jeudi 8 avril 2021

MARAUDERS #19, de Gerry Duggan et Stefano Caselli


Marauders et Madripoor, c'est une formule éprouvée depuis le début de la série écrite par Gerry Duggan. Ce dix-neuvième épisode se situe donc une fois encore sur l'île fictive et oppose une énième fois les pirates mutants et les Homines Verendi, ces morveux qui ont pris le contrôle de la zone en déployant des Reavers pour déloger les habitants des quartiers pauvres. Stefano Caselli a l'air de bien s'amuser comme son son scénariste en animant surtout les Morlocks, sous-employés depuis le début de Dawn of X. Mais j'espère que cette affaire ne va pas s'éterniser...


Depuis leur nid d'aigle, les Verendi et leur alliée, la millardaire Chen Zhao, observent les exactions des Reavers dans Lowtown, dont sont expulsés par la force les habitants, et le bâteau des Marauders au large, contraints à l'inaction par une résolution de l'ONU et les ordres provenant de Krakoa.
 

Kitty Pryde ne veut pourtant pas abandonner les désoeuvrés de Madripoor. Callisto va chercher des renforts parmi ses Morlocks, ne se souciant pas des consignes. Et Kitty rejoint l'île à la nage pour disposer dans les égoûts un portail de Krakoa.


Pour faire diversion, Iceberg et Pyro occupent la marine militaire qui surveillent leur bâteau. Bishop, lui, en profite pour s'infiltrer dans le building des Verendi et pénétrer dans le labo où sont générés les Reavers. Il a désactivé les caméras de sécurité et plastiqué l'endroit.


L'équipe de Morlocks neutralisent les Reavers puis profitent de ce succès sur l'adversaire au Princess Bar, acquis par les Marauders, remerciés par les habitants de Lowtown... Le "Daily Bugle" consacre un article à Jumbo Carnation qui créé les tenues pour les invités du futur Hellfire gala...

Ce n'est pas un épisode pour rien, mais reconnaissons que c'est un épisode pour pas grand-chose, qui donne l'impression que Gerry Duggan fait un peu de remplissage en attendant le fameux gala que va donner Emma Frost sur son île (et dont on pourra suivre le déroulement, sous tous les angles, en Juin prochain, via toutes les séries mutantes).

Dans le précédent numéro, après été pris sous le feux des caméras en train de combattre les Reavers des Verendi sur l'île de Madripoor, les Marauders ont été doublement sanctionnés, malgré leurs bonnes intentions (en effet les Verendi veulent déloger les habitants du quartier pauvre de Lowtown pour y édifier des résidences de luxe). L'ONU a tranché en interdisant aux pirates mutants de remettre un pied sur l'île et le conseil de Krakoa a sommé l'équipe de Kitty Pryde de s'en tenir à cette résolution. Mais les exactions des Reavers se poursuivent...

Gerry Duggan a au moins deux bonnes idées qu'il met en pratique dans cet épisode (ce qui permet au dit épisode d'être inutile) : la première, c'est qu'on remarque que les Marauders sont certainement l'équipe de mutants la plus attachée à l'idée de justice, malgré des méthodes maladroites ; la seconde, c'est d'utiliser les Morlocks, largement sous-exploités depuis le début de Dawn of X.

En effet, les mutants, depuis qu'ils sont devenus une nation, se sont repliés sur eux-mêmes et on peut dire franchement que le sort des humains n'est plus leur préoccupation (sinon pour commercer avec eux leurs remèdes miracles). Cela changera certainement dans les mois à venir puisque Cyclope et Jean Grey ont décidé de reformer un vrai groupe de X-Men. Mais en attendant, c'est la formation de Kitty Pryde qui est la plus proche des homo sapiens : la raison en est simple, c'est parce que c'est grâce à un couple (père-fille) de pêcheurs que Lockheed a survécu après la tentative d'assassinat de Sebastian Shaw. Pas question de laisser tomber ces malheureux.

Mais là où Duggan se montre inspiré, c'est en faisant appel aux Morlocks plus qu'aux Marauders eux-mêmes. D'une, ces mutants encore plus étranges et persécutés que la moyenne ont été peu employés depuis la relance de la franchise X. De deux, qui mieux qu'eux peut comprendre, compatir et avoir envie d'agir au moment où des miséreux sont persécutés à Madripoor. De fait, la couverture (superbe comme d'hab') de Russell Dauterman ne trompe personne en mettant en avant trois personnages directement liés à la crise de Lowtown : Kitty (pour les raisons mentionnées plus haut), Bishop (qui a espionné les malversations des Verendi depuis le début) et Callisto (la leader emblématique des Morlocks, qui se moque des résolutions de l'ONU et des consignes de Krakoa).

C'est du coup jubilatoire d'assister à cette mission des Morlocks, autorisée par Kitty et complétée par Bishop, dans un épisode parfaitement construit. Ce qui l'est un peu moins, c'est que, bon, on ne va se le cacher, on aimerait bien que les Marauders règlent leurs comptes aux Verendi, et voguent un peu ailleurs qu'au large de Madripoor, ne serait-ce que pour que renouer avec le projet initial de leur série (sauver des mutants dans des pays qui les maltraîtent et livrer la pharmacie krakoane). Je n'ai jamais vraiment cru au potentiel des Verendi, introduits dans Wolverine & the X-Men (de Jason Aaron), ce club des damnés avec des gosses machiavéliques, et il le me semble que Duggan s'est depuis trop longtemps éloigné du pitch assigné à son titre (d'ailleurs l'équipe des Marauders n'existe plus que de manière très allusive - où est passée Tornade ? Et Emma Frost n'apparaît plus très souvent...). Donc, oui, je souhaite que vite, on change de décor et que ces adversaires soient éclipsés.

Toutefois, avec les dessins de Stefano Caselli, on passe un excellent moment. D'autant plus que l'artiste semble bien s'amuser et apprécier de représenter les Morlocks. Son trait expressif sied à merveille à ces mutants aux physionomies ingrates et aux pouvoirs peu ragoutants. Les pages où ils chassent les Reavers sont nerveuses, découpées avec énergie, sur un mode "on ne va pas y passer la nuit" qui convient merveilleusement aux méthodes des Morlocks. C'est, je dois le dire, une vraie bouffée d'air frais dans la franchise, ces nouvelles tronches, cette façon de faire, un peu comme un pied-de-nez (ou un bras d'honneur ?) à la politique très politicienne des X-Men, avec son conseil, sa diplomatie.

J'ignore si Duggan dispose d'assez de liberté, mais si c'est le cas, on pourrait rêver de Marauders qui soient vraiment des francs-tireurs au sein de la franchise, qui ne s'embarrasse pas de manières, quitte à se mettre à dos les chefs de Krakoa (dont Kitty fait partie). Ce serait alors un vrai titre pirate, électron libre, que l'écriture parfois débonnaire de Duggan et les dessins enlevés de Caselli animeraient parfaitement.

A surveiller donc, même si, si révolution de palais il y a, ce ne sera pas avant le Hellfire Gala de Juin prochain, et auquel la toute dernière page fait un amusante allusion...

mercredi 7 avril 2021

DECORUM #7, de Jonathan Hickman et Mike Huddleston



Après quatre mois d'attente, le septième et pénultième épisode de Decorum paraît enfin. Autant être franc et direct : cette périodicité n'aide pas à se reconnecter avec une histoire déjà bien barrée. Mais abandonner maintenant serait dommage, surtout que le n°8 devrait sortir le mois prochain, sans nouveau retard, et clore ce projet. Jonathan Hickman fait l'effort, louable, de simplifier son intrigue, et de la sorte Mike Huddleston a la voie libre pour produire des planches toujours aussi folles.


Lancée par Chi Ro, le leader de l'Eglise de la Singularité, la chasse à l'oeuf cosmique mobilise toutes les tueues de la sororité de l'homme, confirmées comme débutantes. Soeur Ma, leur chef, dispose de de plusieurs pistes et déploie ses assassins.


Neha Nori Sood a la chance, surtout après avoir survécu à une collision avec une voiture et une noyade, de localiser la première l'endroit où est caché l'oeuf. En pénétrant dans un entrepôt désert au coeur duquel se trouve une pyramide, elle tranche l'oeuf avec une épée et libère l'enfant.
 

Celui-ci est déjà formé et possède un corps masculin sculputral adulte, mais avec l'esprit d'un nouveau né. Mais, plutôt que d'en informer Soeur Ma, Neha emmène l'enfant à l'abri, ignorant qu'elle est suivie et bientôt on informe Ro Chi puis la conscience céleste de l'Eglise de la Singularité de la situation.


A son tour, Soeur Ma est mise au courant et n'a d'autre choix que de rediriger ses tueuses pour éliminer Neha et lui reprendre l'enfant. Evidemment, Imogen Morley, la mentor de Neha, est avertie et va devoir devancer ses collègues...

Contrairement à X-Men où, avec les data pages du designer Tom Muller, Jonathan Hickman fait comme si le lecteur de Decorum découvrait chaque épisode en en connaissant les acteurs et la situation. Pas de page pour lui rappeler les identités de chacun et les enjeux de l'histoire. Lorsqu'on ouvre ce septième fascicule quatre mois après le précédent, il faut donc d'abord commencer par consulter ses notes pour s'y retrouver (à moins d'avoir une mémoire d'éléphant).

Hickman teste donc le fan d'entrée de jeu, ne se souciant pas des retards pris par sa série, sans doute parce que, lui, a terminé l'écriture de ses scripts depuis un moment (ce n'est qu'une hypothèse puisque les maisons d'édition ne communiquent jamais sur les raisons des retards de parution d'une série et qu'Image Comics laissent ses auteurs livrer quand bon leur chante). Ce qui complique vraiment la chose, c'est que Decorum n'est pas, depuis le début, la série la plus simple à appréhender.

Mais en revanche, on peut remercier Hickman pour avoir, progressivement, dégraissé son projet, le simplifiant considérablement, comme si, au fond, tout l'arrière-plan qu'il avait décrit minutieusement dans les premiers épisodes ne comptaient pas tant que ça. Le scénariste aime bien poser un univers, un contexte, pour cadrer son récit, ses acteurs. Mais dans le cas de Decorum, tout compte fait, cela n'aura pas servi à grand-chose pour saisir l'essentiel.

Tout a fini par se résumer à l'apprentissage d'une jeune femme au métier de tueuse, formée par une redoutavble professionnelle à l'issue d'un concours de circonstances, et à la jeter dans une chasse à un oeuf cosmique convoîté par une obscure église qui le considère comme une menace. Quelle genre de menace exactement ? On s'en fiche un peu, franchement. Et même davantage : Decorum est une S.F. mais aurait tout aussi bien pu être un polar ou un western par exemple. Le cadre cosmique n'aura été qu'un décor de théâtre plus luxuriant, baroque, étonnant, propice à la production d'images ahurissantes.

Il y a un sens de l'absurde, et même de la comédie dans tout ça, les numéros précédents l'ont prouvé à de multiples reprises (notamment quand il a été question de la formation de Neha par Imogen). Mais cela ne doit pas nous empêcher de questionner le comportement de Neha dans cet épisode justement. Pourquoi sauve-t-elle et cache-t-elle l'enfant cosmique, en sachant que son geste ne pourra pas échapper à la sororité de l'homme bien longtemps ? Elle est de plus épiée par un mystérieux individu qui la dénonce à Ro Chi de l'église de la singularité, ce qui provoque une réaction en chaîne prévisible/ Désormais Neha est la femme à abattre.

Pourquoi a-t-elle donc agi ainsi ? C'est ce à quoi répondra le dernier épisode, qui devrait certainement être l'occasion de plusieurs réglements de comptes entre Neha et ses "soeurs" tueuses, peut-être d'une confrontation avec Imogen Morley, et d'une explication avec l'église de la singularité. Toutefois, je vois mal Decorum s'achever classiquement en une succession de bastons homériques, et la forme comptera autant que la résolution narrative de Hickman.

On peut faire confiance à Mike Huddleston pour produire un dernier opus flamboyant et déglingué. Car s'il n'a pas pu tenir le rythme mensuel, l'artiste a su à chaque fois en donner pour son argent au fan. Decorum, grâce à lui, sort vraiment de l'ordinaire (si d'aventure le scénario ne vous a pas suffi).

Une fois encore, donc, Huddleston mixe les techniques en virtuose et transforme ce récit en expérience visuelle unique. L'infographie lui permet toutes les audaces pour représenter des environnements surréels. Mais, sans prévenir, avec la même aisance, Huddleston peut revenir à des techniques plus sobres et aligner plusieurs pages en noir et blanc, réhaussées d'effets (trames, fragments colorés), le tout dans un découpage défiant toutes les attentes. C'est toujours aussi déconcertant, mais si on a apprécié jusqu'à présent, on ne sera pas déçu par ce dessin d'humeur, où seul semble compter l'envie de traiter une page comme l'artiste le souhaite, avec l'objectif de surprendre, d'éblouir et de submerger le lecteur.

A noter que Urban Comics vient de débuter la traduction de Decorum : un premier tome avec les quatre premiers épisodes (ça peut paraître peu, mais n'oubliez pas que la pagination des chapitres est souvent plus conséquente) vient de paraître et, éditorialement, c'est un pari car l'album se présente dans un format plus grand, pour être rangé à côté de parutions franco-belges. Une stratégie en forme de cheval de Troie, car en France on ne mélange pas les "torchons" (les comics, toujours majoritairement considérés comme de la sous-BD) et les serviettes (les livres traditionnels), et qui imite les mouvements opérés par d'autres (comme Glénat ou Delcourt).

mardi 6 avril 2021

BODYGUARD (BBC / Netflix)


Ce week-end, après avoir tourné autour depuis presque deux ans, j'ai regardé, sur Netflix, la série Bodyguard. Cette production de la BBC avait été un énorme succès lors de sa diffusion Outre-Manche, rivalisant avec un épisode spécial du Doctor Who. Il s'agit en tout cas d'une oeuvre redutablement efficace et magistralement conçue par Jed Mercurio, en six épisodes captivants et denses. Par ailleurs, c'est l'occasion de remarquer le talent de son acteur principal, Richard Madden, avant de le revoir dans le prochain blockbuster Marvel, Eternals.


Ancien soldat en Afghanistan, le sergent David Budd déjoue un attentat kamikaze dans le train qui les ramène, lui et ses deux enfants, à Londres. La terroriste, une jeune femme nommée Nadia, est prise en charge par les autorités avec son mari. Cet acte de bravoure vaut à David une promotion : attaché à la protection des personnalités publiques, il devient le garde du corps de Julia Montague, Minsitre de l'Intérieur, au moment où elle veut faire passer une loi controversée sur la sécurité nationale. Son ex-mari, Roger Penhaligon, lui reproche de profiter de la situation pour convoîter le poste du 10 Downing Street. David, lui, doit composer avec une vie familiale difficile : parce qu'il nie son trauma lié à la guerre, sa femme ,Vicky, le quitte... 


Stephen Hunter-Dunn, chef de la Sécurité Intérieure, informe Julia qu'une menace d'attentat vise l'école où sont les efants de David mais il lui demande de garder l'info confidentielle car il craint une fuite de la police. L'attaque est déjouée et David et Vicky, après des mois d'essais infructueux, obtiennent le transfert de leur fils dans un établissement spécialisé ainsi que la protection de leur famille. Peu après, Julia échappe à une tentative d'assassinat par un sniper lors d'un déplacement dans Londres. David la met à l'abri puis coince le tireur : il le reconnait car il s'agit d'Andy Apsted, un camarade vétéran de l'armée, qui préfère se suicider qu'être arrêté. Julia est relogée à son tour dans un hôtel et entame une liaison sexuelle avec David. Le lendemain, Lorraine Craddock, la supérieure de David, et Anne Sampson, chef de l'Antiterrorisme, commandent à Dunn d'espionner Julia...


Bien qu'il accepte sa mission à contrecoeur, David le fait pour garantir la protection de Vicky et de leurs enfants. Il surprend un certain Richard Longcross qui remet à Julia une tablette contenant des infos confidentielles peu avant qu'elle se rende en secret, le soir venu, chez le Premier Ministre. David, le lendemain, est interrogé par les inspecteurs Sharma et Rayburn de l'Antiterrorisme sur Andy Apsted et nie le connaître.. La loi défendue par Julia est votée au Parlement et soulève de vives protestations chez les associations de défense des libertés publiques. Malgré la menace, Julia décide de défendre son texte lors d'une conférence de presse au collège St Matthews. Une bombe explose peu après qu'elle ait commencé son discours...
 

Julia est hospitalisée dans un état critique tandis que Mike Travis, son secrétaire, est nommé à son poste provisoirement. Il confie l'enquête à l'Antiterrorisme alors que la Sécurité Intérieure la réclamait. David est sous le feu des critiques de Penhaligon qui lui reproche de n'avoir pas sécurisé la conférence de presse de Julia. Le lendemain, l'annonce de la mort de Julia provoque un vif émoi tandis que l'Antiterrorisme en consultant la vidéo-surveillance du Ministère de l'Intérieur a remarqué que Rob MCDonald, l'assistant de Julia, avait confié une mallette suspecte à son collègue, Tahir Mahmood, qui accompagnait la Ministre au collège. David intimide McDonald pour qu'il s'explique et il fait une déposition auprès des inspecteurs Sharma et Rayburn en expliquant que le Parti voulait humilier Julia pour l'empêcher de prendre le poste du Premier Ministre : il avait donc glissé des erreurs dans son discours mais nie avoir participé à un projet d'attentat. David tente de se suicider mais constate qu'on a remplacé les balles de son pistolet par des munitions à blanc. Certain qu'on a conspiré en haut lieu pour éliminer Julia, il retourne à l'hôtel où elle était logée et consulte les vidéos de surveillance pour remarquer que toute trace filmée de Longcross en a été effacée...


David aide Rayburn et Sharma à interroger Nadia, la kamikaze du train, mais elle n'identifie pas Tahir Mahmood comme terroriste. En revanche, devant le portrait-robot de Longcross que David a fait établir par un infographiste de l'Antiterrorisme, elle soutient que c'est lui qui a financé le tentative d'attentat du train. Un rapport fait également état que la bombe au collège ne se trouvait pas dans la mallette remise par McDonald à Mahmood mais sous l'estrade où se trouvait Julia. David apprend en allant à l'hôpital que Penhaligon, la nuit où Julia a été prise en charge, voulait à tout prix récupérer des documents officiels dans les affaires de sa femme. David en déduit qu'il cherchait la tablette de Longcross et il s'introduit dans l'appartement de Julia pour la trouver. Sharma et Rayburn découvrent que le fusil utilisé par Apsted provenait d'un lot appartenant à Luke Aikins, un baron du grand banditisme. Craddock suspend David de l'enquête sur Julia car elle estime qu'il n'est pas impartial et refuse de suivre une thérapie. 


Ne se fiant plus ni à l'Antiterrorisme (qu'il estime être à l'origine de son retrait de l'enquête) ni à la Sécurité Intérieure (qu'il soupçonne d'avoir participé à la série d'attentats), David confronte directement Luke Aikins dans le club qu'il tient et qui lui sert de couverture pour ses traffics. Assommé, il revient à lui équipé d'un gilet explosif, le pouce scotché sur le détonateur. Il communique sa position à la Police mais Sampson, Sharma et Rayburn, qui ont finalement appris ses liens avec Apsted, sont persuadés qu'il est lui-même un terroriste et le suspect n°1 dans la mort de Julia. Pour les convaincre de son innocence, il les force, avec l'équipe d'intervention et de déminage, à le suivre jusque chez lui où il a dissimulé la tablette. La Sécurité Intérieure envoie Longcross la récupérer avant mais il est neutralisé par un piège tendue à l'avance par David pour protéger son atout. Vicky accompagne le cortège jusque chez David et trouve la tablette qu'elle n'accepte de remettre à l'Antierrorisme que si les démineurs enlèvent les explosifs sur David. Ceci fait, il s'enfuit et sème tout le monde. Pour identifier qui l'a manipulé, David prend Aikins en filature après avoir fait courir le bruit que son complice allait le dénoncer. C'est ainsi qu'il fait arrêter Aikins et Craddock, qui, lors de son passage aux aveux, explique avoir utilisé David car son profil en faisait un parfait bouc émissaire. Quand à Nadia, elle reconnaît aussi que c'est en vérité avoir conçu les bombes, dont celle fatale à Julia, pour toucher la démocratie au coeur aun nom du Djihad. Blanchi, David entame une thérapie et recolle les morceaux avec Vicky en attendant de savoir si Sampson le réintègre ou non à son poste.

Le titre de la série fait évidemment penser au film avec Kevin Costner et Whitney Houston (1992) et des éléments communs renforcent ce sentiment durant les deux premiers épisodes. Mais le projet de Jed Mercurio se démarque tellement du long métrage par ailleurs que la comparaison s'arrête là. Bodyguard, version BBC, est un pur chef d'oeuvre, six épisodes incroyablement intenses qui dépasse de loin la bluette hollywoodienne.

Pour ma part, c'est une série autour de laquelle j'ai beaucoup tourné, différant sans cesse sa vision, jusqu'à ce week-end où, en trois sessions, j'ai rattrapé cette lacune. Je regrette d'avoir attendu, mais finalement, c'est fait et la satisfaction l'emporte sur le délai. Cela faisit longtemps que je n'avais pas suivi une telle série, une histoire aussi électrique, dense, captivante. On parle souvent de la qualité des séries anglaises, réputées pour leur écriture au cordeau, mais ce n'est pas usurpé. Et c'est vraiment un modèle à étudier.

Si vous appréciez les intrigues parano mais qui traite intelligemment et puissamment de problématiques actuelles brûlantes, alors Bodyguard est fait pour vous. Deux ans après sa diffusion, la série conserve une force intacte, une actualité pertinente : il y est question d'apprendre à vivre avec le terrorisme et des conséquences liberticides de l'état d'urgence. Le format, resserré, rend hommage aux classiques du genre, comme le cultissime 24 h chrono, grâce aussi à une mise en scène millimètrée, qui enchaîne morceaux de bravoure et scènes intimistes avec un égal brio. C'est d'ailleurs le parfait équilibre entre les deux qui assure un spectacle aussi parfait.

Regarder Bodyguard, c'est comme une séance en apnée. Dès la scène d'ouverture, où le héros neutralise une kamikaze dans un train, on retient sa respiration pendant une vingtaine de minutes tant l'issue est incertaine. Cette pression exercée sur le personnage principal et le spectateur ne se démentira jamais ensuite. Mais Jed Mercurio nous mystifie en relâchant la bride et en nous entraînant sur de multiples fausses pistes, en déclenchant une romance entre la Ministre et son garde du corps, en intriguant sur les conspirateurs potentiels. De la sorte, quand la violence explose (littéralement), on est constamment surpris car on avait quasiment oublié la menace. La scène du sniper ou l'attentat au collège sont incroyablement efficaces de ce point de vue.

Mercurio ose aussi l'impensable quand il sacrifie le personnage de Julia au troisième épisode, soit à mi-chemin de l'histoire. Mais le showrunner montre encore une fois sa maîtrise narrative car, en faisant cela, il prouve au spectateur que personne n'est à l'abri et, ensuite, que David Dunn va s'enfoncer dans une spirale infernale où, progressivement, il devient le coupable idéal. D'autant plus que son comportement devient imprévisible, trouble. Souffrant d'un syndrome post-traumatique consécutif à son passé de soldat puis à la mort de Julia Montague, on revient à s'interroger sur se réticences initiales envers les projets législatifs de la Ministre (qui a soutenu l'effort de guerre au Moyen-Orient et dont l'ambition semble aussi forte que son désir d'imposer un projet très sécuritaire en Angleterre). Est-il manipulé ? Ou joue-t-il un double jeu ? Il est permis de douter quand, par exemple, il cache avoir connu Andy Apsted, puis, encore plus, quand il coupe les ponts avec les inspecteurs de l'Antiterrorisme (qu'il soupçonne d'avoir révélé sa liaison avec Julia à sa supérieure quand elle le suspend) et s'engage dans une vendetta en solo. Sans compter qu'il tente de se suicider juste après avoir appris la mort de Julia...

Malgré la profusion de péripéties et l'abondance de seconds rôles, on n'est jamais perdu. La réalisation (assuré pour les trois premiers épisodes, étincelants, par le français Thomas Vincent) contribue à la fluidité de la lecture. Le showrunner a laissé aux réalisateurs une certaine liberté (dans la mesure où leurs choix de mise en scène se justifiaient) et ainsi on n'a jamais cette désagréable sensation de regarder un script, certes brillant, mais sagement illustré. Pourtant la production n'a pas été simple car on a refusé à l'équipe technique l'accès à de nombreux décors réels, les sociétés qui les géraient ne voulant pas être associées à des événements même fictifs en relation avec le terrorisme. Thomas Vincent a dû s'adpater sans renoncer à ses références (prestigieuses, car il cite Michael Mann et Paul Greengrass).

Pour incarner ce récit qui s'empare sans tabou de sujets très chauds sans faire une croix sur le divertissement, le casting doit être solide. Pour la plupart, les acteurs de la série sont de parfaits inconnus chez nous, mais cela joue aussi en faveur de l'histoire car on n'est pas ainsi distrait par un visage familier qui pourrait faire de l'ombre au personnage. Je retiens surtout Paul Ready dans le rôle de McDonald (fébrile à souhait), Gina McKee dans celui de Sampson (impénétrable en chef de l'Antiterrorisme), Sophie Rundle dans celui de Vicky (l'épouse de David, dépassée par les tourments de ce dernier). Et bien sûr Keeley Hawes, fabuleuse dans la peau de Julia Montague, cette politicienne impitoyable qui sera la cible majeure de l'intrigue.

Toutefois, celui dont on retiendra l'interprétation, c'est bien Richard Madden. Découvert dans Games of Throne, ce comédien est extraordinaire dans le rôle de David Dunn, visage buté, regard perçant, silhouette à la fois solide et fragile, constamment sur un fil. Sa présence est magnétique, son charisme impressionnant. Que Marvel l'ait signé pour incarner Ikaris dans Eternals, le futur blockbuster de Chloe Zao (attendu cet Automne - croisons les doigts) est vraiment une bonne pioche.

Bref, si comme moi vous n'avez pas encore vu Bodyguard, alors n'hésitez pas, n'attendez plus. Vous avez six heures grisantes devant vous.

vendredi 2 avril 2021

X-MEN #19, de Jonathan Hickman et Mahmud Asrar


Suite et fin (mais fin provisoire) de l'arc avec les Enfants de la Voûte, ce dix-neuvième épisode de X-Men est une vraie leçon de storytelling. Le résultat est tellement dense et fluide, captivant et riche à la fois qu'on a du mal à croire que tout a tenu dans un seul numéro. Jonathan Hickman reprend une narration qu'il a déjà employée (le récit illustré) en s'appuyant sur un dessinateur suffisamment solide pour cela en la personne de Mahmud Asrar. Impressionnant.


Après leur premier affrontement contre les Enfants de la Voûte au coeur de leur cité, Wolverine, Darwin et Synch comprennent que cet endroit se régénère comme eux. En revanche, ils ne peuvent plus communiquer avec l'extérieur ni sortir. Place donc à l'exploration.


Durant les cinquante premières années de leur séjour dans la Voûte, le trio découvre notamment la Crêche, protégée par Madre, qui y oeuvre la nuit pendant que le jour de nouveaux Enfants voient le jour. Les trois mutants maquillent leur mort mais laissent derrière eux une partie de l'ADN de Darwin.


Le temps s'écoule et éprouve le trio, qui se sépare puis se reforme. Ils atteignent la base de données de la Voûte et apprennent que trois générations d'Enfants ont été produites, la fin de leur évolution. Wolverine et Darwin sont capturés grâce aux améliorations génétiques des Enfants.


Synch va vouloir sans relâche à libérer ses amis. Renouant avec Wolverine, il constate qu'une quatrième génération est née grâce à l'ADN de Darwin. Wolverine couvre la fuite de Synch qui réussit à prévenir le Pr. X sur ce qu'il a appris. Et qui permettra aux mutants de survivre aux Enfants de la Voûte.

Si on l'examine avec attention, cet arc sur les Enfants de la Voûte court depuis le tout premier épisode de X-Men écrit par Jonathan Hickman. Souvenez-vous : on assistait à une opération en compagnie de Magneto, Polaris, Tornade et Cyclope dans une base de l'organisation Orchis (introduite, elle, durant House of X) pour libérer des mutants sur lesquels étaient pratiquées des expériences. L'un de ces mutants était Serafina, une Enfant de la Voûte qui échappa à ses sauveteurs. Puis dans X-Men #5, Wolverine remontait sa piste jusqu'en Equateur où se trouvait une Sentinelle désactivée qui camouflait l'entrée de la Voûte. Cyclope confiait alors au trio Wolverine (Laura Kinney/X-23), Darwin et Synch la mission d'entrer dans la Voûte, où le temps s'écoulait différemment mais où ils pourraient survivre grâce à leurs pouvoirs. Puis dans X-Men #18, on retrouvait ces trois mutants dans la Voûte où ils étaient depuis trois mois et cinq jours (dans notre temporalité), équivalent à 557 ans (dans la Voûte). Rapidement repérés, ils affrontaient quatre résidents et les tuaient.

Sur la forme, Jonathan Hickman renoue avec une narration qu'il apprécie quand il s'agit pour lui de rendre compte d'une série d'événements sur une durée très longue. Il l'avait utilisé pour nous conter le passé d'Arakko durant X of Swords. Littéralement, on a donc droit à des pages sans dialogues (ou très peu) avec un narrateur qui s'exprime en voix-off tout du long, avec un recours à des ellipses mais aussi des data pages à base de frises quand il s'agit de condenser encore plus des faits, qui seraient laborieux de communiquer en art séquentiel.

Sur le plan graphique, Mahmud Asrar use de cases occupant toute la largeur de la bande, avec de rares exceptions. Ce format permet là encore de gagner du temps pour planter les décors, situer les personnages, concevoir des intérieurs mémorables, suggérer des dimensions cinématographiques. Pour autant, ce n'est pas une tâche aisée pour l'artiste qui doit se concentrer sur l'expressivité des acteurs et le détail des environnements de manière à ce que le lecteur soit suffisamment impliqué émotionnellement dans les épreuves des personnages.

En combinant tout cela, le rythme est soutenu, mais il faut accepter cette narration écrite et visuelle particulière pour s'immerger dans le récit. Certains trouveront cela trop détaché, voire froid, des reproches souvent adressés à Hickman. Mais je trouve que le style de dessin de Asrar compense cela habilement avec une incarnation forte, et les couleurs nuancées de Sunny Gho.

La notion de temps est évidemment au centre d'une expérience comme celle-ci. Le narrateur étant Synch, dont le pouvoir lui permet de répliquer le pouvoir d'autrui, on suit la relation qu'il fait de ce voyage incroyable avec le sentiment qu'il s'en tient à l'essentiel. Il n'a pas besoin d'en rajouter pour qu'on ressente les émotions qui le traversent, qu'il s'agisse de communiquer sur les années qui filent imperceptiblement et pourtant de manière marquante, sur les sentiments qui naissent entre lui, Wolverine et Darwin, sur la dangerosité de la Voûte et de ses Enfants, sur le fait d'être littéralement coincés dans une situation tout en acceptant de se sacrifier pour accomplir ce qui est une mission de reconnaissance. C'est, j'ai trouvé, très prenant, sensible, et dur aussi.

Hickman ne donne jamais (ou presque) la parole à l'ennemi, sinon pour quelques mots menaçants et définitifs, qui suffisent à déterminer leur objectif et leur résolution implacable. Ce choix, radical, empêche aux méchants d'avoir une réelle épaisseur, mais en même temps les définit avant tout comme une communauté d'individus qui pense à l'unisson, effrayante. La Voûte est une sorte de reflet terrifiant de Krakoa, aussi sectaire, autarcique, puissante, mais où la notion d'individu justement serait complètement effacée au profit d'un collectif voué à l'extermination des mutants car les Enfants de la Voûte se considèrent comme le vrai et unique futur. Cela créé un contraste percutant avec le trio Wolverine-Synch-Darwin, isolé, livré à eux-mêmes, qui ne tient que pour survivre et collecter des infos.

Mahmud Asrar pourrait sembler frustré par cet exercice de style où il anime peu les scènes à sa disposition. Mais le dessinateur parvient brillamment à infuser de l'humanité, de la sensibilité dans ses compositions, suggérant très finement des éléments narratifs quasi-imperceptibles. On devine ainsi la romance entre Synch et Wolverine grâce à quelques cases superbement composées, où une étreinte, un sourire, un regard en disent plus long que n'importe quel dialogue. C'est très fort.

On commence cet épisode, magistral, haletant, poignant, comme une sorte de brève histoire du temps, et on le termine sur une note étrangement belle et romantique. Entre les deux, Hickman et Asrar ont semé la graine d'une future guerre entre mutants et Enfants de la Voûte. Le futur des X-Men s'annonce épique si l'on compte les arakki et ces nouveaux super-humains (qui ne sont pas des mutants au sens strict, comme je l'écrivais dans ma précédente critique), l'ombre de Orchis qui se rappelle à nous (ici mais aussi dans S.W.O.R.D.) et le perspective du Hellfire gala qui promet de faire bouger les lignes au mois de Juin (avec des épisodes synchrones qui couvriront tous les aspects de cet événement).

jeudi 1 avril 2021

STRANGE ADVENTURES #9, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner



A partir de ce neuvième épisode, nous entrons dans le dernier tiers de l'histoire de Strange Adventures, autant dire la dernière ligne droite. Et c'est un numéro très direct, très fort, très dérangeant aussi que livre Tom King. A la fin de ce numéro, il laisse même filer un indice sur un point-clé de son intrigue... Mitch Gerads est en feu, tout comme Evan Shaner : les deux dessinateurs signent des planches remarquables. Tout est en place pour un final explosif.


Rann. Adam Strange s'introduit dans une citadelle fortifiée des Pykkt à la nuit tombée après avoir tué deux gardes. Une fois dans la place, il se déleste de son jet-pack et tire dessus. Une fumée verte s'échappe des réacteurs. Un Pykkt le surprend mais meurt, étouffé, par le gaz qui fuit du jet-pack.
 

Tandis que Adam rejoint sur un surplomb rocheux Alanna et Sardath, les Pykkt, enfumés, fuient leur citadelle, paniqués. Le gaz toxique en tue beaucoup mais un autre piège mortel les attend à l'extérieur de la fortification quand les Rocks les enterrent vivants en ouvrant une fosse géante.


La Terre. Les Pykkt continuent leurs assauts incessants sur les grandes villes américaines. Les super-héros sont dépassés par leur nombre. Adam Strange semble être le seul en mesure de percer leurs défenses. Il évacue Batman touché par un tir ennemi.
 

Dans un bar, Michael Holt regarde une interview de Alanna à la télé où elle explique que si son mari a effectivement commis des exactions contre les Pykkt sur Rann, c'était pour sauver son peuple. La Terre est-elle prête à gagner salement une guerre pour ne pas tout perdre ?

La lecture de Strange Adventures a révélé une limite dans le format favori de Tom King, la mini-série en douze épisodes. Nul doute que cette histoire en tout cas aurait gagné à être plus ramassé car depuis le début de son second acte, l'action et l'intrigue sont beaucoup plus captivantes, les enjeux plus dynamiques, les caractères plus affirmés.

L'épisode de ce mois-ci paraît deux mois après le précédent puisque les auteurs, avec l'accord de leur editor, ont préféré prendre un peu plus de temps pour conclure leur récit au lieu de risquer de bâcler. Dans le cas de Mitch Gerads, cela était inévitable puisqu'il a collaboré, toujours avec Tom King, à un épisode de l'anthologie Batman : Black & White.

Toutefois je n'ai pas éprouvé de difficulté à rentrer dans l'histoire après cette interruption car désormais la situation est bien ancrée, on ne risque pas d'être largué. Mon résumé, je le précise pas, n'est pas une transcription littérale de l'épisode, j'ai préféré (comme je le fais avec Batman/Catwoman) un déroulé chronologique afin de souligner la structure en écho du script de King et pour faciliter mon analyse. J'ai aussi veillé à ne pas révéler ce que sous-entend la dernière réplique de l'épisode, mais j'y reviendrai.

Ce qui frappe, en effet, c'est la volonté de King de jouer franc-jeu après avoir baladé le lecteur pendant la première partie de la série. On sait désormais que Adam Strange a effectivement ce lecteur en colère qui l'avait pris à parti dès le premier épisode, croyant qu'il était un alien capable de le compromettre sa réputation. On sait à présent qu'il a effectivement commis des crimes de guerre sur Rann contre les Pykkt : en effet, la Justice League a rendu public son rapport et accable Strange. La calendrier étonne puisque ce document surgit alors que la Terre est assaillie à son tour par les Pykkt, mais on comprend qu'il s'agit d'une manoeuvre de l'équipe de héros pour se démarquer de Strange, dont l'image devient trop sulfureuse.

Pourtant, on s'aperçoit que le lcalcul de la Ligue est raté. En effet, grâce à une interview de Alanna Strange, où elle confirme les conclusions du rapport, l'opinion prend malgré tout le parti d'Adam. Tom King signe un dialogue vraiment magistral dans son ambiguïté à ce moment-clé : Alanna justifie la conduite de son mari par un raisonnement simple et perturbant. Adam Strange a gagné une guerre et sauvé son peuple et leurs alliés contre les Pykkt. Il l'a fait en usant de méthides discutables mais en épargnant des populations entières. La seule question à se poser alors serait : doit-on mener une guerre loyalement contre un ennemi impitoyable au risque de perdre ? Ou ne pas reculer devant certaines stratégies pour gagner ?

Pour des éditorialistes, finalement, le comportement d'Adam Strange se justifie. Il faut mieux gagner, coûte que coûte. Ce n'est évidemment pas ce que croit la Justice League, en particulier Superman pour qui la victoire se remporte dignement sinon on n'est pas meilleur que celui qu'on combat. Une vision idéaliste mais humaniste. King se garde bien de trancher et laisse au lecteur la liberté de choisir son camp. Ce n'est pas un choix simple et je suis moi-même embarrassé face à ce dilemme.

Mais à la lumière des flash-backs sur Rann, lorsqu'on voit littéralement ce qu'a fait Adam pour vaincre les Pykkt, on ne peut s'empêcher d'être saisi d'effroi. Les deux pièges qu'il tend à l'ennemi dans une bataille cruciale sont horribles. L'usage de gaz toxiques et le renfort des Rocks qui enterrent vivants les Pykkt en fuite puis le massacre vengeur commis par les Heltotaat, tout cela est franchement abominable, n'a absolument rien d'héroïque. Les Pykkt sont des monstres, certes, mais Strange, les Ranniens et leurs alliés ne valent alors pas mieux.

Parce qu'il a déjà écrit, abondamment, sur la guerre, ses atrocités, ses répercussions, on comprend bien où veut en venir King en dévoilant tout cela. Démocrate fervent, le scénariste a servi dans l'armée sous des administrations républicaines et il sait les dérives abjectes de la guerre menée pour des motifs qui n'ont rien de noble. D'ailleurs, plus largement, King dit que la guerre, quelle que soit la raison pour laquelle elle est menée, qui que ce soit qui la décide, n'a rien de noble, d'héroïque.  Il ne s'agit pas de sauver des populations opprimées, ou même de réellement se défendre contre des meurtriers, mais de servir des intérêts stratégiques au niveau économique. La guerre est une conquête, les pays qui en sont les théâtres deviennent des territoires sous occupation, et les victimes deviennent des "dommages collatéraux", des chiffres qui effacent des noms, des existences, des deuils. Le soldats peuvent être des héros, mais les guerres ne sont jamais héroïques : la guerre, c'est l'échec, jamais la victoire, de l'humanité.

Strange Adventures a progressé cahin-caha depuis neuf épisodes, parfois en côtoyant les cîmes, parfois en se traînant au sol. Ses artistes n'ont pas toujours été inspirés ou en mesure de rattraper un script inégal. Mais quand les planètes s'alignent, alors c'est une production puissante, intense, qui excuse presque tout ce qui n'a pas fonctionné (ou qui n'a pas aussi bien fonctionné que prévu).

Ce numéro offre de remarquables prestations de la part de Mitch Gerads et Evan Shaner, d'autant plus qu'ils ont à jouer des partitions semblables mais en sachant les rendre distinctes. A Gerads la mise en scène d'une guerre chaotique, à la façon d'un reportage, avec la confusion que cela engendre, les ruptures de tons, les enchaînements brusques. Avec sa colorisation directe et numérique, Gerads suit principalement l'évacuation par Adam Strange de Batman, blessé d'ailleurs par sa faute puisqu'il l'a distrait. Gerads cadre majoritairement en contre-plongée puisqu'on est quasi en permanence dans les airs, sous une pluie de rafales lasers. C'est très efficace et vertigineux car on reste dans l'incertitude : Adam réussira-t-il a déposer Batman à l'abri, dans un hôpital ? Puis il y a une belle et brêve scène avec Superman contre un robot géant au cours d'un échange sur la victoire à la loyale.

Mais on peut aussi préférer le montage habile d'une autre scène quand Michael Holt regarde l'interview d'Alanna à la télé, lorsqu'elle explique son art de la guerre, sa vision du conflit sur Rann. Entrecoupée par le vol d'Adam, et avec un effet de zoom sur Michael Holt, il y a une tension extraordinaire dans ce moment.

Le style de Shaner est plus sobre mais les scènes dont il s'occupe sont peut-être les plus glaçantes. En fait, mises bout à bout, ce ne sont pas des scènes mais bien une séquence, in extenso. Je regrette d'ailleurs un peu que le script n'ait pas joué à fond le déroulé sans interruption de cette séquence qui aurait été encore plus forte, plus saisissante. Suivre Adam dans la citadelle Pykkt, voir le gaz mortel s'échapper de son jet-pack, puis le voir observer avec des jumelles la sortie des Pykkt affolés avant que les Rocks ne les enterrent vivants, tout ça d'un seul tenant, aurait été incroyablement plus redoutable que le saucissonnage imposé par le scénario de King (qui parfois donne quand même le baton pour se faire battre avec sa manie de la narration parallèle). Dommage. Mais quels dessins de Shaner quand même, ligne claire, découpage au cordeau, valeurs de plans et angles de vue impeccables, compositions superbes : tout y est !

On s'engage donc dans une dernière ligne droite passionnante. Trois épisodes avant la fin et un énorme potentiel - surtout que le sort d'Aleea Strange est suggéré à la toute dernière ligne et ouvre bien des hypothèses sur "l'autre monde" évoqué par Adam Strange...