jeudi 17 novembre 2022

PRODIGY : THE ICARUS SOCIETY #5, de Mark Millar et Matteo Buffagni

 

C'est la fin pour Prodigy : The Icarus Society avec cet épisode double (40 pages). Mais ce n'est pas la fin de Prodigy puisqu'on apprend à la fin de ce n°5 qu'il y aura un troisième volume ! Mark Millar a de la suite dans les idées, mais il donne quand même une sacrée conclusion à sa mini-série. Le tout est merveilleusement mis en images par Matteo Buffagni qui n'a pas fini de faire parler de lui dans le "Millarworld"...



Les mercenaires de Felix Koffka attaquent Shangri-La pour piller sa technologie. Surpris au lit avec Ana, Edison Crane a juste le temps d'éviter des balles meurtrières pour elle et lui.


Koffka laisse à Prisha d'exécuter Crane en faisant exploser la bombe miniature qu'elle lui a fait absorber à son insu. Mais Edison a piégé la belle qui meurt à sa place.


Crane profite de la confusion qui s'ensuit pour se cacher. Koffka menace alors d'exécuter des habitants de Shangri-La. Mais Edison détruit la machine qui inhibe les citoyens.


C'est un vrai canrage qui s'ensuit. Crane tue lui-même Koffka. Ana est affligée mais Edison l'aide à réparer sa machine inhibitrice avant de se retirer pour entamer une quête plus personnelle...

Mark Millar, c'est habituel, aime conclure ses histoires avec démesure, parfois en sombrant dans le mauvais goût. Il l'évite ici et, mieux même, il offre à Prodigy : The Icarus Society un final tonitruant et introspectif à la fois, car Edison Crane reviendra pour une troisième aventure plus personnelle.

Le scénariste écossais a développé une intrigue qui était nettement mieux construite et plus fournie que le premier volume de Prodigy (un de ses pires travaux). Et, quand Edison Crane quitte Shangri-La et que Lucy, l'assistante de Fleix Koffka, lui demande pourquoi il part et surtout pourquoi il ne s'est pas échappé avant, la réponse fuse comme si Millar lui-même la prononçait : il ne pouvait pas manquer ça !

Ma petite théorie, c'est que Prodigy est quelque part ce que Millar a écrit de plus fantasmé par rapport à lui-même : avec ce personnage qui sait tout, qui est un athlète et un savant, mais aussi quelqu'un qui cherche à prouver au monde qu'il est le meilleur, j'ai toujours eu le sentiment que c'était ce qu'ambitionnait certainement le jeune Millar au début de sa carrière et qu'il a en quelque sorte accompli.

Même s'il a vendu son label Millarworld à Netflix pour écrire à l'abri du besoin et voir ses créations adaptés sur la plateforme de streaming (ce qui a valeur de consécration pour cet auteur qui pense comics comme matière première pour l'écran, petit comme grand), Millar a plus réussi que n'importe qui dans le milieu des comics. Il a gagné une indépendance royale, a conquis un géant des médias, a séduit les plus grans artistes, tout en restant un scénariste de comics qui adore ce support et s'amuse toujours avec.

Mais pour qui, pourquoi ? Est-ce que Millar comme Edison Crane a voulu conquérir le monde pour prouver à quelqu'un ? Crane, c'est confirmé dans cet épisode, est un fils qui a voulu épater son père et partira à sa recherche dans son prochain périple. Cela lui confère une sorte de fragilité, de vulnérabilité bienvenues alors qu'il apparaît toujours infaillible. Dans ce numéro on découvre ainsi que la bombe miniature que Felix Koffka et Prisha Patel croyaient lui avoir fait ingéré ne l'a jamais menacé. Mais on retient surtout qu'il a failli tomber amoureux deux fois : d'abord, par le passé, d'une femme comme lui, mais trop semblable pour que cela marche selon lui, et ensuite de Ana de Tourzel, cette femme pirate devenue la maîtresse de Shangri-La, qui pensait qu'il serait son roi.

L'affrontement avec Koffka a de l'allure et Millar réussit à donner à son héros un adversaire digne de ce nom, digne de la réputation dont il se vante. La manière dont le scénariste résoud le conflit est spectaculairement sanglante et violente mais a le mérite de tomber sous le sens, quand on comprend pourquoi et comment. On peut y lire un propos, rapide mais percutant, sur des loups transformés en agneaux pour fonder une société paisible qui, lorsqu'elle est menacée, libère ses démons. Et l'épilogue est ambiguë quand on voit que Crane et Ana reconditionne les citoyens de Shangri-La en moutons. Moutons comme ce que Koffka voulait faire de l'humanité en pillant la technologie de la cité mythique.

Tout aussi ambivalent est le sort réservé à Koffka par Ana. Tout cela enrichit la palette de ce récit d'aventures grandiloquent et prouve que Millar sait ne pas se contenter d'intrigues simplistes quand il le veut bien. Du coup, cette fois, on n'attend pas de la suite de Prodigy : The Icarus Society qu'elle soit meilleure que la précédente mais au moins aussi bien car, après un premier volume navrant, le redressement est épatant.

Cette progression est aussi le résultat de la collaboration de Millar avec Matteo Buffagni. Les deux hommes on profité chacun de l'autre : Millar en ayant exploité un talent graphique mésestimé par Marvel, Buffagni en gagnant une exposition inespéré et un script auquel il a apporté ce que Rafael Albuquerque n'avait pas su lui donner.

Et ce qu'il lui a donné, c'est une élégance. Car les planches de Buffagni témoignent d'une volonté d'être belles, agréables à lire. C'est tout bête, mais l'art de dessiner, s'il réclame de l'efficacité narrative dans les comics, oublie souvent le beau, comme si c'était secondaire, comme si c'était une charge encombrante.

Buffagni conjugue le beau et l'efficace. C'est plaisant à lire parce que c'est fin mais aussi parce que c'est bien raconté. Grâce à un usage intelligent de l'infographie, l'artiste italien produit des planches bien fournies mais jamais désincarnées, avec des compositions audacieuses. Parfois on pourrait presque dire que Buffagni se fait d'abord plaisir en magnifiant personnages et décors, puis on se rend compte que ce plaisir n'entame pas le brio du découpage, la valeur des plans, la plus value apporté au texte.

Millar a raison d'afficher son admiration pour les italiens : ce sont des artistes talentueux, très pros, ce qui ne veut pas dire qu'ils sont tous bons, mais que, quand ils le sont, les autres peuvent s'accrocher. Alors on comprend mieux pourquoi le scénariste prévient dans sa newsletter qu'il a deux futurs projets avec Buffagni (peut-être le vol. 3 de Prodigy et une autre histoire originale). En tout cas, l'italien ne fait pas tâche à côté de stars que fidélise ou attire l'écossais.

Rideau donc pour Prodigy : The Icarus Society. A ranger dans le haut du panier du Millarworld.

IMMORTAL X-MEN #8, de Kieron Gillen et Michele Bandini


A.X.E. : Judgment Day terminé, Kieron Gillen revient aux affaires courantes avec ce huitième numéro de Immortal X-Men. Vraiment ? Pas tout à fait, mais j'y reviendrai. En tout cas, la série renoue avec son niveau précédent l'event, c'est-à-dire moyen (pour ne pas être méchant). Lucas Werneck au repos, Michele Bandini revient officier au dessin, sans que ça change vraiment grand-chose.


1943. Alamogordo, Nouveau Mexique. Mystique pénètre dans cette base de l'armée américaine où Destrinée travaille mais surtout surveille Nathaniel Essex/Mr. Sinistre et ses expériences.
  

1895. Londres. Mystique/Sherlock Holmes et Irene Adler/Destinée enquêtent sur l'agression dont a été victime Nathaniel Essex, un savant qu'elles visitent et qui est visibkement mentalement instable.


Attirant son agresseur dans un piège, Mystique le poursuit jusqu'au domicile de Essex où attend déjà Destinée qui a découvert que les deux individus étaient un seul et même homme.


Se prétant à des expériences malsaines, elles livrent Essex aux autorités. Il meurt peu après dans un asile. Mais Destinée découvre ses recherches et leur objectif...

Y a-t-il un personnage sur Krakoa qui intéresse davantage Kieron Gillen que Mr. Siinstre ? La question n'appelle pas de réponse tant celle-ci est évidente. Le scénariste se débrouille pour glisser Nathaniel Essex partout, jusque dans son event A.X.E. : Judgment Day où je me demande toujours quelle était son utilité (si vous avez une réponse, n'hésitez pas à me la transmettre en commentaire).

Déjà quand il écrivait Uncanny X-Men il y a de cela une dizaine d'années, il avait consacré une partie de son run à une histoire impliquant Mr. Sinistre. C'est dire si le bonhomme l'obsède. Maintenant que le personnage siège au Conseil de Krakoa, que son destin funeste a été évoqué dans Powers of X, Gillen peut à nouveau alimenter ses récits avec Nathaniel Essex comme bon lui semble et il ne s'en prive pas.

Mieux (ou pire, c'est selon) : dès Janvier 2023, ceux qui le voudront seront gavés de Sinistre puisque Kieron Gillen orchestrera le nouvel event "X" Sins Of Sinister qui montrera une réalité entièrement façonnée à l'image du personnage. Si Spurrier et Al  Ewing reconfigureront leurs séries à cette occasion avec de nouveaux titres (outre Immoral X-Men qui prendra la place de Immortal X-Men, on aura donc droit à Nightcrawlers à la place de Legion of X et Storm and the Brootherhood of Mutants à la place de X-Men : Red).

Ne vous méprenez donc pas : la couverture de Immortal X-Men #8 a beau mettre en scène Destinée et Mystique, c'est bien encore et toujours de Mr. Sinistre dont il est question. Et devinez qui fait face à Kitty Pryde sur la couverture du n°9 le mois prochain ?

Aussi, outre que cet épisode n'est pas passionnant à lire, malgré quelques blagues faciles comme Mystique qui aurait personnifié Sherlock Holmes en 1895 à Londres pour une enquête leur révélant à elle et Irene Adler (hé oui, ça tombe bien, Destinée a le même nom que la seule femme ayant intimidé Sherlock !) que Nathaniel Essex est Mr. Sinistre. L'ouverture se situe dans la base d'Alamogordo où se sont croisés plusieurs mutants en 1943, mais où Irene travaillait aux côtés, pour mieux le surveiller, Essex, alors en pleine tambouille eugéniste.

Gillen se montre d'ailleurs assez adroit pour relier les deux époques : à Londres au XIXème siècle, Essex est encore ce savant relativement inoffensif qui raconte comment "l'Egyptien" (En Sabah Nur/Apocalypse) l'a profondément changé. Il est quand même bien à l'Ouest, pensent Mystique et Destinée, quand il se met à évoquer une guerre entre Essex-Men (Esse-X-Men, jeu de mots...) et humains auxquels viendraient s'ajouter les machines. On reconnaît sans mal la trame tissée par Hickman avec Orchis et Nimrod. Et ce que découvre Destinée à la toute fin de l'épisode dans le domicile de Essex renvoie à ses travaux sur le clonage, le rêve de l'immortalité, l'obsession d'influer sur le cours de l'Histoire en survivant à tout.

Mais à part ça, bon sang, que c'est lourd ! Je n'ai pas encore décidé si je suivrai Sins Of Sinister (qui m'amuse surtout pour ce qu'en fera Al Ewing), mais je ne suis pas motivé, honnêtement, car j'en ai jusque-là de Sinistre et de cette lubie de Gillen pour lui. A vrai dire, ça n'a jamais été n personnage que j'ai apprécié, qui m'a intéressé. La façon dont Hickman l'a introduit dans House of X était pertinente même si son caractère de bouffon vicieux n'en faisait pas le membre le plus passionnant du Conseil de Krakoa (et quand je vois l'importance qu'il prend à cause de Gillen alors qu'on n'a plus de nouvelles d'Apocalypse depuis X of Swords, je suis bien dégoûté).

Même si cet épisode était excellent (ce qu'il est loin d'être), j'en aurai quand même marre. A nouveau je me demande si j'irai jusqu'au douzième numéro de Immortal X-Men (c'est-à-dire une fois que Gillen aura consacré un épisode à chacun des membres du Conseil). Mais si j'y arrive, je n'irai pas au-délà, c'est certain, quoi qu'il puisse arriver d'ici là.

Pour ne rien arranger, Immortal X-Men est une série qui, visuellement, n'est pas bonne. Qu'il s'agisse de Lucas Werneck (dont je me demande comment Marvel peut le considérer comme un de ses artistes les plus prometteurs) ou Michele Bandini, qui revient ce mois-ci, c'est trop faible.

Bandini a pour lui d'être meilleur narrativement, il a quelques idées de mise en scène (comme l'escalier en colimaçon de la base d'Alamogordo qui figure le mouvement même de l'aventure qui aura mené Mystique de Londres au Nouveau Mexique, comme une spirale infernale). Mais bon, pas de quoi se relever la nuit.

La plupart du temps, Bandini oublie purement et simplement les décors, ce qui donne à ses planches un aspect vide, désincarné. On ne sait jamais trop bien où on est puisque tout se ressemble, les intérieurs ne disent rien des personnages qui y vivent. Quand il s'agit de représenter des ruelles mal famées de Londres pour pièger un tueur, le rendu est beaucoup trop propre, informatisé, pour que l'ambiance suscite une quelconque menace, une menace, un danger.

Les personnages eux-mêmes sont peu expressifs et leurs vêtements sont peur détaillés, comme si Bandini s'en fichait, ou ne s'était pas documenté (c'est même embarrassant quand on voit, en comparaison la peintiure superbe signée Mark Brooks pour la couverture). C'est fait par-dessus la jambe, par un type qui a été appelé pour remplacer l'artiste habituel et qui a décidé de ne pas se forcer (alors qu'en s'appliquant, il avait tout à gagner pour que l'editor le considère mieux que comme un banal fill-in).

Immortal X-Men est proche de la trappe. C'est un gâchis car une telle série a un potentiel énorme (si tant est qu'elle s'intéresse aux X-Men et pas à un seul d'entre eux), surtout après des épisodes tie-in plutôt convaincants. Rendez-vous le mois prochain. Ou pas.

mercredi 16 novembre 2022

BATMAN - SUPERMAN : WORLD'S FINEST #9, de Mark Waid et Dan Mora


Quand les nouveautés de la semaine démarrent avec un nouveau numéro de Batman -Superman : World's Finest, ça me donne la pêche. Je sais que ça va être bon, et que ça me motivera même pour des séries moins potentiellement moins bonnes. Parce que c'est la magie de ce titre, grâce à Mark Waid et Dan Mora, on sait que la qualité est au rendez-vous. Ce neuvième épisode en apporte une nouvelle preuve.


Gotham. Batman prend Boy Thunder sous son âile pour l'entraîner dans d'autres conditions que celles fournies par Superman. Mais le garçon a du mal avec les méthodes du dark knight.


Lorsque Superman et Flash interviennent pour sauver des marins dans le Golfe de Guinée, les Teen Titans s'occupent des pirates qui les ont mis à l'eau. Et Boy Thinder perd à nouveau ses nerfs.


Superman éloigne le garçon qui se confie sur la mort de ses parents et la destruction de son monde. Pour ne pas y avoir cru, il a endommagé leur vaisseau et porte ce poids sur la conscience.


Gotham. Le Joker et la Clé ont trouvé un moyen de noyer la ville. Batman intervient, vite aidé par Superman. Mais le Joker en profite pour kidnapper Boy Thunder...

Je comprendrais très bien si vous zappiez cette critique (même si ça froisserait mon amour-propre) car je vais, encore, dire du bien de Batman - Superman : World's Finest. Neuf mois que cette série a commencé, neuf épisodes, zéro faute. Une sorte de performance, presque d'anomalie dans le cadre des séries mainstream où on n'est pas habitué à une telle constance dans la régularité.

Sur le fond d'abord, Mark Waid a semé des indices sur ce personnage inédit, ontroduit rétroactivement, le Boy Thunder, David Sikela. Le scénariste réécrit un peu les origines de Superman avec ce gosse rescapé d'un monde détruit et orphelin, atterri sur Terre et découvrant que notre monde le dote de pouvoirs.

Mais très vite Waid nous a fait douter : la puissance de Boy Thunder, son caractère impulsif, sa difficulté à maîtriser son pouvoir, semblaient cacher quelque chose de plus trouble. Wonder Girl l'a senti et en avisé Robin. Supergirl a tenté de le réconforter tandis que des images du passé de David indiquait que quelque chose de curieux s'était passé.

Et maintenant, on sait qu'effectivement ce survivant n'est pas un innocent. Ce n'est pas un criminel non plus, une graine de vilain, mais il a commis une faute lourde de conséquences et il est rongé par la culpabilité. Ce qui explique ses maladresses, son desir de trop bien faire, de protéger à n'importe quel prix ceux qui l'aident désormais. Et quand on voit dans les grffes de qui il tombe à la fin de l'épisode, on peut craindre pour la suite.

Sur la forme ensuite, chaque planche de Batman -Superman : World's Finest réconcliera quiconque est un peu chiffon avec les comics de super-héros avec le genre. Il y a dans les dessins de Dan Mora une sorte de bonne humeur communicative. Les couleurs vives de Tamra Bonvillain se marient parfaitement à cela en donnant à la série une esthétique dynamique, positive.

Mora est une bête de travail : il fait des couvertures un peu partout, il aligne les planches, il a une narration énergique - tout respire la santé chez ce garçon qui a l'air de faire tout ça sans effort, avec une facilité qui serait insolente si elle n'était pas d'abord et avant tout euphorisante. Grâce à lui, cette série est un véritable anti-dépresseur, ce qui n'a pas de prix par les temps qui courent.

On pourrait s'arrêter là eou continuer la liste des compliments, en soulignant tel passage (l'apparition de Flash) ou tel autre (le sauvetage de Gotham par Superman). En vérité, on pourrait écrire sur chaque page et en tresser les louanges car tout est impeccable, c'est merveilleusement écrit, classique, efficace, divinement dessiné, lisible, avec un swing de folie.

Mais au fond, ce serait trop facile et ça n'expliquerait pas pourquoi c'est si bien, pourquoi c'est si bon. Alors il faut pointer ce que beaucoup de commentateurs oublient, par manque de volonté, ou de vocabulaire, et je le dis sans condescendance. Je ne prétends pas être un infaillible expert dont les analyses sont chavirantes.

Il ne s'agit jamais d'impressionner ceux qui lisent des critiques pour qu'ils se fassent un avis. J'écris non pas pour affirmet que ce que je j'aime est indispensable et ce que je n'aime pas est à jeter. C'est facile de dire ce qui ne va pas dans un comic-book et de se laisser aller, de flirter avec la méchanceté, la mesquinerie, de règler des comptes avec des auteurs qui, d'ailleurs, ne savent pas qui je suis.

Mais c'est moins simple de dire ce qui va. Les trains qui arrivent à l'heure, qui ça intéresse ? Alors, restons simple et écrivons ceci : Batman -Superman : World's Finest est bon parce que c'est une série qui prouve, rappelle ce qu'est un bon comic-book. C'est un scénariste (qui aime et maîtrise ses personnages, qui bâtit une histoire solide qui avance en ne donnant pas tout tout de suite au lecteur, qui distille des bonus pour le fun) ET c'est un dessinateur (qui est compétent, discipliné, qui sert le script plutôt que sa pomme, qui améliore l'histoire par ses images). 

Lapalissade ? Peut-être. Mais du genre qu'il est toujours bon de rappeler. Comme il faut écrire des critiques en n'oubliant ni le scénariste ni, encore moins, le dessinateur. Une BD, ce n'est pas que celui qui l'écrit. Ce n'est pas non plus que celui qui la dessine. C'est le deux. Retirez ou oubliez un des deux, et vous ne parlez que de la moitié de ce que vous avez lu. Vous ne voyez que la moitié de ce qui vous plaît.

Et, en prime, ce qui est peut-être le plus fort ici, c'est que comme World's Finest est à la fois la série de Batman et Superman, alors c'est à la fois la série de Waid et Mora. Si vous aimez cette série pour ses deux héros ensemble, alors vous devez vous rappeleer que deux auteurs la font. Batman n'est jamais si bon qu'avec Superman. Waid est bon car Mora l'est et vice-versa. 

Voilà pouquoi j'aime tant cette série : parce que, au fond, son titre traduit ceux qui la font. C'est comme regarder un autoportrait - même si Waid et Mora n'oserait sûrement pas se comparer à leurs héros, ils sont pour moi, actuellement, les Word's Finest.

mardi 15 novembre 2022

THE NICE HOUSE ON THE LAKE #11, de James Tynion IV et Alvaro Martinez


The Nice House on the Lake touche aussi à sa fin : le mois prochain verra la conclusion de cette mini-série à la publication (trop) erratique. C'est d'ailleurs le seul gros reproche qu'on adressa à l'histoire créée par James Tynion IV et Alvaro Martinez : difficile de rester accroché à un récit qui paraît de façon aussi décousue. Mais ne boudons pas notre plaisir...


Les manipulations de Ryan dans la salle de contrôle de Walter ont eu un effet désastreux : Naya est morte car sa faculté à se régénérer à cessé. Rick est effondré. 


Mais surtout, comme les autres, il se souvient de tout à nouveau. Reg décide de prendre les choses en main et, avec quelques autres, de gagner l'autre maison pour s'expliquer avec Walter.


C'est justement quand les autres sont partis que Walter réapparaît aux côtés de Rick qui lui demande de ressuciter Naya. Walter en est incapable. Alors Rick exige de savoir qui est responsable de la mort de Naya.


Walter se déplace auprès de Ryan et lui explique ce qu'elle a provoqué. Elle a désormais entre les mains la solution : soit tuer ou effacer les souvenirs de tout le monde. Soit le tuer.

Tout est donc en place pour un dénouement prometteur. Et je ne doute pas que James Tynion IV a su garder le meilleur pour la fin. Cette fin qui s'est faite attendre, non pas parce que The Nice House on the Lake est trop longue mais parce qu'elle a été éditée un peu en dépit du bon sens.

Ce sera vraiment l'occasion de se rattraper quand l'intégralité sera disponible en recueil (et comme en vo, Urban Comics a décidé que cette histoire serait en deux tomes dans sa collection Indies, avec un format plus grand, mais un prix total de 35 Euros comme il l'avait initialement pensé pour un seul gros volume). 

Avec ses multiples pauses, donc une de plusieurs mois, son casting fourni, son style graphique exigeant et son intrigue noueuse, The Nice House on the Lake se prête en vérité très mal à une lecture en floppies. A chaque fois que je découvre un nouvel épisode, c'est un effort pour me replonger dans ce récit noir, tortueux, à l'esthétique difficile.

Pourtant, et c'est ce qui m'a fait tenir, qui m'a empêché de dériver, ce que raconte Tynion IV reste relativement simple, et avec la perspective de la fin, cette direction se souligne. Dans le précédent épisode, Ryan s'introduisait, à l'insu (ou pas ?) de Walter dans l'étrange salle de contrôle où il manipulait les capacités physiques et mentales de ses invités. En se servant des commandes de façon hasardeuse, elle déclenchait une tragédie puisque, au même moment, le reste de la bande s'amusait à tester leur résistance à la mort en se tirant dessus.

Naya, poussée à participer à ce jeu macabre et dangereux par Rick, tombait sous les balles sans se relever... Car Ryan, sans le savoir, venait de la priver de sa capacité à ressuciter. L'épisode ce ce mois-ci s'ouvre donc sur la conséquence de ce drame avec Rick totalement dévasté tout comme le reste du groupe. Car le geste de Ryan a eu un autre effet, au moins aussi terrible : tous se souviennent de tout !

L'emprise de Walter sur la mémoire de la bande n'opère plus. Ils savent donc que leur hôte les a trahis, s'est joué d'eux, depuis toujours, qu'il les a piégés dans cette maison. Toutes les lignes narratives convergent tandis que Walter disparaît et reparaît opportunément. Reg entraîne ses amis jusqu'à la seconde maison pour une explication avec Walter qui lui se présente devant Rick pour lui avouer qu'il ne peut ramener à la vie Naya mais qu'il n'est pas non plus responsable de son décès.

Conclusion : d'un côté, la bande menée par Reg va chercher Walter pour exiger des comptes ; de l'autre, Rick va chercher Ryan pour la tuer. Et c'est sans compter avec Norah qui a poussé Walter à bout pour qu'il la libère de la seconde maison. Et Ryan donc à qui Walter donne un choix à faire : soit tuer tout le monde, soit effacer à nouveau leur mémoire, soit le tuer.

Tynion IV mène vraiment son affaire magistralement, il y a un crescendo intense dans cet épisode, tout est en place pour un final explosif. Et comme chaque épisode depuis le début nous a montrés chacun des invités dans un décor d'apocalypse, évoquant le meilleur et le pire de Walter, on est maintenant tout près de savoir ce qui a abouti à ces introductions post-apocalyptiques et à l'éparpillement de la bande.

Maintenant, abordons le dessin. Alvaro Martinez avec la coloriste Jordie Bellaire ont produit un travail sensationnel sur cette mini-série, la transformant en autre chose qu'une simple mini-série bien foutue. L'ambiance des planches, la puissance visuelle de l'histoire, leur doivent beaucoup et ont ajouté une forte plus-value au script de Tynion IV.

Cependant leurs parti-pris ont un revers : celui d'une lisibilité difficile. Car Martinez, qui a été cet artiste si élégamment encré par Raul Fernandez et colorisé par Brad Anderson (sur Detective Comics et Justice League Dark), s'est passé d'encreur pour assumer cette tâche et a conçu avec Bellaire un look très particulier pour The Nice House....

Du coup, en toute franchise, c'est aussi à cause de ça que découvrir chaque épisode de la série avait de quoi provoquer une certaine fébrilité. Car, honnêtement, même si je trouve le résultat saisissant, ce n'est pas toujours facile de lire The Nice House.... A la fin de ce numéro, on trouve ceci :


Un dessin représentant donc tous les personnages de l'histoire, avec leur identité, leur métier, le symbole auquel ils sont attachés (symboles qui resteront comme un des éléments les plus dispensables de la série). Ce document a sûrement été produit par Martinez seul, dessin et couleurs, et on reconnaît distinctement les protagonistes, avec un traitement graphique plus classique, contrasté. Lisible.

Il me semble, mais ça n'engage que moi, que The Nice House... aurait quand même gagné à être un peu plus sobre esthétiquement car entre le trait de Martinez, beaucoup plus expérimental que sur Detective Comics ou Justice League Dark, et la colorisation très poussée de Bellaire, il a souvent été compliqué de savoir qui était qui, à plus forte raison de s'en rappeler quand plusieurs mois s'étaient écoulés entre deux épisodes. On a quand même dix personnages principaux plus Walter (donc onze) plus Reg (donc douze), avec un dessin et des couleurs radicaux, dans une intrigue exigeante... C'est quand même hard.

Je crois qu'en ayant dessiné la série un chouia plus sobrement, au niveau du trait et des couleurs, on n'aurait pas beaucoup perdu ni en force ni en audace. Surtout, ça aurait été tellement plus simple pour identifier et se souvenir des personnages. Ce sont les gros bémols de ce projet pour moi : une esthétique plus simple, et une périodicité mieux contrôlée (par exemple, si, comme pour The Human Target de King/Smallwood, Tynion, Martinez et Bellaire avaient fait un gros break de six mois, ou un peu plus même, pour livrer d'un seul jet les six derniers épisodes, ça aurait parfait, bien mieux en tout cas que six premiers épisodes d'un jet et ensuite une publication aussi chaotique).

Je ne boude pas mon plaisir : j'ai lu cette histoire avec intérêt, je la trouve excellente, et j'ai confiance dans l'équipe pour un épilogue à la hauteur. Mais quand Urban va proposer la vf en deux tomes, je relirai ça à tête reposée pour vraiment mieux en profiter.

dimanche 13 novembre 2022

KEVIN O'NEILL (1953-2022) - CARLOS PACHECO (1961-2022)

2022 restera, quoi qu'on en dise, une année de merde. Et particulièrement pour les comics. En effet, cette semaine, deux grands artistes ont plié bagages. Deux de plus dans une liste qui comptait déjà George Pérez, Neal Adams, Jean-Claude Mézières, Garry Leach, Tim Sale, Jean-Jacques Sempé, Tom Palmer, et Jean Teulé.


Kevin O'Neill nous a quittés le 3 Novembre à l'âge de 69 ans. Je ne vais pas prétendre être un fin connaisseur de son oeuvre puisque j'ai principalement lu La Ligue des Gentlemen Extraordinaires qu'il a dessiné pour Alan Moore. Deux Intégrales sont disponibles en français chez Panini Comics et il vous faut au moins avoir lu la première.


O'Neill s'était fait remarquer dans la revue 2000 A.D. en Angleterre, notamment en illustrant les histoires écrites par Pat Mills, dont le cultissime Marshall Law. Il créa aussi son propre titre, Nemesis le sorcier. Comme beaucoup de ses compatriotes, il s'exila aux Etats-Unis mais sans beaucoup toucher aux super-héros, mis à part une histoire de Green Lantern, restée fameuse car le Comics Code Authority voulut la censurer (et tout le reste de son travail !) car elle leur apparut trop laide - mais DC Comicss tint bon et se passa du sceau de l'organisation pour la publier.


C'est donc grâce à son association avec Alan Moore que je découvris Kevin O'Neill. Beaucoup considèrent d'ailleurs La Ligue des Gentlemen Extraordinaires comme son oeuvre à la fois la plus accessible, la plus classique et la plus belle. Franchement, lisez cette série, au moins ses deux premiers tomes, qui contiennent des planches somptueuses au service de récits magistraux, qui revisitaient de manière unique de grands personnages de la littérature du XiXème siècle.
Pour saluer la mémoire de son ami, le patron s'est fendu sur Facebook d'un poème (ci-dessus) qui vaut tous les hommages.

 

Et Bill Sienkiewicz, comme il le fait souvent, a dessiné ce portrait de Kevin O'Neill. Godspeed.

*


Carlos Pacheco est parti le 9 Novembre. Il avait 60 ans. Et là, j'avoue être plus touché encore. Il y a quelques mois, cet artiste né à Cadiz en Espagne révélait être atteint de la maladie de Charcot mais rien ne laissait craindre qu'elle l'emporte aussi vite, même s'il annonçait il y a peu se retirer après avoir signé une dernière couverture (pour la série Damage Control chez Marvel).


Pacheco avait migré aux Etats-Unis dans les années 1990 et s'était rapidement fait un nom en dessinant pour Marvel X-Men. Son style précis, détaillé et son trait merveilleusement souple en fit rapidement un artiste apprécié des fans et sa popularité lui permit de choisir ses projets. Au long d'une carrière dense, il brillera sur Fantastic Four (qu'il co-écrira avec Rafael Marin et Jeph Loeb). Mais la consécration arriva vraiment avec la mini-série en douze épisodes Avengers Forever, co-écrite par Kurt Busiek (et Roger Stern) avec qui Pacheco voulait absolument travailler.


Dès lors, les deux hommes seront associés sur bien des titres : Superman chez DC Comics notamment, et leur creator-owned Arrowsmith auquel ils venaient de donner une suite longtemps attendue. Arrivé à maturité, le dessin de Pacheco gagna en élégance, en fluidité, et son sens de la composition est un modèle du genre : n'importe quel plan chez lui est impeccablement agencé, avec des perspectives extraordinaires, et des personnages à l'anatomie parfaite (Pacheco avait étudié la biologie).


Si je devais citer un autre incontournable dans sa bibilographie, ce serait JLA/JSA : Virtue and Vice, co-écrit par Geoff Johns et David Goyer, un chef d'oeuvre absolu, au graphisme impressionnant. On ne peut parler de Pacheco sans mentionner Jesus Merino qui fut longtemps son encreur qui comprenait mieux que quiconque son trait rond et expressif. Quand Merino s'émancipa pour devenir à son tour dessinateur, Pacheco chercha longtemps un compagnon de sa trempe jusqu'à s'allier avec Rafael Fonteriz - mais des fans jugèrent sévèrement son travail, estimant que Merino finalement faisait plus qu'encrer Pacheco. Injuste.


Là aussi, Bill Sienkiewicz s'est fendu d'un superbe portrait hommage à son confrère. Une image montrant Pacheco plus sombre qu'il ne l'était car ses amis louaient sa bonne humeur. Autant de raisons de le regretter.