vendredi 4 mars 2022

THE MAGIC ORDER 2 #5, de Mark Millar et Stuart Immonen


Pour le pénultième épisode de ce deuxième volume de The Magic Order, Mark Millar et Stuart Immonen lâchent les chevaux et livrent un numéro sacrément spectaculaire. Le scénariste met ses héros dans une situation plus que critique, au point qu'on se demande vraiment comment ils vont s'en sortir, tandis que le dessinateur produit des planches ahurissantes. Vous n'êtes pas prêts !


Kensington. La police, prévenue par un voisin, pénètre dans l'appartement de Francis King. Il le trouve pendu. Sur l'écran de son téléphone, un ultime message à l'attention de son père pour l'assurer que tout va aller bien et que les ennuis sont derrière eux...


Pendant ce temps, en Roumanie. L'Ordre Magique est au grand complet à la demande de Cordelia Moonstone qui veut porter un coup fatal au gang de Victor Korne. Mais celui-ci les attend et a anticipé leur attaque. Kevin, manipulé par la tante Brigitta, se suicide après informé l'ennemi.


Plusieurs magiciens tentent d'éliminer Korne, mais il est protégé par la couronne de son ancètre Soren. Après avoir humilié ses adversaires à lui seul, il convoque l'Onthoul'Endu, ce monstre mythique, grâce à qui il réveille les pires démons du passé pour refaçonner le monde selon ses désirs.


Enfin sous le regard effaré de Cordelia, privé de ses pouvoirs comme le reste de ses alliés, Victor érige un château tel qu'il en rêvait enfin pour rendre hommage à Soren et qui sera le nouveau repaire d'un nouvel Ordre Magique...

Le choc final du premier volume de The Magic Order était venu du fait que Gabriel Moonstone avait trahi sa famille en s'alliant à Madame Albany qui lui avait promis de ressuciter sa fille, tragiquement décédée. La série s'achevait sur un sacrifice terrible.

Qu'allait inventer Mark Millar pour rivaliser avec un tel épilogue ? En vérité, ce deuxième volume décentre les enjeux de l'intrigue. Il est entendu depuis le début que le sort invoqué par Cordelia Moonstone pour vaincre Madame Albany a maudit l'Ordre Magique. Mais quand et comment ? 

Le scénario a donné la part belle, au risque d'éclipser les Moonstone et l'Ordre Magique, à Victor Korne, un sorcier roumain, qui ressasse depuis toujours le fait d'avoir été relégué au second plan par les magiciens, et les Moonstone en particulier. Cette rancune remonte à loin car un de ses ancêtres avait déjà été défait par cette aristocratie de la magie. Mais au fond, ce que raconte Millar est semblable à ce qu'il écrivait dans le premier volume : la famille est au coeur de toute chose.

Hier, un frère accablé par un chagrin abominable. Aujourd'hui, un homme revanchard après l'éviction d'un ancêtre et de sa famille. Si la malédiction qu'a provoqué Cordelia n'a peut-être pas déclenché les hostilités de Victor Korne, celles-ci constituent une forme de crontrecoup brutal pour la magicienne et les siens.

Désormais en possession de pouvoirs immenses, Korne parait inarrêtable. Il a une armée, une puissance fabuleuse, il réveille des monstres du passé terrifiants, il a privé les magiciens de leurs capacités. Rideau ? En tout cas si Millar veut nous faire croire à une défaite cuisante de ses héros, c'est réussi car on se demande comment Cordelia et sa bande vont pouvoir se sortir de là.

A moins que... Millar ne se décide à orchestrer le retour de Leonard Moonstone, le patriarche qui a transmis les rènes à sa fille et qui n'a pas été vu depuis le début de cette deuxième "saison". Il serait bien inspiré de se montrer. 

Ou alors... La fille de Gabriel, possible joker dans cette partie à quitte ou double, qui figure de façon inquiétante sur la couverture du prochain numéro ? Aurait-elle hérité de pouvoirs magiques insoupçonnés ? Je mets un petit billet sur elle car il me semble évident qu'elle est présente sur le théâtre de l'action pour une raison et Millar aime bien surprendre son audience avec un personnage dont on ne s'est pas suffisamment méfié. Encore faut-il que Louise Moonstone soit animée de bonnes intentions envers sa tante et l'Ordre Magique...

En attendant les réponses à ces questions, on admirera sans réserve les planches de Stuart Immonen, qui livre un épisode bluffant. L'artiste canadien comme à son habitude, comme les plus grands en fait, semble produire tout ce qu'il fait avec une facilité déconcertante, sans forcer. C'est presque humiliant pour les autres. Mais Immonen n'est pas un mauvais bougre, "seulement" un dessinateur exceptionnel qui est admiré, à juste titre, par ses confrères.

Il n'empêche, quand il part dans les tours, Immonen impressionne toujours autant. Il distribue des doubles pages qui devraient être enseignées à tous ceux qui en dessinent sans inspiration, sans penser à la justesse de la composition ou à l'impact narratif exact qu'elles peuvent avoir. Quand il lâche un spash-page, soyez assurés qu'il ne le fait pas à la légère mais en dosant ses effets, compensant avec à-propos les facilités dont on taxe volontiers son scénariste.

Pour le reste, le découpage est simplement exemplaire. Il traduit merveilleusement la montée en puissance de Victor Korne et fait vibrer le lecteur devant cette démonstration de force. On pourrait presque dresser un parallèle entre ce personnage et Immonen qui, au fil des pages, déploie toute son expérience comme Korne libère toute sa hargne. Chaque case est imparable, ne cherchez pas un point faible : Immonen a du métier, de la bouteille, et il est au sommet de son art. Il sait exactement où il va et comment y aller. La preuve : le lecteur éprouve chacune de ses images pour leur efficacité sans faille.

Bien que je regrette un peu que Cordelia Moonstone et ses acolytes aient été un peu trop en retrait pendant cette deuxième "saison", The Magic Order est un divertissement de haute volée, et son dénouement promet d'être ébouriffant.

DARK KNIGHTS OF STEEL #5, de Tom Taylor et Yasmine Putri


Après l"épisode en forme de secret origins du mois dernier, Dark Knights of Steel reprend le cours de son récit. Et, fidèle à lui-même, Tom Taylor n'y va pas de main morte. Le rythme est effréné et ce chapitre réserve encore son lot de surprises choquantes. Yasmine Putri est de retour et signe des planches magnifiques.


Zala est de retour à la Maison des El où elle se recueille devant le cercueil de son père. Kal-El promet que son crime ne restera pas impuni. De son côté, Harley Quinn retrouve Poison Ivy dans la forêt de Hobb où elle lui résume la situation et obtient son renfort contre le roi Jefferson et ses alliés.


Diana, l'amazone, survole la forêt où elle est arrêtée par Ivy. Kal et Zala arrivent sur ces entrefaîtes. Zala s'isole avec Diana à qui elle jure n'être pour rien dans la mort du fils du roi Jefferson. L'amazone se range donc du côté des El, malgré l'alliance de Hippolyte avec Jefferson.


Bruce montre l'échantillon de kryptonite, protégé dans un étui en métal, à Kal et lui explique l'effet qu'a eu ce minerai étranger sur lui. Kal apprend par Bruce est donc son demi-frère par son défunt père. Sa réaction est brutale...


Non loin de là, un couple de femiers entend le bruit d'une chute. L'homme s'approche d'un cratère et y trouve Bruce, sévèrement blessé mais encore vivant et qui supplie pour ne pas être transporté au château des El...

Pour commencer, je voudrais revenir sur la critique du précédent épisode à propos de laquel un lecteur m'a interpelé, jugeant que j'avais spoilé un élément important par une image d'illustration. Je tiens à préciser deux choses à ce sujet : d'abord, pour qui lit mes articles, je prends le parti, discutable j'en conviens, de rédiger des résumés assez complets pour chaque épisode, ce qui me conduit donc, inévitablement à "divulgâcher" l'histoire. Mais, ensuite, quand je choisis des images pour illustrer mes résumés, je veille à ne pas trop en montrer, de telle sorte que tout ne soit pas révélé. Ainsi, pour le n°4, je pouvais donner l'impression de révéler l'identité du Green Man/l'Homme Vert, et pourtant, je peux vous promettre que celle-ci vous réserve une surprise encore intacte.

Cependant, il me faut bien admettre, et vous le comprendre, que plus l'histoire progresse, plus il est difficile de rédiger un résumé de chaque nouvel épisode en gardant des secrets intacts. Si je veux pouvoir résumer l'épisode, je ne peux pas éviter, à un moment donné, de "divulgâcher" des parties de l'intrigue. J'ai ainsi parfois hésité à continuer à livrer des résumés pour attaquer directement mes articles par la critique de l'épisode. Mais c'est reculer pour mieux sauter car ce que je n'écrirai plus dans le résumé, je finirai tôt ou tard par l'écrire dans la critique, à moins de tourner autour du pot et de vous donner à lire des analyses trop cryptiques.

Dans ce cinquième épisode, j'ai donc été confronté, de manière encore plus prononcée, à ces problèmes de spoilers et de contenus de résumé et de critique. Vous gardez la liberté de ne pas/plus lire mes articles pour attendre le moment où vous lirez l'intégralité de l'histoire sans spoilers, et je ne vous en voudrai pas. Mais c'est le fossé insoluble entre le critique et le lecteur : mon boulot, c'est de parler de ce que j'ai lu, et votre objectif, c'est de lire sans être spoilé. Personnellement, je ne crois guère à l'efficacité d'une critique sans spoilers. Et j'estime donc être lu en connaissance de cause, si vous vous voulez être préservés, autant évitez mes articles comme les news comics qui annoncent avec plusieurs mois d'avance parfois la trajectoire des séries.

Dans un premier temps, disons le premier tiers de cet épisode, Tom Taylor ne pose pas de problème au critique. Nous attendions depuis un petit moment l'apparition de Poison Ivy et à quoi elle ressemblerait dans le contexte de cette histoire, son rôle aussi. Il l'introduit en majesté, soulignant sa puissance mais aussi sa séduction, et surtout le scénariste ne se cache pas derrière son petit doigt en confirmant l'attirance homosexuelle d'Ivy pour Harley Quinn (qui semble réciproque, mais qui est modulé subtilement car Harley ne veut pas vivre dans la forêt où réside Ivy).

La Sorcière Verte, ainsi que Ivy est aussi désignée, s'incarne comme une force considérable mais indépendante. Elle ne consent à aider la Maison El que par amour pour Harley. On a une démonstration de sa force impressionnante quand elle intercepte Diana (Wonder Woman) qui survole sur son cheval aîlé sa forêt. Yasmine Putri fait des merveilles graphiques dans ce mouvement, non seulement en dessinant Ivy et Diana en femmes redoutables, en créatures qui ne cèdent rien l'une à l'autre. Spectatrice ahurie puis médiatrice du duel, Harley est aussi traitée avec un sens de la nuance appréciable car Taylor ne la réduit pas au personnage qu'on a pris l'habitude de voir dans les comics et les films, parfois franchement lassant.

Le deuxième tiers de l'épisode est passionnant dans ce qu'il montre de la duplicité des El. Zala jure avec una plomb sidérant à Diana qu'elle n'a pas tué le fils du roi Jefferson (le lecteur sait que c'est faux) et convainc son amante, qui, en retour, décide de combattre aux côtés des El contre l'alliance de Jefferson et des amazones. Mais le plus glaçant est à venir - et là, donc, spoilers !

Car, de leur côté, Kal et Bruce échangent, moins sur la découverte de la kryptonite trouvée sur les terres de Lord Magnus, qu'à propos de leurs liens du sang. Taylor avait déjà fait fort en créant une faternité entre ces Superman et Batman médiévaux, mais lorsque Kal empâle Bruce, puis révèle son vrai visage en affirmant que les El vont conquérir la Terre en écrasant quiconque se dressera devant eux, et surtout qu'il ne tolérera pas la présence du bâtard conçu par son défunt père, là, le choc est brutal.

Là aussi, Yasmine Putri prouve sa compétence en découpant la scène avec une énergie dingue, qui traduit parfaitement la violence de la réaction de Kal mais aussi celle du sort réservé à Bruce. Décidément, Putri s'affirme comme la grande révélation de cette mini-série car elle impose sa narration très dynamique et soignée sur un script déjà bien secoué. Je n'aurai pas imaginé qu'elle avait ça en elle, car même si elle était une cover-artist de haut niveau, il y a une différence entre le fait de produire des images pour une couverture et convaincre qu'on a les ressources pour convertir ce talent dans la narration graphique, avec ce que cela impose (maîtrise du découpagre, de la composition, des expressions, du rythme de lecture, etc.).

La toute dernière page réserve une ultime surprise, malicieuse, au lecteur. Mais surtout l'épisode qu'on vient de lire relance une nouvelle fois l'intrigue dans des directions multiples et excitantes. Dark Knight of Steel est un projet vraiment accrocheur, qui promet encore beaucoup. Et vu la forme affichée par Taylor et Putri, on avance confiant.

jeudi 3 mars 2022

ONE-STAR SQUADRON #4, de Mark Russell et Steve Lieber


Ce quatrième épisode de One-Star Squadron fait un peu du surplace. Après la fin du précédent numéro, qui plaçait Red Tornado dans une situation très délicate, Mark Russell semble avoir du mal à rebondir, à relancer son intrigue. Même le caractère sarcastique de la série est moins saillant. Steve Lieber accomplit un effort louable pour raconter cela avec efficacité. 


Accablé à l'idéé de devoir renvoyer la moitié du personnel de l'agence comme l'ont exigé les actionnaires de HEROZ4U, Red Tornado confie à sa femme qu'il s'agit de sa seule option s'il veut garder son job.


Une fois à l'agence, Red Tornado rassemble ses troupes et leur annonce la mauvaise nouvelle. Power Girl s'isole dans les w.c. pour réclamer des explications aux actionnaires car on lui avait promis la place de Red Tornado. Mais ils lui apprennent qu'elle doit être la première à être licenciée.


Dans son bureau, Red Tornado reçoit ses employés qui cherchent à sauver leur place. Cherchant l'inspiration en examinant une photo de Manhunter, son mentor, Red Tornado décide de désobéir et déclare à ses collègues qu'il refuse de les virer et va s'en expliquer avec les actionnaires.


Tandis que Gangbuster, à son motel, est pris de panique devant des enfants déguisés pour Halloween et s'enfuit après une altercation avec leurs parents, Red Tornado est reçu par les actionnaires. Ceux-ci lui apprennent alors avoir vendu l'application. Red Tornado rentre à l'agence qu'il découvre en flammes...

Plutôt que du surplace, il s'agit en fait d'une impression de tourner en rond qu'on ressent après avoir lu cet épisode. Et c'est assez instructif pour qui s'intéresse à la manière de (bien) raconter une histoire, sur la durée ou le temps d'un numéro.

Restons-en au cas d'un épisode. Lorsqu'un scénariste le construit, en fonction du nombre de personnages (premiers et seconds rôles confondus) qu'il a à animer, on assiste généralement à ce qu'on pourrait appeler des respirations ou des apartés dans la narration. C'est-à-dire que l'histoire est entrecoupée de scènes au cours desquelles on quitte le personnage principal pour suivre un second rôle qui va donner une perspective au récit mais aussi permettre au lecteur de respirer, de voir ce qui se passe à côté.

Ce procédé relance le défilé des scènes et évite la monotonie qui peut naître du fait de suivre un seul personnage central. Dans One-Star Squadron, la vedette est Red Tornado et on suit ses mésaventures multiples, de super-héros déclassé à manager d'une agence de placements de super-héros pour des animations diverses en passant par l'évocation de son passé glorieux. Les respirations sont pourvus par Power Girl, ici reconvertie en rivale hypocrite qui lorgne sur le poste de Red Tornado et qui conspire auprès des actionnaires de l'agence. Enfin, une troisième ligne narrative est fournie par les employés de l'agence, des super-héros ringardisés, ou le fil rouge qu'incarne Gangbuster, ce justicier sans abri et amnésique que Red Tornado a juré de protéger.

Lorsque ces respirations ne fonctionnent pas ou plus, alors on tombe justement dans le piège précité d'avoir l'impression de ne plus quitter le personnage principal et si ce qui lui arrive n'est pas palpitant, alors on s'ennuie. Ses réactions aux événements manquent de relief, le temps qui s'écoule est moins marqué, l'espace dans lequel il évolue devient trop réduit. Ici, en l'occurrence, l'action se résume à une (sale) journée, en les murs de l'agence, entre Red Tornado et les employés de l'agence. Les deux seules courtes scènes où le récit respire sont celles avec Power Girl, qui téléphone aux actionnaires pour découvrir qu'elle va être virée alors qu'ils lui avaient promis une promotion, et avec Gangbuster, pris de panique après que des enfants aient toqué à sa porte pour Halloween, et qui s'enfuit du motel où Red Tornado l'avait logé.

Mais ces respirations ne fonctionnent pas assez puissamment pour relancer le récit, lui donner une perspective. Au contraire, Mark Russell met en quelque sorte hors-jeu Power Girl après nous avoir suggéré qu'elle allait piéger Red Tornado. Quant à Gangbuster, il faut bien avouer que depuis quatre numéros, on ne sait pas trop où Russell veut en venir avec lui (même si, maintenant qu'il est dans la nature, on imagine fort bien que Red Tornado va en être averti et partir à sa recherche). 

Donc, entre le début et la fin de l'épisode, entre Red Tornado dévasté à l'idée de devoir virer du personnel et Red Tornado annonçant aux actionnaires qu'il refuse de le faire (mais en vain, puisque, entretemps, ceux-ci ont revendu leur affaire, et donc les licenciements ne sont plus leur problème), le récit ne décolle pas, il tourne en rond. Un épisode pour (presque) rien - presque seulement, car la dernière page fournit quand même un cliffhanger honorable (qui a mis le feu à l'agence ?).

Steve Lieber, un peu livré à lui-même avec un script peu inspiré, fait quand même le job. Si on peut légitimement penser qu'avec un artiste comme Kevin Maguire ou Francis Portela, dont le trait très expressif et fin fait merveille dans le registre comique, la série aurait atteint des sommets graphiques, Lieber se débrouille très bien.

D'abord parce que ce dessinateur est solide et humble, son graphisme ne cherche jamais à se mettre en avant, il est tout entier dévoué à l'histoire. Le découpage, très simple, refuse toute fantaisie et participe à la normalité affligeante du propos, c'est-à-dire une charge anti-capitaliste subtile mais mordante. 

Par contre, il arrive aussi à Lieber de rater vraiment son coup car il choisit parfois des angles de vue maladroits (quand Red Tornado grimpe sur un bureau pour haranguer ses troupes et leur jurer qu'il va les défendre). Là, on aurait bien aimé qu'il découpe un peu plus le mouvement ou opte pour un angle de vue plus efficace (une plongée à la place d'une contre-plongée qui est trop écrasée par la dimension de la case et une perspective trop limitée).

Je ne veux pas avoir l'air trop sévère car One-Star Squadron est une mini-série spéciale, qui mérite d'être soutenue. Qui plus est, à deux épisodes de son dénouement, rien n'est perdu, je veux croire à un accident. Mark Russell et Steve Lieber peuvent (et doivent) rebondir, c'est à leur portée.

X-MEN 9, de Gerry Duggan et Carlos Villa


Vous le savez si vous lisez mes critiques sur les X-Men de Gerry Duggan, mais le moins qu'on puisse dire est que j'étais vraiment pas convaincu par la prestation du scénariste sur la série. Pourtant, contre toute attente, voilà qu'il produit son meilleur épisode. Et de loin ! Comme si soudain il avait réussi à conjuguer les ambitions du titre, que lui a légué Jonathan Hickman, avec le meilleur de son écriture à lui. Et même si ni Pepe Larraz ni Javier Pina ne dessinent, Carlos Villa livre lui aussi des planches impeccables.


Krakoa. Le Professeur X réunit le conseil pour débattre de représailles plus sévères contre Orchis, entendu que leur adversaire sait maintenant pour leur protocole de résurrection et mène l'assaut sous plusieurs fronts. Le vote qui suit décide pourtant d'un statu quo.


Le Dr. Stasis en compagnie de Abigail Brand a pris des notes sur l'attaque récente de MODOK et est intéressé par ses travaux sur le cerveau humain. Nimrod et Stasis organisent l'évasion de MODOK détenu dans la Zone 51 et lui offre d'intégrer Orchis.


Oblitus (ex-Knowhere). Malicia et Gambit rencontrent Cosmo pour obtenir des informations au sujet du Gameworld de Cordyceps Jones. Mais Destinée est déjà là. Alors qu'ils interrogent des clients du bar, une bagarre éclate.


Arakko. Tornade a convoqué le Grand Cercle pour discuter du sort de Sanguinaria la Forêt, toujours prisonnière dans l'Outremonde depuis le tournoi organisé par Opal-Luna Saturnyne. Tornade obtient que la situation persiste. Puis elle rejoint Sunfire qui a trouvé un moyen de contacter Sanguinaria...

Alors, bien entendu, on ne va pas se réjouir trop vite et penser que désormais X-Men va rouler à la perfection et nous éblouir mois après mois. Mais quand même, il est vraiment bon ce neuvième épisode, et il serait ingrat de ne pas le reconnaître et d'espérer des lendemains meilleurs.

Gerry Duggan aura mis du temps mais pour la première fois depuis le début de son run sur la série, il arrive à concilier les ambitions propres au titre-phare de la franchise mutante sans renier sa propre personnalité. En vérité, il fait tout simplement du bon boulot, rigoureux, appliqué, efficace, drôle et dramatique à la fois.

L'épisode s'ouvre comme un programme de ce qu'il va proposer avec une page en trois bandes, chacune montrant un personnage en gros plan dans un lieu précis. Le premier commence une phrase que le deuxième poursuit et le troisième achève pour former un constat : la guerre est déclarée et il faut réagir. Bien que Gerry Duggan a dû écrire son script depuis un moment, on ne pourra qu'être troublé par la résonance du thème avec l'actualité en Ukraine et en Russie. 

On assiste à deux votes dans cet épisode : le Pr. X soumet au conseil de Krakoa des mesures de représailles contre Orchis et essuie un revers à cause des "non" et des abstentions cumulés. Tornade veut savoir si le Grand Cercle de Arakko souhaite intervenir dans l'Outremonde où est restée coincée Sanguinaria (= Red Root) la Forêt (depuis X of Swords). Grâce à une habile manoeuvre, Tornade obtient le statu quo, même si on verra à la fin que Sunfire (désormais établi sur Arakko, et donc, suppose-t-on, en retrait de l'équipe des X-Men) a trouvé un moyen pour communiquer avec la détenue.

Duggan s'empare pour la première fois de la dimension politique de la série, telle que l'ont exploitée Hickman et Ewing (dans X-Men et S.W.O.R.D.), et il le fait bien. On mesure à quel point la configuration du conseil de Krakoa a changé depuis la fin de Inferno (avec les présences de Destinée et de Colossus, et on devine que Magneto ne va plus le supporter longtemps - d'où sa présence au générique de la future série X-Men : Red de Ewing ?). En revanche, Tornade fait preuve d'une adresse stratégique épatante contre les Arakki belliqueux (notamment Tarn), même si, là aussi, l'avenir risque d'être compliqué pour elle (avec l'arrivée sur Mars de Vulcain ou Sunspot).

L'épisode est dense et offre un enchaînement de scènes rapides et bien remplies. Exemple avec celles où le Dr. Stasis et Nimrod décident de libérer MODOK puis lui proposent de rejoindre les rangs d'Orchis. La présence dans la première scène d'Abigail Brand vient rappeler avec à-propos qu'elle a changé de camp à l'issue du dernier épisode de SWORD, et Duggan a intégré cela naturellement (même s'il ne précise pas si les krakoans sont au courant, sans doute pour laisser à Ewing le soin d'éclaircir lui-même ce point). Un organigramme encore incomplet mentionne les postes occupés par Brand et Stasis puis MODOK au sein d'Orchis et on voit que l'organisation se structure solidement, sans oublier Feilong (qui s'est établi sur Phobos (une des lunes de Mars/Arakko).

Mais, sur le plan de la lecture simple, au premier degré, la séquence la plus réjouissante est celle qui met en scène Malicia, Gambit et Destinée, soient un trio mère-fille-beau-fils. Venus à la pêche aux infos sur Cordyceps Jones (encore une preuve que Duggan rassemble enfin les éléments qu'il a semés depuis des mois), les trois mutants sont pris dans une bagarre car leurs questions indisposent les clients du bar où ils sont descendus dans la station Oblitus (ex-Knowhere). Duggan y fait, là, franchement, entendre sa voix grâce à des dialogues toniques et savoureux, en particulier entre Destinée et Gambit (la première se désolant que Malicia l'ait épousé, le second ironisant sur le fait que Malicia l'ait justement choisi parce que Destinée et Mystique l'ont négligée). C'est très drôle, piquant, mais pas gratuit car en rappelant au bon souvenir du lecteur Cordyceps Jones et son Gameworld, Duggan prépare évidemment une riposte des X-Men contre cet ennemi qui a mis la Terre et les mutants en jeu au début du run de Duggan (malheureusement, ça se jouera sans Gambit qui va être accaparé par Tini Howard et sa série Knights of X).

Pepe Larraz est de nouveau absent, il ne signe que la couverture (qui est plus une vision de cauchemar qu'en rapport avec le contenu de l'épisode). Pas de Javier Pina non plus pour le suppléer. On pouvait alors craindre que Carlos Villa ne soit qu'un pis-aller. Il n'en est rien. Au contraire.

Et c'est assez fou de constater encore une fois qu'un remplaçant de Larraz exécute un excellent boulot. Villa est un artiste sur lequel semble miser Marvel, même si pour l'instant il a surtout travaillé sur des séries qui ont été annulées, comme Black Cat

En tout cas, sa prestation est impeccable. Son trait est expressif, ce qui tombe bien dans un épisode où les émotions des personnages sont nettement marquées. Il est à l'aise dans l'action, comme en témoigne la bagarre dans le bar sur Oblitus, avec un découpage très énergique mais toujours lisible et varié. Il arrive parfaitement dans ce tumulte à ménager des cases qui permettent d'apprécier les dialogues de Duggan. Enfin, il n'a aucun mal à s'approprier un casting fourni (entre le conseil de Krakoa, le Grand Cercle d'Arakko, Stasis, Nimrod, MODOK, les pirates d'Oblitus, Cosmo...).

Marte Gracia, aux couleurs, est le patron graphique de la série. Il assure une cohérence esthétique quel que soit l'artiste, c'est précieux, et surtout la palette qu'il utilise convient parfaitement à chaque scène tout en étant sa griffe, très identifiable.

Vraiment, c'est un plaisir de lire un si bon épisode. J'étais découragé, et, après ça, je suis requinqué. Mais le plus dur reste à faire pour Duggan et compagnie, car maintenant une baisse de niveau serait vue comme un relâchement coupable. Il y a beaucoup de (bonne) matière à exploiter dans ce #9 (Cordyceps Jones, Sanguinaria, MODOK), sans oublier Judgment Day cet été. Le scénariste et ses partenaires ont toutes les cartes en main pour faire quelque chose de grand. A eux de jouer !

mercredi 2 mars 2022

BATMAN #121, de Joshua Williamson, Jorge Molina et Mikel Janin


Sans surprise, ce dernier chapitre du premier arc du Batman de Joshua Williamson est une nouvelle déception. Le scénariste expédie la conclusion de son intrigue dans une cascade de coups de théâtre grotesque et un cliffhanger qui sert de rampe de lancement à Shadow War (son crossover entre Batman, Robin et Deathstroke Inc.). Les dessins sont assurés pour moitié par Mikel Janin et le reste par Jorge Molina. Il n'y a vraiment rien à sauver.


Sur le toit de la prison, Lex Luthor et Batman font face à Abyss et aux membres de Batman Inc. acquis à la cause de ce dernier. Mais ceux-ci se retournent contre leur leader, dévoilant qu'ils étaient en mission d'infiltration depuis le début.


Acculé, Abyss blesse plusieurs membres de Batman Inc., tente de tuer Luthor mais se résoud à battre en retraite lorsque la détective Cayha surgit sur le toit avec en renfort un hélicoptère de la police locale. S'emparant d'un gadget de Luthor qui lui rend la vue, Batman par à la poursuite d'Abyss.


Batman retrouve Abyss dans une ruelle et, pour l'empêcher de profiter de l'obscurité, il active l'éclairage public. Abyss révèle, en se battant, qu'il a subi des expérimences de la part de Luthor qui voulait en faire son Batman. Mais il refuse l'aide du dark knight et parvient à s'échapper.


De retour auprès des membres de Batman Inc. Batman assiste à leur défection envers Luthor, qui se retire, véxé. Batman compte sur la détective Cayha pour le tenir au courant si Abyss se manifeste à nouveau. Pendant ce temps, à Gotham, Deathstroke est averti du retour du justicier...

Jusqu'à la lie ! Cet arc narratif écrit par Joshua Williamson aura été une vraie purge. Et maintenant qu'on sait que Chip Zdarsky va le remplacer en Juillet prochain, le gâchis paraît encore plus grand puisqu'il semble bien que Williamson n'ait jamais été destiné à rester sur la série.

Circonstance aggravante : le scénariste star de DC, promu nouvel architecte de la continuité Rebirth, a bâti cet arc comme une rampe de lancement pour le crossover Shadow War qui impliquera les séries Batman, Robin et Deathstroke Inc.. Soit quatre épisodes pour rien, ou pas grand-chose, car je ne pense pas qu'on reverra de sitôt Abyss, et sans doute pas davantage Batman Inc. ou la détective Cayha. Pourtant Dc et Williamson avaient promis qu'avec lui une nouvelle ère s'ouvrait, suite au départ de Tynion IV.

Si on prend un peu de recul, Batman est la série la plus importante pour DC, car le personnage est le plus populaire de l'éditeur (et la sortie du film The Batman de Matt Reeves tombe à point nommé pour le rappeler). Pourtant, depuis l'éviction par Bob Harras de Tom King, c'est comme si le dark knight n'avait plus vraiment de pilote. Et pourtant King pouvait se vanter de chiffres de vente flatteurs... Mais surtout d'une vision pour le personnage (qu'on y adhère ou pas, c'est un autre débat).

Revenons à la conclusion de cet arc : Williamson accumule les coups de théâtre à un point grotesque. Alors que le elcteur s'attend à une baston entre Lex Luthor, Batman et Abyss plus les membres de Batman Inc., il s'avère que ces derniers étaient depuis le début en mission d'infiltration non pas pour tuer Luthor mais piéger Abyss. Que ne l'ont-ils fait avant alors ? Et pourquoi n'ont-ils pas averti leur vrai chef, Batman ? Ah, mais j'oubliai : in fine, Batman explique à ses amis qu'il savait depuis le début qu'ils ne l'avaient pas trahi, et même quand ils s'en sont pris à lui dans la prison, il a senti qu'ils retenaient leurs coups. Trop fort !

Williamson revient à l'über-Batman thérorisé et animé par Grant Morrison mais dans une intrigue tellement maladroite et à court terme que l'effet tombe à plat. Ainsi, faut-il rappeler que Batman est toujours aveugle mais (on ignore comment) il voit quand même Luthor grâce à l'armure que celui-ci porte. En lui subtilisant une partie de son équipement, il peut courser Abyss qui lui rend la vue providentiellement en l'affrontant. C'est n'importe quoi ! Encore un exemple de WTF ? Abyss, avant de battre en retraite, furieux d'avoir été trompé par les membres de Batman Inc., en blesse plusieurs grâce à sa faux. Mais, miracle, quand Batman les retrouve après avoir été semé par Abyss, plus personne n'est blessé !

Est-ce qu'au moins c'est bien dessiné ? Oui, de ce côté-là, on serait ingrat de se plaindre car Mikel Janin et Jorge Molina ne sont pas des manches. Mais de là à dire qu'on est satisfait, il y a un pas que je ne franchirai pas.

Jorge Molina aura été très décevant pour son premier travail chez DC. C'est pourtant un artiste que j'aime bien mais il est incompréhensible qu'il n'ait pas été en mesure de produire quatre épisodes entiers. Pire : il a signé de moins en moins de planches à mesure que l'histoire avançait. Ici, il ne réalise que la moitié de l'épisode, à partir de la douzième page ! Si encore, il nous offrait des planches bluffantes, on lui pardonnerait presque, mais franchement, il n'y a pas de quoi sauter au plafond. Les décors sont pratiquement absents, les personnages sont inexpressifs et il faut surtout compter sur l'exceptionnel apport de Tomeu Morey aux couleurs pour sauver les meubles.

En revanche, Mikel Janin s'occupe des onze premières pages et on se demande bien pourquoi cet excellent dessinateur est réduit au rôle de fill-in de luxe alors que, justement, du temps de King, il assurait des arcs entiers de grande qualité, sans retard. Il s'acquitte de scènes d'action très dynamique, avec un découpage inventif et nerveux. Tomeu Morey accomplit encore des prouesses, mais Janin est plus solide que Molina et son trait est plus vif, plus maîtrisé, plus précis, et se repose moins sur les couleurs.

Je dois bien avouer que je suis très refroidi. A la fois par l'importance de Joshua Williamson chez DC et son remplacement apr Zdarsky (que je n'aime pas davantage et dont je n'attends rien sur Batman). Dark Crisis n'arrive pas à m'exciter et je ne pense donc pas que je relirai du Batman en série régulière avant un bon moment. Mais la chauve-souris n'est pas perdu, et très bientôt, cette semaine, j'aurai l'occasion de vous parler d'une autre histoire avec lui d'un niveau bien supérieur.