samedi 12 décembre 2020

GUARDIANS OF THE GALAXY #9, de Al Ewing et Juann Cabal


Al Ewing est très présent cette semaine : un signe évident de la position actuelle du scénariste, sur lequel Marvel mise beaucoup. Avec trois séries en cours (Immortal Hulk, S.W.O.R.D. et donc Guardians of the Galaxy), il est devenu une valeur sûre. Ce mois-ci, il retrouve Juann Cabal et son script est transcendé par la virtuosité de cet artiste. Pour un épisode qui marque le retour d'un personnage emblématique du titre...


Peter Quill s'était sacrifié pour sauver ses amis des dieux olympiens. Mais le voilà qui réapparaît dans une dimension parallèle, sur la planète Morinus. Il a été recueilli par un couple de justiciers, Aridia et Mors, qui lutte contre les Douze Maisons et pour ceux qui réclament leur aide.
 

Peter partage leurs aventures trépidantes, sans réussir à oublier sa vie passée et surtout le souvenir de son amour pour Gamora. Il en profite également pour reconfigurer son pistolet élémental. Après plusieurs décennies, il devient l'amant de Mors et Aridia.


Mais Peter découvre qu'en utilisant son arme, il redonne aux dieux de l'Olympe l'énergie qu'il leur faut pour recouvrir leur puissance et regagner notre dimension. Mors meurt au combat. Peter fait le choix de quitter Aridia et, pour retrouver les siens, plonge dans la piscine sacrée.


Il s'agit d'un conduit qui le ramène dans notre dimension où il retrouve aussitôt Rocket Raccoon et Nova, aux prises avec la nouvelle menace qui dévaste l'univers...

Ce qu'on retiendra de cet épisode, c'est une évidence avec laquelle Guardians of the Galaxy va devoir composer dans l'avenir : rarement la réussite d'une série a autant dépendu de son artiste, Juann Cabal, dont le style virtuose assure un spectacle unique à chaque fois.

Comme scénariste de cette série, Al Ewing a imprimé à ses histoires un rythme soutenu, des intrigues inventives. Il a aussi chamboulé le casting, désirant s'affranchir de la formation qui a connu la gloire dans les comics et au cinéma (c'est-à-dire en écartant Gamora, Groot, Drax et Star-Lord). Ses arcs narratifs sont souvent brefs et mixe space opera, soap, polar, comédie, drame.

On ne s'ennuie donc pas, mais l'ensemble est inégal. Quand Ewing est inspiré, cela se lit tout seul, avec un grand plaisir. Quand la sauce peine à prendre, c'est beaucoup plus laborieux ou anecdotique. Par ailleurs, comme Donny Cates avant lui, Ewing a échoué jusqu'à présent à donner de la consistance à tous ses personnages (en particulier Phyla-Vell), à justifier l'intégration de nouvelles têtes (Hercule), ou à cacher sa préférence pour certains (Noh-Varr, Nova, Rocket). Le bilan est donc mitigé.

En éliminant dès le deuxième épisode Peter Quill, Ewing a voulu clairement marquer son territoire et faire un coup. Certes, sa disparition avait été héroïque et donnait à son geste un aspect sacrificiel d'une rare noblesse. Mais finalement cela n'aura duré que sept épisodes pour que Ewing le fasse revenir dans la partie : ce n'est pas rien, mais ce n'est pas non plus très long.

Du coup, on peut légitimement s'interroger sur le sens à donner à cette manoeuvre et ses conséquences. D'autant plus que, le mois prochain, Guardians of the Galaxy va être directement impliqué dans la saga King of Black et le projet de conquête/fin du monde mené par Knull, le roi des symbiotes. Contrairement aux X-Men où l'editor Jordan White et le scénariste Jonathan Hickman ont préféré s'en détacher en ne consacrant que des épisodes hors-séries, Ewing avec ses deux titres cosmiques (SWORD et donc les GotG) lui a accepté de croiser ses intrigues avec celle de Donny Cates.

On peut donc dire que Star-Lord revient à pic pour aider ses camarades dans la nouvelle grande épopée Marvel, mais du coup son retour devient trop providentielle pour conserver tout son impact. J'aurai franchement préféré que Ewing s'attarde sur l'impact du retour de Peter Quill que de le ramener pile au moment où Knull croise la route des Gardiens. Ensuite, une fois le(s) épisode(s) liés à King in Black passé(s), qu'adviendra-t-il de Star-Lord ? Reprendra-t-il la tête de son équipe ? Ou restera-t-il auprès de Gamora ? Ou Gamora le suivra-t-elle au sein des Gardiens ? Et comment réagiront d'ailleurs les Gardiens au retour de leur ancien chef ?

Vous l'aurez compris, je suis un peu perplexe. Le contenu de l'épisode est bon, même très bon. Il y a une dimension psychédélique étonnante, on assiste à des rebondissements surprenants (Peter Quill devient bisexuel), Ewing remixe avec son adresse coutumière anciens et nouveaux éléments du passé de Star-Lord pour produire des origines "officielles". L'apparition du Maître du Soleil rappellera à point à de vieux fans que Star-Lord n'a pas toujours été un héros cosmiques cool comme celui popularisé dans les films mais une sorte de héraut investi par une entité mystérieuse qui lui accorda des pouvoirs pour venger sa mère de manière très musclée. Son équipée avec Mors et Aridia est dépaysante, le récit prend une tournure initiatique, comme un reboot où le héros renaît fort de sa récente mort et des expériences antérieures.

Mais surtout tout cela a de l'allure grâce aux planches incroyables que livre Juann Cabal. La série n'est vraiment pas la même quand c'est lui qui la dessine. On peut comprendre qu'il ne tienne pas les délais mensuels quand on observe ses planches, avec un découpage époustouflant où le motif du triangle, de la pyramide est ominprésent, où le flux de lecture est dirigé avec expertise de haut en bas, de gauche à droite. Il n'y a pas que Star-Lord qui est dans des montagnes russes ici : le lecteur est soumis à une expérience visuelle peu commune. Une nouvelle fois, la comparaison entre Cabal et le grand J.H. Williams III me paraît évidente : deux artistes qui font de chaque page un terrain de jeu et y soumettent le lecteur.

Mais, comme Bachalo, Williams III, et quelques autres dessinateurs extrêmes, Cabal est impossible à suivre. Impossible à remplacer. sans lui, Guardians of the Galaxy n'a vraiment pas la même saveur, la même grandeur, la même luxuriance. Marcio Takara reparti chez DC, qui va le remplacer quand il aura besoin de souffler ? Ewing se lâche avec Cabal car il sait qu'il tient un partenaire exceptionnel. Sans lui, ses scripts révèlent leurs faiblesses et la série devient plus ordinaire.

On ne peut pas lire cet épisode en faisant abstraction des interrogations qu'il suscite. C'est le talon d'Achille du run de Ewing et Cabal : ils produisent des épisodes éblouissants à eux deux, mais leurs efforts sont fragiles et un team-book est très exigeant. De ce point de vue, le retour de Star-Lord colle bien avec celui de Cabal : le héros et son dessinateur sauveront-ils longtemps les meubles ? Ou sont-ils condamnés à des exploits météoriques ? La BD est un art organique, cet épisode en est la preuve.

vendredi 11 décembre 2020

S.W.O.R.D. #1, de Al Ewing et Valerio Schiti


S.WO.R.D. est un acronyme connu des lecteurs de Astonishing X-Men puisque cet équivalent spatial du S.H.I.E.L.D. a été créé par Joss Whedon et John Cassaday. Aujourd'hui, Al Ewing la remet sous les feux des projecteurs en l'associant directement à la franchise "X" post-X of Swords, où la station orbitale a joué un rôle. Accompagné de l'excellent Valerio Schiti, ce qui est décrit comme le programme spatial mutant s'offre un premier numéro épatant.


Magneto se rend dans le Pic, la station orbitale du SWORD, abandonnée depuis plusieurs mois. Désormais propriété de la nation de Krakoa, elle est dirigée par Abigail Brand, son ancienne directrice, qui a réuni autour d'elle une équipe de "spacers".


Wiz Kid est en charge de la technologie améliorée de la station. Frenzy joue le rôle d'ambassadrice de Krakoa et présente à Mangeto Paibok, son homologue de l'alliance kree-skrull. Celui-ci souhaite que la nation X reconsidère la situation de la Sorcière Rouge, qui est la mère de l'empereur Hulkling.


Fabian Cortez est le médecin à bord. Puis Manifold est le chef d'une unité spéciale. Grâce à celle-ci, le SWORD peut se déplacer n'importe où dans l'espace-temps et accéder ainsi à des sources d'énergie insoupçonnées, tandis qu'une autre unité alimente en énergie et sécurise leurs déplacements.


Les Six effectuent une démonstration en présence de leur invité. Manifold est à la manoeuvre et les deux unités opèrent ensemble pour atteindre un artefact, le Mystérium, qui est ensuite remis à Abigail Brand. Mangeto saisit tout de suite le potentiel de cette petite pyramide noire...

"Dawn of X" a vécu, nous sommes entrés dans une nouvelle ère, celle de "Reign of X", dont SWORD est la première série originale. Interrogé à ce sujet, Jonathan Hickman, la "head of X", a résumé l'ambition de cette nouvelle étape par un mot : l'expansion. 

Cela signifie que d'autres séries mutantes vont voir le jour (Children of Atom, puis plus tard X-Corp), et que celles qui existaient déjà vont connaître des changements importants. Quelle est la place de SWORD dans tout ça ? Celle d'explorer la mutanité dans l'espace. C'est littéralement le programme spatial mutant, la NASA X.

Et de fait, la référence qui vient la première à l'esprit après avoir lu ce premier épisode, c'est Planetary de Warren Ellis et John Cassaday. Certes, des mutants dans l'espace, ce n'est pas nouveau, c'est même une sorte de classique incontournable pour les X-Men. Mais l'aventure est subtilement différente ici car il ne s'agit pas de s'impliquer dans des affrontements extra-terrestres (quoique ça finira sûrement ps arriver) : non, il s'agit davantage d'exploration.

Et sur ce point, on pense donc à Planetary, mais par ricochet à la série fondatrice de tout comics dans l'espace avec des explorateurs : Fantastic Four. Pas très étonnant quand on se souvient que Hickman a écrit les histoires des Quatre Fantastiques. Mais ce n'est pas Hickman qui pilote ici. Et Ewing s'inscrit dans les traces de son collègue tout en imprimant sa marque, un ton bien à lui.

Alors que pour bien des séries mutantes actuelles, on a l'impression que les scénaristes ont composé leurs formations avec des personnages délaissés par Hickman, Ewing semble, lui, avoir volontairement choisi des outsiders, des mutants auxquels personne n'avait pensés. Un casting surprenant, inattendu, qui donne à son projet un dynamisme rafraîchissant et lui permet des caractérisations bien senties, une liberté de manoeuvre (personne ne va venir lui emprunter ses héros). Un pari, car les fans préfèrent toujours des figures familières, mais une initiative bienvenue.

Sur la couverture, l'équipe du SWORD est limitée. En réalité, ce ne sont pas moins de quinze individus qui occupent la station du Pic et qu'on découvre dans cet épisode. Kid Cable, Abigail Brand, Magneto, dans une moindre mesure Manifold (pour ceux qui se souviennent de lui dans Secret Warriors et Avengers de Hickman) sont des têtes de gondole. Frenzy, Wiz Kid, Fabian Cortez, et Peeper, Armor, Risque, Random, Gateway, Blink, Lila Cheney, Vanisher, Amelia Voght sont des noms plus connus des initiés de l'univers X et composent le reste d'un équipage bien fourni, auquel il faut ajouter un ambassadeur de l'alliance kree-skrull.

Avec une rare habileté, Ewing réussit à donner à (presque) tous un moment et livre des scènes savoureuses (l'humiliation de Cortez, les retrouvailles avec Peeper). Surtout il sait à merveille définir les fonctions de chacun, et le plan de cette équipe. Comme l'explique Abigail Brand (qui est mi-alien, mi-mutante), ce sont tous des "spacers", par opposition aux "earthers" de Krakoa et de la Terre. Donc, si elle collabore avec Krakoa, elle ne lui rend aucun compte car elle s'occupe de problèmes plus grands, plus vastes. Magneto est un peu le personnage-témoin, qui est mis devant le fait accompli et en même temps vient aider (ponctuellement ou durablement ?).

L'autre grande idée de la série, c'est cette brigade des Six. Krakoa a les Cinq, qui s'occupent de ressuciter les mutants. Les Six sont aussi importants et originaux : ils incarnent littéralement l'exploration comme ils le démontrent dans une scène spectaculaire en pouvant se déplacer dans l'espace-temps grâce à une collaboration en réseau de deux formations complémentaires. L'épisode se clôt sur la capture du Mystérium, un mystérieux artefact (qui donne son titre au numéro), et dont in devine qu'il représente une source d'énergie incroyable, capable de bouleverser la condition des mutants sur ce plan. Mais aussi une potentielle menace (une citation du Dr. Fatalis conclut l'épisode, révélant qu'il y a eu lui aussi accès)...

Après avoir collaboré avec le scénariste sur Empyre, Valerio Schiti rebondit donc sur ce titre qui est un vrai pari pour lui. On imagine fort bien que cet artiste accompli aurait pu être placé sur n'importe quelle série exposée. Qu'il ait choisi de s'engager sur SWORD est évidemment une belle opportunité (scénariste dans le vent, sur une franchise en plein boum), mais un challenge aussi car il dessine une série qui repart de zéro, avec des héros méconnus ou inconnus pour la plupart.

Je suis un grand fan de Schiti, depuis un moment maintenant. C'est un dessinateur dont j'apprécie la technique, très solide, la narration dynamique et claire, le trait expressif et énergique. C'est clairement un des meilleurs talents de Marvel, qui plus est d'une ponctualité exceptionnelle. Autant dire un partenaire de choix pour Ewing. Il s'est beaucoup investi sur la série, redesignant tous les personnages avec classe et s'appropriant les décors avec une aisance confondante.

 Il est difficile, et même impossible de prendre Schiti en défaut. Ce qu'il produit est formidable, on en prend plein les yeux tout en se régalant de compositions généreuses et soignées. Le casting très divers de la série lui permet de briller et il anime chacun avec le même goût du détail. Pour un épisode d'exposition, il rend la lecture captivante et on a déjà hâte d'avoir le prochain numéro en mains.

Si Reign of X se mesure à l'aune de la réussite de SWORD #1, alors on va se régaler. En tout cas, Al Ewing et Valerio Schiti intègrent la franchise de manière impressionnante.

Ci-dessus : l'organigramme du SWORD


jeudi 10 décembre 2020

MARAUDERS #16, de Gerry Duggan et Stefano Caselli


Laissée en suspens depuis deux mois, l'intrigue de Marauders reprend donc ses droits avec ce seizième épisode. La couverture (superbe) de Russell Dauterman annonce parfaitement la couleur du script écrit par Gerry Duggan et dessiné par Stefano Caselli : c'est l'heure de la vengeance pour Kitty Pryde et Emma Frost (mais pas que...). Et le résultat est jubilatoire.


Bishop présente à Tornade une preuve irréfutable de l'implication de Sebastian Shaw dans le meurtre de Kitty Pryde. Il avait en effet trouvé sur le corps de celle-ci un échantillon d'une vigne de Krakoa, qui pousse sur la Baie d'Hellfire. Tornade décide que la place de Shaw au Conseil ne le protégera pas.
 

Emma Frost et Kitty Pryde se rendent chez Shaw et le surprennent alors qu'il dégustait un de ses précieux alcools cultivés sur l'île. Emma tire sur Sebastian et le prive de ses pouvoirs tandis qu'après l'avoir frappé une première fois, Kitty s'en prend à ses spiritueux.


Soit Shaw avoue sa tentative de meurtre et sa complicité avec les Verendi à Madripoor, et l'affaire sera règlée tout de suite, ou plus tard devant le Conseil de Krakoa. Il accepte la première option. Tornade arrive avec Lockheed qui réclame sa vengeance... Et l'obtient de manière brutale.


Kitty tend un verre à Shaw mais celui-ci contient un poison. Si Shaw en meurt, il sera ressucité, mais les trois femmes s'emploieront à retarder son retour à la vie. Le lendemain, Shaw, en chaise roulante, revient à la table du Conseil et refuse de dénoncer Emma, Kitty et Ororo.

Depuis sa résurrection, opérée dans des conditions laborieuses, Kitty (oui, je sais, maintenant c'est "Kate" mais pour moi, ce sera toujours Kitty) s'était promise de faire payer Sebastian Shaw. Elle avait le soutien total d'Emma Frost, qui préférait carrèment se débarrasser de leur ennemi mais s'était ravisée quand Kitty lui avait soumis un autre plan. Celui-ci toutefois restait secret.

Voilà où nous en étions avant que ne démarre X of Swords qui mit entre parenthèses ce règlement de comptes attendu (de même que l'interrogatoire de Colossus dans X-Force). Les protagonistes de cette intrigue étaient restés en retrait durant le crossover, ne faisant ni partie des champions de Krakoa pour le tournoi dans l'Outremonde, ni de la bataille finale qui décida du gagnant.

Cette attente a fait que Gerry Duggan n'avait pas intérêt à se rater pour exécuter le plan ourdi par les deux X-Wowen. Le résultat ne déçoit pas : il se joue en petit comité, dans un lieu unique, et Shaw en prend vraiment pour son grade. Mieux encore : ce qui se passe va sûrement impacter durablement la série, et par extension la franchise "X" dont on commence à voir les premières fissures (de ce point de vue, X of Swords aura servi de révélateur).

On comprend vite que Kitty et Emma ont surtout à coeur de faire payer Shaw mais aussi de le faire avouer sur plusieurs sujets, et sans que cela s'ébruite - entendez : sans que le Conseil de Krakoa n'y fourre son nez. Dans un premier temps, il y a évidemment une rétribution physique et déjà sur ce plan, Shaw prend cher. Il finit méchamment rossé, éborgné et humilié. Le souci, cependant, c'est qu'avec ce bonhomme, rien ne garantit qu'il en restera là (le dernier plan de la dernière page suggère même le contraire).

Duggan en profite aussi pour expliquer des éléments antérieurs concernant les Verendi (les gamins opposés au business de la Hellfire trading company), notamment en ce qui concerne la manière dont ils avaient accès à tant d'informations sur le commerce krakoan, avant même d'employer Yellowjacket. C'est habile et cela souligne encore davantage, si besoin était, la duplicité de Shaw. Là encore, les conséquences à long terme sur les membres du Conseil de l'île risquent d'être lourdes car avec des individus comme Sinistre, Mystique, voire Exodus et donc Shaw, qui, tous, poursuivent leur propre agenda (et subséquemment les départs de Jean Grey, d'Apocalypse, et les attitudes du trio Kitty-Emma-Tornade), cela va vite devenir compliqué pour Charles Xavier de conserver un climat de confiance (Magneto, on le verra dans ma prochaine critique de S.W.O.R.D. #1 est aussi occupé ailleurs).

Et c'est peut-être l'enseignement majeur à tirer de cet épisode : la société de Krakoa s'est bâti sur une base qui aujourd'hui se fissure franchement. La représentation au sein du Conseil et ce que vient de subir Shaw en sont les manifestations les plus nettes. Quand Diablo va vouloir bâtir son église, que Mystique s'impatientera qu'on ne ressucite pas Destinée, que Sinistre fera quelque chose de ses échantillons ADN arakki, et que, peut-être, Shaw voudra sa revanche, le brave Professeur X aura du mal à contenir la crise. On peut s'interroger sur Xavier et sa foi dans sa nation X. Ne voit-il vraiment rien venir ? J'ai du mal à le croire. Comme j'ai peine à croire que Moira McTaggert ne surveille pas les événements depuis sa "No Place" . Le "Reign of X" serait-il le temps d'un profond bouleversement dans la communauté mutante après celui développé depuis House of X-Powers of X ?

L'épisode est par ailleurs formidablement dessiné par Stefano Caselli qui, depuis son arrivée sur le titre, lui a donné un indéniable cachet, un tonus, une expressivité, de la chair, qui lui manquait avec Matteo Lolli. 

L'action ici nécessitait un artiste qui anime les personnages avec rigueur, et Caselli est vraiment parfait pour l'exercice. Il donne donc beaucoup de vie à chacun mais surtout ses personnages ont une densité graphique qui donne du volume à chaque scène. Les gestes précis d'Emma et Kitty, la défaite de Shaw sont exemplairement traduits par leurs gestes, leurs mimiques. Caselli réussit à tout faire passer grâce à son trait précis, même les répliques les plus casse-gueule comme quand Kitty s'exclame, après avoir recraché de l'alcool dans la cheminé allumée de Shaw, "I'm Lockheed !".

La justesse de Caselli est digne des grands expressionnistes comme Kevin Maguire, dans un registre moins ouvertement comique, ou Stuart Immonen, avec plus de rondeur. La veulerie de Shaw par exemple est rendue à merveille, quand il constate sa déculottée. Le découpage ne joue pas les malins et le dessinateur préfère un angle de vue bien senti à une image tape-à-l'oeil (comme cette contre-plongée sur Kitty, Tornade et Emma qui observent Shaw à terre, empoisonné).

(Comme pour Hickman) je n'ai pas toujours été un inconditionnel de Caselli à qui je reprochais d'en faire un peu trop à ses débuts. Son dessin manquait d'élégance, de retenue. Aujourd'hui, il est arrivé à un bon dosage, à une vraie maturité. Sans doute qu'une série comme Marauders ne suffit pas à lui donner un statut à la hauteur de son talent, mais il l'illustre si bien, il lui donne une telle plus-value visuelle qu'il serait dommage qu'il en parte (d'autant qu'en prime il est régulier, il tient ses délais).

Il n'y a rien à jeter dans cet épisode. C'est brillant, enlevé, mordant, méchant même. C'est top.

dimanche 6 décembre 2020

STRANGE ADVENTURES #7, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner


Après une pause le mois dernier (tout de même marquée par la parution du director's cut du premier épisode - mais sans plus-value), Strange Adventures entre dans son second acte avec ce septième épisode. Tom King imprime toujours un faux rythme à sa saga et déroute encore davantage avec un récit riche en scènes hallucinatoires. Visuellement, en revanche, c'est superbe grâce aux efforts de Mitch Gerads et Evan Shaner, qui, pour la première fois, harmonisent davantage leurs graphismes.


Alors que le rayon Zeta le renvoyait sur Rann, Adam Strange resurgit sur Anthorann, une planète voisine. Il est fait prisonnier par un savant qui le torture car il le juge responsable de la chute de son monde au cours de laquelle il a perdu les siens.


Sur Terre, des éclaireurs Pykkt font leur première apparition. Adam Strange en tue deux après avoir tenté de raisonner le premier puis lors d'un combat entre le second et Batman. A cette occasion, les deux héros s'opposent sur leurs méthodes, Batman jugeant qu'il faudrait capturer un Pyktt pour l'interroger.


Soumis à des drogues hallucinogènes, Adam Strange, sur Anthorann, passe un sale moment, croyant même rejoindre Alanna et leur fille Alea. Sur Terre, Il avoue à Alanna avoir bel et bien tué l'homme qui l'avait agressé lors de la séance de dédicaces, persuadé qu'il s'agit d'un espion métamorphe Pykkt.


Sur Anthorann, Adam observe la flotte Pykkt sur le point de fondre sur Rann. Il réussit à se défaire de ses liens et tue le savant, entouré de soldats Pykkt...

Si Tom King a deux péchés mignons, c'est son goût pour les dialogues psychologisants et les narrations parallèles. Dans le premier cas, lorsqu'il se laisse aller, le résultat peut être si assommmant qu'il noie ce qu'il raconte, on peut dire alors que le scénariste joue contre sa BD. Dans le second cas, sa maîtrise lui permet d'être rarement pris en défaut.

Si le premier épisode de Batman/Catwoman, sorti cette semaine, prouvait que King pouvait articuler une histoire avec trois lignes temporelles avec un réel brio, et sans que le rythme défaille, il faut bien reconnaître que la mécanique semble grippée dans Strange Adventures. Dans le premier acte de la série, au cours des six premiers épisodes, on a même eu l'impression de plus en plus marquée que les allers-retours entre présent et passé, Terre et Rann, étaient plus redondants qu'enrichissants. Le mystère de l'intrigue reposant sur les possibles crimes de guerre commis par Adam Strange ne passionnait plus guère.

C'est là toute la différence entre style et manièrisme. Il fallait donc que King se reprenne, sous peine d'infliger au lecteur un deuxième acte laborieux, voire décourageant. Est-ce pour cela qu'il entame ce septième épisode en ne craignant pas de totalement dérouter ? En effet, d'un côté, de nos jours, l'invasion Pykkt débute sur Terre ; et de l'autre, Adam Strange est soumis à des expériences par un savant d'Anthorann, planète voisine de Rann.

Les deux temporalités s'opposent radicalement. D'un côté, on a droit à une succession de scènes violentes et sèches, dans un climat hivernal et urbain, où des éclaireurs Pykkt se font dessouder sans ménagement par Adam, au grand dam de Batman qui souhaiterait en capturer un pour l'interroger sur les manoeuvres de l'armée ennemie. De l'autre, on est entraîné dans une suite de scènes surréalistes, douloureuses, fruits des expériences subies par Adam sur Anthrorann.

Sur un plan visuel, Evan Shaner surprend franchement en se chargeant de dessiner les hallucinations de Adam. Alors que l'artiste a un style plutôt sage, il sort de sa zone de confort pour produire des images déstabilisantes, à la fois folles, absurdes, et cruelles. Comme King ne nous informe pas tout de suite de qui inflige ce supplice au héros, on est aussi déstabilisé que lui. C'est bien joué, mais il faut accepter de ne pas savoir qui fait quoi, ce qui est vrai ou faux. Mais ça tombe bien finalement, car on en revient aux fondamentaux de l'histoire.

King fait preuve d'une malice certaine, dans laquelle Shaner le suit fidèlement. Par exemple, à un moment, Adam atterrit dans un décor très étrange avec des créatures dont les têtes sont remplacées par des mains géantes. On devine dans une large case que ces mains expriment une phrase en langue des signes et c'est bien le cas : traduit, cette phrase dit "Passez une bonne journée". Ironique quand on sait le calvaire que supporte alors Adam.

En parallèle donc, sur Terre, en même temps que le temps devient hivernal, la guerre est aux portes de notre monde. Adam a un échange, bref mais éloquent, avec Batman après avoir tué un éclaireur Pykkt que la dark knight avait pourtant vaincu. Batman s'insurge en rappelant qu'il ne tue pas ses ennemis. Adam lui répond que c'est la différence entre eux : lui vient d'un monde où exécuter son adversaire garantissait sa survie.

Mais la grande scène de cette partie terrienne, c'est évidemment celle des aveux. Alors que Adam partage un bref répit avec Alanna, il consent à lui révéler qu'il a bien assassiné l'homme qui l'avait violemment interpelé lors d'une séance de dédicaces (dans le #1). Pour se justifier, Adam explique qu'il était persuadé qu'il s'agissait d'un espion métamorphe à la solde des Pykkt car il savait des choses à son sujet que seul l'ennemi de Rann pouvait connaître. Même s'il sait avoir tué un innocent, Adam reste convaincu que sa victime annonçait l'invasion Pykkt actuelle. 

King lâche donc cettte bombe à mi-parcours de sa série. Mais aussi, surtout juste après le sixième épisode où Alanna avait raconté à Mr. Terrific que Adam avait été capturé par les Pykkt puis qu'il leur avait échappé, mais visiblement traumatisé. Et qu'ensuite leur fille avait été assassinée dans une embuscade ennemie, dans des conditions telles que le corps d'Alea n'avait pu être ramené.

Tout se lie alors sous nos yeux : la captivité d'Adam, c'est celle dessinée par Shaner, avec l'injection de drogues, une torture lente et longue, qui a littéralement brisé le héros de Rann. Au point de le rendre fou et criminel lors de son retour sur Terre, en croyant qu'un lecteur agressif était un espion ennemi ? Il semble bien. Mais King ne dit pas (encore) tout car le véritable sort d'Alea reste sujet à caution. Et l'imagination du lecteur fait le reste. Et si Adam avait aussi tué sa fille - pour empêcher que les Pykkt ne la capture peut-être... Ce serait horrible, mais j'ai le sentiment que le scénariste garde dans manche une autre carte spectaculaire et choquante.

Dans ses pages, depuis le début de la série, Mitch Gerads a clairement donné au couple Strange les traits de deux acteurs : Adam ressemble à Armie Hammer et Alanna à Olivia Munn. Ce n'est pas le premier à procéder de la sorte (on se souviendra que J.G. Jones avait aussi casté les personnages de Wanted et Bryan Hitch avait aussi donné des visages de comédiens célèbres à des Ultimates). Le souci, c'est qu'on avait d'un côté la distribution de Gerads et les mêmes personnages dessinés par Shaner, qui, eux, ne ressemblaient pas du tout à Armie Hammer et Olivia Munn.

Pour la première fois pourtant, il m'a semblé que Shaner faisait un pas dans la direction de Gerads et donnait à son tour à Adam et Alanna les traits des acteurs choisis apr son collègue. Cela unifie le récit, on a davantage le sentiment de voir les mêmes protagonistes et donc de suivre la même histoire sur deux temporalités différentes. Mais cela signifie aussi que Gerads a gagné cette partie en entraînant Shaner. Il faudra observer si cela se confirme dans les prochains épisodes. Et surtout si cela n'a pas un effet pervers car dessiner des personnages en les faisant ressembler à des acteurs peut parasiter la lecture : à force on peut finir par davantage voir les acteurs que les héros de fiction.

Ce septième chapitre relance donc la série au bon moment. Mais il faut confirmer. Surtout quand on compare la qualité de Strange Adventures avec le brio de Rorschach et Batman/Catwoman. En vérité, King est face à son plus redoutable concurrent : lui-même.  






samedi 5 décembre 2020

BLACK WIDOW #4, de Kelly Thompson, Elena Casagrande et Carlos Gomez


Voilà l'épisode dont Kelly Thompson a avoué qu'il lui avait donné du fil à retordre, jusqu'à la faire pleurer. Black Widow #4 réserve en effet un cliffhanger terrible, d'une brutalité assez inouie. Si la scénariste a pu décevoir en recourant à de vieux ennemis de son héroïne, elle se ressaisit ici. Elena Casagrande illustre tout cela avec beaucoup de talent, juste suppléée par Carlos Gomez pour quatre pages.



Natasha reprend connaissance et se souvient de tout. Elle sait qu'on a trafiqué ses souvenirs pour lui faire croire à sa nouvelle vie. Mais le danger est toujours là et elle doit veiller sur son mari et leur fils. Elle demande à James de lui faire confiance, promettant de tout lui expliquer ensuite.


Un agent de l'Hydra, envoyé par Viper, est désarmé par Natasha qui sort de la chambre et se débarrasse d'autres soldats de l'organisation terroriste. Yelena Belova s'occupe d'exfilter James et Stevie. Les deux espionnes se rejoignent et quittent l'endroit.


Ils gagnent une planque et, comme promis, Natasha explique à James comment elle a été agressée par l'Hydra, enlevée et conditionnée. Leur fils, Stevie, a été créé de toutes pièces à partir de leur ADN. Toute leur vie n'a été qu'une mascarade.


Ces révélations sont dures à avaler pour James et ce n'est pas fini : Natasha lui explique qu'ils doivent se séparer pour le bien de Stevie et ne jamais se revoir. Hawkeye et le Soldat de l'Hiver arrivent en renfort de Yelena.

Je ne spoile pas le dénouement de l'épisode mais vous pouvez me croire quand je garantis qu'il est vraiment inattendu et brutal. C'est un véritable électrochoc qu'a voulu provoquer Kelly Thompson, un retournement de situation choquant, et c'est très réussi.

L'épisode précédent m'avait laissé une drôle d'impression dans la mesure où la scénariste n'était pas parvenue, comme elle l'avait pourtant annoncé, à totalement bouleverser les fodnamentaux d'une série consacrée à la Veuve Noire. En dévoilant les ennemis qui avaient conspiré pour la pièger, tous issus de son passé, Thompson échouait comme beaucoup (tous ?) avant elle à renouveler la toile de fond. Le rôle dévolu à Arcade, dont la présence était prometteuse, devenait secondaire, simple exécutant au service d'un groupe composé entre autre du Garde Rouge (l'ex-mari de Natasha Romaoff), Viper (alias Mme Hydra) ou le Lion Pleureur.

Mais était-ce si étonnant ? Kelly Thompson a de plus en plus de mal à confirmer les espoirs placés en elle, de mon point de vue en tout cas. Il est loin désormais le temps où elle animait les aventures de Kate Bishop dans sa version du titre Hawkeye, avec une fraîcheur et un entrain enthousiasmant. Elle avait d'ailleurs bien commencé avant de se fourvoyer dans une fin de série maladroite qu'elle voulut développer et conclure dans West Coast Avengers (sanctionné par une annulation rapide). A cet égard, Thompson, comme d'autres auteurs émergeants de chez Marvel, Thompson sait accrocher le lecteur mais ne transforme pas souvent l'essai.

Il faut lui reconnaître un don pour rebondir avec cet épisode et on verra comment elle va composer la fin de son arc (certainement le mois prochain puisque la série ne paraîtra pas en Février 2021 mais n'est pas annulée).

Ici, en fait, Thompson élague, épure et cela lui réussit. L'épisode est découpé en trois parties : une première axée sur l'action avec l'exfiltration de James et Stevie, la deuxième avec les explications de Natasha sur le piège qu'on lui a tendue et dont elle se souvient désormais, et la dernière avec donc ce cliffhanger explosif. Elle rythme bien ces séquences, rédige des dialogues sobres, et vous cueille au moment où vous vous y attendez le moins. C'est bien fichu.

Si bien fichu que l'autre appréhension que j'avais pour cet épisode passe comme une lettre à la poste. En effet, j'avais appris avec crainte que ce #4 serait co-dessiné par Elena Casagrande et Carlos Gomez. Or, cette association fonctionne bien et il faut saluer l'intelligence éditoriale avec laquelle elle est gérée.

Casagrande illustre la majorité de l'épisode avec son efficacité et son élégance coutumière. Elle nous gratifie encore d'un morceau de bravoure avec une double page où Natasha élimine plusieurs agents de l'Hydra dans un espace réduit. Pour cela, l'artiste décompose le mouvement de son héroïne et sa double page est tranchée cases verticales. Le résultat est d'une fluidité imparable.

Mais il ne faut pas s'arrêter à ce coup d'éclat car ce qui le précéde et ce qui suit est aussi remarquable. Casagrande a un sens de l'espace épatant, ses plans sont toujours superbement agencés, les personnages y sont parfaitement disposés, avec toujours des angles de vue bien pensés. Elle se place à bonne distance de l'action, sait rendre l'action dynamique, et ne pas trop souligner les moments plus émouvants.

Un exemple probant de cette approche spatiale bien dosée se trouve dans la scène où Natasha explique à James, son "mari", qu'ils ne devront plus jamais se revoir. Casagrande ne tombe pas dans la faciltié qui aurait consisté à enchaîner les gros plans, les champ-contre-champ. Non, elle reste en plan américain, et utilise des cases occupant toute la largeur de la bande, pour garder les deux personnages dans la même vignette. On comprend ainsi que Black Widow prend déjà des distances avec cet époux artificiel tout en prenant des gants pour lui expliquer la situation de manière à ce que la solution qu'elle propose soit indiscutable.

Et Carlos Gomez alors ? Hé bien, comme cela se fait désormais couramment, on a fait appel à un second dessinateur à la fois pour soulager un collègue mais en lui confiant un passage qui ne brise pas l'unité graphique de la série. En l'occurrence, il se charge ici d'un flash-back sans dialogue mais avec une voix-off. Et Jordie Bellaire laisse Federico Blee réaliser la colorisation pour ces pages.

Gomez a un style moins fin que celui de Casagrande : il suffit de voir comment il représente Natasha, avec des formes beaucoup plus pulpeuses, et habillée d'ailleurs de manière plus suggestive (en short et brassière). Mais pas non plus de quoi fouetter un chat et être navré par le sexisme évident de ces images. Gomez fait bien son job, assez ingrat au demeurant.

Bref, avec ce quatrième épisode, la série se relance. Tous les défauts ne sont pas effacés, mais Thompson a su réagir, rapidement. C'est louable et ça mérite qu'on lui accorde notre confiance pour la suite.