lundi 25 avril 2022

BLACK HAMMER : REBORN #11, de Jeff Lemire et Caitlin Yarsky


Black Hammer : Reborn, c'esst bientôt fini, et comme Jeff Lemire ne fait rien comme les autres, pour le pénultième épisode de cette série, il n'écrit pas la suite directe du dernier épisode paru, mais nous ramène au quatrième. Ce twist n'est pas innocent et appuie le thème qui court dans toute l'oeuvre du scénariste. Caitlin Yarsky, en toute complicité, s'aligne sur cette situation avec un dessin simple et sobre.

 


Le colonel Weird n'a pas désintégré Elliot, Rosie et Joe, le mari et les deux enfants de Lucy Weber. Ils resurgissent aux alentours de Rockwood, recréée Mme Dragonfly. Mais Joe manque à l'appel.


En ville, ils sont remarqués par Abraham Slam quand ils évoquent Spiral City. Il explique à Elliot et Rosie qu'ici se trouve le monde réel, dans lequel tout ce qui se passe à Spiral City n'est qu'une fiction.


Tammy les rejoint et promet que son ex-mari, Earl, shérif de Rockwood, va se mettre à la recherche de Joe. Abe conduit Elliot et Rosie à la ferme où ils élèvent Gail et Sherlock Frankenstein.


L'arrivée de ces deux étrangers intriguent les deux enfants, mais Abe les rassure. Jusqu'à ce qu'un craquement retentisse au loin. Abe y conduit Elliot et Rosie. Une surprise les y attend...

Le mois dernier, on quittait Black Hammer : Reborn en plein chaos multiversel... Et nous renouons avec l'histoire en revenant à Rockwood. Le contraste est total et renvoie à la fin de Black Hammer : Age of Doom, quand Mme Dragonfly recréait cette bourgade pour que ses amis puissent y refaire leur vie paisiblement, à l'instar du couple formé par Abraham Slam et Tammy, Gail et Sherlock Frankenstein (redevenus des enfants, ignorant tout de leurs vies héroïque ou maléfique, Barbalien et son amant).

Il faut donc être initié à l'oeuvre de Jeff Lemire pour comprendre où on se trouve. Black Hammer : Reborn ne s'adresse vraiment qu'aux connaisseurs de cet univers. Mais pour qui est familier avec ses héros et leurs aventures, la pirouette est savoureuse.

L'épisode démarre également par un renvoi au quatrième épisode de Reborn, quand nous avions assisté à l'assassinat par le colonel Weird du mari et des deux enfants de Lucy Weber devant les yeux de celle-ci. Pour un peu, on se croirait dans un "What if ...?". Et si les victimes de Weird n'étaient pas mortes ? 

Effectivement, elles ne le sont pas : Weird ne les a pas désintégrées mais envoyées dans une autre dimension, aux abords de Rockwood donc. Elliot atterrit aux abords d'un pré avec sa fille Rosie, mais Joe (son fils, son frère) n'est pas avec eux. Le père et la fille gagnent la bourgade voisine et entrent dans l'établissement tenu par Tammy. Ils font le point à voix haute sur leur situation et évoquent Spiral City, ce qui attire l'attention d'un client. Celui-ci les suit dans la rue : il s'agit d'Abraham Slam et il leur explique où ils sont vraiment.

Jeff Lemire joue à fond la carte du méta-texte en prétendant que Rockwood est le monde réel tandis que Spiral City est devenu le cadre de fictions. Elliot vacille en essayant d'assimiler tout ça et on peut facilement s'identifier à lui : imaginez si on vous racontez que l'endroit d'où vous venez n'existe que dans des comics... Et que vous venez de débarquer dans une dimension recréé par une sorcière !

La suite appuie sur ce running-gag peu commun où des personnages censés être morts et venant d'une ville fictive doivent faire profil bas, devant des enfants, et in fine devant le shérif de Rockwood. Abe se souvient de sa vie d'avant, à Spiral City, et détaille aux arrivants que cela soit rester un secret, comme si l'imaginaire devenait une source de chaos. C'est très habile comme métaphore : la normalité de vraie vie face au désordre du récit inventé, de la fantaisie. C'est aussi très troublant car Lemire suggère que ce qui est romanesque est destructeur, anarchique : prétendre que la fiction peut être réelle, c'est s'exposer à paraître fou aux yeux du monde, mais c'est aussi faire entrevoir au monde un autre possible, dangereux, car fantasmatique.

Tous ces motifs s'inscrivent parfaitement dans le discours de Lemire, un auteur qui s'amuse de la porosité entre réel et imaginaire (comme il l'a encore prouvé récemment avec The Unbelievables Unteens). Mais aussi de la fragilité de la cellule familiale. C'est brillamment illustré ici avec d'un côté les Weber surgissant dans un environnement invraisemblable et Abe qui veut préserver sa propre tranquillité mais aussi celle de Gail, Sherlock. Et on peut aussi ajouter à cela Lucy qu'on a quittée aux prises avec un Joseph Weber issu d'une autre dimension dans laquelle sa famille a péri et qui cherche à la recomposer avec des variants du multivers en pagaille. Vous avez le tournis ? C'est normal !

Pour dessiner cet épisode faussement calme, après la tempête des précédents numéros, Caitlin Yarsky est parfaite. Son style s'accorde à merveille à cette ambiance absurde à laquelle il ne faut surtout pas chercher en rajouter graphiquement. En effet, pour que cela fonctionne, il faut une mise en images la plus banale, détachée possible.

Parce que Yarsky n'est pas du genre à dessiner de manière spectaculaire (on peut même dire, sans méchanceté, que ce n'est pas à son avantage), il se dégage de chaque planche un mélange accrocheur d'anxiété, d'angoisse et d'humour. C'est anxiogène pour des raisons évidentes, c'est angoissant parce qu'on ignore comment les personnages vont se sortir de là (et par extension, comment, avec l'épisode qui leur reste pour boucler la série, Lemire et  sa dessinatrice vont pouvoir conclure toute cette intrigue), et c'est drôle parce que Yarsky valorise chaque moment décalé avec subtilité (ils sont foison comme les mentions répétées au surnom de super-vilain d'Elliot, The Lightning Rod, et commentées honteusement par Rosie ou Abe).

Par ailleurs, on saluera, comme toujours, l'excellent travail aux couleurs de Dave Stewart, qui applique des teintes volontairement ternes à tout l'épisode, pour bien insister sur la banalité du décor, de la vie d'Abe et Tammy. Et en même temps, ce faisant, met en avant la fausse simplicité du propos, le mensonge dans lequel aussi bien Elliot que Abe se complaisent au nom de leurs familles.

Black Hammer : Reborn n'a plus qu'un épisode avant de clore. C'est peu au regard de tout ce que Jeff Lemire a mis en branle, mais on peut faire confiance à ce diable de scénariste pour encore nous épater sans nous frustrer.

samedi 23 avril 2022

THE NICE HOUSE ON THE LAKE #8, de James Tynion IV et Alvaro Martinez


The Nice House on the Lake entre dans son dernier quart avec ce huitième épisode. Le récit de James Tynion IV évolue tranquillement, sur un rythme de sénateur, et on lit tout ça avec parfois un ennui poli, comme si la machine était grippée après le hiatus de la série. Néanmoins, grâce notamment au dessin extraordinaire d'Alvaro Martinez, on se laisse porter jusqu'à un cliffhanger qui nous réveille opportunément.


Sarah Radnitz se souvient qu'au début, lorsqu'elle a rencontré Walter, elle ne l'a pas aimé. Il semblait tester tous ceux dont il faisait la connaissance. Aujourd'hui, elle mesure à quel point c'était vrai...


Tandis que le groupe est encouragé à bâtir de nouvelles installations complémentaires à la maison, les objectifs de chacun différent. Walter est encouragé par Sarah à être moins dirigiste et plus à l'écoute.


Contrarié, Walter, à la nuit tombée, quand tout le monde dort, gagne la seconde maison où il retient Norah. Elle lui explique que ce qu'il a fait sera découvert et les autres ne lui pardonneront pas.


43 jours après son arrivée dans la maison, Ryan confie à Reg avoir remarqué que Walter l'évite désormais. Elle sort se promener et rejoint la seconde maison où elle fait une découverte choquante...

Et cette découverte, bien entendu, je vais m'abstenir de vous la révéler mais, soyez-en sûr, elle va avoir des conséquences sur la suite et fin de la série. James Tynion IV sait soigner ses sorties et rien que pour cela on sera indulgent avec ce qui a précédé dans cet épisode.

Car, avouons-le, on s'ennuie un peu. Cette impression diffuse depuis la reprise de la série, après son break éditorial, se confirme ici : la machine semble grippée, comme si le scénariste cherchait un deuxième souffle pour accrocher à nouveau le lecteur. C'est le piège, inévitable, d'une série qui mise beaucoup sur l'ambiance. Et où le lecteur en sait (un peu) plus que les protagonistes.

La narration choisie par Tynion est casse-gueule car quand on décide de donner au lecteur des éléments qu'ignorent les héros de l'histoire, le risque réside dans le fait qu'on a le sentiment que lesdits héros ne comprennent pas assez vite la situation. Ou que le scénariste gagne du temps.

Puisqu'on sait que The Nice House on the Lake comptera douze numéros, forcément on s'interroge sur la capacité de l'auteur à tenir sur la durée. Que prépare-t-il dans la dernière ligne droite ? Il est acquis, vu les premières pages de chaque épisode, se déroulant après le coeur du récit, que ça ne s'est pas bien terminé. On voit à chaque fois un membre du groupe des amis de Walter évoluer dans un cadre flou mais apocalyptique, vêtu de haillons, parfois armé, et monologuant sur sa rencontre avec Walter, l'impression première qu'il lui a fait, et le bilant de tout ce qui s'est passé ensuite.

Si à chaque fois l'épisode s'ouvre sur un personnage isolé, ça signifie que l'histoire a vu le groupe éclater et que le projet de Walter a échoué. Dans cet épisode, on suit Sarah Radnitz, qui, dans la vie d'avant, officiait en qualité de consultante - un terme assez vague mais qui l'identifie comme quelqu'un dont l'avis compte pour des décisionnaires. C'est aussi un poste qui engage l'individu qui l'exerce puisqu'il est payé pour sonder, avoir une opinion, qualifier qualités et défauts.

A cet égard, Sarah témoigne avec une acuité intéressante puisqu'elle explique n'avoir pas apprécié Walter de prime abord. Elle le trouvait condescendant, comme s'il jugeait, jaugeait, toisait les autres. Puis elle a baissé la garde, comme les autres. Au coeur de l'épisode, les deux personnages ont un échange instructif : Walter évoque son envie de satisfaire ses amis même dans la situation extraordinaire et tragique dans laquelle ils sont désormais, et pour cela il les encourage dans divers projets (constructions d'un hangar, d'un spa, d'un observatoire - même si ce dernier semble embarrasser Walter -, d'une ferme). Mais Sarah le reprend, en douceur, car, estime-t-elle, en voulant trop bien faire, l'attitude de Walter peut paraître plus dirigiste qu'encourageante. Or, un leader se doit de rester à l'écoute de chacun, quitte à laisser faire.

Plus tard, Walter rejoint Norah dans la seconde maison où il la retient et elle complète le discours de Sarah en pointant l'hypocrisie de son hôte. Forcément qu'un jour, et peut-être arrivera-t-il plus vite qu'il ne le pense, le groupe découvrira ce qu'il a fait. Toutes ses bonnes intentions ne péseront pas lourd face à l'incompréhension et à la colère que cela suscitera alors. Walter s'emporte, perdant, comme c'est l'usage, son apparence humaine, persuadé de ne manipuler les autres que pour leur bien. Mais c'est justement là son hypocrisie (son aveuglement même) : il ne fait rien pour le bien des autres, il fait tout pour son bien à lui, depuis le début de cette aventure où il a piégé ses amis en détruisant le monde et en les cloitrant dans cette villa paradisiaque.

Un troisième grain de sable va encore plus enrayer la machine de Walter et c'est Ryan qui l'incarne. Ella a remarqué, sans comprendre pourquoi, que Walter l'évitait désormais. En voyant cela, elle s'est rendu compte de manière blessante de sa position dans le groupe dont elle est la benjamine et la dernière recrue. Elle se confie à Reg qui ne trouve pas les mots pour la rassurer, aussi sort-elle prendre l'air. Ses pas la conduisent, inconsciemment, jusqu'à la seconde maison où, donc, elle va découvrir quelque chose de bouleversant.

Tout cela mériterait d'être plus dynamique, et même si l'épisode est ponctué de splash-pages avec les plans des futures installations, on a l'impression que Tynion avance avec le frein à main, comme s'il se retenait pour ne pas aller trop vite. C'est dommage, et peut-être (mais, pour le savoir, il faudra attendre le dernier épisode) en vérité sa série est-elle un peu trop longue ou manque-t-elle de matière pour douze épisodes. Mais bon, ça devrait quand même bouger davantage le mois prochain.

En revanche, si le déroulement de l'action pêche un peu par manque de tonus, la série reste incontournable par sa qualité graphique. Alvaro Martinez éblouit à chaque fois et ce numéro ne fait pas exception à la règle.

Il y a une forme d'expressionnisme fascinant dans le traitement du dessin, quelque chose de brut, mais aussi de finement ouvragé. L'image est souvent sombre, avec des à-plats noirs profonds, et les sources lumineuses dans chaque plan sont précieuses. Mais ça ne signifie pas que c'est pénible à lire car c'est toujours étonnamment clair. Tout ce qui ressort est comme dégagé à l'acide, ainsi qu'on procède en verrerie.

Par ailleurs, le soin apporté aux expressions des visages, aux attitudes, à tout le body language est épatant. On sent que Martinez a eu à coeur de donner à chacun des protagonistes une véritable identité à ce niveau-là, sans doute pour compenser le fait que ce casting fourni pouvait parfois égarer le lecteur qui a plus l'habitude d'identifier les héros sur des bases plus simples comme les visages ou les costumes. Moi-même, parfois, je ne sais plus trop qui est qui, et en fait, c'est le groupe tout entier qui devient une entité, avec un narrateur différent à chaque épisode, comme une balise pour se repérer.

Ajoutez à cela que la colorisation de Jordie Bellaire épouse cette exigence graphique, avec des jeux de teintes anti-naturalistes, qui brouillent les cartes encore davantage. Il est certain qu'une fois qu'on pourra (re)lire The Nice House on the Lake d'un trait, ce sera certainement plus facile (et pour ma part, j'attends la vf, en un seul volume, chez Urban Comics, même si ça risque de ne paraître qu'en 2023 à ce rythme - car la série va faire un nouveau break après le #9... Et on ne sait toujours pas quand sortira le #10 !).

Bref, pour résumer, un épisode un peu cahin-caha. Si le titre mérite qu'on persévère, il faut tout de même reconnaître que c'est un cran en dessous du premier acte.

vendredi 22 avril 2022

BATMAN - SUPERMAN : WORLD'S FINEST #2, de Mark Waid et Dan Mora

 

Tout pareil ! Le mois dernier débutait la nouvelle série écrite par Mark Waid et inaugurant son retour chez DC : Batman-Superman : Wolrd's Finest #1 était un pur régal. Ce deuxième numéro est aussi enthousiasmant, avec une nouvelle fois des dessins époustouflants de Dan Mora. Franchement, comment ne pas adorer cette série ?


Opéré avec succès par Niles Caulder, Superman écoute avec Batman le chef de la Doom Patrol et les membres de cette équipe leur parler d'une épée issue d'une ancienne dynastie chinoise.


Cette arme ayant appartenu à un seigneur a été ensuite dans les mains de son fils, le cruel, puissant et riche Nheza. Un groupe de guerriers le maîtrisa et l'enferma mais il semble s'être échappé.

S'en prenant, via des intermédiaires, à plusieurs super-héros, Supergirl et Robin partent à la recherche des guerriers ayant vaincu Nheza. Mais ils sont attendus par ce dernier.

Menacé par Felix Faust, Billy Batson (Shazam) reçoit l'aide de Superman et Batman. Mais le sorcier leur tend un piège...

C'est avec une intense jubilation que j'ai lu ce deuxième épisode de World's Finest, une série qui résume un état d'esprit trop rare dans les comics actuels, quelque chose de l'ordre de plaisir pur et du partage, une sorte de feel-good comic.

Il n'est pas étonnant que Mark Waid ait situé son histoire dans le passé (sans préciser exactement l'époque, mais en tenant malgré tout à préciser ce point) : c'est une manière simple et efficace de se démarquer de la production actuelle et de fuir une forme de dramaturgie contemporaine. Comme un retour aux sources, un âge de l'innocence.

Il se dégage en effet de World's Finest un parfum légèrement rétro, vintage comme on dit, mais sans que cela soit trop prononcé. Ce n'est pas un exercice de style passéiste ni nostalgique, mais plutôt une note d'intention de la part du scénariste pour avertir le lecteur qu'il se fiche d'être moderne et préfère être divertissant, intemporel.

Après le cliffhanger dramatique du précédent épisode, Waid ne perd pas de temps et expédie l'opération de Superman par le Chef de la Doom Patrol, une séquence spectaculaire qui met en valeur les méthodes hors du commun de cette équipe de freaks, en relation avec la nature extraordinaire de leur patient. La consigne est de ne pas perdre de temps, ni pour sauver le man of steel, ni pour faire avancer l'intrigue.

On apprend donc ensuite que la Doom Patrol a récemment récupéré une épée légendaire ayant appartenu à un cruel seigneur chinois revenu d'entre les morts et ayant acquis à la fois un pouvoir et une fortune immense avant d'être contenu par un groupe de guerriers. Mais ce Nezha s'est écahppé et s''attaque, avec la complicité de super-vilains, à des justiciers comme il l'a fait avec Superman.

Waid a une nouvelle fois recours à des invités, ce qui va sûrement devenir un gimmick de la série : cette fois c'est au tour de Supergirl d'apporter du renfort à Superman et Batman. Le scénariste, avec un art de la suggestion consommée, nous régale en montrant que la relation entre Supergirl et Robin est glaciale. Il ne nous l'explique pas autrement qu'en faisant allusion à une aventure partagée entre les deux personnages : c'est très drôle tout en invitant le lecteur à imaginer ce qui s'est vraiment passé. En tout cas, les voilà partis à la recherche des guerriers qui neutralisèrent ent incarcérèrent Nezha.

En passant, on voit aussi que Flash, Wonder Woman sont assaillis, et on nous dit que Green Lantern a également des problèmes. Mais un autre membre de la Jusrice League est dans une mauvaise passe : Billy Batson essuie les attaques de Felix Faust qui l'a réduit au silence, l'empêchant ainsi de se transformer en Shazam. Le piège tendu aux trois héros aboutit une fois encore à un cliffhanger plus que parfait (c'est-à-dire qui donne hâte de lire le prochain n°).

On ne s'ennuie donc pas une seconde et tout est bien dosé dans cet épisode, dense sans être indigeste, rythmé sans être précipité. Waid réussit à exprimer un nombre importan d'informations sans perdre le lecteur, et ménage temps calmes et mouvementés avec une maîtrise insolente. C'est l'oeuvre d'un auteur expérimenté qui sait raconter une histoire, simplement, mais avec brio. C'est aussi la différence entre les rockstars des comics actuels qu'on porte peut-être parfois trop vite aux nues et quelqu'un qui n'a plus rien à prouver et qui du coup ne prend pas la pose pour montrer à quel point il est fort.

C'est le même sentiment qu'on ressent en s'extasiant devant les planches de Dan Mora. Il est de ces artistes qui dessinent en donnant l'impression que tout est facile - mieux : que tout ça est follement amusant. Et ce plaisir pris par Mora est contagieux.

Alors que cette semaine on a assisté à un débat présidentiel et que des commentateurs ont reproché au candidat sortant d'être arrogant parce qu'il était simplement compétent (plus que sa concurrente), on pourrait alors pareillement dire que Mora est à la limite de la suffisance. Sauf que c'est tout bonnement un artiste doué, exceptionnellement inspiré et heureux de faire son job. Une sorte de privilège de surdoué, peut-être agaçant je vous l'accorde quand on dessine soi-même en ramant souvent, mais qu'on serait bien ingrat de pointer.

Il y a dans ce dessin une formidable énergie, galvanisante. C'est celle qu'on trouve chez les grands comme Immonen ou Samnee par exemple, des artistes qui ont travaillé pour atteindre le niveau qu'ils ont aujourd'hui et qui l'utilisent non pas pour briller mais pour améliorer l'histoire sur laquelle ils oeuvrent. Mora trouve toujours la bonne façon de raconter une scène par l'image, sa complicité avec Waid est totale, sa maîtrise des personnages, la composition de ses plans, l'expressivité, tout y est. Et la colorisation de Tamra Bonvillain est au diapason, avec un sens de la nuance très appréciable, et un respect absolu du trait.

Par ailleurs, j'ai été soulagé d'apprendre que Mora réalisera tout le premier arc (qui comptera 5 n°) - et j'espère qu'il ne s'arrêtera pas là !

Non, honnêtement, ne pas aimer Batman-Superman : World's Finest me semble aberrant. C'est un grand cru, chaque planche est un kif, l'histoire est jouissive. What else ?

CAPTAIN AMERICA #0, de Tochi Onyebuchi, Jackson Lanzing & Collin Kelly, et Mattia de Iulis


Pratiquement un an après la fin du run de Ta-Nehisi Coates, la série Captain America fait donc son grand retour. Et Marvel a décidé de combler les fans du héros puisqu'il y aura deux séries mensuelles à son nom : Symbol of Truth (qui débutera le mois prochain) et Sentinel of Liberty (dès Juin). Ce n°0 sert donc de rampe de lancement, avec les trois scénaristes qui seront aux commandes. Reste qu'on peut s'interroger sur l'utilité d'un tel pilote...


New York. Arnim Zola menace la piopulation avec un énième attentat qui provoquerait un cataclysme comparable à celui qui a décimé les dinosaures. Heureusement Captain America intervient.

 

Et plutôt deux Captain America qu'un seul puisque Steve Rogers est secondé par Sam Wilson. Le premier grimpe à bord de la fusée armée de Zola tandis que le second s'envole au sommet de l'engin.


Zola assaille les deux Captains avec son arsenal mais les héros résistent vaillamment et réussissent à contrer le plan du génie nazi.


Ne reste plus qu'à envoyer la fusée s'écraser ailleurs pour éviter le cataclysme programmé...

Entendons-nous bien : ce gros épisode (de plus d'une trentaine de pages) n'est pas désagréable à lire, et ça fait tout simplement plaisir de revoir Captain America dans ses propres aventures, détachées de celles des Avengers. Qui plus est si on n'a pas apprécié les runs de Ta-Nehisi Coates, et avant de Nick Spencer ou Rick Remender.

Car, je vous le dis tel que je le pense, depuis Ed Brubaker, j'ai lâché Captain America sans réussir à m'intéresser à ce que ses successeurs proposaient. Je pourrais dire que Remender est celui qui m'a le moins déçu, surtout quand il fait de Sam Wilson le titulaire de la série, dans un registre 100% action. Hélas ! ça n'a pas duré longtemps puisque ces épisodes se déroulaient juste avant l'event Secret Wars de Hickman, après lequel Remender est parti de chez Marvel. Nick Spencer lui a succédé, en conservant Sam Wilson dans le rôle mais avec des intrigues beaucoup plus politiques, avant d'inventer "Captain Hydra" (qui allait mener à l'event Secret Empire).

Quant à Coates, j'ai trouvé les quelques épisodes que j'ai lus de lui totalement soporifiques. J'omets volontairement la très courte période où, avant Coates, Waid et Samnee ont animé Captain America, car le scénariste avait accepté de les écrire par amitié pour son dessinateur qui, lui, avait consenti à les dessiner pour honorer la fin de son contrat d'exclusivité chez Marvel.

Le run de Ta-Nehesi Coates s'est achevé en Juillet 2021. Et depuis plus rien (si ce n'est la mini The United States of Captain America en 5 épisodes, de Christopher Cantwell, qui, déjà, réunissait Steve Rogers et Sam Wilson, mais je ne l'ai pas lue. Bref, ça faisait quand même une paie que le Captain n'était plus dans les stands des comics shops.

Marvel a décidé de faire les choses en grand et d'en donner pour tout le monde, les fans de Steve Rogers, ceux de Sam Wilson, avec des auteurs et des artistes jamais vus sur ces personnages. Et pour lancer la machine, un épisode 0, écrit à six mains. La question qui se pose au bout du bout, c'est : était-ce bien nécessaire ?

En effet, on a du mal à croire que ce qu'on nous raconte là est indispensable. En vérité, ça ne l'est pas, et donc si vous préférez zapper ce numéro, vous ne raterez rien. Mais plus encore, on a du mal à croire qu'ils s'y soient mis à trois pour pondre un épisode dont le propos tient sur un post-it. De quoi s'inquiéter pour la suite ? Non.

Si je ne connais pas le travail de Tochi Onyebuchi, qui écrira dès le mois prochain Captain America : Symbol of Truth (starring Sam Wilson), en revanche j'ai toujours apprécié ce qu'a produit le tandem Jackson Lanzing-Collin Kelly (en particulier leurs épisodes de Green Arrow, hélas ! jamais traduits par Urban Comics - Pourquoi ?). Ces deux-là écriront à partir de Juin Captain America : Sentinel of Liberty (starring Steve Rogers).

Mais revenons à ce #0. L'intrigue est épaisse comme une feuille de cigarette avec Arnim Zola qui menace une énième fois de raser l'Amérique, les deux Captain America qui l'en empêchent, et s'accordent à la fin pour se partager le même pseudo. Et c'est tout !  On ne s'ennuie pas car c'est bourré d'action, très spectaculaire, rythmé, avec l'aspect buddy comic qui marche à fond, mais rien de plus. C'est un peu décevant, mais bon, voilà, c'est compensé par le plaisir de revoir Rogers et Wilson et la certitude que cette fois ça ne se limitera pas à une autre mini-série.

Les dessins sont assurés par Mattia de Iulis, qui a aupravant travaillé sur Jessica Jones (avec Kelly Thompson, qu'il va suivre sur un creator-owned chez Substack) notamment. Son style photoréaliste s'appuie sur un usage forcené de l'infographie, ce qui donne une mélange inégal. En effet, on a l'impression de lire quelque chose qui ressemble beaucoup à du Alex Ross (qui signe la couverture), mais sans la technique et le sens narratif de ce dernier.

Car de Iulis est un storyteller victime de sa technique. Ses cases sont souvent mal composées, et ses enchaînements de plans sont abrupts. Curieusement, il y a parfois un manque de lisibilité au profit d'une image qui veut épater la galerie. Ainsi vous apprécierez chaque goutte de sueur versée par Steve Rogers sous la pression mais ses gestes manquent d'ampleur, de dynamisme. 

Pour Sam Wilson, c'est un peu plus réussi car, forcément, ses trajectoires en vol permettent à de Iulis de dessiner des vues plus énergiques. Toutefois, ce n'est qu'à moitié concluant car il se sort trop facilement des difficultés qu'il rencontre (comme lorsqu'il échappe miraculeusement à des centaines de drones en les esquivant).

Je dis ça, mais c'est aussi parce que je ne suis pas le bon client pour ce style graphique, que je trouve trop désincarné. L'hyper-réalisme m'ennuie car j'ai l'impression de lire davantage un roman-photo qu'une vraie BD. Mais sans doute y a-t-il de vrais fans que cela ne dérangera pas.

Symbol of Truth bénéficera du talent de R.B. Silva (Powers of X), bien que je doute qu'il tienne longtemps la cadence mensuelle (mais je peux me tromper). Sentinel of Liberty sera dessiné par Carmen Carnero (Captain Marvel), ce sera (à ma connaissance) la première artiste féminine à dessiner Captain America dans sa série et si j'en juge par les previews qui ont circulé, c'est prometteur.

A suivre donc, même si je suis quasi-sûr de ne suivre que Sentinel of Liberty (tout en essayant quand même au moins le premier épisode de Symbol of Truth).

jeudi 21 avril 2022

NIGHTWING #91, de Tom Taylor et Geraldo Borges


Je suis, je dois le dire, un peu chonchon après la lecture de ce Nightwing #91. Parce que, même si c'est une série qui est loin d'être désagréable à suivre, ce n'est pas/plus ce que c'était. Tom Taylor tourne un peu en rond et je perds un peu patience. Geraldo Borges fait ce qu'il peut, mais il ne vaudra jamais Bruno Redondo (qui signe cette belle cover). Bref, c'est pas ça.


Flash et Nightwing affrontent KGBeast et ses hommes qui ont tenté d'enlever Barbara Gordon. Les malfrats neutralisés, Nightwing dévérouille le téléphone de KGBeast et le remet à Flash.


Flash donne le téléphone à Barbara Gordon qui accéde à son répertoire et identifie le commanditaire de KGBeast. Elle remonte la piste jusqu'à l'Agente Funebre au Costa Rica.


Nightwing et Flash se rendent sur place pour confronter l'Agente Funebre, chef légendaire d'une organisation de tueurs à gages, qu'ils réussissent à neutraliser.
 

Nightwing a alors l'idée de diriger tous les tueurs de l'Agente Funebre dans un piège. Ce qui, quand l'opération est bouclée, parvient aux oreilles de Blockbuster, évidemment mécontent...

Nightwing est une série qui, à juste titre, je m'empresse de le dire, depuis sa reprise par Tom Taylor, a très bonne presse. Le héros créé par Marv Wolfman et George Pérez revient de tellement loin que c'est un plaisir et un soulagement de le savoir animé désormais par un auteur talentueux, qui l'apprécie visiblement. On ne dira jamais assez l'importance pour un personnage d'être écrit par un scénariste pour qui ce n'est pas un héros de plus.

Ceci étant dit, est-ce que ça suffit d'aimer un personnage pour bien l'écrire ? Evidemment que non, sinon, au lieu d'écrire des critiques de comics, je rédigerai un comic-book mensuel sur Nightcrawler pour Marvel et j'aurai un succès fou, les fans apprécieraient l'elfe des X-Men comme jamais auparavant et les commentateurs seraient tous élogieux.

Depuis le début de son run, Tom Taylor a eu à coeur de redonner à Nightwing un certain lustre, des objectifs, un statut. A son avis, il est un des héros les plus importants du DCU, et on ne peut guère le contredire car Dick Grayson a une longévité étonnante et le public l'apprécie. Qui plus est, il est passé du rôle de Robin le boy wonder de Batman à Nightwing le chef des New Teen Titans et je crois qu'on peut affirmer qu'il occupe, pour cela, une place que n'ont pas acquise Jason Todd (Red Hood) ou Tim Drake (Red Robin) ni même Damian Wayne (Robin).

Taylor ne cache guère non plus ses influences - ou s'il ne les revendique pas, le lecteur un peu connaisseur saura les identifier : un peu du Hawkeye de Fraction/Aja, du Daredevil de Waid/Samnee. Impression renforcée par la manière dont Bruno Redondo illustre ses scripts, avec inventivité (à défaut de vrai génie). Bref, le tableau est séduisant. Mais alors pourquoi ça ne marche pas autant que j'aimerai sur moi ?

Sans aller jusqu'à le comparer au naufrage actuel de Eternals de Kieron Gillen, je trouve que la série Nightwing connaît un peu la même descente. Après des débuts brillants et prometteurs, on assiste à des épisodes moins aboutis, dont on peine à cerner la fin, ou du moins qui traînent en longueur. L'arc actuel, qui a mis Dick Grayson dans le viseur de Blockbuster en raison de leurs projets opposés pour Blüdhaven, est symptomatique de ce malaise narratif.

En effet, Taylor multiplie les guest-stars au détriment non seulement de son héros, qui se trouve éclipsé par ces partenaires occasionnels, mais aussi de son histoire, qui s'étire péniblement. On a vu les Titans intervenir, puis Jon Kent, et maintenant ce #91 boucle un diptyque avec Flash (Wally West). Aucune de ces histoires avec des invités n'a été passionnante. Pire : aucune n'a fait avancer le schmilblick, et toutes ont malheureusement fait de Nightwing un héros assisté, flanqué de compères providentiels qui assurent ses arrières, se font un sang d'encre pour lui et l'empêche de s'imposer comme la vraie star de son propre show. Un comble !

Imaginez si cela se produisait dans la série Batman et qu'on voit se pointer à chaque épisode un de ses amis de la Justice League pour le dépanner. Ce serait agaçant, horripilant. C'est pourtant l'effet produit par tous les copains de Nightwing qui s'invitent dans la série. Où veut en venir Taylor ? Si c'est pour rappeler, alors qu'il n'y a plus de série régulière avec les Titans, que ceux-ci sont toujours en activité et conservent des liens avec leur chef historique, c'est un effort louable certes, mais c'est trop présent dans la série Nightwing. Si c'est une manoeuvre de Taylor à l'adresse de son éditeur pour lui confier une relance d'une série Titans, bon, qu'il en parle avec les gens concernés, sans encombrer la série Nightwing.

Je ne dis pas que c'est insoutenable, mais ça commence à me courir sur le haricot. Je veux lire les aventures de Nightwing, avec au minimum Barbara Gordon/Oracle, pas un simili Nighting team-up with.... Comme tout indique que Taylor veut atteindre le 100ème épisode pour livrer un numéro mémorable, et sans doute ensuite partir sur une nouvelle histoire, je vais patienter jusque-là, tout en espérant ne pas m'ennuyer, au minimum. Mais ça a intérêt à valoir le coup, sinon gare !

Au dessin, Geraldo Borges boucle sa prestation. On sent bien qu'il fait des efforts, qu'il fait de son mieux, et dans l'ensemble, ce n'est pas déplaisant. Mais c'est un dessinateur qui n'a rien de renversant, et qui parfois est juste passable. Par exemple, sa manie de texturer le costume de Flash comme s'il était plastifié n'est vraiment pas belle.

Son découpage est le plus souvent très classique, sans inventivité. Lorsqu'il tente un effet de mise en scène, c'est très plat (comme décomposer les mouvements de Flash lorsqu'il désarme KGBeast). Lorsqu'il tente une double page pour l'affrontement entre Nightwing et l'Agente Funebre, le combat manque de punch (et Taylor appuie malencontreusement sur la voix-off pour désamorcer tout suspense en rappelant les modifications apportées au costume de Dick par Mr. Terrific).

En fait, Borges ressemble à beaucoup d'artistes actuels que les éditeurs lancent dans le bain alors qu'ils semblent n'avoir pas achevé leurs études. Ils semblent se former sur le tas, et tant pis si c'est au détriment de la série. La gestion des fill-in est globalement, actuellement, désastreuse, les editors sont nuls à ce niveau, incapables d'aligner deux dessinateurs de niveau à peu près égal sur un titre. A la place, on préfère lancer des mini-séries qui occupent, ironiquement, des dessinateurs plus solides. Or des dessinateurs sous-"exploités" et doués, il y en a, et je pense qu'ils seraient ravis de prêter main forte à leurs collègues quand ceux-ci éprouvent le besoin de souffler.

Bref, Nightwing est dans une position d'équilibriste : jamais désagréable à lire, mais pourtant depuis quelques épisodes maintenant en dessous de son potentiel affiché précédemment. Moi, je me suis fixé une échéance. Je souhaite vivement que Tom Taylor et Bruno Redondo me convainquent de tenir jusque-là - et au-delà.