mardi 1 novembre 2022

LUMIERE SUR... CHRIS SAMNEE : #BATOBER #INKTOBER 2022 + 2 BONUS


Comme chaque année au mois d'Octobre, c'est le temps du #Inktober, créé par Jake Parker. Ce challenge graphique consiste à dessiner trente et une images originales en trente et un jours en s'inspirant d'un mot-clé.
Chris Samnee a raffiné ce concept en se lançant dans un #Inktober sur un thème précis : le #Batober, contraction de Batman et October, pour lequel il signe trente et un dessins en trente et un jour sur l'univers et les personnages de Batman, toujours avec comme base pour chacune des images un mot précis.
L'artiste prouve année après année non seulement une formidable imagination mais aussi son amour pour le personnage, sa Bat-famille, ses ennemis, ses alliés. Chacun de ses dessins est l'occasion d'admirer son génie du noir et blanc et de rêver qu'un jour, peut-être, il offrira à ses fans un récit sur Batman (il en avait pitché un à DC, une aventure sous la neige, mais l'éditeur n'a pas donné suite...).
Je partage avec plaisir chaque année sa production du #Batober initialement postée sur Twitter et encore une fois, c'est merveilleux. Enjoy !


1 : Outnumbered

2 : Ruins

3 : Downpour

4 : Submerged

5 : Bound

6 : Unseen

7 : Lucky

8 : Duel

9 : Trapped

10 : Spent


11 : Surprise

12 : Desperate


13 : Spark

14 : Caught

15 : Air

16 : Protective

17 : Skull

18 : Grand

19 : Atone

20 : Crash

21 : Elegance

22 : Shine

23 : Target

24 : Chance

25 : Trust


26 : Flame

27 : Metal

28 : Absence

29 : Pulse

30 : Honor
31 : Sirens

+ BONUS : 

(Ceux-ci, dit Samnee, ne correspondaient à aucun mot clé.)

lundi 31 octobre 2022

MALCOLM & MARIE, de Sam Levinson


Disponible sur Netflix depuis Février 2021, Malcolm & Marie est le troisième long métrage de Sam Levinson, plus connu pour être showrunner de la série Euphoria. Il retrouve d'ailleurs à cette occasion Zendaya, dont il a fait une vedette dans la production HBO et lui associe John David Washington, révélé par Tenet (de Christopher Nolan) pour un drame en temps réel et en huis-clos. Le résultat est intense, un poil nombriliste, mais somptueux visuellement.


Malcolm Elliot, Cinéaste, rentre de la première de son long métrage acclamé où l'a accompagné Marie Jones, sa fiancée. Encore sur son nuage, il remarque cependant rapidement que Marie boude et lui demande pourquoi. Elle lui explique qu'il a remercié tout le monde sauf elle en présentant son film.


Voyant que cela la trouble plus que prévu, Malcolm l'écoute développer ses récriminations. Marie estime que le film s'inspirant largement de sa vie d'ancienne toxicomane, elle méritait d'être créditée. Malcolm voit les choses différemment en affirmant que son héroïne, Imani, est la synthèse de plusieurs filles avec lesquelles il est sorti auparavant. Marie insiste en affirmant qu'il n'aurait pas été capable d'écrire son scénarion sans l'avoir connue, elle, et son parcours chaotique. Malcolm trouve qu'elle sur-réagit et pense qu'en vérité elle est jalouse de Cynthia, l'actrice qui interprète Imani, alors qu'elle a renoncé à devenir comédienne par paresse.


Le ton monte. Marie considère comme un médiocre profiteur, incapable d'imaginer une histoire sans puiser dans la vie des autres. Vexé, il devient agressif et énumère ses relations passées pour prouver que la matière de son scénario provient de plusieurs sources, en soulignant qu'il a davantage sauvé Marie qu'elle ne l'a inspiré. Après avoir pris un bain, Marie sort fumer à l'extérieur de la maison. Quand elle revient, elle trouve Malcolm déchaîné car la première critique du film vient de paraître sur le Net et met en avant sa complaisance à montrer la souffrance d'une femme et le racisme systémique. Or il a tout fait pour ne pas signer une oeuvre politique et veut s'imposer comme un cinéaste dont la couleur de peau ne compterait pas.


Marie relève que la critique dit aussi que le film est un chef d'oeuvre et se moque gentiment du fait que Malcolm préfère ne retenir que les points qui le dérangent plutôt que les compliments. Il se calme et rit de son emportement. Ils commencent à s'étreindre mais Marie relance le débat et demande à Malcolm pourquoi il ne l'a pas choisie pour jouer Imani à laquelle elle affirme qu'elle aurait donné plus d'authenticité. Après s'être mutuellement accusés d'égocentrisme, Marie saisit un couteau avec lequel elle menace de se trancher la gorge, avouant qu'elle se drogue à nouveau et qu'elle couche avec les amis de Malcolm pour payer sa came. En fait, elle joue la comédie pour prouver son talent et Malcolm reconnaît, hébété, qu'il a eu peut-être tort.


Malcolm retrouve Marie dans leur chambre où, une dernière fois, elle revient sur ses remerciements et le fait qu'il l'a oubliée. Il aurait pu/dû le faire, sachant qu'ils se soutiennent l'un l'autre et que c'est bien elle qui a inspiré son film. Malcolm, bouleversé, ne peut que s'excuser et lui dire qu'il l'aime. Ils se mettent au lit, sans un mot.


Au matin, Malcolm se réveille. Marie n'est plus à ses côtés. Il se lève et la cherche dans la maison. Il en sort et la rejoint dehors, sans savoir si leur couple aura résisté à cette nuit agitée.

La semaine dernière, j'écrivais une critique du film Tromperie de Arnaud Desplechin en soulignant sa théâtralité qui, paradoxalement, en faisait un long métrage très vivant, très fort, porté par ses acteurs (son actrice principale surtout). Sans l'avoir prémédité, c'est à peu près le même constat qui s'impose avec Malcolm & Marie.

Fils du cinéaste Barry Levinson (Rain Man), Sam Levinson s'est fait remarquer pour son brûlot Assassination Nation, son deuxième long métrage un peu trop artificiel pour être honnête, puis en qualité de showrunner pour la série Euphoria (dont je n'ai toujours pas eu le temps de voir la saison 2). Cette production HBO a révélé une quantité incroyable de jeunes actrices, qui, pour certaines, semblent promises à de belles carrières, comme Sydney Sweeney (future nouvelle Barbarella au cinéma).

Mais la vraie révélation d'Euphoria reste Zendaya Coleman, dont le rôle de Jules lui a valu deux Emmy Awards, une prouesse car elle reste la plus jeune récipiendaire du trophée. Egérie de grandes marques, récupérée par le MCU (elle joue MJ, la fiancée de Spider-Man), traquée par les tabloids pour son couple (qu'elle forme avec Tom Holland, alias Spidey), la jeune actrice en impose par son charisme, son élégance et sa jeunesse.

Il était donc naturel que Levinson lui écrive un film pour montrer sa puissance de jeu et effectivement, Malcolm & Marie est un écrin pour Zendaya, qui livre une prestation exceptionnelle. Dans la peau de cette jeune femme en couple avec un metteur en scène, elle est quasiment de tous les plans, et même quand elle n'apparaît pas à l'image, elle hante chaque plan avec une intensité phénoménale.

Le scénario est une sorte d'exercice de style : l'action se déroule en temps réel, dans le huis-clos d'une superbe villa, après la première d'un film dont le réalisateur a oublié de remercier sa compagne lors de sa présentation. Celle-ci le prend très mal car elle a inspiré le sujet du long métrage : ancienne toxico, Imani, l'héroïne, lui ressemble come un double, mais elle n'a eu ni le rôle ni la reconnaissance.

Très vite, le ton monte. Et Levinson se garde bien d'épargner ce couple. Chacun a ses défauts et avance des arguments spécieux, que l'autre prend un plaisir vache à démolir pour faire valoir ses propres arguments. Marie traite Malcolm de médiocre, de vampire. Malcolm s'emploie à briser Marie en lui énumérant toutes les femmes avec lesquelles il a eues une relation et à qui il reconnaît avoir pris des traits de personnalité transférés à Imani. Plus tard, le dialogue se prolonge sur le thème de l'égocentrisme, de la (dé)possession, de la jalousie, de l'ingratitude.

C'est là que Levinson atteint ses limites. Car s'il a le courage de s'autoportraiturer en cinéaste bourgeois (comme lui, Malcolm est issu d'un milieu aisé et parle d'une misère sociale qu'il n'a pas connue), si son double à l'écran est volontiers odieux, arrogant, blessant, c'est aussi quelqu'un qui, in fine, écrase une larme de contrition devant la femme qu'il aime, à qui il doit son récent succès, qui a le courage de le remettre à sa place, de le consoler malgré ses travers. Au fond, Levinson via Malcolm semble dire au spectateur qu'il n'est donc pas si méchant, qu'il est un artiste qui souffre, en premier lieu des critiques qui ne le comprennent pas, qui veulent le réduire à une étiquette, un cliché alors que lui n'aspire qu'à faire des films sans que ses origines ne s'interposent entre le public et son oeuvre.

Malgré tous ses efforts, Levinson excuse Malcolm mais donne le point du match à Marie, car il ne se résoud pas à défaire Zendaya/Marie. On a alors la désagréable impression que tout se dénoue sur un nul, alors que Marie a réussi, de manière bouleversante, à l'emporter, non pas parce qu'elle est jalouse, capricieuse, vexée, mais bien parce qu'elle aime un homme et lui pardonne de s'être servi d'elle. Lui n'a qu'un "je suis désolé, je t'aime" à lui répondre en fin de compte : il s'en tire bien. Trop bien ?

Face à la tornade Zendaya, aussi explosive dans la colère que subtile et poignante dans la conclusion, John David Washington rame parfois pour ne pas se faire balayer par sa partenaire. Il choisit d'interpréter Malcolm avec sobriété la plupart du temps, après un début plus cabotin (souligné par une mise en scène trop démonstrative, à coup de plans-séquences). Le fils de Denzel Washington est un comédien intéressant, et plutôt humble, prenant conscience que lui comme son personnage vont être battus à plate couture, même si Levinson le dirige en le désirant plus conquérant, plus agressif. Ce qui produit un décalage bizarre.

On retiendra en outre que visuellement le film est sompteux. Tournée en noir et blanc, il est photographié par Marceli Rév qui met en valeur les carnations des deux acteurs, Washington plus ténébreux que Zendaya, plus musclé aussi (c'est une vraie liane, féline, forte sous cette allure fragile), évoluant dans cette villa qui ressemble à un décor aussi irréel que celle d'un film (même s'il ne s'agit pas d'un décor créé pour le film).

Malcolm & Marie est une expérience assez électrique, parfois trop maniériste et narcissique, mais transcendée par ses deux interprètes et sa photo éblouissante.

samedi 29 octobre 2022

THE MAGIC ORDER 3 #4, de Mark Millar et Gigi Cavenago


Ce troisième volume de The Magic Order est décidément bien décousu. Ce qui ne signifie pas qu'il est mauvais, mais disons difficile à décrypter tant Mark Millar semble ne pas suivre un mais plusieurs fils narratifs sans lien apparent. Gigi Cavenago, lui, éblouit encore une fois, notamment lors de quatre pages imitant à la perfection les épisodes de Creepy par Alex Toth.


Dans le château Moonstone, l'oncle Edgar massacre le plus vieux membre de la famille qui était sur le point de réintégrer le monde réel. Il laisse les fées sonner l'alarme.
 

Cependant, Sacha Sanchez entraîne Rosie Moonstone dans son repaire. Grâce à un vieux comic-book, ils accèdent à une dimension parallèle où il pourra former la fillette.


Mais Rosie devine alors l'intention de Sacha : il l'a emmenée là pour s'en débarrasser, estimant que le pouvoir qu'elle possède la condamne.


Cordelia Moonstone arrive au château où Edgar a trouvé dans la bibliothèque un ouvrage en relation avec son passé et lui rappelant qui il est vraiment...

Je peux me tromper, et il reste à Mark Millar deux épisodes dans ce troisième volume de The Magic Order pour le corriger le cas échéant, mais j'ai quand même l'impression que toutes les intrigues ouvertes depuis quatre mois ne seront pas résolues et vont plutôt, pour certaines, alimenter la prochaine mini-série de ce titre.

En effet, ce chapitre s'ouvre sur une découverte : le plus vieux membre de la famille Moonstone vivait encore dans le château, convalescent depuis 500 ans (!) mais désormais sur le point de réintégrer le monde normal. On n'avait jamais entendu parler de lui auparavant et cela donne donc l'impression que Millar le sort de son chapeau pour créér une scène choc puisque l'oncle Edgar, lui-même enfermé dans le château Moonstone, va le tuer d'une manière particluièrement atroce et semble-t-il gratuite. Le vieil homme a-t-il perdu la tête ? On le saura à la fin de l'épisode.

Mais, avant cela, ce qu'on vient de lire souligne à quel point ce troisième arc de la série a de quoi déconcerter. On a commencé par nous présenter Sammy Liu, un milliardaire japonais et membre de l'Ordre Magique, sans qu'il soit fait grand-chose de lui par la suite (en dehors du fait, non négligeable, que Cordelia Moonstone le soupçonne, à raison, d'avoir utilisé ses pouvoirs pour fire fortune). Puis on a retrouvé Leonard Moonstone qui, lui-même, retrouvait sa femme Salomé à qui il apprenait la mort de leur fils Gabriel, avant de mentionner leur premier fils, Perditus, échangé contre un sorcier chef de guerre lors d'un conflit passé.

Sur ce dernier point, Millar opère une connection à la fin du présent épisode et je pense raisonnablement que cela va alimenter la fin de ce volume 3 de The Magic Order. Le scénariste enrichit la mythologie de la série d'un côté tout en ayant l'air d'en dévoiler des pans inédits un peu trop opportunément. On aimerait croire que tout a été prévu ainsi dès le départ, mais on en doute un peu.

Plus sûrement, le coeur de cet épisode et l'autre ligne narrative essentielle de cet arc suit Rosie, la fille de feu Gabriel Moonstone. La petite, on s'en doutait après le volume 2, est elle-même une magicienne, aussi sinon plus puissante que son père. Sacha Sanchez, ce tueur à gages de l'Ordre Magique, a deviné son potentiel et lui a proposée de l'entraîner. Hélas ! pour la fillette, les intentions de l'homme sont toutes autres.

Tandis qu'on les suit dans une dimension parallèle, Gigi Cavenaggo entre en scène et tire une fois encore la série vers des sommets graphiques. En effet, pendant quatre pages où Rosie et le lecteur lisent un comic-book horrifique dans la veine des EC Comics,, l'artiste italien imite avec une perfection saisissante le style d'Alex Toth quand il produisait des histoires pour le titre Creepy (un recueil est disponible chez Dark Horse). Le récit raconte comment un pilote de course, à la suite d'un accident, perd ses deux mains. On lui greffe celles d'un pianiste prodige et il devient à son tour un musicien accompli, changeant de carrière pour se produire su scène. Mais partout où il joue, des crimes affreux ont lieu et bientôt il acquiert la certitude que le pianiste était aussi un tueur. Il assassine sa femme puis se suicide.

Cet interlude est génial, même s'il est totalement gratuit. Cavenago est tellement bon dans cet exercice qu'on croit réellement avoir affaire à des planches originales de Toth et Millar a concocté cette nouvelle avec un mimétisme sidérant par rapport à ce qu'on trouvait dans ces comcis des années 50. Rien que pour ça, The Magic Order 3 #4 est indispensable !

Mais le cliffhanger qui clôt l'épisode est aussi insensé quand on découvre qui est vraiment l'oncle Edgar, ce qui explique son crime sauvage. La confusion qui s'emparaît de nous au début se transforme en un tour de passe-passe virtuose qui prouvera aux sceptiques que Millar a encore un formidable talent de conteur, capable de nous cueillir complètement sans qu'on ait rien vu venir. 

Et finalement, c'est ce Millar qu'on préfère, celui qui invente des twists aussi tordus qu'efficaces, qui sert du caviar à ses artistes qui le lui rendent bien en produisant des planches hallucinates. Cavenago donne vie aux idées de Millar avec une maestria qui dépasse celles de Coipel et Immonen, car elle est plus baroque, plus folle, plus stylisée.

Qu'importe alors si c'est décousu et que sans doute le volume 4 poursuivra et conclura certains subplots : peut-être cela veut-il seulement dire que la série se mue en feuilleton et formera une grande fresque au-delà de son propre cadre (puisque Big Game, le crossover que prépare actuellement Millar avec Pepe Larraz impliquera The Magic Order, Night Club, Nemesis et un quatrième titre, dessiné apr Frank Quitely).

Vous avez dit alléchant ?

CATWOMAN : LONELY CITY #4, de Cliff Chiang


Sept mois qu'on l'attendait, cette conclusion à la mini-série Catwoman : Lonely City ! Mais Cliff Chiang a un mot d'excuse tout trouvé puisqu'il a signé scénario, dessin, encrage, couleurs et lettrage. Mais surtout, ce qu'on retiendra de ce projet, c'est sa qualité car, oui, ce dénouement est magnifique et l'ensemble de cette entreprise restera comme une des plus belles histoires de la féline fatale.


Catwoman Poison Ivy et Etrigan, après avoir déjoué de nombreux pièges tendus par Batman, accèdent enfin à la Batcave et ses secrets. Avec l'aide de Winston, ils fouillent les fichiers des ordinateurs.


Ils découvrent aussi ce que cachait Orphée : il s'agit d'un puits creusé dans la Batcave où Batman a synthétisé une potion avec le venin de Bane et l'eau du Puits de Lazare pour être ressucité.


Mais les effets de cet exilir ne duraient pas. Sur ce, Harvey Dent et son armée de flics surgissent dans la Batcave pour s'emparer de tout ce qu'elle recèle. Catwoman ne peut s'y résoudre.
  

Etrigan et surtout Poison Ivy se sacrifient pour empêcher Double-Face de voler les richesses de la cave. Le Sphinx et sa fille Edie viennent évacuer Selina. Dehors, Dent tente de les stopper, en vain.


Livré à la police, Dent est vaincu aux élections, remportées par Barbara Gordon. Elle donne rendez-vous à Selina pour tenter de la convaincre de l'aider à ramener la paix dans Gotham...

Ecrire sur la vieillesse des héros est toujours un exercice délicat. Le fait même d'imaginer un personnage âgé dans un costume bariolé a quelque chose de pathétique qui peut vite devenir grotesque, et alors l'hommage escompté se transforme en mauvaise parodie.

C'est la limite qu'avaient franchi Tom King et Clay Mann dans Batman/Catwoman en montrant Selina Kyle dans un de ses accoutrements alors que l'âge des déguisements était passé depuis  longtemps. La scène était ridicule et ne rendait pas justice au personnage.

Cliff Chiang avançait donc sur un terrain miné en imaginant une intrigue autour de Selina Kyle à l'automne de sa vie. Pourtant, ce qui a fait la différence, c'est l'élégance avec laquelle il a traité et son personnage et son histoire, rendant tout bien plus digne, exemplaire.

Plutôt que de tenter le diable en montrant une Catwoman bravache, Chiang a choisi de privilégier la femme derrière le costume. Du coup, Catwoman n'était plus dépendante de ses déguisements classiques, d'ailleurs tout au long de ces quatre maxi-épisodes (de 50 pages chacun) elle a fréquemment changé d'apparence en fonction des missions qu'elle remplissait pour arriver, dans cette dernière ligne droite, à un look qui ressemble moins à celui de Catwoman qu'à un mix entre Catwoman et Batman.

Car c'est l'autre atout du récit de Chiang, par rapport au Batman/Catwoman de King et Mann, ici, le deuil de Selina Kyle est au coeur de tout. Peu de retours en arrière si ce n'est pour montrer l'issue tragique de cette Nuit des Fous où Batman périt des mains du Joker (lui-même succombant dans ce dernier duel). Catwoman : Lonely City est d'abord et avant tout le récit d'une femme qui a tout perdu et qui a une dernière énigme à résoudre avant de quitter la scène.

Chiang, malgré tout, a refusé de livrer une histoire trop plombante, car Selina Kyle n'est pas du genre à se laisser abattre. Qu'est-ce qui se cache derrière Orphée, ce dernier mot prononcé par Batman à Catwoman ? Dans la mythologie, Orphée descend aux enfers pour délivrer Eurydice et il charme Hadès et sa femme Perséphone pour qu'ils lui rendent sa bien-aimée. En remontant à la surface, n'entendant plus les pas d'Eurydice derrière lui, il désobéit au conseil d'Hadès et se retourne, la perdant à jamais.

Chiang transpose la descente aux enfers par une descente dans la Batcave auquel on accède en déjouant plusieurs pièges, y compris magiques (ce qui nous vaut une apparition savoureuse de Zatanna lorsque Etrigan pour ouvrir une porte prononce "Open Sesame" à l'envers comme la magicienne). Catwoman ne va pas trouver Batman dans son antre mais une vérité plus dérangeante, en relation avec un elixir qu'il mit au point pour empêcher Alfred Pennyworth de mourir et pour lui-même être ressucité par Catwoman. Sauf que la potion magique ne fonctionnait pas...

Dans cette configuration, Double-Face/Harvey Dent incarne celui qui convoîtait les secrets de la Batcave/des enfers avec le projet de continuer à règner sur Gotham. Chiang après s'être amusé à imaginer sur plusieurs pages les chausse-trappes de la Batcave se fait plus épique en mettant en scène une bataille terrible entre Etrigan et Klarion puis Poison Ivy qui se sacrifiera pour empêcher Dent de piller la cave. Tel Orphée, le Sphinx viendra sauver Catwoman des enfers de la Batcave qui s'effondre, mais sans se retourner.

Contrairement à Joshua Williamson avec Rogues, Chiang n'a pas voulu d'une conclusion dramatique. Certes, il y a des morts mais même disparus, ils laissent une sorte d'héritage, de trace poétique et poignante derrière eux. Surtout Selina survit et se voit même proposer un nouveau rôle par Barbara Gordon. La dernière page est à cet égard magnifique et inspire une sorte de ravissement au lecteur, une dernière note parfaite, juste, remarquable.

Le dessinateur Chiang s'est fait plaisir et on peut comprendre sans peine qu'il a pris son temps pour conclure sa série. Cinquante pages de ce niveau, c'est du boulot. J'ai toujours apprécié le style visuel de Chiang : comme Phil Noto, ce n'est pas un artiste dynamique, on peut lui trouver des faiblesses, il n'a pas l'aisance insolente des virtuoses de la narration graphique.

Mais son dessin est toujours subtil, élégant, précis. En ayant voulu assumer toute la création de cette série, Chiang montre que, pour lui, ce projet était et qu'il s'y est investi pleinement, intensément. Les pages qui illustrent cette critique le prouvent, mais il ne faut pas croire que l'épisode s'en contente, c'est palpitant, spectaculaire, il y a tout ce qui faut pour combler le lecteur exigeant qui attend de quatre épisodes de cinquanrte pages chacun quelque chose qui le rassasie.

Surtout pour en revenir à ce que je disais plus haut, Chiang a vraiment soigné la manière de représenter des héros âgés sans en faire des vieillards grotesques ni de faux seniors à la santé irréelle. Bien entendu, il y a une part de fantaisie, qui correspond à ce type d'histoire, à ses conventions, à ses clichés. Mais l'ensemble est crédible et ces versions de Catwoman, Ivy, du Sphinx sont équilibrées. On n'a jamais cette réaction, fatale pour croire à ce qu'on lit, de se dire que, non, franchement, c'est too much, ça va trop loin.

Notez déjà sur vos agendas la date du 13 Février 2023 : c'est ce jour-là que sera disponible le recueil en vf de Catwoman : Lonely City chez Urban Comics. Si vous aimez Selina Kyle, vous ne passerez pas à côté de cette superbe production estampillée du Black Label.