vendredi 15 septembre 2023

WEREWOLF BY NIGHT, de Derek Landy et Fran Galan


Décidément, c'est une très bonne semaine pour les nouveautés chez Marvel : un bon relaunch de Daredevil, un bon lancement pour Avengers Inc., et pour couronner le tout, ce one-shot Werewolf by Night, excellent. On doit cette surprise au romancier Derek Landy et au dessinateur Fran Galan. Et on n'a qu'une seule envie après l'avoir lu : qu'il y ait une suite !


Jack Russell alias le Loup Garou de la Nuit, pénètre dans le château du Dr. Nekromantik pour libérer une jeune fille qu'il a enlevée pour lui faire subir des expériences comme celles pratiquées sur less monstres qui gardent sa demeure. Elsa Bloodstone, la chasseuse de monstres, a la même mission mais ignore que Jack est dans les murs...


Il y a un an, Disney + diffusait un unitaire Werewolf by Night réalisé par Michael Giacchino, une curiosité filmée en noir et blanc comme un hommage aux films de monstres du studio Universal. Et, contre toute attente, c'est sans doute, avec le recul, ce qu'a produit de meilleur la plateforme de streaming qui soit attaché au MCU dans la Phase IV.


Pourtant Marvel Comics n'avait rien produit en parallèle : la dernière fois que l'éditeur avait sorti un comic-book avec le personnage du Loup-Garou de la Nuit remonte à 2020, un projet co-scénarisé par Taboo, membre des Black-Eyed Peas.
 

Marvel n'a même pas attendu Halloween pour ressortir Jack Russell de son placard. Mais le résultat est franchement jubilatoire. C'est même certainement le meilleur one-shot publié par la "maison des idées" depuis un bail, certainement la meilleure parution de ce mois chez eux.
  

En vérité quand on se plonge dans ce fascicule d'une trentaine de pages, ce qu'il évoque, ce sont ces one-shots de Hellboy que Mike Mignola co-écrit régulièrement, en particulier au moment de Noël, avec un artiste de prestige (comme Adam Hughes). Et on se prend à rêver que Marvel fasse la même chose que la vedette de Dark Horse en sortant une aventure de Hulk en Afrique, de Morbius en Terre Sauvage ou quelque chose d'improbable dans ce genre.

Car il fut une période où Marvel gâtait les fans avec la Légion des Monstres, avec des récits consacrés à Man-Thing, Satana, la Momie, le monstre de Frankenstein, Dracula... Avec des auteurs et artistes de première classe (Archie Goodwin, Neal Adams, Dave Cockrum...)

L'histoire imaginée par Derek Landy est simple : un savant fou versé aussi dans l'occultisme enlève une jeune fille dans un village et la retient dans son château reconstitué tel qu'il était dans les Alpes bavaroises. Jack Russell part la délivrer à la nuit tombée quand il se transforme en loup-garou.

Au même moment, un jet privé survole les Rocheuses avec à son bord la chasseuse de monstres Elsa Bloodstone. La fille d'Ulysses philosophe, un verre à la main, sur son apparence : habillée d'orange, avec sa chevelure rousse, elle ne passe pas inaperçu, ce qui peut être un problème dans son job. Sauf si on veut que l'ennemi vous voit arriver de loin. Des ennemis, elle en a à bord puisque le jet appartient à des vampires qu'elle tue avant de sauter en parachute au-dessus du château. Car elle aussi est venue s'occuper de la jeune Charlotte.

Evidemment, Jack et Elsa se croisent rapidement et s'allient. Il est suggéré qu'ils ont eu une liaison autrefois - ce qui est peu commun pour une chasseuse de monstres et un type qui se transforme en loup-garou, mais qui dénote un humour jouissif de la part de Landy. Tout aussi vite ils surgissent dans la pièce où leur adversaire commun, le Dr. Nekromantik, s'apprête à sacrifier sa captive. Sauf qu'il ne les a pas attendus pour ça et que l'expérience entamée est destinée à une opération de plus grande ampleur...

Le rythme est soutenu, on ne s'ennuie pas une minute. La dynamique entre le Loup-Garou de la Nuit et Elsa Bloodstone est similaire à celle d'une screwball comedy, c'est l'union de deux individus que tout oppose mais qui, ensemble, pourtant, fonctionne parfaitement. Et le plus féroce n'est peut-être pas celui qu'on croit. Quant au grand méchant de l'épisode, son plan va connaître des complications dramatiques... Pour lui.

C'est déjà sympa comme ça. Mais en plus c'est divinement mis en images et sur ce point Marvel a eu du flair en recrutant l'artiste Fran Galan. Il a surtout travaillé en Europe, pour Glénat, mais c'est un sacré bon. Il réalise en effet ses planches en couleurs directes, ce qui requiert une technique solide. Mais attention, ce n'est pas Alex Ross : Galan a un style quasi-cartoony, très expressif et énergique.

A-t-il été inspiré par le film de Michael Giacchino l'an dernier ? En tout cas, il adopte une esthétique similaire. Le récit commence en noir et blanc avec des dégradés de gris, entièrement produits au lavis, et c'est juste sublime (comme vous pouvez le voir plus haut). Lorsque Elsa Bloodstone entre en scène, elle est représentée en couleurs, avec sa chevelure rousse flamboyante et son costume orange (tel que celui qu'elle portait dans Nextwave). Elle est la seule à bénéficier de ce traitement comme pour la distinguer encore plus dans cette ambiance nocturne et horrifique.

Toutefois, ça et là, Galan ajoute un peu de rouge pour les yeux des créatures de l'ombre qui garde le château de Nekromantik. Ces petites touches augmentent l'effet produit et contribuent à souligner le caractère inquiétant des monstres sur lesquels Nekromantik a pratiqués ses expériences.

Le découpage prouve la virtuosité de Galan pour orchestrer une histoire où l'action domine, dans des décors impressionnants et des tonalités intenses. L'humour est aussi présent dans le trait avec les expressions surjouées des personnages, à fond dans leurs rôles. Tout tend à cette caractérisation qui s'amuse des clichés des films de monstres, des récits d'épouvante, du look rétro. On mentionne les Avengers, Hulk, mais tout paraît détaché du reste de l'univers Marvel, et c'est aussi pour cela qu'on se dit que l'éditeur serait bien inspiré de développer une série Werewolf by Night par cette même équipe artistique pour explorer et exploiter ces recoins délaissés.

J'ignore si ce one-shot aura du succès, noyé dans la flot des sorties plus calibrées de la semaine. Mais ce dont je ne doute absolument pas, c'est qu'il séduise totalement ceux qui le liront et qui en voudront plus. Parce que c'est excellent, atypique, amené à devenir culte. La balle est dans le camp de Marvel.

jeudi 14 septembre 2023

AVENGERS INC. #1, de Al Ewing et Leonard Kirk

 

Ce nouveau projet de Al Ewing m'a suffisamment intrigué pour que je me procure son premier numéro. Avengers Inc. n'a pas grand-chose à voir avec un titre Avengers classique puisqu'il s'agit d'une detective story avec seulement la Guêpe en vedette. Ewing bénéficie du talent de Leonard Kirk au dessin pour nous entraîner dans une intrigue accrocheuse et atypique.



Cyclone, un des ennemis de la Guêpe, meurt, tué dans la prison spéciale du Raft. Janet Van Dyne rencontre Luke Cage, maire de New York, qui accepte de la laisser enquêter à condition qu'elle fasse ça sans costume. Mais quand elle retourne à la morgue, l'affaire connaît un rebondissement inattendu...


Au début de cette année, Al Ewing proposait avec l'artiste Kasia Nie une mini-série Wasp centrée à la fois sur Janet Van Dyne et Nadia et sa belle-fille Nadia. Cette mini complétait celle consacrée à Ant-Man parue en 2022 (dessinée par Tom Reilly). La volonté du scénariste était claire : remettre sur le devant de la scène deux des fondateurs des Avengers, éclipsés par Thor, Hulk et Iron Man.


A la fin de la mini Wasp, on nous promettait le retour de Janet Van Dyne. C'est chose faite avec Avengers Inc., cette nouvelle série (visiblement illimitée cette fois) où Al Ewing déjoue les attentes en ne proposant pas un team book spectaculaire (le titre The Avengers de Jed McKay et C.F. Villa est là pour ça) mais une detective story.


C'est un postulant très curieux et très accrocheur. D'autant que tout démarre là où la mini Wasp finissait quand Janet recevait un appel de la prison pour super vilains, le Raft, lui apprenant que la Toupie venait d'être tué dans sa cellule.

David Cannon était un ennemi de la Guêpe qu'il tenta de voler avant d'être vaincu par Giant-Man. Plus tard, obsédé par elle, il payait des prostituées pour qu'elles se griment afin de lui ressembler puis les agressait. Quand la Guêpe mourut, il le reprocha à Hank Pym et menaça de détruire l'Académie des Vengeurs qu'il dirigeait.

Comme on peut le voir, Ewing n'a rien laissé au hasard en éliminant la Toupie. Mais il ne s'en tient pas à un simple whodunnit : il va plus loin et comme il aime à le faire (comme il est un des rares à savoir le faire), i raccroche les wagons de la continuité et emploie des personnages quelque peu délaissé pour enrichir son scénario.

C'est ainsi que Luke Cage est à nouveau mis en scène dans son rôle de maire de New York, rôle dans lequel il a succédé à Wilson Fisk/le Caïd. Cage a pourtant encore à traiter la gestion de Fisk, notamment en ce qui concerne sa loi sur les super héros qu'il avait interdit (même si on se souvient que dans le run de Charles Soule sur Daredevil, Matt Mudock réussissait à imposer une jurisprudence sur la préservation de l'identité secrète des justiciers masqués). 

Dans les faits, ici, cela se traduit par le souhait que la Guêpe enquête certes mais sans être costumée - ce qui n'est pas un problème pour elle car tout le monde sait que Janet Van Dyne est la Guêpe et qu'ensuite elle a des vêtements civils en molécules instables qui peuvent supporter le fait qu'elle devienne minuscule. C'est à ces détails qu'on voit qu'une histoire est bien conçue, bien pensée.

Lors de se seconde visite à la morgue du Raft, Janet va découvrir un indice qui l'intrigue et l'affaire va prendre un tour vraiment inattendu et imprévisible car David Cannon revient à lui et prétend s'appeler Vctor Shade... Qui fut l'alias de Vision ! Mais qui a fait ça à Cannon ? Et pourquoi ? Il faut attendre la dernière page pour connaître l'identité du responsable. Mais on ignore encore son mobile. C'est le but d'une bonne detective story que de laisser le lecteur avec plus de questions que de réponses : on n'attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Al Ewing est soutenu dans ce projet par Leonard Kirk. Kirk est un vétéran des comics, il a travaillé pour DC et Marvel, sur une quantité ahurissante de titres. Et il dessine vite. Pas toujours impeccablement car il va parfois trop vite. C'est quand il est aidé par un (bon) encreur qu'il donne le meilleur de lui-même, ou quand il a un vrai bon script dans les mains. Ici, il dessine et encre mais il a un sacré bon script et donc il ne bâcle pas.

Kirk m'a toujours fait penser à ces artistes considérés sur le tard en prenant en compte leur production et leur curiosité. Un peu comme Jim Aparo ou Sal Buscema. Pas forcément ceux qui font le plus beau dessin, sont placés sur les meilleures séries, mais capables de tenir sur de longs runs si on les laisse bosser tranquille. Il a une technique solide, il peut tout dessiner, il tient les délais. Donc on peut espérer que si Avengers Inc. vend bien, il sera là pour un moment. Pour Ewing, c'est un avantage car, à part sur Immortal Hulk (avec Joe Bennett), on ne peut pas dire que Marvel lui laisse ses artistes très longtemps.

Kirk découpe chaque scène de manière classique, il n'est pas du genre à déborder du cadre : ce qui lui importe, c'est de rester lisible. Néanmoins, il compose ses plans en variant les angles et les valeurs, de façon toujours appropriée, et ça rend la lecture très agréable. Parfois ce style de dessin est rassurant : ce n'est pas le clinquant, le plus spectaculaire, mais c'est régulier, on sait qu'il n'y aura pas de perte de qualité, comme chez certains artistes qui démarrent un arc en force et s'essouffle petit à petit (et donc, pour tenir les délais, finissent par zapper les décors par exemple).

J'ai donc beaucoup aimé ce début de série. Bien plus par exemple que Batman and Robin de Joshua Williamson et Simone de Meo dont je voulais parler initialement et qui m'a découragé parce que, justement, c'est tout l'opposé de Avengers Inc. : un comic-book au dessin trop informatisé avec un scénario sans relief, avec des persos vus et revus. Ici, il y a de la substance et de l'efficacité, avec une espèce d'humilité ambitieuse (quelque chose qui a du fond mais qui ne se la pète pas). Et ça fait du bien.

DAREDEVIL #1 de Saladin Ahmed et Aaron Kuder


C'est donc, si je ne me trompe, le huitième volume de Daredevil qui débute ce mois-ci. Le run de Chip Zdarsky et Marco Checchetto s'est achevé le mois dernier et je n'étais franchement pas chaud pour essayer celui qu'initient Saladin Ahmed (dont je n'ai jamais rien lu) et Aaron Kuder. Mais, vous savez ce que c'est : quand vous aimez un personnage, vous avez envie de prendre de ses nouvelles...


Après s'être sacrifié en affrontant la Bête pour sauver ses amis de la mort, Matt Murdock est revenu, inexplicablement à la vie. Il est désormais prêtre, attaché à s'occuper d'orphelins avec le Père Javi, dans le foyer St Nicholas. Jusqu'à ce que Elektra resurgisse, possédée par une entité maléfique. Le prix à payer pour la résurrection de Matt ?


J'avais cessé de suivre le run de Chip Zdarsky et Marco Checchetto en Juillet 2020 au #21. Je m'en souviens comme d'un excellent numéro qui, normalement, aurait dû me motiver pour poursuivre, mais j'ai laissé tomber, sans doute après avoir lu les textes des sollicitations pour les futurs épisodes qui ne me donnaient pas envie.


Zdarsky, après 36 chapitres, a ensuite écrit l'event Devil's Reign, qui servait de transition pour le volume 7 de Daredevil, qui compta donc 14 épisodes. Le scénariste a donc signé en tout 50 numéros de Daredevil, auxquels il faut ajouter les trois de Daredevil : Woman without Fear (tie-in à Devil's Reign) et les 6 issues de Devil's Reign. Soit 59 épisodes en tout, un run un peu plus long que celui de Mark Waid (54 #).


Rassurez-vous pour ceux qui voudraient reprendre avec ce volume 8 : Saladin Ahmed fait bien les choses en résumant sur une double page les derniers événements dans la vie du diable de Hell's Kitchen. En effet, Zdarsky et Chechetto achevaient leur cycle par une bataille sacrificielle en Enfer entre le Bête, le démon à la tête de l'organisation de la Main, et DD, parti sauver ses amis morts. 

Il y a une sorte de tradition entre les auteurs de Daredevil : chacun laisse à son successeur une situation a priori impossible à résoudre. On se souviendra, sans remonter trop loin, que Brian Bendis avait envoyé Matt Murdock en prison comme "cadeau" pour Ed Brubaker qui, lui, en avait fait le chef de la Main pour Andy Diggle qui, lui, en avait fait un chef de secte en cavale pour Mark Waid qui, lui, mettait fin à l'identité secrète de DD pour Charles Soule qui, lui, terminait en laissant Matt entre la vie et le mort dans un hôpital pour Zdarsky.

Saladin Ahmed hérite de Matt Murdock quasiment amnésique, revenu de l'enfer, et devenu prêtre. Elektra opère toujours sous le masque et le nom de Daredevil et veille sur son amant en finançant secrètement le foyer pour lequel il oeuvre (et qui est menacé de fermeture). Jusqu'à ce que Elektra tombe sur un os : une entité maléfique qui la possède et s'en prend à Matt visiblement pour qu'il paie ce qu'il doit pour être revenu parmi les vivants.

L'épisode est long (une quarantaine de pages) et le scénariste prend son temps pour bien définir ce que sont devenus les deux héros mais aussi introduire de nouveaux seconds rôles et un ennemi (qui s'évèrera n'être qu'une première épreuve). Dans la postface écrite par l'editor de la série (Devin Lewis) à la fin du numéro, outre les habituels compliments adressés à l'ancienne et à la nouvelle équipe artistique, on nous promet que le programme établi par Saladin Ahmed va nous surprendre tout en suggérant que Bullseye, le Caïd, et même l'Homme aux échasses ne seront pas oubliés.

Pour le moment, on est surtout intrigué. Mais plutôt positivement. Il est évidemment trop tôt pour juger, mais j'ai lu cet épisode avec plaisir, sans me forcer, sans être perdu non plus. J'ai apprécié l'effort et la fluidité avec laquelle Ahmed a expliqué où on en était (je me suis tenu au courant de la fin du run de Zdarsky mais sans plus). Même si, au bout du compte, Matt enfile à nouveau le costume de Daredevil, peut-être un peu rapidement quand même alors qu'il répète plusieurs fois en avoir fini avec cette partie de sa vie, surtout en interprétant son retour à la vie comme un geste divin qu'il trahirait en redevenant DD.

C'est là que la longueur de l'épisode joue en sa faveur parce que si cela avait écrit en 20 pages, là, ça aurait été vraiment expédié et les déclarations de Matt n'auraient pas été crédibles du tout. Ce qui m'a plu aussi, c'est l'ambiance de l'épisode. Tout coule, sans heurts. La narration est habile, les scènes s'enchaînent sans mal. On est curieux par rapport à cette entité qui possède brièvement Elektra pour éprouver Matt et qui prévient qu'elle n'est que la première à venir le tracasser. Cet aspect fantastique est sympa, originale. On n'est pas dans de l'horreur mais plutôt une forme d'épouvante, de mysticisme. 

L'idée de faire de Matt un prêtre est convenue mais je ne crois pas qu'elle ait été déjà exploitée. En tout cas, Ahmed (qui doit être de confession musulmane) a le bon goût de ne pas verser dans un discours trop religieux, de ne pas transformer Matt en curé et lui faire débiter des versets remplis de messages simplistes. Au contraire, s'il porte l'habit, il n'est pas mis en scène comme un curaillon (ce que je déteste et qui m'horripile tant avec le traitement que font tant de scénaristes avec un autre héros marqué par la foi, Diablo, le mutant).

Marvel fait aussi un pari en confiant le dessin de la série à Aaron Kuder, qui n'est pas réputé pour être rapide et donc enchaîner les épisodes. De fait, en Décembre prochain, le n° 4 de la série sera illustré par German Peralta (ce qui est un chouette fill-in, même si son style est très différent de celui de Kuder).

Je ne connais pas bien non plus Kuder. Mais j'avais beaucoup aimé ses épisodes de Guardians of the Galaxy (écrits par Gerry Duggan). Et il sort d'Avengers Forever (où il alternait avec Jim Towe, sur des épisodes écrits par Jason Aaron).

Sa manière de dessiner Daredevil témoigne d'un artiste qui soigne son ouvrage. Les décors sont fournis, détaillés, et il y a de superbes planches et doubles pages dans un milieu urbain avec des décompositions de mouvements dans l'espace merveilleusement composés. Les personnages sont représentés de manière réaliste avec un trait fin mais une sensibilité particulière, un bon degré d'expressivité, et quelques trouvailles esthétiques pour souligner les scènes fantastiques. Ainsi l'entité qui possède Elektra et persécute Matt a le visage et le corps d'un vieillard barbu et maigre dans un costume informe mais aux dimensions de géant et lorsque Elektra se met à attaquer Matt, l'entité accompagne ses mouvements et sa barbe finit par dissimuler le visage de la jeune femme, créant un personnage grotesque et inquiétant, comme sorti d'un film de David Lynch.

Tout laisse à penser que Kuder soufflera régulièrement et j'espère que dans ce cas Marvel aura le bon goût de laisser Peralta dans son rôle de doublure, même si c'est évidemment ingrat pour ce dernier. A moins que Ahmed organise ses arcs narratifs de manière à ce que Kuder et Peralta alternent (ce qui permettrait à ce dernier de dessiner plusieurs n° d'affilée avant le retour de Kuder (qui, de toute façon, ne fera jamais plus de trois épisodes de suite). Je préfèrerai comme tout le monde que la série ait un seul artiste mais ce n'est plus cas depuis Samnee (à l'époque de Waid scénariste) et comme Marvel ne veut plus sortir de séries avec des épisodes en retard, c'est comme ça et pas autrement.

En tout cas, c'est plutôt une bonne surprise et j'ai envie de voir où ça va. En vérité, Daredevil, comme  X-Men, sont les deux séries avec lesquelles je suis devenu un fans de comics et je ne peux me résoudre à m'en passer trop longtemps. Là, ça faisait trois ans sans "hornhead" : il était donc temps.

mercredi 13 septembre 2023

GREEN LANTERN #3, de Jeremy Adams et Xermanico


C'est le retour de Green Lantern après Terror Knights. Jeremy Adams reprend les rênes de sa série (qu'il avait confié en Juillet-Août à Alex Segura) mais on n'est pas dépaysé : le rythme est toujours nonchalant, même si le scénariste avance ses pions. Xermanico est également là et produit de superbes planches, soutenu par les couleurs de Romulo Fajardo.
 

Il y a un mois. Hal Jordan découvre les nouvelles fonctionnalités de l'anneau qu'il a généré durant son combat contre le Manhunter. Aujourd'hui, Sinestro rassemble un gang avec lequel il pénètre dans les installations de la compagnie de Carol Ferris. Celle-ci montre les images captées par la vidéo-surveillance à Hal...


J'ai dernièrement formulé, à plusieurs reprises, une certaine lassitude face à la narration décompressée exercée par des auteurs sur leurs séries, suggérant que cela révélait souvent un manque d'imagination, une volonté de gagner du temps par manque d'idées.


Bien sûr, ce n'est qu'une hypothèse, mais c'est l'impression que j'en retire en lisant certains comics : celles que des scénaristes frustrent sciemment leurs fans en alignant des épisodes où il ne se passe objectivement pas grand-chose, afin de compléter des arcs en 5-6 épisodes, de quoi composer un recueil.


J'écris ceci sans méchanceté. Ayant longtemps défendu des auteurs comme Bendis, Ellis, Millar et autres, adeptes de cette narration décompressée, j'aurai du mal aujourd'hui à accuser ceux qui les imitent de mal faire leur boulot.

Mais je pense néanmoins qu'il y a là matière à réflexion. Chaque époque génère une manière d'écrire et chaque scénariste charrie son lot de tics d'écriture. On y adhère ou pas, c'est selon. En revanche, si aucun auteur ne devrait avoir à écrire en pensant au lecteur, en voulant le séduire à tout prix, à s'adaptant à lui, il existe un moment charnière où entre la façon d'écrire et celle de lire divorcent.

Ainsi, pour mon cas, j'ai grandi en lisant Claremont, Miller, Moore. Des auteurs qui avaient le goût des textes fournis. Aujourd'hui, ceux qui n'ont pas grandi avec ces auteurs-là peuvent éprouver des difficultés à les apprécier en les trouvant bavards, trop explicatifs ou complexes. Les lecteurs contemporains exigeront par exemple plus d'immédiateté, plus de rythme. La narration a évolué et la lecture aussi.

Non, ce qui me pose davantage de problème, c'est quand le contenu d'un épisode me donne l'impression qu'entre le début et la fin de celui-ci, l'intrigue n'a pas beaucoup (suffisamment) bougé, avancé. Comme si l'auteur en gardait sous le pied.

Ainsi, en trois épisodes de Green Lantern, on peut, je crois, légitimement dire que Jeremy Adams avance à pas comptés. Il ne se passe vraiment pas grand-chose dans Green Lantern. Le background de la situation du héros n'est pas davantage expliqué. Ce qu'on sait tient à peu de choses : Hal Jordan (et Kilowog et Sinestro) sont coincés sur Terre, suite à des sanctions des Planètes Unies. Mais pourquoi ? C'est très flou.

Sinestro, dans ce troisième épisode, se décide (enfin) à bouger et rassemble une sorte de gang avec lequel il mène une attaque dans les locaux de la compagnie Ferris. Des gardes sont tués, d'autres blessés, mais rien n'a été volé. Comme le déduit simplement Carrol quand elle montre les images de la vidéo-surveillance à Hal Jordan, c'est exactement comme si Sinestro voulait signaler qu'il était là, qu'il avait fait ça - donc qu'il s'agit d'un piège, vraiment pas subtil. Mais à quelle fin ?

Et puis ? C'est tout. On a droit à de superbes planches dessinées par Xermanico, qui est vraiment excellent, qui découpe des scènes spectaculaires avec une maîtrise parfaite - et on croise les doigts pour qu'il enchaîne le plus d'épisodes possible parce que, quand il aura besoin de souffler, il y a un gros risque que la série ait un fill-in artist de moindre qualité, et là, ça va piquer.

Comme, en prime, Xermanico profite des couleurs de Romulo Fajardo, le lecteur en prend plein la vue. C'est très beau, très élégant, et le dessinateur peut apprécier que son collaborateur respecte son trait tout en le valorisant avec des nuances impeccables.

Mais bon, sans Xermanico et Fajardo, ce que nous donne Adams aurait de quoi nous laisser sur notre faim. Tout ça ressemble à une assiette comme on en sert dans les restaurants gastronomiques étoilés : la quantité est faible, mais si la qualité est indéniable. On quitte la table sans avoir eu à se déboutonner (mais ayant bien raqué par contre). On ne va pas jouer la surprise : ça fait un moment que la narration décompressée est pratiquée, c'est devenu un style d'écriture. Et Jeremy Adams l'exploite à son tour.

Par contre, on peut quand même constater que la différence entre lui et Bendis, Ellis et d'autres, c'est qu'en termes de contenu, on n'a vraiment pas grand-chose à se mettre sous la dent. Bendis aimait le côté soap des comics et concevait des dialogues qui permettait de cerner la psychologie de ses héros et de leur supporting cast. Ellis poussait les curseurs à fond et testait les limites du genre super-héroïque (plus spectaculaire, violent, etc.). Adams cite (en interview) le silver age, son ambition de rendre Hal Jordan sympathique, d'écrire au long cours, parce qu'il prétend ne pas pouvoir rivaliser avec ce qu'a fait Geoff Johns avec Green Lantern (toute la dimension cosmique) : why not ? Mais faudrait quand même penser à aller un peu plus vite et moins miser sur les mystères et un peu plus sur l'action, les interactions, etc.

C'est dommage parce que, au fond, ce n'est pas désagréable à lire, c'est beau à voir, et donc ça m'ennuierait de laisser tomber. Je vais donc persister jusqu'à la fin (prévisible) de cet arc (donc jusqu'au #6 disons), parce que la fin de cet épisode semble annoncer quelque chose d'un peu plus vif le moins prochain. Mais c'est un sursis.

lundi 11 septembre 2023

BABYLON ou l'hommage dionysiaque au cinéma de Damien Chazelle


Le cinquième film de Damien Chazelle est son plus fellinien : Babylon évoque instantanément le maestro italien par sa démesure, son outrance, mais aussi son ambition, son amour du 7ème Art. Sans négliger une part de nostalgie et d'amertume. Oeuvre-fleuve de plus de 3 heures, avec un casting époustouflant, on en sort lessivé. Le résultat n'est pas sans défaut mais rappelle que Hollywood est encore parfois capable de folie.


1926. Bel-Air, Los Angeles. Manny Torres doit convoyer un éléphant jusqu'à la villa du producteur du studio Kinoscope, Don Wallach, qui organise une bacchanale. Le sexe, la drogue et le jazz animent cette fête de tous les excès où sont conviés stars de cinéma, journalistes, et autres pique-assiette. La starlette Nellie LaRoy tente d'y pénétrer alors qu'elle n'a pas d'invitation dans l'intention d'être remarquée par le maître des lieux et de décrocher un rôle.
 

Manny la fait entrer puis doit s'occuper de l'overdose subie par Jane Thornton qui pratiquait un jeu sexuel avec Orville Pickwick. L'entrée en scène de l'éléphant dans la maison fournit une diversion parfaite pour l'évacuer vers un hôpital. Nellie se mêle à la foule des invités et danse comme une possédée, éveillant comme prévue la curiosité de Don Wallach qui, mis au courant de la situation de Jane Thornton, décide de la remplacer dès le lendemain matin par cette nouvelle venue. A l'aube, les invités se dispersent et Nellie remercie Manny en jurant de ne jamais l'oublier.


La journée qui suit est consacrée à divers tournages en extérieurs sur les hauteurs de Los Angeles. Nellie fait ses premiers pas devant une caméra et impressionne sa réalisatrice mais provoque la jalousie de la vedette du film. Jack Conrad, la star de la Metro-Goldwyn-Meyer, se prépare pour sa grande scène dans le film historique dirigé par Otto Von Strassberger qui insiste pour immortaliser un baiser romantique au soleil couchant sans lumière artificielle. Manny se distingue encore une fois en récupérant une caméra à la dernière minute pour cette prise de vue. Mais Nellie lui échappe encore.


1927. La carrière de Nellie connaît une ascension fulgurante, couverte par la journaliste Elinor St-John, qui suit aussi Jack Conrad. La sortie triomphale du premier film parlant, Le Chanteur de Jazz, ébranle toute l'industrie du cinéma et chacun tente de s'adapter comme il peut. Nellie est handicapée par son accent et surprend une discussion entre un producteur et un réalisateur qui parlent de la doubler ou de la remplacer. Manny sort son épingle du jeu en supervisant l'enregistrement sur un plateau d'un orchestre de jazz mené par le trompettiste Sidney Palmer , rencontré un an auparavant à la fête de Don Wallach.
 

Elinor St-John rapporte que Nellie a sombré dans la drogue et l'alcool. C'est désormais son père qui est son agent et qui la dépouille sans vergogne pour monter des affaires improbables. Pourtant, elle reste cette it girl qui est régulièrement invitée dans les parties. Ivre, elle défie son père de montrer à Jack Conrad et ses convives de capturer un serpent. Mais il s'évanouit devant un reptile dont elle se saisit et qui la mord dans le cou. Lady Fay Zhu, une chanteuse de cabaret, qui participait également à l'orgie chez Don Wallach un an plus tôt, tue la serpent et sauve Nellie qui l'embrasse passionnément.


1932. Sidney Palmer est devenu la vedette de films musicaux produits pour Kinoscope par Manny et il a abandonné son orchestre pour s'installer dans une somptueuse maison. La popularité de Jack Conrad décline lentement mais sûrement : malgré les conseils de sa nouvelle épouse, comédienne à Broadway, il ne convainc plus le public dans des rôles plus dramatiques à cause de son interprétation trop appuyée. La relation entre Nellie et Fay dérange le studio et Manny est chargé d'éloigner Fay.


Avec l'aide d'Elinor, Manny tente de remettre en selle la carrière au point mort de Nellie en changeant son image. Mais elle ne supporte pas la fréquentation de la haute société et scandalise ses hôtes lors d'une réception. Jack Conrad apprend que son meilleur ami, le producteur George Munn, le premier à avoir cu en lui, s'est suicidé après un énième revers amoureux. Sidney, lors d'un tournage aux côtés de musiciens à la couleur de peau plus noire que la sienne, doit se passer du cirage sur la figure. Humilié, il boucle la prise et quitte définitivement le cinéma pour se produire à nouveau dans des clubs. Jack croise Fay qui part en France, consciente qu'elle ne décrochera plus de travail ici. Il se suicide juste après cet échange.
 

Nellie resurgit un soir dans la vie de Manny en lui expliquant avoir contracté une énorme dette de jeu après du gangster James McKay. Elle ne peut s'en acquitter car elle est ruinée. Avec un complice, Manny paie McKay avec de faux billets mais quand il s'en aperçoit, il les prend en chasse. Manny et Nellie doivent quitter la ville. Il s'arrête prendre quelques affaires mais elle disparaît dans la nuit avant son retour. Il ne la reverra jamais et partira pour le Mexique.


1952. Manny revient avec sa femme et leur fille à Los Angeles. Il s'arrête devant l'entrée des studios Kinoscope puis entre dans un cinéma qui projette Chantons sous la pluie, hommage à l'époque où Hollywood est passé du muet au parlant. Il éclate en sanglots en repensant à cette époque et ceux qui l'animèrent et qu'il connut.

Comme on pouvait s'y attendre, Babylon n'a pas marché en salles aux Etats-Unis. Sa crudité, son outrance, sa nostalgie critique n'ont pas séduit un large public et on peut même se demander comment la Paramount a pu accorder à Damien Chazelle de tels moyens (80 M de $ - même si, à l'écran, il a l'air d'en avoir coûté le double). Sans doute le cinéaste profite-t-il encore du succès de La La Land et des excellents retours critiques de First Man... Chez nous, en revanche, il a eu une belle carrière en salles.

Il y a en tout cas dans ce projet quelque chose qui évoque immanquablement le New Hollywood des années 70, quand le cinéaste était roi et que les majors s'arrachaient les prodiges de l'époque en leur donnant carte blanche (et final cut) pour des histoires qui aujourd'hui n'auraient que peu de chances d'être validées par les comptables.

C'était en tout cas pour Chazelle un film rêvé et il ne s'est pas laissé débordé par son sujet. Même s'il a saisi toute la folie qui régnait à Hollywood à la fin des années 20, début des années 30, pour composer cette fresque dionysiaque sur le cinéma, il a su garder le contrôle alors que, dans les années 70, ce serait devenu une oeuvre aussi culte pour son résultat final que pour son tournage dantesque.

Babylon suit donc le destin de sept personnages, d'inégale importance. C'est peut-être d'ailleurs son seul gros défaut. Chazelle a voulu montrer des figures emblématiques de l'époque en changeant les noms, en synthétisant plusieurs individus, mais même en 3 h. 10, il n'a visiblement pas eu le temps ou l'inspiration de tous les écrire de manière aussi aboutie. Il y a Manny Torres, un jeune mexicain, qui va gravir les échelons dans un studio de cinéma ; Nellie LaRoy, une starlette sulfureuse dont la gloire et la déchéance seront également fulgurante ; Jack Conrad, un acteur très populaire qui voulait faire évoluer le milieu mais sera dépassé par les révolutions techniques en cours ; Elinor St-John, une commère aussi redouté que terriblement lucide sur les soubresauts enregistrés par l'industrie ; Sidney Palmer, un trompettiste de jazz pris sous le feu des projecteurs mais cantonné à son rôle ; Lady Fay Zhu, une chanteuse de cabaret homosexuelle d'abord vénérée puis rejetée ; et enfin James McKay, un gangster qui rêvait de placer ses histoires alors qu'il était consumé par ses démons.

Le fil rouge de Babylon, c'est le "couple" que forment Manny et Nellie, qui ont en commun de vouloir appartenir à quelque chose de plus grand, de percer dans l'industrie. Issus tous deux de milieu modeste, ils sont animés par une ambition folle, mais mus par des forces contraires. Manny est déterminé, patient, endurant. Nellie est impatiente, excessive, sulfureuse. Elle l'entraînera finalement dans sa chute avant de disparaître dans les ténèbres pour mourir, dans l'indifférence, à 34 ans. Lui devra fuir Los Angeles, traqué par James McKay et ne reviendra sur le "lieu du crime" que vingt ans plus tard.

Si Chazelle traite ces deux-là avec passion, il n'accorde pas la même attention aux autres. Jack Conrad est un personnage fascinant, d'abord flamboyant puis prenant conscience que son temps est révolu et qui mettra fin à ses jours. Sa présence, son charisme sont tellement puissants qu'il n'a pas besoin de grand-chose pour nous marquer. En revanche, le cinéaste a plus de mal, bizarrement, à donner chair à Sidney Palmer : pourtant amoureux fou de jazz (Whiplash en témoigne), Chazelle n'arrive jamais à faire proprement exister ce trompettiste génial qui, au prix d'une terrible humiliation raciste, plaquera tout pour revenir à sa passion première.

C'est un peu le même partage avec Elinor St-John et Lady Fay Zhu. L'une est inspirée par les grandes commères hollywoodiennes, comme Hedda Hopper, et en quelques scènes, elle imprime la pellicule et résume une époque de manière prégnante. L'autre est une évocation évidente de Anna May Wong, qui avait déjà inspiré Ryan Murphy dans sa série Hollywood, mais Chazelle ne réussit pas davantage que ce dernier à faire de cette figure tragique un élément de fiction autre qu'exotique, à la traîne derrière les autres. Quant à James McKay, il n'apparaît qu'à la fin, dans une longue séquence hallucinée, remarquablement incarné par un Toby Maguire franchement terrifiant.

La réalisation permet une fois de plus d'apprécier le brio de Chazelle, capable aussi bien d'orchestrer des plans-séquence ahurissant de fluidité, même au milieu d'un chaos indescriptible (la fête d'ouverture, le tournage du film historique de Otto Von Strassberger, double de fiction de Eric Von Stroheim) que de se poser pour saisir en plan fixe les confessions désabusées de Jack Conrad. Le cinéaste s'est complètement lâché et nous gratifie de morceaux de bravoure tape-à-l'oeil comme donc la bacchanale au début, une sorte de test pour le spectateur qui découvre la débauche absolue des noubas d'alors, c'est-à-dire avant le Code Hays, qui contraignit les studios non seulement à censurer leurs propres longs métrages mais aussi à gendarmer leurs vedettes sur et en dehors des plateaux. Je crois que Chazelle, au début, avait envisagé de faire jouer à ses acteurs de véritables stars de l'époque, comme Clara Bow (le modèle pour Nellie) ou Anna May Wong (pour Fay) avant de se raviser. Peut-être là aussi, à presque un siècle d'écart, éviter que le studio ne le réprime (par crainte de procès des descendants). Finalement, Hollywood ne s'est jamais vraiment remis du Code Hays.

Le casting est royal. Brad Pitt prouve encore une fois combien il vieillit bien : comme dans Once upon a time in Hollywood, il campe un second rôle qui vampirise toutes ses scènes et la manière dont il joue cet acteur populaire puis dépassé est formidable. Margot Robbie a hérité du rôle initialement promis à Emma Stone (qui a décliné car elle était enceinte) et elle lui a apporté une sorte d'hystérie poignante et de sensualité débridée totalement grisante. Jean Smart est exceptionnelle dans le rôle d'Elinor : cette immense actrice domine ses partenaires à chaque fois qu'elle partage le plan avec eux sans effort, avec une classe incomparable.

Même si, donc, Jovan Adepo, dans la peau de Sidney Palmer, et Lin Jun Li, dans celle de Fay Zhu, n'ont pas une partition aussi dense à jouer, ce sont deux belles performances : dommage vraiment que leurs personnages aient eu si peu de substance. Enfin le débutant Diego Calva est épatant en Manny, vibrant à chaque plan jusqu'au dernier où son visage semble traversé à la fois par une peine immense et une sorte d'épiphanie troublante.

Babylon est un film total, épuisant, galvanisant. Un vrai grand huit cinématographique.