'il est devenu. A un certain point (mais lequel exactement ?), on peut imaginer que Chance se bat aussi désormais pour sauver Ice, qui a autant tuer Gardner que lui, qui est sa complice. Si on ne peut l'accabler, elle sera tranquille, d'autant plus qu'elle est insoupçonnable (qui penserait à elle comme l'assasssin de Gardner, qui fut son ex et son collègue au sein de la Justice League International ?).

L'attitude de Chance est parfaitement traduite par le dessin de Greg Smallwood, et on mesure là aussi une nouvelle fois à quel point l'artiste est sur la même longueur d'ondes que son scénariste. Pour cet épisode, les décors sont multiples, les situations spectaculaires, c'est une succession de scènes qui va crescendo où le lecteur pense que Red Rocket va faire craquer Chance.

Il y a un élément qu'il faut bien garder à l'esprit dans la conception de The Human Target : le script a été entièrement livré à Smallwood et King ne l'a pas retouché ensuite, ne l'a pas corrigé. Il a fait une totale confiance à Smallwood pour en tirer la substantifique moëlle mais aussi pour l'illustrer de la manière la plus subtile, la plus intense.

Donc le dessinateur a eu l'avantage de bosser sur un matériau fini, complet. Il avait une vue d'ensemble, il a pu réfléchir à l'histoire dans sa globalité, sans attendre chaque mois une copie écrite de l'épisode. Cela change tout et reste une exception dans le monde des comics où les scénaristes, souvent occupés à écrire plusieurs séries en même temps, n'ont pas le luxe de rédiger douze épisodes d'une traite et de les donner à l'artiste. Il semble d'ailleurs que King travaille désormais fréquemment de cette manière puisque Danger Street (qui commencera sa publication en Décembre et sera dessiné par Jorge Fornés) a également été entièrement écrit avant même la première planche dessinée.

Smallwood a donc profité de ce privilège pour réfléchir au look de la série, mais aussi à la forme de chaque épisode, à la manière d'en faire à chaque fois une pièce remarquable, unique. La structure même de la série (avec les rencontres entre Chance et les membres de la JLI) fait que le lecteur a le sentiment d'avoir à la fois chaque mois un épisode sur douze et une sorte de one-shot, de done-in-one, qui à la fin aboutira à une fresque complète.

Cette fois, l'action et le spectacle sont omniprésents. Dès les premières pages, avec le mitraillage de la chambre jusqu'à la fin avec la "réconciliation" entre Chance et Pushkin en passant par les tentatives de Red Rocket de pousser Chance aux aveux, ça n'arrête pas. Le sang froid insolent de Chance exaspère de plus en plus Pushkin, qui finit par se débarrasser de son armure pour l'interroger "à l'ancienne", à coups de poings et de pieds, à court d'idées. Il l'a frappé, lui a tiré dessus, laissé tomber : rien n'y a fait. Et Smallwood montre parfaitement la rage, la frustration de Pushkin, en saisissant ses expressions et sa gestuelle : au début il apparaît dans toute sa puissance, soulignée par la stature que lui confère son armure de Red Rocket, et à la fin, il l'enlève pour laisser éclater sa violence, sa brutalité, son insuffisance. Il a perdu mais ne l'admet pas. Il a voulu faire admettre un crime et il est sur le point de tuer Chance.

La diversité du découpage est sensationnelle. Chaque scène commence d'une manière invariable avec Chance à terre qui reprend connaissance sans savoir où il est, mais de plus en plus marqué par les coups qu'il reçoit, les épreuves qu'il subit, quasiment de la torture. Même s'il a tué, on compatit pour lui car ce qu'il endure est terrible et surtout son calvaire ordinaire est augmenté par ce que lui inflige Red Rocket. Smallwood trouve toujours la bonne valeur de plan, la bonne composition pour que le lecteur soit investi dans l'histoire, soit scandalisé par Pushkin et ému par Chance. Il parvient même à nous faire ressentir ce qu'on doit éprouver quand on est tenu par un homme en armure à des mètres de haut puis quand on tombe de cette hauteur, certain que la chute va être fatale, qu'on s'y abandonne, qu'on s'y résigne. On devrait être blasé car les comcis de super-héros sont pleines de personnages qui volent naturellement, sauf que là, l'homme qui tombe ne va pas voler, il va s'écraser, mourir : ce n'est qu'un homme face à un un autre équipé d'une armure sophistiqué, quasiment un robot, un androïde, un cyborg. Une machine contre une simple homme, sans pouvoir.

Mais ne croyez pas que le chemin de croix est terminé pour Chance. Le mois prochain, Batman s'annonce, et le duel promet d'être un nouveau sommet. King renoue, encore une fois, avec le dark knight pour une confrontation avec la Cible Humaine : autant dire que, avec Smallwood en prime, ce sera un nouveau morceau de bravoure.

lundi 24 octobre 2022

TROMPERIE, de Arnaud Despechin


Tournée à l'arrache pendant un des confinements durant la pandémie de Covid 19, Tromperie est le long métrage d'Arnaud Desplechin le plus théâtral et pourtant le plus romanesque. Adapté du livre du même nom de Philip Roth, il s'agit d'avantage d'une collection de scènes que d'une véritable intrigue, offrant aux comédiens un texte magnifique à jouer. Une expérience.


Plutôt de résumer le film, je vous propose de réfléchir à ces douze chapitres. Arnaud Desplechin a en effet conservé une structure proche du roman, découpant le récit en scènes plus ou moins longues, sans préciser leur temporalité. Le personnage principal est un écrivain américain qui porte le prénom de Philip, la cinquantaine, et qui nourrit son oeuvre de ses rencontres, en particulier avec les femmes.


A cinq reprises, on le voit en compagnie de celle qui est présentée comme son "amante anglaise". Celle-ci a une trentaine d'années et on ignore également dans quelles circonstances elle a fait la connaissance de Philip. Ils se rencontrent à intervalles réguliers dans la garçonnière de ce dernier où il s'isole pour écrire. Actuellement, il prend des notes pour un futur manuscrit et l'amante anglaise sait qu'elle lui en inspire des passages puisque leur liaison est au coeur de cet ouvrage.


Philip est resté en contact avec Rosalie, avec laquelle on devine qu'il a entretenu une relation dans le passé. Elle est hospitalisée pour subir des examens dont elle appréhende le résultat car s'il est négatif, elle devra être opérée et elle craint de mourir. Philip agit avec elle comme un ami prévenant, il lui remonte le moral, convaincu qu'elle s'en sortira de toute façon. Pourtant, quelques mois après, elle sera bien et bien obligée de passé sur la table d'opération et affrontera une longue et pénible convalescence.


Outre Rosalie, Philip raconte à l'amante anglaise une discussion avec un ami cinéaste tchèque, Ivan, qui l'a une fois accusé d'avoir couché avec sa femme. Malgré ses négations, il ne fait guère de doute qu'il avait effectivement commis cet impair. Philip a aussi pour amie une femme tchéque, connue lors de la dictature ayant sévi dans ce pays : elle a fini par fuir la répression pour épouser un anglais qu'elle a suivi de l'autre côté du Mur. Mais elle n'aimait ni son mari ni la Grande-Bretagne et en fait, elle elle n'était plus nulle part chez elle, ne pouvant rentrer dans son pays natal, ni s'intégrer dans celui de son conjoint.
 

L'amante anglaise n'est pas heureuse non plus dans son mariage. Son époux la trompe et ne s'en cache pas, lui ayant plusieurs fois avoué avoir reçu des cadeaux de sa "petite amie". Philip ne comprend pas pourquoi elle reste avec lui, ou du moins pourquoi elle ne lui impose pas de choisir entre elle et sa maîtresse. Ou à défaut de lui faire croire qu'elle jouit encore au lit avec lui pour le convaincre de quitter sa maîtresse. Philip fait un rêve dans lequel il est jugé par des femmes : la procureur l'accable pour sa mysoginie, son obsession de l'antisémitisme, et la juge le charge. Mais il refuse obstinèment de s'excuser d'exploiter la vie des autres pour en faire la matière de ses romans.


De passage à New York, il revoit Rosalie, après son opération. De retour auprès de sa femme, celle-ci n'a pas résisté à la tentation de lire ses notes et elle est désormais sûre qu'il la trompe. Il se défend en affirmant que l'amante anglaise n'existe pas, que c'est son métier d'imaginer des personnages dont le lecteur croit qu'ils existent. Mais cela ne convainc pas sa femme. Passant en revue ses notes, il se justifie sur chaque passage, puis, excédé par la crise de jalousie, il sort, refusant qu'elle l'accompagne.


A New York, Philip a aussi revu une de ses étudiantes. Celle-ci a connu une longue dépression après avoir abandonné l'université, au point d'accepter un traitement par électrochocs, qui a visiblement altéré sa mémoire mais l'a davantage soulagé que des médicaments; De retour à Londres, l'amante anglaise rompt avec Philip. Elle le reverra quelques mois plus tard lorsque de la sortie de son livre, dans un hôtel où il s'apprête à le dédicacer. Chacun avoue à l'autre qu'il lui manque, mais ils en restent là. L'amante repart seule.

(Bon, en fait, j'ai quand même résumé le film...)

D'abord, je dois dire que je ne suis pas un fan d'Arnaud Desplechin, mais j'aime encore moins le bonhomme que son cinéma. Desplechin représente pour moi la caricature du cinéma d'auteur français, un type assez pédant, du genre à asséner que si les films français ne marchent pas, c'est la faute aux films de supér-héros américains et autres blockbusters, leurs suites, etc. C'est une manière de penser qui me hérisse totalement parce qu'elle oublie complètement que si le spectateur n'a pas envie de voiir un film français, c'est d'abord parce que l'histoire qu'il raconte ne l'attire pas. les super-héros ou les gros budgets n'y sont pour rien.

(On pourrait aussi débattre du prix des places qui peut rebuter beaucoup de gens, surtout en ces temps d'inflation. Ou de la sacralisation de la salle de cinéma, qui revient à dire que les productions sur les plateformes de streaming sont toutes indignes. Mais je m'égare.)

Alors pourquoi ai-je regardé Tromperie ? Hé bien, un peu par curiosité et surtout pour Léa Seydoux. Elle, c'est celle que les pseudo-cinéphiles adorent détester parce qu'elle est une "fille de", et donc, sous entendu, une pistonné sans talent. Tant pis si elle a tourné avec Kéchiche (et obtenu une Palme d'Or), Brad Bird, Wes Anderson, Woody Allen, David Cronenberg, Christopher Gans, et dans deux James Bond... Tous ces gens-là, c'est connu, n'embauchent que des pistonnés.

De manière générale, et mes critiques de films ou de séries en témoignent, les actrices m'intéressent plus que les acteurs. J'ai du mal à me passionner pour les acteurs, sans doute parce qu'ils me font moins rêver que ceux que j'adorais plus jeune (comme Steve McQueen, Jean-Paul Belmondo, Clint Eastwood, Patrick Dewaere...). Les actrices, aujourd'hui,  sont tellement diverses qu'elles incarnent à mon avis ce qui fait le cinéman ce qui le rend captivant.

Si Léa Seydoux attire dans de cinéastes étrangers, c'est sans doute parce qu'ils voient en elle une interprète qui n'est pas un échantillon du  cinéma français. Son charisme, son charme, son jeu même n'a rien d'exotique. Elle est cette femme mystérieuse sur laquelle on peut projeter des tas d'histoires. Ce n'est pas une "performer" qui a besoin de changer d'apparence, de se grimer, pour être remarquable, elle échappe aux étiquettes et pour cela elle offre quelque chose de précieux.

En France, peu d'auteurs ont su capter cela, en dehors de Benoït Jacquot et Abdelatif Kéchiche (même si on sait que ça s'est mal passé entre lui et elle). Cela la rapproche d'Eva Green, qui a su trouver son El Dorado en franchissant l'Atlantique, alors que personne ne semblait savoir l'employer à sa juste valeur chez nous.

Desplechin n'a pas pu résister à l'envie d'essayer de modeler cette actrice et il a eu le nez creux en lui donnant le rôle parfait : celui d'une amante, une femme que le héros rêve de posséder tout en sachant qu'il ne le pourra pas, une partenaire sexuelle capable de lui répondre intellectuellement, et qui n'a même pas besoin d'avoir de prénom pour exister. Léa Seydoux est effectivement magistralement dirigée et en même temps on a souvent l'impression que c'est elle qui dirige le film, l'agit, le hante. C'est d'ailleurs sur un plan d'elle qu'il se conclut.

Desplechin aimerait être François Truffaut et filmer les femmes comme son illustre confrère. Il donne ses plus belles scènes à Emmanuelle Devos et Rebecca Marder, toutes deux remarquables. Mais aussi à Madalina Constantin, bouleversante dans un quasi monologue.

En revanche, la scène onirique avec le tribunal féminin est grotesque, elle nous sort de l'histoire, ne fonctionne pas. Pas davantage que le dialogue entre Philip et Ivan, le cinéaste jaloux. A chaque fois, c'est comme si, avec les personnages masculins ou des caricatures de "bonnes femmes", Desplechin s'égarait, perdait le fil, se plantait dans des apartés trop illustratives, trop démonstratrices.

Mais heureusement, le réalisateur a eu la bonne idée de s'attacher les services de Denis Podalydès pour camper Philip. Philip, c'est évidemment Philip Roth lui-même, l'auteur du roman Tromperie ici adapté, et c'était un sacré personnage lui-même. Souvent promis au Prix Nobel de littérature, il ne l'a jamais obtenu, sans doute parce que Roth n'avait pas le profil d'un écrivain capable de faire l'unanimité. Il était trop obsédé par le sexe, la judaïté, les questions raciales, trop étiquetté mysogine.

Podalydès le joue sans chercher à le rendre sympathique. C'est un manipulateur  qui ne s'excuse jamais, qui agit à visage découvert, une sorte de vampire qui se nourrit de la vie des autres. Le film comme le livre pose la question de savoir jusquà quel point on peut emprunter à la vie d'autrui pour nourrir une oeuvre romanesque. N'y a-t-il pas là comme un vol, limite un viol ? Chacune des femmes avec qui échange Philip paraît avoir été sérieusement entamé par sa proximité avec lui : Rosalie est malade (certes pas à cause de Philip, mais on devine qu'il ne l'a pas quitté proprement), l'étudiante a fait une dépression, et l'amante anglaise finira par rompre.

C'est aussi un homme persuadé de l'antisémitisme des anglais, qui ne lit que des livres sur/par/pour les juifs. Il est convaincu, et rien ne peut le faire changer d'avis, mais cette généralisation dans le jugement dit tout de cet esprit obtus, incorrigible, autant que son attitude manipulatrice avec les femmes. Il ne préviendra même pas son amante anglaise quand il quittera Londres définitivement pour s'installer à New York. Tout juste lui épargnera-t-il ses reproches sur les anglais, sans doute poussé à l'indulgence par la liaison qu'ils ont.

Toutefois, il ne faut pas, comme j'ai pu le lire, confondre la mysoginie et les obsessions du personnage avec le film lui-même. La mysoginie et la question juive sont des sujets du film, mais ça n'en fait pas un film mysogine ou obsédé par la question juive. On peut raconter des histoires sur des personnages déplaisants, sans être d'accord avec eux. Et sur ce point, ce serait un mauvais procès à faire à Desplechin.

D'ailleurs, outre cette distance philosophique, le film se distingue aussi par sa forme. Très théâtral, il l'est en partie pour des raisons techniques : en effet, le tournage a eu lieu pendant un des confinements durant un pic de l'épidémie de Covid 19, obligeant Desplechin à reporter un projet plus ambitieux. Donc peu d'acteurs, peu de décors. Et pourtant, visuellement, c'est très beau. La caméra est peu mobile, mais le montage est dynamique. Jamais on ne s'ennuie en compagnie de ces personnages qui finalement ne font que parler (les scènes de sexe ne sont jamais montrées, et la nudité quasi-absente - à peine un plan sur Léa Sedoux seins nus. On n'est pas là pour se rincer l'oeil ni pour assister à des étreintes ardentes).

Alors, oui, c'est une expérience. Bavarde, maniériste. Mais porté par des comédiens exceptionnels, une écriture incisive, une réalisation qui s'est nourrie des contraintes du tournage.

samedi 22 octobre 2022

X-MEN #16, de Gerry Duggan et Joshua Cassara


Ce seizième épisode de X-Men version Gerry Duggan est très bon. Ne serait-ce que pour son cliffhanger, vraiment imprévisible, il vaut le coup. Le scénariste mène vraiment bien son affaire, hormis quand il caractérise un des mutants (mais j'y reviendrai). Joshua Cassara est inégal, à cause d'un storytelling trop  frustre.
 

Forge a infiltré la Voûte en compagnie de Caliban, le détecteur de mutants. Ensemble, ils s'enfoncent dans la cité tentaculaire des post-humains et veillent à ne pas éveiller les soupçons.


A l'extérieur de la Voûte, Havok se dispute avec Cyclope lorsque celui-ci lui révèle n'avoir voulu de lui dans l'équipe mais que Forge a insisté pour qu'il y soit.


La dispute dégénère et, privé de sa visière, Cyclope libère accidentellement Perro. Les X-Men doivent s'employer pour le maîtriser et le replonger dans un cocon en stase.


Cependant, toujours sous l'apparence de Perro, Firge et Caliban atteignent la salle où est gardé Darwin. Mais en ouvrant le caisson où il est enfermé, une énorme surprise les attend...

Depuis qu'il a repris la série X-Men, renumérotée à cette occasion, Gerry Duggan semble avoir suivi une consigne précise : refaire du titre un divertissement plus classique, plus tourné vers l'action, avec une formation de héros mutants aux relations électriques.

Après une première saison de rodage en quelque sorte, correcte, le scénariste paraît avoir gagné sa liberté et pouvoir oser plus de choses, avec des personnages qu'il a choisis. Mais Duggan a aussi, visiblement, à coeur de développer des intrigues lancées par Jonathan Hickman, conscient de leur potentiel dramatique. Celle qui ramenait sur le devant de la scène les Enfants de la Voûte en premier.

Wolverine (Laura Kinney), Synch et Darwin ont séjourné pendant une très longue période dans la Voûte où le temps s'écoule différemment que dans notre dimension. Darwin a été fait prisonnier et Wolverine s'est sacrifiée pour que Synch puisse en sortir. Ressucités, Synch a conservé les souvenirs de son temps dans la Voûte mais pas Wolverine, ce qui a pesé sur leur relation car ils avaient développé des sentiments amoureux l'un pour l'autre. Quant à Darwin, nul ne sait ce qui lui est arrivé depuis.

Forge, comme on l'a découvert, a mis au point une opération pour leurrer les Enfants de la Voûte, leur faisant croire qu'ils avaient tué tous les mutants, les héros de la Terre et même les dieux d'Asgard. Cela pour pouvoir pénétrer dans la Voûte à son tour, y retrouver Darwin et l'évacuer. Pendant que Forge, avec Caliban, infiltrait la Voûte, les X-Men veillaient à l'extérieur.

L'épisode de ce mois-ci poursuit donc cette intrigue et se découpe en deux parties distinctes. Forge se déplace dans la Voûte et remonte la piste de Darwin grâce à Caliban, dont le pouvoir consiste précisèment à repérer les mutants. Forge se camoufle sous l'apparence d'un nommé Perro, un colosse qui fait partie des Enfants de la Voûte, mais veille à ne pas attirer l'attention. On remarquera quand même qu'il ne passe pas complètement inaperçu, ce qui compromet sa sortie.

Duggan consacre une plus grande quantité de pages à ce qui passe dehors. Et il le fait efficacement à défaut de le faire adroitement. En effet, il prend un prétexte pour provoquer une bagarre entre les frères Summers qui aboutit à un accident que les X-Men jugulent avec beaucoup de difficulté. Mais le souci est ailleurs.

Depuis le début de "l'âge de Krakoa" (soit depuis la refondation des titres mutants par Hickman), certains personnages s'en sortent mieux que d'autres, suivant la caractérisation choisie par les scénaristes qui en ont la charge. Je ne cache pas que, jusqu'à Kieron Gillen, Diablo m'a paru, apr exemple, particulièrement mal employé et défini. L'autre mutant maltraité selon moi est Havok.

Alex Summers a souvent été malmené durant sa carrière, comme si personne ne parvenait à s'entendre sur sa personnalité et quoi en faire. Jusqu'à Rick Remender qui en fit le leader de Uncanny Avengers et redora singulièrement le blason du cadet de Cyclope, déjà en le détachant de Polaris, puis en en respectant sa puissance, et enfin en synthétisant tous les éléments qui jalonnèrent son parcours chaotique.

Mais Remender, curieusement, ne le conserva pas dans l'effectif du volume 2 de Uncanny Avengers. Et depuis "l'âge de Krakoa", le vent a à nouveau (aml) tourné pour Havok, que Zeb Wells dans Hellions a eu la (mauvaise) idée de rattacher à Madelyne Prior tout en en faisant un parfait abruti. C'est hélas ! aussi la direction qu'a conservé Duggan, comme on peut le voir dans cet épisode, où, certes, il réagit de manière assez légitime à l'arrogance de Cyclope (qui lui avoue ne pas avoir voté pour qu'il intègre l'équipe des X-Men, estimant qu'il n'en était pas digne, mais qu'il devait sa place à l'insistance de Forge - dont on sait qu'il a fait cela précisèment parce que lui-même ne voulait pas faire partie du groupe).

Bref, je n'aime pas cette caractérisation de Havok, pas plus que je n'aime le retour de son costume historique avec cette espèce de casque insensé (alors que John Cassaday l'avait redesigné de façon si classe). Et Joshua Cassara y va franco, dessinant Havok comme un culturiste (qu'il n'a jamais été), avec ce fameux casque ici représenté avec des proportions délirantes.

Cassara est pourtant convaincant sur le reste. Il a un trait assez frustre, qui ne flatte pas particulièrement les personnages, et c'est parfois grossier sur les X-women. Son découpage est sommaire avec des compositions elles aussi très basiques, et parfois maladroites.

Toutefois, quand il suit Forge et Caliban, étonnamment, il réussit des planches superbes, avec une colorisation soignée de Guru-FX. Cassara, on s'en rend alors compte, est plus à l'aise pour dessiner des environnements, qu'ils soient naturels ou technologiques, que des personnages, et c'est encore plus net quand il y a de l'action, où son trait bourrin s'accommode pas de notions comme la valeur des plans, les compositions, les transitions, etc.

Il y a tout de même une efficacité dans ce dessin, mais il faudrait que Cassara pense un peu plus ses images, afin que la lecture de ses planches soit plus fluide. Il a du potentiel, mais c'est certain qu'on est loin de la maestria (même bridée) d'un Pepe Larraz. Et c'est pourquoi je regrette que Javier Pina n'ait pas été conservé comme artiste régulier sur la série.  
 

Reste donc le cliffhanger final et là, par contre, Duggan comme Cassara sortent le grand jeu. Une planche suffit pour vraiment nous cueillir. Ce que découvrent Forge et Caliban remet en question un tas de choses et promet des développements futurs passionnants. Mais avant cela, il faudra d'abord voir ce que vont en faire les deux mutants et comment ils sortiront de la Voûte. Autant dire que le prochain épisode va être palpitant.

FABLES #156, de Bill Willingham et Mark Buckingham


Avec ce 156ème épisode, nous atteignons la moitié de l'arc The Black Forest de Fables. Et Bill Willingham le sait bien : son histoire, composée de plusieurs lignes narratives, commence à s'agréger, des personnages se rencontrent et se retrouvent, mais certains pistes restent encore à creuser. Mark Buckingham nous enchante avec des planches magnifiques.
 

New York. GreenJack fait irruption dans le restaurant où se trouve Peter Pan en menaçant le clientèle. La police intervient et arrête la jeune femme tandis que Peter file avec l'aide Clochette.


La Forêt Noire. Alors que Kit Helconer menace de tuer le Vieux Sam à cause de sa couleur de peau, Connor Wolf intervient et tue le chevalier. Le Vieux Sam le prend sous son aîle.

Blossom Wolf et Herne tombent amoureux et rejoignent le père de ce dernier, le Dieu-Cerf. Ambrose commande à Mr. Kyrkogrim de transformer sa maison en université.

Tandis que Blossom avec Herne et Connor avec le Vieux Sam rejoignent Bigby et Blanche Neige, celle-ci s'inquiète de ne pas voir revenir Winter...

Jusqu'à présent, on pouvait légitimement se demander où comptait nous emmener Bill Willingham en ramenant Fables. N'avait-il pas tout dit ? Ne risquait-il pas d'écrire l'histoire de trop, et trop tard ? Ce sentiment, je l'éprouvais d'autant plus fort que je n'avais jamais lu Fables avec une périodicité mensuelle, j'avais toujours critiqué la série via ses recueils en TPB.

Or quand on lit une mini-série, il y a toujours, je crois, cette appréhension entre ce qu'on attend de l'histoire et son format. Douze épisodes, c'est un an de publication, on embarque dans un voyage qui a une durée certaine. On s'en remet à des créateurs qui doivent nous captiver pendant un bon moment. Si ça ne fonctionne pas au bout de quelques épisodes, le doute s'installe, puis le découragement.

J'ai beau apprécier ce format, je sais aussi que rien n'est jamais acquis. Même les auteurs qui le maîtrisent le mieux sont capables de se planter et ça devient alors pénible de continuer à lire. Bon, peut-être ne suis-je pas assez confiant, peut-être ne suis-je pas dans le bon mood, et que si j'étais moins prudent, j'apprécierai davantage. Mais chacun sa sensibilité.

Fables #156 est le sixième chapitre de l'arc The Black Forest, on arrive donc pile à la moitié de l'histoire. Il est donc temps pour Bill Willingham de commencer à faire converger certaines des lignes narratives qu'il a lancées. Et c'est ce qui se produit ici.

Après Ambrose, c'est au tour de Connor et Blossom Wolf de conclure leurs aventures dans la forêt noire, et ils reviennent auprès de leurs parents. Connor a fait l'apprentissage de la confiance justement : il a croisé un chevalier errant et la suivi pour se rendre compte qu'il marchait en compagnie d'un type violent et radical, qui tuait tous ceux qu'il jugeait mauvais ou dangereux. Mais quand ils rencontrent le Vieux Sam, la balade prend une tournure franchement désagréable.

En effet Kit Helconer se révèle être raciste, soupçonnant Sam d'être un démon parce qu'il a la peau noire. Alors qu'il est prêt à l'occire, Connor ne peut supporter cette probabilité, surtout qu'au passage le chevalier a insulté sa mère en insinuant qu'elle pouvait être "une des putains de Méphisto" ! Le Vieux Sam n'est pas démuni pour autant et utilise ses pouvoirs pour esquiver les assauts de Helconer, mais Connor se transforme et tue le chevalier. Ce geste le soulage en même temps qu'il le trouble : n'est-il pas devenu lui-même un assassin comme celui qu'il a exécuté ? N'est-il pas aussi mauvais ? 

Scénariste marqué à Droite (il est opposé à l'I.V.G. et ses prises de position contre la Palestine lui ont valu des critiques acerbes), Willingham est pourtant quelqu'un qui n'écrit pas des histoires simples, en noir et blanc. Favorable à la peine de mort, on peut interpréter le châtiment infligé par Connor à Kit Helconer comme la traduction de l'opinion de Willingham. Pourtant, c'est en vérité plus nuancé car il souligne bien à quel point l'action de Connor embarrasse et tracasse le garçon. Et il l'a fait en sauvant un vieux vagabond noir.

L'issue de l'aventure de Blossom est nettement plus romantique. La jeune fille est amoureuse de Herne qui veut la présenter à son père, le Dieu-Cerf. Quand les deux jeunes gens rejoindront le campement de Bigby et Blanche Neige, Blossom présente Herne mais le dialogue indique qu'elle l'a déjà fait plusieurs fois, et d'ailleurs Herne semble un peu gêné par cette répétition.

Une autre scène, très courte, montre Ambrose retourner chez Mr. Kyrkogrim pour lui ordonner de faire de sa maison une librairie, ou plutôt une université. Ambrose lui enverra chaque année des élèves. Le garçon a complètement renversé la situation vis-à-vis de Kyrk qui l'avait piégé, attiré, séquestré, effrayé.

Si, donc, la majorité de l'épisode se déroule dans la forêt, l'autre partie la plus importe se passe à New York où Gwen/GreenJack se fait prestement arrêter par la police après avoir menacé les clients d'un restaurant où elle comptait loger celui qui menace la forêt. Or dans ce restaurant se trouve Peter Pan. Celui-ci écartera violemment les flics qui veulent l'interroger avec l'intervention de le fée Clochette, comme vous ne risquez pas de la voir dans un film Disney...

Gwen ne comprend pas pourquoi on l'embarque, car elle n'a jamais connu la police des humains. Willingham saisit à merveille le décalage abyssal entre les Fables et les humains, dont les codes moraux, les règles sociales divergent totalement. Mais le scénariste insiste un peu plus sur la figure maléfique, inquiétant de Peter Pan (dont il voulait faire l'Adversaire du premier Cycle de la série). sachant que si Gwen est sans doute hors-jeu pendant un moment (même si son parcours ne s'arrête certainement pas là, je mise sur un affrontement entre Peter Pan et la famille Wolf et leurs alliés dans la seconde moitié de la mini-série.

Visuellement, cet épisode est une merveille. Les fans de Mark Buckingham sont particulièrement gâtés en ce moment puisque Marvel a enfin lancé la parution de Miracleman : The Silver Age, écrit par Neil Gaiman, attendu depuis un bail.

Buckingham est influencé par Kirby, moins dans le trait (quoique, par le passé, dans Fables, il lui a adressé de véritables hommages), que dans le découpage. Chaque page compte très peu de cases, le plus souvent quatre en "gaufrier". Cela rend la lecture très rapide et fluide, mais oblige aussi l'artiste à soigner chaque plan car chaque image compte. Le lecteur peut s'y attarder pour apprécier les détails des décors et la composition.

C'est à contre-courant de la production moderne où les dessinateurs multiplient les vignettes et explosent les cadres. Ici, tout est scrupuleusement défini, rien ne déborde, c'est "old school", mais sans être démodé. Car le trait de Buckingham possède ce naturel, très accessible, intemporel. Fables, grâce à lui, est une BD sans âge, et donc toujours plaisante, toujours aussi unique. De temps à autre, "Bucky" s'offre une case ou carrément une pleine page qui prouvent, si besoin était, qu'il est aussi capable de nous en mettre plein la vue. Mais jamais gratuitement, toujours au service du récit.

Avec Winter toujours introuvable, Peter Pan qui manigance, GreenJack derrière les barreaux, Cendrillon au service du gouvernement américain, le second acte de The Black Forest promet beaucoup. Maintenant, on peut voir venir avec plus de légèreté.

La variant cover de Mark Buckingham.

vendredi 21 octobre 2022

G.C.P.D. : THE BLUE WALL #1, de John Ridley et Stefano Raffaele


Vous vous souvenez de Gotham Central, cette série géniale écrite par Ed Brubaker et Greg Rucka et dessinée par Michael Lark ? Hé bien, G.C.P.D. : The Blue Wall est une sorte de Gotham Central 2.0. Cette nouvelle mini-série en six épisodes écrite par John Ridley et dessinée par Stefano Raffaele tente de retroiver le charme de son illustre aînée. Et c'est réussi, même si c'est différent.


Promue commissaire de Gotham Central, Renee Montoya prononce un discours devant les élèves de l'école de police, qu'elle voit comme un mur bleu contre le mal de cette ville.


L'une des recrues du GCPD est Samantha Park : en patrouille avec son co-équipier, elle poursuit un suspect et dégaine son arme lorsqu'il cherche à fuir.


Son sang froid est salué par ses collègues et sa hiérarchie. Montoya, sur le conseil du chef des patrouilleurs, met en avant l'agent Park comme un modèle face aux médias.


Mais l'agent Park vit mal cette soudaine notoriété. D'autant qu'à sa seconde patrouille, elle doit stopper un individu qui a ouvert le feu en pleine rue et qui blesse deux passants...

Lorsque, en 2004, DC Comics commence la publication de Gotham Central, les scénaristes à qui est confié le titre ne sont pas encore des vedettes, mais ils vont y gagner leurs galons : Ed Brubaker et Greg Rucka racontent la vie des flics de Gotham, dans l'ombre de Batman, et livrent un authentique chef d'oeuvre, avec des personnages inoubliables, des intrigues intenses, le tout magnifié par les dessins de Michael Lark (puis Kano).

Pourtant, commercialement, Gotham Central ne fera guère d'étincelles, et sur la fin, seul Greg Rucka restera aux commandes, attaché au personnage de Renee Montoya, détective lesbienne, harcelée par un collègue, hantée par son enlèvement par Double-Face - l'archétype de l'héroïne de Rucka (une brune au caractère bien trempé).

Relancer une série Gotham Central, c'était pour DC un sacré défi car, les années passant, le titre est devenu culte. L'éditeur choisit la prudence en commandant une mini-série en six numéros et en la confiant à John Ridley (actuellement aux manettes de la série Black Panther chez Marvel et I Am Batman chez DC), toujours annoncé comme le scénariste oscarisé de 12 Years a slave.

Je dois reconnaître que j'y suis allé sur la pointe des pieds car, jusqu'à présent, ce que j'ai lu de Ridley ne m'a pas convaincu. Mais ce premier épisode m'a bien plu, j'ai trouvé ça prometteur, différent de Gotham Central mais convaincant.

Renee Montoya est devenue la nouvelle commissaire principale du G.C.P.D.. Elle prononce un discours devant les cadets qui vont intégrer les forces de l'ordre de la ville, dont beaucoup la voit comme un exemple de flic intègre, de femme de couleur qui a réussi à briser le plafond de verre. Et c'est là que la série se distingue car, en vérité, il n'est pas tant question de Montoya que de ces jeunes recrues.

Si ce premier épisode s'intéresse particulièrement à l'une d'elle, l'agent Samantha Park, on suit deux autres nouveaux membres, amis avec elle : Danny Ortega et Eric Wells. Ortega est décrit comme un jeune policier ambitieux dont les résultats à l'école de police ont été remarqués par la hiérarchie, on lui promet un bel avenir et une promotion rapide s'il reste dans les clous et fait ce qu'on attend de lui. Pourtant, très vite, il est rappelé à ses origines latinos quand il arrive en avance au boulot et qu'un réceptionniste le remet à sa place.

Eric Wells esrt contrôleur judiciaire, c'est aussi un afro-américain qui apprend vite que sa bienveillance n'est pas bien vue apr ses pairs. Quand il encourage un ancien détenu en liberté conditionnelle à filer droit, on lui explique que tout ce que comprennent les anciens taulards, c'est la peur de retourner en prison, pas des encouragements. Il faut bien suivre les visites que fait l'agent Wells car l'un des individus qu'il contrôle resurgira à la fin de l'épisode pour une scène dramatique, qui confirme en effet le haut taux de récidive des délinquants...

Et donc il y a Samantha Park : lors de sa première patrouille, elle fait preuve d'un sang-froid remarquable en ne tirant pas sur un fugitif afro-américain. Elle est citée en exemple, mis sous le feu des projecteurs, son image lui échappe. Le malaise est d'autant plus fort qu'elle confie à Ortega et Wells que si elle n'a pas ouvert le feu, c'est non pas par sang froid mais parce qu'elle n'en a pas eu le cran. Elle pense l'avouer à Montoya mais se dégonfle. Et lors de sa deuxième sortie, elle assiste à une fusillade qui va prendre un tour terrible...

DC a curieusement ajouté dès la première page une mise en garde à l'attention du lecteur pour usage d'un langage pouvant indisposer tout en soulignant que cette façon de parler reflète une réalité. Autrement dit, on a un éditeur qui ne veut pas risquer de froisser quiconque tout en admettant que dans la vraie vie cela se produit fréquemment. C'est vraiment très curieux, surtout qu'après avoir lu l'épisode, on a du mal à saisir la raison de cet avertissement : comme c'est l'usage, tous les gros mots ont été barré d'un trait noir et je n'ai rien relevé de choquant.

Ridley fait partie de ces auteurs qui sont investis dans un discours critique sur la société américaine et la façon dont sont traités les afro-américains aux Etats-Unis. Pourtant, son travail ici est très mesuré, il n'y a rien de revendicatif, et quand Wells, Ortega et Park accusent le coup face à des remarques désobligeantes, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. On est gêné par la réflexion vaguement condescendante contre Ortega, ou lorsque Wells est accusé d'être trop gentil, mais franchement, rien de scandaleux. Peut-être que la suite appuira un peu plus là où ça fait mal, ce serait courageux, salutaire, surtout avec trois jeunes flics issus des "minorités ethniques" et pris dans des situations critiques...

L'épisode est en tout cas dense et remarquablement caractérisé. Même si Montoya est en retrait par rapport à ce que la couverture laisse croire, on sent bien sa difficulté à passer du terrain à la politique, notamment quand on lui conseille de se servir de Park contre les médias enclins à pointer les bavures policières. Ridley mentionne aussi l'épreuve passée avec Double-Face, mais j'espère que le scénariste résistera à la tentation d'inclure Harvey Dent dans son histoire car Montoya ne peut pas toujours être ramenée à ça (ce serait comme la réduire à une victime, ou l'ex de Batwoman et Maggie Sawyer).

Au dessin, et je reconnais que ça m'a motivé à investir dans cette mini-série, c'est Stefano Raffaele qui s'y colle. Lui non plus n'a pas la partie facile car Gotham Central a bénéficié de grands artistes comme Michael Lark et Kano. Mais j'avais beaucoup aimé l'épisode qu'il avait dessiné pour l'anthologie Moon Knight : Black, White & Blood.

Parfois Raffaele manque un peu de consistance, notamment dans la composition de certains plans. Mais dans l'ensemble, il affiche un énorme potentiel et la copie qu'il rend est d'un très bon niveau. Il saisit à merveille les émotions sur les visages avec de beaux gros plans, son découpage favorise les cases occupant toute la largeur de la bande, un format très cinéma. Mais aussi exigeant car il oblige à détailler les décors et à ne pas lésiner sur la figuration quand c'est nécessaire.

Le seul bémol que je pointerai, c'est que la colorisation de Brad Anderson (qui travaille habituellement avec Gary Frank) est parfois trop sombre et abuse des tons marrons. Ce n'est pas hors sujet avec deux personnages latinos (Montoya et Ortega), un autre afro-américain (Wells), mais Park a la peau bien mat pour une asiatique, je trouve. Surtout, tout l'épisode baigne dans cette note chromatique, c'est un peu monotone.

G.C.P.D. : The Blue Wall démarre cependant très bien et a tout pour être un digne successeur de Gotham Central. Qui sait, en cas de succès, peut-être DC poursuivra l'expérience et autorisera Ridley et Raffaele à aller plus loin...