jeudi 21 décembre 2023

BATMAN - SUPERMAN : WORLD'S FINEST #22, de Mark Waid et Dan Mora


Il a fallu un peu s'accrocher pour suivre le début de cet arc, mais l'analogie que j'avais faite en le comparant à un puzzle dont seul Mark Waid connaissait le motif s'avère pertinente (en toute immodestie). L'intrigue se désolidarise à la fois de Kingdom Come et JSA : Thy Kingdom Come pour n'en garder que les éléments les plus percutants et troublants. Et Dan Mora ? Il est en feu !


Appréhendés par le Bataillon de Justice aux ordres de Gog, Superman et Batman sont jetés en cellule. Ils y trouvent Metron, un néo-dieu dont Gog a volé le fauteuil capable de traverser le multivers, et qui leur raconte le plan ourdi par le géant...


C'est un arc narratif en forme de poupées russes que ce Return to Kingdom Come : il ne s'agit ni d'une suite au célèbre Elseworld écrit par Mark Waid et illustré par Alex Ross, ni d'un prolongement à JSA : Thy Kingdom Come co-écrit par Ross et Geoff Johns et dessiné par Dale Eaglesham, Jerry Ordway et Fernando Pasarin. C'est à la fois plus simple et retors que ça.


D'aucuns diront qu'avec cette histoire, World's Finest perd en simplicité, ce qui faisait l'essentiel de son charme depuis son lancement. Ceux-là n'auront pas, admettons-le, complètement tort : c'est bien l'intrigue la plus complexe depuis une vingtaine de numéros. Mais ce n'est pas non incompréhensible, juste plus malicieux.


Mark Waid est un bonhomme qui a la réputation de ne pas être toujours facile (dernièrement encore il s'est tristement illustré en s'en prenant à Mark Millar sur les réseaux sociaux, l'accusant d'attaquer Gail Simone... Pour ce qui était un énorme malentendu). Pourtant, avec les collaborateurs qui l'apprécient, c'est un auteur fidèle et stimulant, à la culture comics encyclopédique.

On pourrait alors facilement croire que Waid règle là aussi ses comptes avec Alex Ross (avec qui il s'est fâché à l'époque de Kingdom Come) ou veut réviser ce qu'a écrit Geoff Johns à partir de son histoire (dans les pages de Justice Society of America). Mais ce serait une erreur. Bien entendu, il se peut qu'il n'en pense pas moins mais il est objectivement impossible de déceler la moindre aigreur dans le récit actuel.

Plutôt donc qu'une suite ou une correction, World's Finest : Return to Kingdom Come peut s'interpréter comme une variation, au sens musical, autrement dit comment jouer un morceau connu de manière inattendu. On prend des éléments, les plus saillants, et on les recompose, les réordonne d'une nouvelle façon. Après tout, on n'est plus à ça près, surtout chez DC, qui reboote régulièrement et qui sème la confusion chez ses lecteurs ne sachant plus ce qui est canonique ou non.

Pour en revenir à cet épisode, on voit clairement ce que Waid veut faire et comment il réécrit sa propre histoire et tout ce qui a pu y être ajouté ensuite. Dans le DCU actuel, World's Finest se passe dans le passé, ce qui est un procédé pratique pour un scénariste qui ne veut pas être embêté par des events et crossovers se passant au présent. Mais c'est surtout une manière de procéder à des ajouts qui peuvent ensuite être pris ou pas en compte par d'autres scénaristes dont l'action des séries se déroule de nos jours.

Dans ce cadre, imaginer que Batman et Superman ont découvert l'existence de la Terre-22, ont assisté à des situations inspirées par Kingdom Come et JSA : Thy Kingdom Come, c'est une façon d'intégrer tout ou du moins ce que Waid juge le plus intéressant dans les deux histoires. C'est aussi (surtout) établir que Kingdom Come/JSA : Thy Kingdom Come font bien partie de la continuité actuelle du DCU (Rebirth donc, puisque lors des New 52 tout ça avait été annulé).

Surtout en intégrant Gog et Magog (ce qui confirme que Waid n'en veut pas à Ross et Johns) à son scénario, même en modifiant quelques détails (le fait que Magog ne soit plus David Reid mais David Sekela), il développe une sorte d'alternative à JSA : Thy Kingdom Come et une toute autre préquelle à Kingdom Come. Le plan de Gog, en particulier, n'a plus rien à voir et la création de Magog diffère aussi totalement. En tout cas, on avance considérablement ici, après deux épisodes plus nébuleux niveau intentions (narrative et personnelle).

De ce numéro dense, très dense même, Dan Mora tire des planches qui évitent au lecteur de se perdre. Les scènes d'action sont épiques et il y a au moins une splash page et une double page démentes. Quand on lit le travail de Mora (comme celui de Valerio Schiti ou Javier Garron chez Marvel), on est moins indulgent avec les artistes qui tirent la langue au bout de deux épisodes parce que ces gars-là donnent tout et régulièrement.

Mais réduire Mora à cet aspect finalement tape-à-l'oeil serait ingrat car c'est lui aussi un narrateur en plein boum. Il n'a pas encore la finesse de certains de ses pairs, et sans doute se plait-il davantage dans une forme plus percutante que dans la fluidité des enchaînements, une forme d'écriture visuelle plus sophistiquée en somme. N'empêche, si World's Finest est un page-turner, c'est aussi grâce à son talent, parfois brut, mais très abouti, qui sait ménager temps forts et plus calmes (et non pas faibles) dans une histoire fournie, touffue.

Pour ce plaisir contagieux, pour cette suite qui n'en est pas une mais qui a d'autres attraits, et en attendant les prochains épisodes qui promettent énormément, World's Finest continue d'occuper le haut du panier chez DC en cette fin 2023.

UNCANNY AVENGERS #5, de Gerry Duggan et Javier Garron


And it's a wrap ! Ce nouveau volume de Uncanny Avengers se termine avec ce cinquième épisode, juste à temps pour la prochaine étape dans l'univers des X-Men. Gerry Duggan finit ce run en beauté, avec beaucoup d'action, une débauche de spectacle, assumant son côté too much. Javier Garron confirme qu'il est un artiste avec lequel il faudra compter et j'espère que Marvel exploitera son talent à bon escient très vite.


Captain Krakoa affronte successivement Captain America, Deadpool, Black Widow, Psylocke et Monet sans qu'aucun de ces derniers n'en viennent à bout. Pire : Malicia apprend que la bombe nucléaire qu'il a installé dans le campus ne peut être désamorcée...


Ce sera, je vous le promets, une critique sans spoilers. J'ai illustré cette entrée avec des planches qui ne révèlent pas l'identité de Captain Krakoa ni l'issue de l'histoire. Tenez-vous en conséquence éloigné des sites d'infos spécialisés comics vo si vous ne voulez pas en savoir plus.


Pour ma part, cette conclusion me satisfait pleinement. Gerry Duggan est vraiment un scénariste parfait pour animer cette formation avec des héros traditionnels et des mutants, tout en se distinguant de celui qui avait lancé l'idée (Rick Remender).


Duggan promet d'ailleurs un "never the end..." à la toute dernière page qui peut faire espérer à un retour du titre dans le futur et Marvel serait bien inspiré de le laisser faire car il y a de la place pour une série comme ça, quel que soit ce que l'éditeur réserve aux mutants en 2024. Et d'ailleurs, même avant qu'une série Uncanny Avengers ne soit lancée, des X-Men ont grossi les rangs des Avengers, il n'y a pas besoin de prétexte pour continuer.

Comme je l'écrivais dans la critique de X-Men #29, Duggan a une façon bien à lui de procéder pour construire ses intrigues : au lieu de partir des personnages héroïques, il réfléchit au(x) vilain(s) qui poseront le plus de problème à ces derniers. Et dans le cas présent, comme pour X-Men, il a opposé aux Uncanny Avengers des ennemis coriaces.

Dans ce dernier épisode, tout va très vite : c'est de l'action non-stop, avec des affrontements musclés, où personne ne retient ses coups. Jusqu'au bout, l'issue est incertaine et d'ailleurs le récit se termine sur une note plutôt mitigée. C'était prévisible vu que Fall of the House of X et Rise of the Powers of X se chargera d'apporter une fin à Fall of X.

La vraie question à se poser, c'est : est-ce que cette mini-série, comme toutes les autres qui ont été lancées durant Fall of X, apporte quelque chose de plus à cette période ? Disons que Uncanny Avengers prouve que les Avengers et les X-Men sont unis, solidaires dans la crise actuelle. Et d'une manière générale, on peut affirmer que Orchis a marqué une sorte de tournant attendu.

En effet, après de nombreuses années à assister à des empoignades entre super-héros (depuis Civil War 1), un vrai grand méchant a émergé et si c'était d'abord une menace pour les mutants, les derniers mois ont vu le danger ressenti par toute la communauté super-héroïque. Il est juste dommage que, alors que pour une fois Marvel avait l'opportunité et la légitimité pour développer ça sur une majorité de leurs productions, il ne l'a pas fait.

Avec une organisation comme Orchis, c'était le moment ou jamais de tester les Fantastic Four, Spider-Man et un tas d'autres personnages conte un adversaire commun, qui les mettait tous en péril. Au lieu de ça, Marvel a préféré cantonner la menace Orchis aux mutants, étendant seulement la situation aux Avengers dans Invincible Iron Man (normal puisque c'est une autre série écrite par Duggan) et Uncanny Avengers. Je pense que l'éditeur a loupé une belle occasion, semblable en envergure à Secret Invasion ou à la période Dark Reign.

Mais le bon point demeure que les héros, unis dans Uncanny Avengers, ont un vrai vilain à affronter et ne cherche plus un prétexte pour se mettre sur la tronche entre eux. Gerry Duggan a fait un boulot impeccable de ce point de vue et le final le prouve avec efficacité et une certaine démesure que d'aucuns trouveront exagérée mais que j'ai pour ma part bien apprécié.

Et si Duggan s'est lâché, c'est parce qu'il savait pouvoir compter sur un artiste capable de rendre justice à son script. Javier Garron aura accompli une prestation remarquable (même s'il a été remplacé sur un numéro, mais par un excellent fill-in). Son trait très expressif, très détaillé, est impressionnant quand on voit sa capacité à enchaîner.

Garron me fait penser à ce que disait le regretté George Pérez quand il s'amusait de la lenteur des dessinateurs de la génération actuelle, à la peine avec les deadlines, alors que lui, réputé pour sa générosité graphique et sa productivité, a longtemps prouvé qu'on pouvait, en travaillant à l'ancienne qui plus est, rendre vingt pages par mois sans rien sacrifier à l'exigence.

En ce sens, avec Garron, Marvel tient une pépite sur laquelle il aurait tort de ne pas compter. Il s'est fait connaître sur Avengers de Jason Aaron en succédant à Ed McGuinness, tenant la baraque comme un chef. Il a enchaîné avec ces épisodes Uncanny Avengers presque sans avoir pu souffler, et donne une leçon à nombre de ses confrères avec des planches de haute volée. Il fait partie, avec Carmen Carnero, des talents émergeants à qui l'éditeur devrait confier de gros projets, des séries en vue - pour peur évidemment qu'elles soient bien écrites aussi.

Je renouvelle donc le souhait de relire des aventures de Uncanny Avengers dans le futur, si possible toujours écrites par Duggan. Qui va poursuivre désormais avec X-Men et surtout Fall of the House of X.

mercredi 20 décembre 2023

HARLEY QUINN : BLACK + WHITE + REDDER #5, de Bilquis et Matheus Lopes, Justin Halpern et Kath Lobo, Speremint


Je commence cette nouvelle salve de critiques par la review du numéro de Harley Quinn : Black + White + Redder #5 paru le mois dernier et que j'avais oublié de commenter. Sans doute parce qu'il m'avait beaucoup déçu et que je n'étais par conséquent pas motivé pour en parler. Mais voyons ce qui ne va pas dans ces trois nouvelles histoires.


- THE HARLEY SPIRIT (Ecrit par Matheus Lopes et Bilquis Evely, dessiné par Bilquis Evely) - Au Moyen-Âge, Harley assiste le Joker dans son rôle de bouffon. Maltraitée, elle reçoit l'aide d'une sorcière qui lui donne les moyens de s'émanciper...


Bon, sans discussion, c'est le meilleur segment des trois de ce numéro, mais en toute franchise, s'il n'était pas dessiné par Bilquis Evely, il n'y aurait rien à en retenir. Le récit s'appuie sur une histoire qui ressemble davantage au prologue d'une histoire plus longue qu'à un véritable contenu adapté au format de la nouvelle.

C'est dommage car il y avait le potentiel pour raconter quelque chose d'intéressant, penchant du côté du conte horrifique. Les planches de Bilquis Evely sont somptueuses, mais on reste sur notre faim. On attendra donc avec d'autant plus d'impatience le 13 Mars prochain, date à laquelle paraîtra le premier des six épisodes de Helen of Wyndhorn, nouveau projet qui réunira l'artiste et Tom King, publié chez Dark Horse.


- FLIGHT (Ecrit par Justin Halpern, dessiné par Kath Lobo) - transférée avec d'autres super-vilains en avion pour être incarcérée, Harley Quinn accepte de s'allier à Victor Zsasz pour se faire la malle. Mais évidemment tout va dérailler...


Le postulat était prometteur mais c'est un pétard mouillé. Justin Halpern joue la carte de la comédie d'action sans avoir les moyens de son ambition. Surtout ce n'est pas drôle ni assez mouvementé et palpitant pour combler le lecteur. Un comble.

Au dessin, Kath Lobo (qui n'est pas la fille cachée du main man...) a un trait un peu trop lisse et son découpage manque cruellement de dynamisme. Mais on peut au moins lui faire crédit d'un joli design pour le costume de Harley Quinn.


- DOUBLE TROUBLE (Ecrit et dessiné par Speremint) - Furieuse qu'une cosplayeuse s'attribue les mérites de ses exploits, Harley Quinn la capture et lui inflige une correction avec la complicité de Poison Ivy, qui pourtant l'encourage à passer l'éponge.


Là encore, le pitch est accrocheur et ce n'est pas tout à fait ça. L'auteur complet de ce segment semble ne jamais assumer son idée et aller jusqu'au bout. C'est regrettable d'autant que, comme pour compenser, il se montre affreusement bavard, ce qui casse le rythme.

Les dessins sont corrects, sans plus. J'ignore qui se cache derrière le pseudo de Speremint, mais son histoire d'imposture fait penser que lui-même (ou elle-même) n'est pas vraiment à sa place.

Je vous reparle très vite du sixième et dernier numéro de Harley Quinn : Black + White + Redder qui est sorti hier, et qui contient de meilleures histoires surtout.

lundi 18 décembre 2023

SHANG CHI ET LA LEGENDE DES DIX ANNEAUX : la voie du milieu


A sa sortie en salles en 2021 j'avais zappé Shang Chi, n'étant pas intéressé par ce personnage, et sans doute en attente d'une proposition plus excitante provenant du MCU. Hier j'ai rattrapé cette lacune et compris mon erreur. Car le film de Destin Daniel Cretton offre quelque chose d'atypique et de rafraîchissant, qui, en vérité, n'a pas grand-chose à voir avec le registre super-héroïque traditionnel. Peut-être une piste à creuser pour le futur...

Ce qui suit contient des spoilers !


Il y a mille ans, Xu Wenwu découvre les dix anneaux qui lui confèrent des pouvoirs quasi-divins, dont celui de l'immortalité. Il va en profiter pour conquérir de nombreux royaumes et étendre son influence sur le monde.


En 1996, Wenwu part à la recherche du village mythique de Ta Lo mais se heurte à sa gardienne, Ying Li. Après s'être affrontés, ils tombent amoureux mais elle est bannie car il est jugé indigne de vivre parmi eux. Wenwu et Ying se marient et ont deux enfants, Shang Chi et Xialing. Il déliasse l'organisation qu'il a montée et range ses dix anneaux.


A sept ans, Shang Chi assiste à l'assassinat de sa mère par le Gang de Fer, ennemi de Wenwu. Celui-ci ressort ses anneaux et extermine le gang puis entraîne son fils pour qu'il règne à ses côtés, tandis que Xialing pratique en secret. A quatorze ans, Shang Chi est envoyé par son père tuer le chef du Gang de Fer. Mais sa mission remplie, le garçon ne rentre pas chez lui.


De nos jours, il est devenu voiturier avec son ami Kathy. Jusqu'à ce que les sbires de son père le retrouvent et l'attaquent. Dans le feu de l'action, il se fait voler le pendentif que lui avait offert sa mère par le mercenaire Razorfist. Avec Kathy, à qui il raconte enfin tout son passé, Shang Chi s'envole pour Macao avertir Xialing, qui tient un club de combats clandestins. Mais à nouveau les hommes de Wenwu surgissent et dérobent le pendentif de la jeune femme. Juste avant que leur père, à elle et son frère, n'apparaisse et ne les invite à le suivre.


Dans son repaire, Wenwu montre, grâce aux pendentifs, une carte magique qui indique le village de Ta Lo où il est convaincu que Ying Li vit encore, détenue par les siens. Refusant de croire en ce délire, Shang Chi, Xialing et Kathy sont jetés dans un cachot où ils rencontrent Trevor Slattery, un acteur qui a usurpé l'identité de Wenwu et qui a pour animal de compagnie Morris, une créature provenant de Ta Lo. Ils s'enfuient ensemble pour gagner Ta Lo avant Wenwu.


Une fois sur place, Shang Chi et Xialing rencontrent leur tante, Ying Nan, qui leur explique que, jadis, le village a failli être détruit par l'Habitant des Ombres, un monstre, depuis enfermé dans la montagne voisine. C'est lui qui communique avec Wenwu pour l'attirer ici. Le frère et la soeur renforcent l'armée du village et Kathy s'entraîne en vue de la bataille à venir.


Wenwu et son armée attaquent le village. Shang Chi s'interpose quand son père tente de libérer l'Habitant des Ombres, sans succès. Le monstre tue son sauveur qui transmet alors les dix anneaux à son fils. Celui-ci avec sa soeur, chevauchant le Grand Protecteur, un dragon caché dans le lac voisin, affrontent l'Habitant des Ombres tandis que les sbires de Wenwu et les villageois s'unissent face à cette menace.  Ensemble, ils en viennent à bout.

Deux scènes supplémentaires apparaissent durant le générique de fin :


- dans le première, Wong, le sorcier suprême, invite Kathy et Shang Chi à Kamar-Taj pour examiner les dix anneaux en présence de Bruce Banner et Captain Marvel. Si tous ignorent leur provenance, ils déterminent qu'ils servent à communiquer avec une autre dimension ;


- dans la seconde, Xialing prend les rênes de l'organisation des dix anneaux à la place de son défunt père.

Un peu d'Histoire d'abord : Shang Chi est un personnage qui a mon âge puisqu'il est apparu pour la première fois dans les pages de Special Marvel Edition #15 en 1973. Créé par le scénariste Steve Englehart et les dessinateurs Jim Starlin et Al Milgrom, il est surnommé le maître du kung-fu et appartient à cette vague de héros inspirée à l'époque par le cinéma d'exploitation de série B, comme Luke Cage ou Iron Fist mais aussi Man-Thing.

Par la suite, s'il demeure un personnage populaire auprès de certains fans, il est quand même largement éclipsé par le succès rencontré par Iron Fist. Mais Jonathan Hickman braque à nouveau les projecteurs sur lui à partir de 2012 lors de son run sur la série Avengers et donc, neuf ans après seulement, il a droit aux honneurs d'une adaptation cinématographique.

Kevin Feige a fait pour cela confiance à Destin Daniel Cretton, qui s'était illustré dans des productions indés comme States of Grace (2013) avec Brie Larson (qui apparaît dans une scène durant le générique du fin). Même si ce choix peut surprendre, ce n'est pas si étonnant puisque Chloé Zhao (Les Eternels), James Gunn (Les Gardiens de la Galaxie) ou même les frères Russo (Captain America : Le Soldat de l'Hiver / Civil War, Avengers : Infinity War / Endgame) ont aussi fait leurs armes dans le même circuit.

Ce qui frappe, c'est que Shang Chi et la légende des dix anneaux ne s'inscrit à aucun moment dans le registre classique du super-héros. Bien entendu le scénario co-écrit par Cretton, Dave Callahan et Andrew Lanham comporte des éléments fantastiques, mais de nombreux autres qui appartiennent au folklore des comics de héros masqués  sont complètement absents.

Jamais ni le héros ni le méchant ne portent de masques justement, n'ont d'identité secrète (même si Shang Chi a refait sa vie aux Etats-Unis sous le prénom transparent de Shaun). Leurs costumes n'ont rien des tenues bariolées et moulantes des autres vedettes du MCU. Même si cela peut être mal perçu ou apprécié par certains, c'est en fait le plus Disney des films du MCU.

Dans quelle mesure ? Hé bien, simplement parce que l'histoire raconte le parcours d'un gamin puis d'un adulte traversant des épreuves cruelles qu'il réussit à dépasser lors du voyage du héros. Il s'agit d'une sorte de feuille de route appliquée et même enseignée à des scénaristes quand ils veulent apprendre à construire un récit efficace en suivant des étapes précises. Généralement il est question d'un personnage principal qui part en mission pour sauver un être cher et lors de son périple il affronte plusieurs dangers et menaces qui le change profondément et l'améliore, de telle sorte que c'est autant lui que ce qu'il cherche qui vont améliorer sa situation.

Dans le cas de Shang Chi, c'est donc le portrait d'un garçon dont les parents sont un couple extraordinaire - le père est un conquérant immortel et la mère la gardienne d'un village légendaire. Une tragédie survient rapidement avec la mort de la mère, entraînant son père à renouer avec ses anciennes méthodes. Shang Chi devient une sorte d'élu, formé pour régner aux côtés de son père, mais il finit par fuir son destin. Evidemment son passé le rattrape et le mène sur les pas de sa défunte mère, il va découvrir l'autre partie de son héritage. Et affronter son père, faute de pouvoir le raisonner.

Il y a un côté indéniablement prévisible dans la narration du film : Shang Chi est flanqué d'une acolyte, Kathy, qui est le ressort comique de l'histoire ; sa soeur est une guerrière aguerrie et affranchie qui se trouve entraînée dans une aventure qui la dépasse ; leur tante est une sorte de sage incarné, et Ta Lo, ce village mythique, ressemble à un paradis fragile cachant autant de merveilles que d'horreurs.

Mais Destin Daniel Cretton embrasse ces clichés franchement et ne cherche jamais à les dissimuler au spectateur. Une forme de simplicité qui est payante au bout du compte car déconnecté du reste du MCU. On y fait bien de discrètes allusions à d'autres héros, mais c'est si fugace qu'elles sont balayées par le déroulement de l'action. Et comme le rythme est soutenu, sans être frénétique, on embarque pour un trip très sympathique.

Les pouvoirs des dix anneaux sont eux-mêmes abordés avec détachement. Jamais ils n'occasionnent un déferlement d'effets spéciaux qui encombrent le récit. Au contraire, le réalisateur et ses co-scénarsites ménagent le public jusqu'à l'entrée à Ta Lo, avec sa faune extravagante jusqu'à l'apparition du dragon et du monstre enfermé dans la montagne, véritables attractions du show. Le reste est ponctué de combats à base d'arts martiaux augmentés, avec son lot d'acrobaties spectaculaires, mais bien loin de celles de Spider-Man ou même de Captain America.

En ce sens, on peut apprécier le film sans être un fan ni un connaisseur du MCU (et des comics qui l'inspirent). C'est le long métrage le plus abordable de tout cet univers partagé, celui le plus à même de séduire les allergiques au spandex et aux super-pouvoirs. En même temps, il est aussi plus spectaculaire que les street-level heroes cantonnés à Disney + (de Hawkeye à Moon Knight en attendant Daredevil). C'est une sorte d'objet transitionnel, qui pourrait très bien permettre aux films mis en chantier par Kevin Feige de charmer à nouveau un large public à l'heure où celui-ci semble se lasser (même s'il y a aussi une question de qualité intrinsèque puisque Les Gardiens de la Galaxie vol. 3 est le seul film de super-héros classique à avoir performé en 2023).

En tout cas, il n'est pas difficile d'aimer Shang Chi et la légende des dix anneaux. Qui plus est parce qu'il bénéficie d'un casting bien choisi : si Simu Liu ne correspond pas physiquement au héros (qui avait été dessiné en prenant pour modèle Bruce Lee), il s'en tire mieux que bien, sobre dans le jeu, et réalisant lui-même ses cascades (c'est un bonus indéniable pour ce genre de film). Awkwafina est très marrante sans être lourdingue. Peut-être aurait-on pu cependant se passer de Ben Kingsley, dont le rôle est trop référencé (il ne dira rien à ceux qui n'ont pas vu Iron Man III) et qui lui par contre est pesant au possible dans la plaisanterie.

Toutefois, les deux vraies vedettes du film resteront Michelle Yeoh qui, même en apparaissant tardivement, en impose avec une classe folle, et Tony Leung, lui aussi impérial en méchant plus subtil que la moyenne. Quand ils sont à l'image, tous leurs partenaires deviennent comme flous. C'est ça, de vraies stars. Oh, et que je n'oublie pas de mentionner la sublimissime Fala Chen, qui joue Ying Li.

Bref, ne faîtes pas comme moi : n'ignorez pas plus longtemps Shang Chi et la légende des dix anneaux, qui est une pépite de la Phase IV si déroutante du MCU.

vendredi 15 décembre 2023

THE IMMORTAL THOR #5, de Al Ewing et Martin Coccolo


Ce cinquième épisode de The Immortal Thor conclut le premier arc de la série écrite par Al Ewing et dessinée par Martin Coccolo. Et c'est un vrai kif ! Ce run est parti sur les chapeaux de roues et en cinq numéros il s'est déjà passé énormément de choses. Le scénariste et son artiste ont redonné tout son lustre au dieu du tonnerre et ce n'est sûrement pas prêt de s'arrêter.


Face à Toranos, Thor, Loki, Jane la Valkyrie, Beta Ray Bill et Tornade déchaînent leurs forces augmentées par Mjolnir. Mais la bataille semble perdue quand le géant s'empare du marteau enchanté. Sauf que Thor a retenu les leçons de Loki et emploie alors la ruse pour faire la décision...


Bon sang ! Al Ewing est vraiment fort ! Même si le scénariste avance sans tambour ni trompettes, il se trompe rarement et construit à l'intérieur de l'univers Marvel une oeuvre des plus intelligentes et des plus efficaces. En la matière, c'est devenu un auteur sur qui on peut compter.


De tous ses projets, The Immortal Thor est sans doute actuellement le plus ambitieux car non seulement il se mesure à son propre run sur Immortal Hulk mais aussi parce qu'il passe après Donny Cates qui n'a pas franchement brillé pour animer le dieu du tonnerre (quand bien même, sur la fin, il n'a pas été en mesure d'achever dignement son run).


Pourtant, Ewing avance avec l'assurance des conteurs qui savent où ils vont et qui ont quelque chose à dire, un vrai projet. Dans ce domaine, il n'y a guère, chez Marvel, que Jonathan Hickman à qui il peut être comparé pour ce sens de l'anticipation mais aussi pour la maîtrise dont il fait preuve.

Sans vouloir en rajouter et être méchant, lorsqu'on a lu ce premier arc de The Immortal Thor, on voit la différence entre quelqu'un qui ne se contente pas de gagner du temps parce qu'il n'a pas l'air de savoir quoi raconter et comme Jeremy Adams sur Green Lantern et Ewing qui s'empare d'une série avec un plan solide et des épisodes bien remplis.

L'intrigue qui a vu Thor affronter Toranos n'est pas finie, c'est certain on entendra à nouveau parler d'autres titans de cette envergure. Le scénariste ne le cache pas : son intention n'est pas de revenir sur ce qu'a écrit avant lui Jason Aaron par exemple mais de traiter de front le Thor souverain et de lui opposer des problèmes dignes de son rang de nouveau Père-de-tout.

Dans cette optique, on saisit mieux pourquoi il a démarré aussi fort avec un adversaire aussi puissant. Ce qui ne veut pas dire qu'on va obligatoirement vers une surenchère divine, comme le suggèrent les fins de l'épisode précédent et de celui-ci, voyant le retour de deux anciens ennemis classiques de Thor.

Tout le talent de Ewing est de s'inscrire à la fois dans une tradition, de respecter un héritage, tout en faisant évoluer le héros, en l'éprouvant à hauteur de ce qu'il est devenu et sur lequel il ne compte donc pas revenir. En ce sens, son run poursuit ce que Aaron et même Cates ont apporté, mais à sa manière, sans servilité. L'utilisation du Corps des Thors illustre tout ça parfaitement, convoquant des seconds rôles qui ont une familiarité avec Thor et qui peuvent donc légitimement apparaître dans sa série.

Mais Ewing est aussi très fort dans sa manière de lier ses séries sans que le lecteur qui ne les suit pas toutes ne soit pas handicapé. Des mentions discrètes sont faites à X-Men Red (via Tornade et la guerre qui se déroule actuellement sur Arakko, positionnant dans le temps la série) mais aussi à Avengers Inc. (via le retour d'un des ennemis classiques). Tout reste compréhensible si on n'a pas lu l'une ou l'autre et en même temps cela tisse des liens entre les différents titres par le jeu de dettes que Thor a envers Tornade ou Jane la Valkyrie. C'est brillant.

Ewing a aussi la chance pour cette relance de Thor de profiter du talent émergeant de Martin Coccolo. L'artiste fait forte impression par sa rigueur dont il fait preuve, alignant cinq épisodes de haut vol. Son sens du grand spectacle ne trahit pas un seul instant le fait qu'il a finalement peu d'expérience à ce niveau. 

Mais surtout, comme son scénariste, il a su tirer profit à la fois de sa fraîcheur et de ses références. Il est impossible en admirant ses planches, colorisées magistralement par Matthew Wilson, de ne pas y voir du Olivier Coipel. Thor, sous le crayon de Coccolo, renoue avec le côté taurin qu'avait donné le français au dieu du tonnerre, plus force de la nature que body-builder. Mais cette influence n'est jamais écrasante car Coccolo a ses propres qualités, avec sans doute une exigence plus affirmé que son prédécesseur pour les décors.

Le découpage rend justice avec brio à la démonstration de force que met en scène cette bataille dont la démesure a quelque chose d'à la fois terrifiant et de magnifique, comme peut l'être un orage zébré d'éclairs. Je ne vois guère que Daniel Sampere sur Wonder Woman qui m'ait fait une si forte impression récemment en s'appropriant un personnage aussi iconique, sans doute parce que l'un comme l'autre ont un amour visible pour leur héros. Et du talent à revendre.

Quoiqu'il en soit, quand The Immortal Thor sera traduit en France, n'hésitez pas à le suivre : c'est éblouissant et jubilatoire. Vite, la suite !