dimanche 15 décembre 2019

X-FORCE #3, de Benjamin Percy et Joshua Cassara


Benjamin Percy est un homme pressé : il ne lui aura fallu que trois numéros pour boucler son premier arc de X-Force, la "CIA" de la Nation X. Cette intensité peu commune sert un récit prenant, dont le dénouement promet beaucoup, avec une phrase accrocheuse. Grâce aussi à Joshua Cassara, dont le style visuel s'est imposé à la série avec brio.


Wolverine et Kid Oméga libèrent Domino sur laquelle on a pratiqué des prélèvements afin que le commando meurtrier ayant sévi sur Krakoa déjoue la surveillance de l'île. Avant de quitter ce sinistre labo, ils doivent cependant semer un ultime gardien.


Sur Krakoa, pendant ce temps, le Fauve pense avoir compris le fonctionnement de Cérébro et Jean Grey décide de s'en servir pour ressusciter sans attendre Charles Xavier dont le corps a été recomposé par les Cinq.


Le dernier des mercenaires ayant commis le massacre sur Krakoa est tué par un habitant de l'île. Cela déclenche une bombe placée à l'intérieur de son corps et qui fait plusieurs blessés. Loin de tout cela, Domino révèle à Wolverine qu'elle était en mission d'infiltration au sein de groupuscules sur ordre de Xavier.


La rumeur de la mort du Pr. X s'est répandu dans les médias et Magneto s'apprête à prendre la parole, sans savoir quelle stratégie adopter. Il est sauvé par la réapparition in extremis de Xavier, même si certains doutent que ce soit lui.


Réunis par Magneto, Wolverine, Kid Omega, Domino, Jean Grey, Sage et le Fauve sont désignés pour devenir la nouvelle incarnation de la X-Force, une unité chargée de répondre aux attaques contre la Nation X. Leur ennemi, le groupe Xeno, prépare en conséquence leurs prochains mouvements.

Comme je l'écris en ouverture de cette critique, Benjamin Percy n'a pas de temps à perdre : sa X-Force vient de naître officiellement après seulement trois épisodes, un arc narratif concentré par les temps qui courent (même si je n'ai rien contre la décompression narrative : si c'est bien écrit, ça fonctionne).

On le savait via les déclarations d'intention de l'editor Jordan White et du showrunner (officieux) Jonathan Hickman de la franchise "X", ce titre devait présenter l'équivalent de la CIA des mutants, un organe de stratégie et de défense. Il s'agissait aussi de se démarquer des précédentes incarnations (en particulier de celle, magistrale, d'Uncanny X-Force de Rick Remender), une division "black ops" hypocritement toléré par les chefs mutants (en particulier Cyclope, qui la désapprouvait tout en ne l'interdisant pas).

Percy a, pour cela, osé des coups de théâtres risqués, comme tuer Charles Xavier, ce qui équivalait à une manoeuvre grossière puisque désormais les mutants ont vaincu la mort elle-même par le protocole des Cinq et de Cérébro. Mais le scénariste a été très malin, sans être roublard, et cet épisode prouve avec quelle dextérité il a utilisé ce procédé en en mesurant parfaitement les limites. En fait, il a subtilement déplacé l'astuce : ce qui compte finalement davantage que la mort provisoire de Xavier, c'est ce qu'elle provoque et qui est résumé dans une métaphore ("l'épée de Cérébro", un passage admirable).

Quant à la fondation de l'X-Force, elle ne prend pas beaucoup plus de place : une réunion express, une décision franche et limpide, une détermination glaçante mais proportionnée, et un casting à la fois original et logique (avec d'un côté les têtes, de l'autre les poings). Percy fait fort. Et l'épilogue de l'épisode est bluffant par son ampleur tacite (c'est ni plus ni moins qu'une guerre tactique et armée qui s'enclenche).

Joshua Cassara aura été l'autre révélation de ces épisodes. Ce n'est pas un artiste au style forcément agréable ni beau, c'est rude, volontiers frustre. Mais ce qu'on perd en esthétisme, on le gagne en efficacité. Quand on est avec Wolverine et Kid Oméga dans un labo glauque, c'est vraiment flippant. Quand on suit Jean Grey et le Fauve, c'est haletant. Quand on assiste au débrief de Magneto et Xavier, c'est électrique. 

Curieusement, alors qu'il semblait installé sur le titre (même si son absence n'est peut-être que temporaire), Dean White a cédé sa place comme coloriste au studio Guru. Le résultat manque un peu de matière, mais l'ambiance demeure intacte, sombre, noueuse (il sera intéressant de voir si elle tiendra quand Oscar Basaldua remplacera Cassara car Basaldua a un dessin bien plus lisse).

Quoi qu'il en soit, ce triptyque puissant marque les esprits et impose la série comme une des meilleures de l'ère "Dawn of X".

SUPERMAN #18, de Brian Michael Bendis et Ivan Reis


Après avoir zappé l'épisode du mois dernier, qui était un prologue à celui-ci (mais complètement inutile et creux), Superman #18 se présente comme un chapitre événement dans le run de Brian Michael Bendis et Ivan Reis (de retour après le fill-in désastreux de Kevin Maguire). L'idée : le héros révèle son identité secrète au monde entier. Pas une première, surtout pour le scénariste. Mais habilement tournée...


Une conférence de presse géante est organisée devant l'immeuble du "Daily Planet". Les journalistes présents s'interrogent sur cette initiative et chacun parie sur l'annonce à venir. C'est alors que Superman se présente au pupitre dressé sur le perron...


Une semaine auparavant, Superman se trouve sur Thanagar où se tient la première assemblée des Planètes Unies. Adam Strange apporte tout son soutien au kryptonien, garant de l'institution, après ce qu'il vient de traverser récemment - la mort de son père, le départ de son fils...


Superman a réalisé que sa double identité l'insupporte, ce secret lui rappelle ceux de son père et il n'a pas envie que cela nuise à tous ceux qui lui font confiance. Encouragé par Strange, il va donc se dévoiler publiquement. Il commence par tout avouer à Perry White, le rédacteur en chef du "Daily Planet".


Ce dernier le prend dans ses bras. Le meilleur ami de Clark Kent est Jimmy Olsen mais quand Superman lui révèle tout, il n'est pas cru par le jeune photographe... Qui le fait tourner en bourrique car, en fait, Lois Lane l'a mis dans la confidence un peu avant.


Et nous voici rendu au grand jour : Superman se tient devant les journalistes et leur explique son secret. Il n'entend pas arrêter son activité professionnelle pour autant, complémentaire de sa mission de super-héros. Ses amis justiciers le regardent à la télé. Ses ennemis aussi, dont Lex Luthor, pris de court...

Il est intéressant d'analyser cet épisode dans le contexte actuel de l'information. Grâce ou à cause des réseaux sociaux, des chaînes tout info, il n'existe plus guère de faits qui ne puissent rester cachés au public. Cela, sans le souci élémentaire pourtant de vérifier leur véracité, mais c'est une autre histoire.

Dans le milieu des comics, ainsi, les éditeurs doivent jongler en permanence avec ce qu'ils veulent/peuvent laisser filtrer d'un comic-book, tout en sachant qu'il existe des sites spécialisés à l'affût de la moindre fuite, de la moindre rumeur sur ce qu'ils préparent et qu'ils n'hésiteront pas à partager pour combler la voracité des fans.

Paradoxalement, le fan est friand de suspense car il attend d'abord que les éditeurs le surprennent. Mais le même fan recherche souvent le dernier scoop, la dernière info, et sa réaction engendre le buzz, qui sert aux éditeurs d'instrument pour mesurer l'attractivité de leur futur mouvement. Un "bas buzz" n'est d'ailleurs pas forcément préjudiciable. Comme le dit Oscar Wilde : "parlez de moi en bien. Parlez de moi en mal. Mais parlez de moi."

Dans le cas présent, Brian Michael Bendis et DC Comics ont choisi très tôt d'annoncer la couleur : Superman allait révéler publiquement son identité secrète. Ce n'est pas la première fois qu'il le fait, et donc, logiquement, les fans ont raillé cette idée, jugée sans originalité. Néanmoins, ça n'a pas ébranlé le scénariste et l'éditeur qui promettaient que cela aboutirait à quelque chose de différent des fois précédentes.

Et, effectivement, déjà, il faut observer pourquoi Superman choisit de tout déballer. Bendis se montre habile et pédagogue : le kryptonien sort d'une période agitée au terme de laquelle il a perdu son père (renvoyé dans le passé au moment de la destruction de Krypton) et son fils (qui a intégré la Légion des Super-Héros au XXXIème siècle). Les cachotteries de Jor-El tout comme l'émancipation de Jon Kent ont fait réfléchir Kal-El : il ressent sa double identité comme un fardeau, qui lui rappelle les manigances de son père, et il craint qu'elle finisse par susciter le doute chez ceux qu'il défend.

C'est sans doute ce dernier point le plus important car il se rattache au temps médiatique avec lequel doivent composer auteurs et éditeurs de comics désormais. Superman pressent sans doute qu'avec Internet, la recherche effrénée du scoop, l'info continu, la reconnaissance faciale qui se généralise, son secret risque de ne plus tenir longtemps. Anticiper son "coming out", c'est prévenir plutôt qu'avoir à guérir. Comme Bendis et DC ont choisi de divulguer à l'avance le sommaire de cet épisode, Superman tombe le masque pour mieux gagner la bataille de l'info.

Même s'il dit souvent tout et n'importe quoi (pour combler les gogos qui le prennent pour un gourou), Tarantino a raison, je trouve, quand il explique que le véritable enjeu de Superman, c'est qu'il s'agit d'un alien qui se déguise en humain (Clark Kent) et non pas un type à l'apparence humaine qui se déguise en Superman.Le vrai masque de Superman, c'est Clark Kent, et non l'inverse. En révélant son secret au monde entier, Superman avoue surtout qu'il a été un étranger, mais qui s'est parfaitement intégré dans le monde des humains - ceux-là qui l'ont appelé Superman, le super-homme. Et ceux-là aussi, qui, en l'acceptant, en lui confiant leurs vies, leur sécurité, l'ont inspiré, comme l'ont inspiré Pa et Ma Kent, des gens honnêtes et bons, à la base de son éducation, de ses principes, de son action.

Le dessin, magistral, d'une constance remarquable depuis le début de ce run, d'Ivan Reis traduit parfaitement les émotions qui traversent cet épisode. Celles de Superman, ému, soucieux aussi. Mais aussi, le temps d'une double page impressionnante de téléspectateurs vedettes (la Justice League, Batman et Robin, Young Justice, Leviathan, les proches de Clark au "Daily Planet") durant son élocution. Celles d'Adam Strange, sur un mode humoristique (bon, ce n'est pas la caractérisation la plus inspirée, tout comme son costume période "New 52" affreux). Et, à la fin, celles de Lex Luthor et la Legion of Doom.

Reis diversifie au maximum le découpage, avec des plans verticaux, des doubles pages, un "gaufrier" ( superbe scène avec Jimmy Olsen qui se moque de Superman). Pour un épisode qui repose sur les dialogues, l'introspection, donc sans combat, sans action spectaculaire, l'effort est louable. Reis est plus fait pour le mouvement, les morceaux de bravoure, mais il me semble que sa collaboration avec Bendis lui permet d'élargir sa palette et de prouver qu'il n'est pas bon qu'à ça. Son dessin devient plus subtil, sort de sa zone de confort, sans sacrifier (au contraire) son goût pour le détail.

Maintenant, bien sûr, il faudra considérer la manière avec laquelle Bendis va exploiter ce qu'il vient de poser. En quelques épisodes, intenses, il a chamboulé la donne, tuant Jor-El, exilant Superboy, démasquant Superman. Sur ce dernier point, qui apparaît comme l'aboutissement de ces dernières décisions, on ne peut s'empêcher de penser à ce qu'il avait fait, semblablement, avec Daredevil. L'homme sans peur et les successeurs de Bendis au scénario avaient dû longtemps composer avec ce statu quo audacieux, mais fertile. L'homme d'acier pourrait permettre à Bendis de doubler la mise.

vendredi 6 décembre 2019

MARAUDERS #3, de Gerry Duggan et Michele Bandini


C'est un bien curieux épisode que celui que nous livrent Gerry Duggan et Michelle Bandini (qui suppléé Matteo Lolli) ce mois-ci. En effet, on n'y voit point les Marauders proprement dit, ce qui est décevant. Mais c'est surtout sur la temporalité, la chronologie que ce chapitre déroute totalement, plus que sur l'intrigue qu'il développe, finalement assez convenue.


Sebastian Shaw quitte son fief de Blackstone dans la Baie de Hellfire sur Krakoa pour se rendre à Arbor Magna. Là-bas, l'attendent le Pr. X et les Cinq. Ils ressuscitent à la demande de Shaw son fils Shinobi, qui a tout oublié des circonstances de sa mort.


C'est heureux pour Sebastian puisqu'il a tué sa progéniture après qu'elle ait voulu le remplacer au sein du Hellfire club jadis. Le père emmène son fils à Blackstone pour lui résumer l'évolution radicale qu'a connue la communauté mutante durant son "absence".


Ils se déplacent, via un portail de Krakoa, à New York pour y dîner et discuter des opportunités qui se présentent désormais à eux. Sebastian ment sur son influence à la tête de la Hellfire Trading Company. 
Puis Shinobi insiste pour passer à Tokyo où il règle une dette et assure son créancier qu'il lui servira d'espion sur l'île. En parlant de surveillance, un rapport circule sur les déplacements récents des Maraudeurs et une transcription d'un échange téléphonique entre Kitty Pryde et Lucas Bishop fait état de transactions pour qu'il intègre la HTC.


De retour à Blackstone, Sebastian expose à Shinobi ses ambitions commerciales : il vise au-delà de la Terre et veut s'en donner les moyens. Pour cela il compte sur son fils à ses côtés, mais quand celui-ci lui demande comment il est mort, Sebastian accuse Emma Frost et Kitty Pryde.

Commençons par l'examen de la couverture : bien entendu, comme souvent, elle a été réalisée (par Russell Dauterman) très en amont, avec certainement des indications sommaires. Il n'en reste pas moins qu'elle a été validée par l'editor et que ce dernier en assume donc le visuel.

Problème : elle comporte un énorme spoiler. En soi, il n'est pas scandaleux car qui peut s'étonner de voir réapparaître Charles Xavier bien vivant après son assassinat dans X-Force #1, alors que désormais grâce à la technologie de Cerebro et les Cinq, n'importe quel mutant peut être ressuscité ? D'ailleurs Shinobi en bénéficie dès l'ouverture de cet épisode.

Mais enfin, cela coupe carrément l'herbe sous les pieds de la série de Benjamin Percy. Tout le suspense sur lequel repose l'intrigue de ce dernier (à savoir : est-ce que le Fauve va comprendre le fonctionnement de Cerebro ? Et est-ce que Jean Grey saura s'en servir ?) est sabré de manière bien cavalière par Gerry Duggan. Celui-ci en profite pour placer un gag assez lourdingue avec Pyro ivre (suite à une visite dans la cave de Wolverine) - ce même Pyro qui, dans le précédent épisode, arborait un tatouage sur le visage ici parfaitement effacé...

Pyro est le seul des Maraudeurs présent dans ce numéro. C'est l'autre bizarrerie de Duggan qui consacre la totalité de l'épisode au duo Shaw père et fils. Je ne remets pas en cause le procédé, même si cela m'a paru bien long : le scénariste aurait pu être plus elliptique dans les explications que donne Sebastian à Shinobi sur les bouleversements survenus dans la communauté mutante. Cela aurait dispensé le lecteur de lecture de faits qu'il connaît déjà. La seule bonne contrepartie de cet échange répétitif est de montrer les mensonges de Shaw quand il affirme être plus influent qu'il ne l'est vraiment au sein de la Hellfire Trading Company ou même du Conseil de Krakoa : le voir raconter qu'Emma Frost l'a quasiment supplié d'en faire partie est savoureux. En revanche, quand il cache à son fils les véritables circonstances de sa mort pour finalement accuser Emma et Kitty, on le voit arriver à des km.

Duggan veut faire comme Hickman et semer les graines de la discorde mais il s'y prend moins subtilement. Tout le monde se doutait que Shaw chercherait à se venger d'Emma et ne jouerait pas le jeu de Xavier, mais la façon de le poser est sans finesse (alors que Mystique est autrement plus dangereuse potentiellement, car lorsqu'elle aura assez attendu la résurrection de Destinée, elle sera en mesure d'ébranler plus sérieusement les fondations de la Nation X en voulant découvrir son grand secret - l'existence de Moira).

Je ne veux pas sembler trop sévère, mais c'est vrai que je suis resté sur ma faim. Ne pas voir les Maraudeurs m'a frustré - et ce ne sont pas deux data pages, confirmant qu'ils sont surveillés par les services secrets américains, qui combleront ce manque (d'autant que le dialogue intercepté entre Kitty et Bishop ne fait pas avancer les schmilblick). Duggan aurait pu par exemple montrer comment l'équipe a récupéré Colossus en Russie après que Benjamin Percy l'a montré en piteux état dans X-Force #1

Reste le dessin. Matteo Lolli absent (officiellement à cause d'une tendinite au poignet... Ce qui ne l'a pas empêché de participer à des dédicaces récemment...), c'est Michele Bandini qui officie à sa place. En termes de qualité, on reste dans ce que la série connait : c'est honnête sans être renversant.

Bandini n'est pas, comme Lolli, un artiste sensationnel. Je me rappelle de quelques numéros qu'il avait dessinés sur Captain Marvel (la saga Dark Origins) et je n'avais pas été épaté. Formé aux fumetti, il a ramé pour se faire remarquer avant de signer chez Marvel. A 34 ans, c'est une sorte de joueur de seconde division, qu'on emploie pour remplacer des titulaires, pas un espoir prometteur sur lequel la "maison des idées" semble vouloir miser.

L'ensemble est correct, pas désagréable à regarder, mais très statique, peu expressif. Les décors sont traités de façon très aléatoire (les premières pages, avec la Baie, sont les plus belles, mais les couleurs de Federico Blee n'y sont pas étrangères). J'ai vraiment du mal à m'enthousiasmer pour ce fill-in, alors que Marvel n'a pas su/voulu garder des dessinateurs autrement plus talentueux ou sous-exploite de meilleurs talents (Smallwood, Buffagni - même si ce dernier va dessiner un n° de X-Men).

Comme je l'écris en ouverture, c'est un curieux numéro. On a le sentiment que Duggan l'a écrit avec une surprenante désinvolture, en oubliant grandement ce qui fait sa propre série. Souhaitons que ce ne soit qu'un accident.

jeudi 5 décembre 2019

X-MEN #3, de Jonathan Hickman et Leinil Yu


Ce troisième épisode de X-Men est aussi le dernier de l'année, mais Jonathan Hickman reste fidèle à la formule qu'il a mise en place puisqu'il s'agit d'un done-in-one. Toutefois, le scénariste ne ferme pas la porte : il sème pour le futur, nul doute que tout cela va germer dans de futurs numéros. Le récit est toutefois très déroutant, et même étonnamment absurde. Leinil Yu a hélas ! bien du mal à l'animer de façon dynamique.


Le Conseil de Krakoa se réunit pour une session extraordinaire : le portail de Krakoa menant à la Terre Sauvage a été forcé et on ne peut accéder à ce site où sont cultivés les remèdes commercialisés par les mutants. Des intrus s'y trouvent encore, dont on ignore les motivations.


Krakoa souffre et cela affecte particulièrement les télépathes car l'île se nourrit d'énergie psychique. Pour se rendre en Terre Sauvage, Cyclope embarque Emma Frost et Sebastian Shaw. Ils font un détour par l'Australie où ils rejoignent Gateway, le téléporteur aborigène.


Un fois transportés en Terre Sauvage, Cyclope, Emma et Sebastian ont la surprise de découvrir que les intrus sont quatre dames âgées occupées à prélever des échantillons. Elles se nomment la Hordeculture et sont toutes d'éminentes chercheuses en botanique et chimie.


La production de Krakoa a bouleversé leurs études car ce sont des radicalistes convaincues qu'il faudra rationner l'humanité pour qu'elle subsiste et, pour cela, elles se sont opposées violemment à de gros producteurs. Shaw et Cyclope tentent de les raisonner puis de les neutraliser. En vain.


Elles quittent la Terre Sauvage en mettant Emma en garde. Cette dernière a compris qu'il ne fallait pas les prendre à la légère et, de retour à Krakoa, avec Cyclope et Shaw, devant les membres du Conseil, elle assure que le problème est sérieux.

La relance de X-Men a beau être très récente, on devine déjà bien comment Jonathan Hickman prépare le futur de la série. Sous la construction, efficace et atypique, d'épisodes done-in-one, le scénariste agit comme un jardinier qui plante des graines pour l'avenir, autant de pistes narratives destinées à être exploitées le moment venu.

Ainsi après la menace toujours active d'Orchis et l'apparition du fils d'un des Cavaliers d'Apocalypse (à l'origine de la réunion de Krakoa et Arakko), voici l'Hordeculture. A priori elles ne paient pas de mine, ces quatre grands-mères, et on croit presque à une plaisanterie quand elles ôtent leurs curieux casques dominant leurs scaphandres.

Pourtant, elles ont été assez malines pour forcer le passage d'un portail de Krakoa, que seuls, normalement, les mutants peuvent franchir, et qui, pour l'un d'eux, aboutit à la Terre Sauvage. On découvre à cette occasion que c'est là-bas que sont cultivés les fameuses drogues miraculeuses que commercialise et distribue la Hellfire Trading Company (au service de laquelle travaillent les Maraudeurs de Kitty Pryde). Comment ont-elles fait ? On ne le saura pas, mais cela indique que la sécurisation de la Nation X est encore très perfectible (entre cela et le raid meurtrier accompli dans X-Force).

Hickman dissémine aussi dans chaque épisode, via les data pages designées par Tom Muller, des informations sur l'environnement des mutants. On sait ainsi que Krakoa se nourrit de l'énergie psychique de ses habitants, avec leur accord tacite, et que Emplate et Selene veillent à ce que l'île n'en abuse pas. Conséquence de l'intrusion en Terre Sauvage et du portail violé par l'Hodeculture : Krakoa souffre et les télépathes aussi car ils sont plus sollicités par l'île, plus sensibles à son besoin de compenser sa douleur. Ici, c'est Emma Frost qui se plaint d'une migraine persistante lorsque Cyclope convoque en urgence le Conseil de l'île (alors que Jean Grey, mutante de niveau oméga, plus résistante à cette sollicitation psychique, n'a pas l'air d'être aussi incommodée - elle échange d'ailleurs quelques dialogues vachards et savoureux avec Emma, pleins de sous-entendus sur ce que l'une et l'autre emprunte. On comprend qu'il s'agit de Cyclope, leur amant commun.).

Hickman a opéré une révolution de fond en reprenant en main la franchise "X" puisque, après des années à vouloir réduire la population mutante à coup de catastrophes, lui a décidé d'assumer cette communauté complètement, y compris en ramenant à la vie des personnages morts. Ainsi utilise-t-il, selon ses besoins, des mutants peu exploités, comme avec Gateway : celui qui fut un temps le mentor des X-Men (durant la période post-Mutant Massacre, par Chris Claremont et Marc Silvestri) a-t-il un rôle discret mais déterminant dans cet épisode (après son apparition dans Marauders #2).

Cyclope est la vedette du titre (et de toute évidence le personnage favori de Hickman, ce leader aguerri et taiseux). A chaque aventure, il entraîne quelques partenaires en mission, peu en vérité jusqu'à présent, parce qu'il n'y a pas besoin de débarquer par paquets à chaque fois. Emma Frost et Sebastian Shaw sont du voyage pour ce numéro. Les talents de diplomate du second et de télépathe de la première sont employés, tout comme les pouvoirs offensifs de Cyclope. Mais l'adversaire est particulièrement bien préparé et oppose une résistance farouche quand le ton monte.

Sur ce dernier point néanmoins, Hickman se comporte bizarrement, avec Shaw en particulier. En effet, à un moment, les quatre mémés de l'Hordeculture le rouent de coups, sans qu'il réplique, or Shaw absorbe l'énergie cinétique, ce qui décuple sa force physique. Il devrait en toute logique écarter sans mal (quand bien il est aveuglé par une sorte de glu que les vieilles dames lui ont balancé au visage) ses ennemies. A moins qu'il ne veuille pas les blesser - mais ça ne ressemble guère au personnage, peu réputé pour sa délicatesse envers les femmes. Tout aussi étonnante est la naïveté avec laquelle Cyclope se laisse abuser par l'une des membres de ce quatuor alors qu'il semblait les avoir calmées.

En tout cas, elles sont quand même bien flippantes, ces quatre ancêtres à la langue bien pendue et aux visées eugénistes. Dommage que Leinil Yu les anime si mal. Pourtant il les représente très bien, alors que ce n'est jamais évident de dessiner des femmes âgées sans tomber dans la caricature. Mais l'artiste est décidément à la peine pour produire des scènes dynamiques.

Dès qu'il sort de sa zone de confort, avec des dialogues, Yu est incapable de découper une scène avec un tant soit peu d'invention et d'énergie. Il se contente de champs-contre-champs paresseux, en plan serré, très statiques, et peu expressifs. Les décors sont pauvrement traités, comme si cela ne l'inspirait pas (alors qu'il y a de quoi faire). C'est vraiment décevant, d'abord parce qu'on a connu Yu plus investi (par exemple quand il travaille avec Millar) et aussi parce que Hickman mérite mieux.

A cause de cette faiblesse visuelle, cet épisode déçoit. Il déconcerte aussi par la menace incarnée par la Hordeculture, plus inquiétante pour ce qu'elle suggère que par ce qu'elle est (comment imaginer que des mutants puissent être sérieusement angoissés par quatre mémés). Pourtant, malgré ces réserves, il y a dans ce X-Men #3 une authentique originalité, une vision, un projet en marche. Hickman, finalement, est comme ses méchantes : il n'impressionne pas, mais travaille en profondeur, cultivant un champ d'histoires et les mutants comme personne auparavant.

mercredi 4 décembre 2019

BATMAN UNIVERSE #6, de Brian Michael Bendis et Nick Derington


Et ainsi s'achève une des meilleures mini-séries de 2019 : jusqu'au bout, sans faillir à un seul moment, ce Batman Universe aura été un vrai plaisir de lecture. Pour Brian Michael Bendis, c'est certainement ce qu'il aura produit de mieux depuis son arrivée chez DC (et qui devrait le motiver à prendre un jour en main une des séries consacrées à la chauve-souris). Quant à Nick Derington, elle le consacre comme un des artistes les plus originaux de sa génération.


Batman est désormais prisonnier à l'intérieur de l'anneau blanc, hors du temps et de l'espace, mais surtout sans solution pour sortir de là. Le programme de l'anneau se matérialise sous la forme d'un gardien d'Oa, prénommé Seda, qui vient le féliciter d'avoir été choisi comme White Lantern.


Mais Batman lui révèle que le pouvoir de l'anneau est corrompu et instable, représentant alors un grand danger. Cela déplaît à Seda qui expulse Batman et choisit Vandal Savage comme nouveau porteur de l'anneau. Aussitôt, il neutralise le Green Lantern Corps et efface littéralement Batman.


Mais Batman sait que les anneaux des Lanterns fonctionnent selon la force de la volonté de leurs porteurs. Il réécrit sa propre histoire, engage Deathstroke, qui retrouve le Sphinx et lui indique la position de Vandal Savage.


Très affaibli par l'anneau, Savage est à son tour fait prisonnier à l'intérieur avec Batman. Seda resurgit et ouvre un portail spatio-temporel sur lequel se précipitent les deux adversaires pour s'évader. Ils traversent plusieurs époques et lieux avant que l'anneau ne glisse du doigt de Savage.


Batman réussit à le récupérer et le remet prudemment au Green Lantern Corps. Mais Savage a disparu... Il échoue à l'époque du Far West où Jonah Hex l'arrête. Batman, lui, replace l'Oeuf de Fabergé sous sa cloche du musée de Gotham, où il fut volé.

Quel final ! Comme depuis le début de la mini-série, Brian Michael Bendis a été très inspiré et surtout rigoureux, bouclant son récit d'une manière à la fois imparable, ludique et inventive. Pas de doute possible : Batman Universe est ce que le scénariste a écrit de mieux depuis son arrivée chez DC - et même avant cela, depuis un bon moment.

Ce qui frappe dans cette histoire, c'est le plaisir manifeste qu'a pris Bendis à l'imaginer et à la rédiger, et ce plaisir est communicatif. Souvent accusé de se moquer de la continuité (ce qui, à mon sens, n'est pas si grave car qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse), Bendis s'est emparé de Batman ave fraîcheur. Il est ainsi revenu à une forme distincte du dark knight, éloigné justement du grim'n'gritty, et cela a profité à son projet.

Car toute l'intrigue renoue avec les detective stories de Batman et la fantaisie des épisodes des années 50-60, quand Gotham n'était pas le seul terrain de jeu du héros et ses adversaires pas seulement ses némésis habituels comme le Joker, le Pingouin et compagnie. Certes, le Sphinx joue un rôle important, mais le véritable méchant de l'affaire est Vandal Savage, et les péripéties nous ont entraînés dans des territoires exotiques comme Thanagar, le far-west, avec pléthore de seconds rôles comme Green Arrow, Green Lantern, Nightwing, Jonah Hex.

Tout cela fait penser à une réinterprétation d'auteur d'un univers et d'un personnage très (trop ?) codifiés, en tout cas restés dans un moule trop rigide. Ce Batman-là ressemble à une version "Ultimate", à nouveau accessible, et détaché des éléments originels pesants. Ici, la psyché du personnage compte en fait moins que l'aventure dans laquelle il est embarqué et à laquelle il doit réagir. Il est moins torturé, manipulateur, calculateur, mais plus physique, réactif, en mouvement.

Pas de méprise : j'aime bien le Batman moderne, comme celui qu'anime pour d'ultimes épisodes Tom King, avec ses démons intérieurs, mais Bendis prouve simplement qu'il existe une autre manière, tout aussi valide, de le penser (James Tynion IV qui succédera à King, hélas !, a annoncé, lui, qu'il comptait enfoncer le clou de la noirceur en versant même dans l'horreur).

Ce sentiment de fraîcheur tient aussi beaucoup au choix du dessinateur : en confiant cette tâche à Nick Derington, dont l'oeuvre est en définitive limitée (beaucoup le connaissent plus comme le cover artist de Mister Miracle, pour lequel il a été primé, que pour son travail sur le premier volume de Doom Patrol par Gerard Way), le lecteur lit une série dont le dessin est inhabituel pour Batman (sauf à lire les parutions plus "jeunesse" comme Batman Adventures).

Derington tranche franchement avec Greg Capullo, Mikel Janin, Clay Mann, et compagnie (pour citer des artistes récents). Son style est plus sobre, dépouillé, tire le récit vers une forme de simplicité presque cartoony. Le personnage est d'ailleurs moins musclé, sculptural, massif qu'ailleurs. Il tire moins la gueule aussi, cela correspond à la narration de Bendis, à sa caractérisation.

Derington, malgré son relatif manque d'expérience en matière de storytelling, fait preuve d'une force et d'une maîtrise dans le découpage qui a souvent épaté. Il le prouve encore ici, pour ce dernier épisode agrémenté de quelques morceaux de bravoure, qu'il s'agisse de doubles pages à l'abondance impressionnante, ou de pleines pages spectaculaires. Mais quand il faut calmer le jeu, le dessinateur sait aussi, intelligemment, mettre en scène un dialogue à base de champ-contre-champ tendus, ou éclater la mise en page pour représenter une cascade spatio-temporel dont les arrières-fond sont d'une richesse bluffante. Et il peut compter sur les couleurs de Dave Stewart pour ne pas surcharger ses plans.

A l'heure où Bendis semble avoir totalement perdu pied avec Action Comics (qui a abouti au désastreux Event Leviathan et doit maintenant composer avec la Legion of Doom créée par Scott Snyder), et s'engage dans un périlleux pari dans Superman (la révélation de la double identité du héros), il rebondit où on ne l'attendait pas.