mercredi 13 septembre 2023

GREEN LANTERN #3, de Jeremy Adams et Xermanico


C'est le retour de Green Lantern après Terror Knights. Jeremy Adams reprend les rênes de sa série (qu'il avait confié en Juillet-Août à Alex Segura) mais on n'est pas dépaysé : le rythme est toujours nonchalant, même si le scénariste avance ses pions. Xermanico est également là et produit de superbes planches, soutenu par les couleurs de Romulo Fajardo.
 

Il y a un mois. Hal Jordan découvre les nouvelles fonctionnalités de l'anneau qu'il a généré durant son combat contre le Manhunter. Aujourd'hui, Sinestro rassemble un gang avec lequel il pénètre dans les installations de la compagnie de Carol Ferris. Celle-ci montre les images captées par la vidéo-surveillance à Hal...


J'ai dernièrement formulé, à plusieurs reprises, une certaine lassitude face à la narration décompressée exercée par des auteurs sur leurs séries, suggérant que cela révélait souvent un manque d'imagination, une volonté de gagner du temps par manque d'idées.


Bien sûr, ce n'est qu'une hypothèse, mais c'est l'impression que j'en retire en lisant certains comics : celles que des scénaristes frustrent sciemment leurs fans en alignant des épisodes où il ne se passe objectivement pas grand-chose, afin de compléter des arcs en 5-6 épisodes, de quoi composer un recueil.


J'écris ceci sans méchanceté. Ayant longtemps défendu des auteurs comme Bendis, Ellis, Millar et autres, adeptes de cette narration décompressée, j'aurai du mal aujourd'hui à accuser ceux qui les imitent de mal faire leur boulot.

Mais je pense néanmoins qu'il y a là matière à réflexion. Chaque époque génère une manière d'écrire et chaque scénariste charrie son lot de tics d'écriture. On y adhère ou pas, c'est selon. En revanche, si aucun auteur ne devrait avoir à écrire en pensant au lecteur, en voulant le séduire à tout prix, à s'adaptant à lui, il existe un moment charnière où entre la façon d'écrire et celle de lire divorcent.

Ainsi, pour mon cas, j'ai grandi en lisant Claremont, Miller, Moore. Des auteurs qui avaient le goût des textes fournis. Aujourd'hui, ceux qui n'ont pas grandi avec ces auteurs-là peuvent éprouver des difficultés à les apprécier en les trouvant bavards, trop explicatifs ou complexes. Les lecteurs contemporains exigeront par exemple plus d'immédiateté, plus de rythme. La narration a évolué et la lecture aussi.

Non, ce qui me pose davantage de problème, c'est quand le contenu d'un épisode me donne l'impression qu'entre le début et la fin de celui-ci, l'intrigue n'a pas beaucoup (suffisamment) bougé, avancé. Comme si l'auteur en gardait sous le pied.

Ainsi, en trois épisodes de Green Lantern, on peut, je crois, légitimement dire que Jeremy Adams avance à pas comptés. Il ne se passe vraiment pas grand-chose dans Green Lantern. Le background de la situation du héros n'est pas davantage expliqué. Ce qu'on sait tient à peu de choses : Hal Jordan (et Kilowog et Sinestro) sont coincés sur Terre, suite à des sanctions des Planètes Unies. Mais pourquoi ? C'est très flou.

Sinestro, dans ce troisième épisode, se décide (enfin) à bouger et rassemble une sorte de gang avec lequel il mène une attaque dans les locaux de la compagnie Ferris. Des gardes sont tués, d'autres blessés, mais rien n'a été volé. Comme le déduit simplement Carrol quand elle montre les images de la vidéo-surveillance à Hal Jordan, c'est exactement comme si Sinestro voulait signaler qu'il était là, qu'il avait fait ça - donc qu'il s'agit d'un piège, vraiment pas subtil. Mais à quelle fin ?

Et puis ? C'est tout. On a droit à de superbes planches dessinées par Xermanico, qui est vraiment excellent, qui découpe des scènes spectaculaires avec une maîtrise parfaite - et on croise les doigts pour qu'il enchaîne le plus d'épisodes possible parce que, quand il aura besoin de souffler, il y a un gros risque que la série ait un fill-in artist de moindre qualité, et là, ça va piquer.

Comme, en prime, Xermanico profite des couleurs de Romulo Fajardo, le lecteur en prend plein la vue. C'est très beau, très élégant, et le dessinateur peut apprécier que son collaborateur respecte son trait tout en le valorisant avec des nuances impeccables.

Mais bon, sans Xermanico et Fajardo, ce que nous donne Adams aurait de quoi nous laisser sur notre faim. Tout ça ressemble à une assiette comme on en sert dans les restaurants gastronomiques étoilés : la quantité est faible, mais si la qualité est indéniable. On quitte la table sans avoir eu à se déboutonner (mais ayant bien raqué par contre). On ne va pas jouer la surprise : ça fait un moment que la narration décompressée est pratiquée, c'est devenu un style d'écriture. Et Jeremy Adams l'exploite à son tour.

Par contre, on peut quand même constater que la différence entre lui et Bendis, Ellis et d'autres, c'est qu'en termes de contenu, on n'a vraiment pas grand-chose à se mettre sous la dent. Bendis aimait le côté soap des comics et concevait des dialogues qui permettait de cerner la psychologie de ses héros et de leur supporting cast. Ellis poussait les curseurs à fond et testait les limites du genre super-héroïque (plus spectaculaire, violent, etc.). Adams cite (en interview) le silver age, son ambition de rendre Hal Jordan sympathique, d'écrire au long cours, parce qu'il prétend ne pas pouvoir rivaliser avec ce qu'a fait Geoff Johns avec Green Lantern (toute la dimension cosmique) : why not ? Mais faudrait quand même penser à aller un peu plus vite et moins miser sur les mystères et un peu plus sur l'action, les interactions, etc.

C'est dommage parce que, au fond, ce n'est pas désagréable à lire, c'est beau à voir, et donc ça m'ennuierait de laisser tomber. Je vais donc persister jusqu'à la fin (prévisible) de cet arc (donc jusqu'au #6 disons), parce que la fin de cet épisode semble annoncer quelque chose d'un peu plus vif le moins prochain. Mais c'est un sursis.

lundi 11 septembre 2023

BABYLON ou l'hommage dionysiaque au cinéma de Damien Chazelle


Le cinquième film de Damien Chazelle est son plus fellinien : Babylon évoque instantanément le maestro italien par sa démesure, son outrance, mais aussi son ambition, son amour du 7ème Art. Sans négliger une part de nostalgie et d'amertume. Oeuvre-fleuve de plus de 3 heures, avec un casting époustouflant, on en sort lessivé. Le résultat n'est pas sans défaut mais rappelle que Hollywood est encore parfois capable de folie.


1926. Bel-Air, Los Angeles. Manny Torres doit convoyer un éléphant jusqu'à la villa du producteur du studio Kinoscope, Don Wallach, qui organise une bacchanale. Le sexe, la drogue et le jazz animent cette fête de tous les excès où sont conviés stars de cinéma, journalistes, et autres pique-assiette. La starlette Nellie LaRoy tente d'y pénétrer alors qu'elle n'a pas d'invitation dans l'intention d'être remarquée par le maître des lieux et de décrocher un rôle.
 

Manny la fait entrer puis doit s'occuper de l'overdose subie par Jane Thornton qui pratiquait un jeu sexuel avec Orville Pickwick. L'entrée en scène de l'éléphant dans la maison fournit une diversion parfaite pour l'évacuer vers un hôpital. Nellie se mêle à la foule des invités et danse comme une possédée, éveillant comme prévue la curiosité de Don Wallach qui, mis au courant de la situation de Jane Thornton, décide de la remplacer dès le lendemain matin par cette nouvelle venue. A l'aube, les invités se dispersent et Nellie remercie Manny en jurant de ne jamais l'oublier.


La journée qui suit est consacrée à divers tournages en extérieurs sur les hauteurs de Los Angeles. Nellie fait ses premiers pas devant une caméra et impressionne sa réalisatrice mais provoque la jalousie de la vedette du film. Jack Conrad, la star de la Metro-Goldwyn-Meyer, se prépare pour sa grande scène dans le film historique dirigé par Otto Von Strassberger qui insiste pour immortaliser un baiser romantique au soleil couchant sans lumière artificielle. Manny se distingue encore une fois en récupérant une caméra à la dernière minute pour cette prise de vue. Mais Nellie lui échappe encore.


1927. La carrière de Nellie connaît une ascension fulgurante, couverte par la journaliste Elinor St-John, qui suit aussi Jack Conrad. La sortie triomphale du premier film parlant, Le Chanteur de Jazz, ébranle toute l'industrie du cinéma et chacun tente de s'adapter comme il peut. Nellie est handicapée par son accent et surprend une discussion entre un producteur et un réalisateur qui parlent de la doubler ou de la remplacer. Manny sort son épingle du jeu en supervisant l'enregistrement sur un plateau d'un orchestre de jazz mené par le trompettiste Sidney Palmer , rencontré un an auparavant à la fête de Don Wallach.
 

Elinor St-John rapporte que Nellie a sombré dans la drogue et l'alcool. C'est désormais son père qui est son agent et qui la dépouille sans vergogne pour monter des affaires improbables. Pourtant, elle reste cette it girl qui est régulièrement invitée dans les parties. Ivre, elle défie son père de montrer à Jack Conrad et ses convives de capturer un serpent. Mais il s'évanouit devant un reptile dont elle se saisit et qui la mord dans le cou. Lady Fay Zhu, une chanteuse de cabaret, qui participait également à l'orgie chez Don Wallach un an plus tôt, tue la serpent et sauve Nellie qui l'embrasse passionnément.


1932. Sidney Palmer est devenu la vedette de films musicaux produits pour Kinoscope par Manny et il a abandonné son orchestre pour s'installer dans une somptueuse maison. La popularité de Jack Conrad décline lentement mais sûrement : malgré les conseils de sa nouvelle épouse, comédienne à Broadway, il ne convainc plus le public dans des rôles plus dramatiques à cause de son interprétation trop appuyée. La relation entre Nellie et Fay dérange le studio et Manny est chargé d'éloigner Fay.


Avec l'aide d'Elinor, Manny tente de remettre en selle la carrière au point mort de Nellie en changeant son image. Mais elle ne supporte pas la fréquentation de la haute société et scandalise ses hôtes lors d'une réception. Jack Conrad apprend que son meilleur ami, le producteur George Munn, le premier à avoir cu en lui, s'est suicidé après un énième revers amoureux. Sidney, lors d'un tournage aux côtés de musiciens à la couleur de peau plus noire que la sienne, doit se passer du cirage sur la figure. Humilié, il boucle la prise et quitte définitivement le cinéma pour se produire à nouveau dans des clubs. Jack croise Fay qui part en France, consciente qu'elle ne décrochera plus de travail ici. Il se suicide juste après cet échange.
 

Nellie resurgit un soir dans la vie de Manny en lui expliquant avoir contracté une énorme dette de jeu après du gangster James McKay. Elle ne peut s'en acquitter car elle est ruinée. Avec un complice, Manny paie McKay avec de faux billets mais quand il s'en aperçoit, il les prend en chasse. Manny et Nellie doivent quitter la ville. Il s'arrête prendre quelques affaires mais elle disparaît dans la nuit avant son retour. Il ne la reverra jamais et partira pour le Mexique.


1952. Manny revient avec sa femme et leur fille à Los Angeles. Il s'arrête devant l'entrée des studios Kinoscope puis entre dans un cinéma qui projette Chantons sous la pluie, hommage à l'époque où Hollywood est passé du muet au parlant. Il éclate en sanglots en repensant à cette époque et ceux qui l'animèrent et qu'il connut.

Comme on pouvait s'y attendre, Babylon n'a pas marché en salles aux Etats-Unis. Sa crudité, son outrance, sa nostalgie critique n'ont pas séduit un large public et on peut même se demander comment la Paramount a pu accorder à Damien Chazelle de tels moyens (80 M de $ - même si, à l'écran, il a l'air d'en avoir coûté le double). Sans doute le cinéaste profite-t-il encore du succès de La La Land et des excellents retours critiques de First Man... Chez nous, en revanche, il a eu une belle carrière en salles.

Il y a en tout cas dans ce projet quelque chose qui évoque immanquablement le New Hollywood des années 70, quand le cinéaste était roi et que les majors s'arrachaient les prodiges de l'époque en leur donnant carte blanche (et final cut) pour des histoires qui aujourd'hui n'auraient que peu de chances d'être validées par les comptables.

C'était en tout cas pour Chazelle un film rêvé et il ne s'est pas laissé débordé par son sujet. Même s'il a saisi toute la folie qui régnait à Hollywood à la fin des années 20, début des années 30, pour composer cette fresque dionysiaque sur le cinéma, il a su garder le contrôle alors que, dans les années 70, ce serait devenu une oeuvre aussi culte pour son résultat final que pour son tournage dantesque.

Babylon suit donc le destin de sept personnages, d'inégale importance. C'est peut-être d'ailleurs son seul gros défaut. Chazelle a voulu montrer des figures emblématiques de l'époque en changeant les noms, en synthétisant plusieurs individus, mais même en 3 h. 10, il n'a visiblement pas eu le temps ou l'inspiration de tous les écrire de manière aussi aboutie. Il y a Manny Torres, un jeune mexicain, qui va gravir les échelons dans un studio de cinéma ; Nellie LaRoy, une starlette sulfureuse dont la gloire et la déchéance seront également fulgurante ; Jack Conrad, un acteur très populaire qui voulait faire évoluer le milieu mais sera dépassé par les révolutions techniques en cours ; Elinor St-John, une commère aussi redouté que terriblement lucide sur les soubresauts enregistrés par l'industrie ; Sidney Palmer, un trompettiste de jazz pris sous le feu des projecteurs mais cantonné à son rôle ; Lady Fay Zhu, une chanteuse de cabaret homosexuelle d'abord vénérée puis rejetée ; et enfin James McKay, un gangster qui rêvait de placer ses histoires alors qu'il était consumé par ses démons.

Le fil rouge de Babylon, c'est le "couple" que forment Manny et Nellie, qui ont en commun de vouloir appartenir à quelque chose de plus grand, de percer dans l'industrie. Issus tous deux de milieu modeste, ils sont animés par une ambition folle, mais mus par des forces contraires. Manny est déterminé, patient, endurant. Nellie est impatiente, excessive, sulfureuse. Elle l'entraînera finalement dans sa chute avant de disparaître dans les ténèbres pour mourir, dans l'indifférence, à 34 ans. Lui devra fuir Los Angeles, traqué par James McKay et ne reviendra sur le "lieu du crime" que vingt ans plus tard.

Si Chazelle traite ces deux-là avec passion, il n'accorde pas la même attention aux autres. Jack Conrad est un personnage fascinant, d'abord flamboyant puis prenant conscience que son temps est révolu et qui mettra fin à ses jours. Sa présence, son charisme sont tellement puissants qu'il n'a pas besoin de grand-chose pour nous marquer. En revanche, le cinéaste a plus de mal, bizarrement, à donner chair à Sidney Palmer : pourtant amoureux fou de jazz (Whiplash en témoigne), Chazelle n'arrive jamais à faire proprement exister ce trompettiste génial qui, au prix d'une terrible humiliation raciste, plaquera tout pour revenir à sa passion première.

C'est un peu le même partage avec Elinor St-John et Lady Fay Zhu. L'une est inspirée par les grandes commères hollywoodiennes, comme Hedda Hopper, et en quelques scènes, elle imprime la pellicule et résume une époque de manière prégnante. L'autre est une évocation évidente de Anna May Wong, qui avait déjà inspiré Ryan Murphy dans sa série Hollywood, mais Chazelle ne réussit pas davantage que ce dernier à faire de cette figure tragique un élément de fiction autre qu'exotique, à la traîne derrière les autres. Quant à James McKay, il n'apparaît qu'à la fin, dans une longue séquence hallucinée, remarquablement incarné par un Toby Maguire franchement terrifiant.

La réalisation permet une fois de plus d'apprécier le brio de Chazelle, capable aussi bien d'orchestrer des plans-séquence ahurissant de fluidité, même au milieu d'un chaos indescriptible (la fête d'ouverture, le tournage du film historique de Otto Von Strassberger, double de fiction de Eric Von Stroheim) que de se poser pour saisir en plan fixe les confessions désabusées de Jack Conrad. Le cinéaste s'est complètement lâché et nous gratifie de morceaux de bravoure tape-à-l'oeil comme donc la bacchanale au début, une sorte de test pour le spectateur qui découvre la débauche absolue des noubas d'alors, c'est-à-dire avant le Code Hays, qui contraignit les studios non seulement à censurer leurs propres longs métrages mais aussi à gendarmer leurs vedettes sur et en dehors des plateaux. Je crois que Chazelle, au début, avait envisagé de faire jouer à ses acteurs de véritables stars de l'époque, comme Clara Bow (le modèle pour Nellie) ou Anna May Wong (pour Fay) avant de se raviser. Peut-être là aussi, à presque un siècle d'écart, éviter que le studio ne le réprime (par crainte de procès des descendants). Finalement, Hollywood ne s'est jamais vraiment remis du Code Hays.

Le casting est royal. Brad Pitt prouve encore une fois combien il vieillit bien : comme dans Once upon a time in Hollywood, il campe un second rôle qui vampirise toutes ses scènes et la manière dont il joue cet acteur populaire puis dépassé est formidable. Margot Robbie a hérité du rôle initialement promis à Emma Stone (qui a décliné car elle était enceinte) et elle lui a apporté une sorte d'hystérie poignante et de sensualité débridée totalement grisante. Jean Smart est exceptionnelle dans le rôle d'Elinor : cette immense actrice domine ses partenaires à chaque fois qu'elle partage le plan avec eux sans effort, avec une classe incomparable.

Même si, donc, Jovan Adepo, dans la peau de Sidney Palmer, et Lin Jun Li, dans celle de Fay Zhu, n'ont pas une partition aussi dense à jouer, ce sont deux belles performances : dommage vraiment que leurs personnages aient eu si peu de substance. Enfin le débutant Diego Calva est épatant en Manny, vibrant à chaque plan jusqu'au dernier où son visage semble traversé à la fois par une peine immense et une sorte d'épiphanie troublante.

Babylon est un film total, épuisant, galvanisant. Un vrai grand huit cinématographique.

samedi 9 septembre 2023

La tuante dernière saison de KILLING EVE


Killing Eve s'est achevée l'an dernier, en 2022 après quatre saisons. Et ce qu'on pouvait craindre se confirme, hélas ! : c'était la saison de trop. Huit épisodes laborieux, pénibles, avec une fin indigne, mais quelques coups d'éclat quand même. Même si insuffisants pour ambitionner d'égaler les 24 premiers épisodes. Dommage.


Villanelle et Eve Polastri ont finalement pris deux directions différentes. Villanelle est entrée dans les ordres avec l'espoir de se laver de ses nombreux péchés, elle vit chez le vicaire Phil et sa fille May, qui est éprise d'elle. Eve, elle, travaille pour une société de protection privée mais continue d'investiguer sur les Douze, avec l'aide de son partenaire Yusuf. Elle remonte la piste de Konstantin Vasiliev, remercié par l'organisation qui l'a placé à la mairie d'une bourgade en Russie et elle lui arrache l'adresse de Hélène. Carolyn Martens a quitté le MI 6 mais se tient informée au sujet des Douze elle aussi et découvre que ses cadres sont éliminés dans des conditions barbares les uns après les autres. Mais sur ordre de qui ?


Sujette à des hallucinations mystiques, Villanelle accompagne le vicaire et sa fille pour une retraite dans un camping. Mau lui confie que son père a tué sa mère dans un accident de la route alors qu'il conduisait en état d'ivresse. Villanelle le révèle aux fidèles mais personne ne la croit. Elle tue alors le vicaire et sa fille la nuit venue en espérant ne plus avoir d'hallucinations. Eve trouve Hélène à Paris comme le lui a indiquée Konstantin et la confronte. Hélène prétend que Carolyn est la chef des Douze et qu'elle commande leurs assassinats pour purger l'organisation.
 

Villanelle regagne Londres où elle cherche Eve, sans succès. Elle s'adresse alors au psychiatre qui aidait le MI6 pour traquer les tueuses comme elle et lui demande de la recevoir pour une séance thérapeutique. Hélène s'absente pour rejoindre Konstantin en Russie pour qu'il forme une nouvelle tueuse, Pam. Eve découvre que Carolyn ciblerait un certain Lars Meier dont elle trouve une vieille photo  quand il dirigeait un petit groupe anarchiste à la fin des années 60. Puis prévenue de la position de Villanelle, elle la fait arrêter et jeter en prison.
  

Hélène, de retour de Russie, fait libérer Villanelle après que celle-ci l'a appelée. Elle l'envoie à Cuba où se trouverait un proche de Lars Meier, susceptible de lui dire où ce dernier se cache. Sur place, elle découvre que Carolyn cherche le même homme et les deux femmes décident de s'allier, mues par l'objectif commun de démanteler les Douze. A Paris, Eve revoit Hélène et évoque Meier, comprenant qu'elles le cherchent toutes les deux mais que seule la première qui le trouvera aura le privilège de l'interroger - ou de l'éliminer.


1979 : Carolyn et Konstantin infiltrent le groupe anarchiste des Douze dirigé par Lars Meier et ont une liaison. Lorsque Meier découvrent qui ils sont réellement et qu'ils collaborent, il tente de s'en débarrasser mais c'est lui qui finit sous les coups des amants en se noyant. Aujourd'hui : Villanelle et Carolyn débusquent Meier à Cuba mais il leur échappe. Eve revient vers Konstantin pour en savoir plus au sujet de Meier et apprend tout sur ce qui s'est passé en 1979 en révélant que Meier a survécu. Hélène ordonne à Gunn, une tueuse, d'éliminer Villanelle alors qu'elle rejoint Konstantin.
 

Villanelle survit grâce à l'intervention de Pam, qui travaillait auparavant dans une morgue. Konstantin lui donne le nom de la tueuse qui a certainement obéi à l'ordre de Hélène. Celle-ci gagne Berlin où Yusuf a localisé Hélène qui s'attend à parler avec Meier mais fait face à Carolyn qui a, entre temps, trouvé Meier et négocie en son nom. Villanelle tue Hélène avant de partir en Ecosse rencontrer sa consoeur qui a failli l'abattre. Eve retrouve Carolyn grâce au taxi qui l'a reconduite chez Meier et elle abat ce dernier. Carolyn, d'abord accablée, trouve sur le cadavre un carnet rempli d'infos sur les Douze.


Villanelle fait la connaissance de Gunn qui l'invite à rester avec elle sur l'île que lui a achetée Hélène. Celle-ci avant d'être tuée a transmis un ordre de mission à Pam qui exécute Konstantin. Celui-ci lui apprend que Hélène est morte et lui confie un message à remettre à Carolyn.. Eve rejoint l'île de Gunn qui la poursuit. Mais Eve se défend férocement et la mutile en lui crevant les yeux. Epatée, Villanelle la rejoint et ensemble elles quittent l'île en convenant de tuer ce qui reste des Douze une fois pour toutes.


Eve et Villanelle redescendent à Londres en se fiant à un message reçu sur le téléphone de Hélène pour une réunion au sommet des Douze. Carolyn, suivant les infos du carnet de Meier, et Pam arrivent également à la capitale et se rencontrent : la première offre à la seconde de travailler pour elle désormais. Eve et Villanelle montent à bord d'un paquebot où doit se dérouler la réunion des Douze et les éliminent. Carolyn ordonne alors qu'on les abatte mais Eve survit.

Et ainsi s'achève Killing Eve. Un dénouement vraiment pas à la hauteur de cette série formidable durant 24 épisodes. J'avais écrit dans ma précédente critique sur la saison 3 qu'il me semblait difficile de faire mieux et que la dernière scène me paraissait boucler la boucle idéalement, en laissant au téléspectateur une liberté pour interpréter la dernier regard échangé entre Eve et Villanelle. Mais plutôt que cette fin ouverte et ambiguë, les auteurs ont préféré (presque) tout gâcher avec huit nouveaux chapitres brouillons.

La saison 3 n'était déjà pas aussi aboutie mais elle tenait quand même grâce à un fil rouge narratif (qui avait ordonné l'assassinat de Kenny Martens ?). Là-dessus se greffait une crise existentielle de Villanelle, consciente que son activité ne la satisfaisait plus et lui avait coûtée trop cher (ayant tué sa mère et perdu Eve).

Mais cette saison 4 est tellement décousue et laborieuse qu'on a du mal à saisir ce que les auteurs ont voulu raconter. La ligne de mire désigne la fin des Douze et on joue beaucoup sur l'hypothèse que Carolyn Martens en ferait partie, voire qu'elle en serait le leader - même si cela est capillotractée et fortement improbable vu que c'est suggéré par Hélène, elle-même membre des Douze (dont on a du mal à croire qu'elle dénoncerait son propre chef).

Surtout Killing Eve s'égare. Le personnage d'apprentie tueuse de Pam est introduit très péniblement et s'avère surtout un moyen pour se débarrasser, maladroitement, d'un personnage dont la mort est inutile. Entre l'envie de développer jusqu'au bout la ligne narrative de chacun des protagonistes et le désir de leur donner une fin, la série s'étire et nous lasse.

La première partie de la saison est à cet égard d'une rare lourdeur. Le délire religieux de Villanelle ressemble à une tentative pathétique d'attribuer au personnage un énième déguisement et quand elle se met à halluciner en voyant un Jésus travesti qui la manipule comme le diable, on est franchement gêné pour Jodie Comer qui se donne du mal pour interpréter dignement une partition composée par des auteurs qui abîment son rôle dans une farce indigeste.

Killing Eve, comme je le disais déjà pour la saison 3, n'a jamais été meilleure que lorsqu'elle se concentrait sur Eve et Villanelle. En accordant plus de place à Carolyn, Konstantin, Hélène et maintenant Pam, c'est autant de grosses ficelles qu'emploient les scénaristes pour tenter de nous convaincre que l'histoire reste intéressante même quand les deux héroïnes sont séparées et fâchées. Sauf que leurs interprètes semblent davantage empêchées et ma à l'aise avec ce qu'on leur donne à jouer que véritablement brouillées comme celles qu'elles incarnent.

Et puis la vraie grosse mauvaise idée est de jeter le trouble sur Carolyn en voulant la faire passer pour la chef des Douze. A ce stade, c'est même absurde car dans l'épisode 5, on a droit à un flashback conséquent sur les origines de cette organisation et qui prouve surtout que Carolyn n'aurait jamais pu devenir cette chef. Jusqu'au bout, pourtant, jusqu'à la dernière scène, ce doute sera alimenté et le geste final de Carolyn tend à prouver que, pour les auteurs, c'est entendu : elle a roulé tout le monde dans la farine. Sauf que pour la grande méchante qu'on nous affirme qu'elle est, elle ne fait pas correctement son job puisqu'elle ne s'assure même pas que Eve a été tuée en même temps que Villanelle.

Non, honnêtement, il n'y a pas grand-chose à sauver dans cette ultime saison. Tout est asséné, souligné, et cette insistance devient pénible et même malsaine. Par exemple, quand Villanelle trouve un temps refuge auprès de Gunn. Bon déjà, il faut accepter le fait que Villanelle trouve refuge chez celle qui a failli la tuer (ce n'est franchement pas dans sa nature). Ensuite, évidemment, pour faire bonne mesure, elles couchent ensemble (alors que si l'homosexualité de Villanelle ne faisait certes aucun doute, il n'était que rarement aussi franchement montrée, mais sans doute fallait-il mettre les points sur les "i" pour ceux qui n'auraient pas encore compris). Et enfin on voit Gunn tuer gratuitement un pauvre pêcheur mais encore le ramener jusque chez elle et le dépecer ! (Avant cela, cette saison sera complaisamment commis dans la facilité en montrant Villanelle torturer et assassiner de manière toujours plus invraisemblable : il ne suffit plus qu'elle soit excentrique, il faut en faire une vraie folle furieuse pour justifier sa mort à la fin.)

Eve n'est guère mieux lotie. Peut-être parce qu'ils ont pensé qu'elle était trop sur la réserve jusque-là, dans cette saison 4, la voici devenue froide, dure, et oubliant Niko dans les bras de son collègue Yusuf, sur lequel elle saute à la moindre occasion. Puis elle embrassera à pleine bouche Hélène dans un élan bravache avant de se retenir de hurler quand Villanelle la tuera... Bon sang, ceux qui ont écrit ces épisodes ont-ils seulement vu les précédents tant ils ne semblent avoir rien compris à la psychologie des personnages, à leurs relations, à leur évolution ? C'est tout bonnement insensé. Où est passé la malice, l'humour, le trouble, l'imprévisibilité de la série dans ce ramassis de scènes grotesques, excessives ?

Ce qui faisait le brio des deux premières saisons tenait pour beaucoup au fait que les showrunners imprimaient une direction claire et cohérente ? Mais Phoebe Waller-Bridge et Emmerald Fennell parties, tout s'est délité. Et là, on assiste à un festival WTF complet. Quel gâchis !

Jodie Comer et Sandra Oh font tout ce qu'elles peuvent mais elles sont entrainées par le fond par un scénario désolant. Fiona Shaw surnage un peu plus mais son personnage devient inique. Kim Bodnia semble souvent se demander ce qu'il fait là et force son rire pour ne pas pleurer certainement. Camille Cottin sombre elle aussi totalement car face à Fiona Shaw, elle est dépassée en classe et en autorité (impossible de croire que Hélène puisse impressionner l'ex-agent du MI6). 

C'est rageant et triste d'assister à une telle déconvenue. Si vous découvrez Killing Eve, par pitié, arrêtez-vous à la fin de la saison 3 - ou si vous persistez, n'oubliez pas que ce show fut remarquable pendant ses 24 premiers épisodes.

SCARLET WITCH #8, de Steve Orlando, Lorenzo Tammetta et Sara Pichelli


La (sublime) couverture (de Russell Dauterman) promettait beaucoup de choses pour ce huitième épisode de Scarlet Witch. Autant le dire tout de suite : Steve Orlando n'est pas à la hauteur. Et d'ailleurs la série affiche clairement ses limites ici (et aussi rétrospectivement). Lorenzo Tammetta dessine encore la majorité des planches, Sara Pichelli ne signant que sur les deux dernières.


Un nouveau "client" emprunte la porte magique de Wanda : il s'agit de Arkin le faible, en provenance du royaume de Jotunheim, dont le peuple en refusant de se soumettre à Malekith lors de la Guerre des Royaumes a été décimé. Aujourd'hui Loki règne sur Jotunheim et Arkin s'estime floué. Scarlet Witch accepte d'aller parler au dieu de la malice...


Le danger pour une série, quelle qu'elle soit, c'est d'être vendue sur la promesse d'une couverture flatteuse. Car s'il faut se garder de juger un livre à sa couverture, il n'en reste pas moins que c'est la couverture qui, la première, capte notre attention sur le livre.


En ayant Russell Dauterman come cover-artist, Scarlet Witch bénéficie d'un des spécialistes les plus élégants et les plus féconds dans cet exercice à tel point qu'il a quasiment abandonné le dessin de pages intérieures). Et quand on voit la couverture de cet épisode, on est saisi par sa beauté et ce qu'elle suggère.


Autant dire que, derrière, Steve Orlando a intérêt à proposer un scénario en béton pour que le lecteur ne soit pas déçu. Jusqu'à présent, l'auteur a réussi avec Scarlet Witch un de ses meilleurs efforts, ne déviant quasiment jamais du format done-in-one et réhabilitant un personnage qui a été depuis ses débuts bien malmené.

Mais en faisant le compte de ces huit épisodes déjà parus, on se rend compte (comme le relaunch de Fantastic Four par Ryan North) que le titre commence à afficher ses limites. Et même que ce nouveau chapitre les éclaire de façon frappante. Il ne s'agit pas de dire que c'est mauvais ou désagréable à lire (ça l'est moins que ne le fut Fantastic Four), mais à l'évidence la série stagne.

Comme d'habitude l'épisode s'ouvre par l'arrivée d'un nouveau "client" dans l'emporium de Scarlet Witch. Cette fois il s'agit d'un géant de Jotunheim dont le peuple, ayant refusé de se soumettre à Malekith lors de la Guerre des Royaumes (écrite par Jason Aaron dans son run sur Thor), a payé le prix cher. A l'issue du conflit, Loki a hérité du trône mais Arkin le faible se sent floué de ne pas pouvoir représenter ses semblables. Scarlet Witch accepte donc de négocier avec Loki.

Déjà on observe que la mécanique de la série ne varie pas d'un iota. C'est toujours la même amorce narrative, avec un personnage venant demander de l'aide à Wanda Maximoff - un personnage inventé pour l'occasion, qu'on ne reverra plus ensuite, qui n'a aucune caractérisation : autant dire que c'est davantage un prétexte qu'un personnage.

Steve Orlando a fait de Scarlet Witch une héroïne surpuissante, peut-être son incarnation la plus puissante. Dans ce cas de figure, la préoccupation de l'auteur est de trouver à l'héroïne des adversaires à sa hauteur, et évidemment là, pas question de jouer la demi-mesure. Orlando a là encore privilégié des créations originales mais avec Loki au programme, lui et Wanda s'attaquent à du lourd. On s'attend donc à un duel serré et trouble comme l'indique la couverture.

Mais toute puissante qu'elle est, voir Scarlet Witch jeter d'emblée un sort à Loki qui l'oblige à dire la vérité est tout de même étonnant. Difficile de croire que le dieu de la malice puisse ainsi être soumis par une terrienne alors que lui a une pratique de la magie vieille de plusieurs millénaires. Par ailleurs, l'intérêt d'un personnage comme Loki, c'est qu'on ignore tout le temps s'il est du bon ou du mauvais côté : c'est le dieu de la malice, c'est un joueur, un affabulateur, un manipulateur. Ce qui aurait été amusant, c'est de le voir donc ruser avec Scarlet Witch, et même, pourquoi pas, d'initier une romance entre eux (puisque, aux dernières nouvelles, Wanda avait une liaison avec Doctor Voodoo mais que celui-ci semble aux abonnés absents).

L'essentiel de l'épisode est une longue scène de danse où Lorenzo Tammetta, profitant que les quartiers où réside Loki n'ont pas une décoration fournie (c'est même ascétique à ce point et là aussi, c'est bizarre parce qu'on imaginerait plutôt le personnage dans un intérieur un peu plus ornementé, en rapport avec son caractère facétieux, pas dans une espèce de cave glacée), zappe tout arrière-plan, laissant à Matt Wilson le soin (c'est le cas de le dire) de meubler.

Tammetta est plus inspiré pour faire bouger ses deux personnages de manière suffisamment gracieuse pour que leur danse ait l'air vraisemblable et aboutisse à ce possible baiser montré sur la couverture (je ne vous spoilerai pas sur la réalité de ce bécot). Mais bon, ça reste quand même léger et c'est tout de même agaçant tous ces comics où les artistes ne s'embarrassent plus de dessiner de décor.

Sara Pichelli, elle, joue toujours les figurantes : comme le mois dernier, elle ne s'acquitte que des deux dernières pages, et là aussi, ça commence à devenir gênant de lire un comic-book où son nom est crédité comme artiste alors qu'elle produit si peu de matériel.

Pour en revenir au contenu, Orlando introduit à la fin un énième personnage original et révèle la duplicité d'un autre. Tout ça est en vérité cousu de fil blanc. Mais surtout, avec une Scarlet Witch imbattable, invaincue, le suspense est mort-né : on devine que, même si la partie s'annonce difficile, elle va quand même l'emporter.

Bien des critiques et des lecteurs estiment que Marvel a un problème avec les personnages surpuissants, que l'éditeur et ses auteurs résolvent souvent en finissant par réduire les capacités de ces héros ou carrément en les tuant (ou en en faisant des vilains coriaces). Orlando semble être tombé dans ce piège et si son portrait de Wanda échappe aux clichés qui l'ont longtemps définie (mi-folle, mi-victime), en revanche la Sorcière Rouge et le format de ses épisodes sont en train de la précipiter dans une autre impasse. Ajoutez à cela que la série va bientôt (comme d'autres) augmenter et je pense que je vais bientôt l'arrêter - non sans regrets mais pour toutes les raisons ici développées.

vendredi 8 septembre 2023

BIRDS OF PREY #1, de Kelly Thompson et lLeonardo Romero


Birds of Prey #1 marque le grand retour d'un titre emblématique de DC, longtemps écrit par Gail Simone (notamment dans un run datant de 2010). Aujourd'hui, c'est en quelque sorte avec sa bénédiction que Kelly Thompson, la scénariste qui lui ressemble le plus, ranime ce groupe en compagnie de Leonardo Romero, l'artiste qui illustra son run sur Hawkeye. Mais c'est surtout un rêve qu'exauce l'auteur et dont l'a privée Marvel.


Black Canary recrute une nouvelle formation de Birds of Prey : Big Barda, Zealot, Batgirl et Harley Quinn acceptent de l'aider à libérer sa "soeur' Sin de l'île de Themyscira, refuge des amazones. 


Avant de parler de cette relance de Birds of Prey (qui a, depuis Gail Simone, surtout connu des runs abrégées - le dernier sous l'ère Rebirth avec le titre Batgirl and the Birds of Prey), permettez que je fasse deux crochets.


D'abord, cette semaine, avant de lire ce premier épisode, je tombe sur Twitter sur des croquis de Mike Perkins pour un projet intitulé Liberators écrit par Marjorie Liu, proposée par cette dernière à Marvel en 2012 et qui devait réunir un casting 100% féminin (Black Widow, Mystique, Elektra, X-23 et Cecilia Reyes). Le projet fut rejeté car l'éditeur estimait que ça ne vendrait rien. Or, c'était déjà après le succès de Birds of Prey chez DC.


Ensuite, toujours chez Marvel, la scénariste Kelly Thompson, aux commandes de ce relaunch, s'est faite connaître en participant à l'écriture d'épisodes de A-Force, créée par G. Willow Wilson et Marguerite Bennett en 2015 au cours de l'event Secret Wars (de J. Hickman). Pratiquement toutes les séries qu'écrira ensuite Thompson pour Marvel ont été des tentatives pour elle de composer un titre féminin mais sans que Marvel ne lui confie un team-book avec juste des super-héroïnes.

Désormais freelance, Kelly Thompson peut se consacrer à des projets en creator-owned (The Cull, initié sur Substack, maintenant dispo chez Image) et travailler pour la "Distinguée Concurrence". Et celle-ci lui confie Birds of Prey. Autrement dit tout ce qu'elle a toujours voulu faire chez Marvel sans y avoir accès. Et en prime avec la bénédiction de Gail Simone, son idole.

Morale(s) de l'histoire : que Marvel cesse d'avoir peur de séries entièrement féminines et que leurs editors accordent à leurs scénaristes le droit de s'y essayer... Sous peine de les voir partir en face.

Fin des crochets. Si les Oiseaux de Proie ont souvent été formés par Oracle (Barbara Gordon) et Black Canary, avec Huntress en troisième position, la série a accueilli plusieurs héroïnes au fil des histoires, comme Big Barda (qu'on retrouve ici), Lady Blackhawk, Dove, Manhunter, the Question, etc. Pourtant, sans encore dévoiler pourquoi, Thompson écarte d'emblée deux des membres les plus populaires et récurrentes  : pas de Oracle ni de Huntress.

Tout l'épisode est donc consacré à la composition du groupe et Thompson a voulu surprendre, quitte à déplaire ou dérouter. Elle réintègre Big Barda certes, mais incorpore surtout Batgirl (Cassandra Cain, ancienne Orphan, formée par la Ligue des Assassins), Zealot (transfuge des WildC.A.T.S.) et Harley Quinn. C'est probablement l'arrivée de cette dernière qui a le plus ému les lecteurs, certains estimant qu'elle n'avait pas sa place ici (pourquoi ?) et d'autres supposant que c'était un élément purement marketing (Et alors ? Si ça aide effectivement à faire vendre la série...).

Dans tous les cas, Thompson, qui a toujours été une excellente dialoguiste à défaut de livrer des intrigues parfaites, justifie la présence de chacune : Barda incarne la puissance, Zealot l'expérience, Batgirl la loyauté. Et Harley est la "wildcard", l'élément qui créé justement la surprise.Un beau pied-de-nez. Evidemment, c'est un chapitre introductif : on n'entre pas dans le feu de l'action, on sait juste qu'il s'agit de sauver Sin sur l'île de Themyscira mais on ignore comment elle y a échouée, ce qu'on lui reproche et pourquoi est-ce Meridian (Mia Mizoguchi, ancienne élève de la Gotham Academy de Batman, communiquant depuis le futur) qui a alerté Black Canary.

Sin était un personnage dont j'ignorai tout, peut-être comme vous, et donc je me suis informé et j'ai appris que, pendant un temps, Black Canary et Lady Shiva avaient échangé leurs vies, la première pour parfaire son entraînement, confiant donc sa place au sein des Birds of Prey à la seconde (sans que ses camarades le sachent). C'est ainsi qu'elle fit la connaissance d'une jeune fille maltraitée, Sin, qu'elle prit sous son aile jusqu'à la considérer comme sa soeur. On comprend mieux le mobile sentimental de la série actuelle.

Je crois, sans trop me mouiller, que cette nouvelle version de BoP a des chances de séduire le public parce que c'est rondement mené et aussi parce que c'est superbement mis en images. Pour l'occasion Thompson renoue avec l'excellent Leonardo Romero qui était son partenaire sur son meilleur run chez Marvel, Hawkeye (starring Kate Bishop), et la coloriste de ce titre, Jordie Bellaire.

Trop rare alors qu'exceptionnellement doué, Romero retrouve un titre sur lequel il pourra briller et il s'y emploie sans tarder. Il donne à chacune des héroïnes une présence étonnante en peu de pages, les distinguant bien par leurs looks mais aussi par leur façon de bouger, leur gabarit (particulièrement avec le binôme Batgirl-Barda, cette dernière étant vraiment représentée comme une force de la nature, très grande et baraquée). Quand Harley arrive, il réussit parfaitement à visualiser sa folie sans que les autres ne soient écrasées par cette créature exubérante. Zealot a une classe fabuleuse. Et Black Canary a cette autorité naturelle sans forcer sur sa séduction (d'ailleurs Romero a conservé le design du costume de Dinah Lance qu'avait retouché subtilement David Marquez dans Justice League).

Les décors sont fournis, au-delà de la moyenne, et les effets de composition sont maîtrisés à la perfection, notamment la signature de Thompson, l'effet De Luca qui consiste à décomposer à l'intérieur d'un même plan les mouvements d'une action (voir image 1) - qu'on a déjà vu dans ses épisodes de Black Widow (avec Elena Casagrande au dessin), Captain Marvel (avec Carmen Crnero), etc.

Les couleurs de Bellaire évoquent celles de vieux comics, un peu passées, délavées, un parti-pris audacieux, mais qui colle à l'ambiance, évoquant une sorte de mélancolie, voire de crépuscule. C'est que, en ambitionnant d'aller délivrer une captive des amazones, on sait déjà que les Birds of Prey vont immanquablement croiser la route (et le fer) avec Wonder Woman (voire plus). Entre elle et Black Canary, qui ont été co-équipières souvent au sein de la Justice League, cela risque d'aboutir à un duel déchirant.

En bref, même si sur le fond, c'est classique, la série promet beaucoup. Pour Kelly Thompson, cela ressemble à un dream project, longtemps différé. Pour Leonardo Romero, c'est l'occasion d'imposer son immense talent. Pour DC de refaire briller une série culte. Et pour Marvel d'avoir des regrets...