samedi 18 juillet 2020

EMPYRE #1, de Al Ewing, Dan Slott et Valerio Schiti


Cette fois, on y est, nous voilà plongés dans la saga Empyre, première grande histoire à réunir (ou opposer, on verra) Avengers et Fantastic Four depuis belle lurette.  Si Dan Slott est crédité comme co-plotter avec Al Ewing, c'est bien ce dernier qui pilote le vaisseau en signant le script et les dialogues. Et cela ne fait aucun doute quand on constate la maîtrise de cet épisode, où, déjà, tout s'emballe jusqu'au cliffhanger puisssant (même si prévisible). Ajoutez-y Valerio Schiti au dessin et c'est impossible de ne pas être comblé.


Après avoir croisé l'armanda Kree-Skrull, les Fantastic Four sont invités à bord du vaisseau amiral de la flotte en présence de Hulkling qui explique comment il a réussi à unifier les deux peuples. Mais le prix à payer pour cette réconciliation passe par l'extermination de leur ennemi commun, les Cotati.


Après un avertissement de Captain Marvel, Iron Man entre en contact avec l'armada et découvre les FF à bord auprès de Hulkling. Les deux équipes tentent de raisonner le jeune empereur mais celui-ci ne supporte pas leur paternalisme et ouvre les hostilités.


Réaction immédiate des Avengers qui avec Black Panther à leur tête attaquent la flotte. Le Super-Skrull et Captain Glory répliquent. A bord du vaisseau amiral, le ton monte entre les FF et Hulkling, qui refuse de céder.



Iron Man décide de calmer tout le monde en sonnant la charge grâce à Thor. Les Avengers ignorent qu'ils gagnent du temps pour Quoi qui va totalement modifier le cours de la bataille en la transformant en vengeance...


Première chose donc : les fins de Empyre : Avengers #1 et de Empyre : Fantastic Four #1 suggéraient que les Fantastic Four prenaient le parti de l'alliance Kree-Skrull. Il n'en est rien comme le montre le récit de ce premier épisode. Cette fausse piste était assez maladroite, n'apportant rien sinon un malentendu sur la position des FF et confirmant bien que le prologue avec ces derniers n'a été qu'une perte de temps (jusqu'à preuve du contraire).

Ensuite, passée cette mise au point, le scénario ne tarde pas à entrer dans le vif du sujet (même si une astuce permet à She-Hulk d'être moins bestiale - ce qui ne sera sans doute pas validé par Jason Aaron dans ses Avengers, où il est bien trop occupé à développer des caractérisations plus idiotes les unes que les autres). Et ce qui se joue alors est intéressant.

En effet, Al Ewing prouve une fois de plus qu'il connaît ses classiques mais surtout qu'il sait comment les corriger. Depuis longtemps, mais plus particulièrement depuis Avengers vs X-Men, Les Avengers sont devenus une équipe de balourds, qui déclenchent des catastrophes en privilégiant le coup de poing, le pugilat, plutôt que le dialogue. En gros, ce sont des donneurs d'ordre, sûrs de leur fait, mais en vérité souvent incompétents et conduisant les deux parties à la ruine. Dans AvX, l'autoritarisme de Captain America et Iron Man pour règler les retour du Phénix avait abouti à un fiasco retentissant, le pouvoir de l'entité cosmique touchant non pas son hôte de prédilection (la jeune Hope) mais cinq mutants (Cyclope, Magik, Colossus, Emma Frost, Namor), avec des répercussions dramatiques.

Ewing en tient compte et insiste sur cet aspect pour le moins maladroit du groupe qui montre un paternalisme crispant envers Hulkling, dont on comprend qu'il ne le supporte pas longtemps - même si, au demeurant, on soutiendra sans réserve les Avengers qui ne veulent pas voir débouler Krees et Skrulls pour raser la zone bleue de la Lune et la Terre.

Ce qui est aussi épatant, c'est que Ewing a fait de Iron Man (Tony Stark dans un état second à cause de ses récents problèmes personnels et sa perplexité face aux Cotati) et de Mr Fantastic (Reed Richards, dans le rôle de la figure paternelle bienveillante et plus équilibrée) ses narrateurs. On mesure grâce à ce procédé la différence entre des chefs de guerre (comme Black Panther, Captain Marvel, et l'alliance Kree-Skrull) et des stratéges d'abord soucieux de pacifier la situation. Puis on comprend, par la voix de Mr Fantastic, que Tony Stark est et reste un homme de passion (quand Reed Richards est et reste un homme de raison) lorsqu'il sonne la charge et veut règler le problème de manière spectaculaire.

Le fait que cela se retourne non seulement contre les Avengers mais aussi, collatéralement, contre les FF inspire un twist final redoutable mais si prévisible. Car qui ne doutait pas de Quoi, le messie céleste trop souriant, trop victimaire ? On voit qu'il a manipulé les Avengers pour gagner du temps afin de préparer sa propre vengeance, et quand on a le pouvoir de contrôler tout ce qui est organique et végétal, la riposte est terrible (quelques pages de plus n'auraient d'ailleurs pas été de trop pour visuliser vraiment tout cela, mais cela sera sans doute rattrapé dès le prochain épisode).

Ewing avec Slott manage une distribution imposante sans oublier personne et en donnant même au lecteur d'authentiques moments épiques comme la page où l'appareil des FF est au milieu de la flotte ennemie, la transformation du quinjet des Avengers en véhicule infernal (grâce au Ghost Rider), le combat acrobatique dans l'espace contre le Super-Skrull et Captain Glory (avec un clin d'oeil au "Fastball special" des X-Men revisité par She-Hulk et Swordsman), la contre-attaque de Thor (magnifiée par la voix-off de Reed Richards - une merveille du genre), ou encore cet instant suspendu où l'épée de Hulkling stoppe le marteau du dieu du tonnerre.

Pour illustrer ça, pas moyen de moyenner, il faut un artiste qui assure, capable de soutenir le script et d'en donner pour son argent au lecteur. Marvel a essayé (au risque de les user) tous ses dessinateurs en vue pour ces blockbusters, de Leinil Yu (qui a été essoré par les exercices) en passant par Mike Deodato, Andrea Sorrentino, David Marquez, John Romita Jr, Olivier Coipel, Steve McNiven. Mais pour un Stuart Immonen qui passe l'épreuve avec une aisance toujours confondante (quoique unique), combien ont souffert pour retrouver leur entrain ensuite ? Sans doute est-ce pour cela que Chris Samnee n'a jamais voulu s'y frotter.

Il y a des dessinateurs qui peuvent éclater lors d'une saga (les cas récents de Pepe Larraz avec House of X), soudain ils deviennent la nouvelle coqueluche, même si sans ça ils le seraient sans doute devenus. Et puis il y a ceux qui mûrissent tranquillement, font leurs armes, s'imposent sur la durée et pour qui une saga devient l'ultime étape avant d'être the next big thing. Valerio Schiti fait partie de cette seconde catégorie.

J'ai toujours été fan de cet italien qui ne cachait pas son admiration pour Immonen, sans chercher à le singer. Il a montré qu'il en en avait sous le crayon avec ces épisodes de Journey into Mystery (écrits par... Kathryn Immonen - et pour lequel il eut comme fill-in... Pepe Larraz). Puis avec Bendis, il animé Guardians of the Galaxy pour une suite d'épisodes d'une régularité impressionnante. Bizarrement, alors qu'on pouvait l'attendre ensuite sur un gros titre (Avengers), Marvel a paru embarrassé par ce talent (un arc de Mighty Thor pour l'occuper, deux de Tony Stark : Iron Man - avec Dan Slott).

Schiti a été alors annoncé sur Empyre et j'ai d'abord craint que cela ne le grille. Mais dans le malheur de la crise sanitaire, Marvel a laissé ses artistes poursuivre ce qu'ils avaient sur le feu et l'italien en a profité pour boucler toute la saga ! Cela permettra à Empyre de paraître hebdomadairement et, tout compte fait, c'est une bonne nouvelle car cela maintiendra la tension de l'histoire au lieu de devoir attendre quinze jours ou un mois entre deux épisodes.

On peut constater en tout cas que Schiti n'a pas ménagé sa peine. Quoiqu'il serait plus indiqué de dire qu'il a embrassé le défi d'une saga avec un appétit implacable. Son dessin est d'une générosité incroyable, il s'empare de tous les personnages, s'arrange de la profusion des scènes avec une figuration impressionnante, sans que cela ait l'air de lui demander un effort supplémentaire à ce qu'il produit d'ordinaire. C'est assez formidable de lire ça, l'impression que jamais le dessinateur n'est dépassé par tout ce qu'il a à représenter, ni par la somme de travail nécessaire pour un event.

Au passage, on voit ce que Schiti pourrait apporter aux FF s'il avait la responsabilité de les dessiner dans leur titre, comme j'en rêvais lorsque Bendis convoitait ses personnages (plus que Deadpool ou Wolverine que Marvel proprosa au scénariste pour le retenir, je pense que c'est des FF qu'il voulait, avec Schiti pour l'accompagner, en parallèle des Defenders avec David Marquez). Mais à ce stade d'excellence, Schiti transformerait tout en or (pour peu qu'il ait un scénariste à son niveau).

En tout cas, on ne pouvait souhaiter mieux pour Empyre. Ce début est enthousiasmant. J'ai rarement été aussi accroché par un event, mais il faut aussi répéter qu'on n'a pas eu droit à une histoire de ce genre aussi bien conçue et écrite et dessinée depuis une paie.  

jeudi 16 juillet 2020

GIANT-SIZE X-MEN : MAGNETO #1, de Jonathan Hickman et Ramon K. Perez


Pour ce troisième Giant-Size X-Men (sur cinq), Jonathan Hickman, en compagnie de Ramon K. Perez, donne la vedette à un de ses mutants favoris, Magneto. Pourtant, rien dans ce on-shot n'est ce qu'il paraît : entre une réalisation chaotique et un propos finalement très anecdotique, la perplexité domine. Fallait-il consacrer tant de pages pour si peu à dire ?


Magneto se rend dans les îles Féroé. Il y rencontre un habitant et lui explique vouloir acquérir l'île mais l'homme n'en est pas propriétaire. Il s'absente pour prévenir ce dernier tout en prévenant le maître du magnétisme que cela risque de prendre du temps pour obtenir une réponse.


Auparavant, Magneto est invité à déjeuner chez Emma Frost dans sa demeure sur Krakoa. Elle sait que son convive a une lognue histoire avec les îles et souhaite qu'il lui en trouve une pour qu'elle l'achète.


Le propriétaire de l'île n'est autre que Namor qui accepte de négocier avec Magneto parce qu'il représente Emma Frost. Magneto doit en échange l'accompagner dans les profondeurs environnantes pour retrouver des scientifiques atlantes mystérieusement disparus...


... Et c'est tout ! La suite et fin de cette histoire ne présente ni surprise ni même un quelconque intérêt. Vous en êtes quittes pour savoir les raisons motivant l'acquisition d'une île par Emma Frost. Quant à Magneto, son rôle, se résume dans l'affaire à être son chargé d'affaire. En ce qui concerne Namor, il reste écrit comme une caricature.
  

Depuis qu'il a initié cette collection de Giant-Size X-Men, Jonathan Hickman a laissé bon nombre des fans de sa reprise de la franchise "X" franchement dubitatif. Si son premier récit avec Jean Grey et Emma Frost (qui sera complété et conclu avec le dernier chapitre de la série, consacré à Tornade) était un bel hommage à un fameux épisode muet du run de Grant Morrison, celui qui a suivi (publié il y a quatre mois, juste avant que la crise sanitaire n'impose un shutdown des parutions) avec Nightcrawler accusait déjà un sérieux coup de moins bien, mais sa lecture demeurait agréable entre la variation autour de la maison hantée, les fantômes d'Excalibur (version Claremont) et les dessins d'Alan Davis.

Mais cette fois-ci... Honnêtement, qu'est-ce qui est passé par la tête du scénariste ? 

Peut-être, avant tout chose, faut-il retracer la conception de cet épisode. On remarquera que, contrairement aux fois précédentes, la couverture et les pages intérieurs sont l'oeuvre de deux artistes différents. Et pour cause : Ramon K Perez n'était pas prévu pour dessiner ces planches, Ben Oliver devait les réaliser. J'ignore pourquoi, mais le talentueux cover-artist a été remplacé et ne subsiste plus de son travail que ce portrait, vraiment magnétique, de Magneto.

Ramon K. Perez n'est pas un pis-aller : pour ceux qui le suivent, c'est un artiste certes volatile mais passionnant, dont l'adaptation d'un script inédit de Jim Henson (Tale of Sand) lui a valu une reconnaissance unanime et méritée. Il partage son temps entre projets pour les majors (surtout Marvel) et oeuvres indépendantes (il va collaborer avec Chip Zdarsky pour une série horrifique que Image Comics publiera cette automne). Son style est excellent, sa technique impeccable, et tout compte fait, c'est un bon choix pour suppléer Oliver car leurs registres graphiques n'ont rien à voir, donc pas de comparaison possible.

Mais il n'empêche que j'aurai bien aimé voir ce que Oliver aurait fait de ce matériau. En conservant sa couverture, Marvel a commis une erreur car cela rappelle qu'il était là le premier. Et qu'on s'interrogera toujours sur la raison de son remplacement et le potentiel de son travail.

Surtout, même si, donc, Perez ne déçoit pas, il n'épate pas non plus. On n'a pas des pages fulgurantes comme il en est capable, rien de ce qu'il dessine ici n'est transcendant et ne relève l'intérêt. Là où Russell Dauterman étincelait dans l'exercice 'Nuff said avec Jean Grey et Emma Frost, et même un Alan Davis en petite forme (sans encreur aussi) faisait plaisir en animant à nouveau Nightcrawler, Perez ne semble jamais aussi concerné par son épisode qu'il exécute sans forcer son talent. C'est même plutôt le coloriste David Curiel qui lui vole quelquefois la vedette avec une palette magnifique (bien que "mangeant" un peu trop l'encrage, notamment quand il s'agit des chevelures de Magneto et Emma).

Toutefois, la responsabilité de notre incrédulité face à ce récit incombe à Hickman. Dans ces trois Giant-Size X-Men, il y a une constante sur la légéreté du propos par rapport au nombre de pages qu'il y consacre. Soutenu par un artiste exceptionnel, investi dans l'exercice, comme le fut Dauterman, la faiblesse de Hickman est compensée. Mais avec un Davis en mode mineur ou un Perez transparent, le résultat s'en ressent plus fortement.

Alors que dans la série X-Men (et auparavant dans House of X-Powers of X), Hickman a montré un Magneto majestueux, ici il le réduit à une sorte de négociateur pour Emma Frost (à se demander pourquoi elle ne s'occupe pas de transiger directement avec Namor, une fois l'île choisie). 

Ensuite, son face-à-face avec Namor tarde à se matérialiser : on devine la manoeuvre (Namor fait poireauter Magneto pour lui prouver qu'il est le maître des horloges), mais leur échange est bien plat alors qu'on est en présence de deux très forts caractères. Nulle tension ne vient alimenter leur dialogue où Namor est écrit comme un régent ombrageux bien peu nuancé (pas davantage en tout cas que ce qu'en a fait Jason Aaron) : quand on est fan du personnage, c'est une vraie misère de voir le traitement du roi atlante, un des individus les plus ambigüs de Marvel. 

Enfin leur exploration dans les profondeurs marines, leur rencontre avec d'étranges créatures pour récupérer une clé, l'allusion au roi Ahura (premier monarque d'Atlantis), tout cela est survolé, esquissé, jamais développé (à moins que Hickman ne garde cela pour le futur). C'est vraiment dommage car dans House of X, on avait eu droit à un bref mais intense échange entre Xavier et Namor, invité à rejoindre Krakoa (offre rejetée séchement sur un argument prometteur). C'est tout de même curieux, la maladresse du scénariste vis-à-vis de ce personnage qu'il a pourtant abondamment employé dans New Avengers.

On pouvait encore espérer une révélation, un twist à la fin mais on ignore pourquoi Emma tient à avoir son île (tout au plus, quand Magneto le lui demande, répond-elle qu'elle va lancer des invitations et voir qui viendra). Hickman procéde souvent comme ça dans X-Men, semant des indices (ou plutôt des mines) : peut-être lira-t-on dans l'avenir ce qu'il prépare ici. Mais pour l'heure, c'est trop frustrant.

C'est donc une déception. Mais ne jetons pas tout car le prochain Giant-Size X-Men s'intéressera à un des grands absents de la refonte "X", Fantomex, dessiné par l'excellent Rod Reis. De quoi espérer bien mieux. 

mercredi 15 juillet 2020

STRANGE ADVENTURES #3, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner

Couverture de Mitch Gerads
Couverture de Evan Shaner

Cet épisode s'ouvre après une ellipse par rapport au précédent qui voyait Mr. Terrific être reçu par Adam et Alanna Strange dans leur chambre d'hôtel dans le cadre de l'enquête que Batman lui a confié. De cet échange, on ne saura rien. Mais Tom King joue très habilement avec ce dont il nous prive et met en scène un récit entièrement tourné sur la riposte, qui donne un tour étonnant à l'histoire. Mitch Gerads et Evan Shaner l'illustrent magistralement.


L'interrogatoire mené par Mr. Terrific auprès des époux Strange s'est mal passé et Adam cherche à sonder les héros déjà rencontrés par l'enquêteur pour savoir ce qu'il leur a demandés à son sujet. Superman puis Hawkman tentent de rassurer leur ami, mais dévoilent un élément important.


Auparavant, sur Rann, Adam affronte dans une arène le champion des Hellotaat. Ces barbares ont sauvé Alanna dans le désert mais refusent d'aider les Ranniens contre les Pykkt. Le combat est âpre mais son issue déterminante.

Sur Terre, Alanna et Adam contre-attaquent : ils consultent un avocat puis dénoncent les méthodes de Mr. Terrific dans les médias, en rappelant que Adam est revenu sur sa planète natale pour prévenir une invasion des Pykkt. 


Cette réaction va provoquer un vrai schisme. Batman avise Alanna que l'enquête de Mr. Terrific, réclamée par Adam, ira à son terme. Mais l'opinion publique a déjà pris le parti de Adam grâce à une ruse de Alanna...


Episode vraiment surprenant et épatant que ce troisième chapitre. Tom King commence donc par une ellipse culottée en zappant tout l'interrogatoire de Mr. Terrific auprès de Adam Strange. On ne saura rien de questions qu'il a posé au héros soupçonné d'avoir tué un lecteur virulent de son autobiographie. Mais c'est pour mieux se concentrer sur les conséquences de ce passage en off et l'éclairer à la lumière d'un événement passé.

Car le script baigne dans une colère sourde, une envie d'en découdre, la situation se pourrit inéxorablement, l'ambiance devient lourde. L'écriture de King traduit admirablement cette déliquescence : pour un auteur à qui  on peut volontiers reprocher d'être parfois devenu un peu verbeux (tendance observée dans ses épisodes de Batman, avec une voix-off quelquefois envahissante), c'est un effort louable de miser davantage sur plus de retenue. Retenue qui souligne finalement bien mieux la tonalité réelle des échanges.

L'épisode continue d'aller et venir dans l'espace et le temps, entre ce qui se joue sur Terre actuellement et ce qui s'est passé (apparemment) sur Rann durant la guerre contre les Pykkt. King expose d'un côté Alanna, très contrariée par ce qu'a demandé Mr. Terrific, la rancune tenace qu'elle éprouve ensuite et sa capacité à contre-attaquer en utilisant des méthodes agressives et vicieuses. De l'autre, il met en scène Adam comme un combattant sur Rann, luttant jusqu'à son dernier souffle et en mesure de faire preuve d'une férocité insoupçonnée quand il doit obtenir l'aide des Hellotaat.

Dans les deux cas, hier et aujourd'hui, c'est un couple qui se bat, mais chacun des époux le fait en terrain étranger. Alanna défie la Ligue de Justice sur Terre. Adam affronte le champion des Hellotaat dans une arène de gladiateurs sur Rann. C'est comme s'il en tirait leur force, s'y affirmait. En territoire hostile, ils se révèlent. C'est d'autant plus remarquable que sur Terre, Adam semble plus en retrait, résigné, craintif (peut-être parce qu'il n'a pas le conscience tranquille ?), tandis que sur Rann c'est un guerrier presque insolent et en tout cas pugnace, jusqu'à la sauvagerie (il faut voir le sort qu'il réserve à son adversaire : la scène est découpée de manière intense et le résultat est glaçant).

Dans cette configuration, les seconds rôles ne font que des apparitions : Superman a droit à un dialogue plein de bienveillance et d'ironie (quand il mentionne le fait qu'il est marié à une journaliste, comprenant que Adam stresse d'avoir été interrogé par Mr. Terrific), Hawkman oppose la brutalité de sa nature à l'embarras qu'il éprouve à dévoiler ce que Terrific lui a fait dire (Hawkman et Strange sont de vieilles connaissances car ils ont été ennemis puis alliés dans plusieurs conflits impliquant Rann et Thanagar). Enfin, l'ultime scène de l'épisode, avec Batman, est un joyau : le maître-stratège qu'est le le dark knight se fait avoir comme un bleu par Alanna dont le comportement apparaît effectivement aussi contestable que ce qu'il lui reproche.

Formellement, Strange Adventures est un comic-book audacieux avec son partage des scènes par deux artistes aux styles distincts. On peut mesurer, d'épisode en épisode à quel point l'entreprise est délicate car il ne s'agit pas d'une alternance simple où Mitch Gerads et Evan Shaner auraient chacun un nombre précis de planches à réaliser. Ici, le processus est plus complexe puisqu'un page commencée par l'un se termine par l'autre, les allers-retours entre le passé-le présent, Rann-la Terre, sont intimement liés, se répondent. Il y a dans cette affaire un montage digne d'un film qui aurait des scènes filmés par deux réalisateurs, avec deux formats, deux pellicules, deux équipes techniques différentes.

Et c'est le miracle renouvelé car cela fonctionne parfaitement. De mon point de vue, ce numéro est sans doute celui où la collaboration entre Gerads et Shaner (bien qu'ils travaillent chacun de leur côté et pas dans un atelier commun, où ils pourraient vraiment voir ce que l'autre fait, rebondir organiquement en quelque sorte) est la plus aboutie. Dans les deux précédents chapitres, j'avais été impressionné par Shaner, à un niveau que je ne lui connaissais pas, véritablement transcendé par l'exercice, les personnages, les décors. Shaner est encore une fois impeccable, mais Gerads, que j'avais trouvé plus laborieux, inégal (son Alanna me faisait par exemple trop penser à Barda dans Mister Miracle), renoue avec ce qu'il produit de meilleur. 

Bien que Shaner comme Gerads travaillent sur tablette graphique, le trait du premier est plus classique, avec des contours bien définis, avec une ligne claire, réaliste, académique. Gerads en revanche s'appuie plus franchement sur les effets optiques que permet l'ordinateur, l'infographie, la colorisation numérique. Il apparaît ainsi clairement qu'il s'inspire d'acteurs pour représenter les Strange (Adam ressemble à Armie Hammer, et Alanna m'a fait songer à Olivia Munn). Pourtant ces références ne sont pas parasitaires dans la lecture : au contraire, elles renforcent le vérisme des scènes au présent sur Terre tandis que Shaner, avec sa patte plus traditionnelle, donne aux moment sur Rann un aspect plus romancé, susceptible d'être arrangé, embelli, "héroïsé". C'est malin et surtout bien fait. Le découpage insiste aussi sur cette dichotomie en mettant en valeur d'un côté les décors plus fantaisistes de la partie sur Rann, tandis que les intérieurs et extérieurs sur Terre misent sur la familiarité (avec un environnement urbain).

Le format de la maxi-série est décidément celui dans lequel Tom King excelle. Tendu, intense, roublard aussi, et diablement efficace, conservant son potentiel intact quant à l'intrigue et ses développements, merveilleusement dessiné, son récit est déjà sur la voie des classiques. 

vendredi 10 juillet 2020

EMPYRE : FANTASTIC FOUR #0, de Dan Slott, R.B. Silva et Sean Izaakse


Pour ce second prologue à la saga Empyre, c'est Dan Slott qui prend les commandes - ce qui est légitime puisqu'il écrit la série Fantastic Four et que le quatuor est la vedette de cet épisode. Epaulé par les dessinateurs RB Silva et Sean Izaakse (qui a illustré quelques numéros des FF récemment), ce chapitre devait expliquer la dernière scène de Empyre : Avengers #0, où on voyait les FF aux côtés des Kree et des Skrulls. Malheureusement, rien de tout ça n'est éclairci...


Les Fantastic Four tombent en panne dans l'espace mais un vaisseau accepte de les conduire jusqu'à une planète proche où ils pourront faire réparer leur appareil. Suite à un malentendu, le capitaine qui les a secouru pense que Ben Grimm doit participer au tournoi diu Casino Cosmico.


Sur place, l'équipe comprend que la Profiteuse, soeur du Grand Maître (un des doyens de l'univers), organise des combats entre un Kree et un Skrull dans une arène, alors même que les deux races ont fait la paix. Reed et Sue Richards partent enquêter.


Peu après l'entrée des combattants dans l'arène, Ben et Johnn Storm découvrent qu'il s'agit d'enfants et ils vont interrompre le match. Reed surprend la Profiteuse tandis que Sue part à la recherche de Franklin et Valeria, aperçus dans la salle de jeux du casino.


Sue gronde ses enfants puis les aide à décrocher le jackpot, pour payer les réparations du vaisseau. Reed est fait prisonnier et Ben et Johnny sont piégés dans l'arène. Le public est surchauffé par ces rebondissements qui pimentent le spectacle.


Alors que la situation est compromise pour les héros, Sue et les enfants resurgissent pour obliger la Profiteuse à lâcher l'affaire...

Empyre sera co-écrit par Al Ewing, qui en est le vrai chef d'orchestre, et Dan Slott. Comme je l'ai dit en ouverture, ce n'est pas illégitime puisque ce dernier écrit la série consacrée aux Fantastic Four, qui partage l'affiche de la saga avec les Avengers et l'alliance Kree-Skrull. On attendait donc, tout aussi logiquement, que ce second prologue nous apprenne pourquoi les FF ont pris le parti des extra-terrestres comme nous le révélait la dernière page de Empyre : Avengers #0.

Mais tout le problème est que Slott n'a pas daigné nous donner cette explication. Pourtant, l'épisode est copieux, (long comme un Annual) et riche en action (là où le prologue avec les Avengers était plus calme). Nous voici embarqués pour une escale au Casino Cosmico, théâtre de pugilats organisés par la Profiteuse (soeur du Grand Maître, un des doyens de l'univers), et dont les deux lutteurs vedettes sont un Kree et un Skrull. Problème : ce sont des enfants et ils ignorent que leurs peuples ont fait la paix.

Bien entendu, les FF vont mettre fin à ce bazar et exfiltrer les deux gamins. L'épisode se termine non pas en nous dévoilant comment Krees et Skrulls convainquent les héros d'accompagner leur armada en route pour la Lune et la Terre contre les Cotati et les humains, mais quand Reed, Sue, Johnny et Ben croisent les aliens. On ignore donc tout des raisons pour lesquelles ils s'allient à eux et c'est, ma foi, bien embarrassant car, si l'on en croit ce qu'ont raconté le Swordsman et son fils Quoia aux Avengers, Krees et Skrulls sont quand même en route pour une énième guerre contre notre planète, projet auquel on imagine mal que les FF souscrivent.

Tout ça est un peu inquiétant pour la suite car comme Slott et Ewing vont co-écrire Empyre, si Slott commence par ne pas suivre le plan de Ewing, ça va être un sacré imbroglio. Bon, je n'imagine pas que l'editor de la saga ne veille pas, mais le résultat est qu'on a un prologue complètement à côté de la plaque.

C'est d'autant plus dommage que la lecture n'est pas désagréable. Slott maîtrise bien ses personnages : même si j'ai vite lâché la série Fantastic Four, dont le démarrage a été calamiteux (histoire foirée, départ de Sara Pichelli au bout d'un épisode et demi, mariage de Ben Grimm et Alicia Masters, défilé d'artistes inégaux), il faut reconnaître qu'il prouve ici sa maitrise pour les animer. Même les deux gamins têtes à claques que sont (restent) Franklin (qui est devenu brun !) et Valeria, Slott réussit à les écrire de manière attachante, en les intégrant à l'action de façon habile.

Visuellement, Marvel avait promis RB Silva comme seul artiste, annonçant ainsi le retour du duo de dessinateurs de House of X-Powers of X pour inaugurer la saga. Mais c'est une petite déception de constater que Silva ne signe pas l'intégralité des planches. Il est aidé par Sean Izaakse qui, d'ailleurs, accomplit un travail remarquable, en se fondant harmonieusement dans le style de Silva sans pourtant l'imiter. Le tout est cohérent et plein d'énergie. Les deux artistes eux aussi ont bien en main les personnages et ne lésinent pas sur les décors et la figuration abondante, tandis que Marte Gracia assure la cohésion chromatique en mettant le tout en couleur.

On ne peut pas être franchement satisfait du résultat; c'est une occasion manquée, gâchée. Et le responsable est Slott. Mais grâce à la qualité graphique, au dynamisme du récit, on ne s'ennuie pas. Et surtout, peut-être le plus important, cela n'entame pas l'envie de se plonger dans Empyre... Pour peu que les scénaristes accordent leurs violons et que la situation des protagonistes soit bien posée, les enjeux de l'intrigue bien exploités. 

jeudi 9 juillet 2020

X-FORCE #10, de Benjamin Percy et Joshua Cassara


Nous avions quitté la X-Force avec Quentin Quire fuyant un temple Olmec de la Terra Verde, l'air horrifié par ce qu'il avait vu à l'intérieur. Et le moins qu'on puisse dire est que ce que nous révèle Benjamin Percy et Joshua Cassara justifiaient cette panique. Conclusion d'un dyptique particulièrement efficace, l'épisode vaut aussi (surtout ?) par ce qu'il dit à la marge.


Wolverine, Domino et Kid Omega ont pénétré dans un temple Olmec de la Terra Verde envahie par une végétation incontrôlable suite aux expériences menées sur place par les scientifiques et ce qu'y a ajouté, secrétement, le Fauve. Très vite, la situation échappe à leur contrôle et ils sont dispersés.


Sur l'île de Krakoa, le Fauve est incapable de communiquer avec le trio et Jean Grey décide de reprendre les choses en main en reprochant vertement à son ami ses décisions hasardeuses. Black Tom Cassidy est d'abord envoyé en renfort mais Jean le rejoint avec Sage pour finir le boulot.


Son plan : introduire une sorte de virus psychique dans la végétation de la Terra Verde afin de la stopper, voire de la tuer. Avant que Wolverine, Domino et Kid Omega ne soient éliminés... Une stratégie radicale qui va interroger Jean Grey sur les méthodes de la X-Force et son souhait d'en faire partie.


La X-Force, selon Benjamin Percy, est une équipe de barbouzes divisée en deux : d'un côté, la tête avec le Fauve, Sage et Jean Grey, qui planifient les missions ; de l'autre, le bras armé avec Wolverine, Domino et Kid Omega, chargé de la sale besogne. C'est une brigade volontiers pro-active, mais dans la première section, tout le monde ne voit pas les choses de la même manière sur la façon de faire.


De ce strict point de vue, il est aisé de constater que le trio formé par le Fauve, Sage et Jean Grey est plus passionnant que celui composé par Wolverine, Domino et Kid Omega, parce que ces derniers sont dans l'action, sans se poser de questions, tandis que, en amont, il devient évident que le Fauve et Jean Grey s'opposent. C'est intéressant parce que Hank McCoy et Jean Grey ont été ensemble dans la toute première formation des X-Men, que leur parcours ont été très chaotique (entre transformations et résurrections). Entre ces deux "historiques", Sage a un rôle plus (trop ?) discret, presque arbitral. Et Black Tom Cassidy (dont on apprend qu'il est l'amant de Sage au passage) celui d'un électron libre (hélas ! un peu sous-exploité).

Cet épisode souligne ce malaise prégnant et c'est pour cette raison qu'il est captivant car de leur côté, Wolverine, Domino et Kid Omega sur le terrain mais en grande difficulté ne font finalement que jouer une partition plus convenue. Cela met en lumière la curiosité de la X-Force dans la nouvelle donne mutante depuis que Krakoa est devenue une nation souveraine : il s'agit d'une unité comparable à la CIA, autrement dit la série donne à voir le côté le plus crapoteux de la politique orchestrée par Charles Xavier. Que se passe-t-il quand ces agents secrets commettent l'irréparable ?

Car c'est bien de cela dont il s'agit : le Fauve a commis rien moins qu'un génocide en trafiquant la végétation de la Terra Verde, condamnant le pays et ses habitants à être consumés par la flore mutante de ce pays aux ressources potentiellement équivalentes à celles de Krakoa. Aujourd'hui, ses tripatouillages ont abouti à une catastrophe qu'il a envoyée Wolverine, Domino et Kid Omega tenter de juguler. Mais c'est trop tard et les agents de terrain sont dépassés. Jean Grey l'apprend et décide de faire le ménage.

Le récit, dans sa partie mission, est déjà efficace, mais en vérité ce qui est le plus palpitant ici, c'est ce qui se dit et se joue dans la marge, comme quand au début Wolverine interroge Domino sur le fait qu'elle ait accepté qu'on efface une partie de sa mémoire lors de sa récente résurrection (alors que lui, longtemps amnésique à cause des lavages de cerveau du Projet Arme X, sait mieux que quiconque qu'on ne doit pas s'amuser avec ses souvenirs). Puis il y a ce dialogue sec, implacable, entre McCoy et Grey sur l'arrogance du premier et les conséquences terribles de ses machinations, ses mensonges, la manière dont il a brisé la relation de confiance entre eux. Et enfin, il y a les deux dernières pages de l'épisode...

Elles vont faire parler, enrager ceux qui n'approuvaient déjà pas ce que Hickman suggérait depuis House of X-Powers of X, ou combler ce qui attendaient que se confirment leurs soupçons. Jean Grey rejoint dans son bain Logan et plus aucune ambiguïté n'est désormais possible sur le fait qu'ils sont amants - et par ricochet que Jean se partage entre Logan et Scott Summers (qui doit aussi faire ses affaires, avec le consentment de Jean, avec Emma). Cette sexualisation est inédite par sa franchise : on s'en doutait, mais il est désormais acquis que sur Krakoa, ça baise de tous les côtés, sans tabou ni limite, pour se reproduire (selon l'encouragement de Kurt Wagner) mais aussi pour le plaisir. D'un coup, c'est comme si toutes les barrières volaient en éclats, après des décennies à jouer avec le lecteur sur qui couche avec qui, cette fois on y est. Et c'est tout de même une révolution car ça se passe dans un comic mainstream comme les X-Men. Surtout, enfin, ça confirme que Percy semble bien être le seul à savoir vraiment ce que Hickman a en tête (quand les autres séries X avancent à tâtons, et même parfois même franchement à côté - cf. Marauders ou Excalibur).

Joshua Cassara revient, mais ne vous emballez pas, le prochain épisode sera dessiné à nouveau par l'inspide Oscar Bazaldua. Cassara a imprimé tant et si bien sa marque graphique à la série qu'il est désormais impossible de l'apprécier autant sans lui. Même quand cette fois-ci, il n'est pas mis en couleurs par Dean White (c'est le studio Guru qui s'en charge, avec qualité), ses pages traduisent parfaitement la vision, les ambiances glauques, intenses de Percy. 

Pourtant Cassara n'est pas d'une folle audace dans le découpage, souvent il se contente de peu (quatre cases maximum), mais son sens du détail, sa capacité à composer des images chocs (comme celles où Kid Omega est totalement envahi par la végétation de la Terra Verde, à la fois écoeurant et poétique), le muscle organique de ses plans sont bluffants. Ce n'est pas du beau dessin, mais c'est un dessin qui colle idéalement au propos. Il faudrait donc que Marvel confie à un artiste un peu dirty comme lui les épisodes fill-in, plutôt qu'à un Bazaldua dont le style n'a rien à voir.

Il est donc possible que je zappe à l'avenir les chapitres sans Cassara (d'ailleurs le dyptique centré sur Domino était dispensable), en espérant que ne s'y écriront pas des rebondissements importants.

X-Force, en tout cas, n'est pas un titre de tout repos, il est même inconfortable, dérangeant, mais fort. Le complément des X-Men plus cérébraux de Hickman.