samedi 15 avril 2023

X-MEN #21, de Gerry Duggan et Stefano Caselli... Et FALL OF X...


X-Men #21 conclut l'arc Lord of the Broods. La bonne nouvelle, c'est que, en vérité, ce crossover annoncé avec la série Captain Marvel (elle aussi aux prises avec les Broods) n'en était pas un : vous pouvez lire un titre sans être obligé de vous coller l'autre. La mauvaise nouvelle : ce n'est vraiment pas terrible... Pire : ça n'annonce rien de meilleur.


Après que Jean Grey se soit à nouveau débarrassée de Cauchemar qui a embrouillé les Broods, elle rejoint les X-Men à bord de leur vaisseau dont les passagers étaient tous infectés et ont été éliminés par Synch. Cyclope prend une décision radicale pour régler le problème...


Pour tous les fans de X-Men de ma génération, les Broods renvoient aux épisodes de Uncanny X-Men écrits par Chris Claremont et dessinés par Paul Smith et Dave Cockrum, un story-arc dans l'espace culte à défaut d'être très original (les Broods étaient inspirés par les films Alien de Ridley Scott et Aliens de James Cameron).


Il est à craindre que cela ne parle plus à grand monde mais que Lord of the Broods puisse remplacer le récit originel de Claremont pour de nouveaux et/ou jeunes lecteurs (s'il y en a encore qui lisent des comics aujourd'hui...). Pas sûr qu'on y gagne au change, ni même qu'il ait fallu ressortir les Broods d'où ils se trouvaient (même si Hickman avait amorcé cette histoire développée ces trois derniers mois).


Je ne vais pas vous le cacher : ce qu'on nous annonce pour la franchise mutante dans les prochains mois ne m'enthousiasme pas. En ligne de mire : un event (encore !), Fall of X.

Le poster promotionnel de Fall of X par Bryan Hitch

Cela fait un bon moment maintenant que le staff éditorial et les auteurs de la franchise s'amusent à titiller les fans avec la fin de l'âge de Krakoa. A l'heure qu'il est, cependant, rien n'indique clairement que Fall of X mettra fin à la révolution imaginée par Hickman. Mais rien ne dit le contraire non plus. Et j'ai un mauvais pressentiment.

Avant cela, il y aura la troisième édition du Hellfire Gala (en Juillet) et quelques one-shots annonçant l'event. Gerry Duggan, en sa qualité de chef d'orchestre de la série X-Men, jouera évidemment un rôle non négligeable dans tout ça. Al Ewing, comme d'habitude, va composer avec la situation. Benjamin Percy en profitera pour se complaire toujours un peu plus dans le glauque. Si Spurrier, on s'en fiche, c'est inbitable ce qu'il écrit. Mais ce qui est certain, c'est que Fall of X va être l'occasion pour Marvel de lancer plein de mini-séries dont certainement aucune ne survivra à l'event (même si l'éditeur joue encore la carte nostalgie avec un énième retour d'Alpha Flight). Le fan de X devra avoir la bourse pleine pour acheter et lire tout ça (en plus d'être motivé).

Et c'est déjà le cas avec X-Men par Gerry Duggan. L'arc qui se termine avec ce n°21 n'est franchement pas terrible. Tout paraît expédié, de la manière dont Jean Grey humilie une fois de plus Cauchemar au plan de Cyclope contre les Broods (qui rappelle les heures les plus sombres de Scott Summers, post-Avengers vs X-Men), en passant par le dénouement de l'opération récupération de Knowhere par Forge et Monet.

Duggan, lui-même, semble ne pas croire à ce qu'il écrit, comme s'il voulait vite passer à autre chose. Sans doute est-il surtout pressé d'arriver au Hellfire Gala 2023 au cours duquel il pourra à nouveau modifier la line-up de l'équipe des X-Men... Et ne rien en faire comme d'habitude. Car, honnêtement, les deux premières formations auront brillé par leur absence de caractérisation, entre personnages maintenus à leur poste mais jamais approfondis, aux nouveaux entrants jamais développés. A quoi bon ?

En vérité, cette idée de renouveler l'effectif de l'équipe tous les ans ressemble de plus en plus à un gadget dans les mains d'un scénariste qui n'en fait rien. On n'a pas le temps de s'attacher aux personnages, ceux-ci interagissent très peu, ne sont absolument pas creusés. Qui peut dire ce qu'a apporté Firestar et ce que la série lui a donnée ? Havok a été dégagé à l'occasion du crossover Dark Web sans que ça émeuve personne, Laura Kinney est revenue juste pour que Synch ne soit plus seul, Iceberg ne sert à rien. Et Jean et Scott ont une dispute dans cet épisode qui risque fort d'être peu exploitée.

Duggan, il faut le dire, n'est pas un spécialiste du character's driven. C'est un conteur d'histoires malin, efficace, mais qui échoue depuis Juillet 2021 à animer les X-Men de manière originale. Comparer son oeuvre à celle de Hickman sur ce titre serait humiliant pour lui. Les X-Men ne sont pas devenus les champions mutants protégeant l'humanité comme des ambassadeurs, mais juste une énième équipe, aux missions bien loin de l'objectif visé au départ par Duggan et Marvel. Il symbolise, à cet égard, la dissolution de l'idée de Hickman qui avait conceptualisé les krakoans comme une nation X peu soucieuse d'être désormais appréciée par le reste du monde puisqu'ils étaient de nouveaux dieux. A partir du moment où les X-Men se sont remis à se soucier de leur image, de leur réputation, c'en était fini de l'idée de Hickman.

Ils peuvent affronter MODOK, Orchis, d'autres Mr. Sinistre, les X-Men sont rentrés dans le rang, ont perdu la particularité que leur avait donnés Hickman. Ils sont redevenus banals, vivant des aventures qui souvent développent des idées lancées par Hickman mais sans le génie de ce dernier. Duggan n'a tout simplement pas les épaules pour faire oublier son devancier. Aucun scénariste d'un titre mutant actuellement ne les a, même pas Al Ewing, qui n'a pas réussi à faire de X-Men : Red et d'Arakko des entités à part, étanches.

Les dessins de la série passent aussi entre de trop nombreuses mains. Leinil Yu avait été le compagnon régulier de Hickman quand Duggan a épuisé Larraz, Pina, Cassara, Caselli, Villa., tous incapables de tenir les délais ou à qui Marvel n'a pas voulu confier les clés graphiques de la série (C.F. Villa s'en sort mieux puisqu'il hérite des Avengers dès le mois prochain. Quant à Larraz, je doute qu'il revienne sur un titre X après son escapade chez Millar). Stefano Caselli est un artiste que j'aime bien mais qui est pénible à suivre, comme s'il tenait pas en place ou que Marvel le baladait de titre en titre. Malgré tout je le préfère à Cassara, qui revient le mois prochain. Il fait un bon boulot, sans forcer son grand talent, comme un fill-in de luxe. Dommage. Un vrai gâchis.

Mais au fond ce qui subsiste, chez moi en tout cas, c'est le désintérêt croissant. J'aimerai jurer que je vais aller au moins jusqu'au Hellfire Gala 2023, mais c'est un objectif qui ne me fait pas vibrer (pour les raisons déjà citées). De tous les titres annoncés pour Fall of X, le seul qui m'accroche vraiment (et le seul qui y survivra), c'est le come-back de Uncanny Avengers, par Duggan (qui avait déjà signé un run très bon sur ce titre) et Javier Garron, armé d'un pitch intrigant, et un peu à la marge (entre deux franchises donc). Je redoutais que cela arrive, après le départ de Hickman, mais sans être étonné réellement que ça se produise.

FANTASTIC FOUR #6, de Ryan North et Ivan Fiorelli


Voilà six mois que cette relance de Fantastic Four a démarré. C'est un peu l'heure pour un premier bilan et Ryan North semble l'avoir intégré en proposant un épisode qui fait suite directement à celui sorti le mois dernier. Il est à nouveau accompagné au dessin par Ivan Fiorelli, qui remplace encore cette fois Iban Coello.



Après leur passage dans la dimension noire, les 4F ont ramené accidentellement une bactérie particulièrement virulente et dont la propagation éclair menace toute vie sur Terre. Reed réfléchit à un moyen d'éviter cette catastrophe et élabore un plan audacieux qui consiste à rendre le soleil invisible pendant trois jours !


Comme je l'écris en préambule, six mois déjà que Ryan North a relancé Fantastic Four, dans une direction très différente des derniers volumes de la série, sous l'égide de Jonathan Hickman puis Dan Slott. Le scénariste a voulu en finir avec les sagas galactiques, la science-fiction, pour revenir aux fondamentaux, les 4 Fantastiques eux-mêmes.


Pour cela, il a eu recours à un procédé que semble affectionner d'autres auteurs chez Marvel en ce moment : placer les héros dans une situation tellement critique qu'ils ont perdu la confiance de la population civile et de la communauté super-héroïque. On a appris ainsi que Reed Richards pour mettre fin à une invasion en provenance de la Zone Négative avait envoyé le Baxter building et tout le quartier alentour dans l'espace pendant un an, avec notamment leurs enfants dans le bâtiment.


Ben Grimm n'a pas pardonné cette initiative à Reed et le groupe s'est dissous, chacun partant de son côté, banni de New York par les habitants en colère (dont certains ont vu leur progéniture et leurs proches également propulsés en orbite autour de la Terre).

Puis l'équipe s'est reformée mais sans revenir à New York pour l'instant. Alors qu'ils étaient en route pour rendre visite à la tante Pétunia de Ben Grimm, ils ont été brièvement attaqués par Nicholas Scratch et ses enfants qui a déréglé leurs pouvoirs et leur santé. Pour se soigner, il a fallu aux FF aller dans la dimension noire. Mais à leur retour, ils ont ramené sans s'en rendre compte une bactérie particulièrement virulente et se propageant à grande vitesse, menaçant toute la planète.

A partir de là, Ryan North applique une recette qui commence à devenir un brin routinière puisqu'elle est à l'oeuvre dans chacun des épisodes qu'il signe : le groupe constate la menace, Reed l'analyse et échafaude un plan pour résoudre le problème, et tout le monde s'emploie à le régler. En parallèle, c'est l'occasion d'explorer la caractérisation de chaque membre du quatuor (qui est en fait devenu un quintet, puisque Alicia Masters-Grimm est aux côtés de Ben, devenu son mari).

Cette fois, c'est au tour de Sue et Johnny Storm d'être sous le feu des projecteurs. La première rend le soleil invisible pour provoquer l'extinction de la bactérie et le second lui tient compagnie pendant trois jours dans l'espace. Tous deux ont beaucoup à se dire depuis la séparation du groupe, mais c'est un peu là aussi que le bât blesse... Car ce qu'ils échangent n'apporte pas grand-chose de neuf.

North semble englué dans la formule qu'il a mise au point : le mécanisme de ses intrigues de poche (qui sont solutionnées au bout de chaque épisode) est trop systématique et la réunion des 4F n'a rien changé à ce fait. C'est divertissant et la lecture est agréable, mais c'est toujours la même chose. Ni la crise profonde qu'ils ont traversé ni leurs retrouvailles ne semblent avoir bouleversé les quatre héros dont le mode de fonctionnement reste le même. Reed reste le cerveau, Ben la gentille brute, Johnny le fanfaron, Sue le ciment de l'équipe. Alicia pourrait ne pas être là qu'on le remarquerait à peine puisqu'elle ne sert véritablement pas à grand-chose.

D'un côté, ce côté done-in-one des épisodes est sympathique (comme pour la série Scarlet Witch). De l'autre, on a le sentiment qu'on pourrait lire les six épisodes déjà parus dans n'importe quel ordre que ça ne dérangerait rien. Ce qu'a fait Reed a été trop vite évacué et pardonné, et les mois passés les uns des autres n'a en rien altéré la dynamique de la formation, chacun a retrouvé son rôle, ses habitudes - même si les taquineries entre Ben et Johnny ont disparu. Et surtout la construction des épisodes avec ces parties bien distinctes les unes des autres ne varie absolument jamais, comme si North ne voulait absolument pas dévier de son processus narratif et tout régler en 20 pages.

La série bénéficiait avec Iban Coello d'un artiste avec un dessin énergique, mais actuellement il ne réalise pas les épisodes car il prépare le n°7 qui sera également le 700ème épisode du titre, à paraître le mois prochain et qui comptera une cinquantaine de planches. Il est donc remplacé par Ivan Fiorelli qui ne démérite pas mais a un style moins percutant.

Fiorelli a un trait lisse qui n'est pas déplaisant mais tout de même très fade. La manière dont il représente la Chose est complètement raté, or c'est le personnage le plus emblématique du groupe puisque Jack Kirby en fait une des créatures les plus étranges de tout l'univers Marvel. Le look de Johnny Storm avec son énorme moustache n'a plus aucun sens dans la mesure où il avait pris cette apparence pour rester à New York incognito.

Restent Reed et Sue que Fiorelli dessine tout à fait convenablement. Il est également à l'aise pour le Fantasti-car et ses planches ont des décors assez fournis pour qu'on le remarque. Mais bon, c'est sans éclat, avec un découpage sans folie. Je ne veux pas l'accabler, il fait le job, mais c'est un dessin sans personnalité.

Vous l'aurez compris, je suis resté sur ma faim, d'autant plus que les faiblesses du relaunch tout entier semblent contenues dans cet épisode, trop générique. Le fameux 700ème numéro du mois prochain sera un vrai quitte ou double pour le coup, car il devra à la fois marquer le coup de cet anniversaire et relancer la machine. A moins que ce ne soit un chant d'adieu prématuré (à l'image de la fin du premier arc de Captain America : Sentinel of Liberty, une autre relance juste correcte) ?

vendredi 14 avril 2023

THE AMBASSADORS #2, de Mark Millar et Karl Kerschl


J'étais complètement passé à côté du fait que The Ambassadors, la nouvelle production de Mark Millar, était bimensuelle. Donc, voilà, seulement quinze jours après le premier épisode, que sort le deuxième numéro (sur six) de ce titre. J'avais apprécié le début, avec le dessin de Frank Quitely, et comme le scénariste écossais s'est entouré de grands talents, il a convaincu Karl Kerschl de participer à l'aventure cette fois. C'est donc très beau, c'est prenant, mais ça fait aussi un peu du surplace...


Choon-He Chung commence à recruter les membres de son équipe en cherchant ceux qui méritent le plus de l'intégrer. Elle jette son dévoulu sur Binnu Nathia, un jeune homme de New Delhi, qui a fait preuve d'un héroïsme incroyable lors d'un attentat en sauvant la fille qu'il aimait en secret... Et qui va découvrir le prix terrible de son sacrifice...


On va tout de suite aborder le cas Karl Kerschl car l'artiste fait ici son grand retour. Il y a trois ans, la série qu'il co-écrivait avec Brendan Fletcher et dessinait, Isola, s'interrompait au bout de deux arcs, sur un cliffhanger très frustrant. Et depuis, plus rien. Quand on l'interroge sur Twitter (comme je l'ai fait) sur le retour de ce titre, il répond vaguement que ça fait toujours partie de sa (je cite) "to-do list"...


Je ne suis pas du genre à m'énerver après les artistes quand il accuse de gros retards dans leurs projets, surtout quand il s'agit de creator-owned, puisqu'ils sont les maîtres des horloges dans ce type de production. Et puis à vrai dire, on s'emporte souvent sans savoir si, dans leur vie privée, des événements (maladie, problèmes personnels...) ne les empêchent pas aussi de continuer ce sur quoi il travaillait. Mais j'avoue que dans le cas de Kerschl, j'étais quand même un poil irrité.


Parce que notre homme n'était visiblement pas empêché, vu qu'il a repris son projet The Abominable Charles Christopher, a collaboré au nouveau volume de Batman : Black & White, et a récemment lancé une campagne de financement participatif pour une nouvelle création (Death Transit Teenager, qu'il écrit et dessine). Donc, pour moi, jusqu'à preuve du contraire, il a purement et simplement abandonné Isola et ses lecteurs sans les avertir franchement ni être clair sur une date de reprise (si la série revient un jour).

Autant dire, pour en revenir à The Ambassadors, que j'étais sérieusement agacé de le voir prendre le temps de signer un épisode, une preuve de plus que Isola était le cadet de ses soucis. En même temps, j'étais aussi intrigué car l'association Mark Millar-Karl Kerschl, franchement, je ne l'avais pas vue venir. Les deux hommes me semblaient évoluer dans des sphères tellement éloignées que les imaginer travailler ensemble me paraissait inconcevable.

Millar, d'habitude, drague des stars chez les "big two" et mise sur leur notoriété pour organiser une large part de la publicité de son nouveau comic-book. Kerschl, sans être irrespectueux, ne fait pas vraiment partie des artistes les plus fameux de l'industrie, même si, par ailleurs, c'est un auteur complet respecté et très talentueux. Qui plus est, pour The Ambassadors, il se trouve à dessiner un épisode entre celui de Quitely et celui de Travis Charest, deux monstres sacrés (dont le deuxième qui refait parler de lui après une éternité).

Mais le résultat est là et ne s'embarrasse pas des déceptions entretenues par l'arrêt de Isola : Karl Kerschl livre une épisode digne de ce qu'on lui connaît, d'une beauté renversante, avec une science du découpage extraordinaire, ce trait toujours immédiatement identifiable, où l'influence des mangas est parfaitement digérée. Il y a des pages sur lesquelles on s'arrête pour le simple plaisir de les admirer, et donc il ne dépareille sûrement pas à côté de virtuoses comme Quitely, Charest.

Cet épisode est donc un régal pour les yeux. Mais alors qu'est-ce qui coince ? Pourquoi ne prend-on pas davantage de plaisir ? Pourquoi a-t-on l'impression que ça aurait pu/dû être tellement mieux ? Peut-être parce que, effectivement, les styles de Millar et de Kerschl ne se marient pas si bien que ça. L'épisode s'ouvre sur une séquence très violente et cruelle, où le héros perd la vie. C'est du pur Millar, très rentre-dedans, très efficace : le scénariste nous fait saisir toute l'injustice du sort infligé à Binnu (et y revient sur la fin en révélant ce qu'il a vraiment perdu dans ce drame). Pas très subtil, mais imparable.

Sauf que Kerschl a du mal à illustrer ce passage aussi fortement, intensément qu'espéré. C'est mis en images avec maestria, mais l'émotion ne vient pas du dessin, ce n'est pas assez "in your face" comme l'exigerait tout bon Millar. Peut-être aussi le lecteur de Millar s'est-il habitué à une certaine manière de voir ses scripts illustrés et que le choc thermique ici est trop fort. Mais c'est vrai aussi que Kerschl, c'est de la dentelle quand cette séquence n'en est pas. Donc, ça ne fonctionne pas, tout simplement.

En revanche, si le reste ne convainc pas beaucoup plus, c'est uniquement de la faute de Millar qui, à l'exception d'un twist à la fin, ne convertit pas ses bonnes intentions en un récit plus expressif. En réalité, c'est trop décompressé, l'histoire ne progresse pas suffisamment. Si The Ambassadors se limite à un épisode/une recrue, quelle que soit l'astuce déployée par l'auteur, ça ne suffira pas. Et le procédé qui anime le projet (un artiste différent pour chaque épisode) tournera vite à du simple marketing.

Enfin, j'attendais plus d'originalité concernant les pouvoirs dont Choon-He Chung dote ses ambassadeurs. Déjà, on n'identifie pas très bien ceux qu'elle-même possède (en dehors d'une intelligence hors du commun et qu'elle s'est clonée), mais Codename India (alias Binnu) n'est guère mieux loti avec des pouvoirs sur la gravité, autrement dit une banale télékinésie. C'est du vu et revu et je crois qu'on pouvait légitimement espérer mieux, plus audacieux.

Bref, je suis déçu. Mais pas abattu. Parce que dans quinze jours, on va assister au grand come-back de Travis Charest et ça, c'est quand même bigrement excitant. Parce que, aussi, je reste confiant dans la capacité de Millar à m'étonner positivement. Mais ce sera du quitte ou double.

jeudi 13 avril 2023

GUARDIANS OF THE GALAXY #1, de Jackson Lanzing & Collin Kelly et Kev Walker


Deux ans après leur dernière série (pilotée par Al Ewing et Juann Cabal) et alors que le dernier volet de la trilogie que leur a consacrés James Gunn au cinéma est sur le point de sortir, Marvel relance Guardians of the Galaxy. Jackson Lanzing & Collin Kelly, les scénaristes qui montent chez l'éditeur, sont aux commandes de ce septième volume du titre, accompagnés au dessin par Kev Walker. Une reprise accrocheuse mais aussi très révélatrice de ce que produit la "maison des idées" actuellement...


Les Gardiens de la Galaxie (formés de Star-Lord, Gamora, Mantis, Nebula et Drax) évacuent la ville de Solitude sur la planète Galilée IV. La situation est tendue car l'endroit est menacée par l'arrivée d'une menace bien connue de héros : leur ami Groot a subi une effrayante transformation...


Le run de Al Ewing et Juann Cabal s'était achevé sur un sentiment d'inachevé, et Marvel a été sage de se donner du temps avant de relancer Guardians of the Galaxy, qui, depuis Brian Michael Bendis (qui, quoi qu'on en pense, en a fait un titre populaire), a accumulé des périodes peu convaincantes (à commencer par les épisodes désastreux de Donny Cates).


L'imminence de la sortie en salles de Guardians of the Galaxy vol. 3 de James Gunn (le 3 Mai en France) a donc motivé cette relance. Il s'agit quand même de la septième série de comics consacrée aux héros de l'espace, qui ont connu diverses compositions, et un vrai renouveau grâce à Dan Abnett et Andy Lanning.
 

Qui allait s'y coller cette fois, sinon les deux scénaristes qui montent chez Marvel ? J'ai nommé Jackson Lanzing et Collin Kelly, déjà aux manettes de Captain America : Sentinel of Liberty actuellement. Et leur approche en a dérouté plus d'un quand les previews ont circulé.

Car, dès la couverture (signée Marco Checchetto), l'ambiance faisait plus penser à un western qu'à un space opera. Avec son stetson et son long manteau, Star-Lord ressemble à un cowboy tandis que Mantis évoque une chanteuse de saloon. Drax, lui, est déguisé comme un néo-Conan. Vous remarquerez qu'on ne voit pas Rocket Raccoon : normal, il n'apparaît pas dans ce premier épisode (et les scénaristes entretiennent le mystère pour la suite).

Parfois ce genre de relooking extrême permet à une série de retrouver des couleurs et on espère que Lanzing et Kelly confirmeront les bonnes dispositions qu'ils affichent dans ce démarrage accrocheur. D'autant qu'ils sont soutenus par un dessinateur expérimenté, qui a déjà évolué dans ce registre (sur War of Kings et Realm of Kings, deux sagas à laquelle les Gardiens de la Galaxie prirent part du temps de Abnett et Lanning) et qui a pas mal roulé sa bosse sur d'autres titres ensuite (Avengers période Hickman, Doctor Strange version Waid...).

Je n'ai pas toujours été un grand fan de Kev Walker dont je trouvai le trait grossier, en particulier sur Avengers Arena (dont le pitch ne me plaisait pas davantage). Il n'évolue pas dans un style réaliste classique, il a une sensibilité plus proche d'artistes comme Chris Bachalo, Humberto Ramos et Mike Mignola dans la mesure où il ne cherche pas à flatter à tout prix l'oeil du lecteur et à rendre les personnages qu'il anime attrayants.

Mais il y a chez lui une indéniable énergie et, ce qui n'est pas négligeable, une régularité. Depuis Doctor Strange : Surgeon Supreme (écrit par Waid), il me semble qu'il a un peu simplifié son dessin pour le rendre plus lisible et efficace, tout en conservant son aspect anguleux et fouillé. Dans le cadre western donné à la série par Lanzing et Kelly, on pense aussi maintenant à l'influence de Jean "Moebius" Giraud et Jean-Claude Mézières, les deux artistes les plus marquants quand il s'agit de représentation de paysages empruntés à ce genre (de Blueberry à Valérian en passant par Arzach). Et pour ne rien gâcher, c'est Matt Hollingsworth qui colorise tout ça avec le brio qu'on lui connaît : le découpage direct de Walker permet à ce collaborateur aguerri de prouver à quel point sa palette est nuancée.

Néanmoins, sans jouer les rabat-joie, ce relaunch de Guardians of the Galaxy résume bien une tendance actuelle des comics Marvel. Déjà éprouvé sur Amazing Spider-Man par Zeb Wells et John Romita Jr. ou Invincible Iron Man de Gerry Duggan et Juan Frigeri, le principe est ici le même : on commence par renouer avec les héros dans une situation très différente et beaucoup plus dramatique que celle où on les avait laissés. Dans tous les cas, ce sont des personnages qui ont beaucoup, voire tout perdu, et qui ne vont pas bien, dont les relations avec les autres (leurs amis, leur famille, leurs partenaires) sont tendues.

On ignore ce qui s'est passé, comme ici quand un gamin demande ce qui est arrivé aux Gardiens. Et les auteurs gardent le mystère un certain temps, assez pour intriguer le lecteur, mais pas trop pour ne pas le lasser. Evidemment, ce procédé est risqué car si la raison pour laquelle les héros sont dans cet état n'est pas à la hauteur des attentes, la déception sera grande chez les fans. Ici, Lanzing et Kelly donnent déjà un début de réponse (avec ce qui est arrivé à Groot) mais sans entrer dans les détails (comment est-ce arrivé ? Et comment cela explique-t-il le climat tendu entre les Gardiens ? Et enfin où est Rocket Raccoon, le plus proche ami de Groot ?).

Cela distingue Marvel de DC, chez qui, actuellement, la mode consiste à produire des séries mettant en avant la luminosité, la positivité des héros, après Dark Crisis (et plus généralement des années d'histoires sombres). Marvel préfère miser sur des nouveaux départs mal engagés (comme ce qu'on appris récemment avec les Fantastic Four, bannis de New York) et donc raconter le parcours que devront effectuer les héros pour remonter la pente. Deux salles, deux ambiances donc. Mais l'avantage, c'est que, au moins, il y a le choix.

mercredi 12 avril 2023

DANGER STREET #5, de Tom King et Jorge Fornes


Danger Street est un véritable ovni, qui ne ressemble à aucun autre comic-book actuel (voire passé). Tom King signe sûrement là son oeuvre la plus inattendue, la plus originale, comme il le souhaitait lui-même en affirmant vouloir proposer une histoire qui le sorte de sa zone de confort. Avec Jorge Fornes, il trouve d'ailleurs un artiste capable de le suivre partout en s'adaptant avec une aisance étonnante. Comme le prouve encore cet épisode à la fois foutraque et glaçant.
 

Orion surprend Warlord et Starman déterrant le cercueil de Good Looks : un combat s'engage, qui va attirer sur site "Lady Cop" et les Dingbats. Cependant, le Manhunter s'en prend à un nouveau membre de la Green Team, tandis qu'un autre passe un marché avec Codename Assassin et que Jack Ryder a une explication avec Batman...


Au fur et à mesure que la publication de Danger Street se poursuit, je cherche, parfois vainement, à quoi comparer cette mini-série qui me désarçonne et me ravit à la fois. Elle ne ressemble effectivement à rien de ce qu'écrit d'habitude Tom King, et Jorge Fornes produit quelque chose qui, graphiquement, n'a non plus rien à voir avec son travail précédent sur Rorschach, avec le même auteur.
 

Bien entendu, comparaison n'est pas raison et ce n'est pas non plus une obsession de ma part. Mais quand vient le moment de rédiger la critique d'un nouvel épisode de Danger Street, des références sont utiles pour vous faire partager mon ressenti, vous donner quelques clés.
  

Tout au long des cinq premiers épisodes de Danger Street, ce qui m'a frappé, c'est la manière avec laquelle Tom King réussissait à faire coexister dans une même histoire des personnages aussi différents, en provenance d'une série anthologique des années 1970. Comment il parvenait à assembler les pièces de ce puzzle qui, initialement, ne formaient pas une seule image, sinon celles d'être issues du catalogue d'un même éditeur (DC Comics).


Et puis, cette fois, avec ce cinquième épisode, j'ai eu une sorte de flash. Je venais de lire les trente pages de ce numéro, j'avais pris quelques notes pour cette critique, et j'étais passé à autre chose. Plus tard, alors que je ne pensais pas à Danger Street, un nom s'est imposé à moi pour comparer ce comic-book à quelque chose d'antérieur.

Si vous connaissez Robert Altman, vous savez qu'il s'agissait d'un cinéaste américain (1925-2006), qui connut la gloire dans les années 1970, notamment en remportant la Palme d'or du Festival de Cannes en 1970 pour M.A.S.H. mais aussi l'Ours d'or à Berlin en 1976 pour Buffalo Bill et les indiens et le Lion d'or à Berlin en 1993 pour Short Cuts (une sorte de grand chelem, que seul Henri-Georges Clouzot avant lui réussit). C'était ce qu'on appelle un indépendant, qui fit partie du Nouvel Hollywood au même titre que Scorsese, Lucas, Coppola, Spielberg, de Palma, etc, mais qui ne transigeait pas avec le système des majors - ce qui lui valut de traverser les années 80 plus difficilement.

Mais ce qui nous intéresse ici, avec Altman, c'est que beaucoup de ses films les plus connus étaient ce qu'on appelle communément des films choraux, sans rôles principal, mais avec une troupe d'acteurs qui se partageait l'affiche, dont les personnages se croisaient dans une même histoire. Altman était considéré comme le maître de ce sous-genre, notamment avec Nashville, un de ses plus fameux longs métrages, puis plus tard Short Cuts.

Et c'est exactement ce à quoi fait penser Danger Street : c'est un comic-book choral, avec un ensemble de personnages qui se croisent au sein d'une même histoire alors que rien ne les y prédestinait. Parfois une grappe de ces personnages sont réunis par un élément, comme Orion, Starman, Warlord, les Dingbats, Lady Cop par Good Looks. Dans cet épisode, Warlord et Starman déterrent le cercueil du pauvre gamin pour procéder à une cérémonie magique qui, espèrent-ils, le ressucitera (puisque Starman l'a accidentellement tué). Mais Orion s'en mêle. Et Lady Cop est envoyée dans le cimetière où éclate une bagarre dantesque entre Orion et Starman. Et les Dingbats, témoins de cet affrontement, veulent en profiter pour venger leur ami.

C'est du Altman revu par King avec des personnages DC. Des gens qui n'ont rien à voir les uns avec les autres, qui n'auraient jamais dû se rencontrer, et qui convergent tous vers le même point, droit dans la gueule du loup, droit dans les flammes. En cinq épisodes, Tom King les aura réunis et nous aura embarqués dans cette aventure improbable mais qui trouve sa culmination de manière étonnamment logique. Puisque Orion comme Lady Cop comme les Dingbats recherchaient tous Starman et, dans une moindre mesure, Warlord jusqu'alors.

Il y a quelque chose qui a insensiblement changé dans le dessin de Jorge Fornes au cours des derniers mois. On reconnaît bien son style faussement simple, mais toujours très détaillé, avec ce découpage strict, rigoureux, d'une remarquable fluidité, qui vous mène par le bout du nez exactement là où il l'a décidé. C'est l'école Mazzucchelli, sa référence indiscutable, elle-même influencée par Caniff, Sickles, Toth, le "less is more".

Mais ce qui a subtilement changé, c'est l'encrage, plus fin, et qui fait désormais penser à celui d'un Lee Weeks, cet immense artiste underrated, souvent mal servi par des encreurs, et qui quand il s'en charge lui-même se révèle à son meilleur. Fornes comme Weeks n'est pas un artiste démonstratif, on croit donc, à tort, que son dessin a quelque chose de facile, de presque sommaire, alors qu'en vérité, et c'est beaucoup plus exigeant, plus difficile, c'est un dessin qui vise la justesse.

Le dessin dans la bande dessinée, c'est l'art de choisir la bonne image, et dans cette bonne image, le bon angle de vue, la bonne valeur de plan, l'expression parfaite pour les personnages, le bon dosage dans les détails des décors. Certains dessinateurs perfectionnent ces choix durant toute une carrière, d'autres ont l'oeil comme on dit de certains musiciens qu'ils ont l'oreille absolue pour savoir  comment dessiner la bonne image, avec les bons ingrédients, les bonnes notes. Fornes est en train d'atteindre ce niveau d'excellence où sa narration parle pour lui, sans effort apparent, mais avec une efficacité redoutable, celle où le lecteur ne se rend même plus compte à quel point c'est agréable, naturel de lire ses planches.

Un excellent exemple de cette maîtrise se situe dans deux scènes hors de la trame principale de l'épisode. Dans la première, le Manhunter s'en prend à un deuxième membre de la Green Team, Cecil Sunbeam, qui se définit comme un starmaker dans le milieu du cinéma. Leur première rencontre se solde par un échec du tueur, qui se dégonfle au moment d'exécuter Cecil et qui s'éclipse sous les moqueries de sa cible. Puis il revient quelques pages plus tard et là, il supprime froidement Cecil en l'étranglant. Le meurtre est rapide, une planche, avec un découpage classique (des cases occupant toute la largeur de la bande), ce qui rend encore plus effroyable le sort réservé à Cecil, qui s'il était un gamin odieux était quand même un adolescent, un enfant. Et du coup on est terrifié par le Manhunter pour qui tuer un gosse ne pose aucun problème.

La seconde scène est un dialogue entre Jack Ryder/the Creeper et Batman. Ce dernier vient sommer le premier d'arrêter de parler des Outsiders. Mais contre toute attente, Ryder ne se dégonfle pas (contrairement au Manhunter) et finit par reprendre sa place devant les caméras de son JT, abordant la peur que provoquent les super-héros tout en expliquant que, plus certainement, les super-héros ont peur du public, de ne pas être acceptés, appréciés, adoubés par lui. L'aplomb de Ryder nous impressionne car, contrairement aux moments où il apparaît grimé en Creeper, ricanant et violentant des malfrats, il fait preuve d'un sang-froid incroyable face à Batman, dont il connaît la double identité, l'existence de milliardaire, la compagnie de ses Robins, etc. Là encore, Fornes, suivant le script de King, opte pour un découpage sec, un "gaufrier", avec deux hommes de profil, qui se défient. Et l'impuissance de Batman est encore plus terrible car il se heurte à un type en apparence normal, sûr de son fait, et le renvoyant dans les cordes sans effort.

Pour cela - l'inspiration "altmanienne" de King, la rigueur de Fornes, l'improbabilité virtuose de leur collaboration avec ces personnages, leurs interactions - , Danger Street est jubilatoire, imprévisible, sensationnel. Quelle série !