lundi 15 mars 2021

LE JEU DE LA DAME (tHE QUEEN'S GAMBIT) (NETFLIX)


Je n'avais pas rédigé de critique du Jeu de la Dame à l'époque de sa diffusion par manque d'énergie, mais je m'étais promis de le faire, quand j'en aurai la motivation. Cette adaptation du roman de Walter Tevis par Scott Frank, produite par Netflix, est depuis devenue un vrai phénomène. Pourtant son sujet était risqué. Mais porté par une écriture et une réalisation magistrale et incarné par une actrice phénomènale, on ne peut que rendre les armes.


Beth Harmon perd sa mère à l'âge de neuf ans quand elle met fin à ses jours. Placée dans un orphelinat, la fillette est, comme les autres pensionnaires, mise sous calmants pour la contrôler. Elle fait la connaissance de l'agent d'entretien, M. Shaibel, à qui elle demande de l'initier aux échecs. D'abord réticent, il découvre que l'enfant est très doué et la présente à M. Ganz, qui dirige un club. Mise au défi de battre tous les inscrits, Beth démontre une maîtrise impressionnante. Le revers de la médaille, c'est qu'elle devient dépendante aux calmants, qui l'aide à se concentrer. Son amie Jolene lui en fournit avant que Beth ne soit prise en flagrant délit de vol dans la pharmacie de l'orphelinat...


Après avoir survécu à une overdose, Beth est interdite de pratiquer les échecs - d'ailleurs Shaibel ne veut plus la voir. Arrivée à l'adolescence, elle est enfin adoptée par les Wheatley mais découvre vite que Alma, l'épouse, est alcoolique car son mari, Allston, est souvent absent pour son travail. Beth reprend les échecs et se perfectionne seule. Pour s'inscrire à un tournoi local, elle emprunte quelques dollars à Shaibel en lui promettant de le rembourser si elle gagne. Lors d'une partie, elle est charmée par Townes mais n'hésite pas à le battre. Elle inflige, en finale, une correction à Harry Beltik, le champion en titre. Alma apprend la victoire de Beth et lui propose de financer a participation au tournoi de Cincinatti.


Beth remporte le tournoi de Cincinatti et reverse 15% de ses gains à Alma. Ensemble, elles parcourent alors le pays et Beth devient une vedette dans ce milieu masculin. A la compagnie des filles de son âge, elle préfère la compétition, et dissimule son addiction aux calmants en falsifiant les ordonnances de Alma.. A Las Vegas, pour l'U.S. Open, elle retrouve Townes mais découvre son homosexualité, ce qui la trouble assez pour qu'elle perde en finale contre le prodige Benny Watts.


Alma apprend à Beth que Allston a refait sa fait et ne rentrera pas à la maison, mais cela va leur permettre de continuer à participer à des tournois, y compris hors des Etats-Unis. Elles s'envolent ainsi au Mexique. Beth y a l'opportunité de rencontrer un Grand Maître russe, Vassily Borgov, et découvre qu'il conspire contre elle, avec d'autres joueurs russes. Malgré ses efforts, elle est effectivement écrasée par ce champion, mais surtout, elle perd Alma, victime de son alcoolisme. Elle la rapatrie et doit affronter Allston, qui a subi un sérieux revers de fortune. Beth lui rachète la maison familiale pour qu'il la laisse tranquille définitivement.


A nouveau seule, Beth refuse plusieurs invitations à des tournois lorsque Harry Beltik la contacte. Depuis qu'elle l'a battu, il a abandonné la compétition mais veut entraîner Beth. Elle l'invite à s'installer sous le même toit qu'elle et en fait osn amant occasionnel. L'année suivante, Beth atteint une nouvelle fois la finale dans l'Ohio contre Benny Watts. La veille de leur match, il la défie lors de parties rapides où il l'humilie en lui montrant ses faiblesses. Logiquement, elle essuie une nouvelle défaite le lendemain mais Benny lui offre de l'accompagner à New York City où il pourra lui apprendre ses secrets. 


Beth apprend le russe en même temps qu'elle s'entraîne avec Benny mais aussi deux des amis de ce dernier, Hilton Wexler et Arthur Levertov. Dans leur cercle se trouve aussi Cleo, une mannequin qui attire Beth et avec laquelle elle passe une nuit dehors la veille d'une partie contre Borgov. La sanction tombe : c'est une nouvelle défaite. Beth quitte New York pour retourner chez elle où elle consomme drogue et alcool. Elle congédie Beltik qui voulait qu'elle suive une cure de désintoxication. C'est alors que Jolene, son amie à l'orphelinat, réapparaît...


Grâce à Jolene, Beth se ressaisit et se rend aux obsèques de Shaibel. En visitant sa loge, elle découvre qu'il collectionnait toutes les coupures de presse à son sujet, ce qui la bouleverse. Elle se sèvre et ambitionne de participer aux championnats du monde en Russie. Bien qu'elle ait besoin d'argent pour le voyage et le séjour, elle refuse l'aide d'une association religieuse et anti-communiste que lui a recommandée Benny. Jolene sacrifie alors toutes ses économies pour payer le déplacement de Beth. Sur place, elle élimine les uns après les autres tous ses concurrents et sa popularité auprès du peuple grandit. Escorté par un agent du département d'Etat américain, elle retrouve Townes, qui couvre la compétition pour un journal, et, grâce à lui qui est en contact avec Benny, Beltik et leurs amis joueurs, échafaude une stratégie pour la finale contre Borgov. Bien qu'en difficulté malgré tout, Beth remporte le match grâce à une ouverture audacieuse, le Gambit de la Reine. Faussant compagnie à son escorte, elle se mêle à des joueurs de rue et accepte de disputer une partie contre l'un d'eux, pour le plaisir.

En cherchant des photos pour illustrer cette entrée, et en revoyant l'affiche de la série, j'ai pu remarquer qu'elle avait été diffusée au mois d'Octobre dernier déjà. Le temps file. A cette époque, après avoir vu les sept épisodes du Jeu de la Dame, j'avais manqué d'énergie pour en parler ici mais je m'étais promis que, dès que possible, je rattraperai le coup.

Entretemps, The Queen's Gambit est devenu un phénomène qui a dépassé Netflix. Non seulement ce fut un des plus gros succès de la plateforme de streaming, mais surtout, au-delà, la série a permis au roman dont elle est adaptée de redevenir un best-seller et surtout au jeu d'échecs de gagner énormément d'adpetes (sauf moi, qui préfère les dames). Elle a aussi remporté quelques récompenses et sacré sa vedette féminine.

Tout le monde peut s'accorder sur le fait que c'est un triomphe inattendu mais pas immérité car la série est d'une grande qualité. Il faut dire que ce n'est pas n'importe qui qui s''est mis en tête de la transposer pour le petit écran (après une première tentative avortée, il y a quelques années, au cinéma) puisque le scénariste n'est autre que Scott Frank. Souvenez-vous, le western Godless, également sur Netflix, un chef d'oeuvre, c'était lui déjà. 

Lorsque la série débute, on découvre l'héroïne au amtin de sa première partie contre Vassily Borgov, ce Grand Maître de l'Union Soviétique, après une nuit bien arrosée. Beth Harmon se précipite jusqu'à la table et on sait déjà que le match sera à sens unique. Puis on remonte le temps : Beth a neuf ans et sa mère se suicide en tentant de la tuer aussi, au volant de sa voiture. La fillette survit et est placée dans une institution aux méthodes glaçantes puisqu'on oblige les pensionnaires à prendre des calmants pour les contrôler. Très vite, elle devient accro.

Bien que, rapidement après, la petite Beth rencontre M. Shaibel et le persuade de l'initier aux échecs, la série reste ambiguë : va-t-on avoir droit à une histoire traitant de la toxicomanie en plus de la pratique des échecs ? Beth deviendra-t-elle une championne grâce au renforts de stupéfiants avant de connaître un déclin entrevenu dans le prologue ? C'est une fausse piste, mais une vraie amorce pour traiter du génie.

Car si l'addiction de Beth est montrée sans fard, il ne fait pas de doute que la fillette puis l'adolescente et la jeune femme qu'elle devient, est une prodige. La prise de calmants lui permet de visualiser les mouvements des pièces sur les 69 cases de la table, mais ce n'est pas ce qui explique son talent exceptionnel pour comprendre le jeu, anticiper les coups, décrypter les stratégies de ses adversaires et imposer sa supériorité. Cependant, l'histoire souligne à quel point la nature fragile, traumatisée par le circonstances de la mort de sa mère puis de son existence de fille adoptée, de Beth influe moins sur ses capacités de joueuse que sur sa détermination, sa clairvoyance, sa lucidité. Parce qu'elle est toujours au bord du précipice, les échecs provoquent chez elle des montées d'adrénaline aussi fortes que des baisses de régime vertigineuses, des doutes terribles.

Cette prodige est fascinante parce qu'elle reste humaine, ce n'est pas un ordinateur sur pattes que rien n'arrête dans son ascension. On est épaté par ses victoires acquises dans un milieu machiste, où ceux qui la défient la jugent avec dédain, ne la prennent pas au sérieux, mais on est aussi touché par cette créature qui ne maîtrise plus rien une fois qu'elle a quitté la partie. La vie ne lui épargne rien, ni la mort de sa mère adoptive et aimée, ni la découverte de l'homosexualité d'un garçon séduisant et attentionné dont elle s'éprend, ni les humiliations répétées contre Benny Watts et surtout Borgov, ce Grand Mâitre implacable qui est un peu sa baleine blanche (référence à Moby Dick de Herman Melville).

En parallèle des parties, avec leur lot de victoires et de défaites, on assiste aussi à l'évolution de Beth comme femme. Cela se traduit par son apparence et la production design est particulièrement soignée. D'abord affublée d'une coupe de cheveux et de tenues atroces, Beth devient coquette, puis, plus que cela, authentiquement élégante et séduisante. Il ne s'agit pas seulement d'une envie de plaire chez elle, mais bien d'une volonté de s'affirmer esthétiquement et moralement. D'ailleurs, elle fuit la compagnie des filles de son âge dont les préoccupations futiles l'indiffèrent. Il ne s'agit pas de snobisme mais Beth ne se reconnaît pas parmi ses semblables qui veulent d'abord avoir une vie confortable, donc faire un bon mariage, élever des enfants, bref s'inscrire dans la norme sociale des années 60. Beth veut gagner son indépendance, dans sa vie privée comme dans son parcours de championne.

Scott Frank écrit donc son héroïne comme une sorte de pionnière, qui s'affranchit des codes de la société en ne se conformant pas aux diktats de son époque mais aussi s'impose dans un milieu dominé - ou plutôt privatisé par les hommes. Elle gagne le respect des uns, le mépris des autres, mais suit son chemin, avec une résolution qui force le respect. Toutefois, si, avec l'aide des drogues, elle lit le jeu avec une clairvoyance bluffante, elle connaîtra longtemps des difficultés à maîtriser son destin. La disparition d'Alma puis sa défaite initiale contre Borgov la font basculer dans l'abîme. Il faudra le retour, un brin providentiel il est vrai, de son amie Jolene pour qu'elle remonte à la surface. Pourtant, la série évite le cliché d'en faire des amantes (même s'il est clair que Beth est bisexuelle), comme le prouvent les retrouvailles à Moscou entre Beth et Townes.

Le dénouement est certes convenu, mais difficile d'y résister car l'ultime face-à-face entre Beth et Borgov tient toutes ses promesses, intense à souhait, et la toute fin du dernier épisode, avec les joueurs de rue, est superbe, certifiant, sans dialogue inutile, que la jeune femme a franchi un cap décisif. Une libération. Une catharsis.

Netflix est parfois durement critiqué pour l'inégalité de ses créations originales car la plateforme communique volontiers sur les moyens qu'elle met à la disposition de ses projets les plus ambitieux en attirant de grands noms (Scorsese, Fincher...), alors qu'elle produit par ailleurs des films et séries beaucoup plus moyens. Le Jeu de la Dame semble avoir malgré tout eu un joli budget comme en atteste la qualité de la reconstitution des 60's, avec des costumes et des coiffures, des décors et des accessoires sans fausse note. La réalisation est également superbe, avec une photo très nuancée. L'argent est sur l'écran.

Si le casting ne comporte pas de célébrités, tous les acteurs sont parfaits, avec une mention spéciale à Thomas Sangster-Brodie dans le rôle de Benny Watts. Mais de toute façon, tout le show est au service de son interprète principale, la fantastique Anya Taylor-Joy.

J'ai longtemps été méfiant envers elle car elle s'est fait une spécialiste des compositions borderline dans plusieurs longs métrages. Ce côté "performeuse" me fatigue souvent car tout tend à un jeu très maniéré. En campant une prodige des échecs toxicomane, elle s'aventurait dans une expérience du même style. Pourtant, grâce à une direction rigoureuse, elle livre une prestation irréprochable, très sobre, magnétique et même sensuelle. Anya Taylor-Joy rend les échecs sexy, elle hypnotise le spectateur avec ses grands yeux, et impose sa présence dans chaque plan, éclipsant tous ses partenaires sans donner l'impression d'un quelconque effort. La comédienne s'est beaucoup investie dans son personnage et Scott Frank l'a laissé participer à la conception de la série pour qu'elle se l'approprie. Cette collaboration a été récompensé par un Emmy award, fort mérité.

Si, étonnamment, vous êtes passé à côté de The Queen's Gambit, par manque d'intérêt ou par refus de céder à l'effet de mode, alors surmontez cela, vous ne le regretterez pas. Qui sait, vous aussi, vous pourriez avoir envie de vous mettre aux échecs...

samedi 13 mars 2021

RORSCHACH #6, de Tom King et Jorge Fornes


Nous voici à la moitié de la mini-série Rorschach. Pour moi, il s'agit d'une oeuvre majeure, peut-être même la plus grande réussite de Tom King : le scénariste est, on le sait, à son aise dans ce format (douze épisodes, un récit complet), mais en prime, ici, il s'affranchit des codes super-héroïques tout en s'inspirant de manière originale de Watchmen. Cette histoire mystérieuse et envoûtante bénéficie aussi des dessins très inspirés d'un artiste que je j'attendais pas à ce niveau, Jorge Fornes. Rorschach n'en finit pas d'épater.


Le Détective descend dans un nouvel hôtel. A la réception, on lui remet une enveloppe dans laquelle se trouve la correspondance échangée entre Wil Myerson et Laura Cummings avant leur rencontre. Il comprend que ces deux-là partageaient déjà beaucoup de choses avant de connaitre une fin tragique.


Laura Cummings commence à écrire à Wil Myerson quand elle a 19 ans. Elle vient de quitter le cirque où elle se produisait et a été fascinée par la lecture des aventures de "Citizen & the Unthinker" par l'artiste, qui reflète sa vision désenchantée du monde.


Wil Myerson est touché par ce message car le public n'a retenu de lui que ses comics de pirates. Il estime avoir échoué dans la vie, d'autant que, plus jeune, il a été témoin d'un meurtre sans pouvoir intervenir. Laura, elle, avoue avoir pris les armes mais aspire à changer les choses.


Myerson finit par inviter Laura chez lui. Le Détective se fournit des vidéos de la surveillance de l'hôtel pour retrouver quelqu'un en relation avec son enquête. A la télé, Turley et Redford débatent avant l'élection et opposent leurs deux visions diamétralement opposées de l'Amérique...

En consultant quelques critiques de lecteurs français de Rorschach, j'ai souvent lu que l'histoire écrite par Tom King ne se prêterait pas bien à la périodicité mensuelle. Du coup, ces mêmes lecteurs attendent que le récit soit disponible en recueil en espérant qu'alors ils l'apprécieront davantage.

Cette réserve, voire ce reproche, me semble symptomatique d'une certaine impatience. On est pressé de savoir l'aboutissement de cette histoire et sa parution mensuelle frustre. Pourtant, à mes yeux, c'est justement un des intérêts du projet de ne pas se donner facilement, rapidement, de nous entraîner sur des pistes diverses. En commençant par la fin de ses anti-héros, tués avant d'avoir pu commettre leur assassinat, Rorschach nous place dans la même situation que le Détective : comme lui, nous déroulons une pelote, nous découvrons ce qui a mené à cette issue dramatique, sans pouvoir affirmet s'il s'agit d'un vaste complot (comme dans Watchmen) ou de la conclusion sanglante d'un couple de cinglés désoeuvrés.

Pour cela, je ne trouve pas que lire mensuellement Rorschach soit si inapproprié. Certes, il faut s'armer de patience, accepter de ne pas en savoir plus que le Détective, d'ignorer quelle est l'envergure exacte de l'intrigue; Mais si et seulement si on s'y abandonne, si on accepte de jouer le jeu, alors l'expérience est vraiment payante. Donc Rorschach questionne plus notre tolérance de lecteur que la pertinence de sa publication.

Chaque épisode, si on y prête attention, est une étape et ce sixième numéro ne fait pas exception. Tom King examine comment Laura Cummings et Wil Myerson se sont rencontrés. Le Détective a accès à leur correspondance sur plusieurs mois et elle révèle ce cheminement. Ce faisant, le scénariste interroge aussi le statut de fan et l'influence des auteurs/artistes sur ces derniers. Il ne s'agit pas tant d'expliquer que la BD influence profondément les lecteurs, y compris dans un projet dément comme d'assassiner un candidat à l'élection présidentielle - ce serait simpliste et grossier, comme ces éditorialistes qui prétendent que certains délinquants sont sous l'emprise des jeux vidéos, des films, des réseaux sociaux. Non, il s'agit de sonder comment les auteurs/artistes touchent les lecteurs mais aussi comment les lecteurs peuvent toucher les auteurs/artistes. Et là, c'est plus trouble et troublant.

Dans l'univers de Rorschach, le moyen de communication entre fan et artiste est encore rudimentaire puisque Laura et Myerson s'écrivent par voie postale. Pas de e-mail, pas de tweet, de post. C'est très vintage, étonnamment suranné. Mais aussi plus intimiste, mieux formulé. Ce que s'écrivent Myerson et Laura tient de la confidence, de la confession. On est saisi par l'absence de filtre dans leurs échanges. 

Dès le départ, Laura va à l'essentiel en expliquant que la lecture des aventures de "Citizen & the Unthinker" l'a profondément bouleversée ; puis elle raconte une étrange expérience où, se recueillant dans une église, elle a cru y voir "Citizen" puis a trouvé un masque de Rorschach ; puis sa tentative de suicide ; le meurtre d'un inconnu qu'elle a vu battre sa femme.

Myerson est sans fard lui aussi : il se décrit comme un vieil homme, attendant la fin comme une délivrance ; amer parce que les fans ont toujours préféré ses BD de pirates alors que "Citizen & the Unthinker" est son oeuvre la plus personnelle ; sa pire faille quand une femme a été tuée en bas de chez lui sans qu'il ait le courage de faire quoi que ce soit (et que son père ait décrété que ce n'était pas leurs affaires).

On le comprend : Myerson et Laura sont deux solitudes qui s'aimantent progressivement. Myerson retrouve de l'espoir et de la force en lisant les courriers de "la Gamine". Laura considère Myerson comme un esprit éclairé, lucide, capable de voir le monde dans toute sa cruelle absurdité comme elle. Lorsque Myerson invite Laura à le rejoindre à New York, il n'y a aucune ambiguïté sexuelle : il veut voir, connaître cette jeune femme avec laquelle, malgré la différence d'âge et de parcours existentiel, il partage tant. D'ailleurs ils se tomberont dans les bras, non pas comme des amants, mais plutôt comme un père et sa fille.

Il est à prévoir que Tom King n'a pas fini de dérouler cette pelote : il lui reste à écrire comment Myerson et Laura en viendront à fomenter un attentat contre Turley, en sachant sans doute qu'ils y laisseront la vie. Mais, en attendant cela, cette plongée dans leur rencontre est poignante et dérangeante à souhait. 

Pour l'illustrer, Jorge Fornes privilégie de somptueuses splash-pages. On peut apprécier les compositions incroyablement détaillées du dessinateur qui en alternance montre le décor où se trouvent Myerson (son intérieur triste, qui ressemble à un musée miniature, avec des murs remplis des dessins de ses comics, sur des tapisseries aux couleurs passées - superbe colorisation de Dave Stewart) et Laura (une piscine vide, une église déserte). Le texte accompagne le dessin qui devient illustrarif.

Le découpage ne se contente pas d'aligner des pleines pages. Parfois Fornes se plie à l'exercice du "gaufrier" pour des scènes subtiles (comme celle, ci-dessus, où on voit la main de Myerson dessiner le Citizen). Parfois encore, il aligne des bandes avec des personnages silhouettés pour saisir un moment incroyable, dont on peut se demander s'il n'est pas un cauchemar relaté (comme quand Laura abat un homme en train de frapper sa femme - voir ci-dessus).

Ce que produit Fornes sur Rorschach est admirable d'intelligence. Il dose ses effets à la perfection. Il y a une sorte de sécheresse, de dépouillement dans son dessin qui devient hypnotique : des choses effroyables surviennent, cliniquement mises en image. C'est très fort.

King et Fornes ajoutent une couche supplémentaire à l'épisode car le récit est doublé par un événement au second plan. En effet, on voit le Détective dans un hôtel découvrant ladîte correspondance, mais aussi remonter la piste de quelqu'un en accédant aux vidéos de surveillance de l'hôtel, jusqu'à atteindre une maison à l'intérieur de laquelle... Non, je ne vais pas spoiler, mais l'image est sidérante et renoue avec une théorie avancée par l'haltérophile dans le numéro 4 sur la survivance du symbole de Rorschach.

Et si ça ne suffit pas encore, il y a un troisième niveau de lecture car, durant l'enquête du Détective dans l'hôtel se déroule le débat entre le président Redford et son opposant Turley. leurs échanges forment un écho à ceux de Myerson et Laura : Turley attaque avec virulence Redford en se présentant comme le représentant des américains. Puis, subtilement, King suggère que Turley pète un plomb en évoquant l'invasion des calmars, donc des extra-terrestres (la même conspiration qui agitait le père de Laura), accuse Redford de ne pas avoir su convaincre le Dr. Manhattan de rester sur Terre. Le débat devient délirant, la folie de Turley éclate au grand jour. Mais dans l'univers déréglé de Rorschach, cette folie découragera-t-elle les électeurs de voter pour lui ? Dans notre univers, les américains ont bien succombé en élisant Trump et ses discours insensés...

Encore un épisode très riche, très remuant. Rorschach est vraiment une sacrée BD. Après un premier acte aussi stupéfiant, la suite promet énormément.

vendredi 12 mars 2021

JONNA AND THE UNPOSSIBLE MONSTERS #1, de Laura Samnee et Chris Samnee


Le premier épisode de Jonna and the Unpossible Monsters est sorti la semaine dernière mais j'ai préféré attendre avant d'en rédiger la critique pour ne pas vous imposer trop de Chris Samnee d'un coup. Je suis un fan inconditionnel de cet artiste, mais je comprends tout à fait que tout le monde ne partage pas cette passion et a envie de lire autre chose sur ce blog. Ecrit avec sa femme Laura, dont ce sont les débuts dans les comics, cette série est publiée par Oni Press et se présente comme une BD pour les plus jeunes. Mais cela ne veut pas dire qu'on doit s'interdire de la lire et de l'apprécier si on est adulte car c'est une merveille.


Rainbow cherche sa soeur cadette dans la forêt. Mais Jonna comme à son habitude préfère crapahuter dans les arbres, sautant d'arbre en arbre. Que cherche-t-elle ? Observer les monstres gigantesques qui rôde dans la région et son souhait est exaucé ce jour-là.


La bête rugit en voyant la fillette et Rainbow suit ce terrible bruit. Elle assiste alors à une scène terrifiante lorsqu'elle voit Jonna se jeter dans la gueule du monstre. Puis une lumière vive l'aveugle et la fait tomber à la renverse. Rainbow perd connaissance.


Un an passe. Rainbow n'a plus revu sa soeur mais garde l'espoir. Elle refuse de la croire morte et a été recueillie par des villageois qui surveillent les environs. Grandma Pat invite Rainbow à goûter. La vieille a perdu ses ennfants à cause des monstres et soutient la jeune fille.


Leur repas est interrompu par un visiteur qui prévient Rainbow qu'un étranger aurait vu Jonna. Il l'attend à la sortie du village pour lui parler. Rainbow boucle ses bagages et se retire avec les encouragements de Grandma Pat...

Si vous n'êtes pas abonné à la newsletter de Declan Shalvey, alors faîtes-le car vous pourrez lire un entretient antre ce dernier et Laura Samnee qui raconte la genèse de Jonna and the Umpossible Monsters. C'est toujours instructif de connaître les origines d'un projet, notamment les circonstances dans lesquelles il a été conçu.

L'idée originale est de Chris Samnee et elle ne date pas d'hier. Au commencement, il partage avec sa femme des characters designs pour une vague histoire qu'il en a tête. A cette époque, Samnee sort de l'anonymat après avoir été repéré grâce au site participatif Comic Twart (où se sont aussi faits connaître Evan Shaner, Tow Fowler, Dan Panosian, Mitch Gerads... Et que Laura Samnee a grandement aidé à mettre en place).

La carrière de Chris ne tarde pas à décoller et il enchaîne les projets, négligeant son idée. La reconnaissance culmine avec son run sur Daredevil, où il débute une fructueuse colaboration avec Mark Waid (avec qui il co-signera une histoire de The Rocketeer, puis 12 n° de Black Widow, et 6 de Captain America). Son contrat expire chez Marvel mais Samnee ne le prolonge pas, il décide de prendre son indépendance. Pendant plusieurs mois, son activité se résume à des commissions arts, quelques couvertures. Jusqu'à l'annonce de son retour chez Skybound pour Fire Power, écrit par Robert Kirkman.

On sait maintenant qu'en vérité Samnee n'est pas resté inactif après son départ de chez Marvel puisqu'il en a profité pour aligner des numéros d'avance de Fire Power. Mais pas que. Il est aussi revenu à son histoire et a embarqué sa femme dans l'aventure. La crise sanitaire va cependant changer la donne. Confinés chez eux avec leurs trois filles, les Samnee concrétisent Jonna and the Umpossible Monsters et en font un récit plus personnel et artisinal, inspiré de leurs deux filles les plus âgés. Une fois le projet mieux défini, ils le soumettent à Oni Press, un éditeur indépendant avec quelques succès à leur actif (notamment le western The Sixth Gun, qui révèla Cullen Bunn).

Ironie du sort : alors que Chris pensait travailler avec moins de pression sur Fire Power grâce à l'avance qu'il avait prise, Oni Press préfère décaler la publication de Jonna... pour lui assurer une meilleure visibilité. Ce qui fait que l'artiste dessine désormains deux séries mensuelles simultanément !

Le plus épatant dans tout ça, c'est que Jonna... ne souffre pas l'emploi du temps bien chargé de Chris. La lecture de ce premier épisode rassure même sur la capacité de ce dernier à assurer cette charge de travail, sans bâcler son ouvrage. Les fans pourront même admirer le soin apporté à la production avec la création d'un univers entier, dont on peine à identifier la temporalité, mais qui propose des personnages aux looks variés, dans des décors superbes. Le style de Samnee est plus dépouillé, plus simple, il a une sorte de fraîcheur, voire de naïveté qui collent à la perfection à l'histoire, et effectivement, comme Laura l'a expliqué à Shalvey, on peut y déceler l'influence des dessins animés Hanna-Barbera, notamment dans la représentation des monstres.

Visuellement donc, c'est magnifique, d'autant que le fidèle Matt Wilson est aux couleurs et livre une prestation irréprochable, d'une intelligence et d'une finesse incomparables. Mais Jonna and the Unpossible Monsters, c'est quoi au juste ?

L'épisode s'inscrit dans une fantasy familière. Si le scénario ne donne pas d'indication sur l'endroit où se déroule l'action ou l'époque, on peut imaginer qu'il s'agit de la Terre et sans doute d'un futur lointain, où des monstres évoquant des bêtes préhistoriques seraient réapparues. Mais ce n'est qu'une hypothèse, et ce flou n'est pas dérangeant. Personne ne se soucie de savoir si la Terre du Milieu dans Le Seigneur des Anneaux ou les royaumes de Game of Thrones se trouvent sur notre planète, dans une dimension parallèle ou sont juste un cadre et un temps de pure fiction. Il s'agit ici, comme ailleurs, de situer une histoire dans un lieu et une période propices à la rêverie, l'évasion, le fantastique, avec des éléments graphiques évocateurs.

Jonna s'inspire de la cadette des Samnee, selon sa mère, c'est une fonceuse, une téméraire, une curieuse aussi. Elle est attirée par les monstres, qui ne lui font pas peur, et joue dans une forêt luxuriante. Elle est très agile et rieuse. Rainbow doit davantage à l'aînée des Samnee, plus mûre, plus sage, une sorte de grande soeur protectrice et inquiète mais déterminée. Quand Jonna disparaît, un an plus tard Rainbow n'a toujours pas renoncé à la retrouver, c'est même devenu sa quête, son objectif, et donc la série appartient au genre initiatique, avec un voyage et probablement une narration parallèle avec d'un côté ce qu'est devenue Jonna et de l'autre ce que va traverser Rainbow jusqu'à leurs retrouvailles.

Laura Samnee a expliqué à Declan Shalvey que l'écriture était vraiment collaborative avec son mari. Ils construisent ensemble l'intrigue, phase durant laquelle Chris griffonne un découpage, puis une fois la trame établie, Laura se charge des dialogues. Elle a toujours écrit, avoue-t-elle, de la poésie dans sa jeunesse, puis a étudié l'écriture cinématographique, avant de se consacrer à la carrière de son époux, prenant en charge toute la partie administrative et légale. Elle a donc aussi activement pris part à l'élaboration du site (désormais inactif) Comic Twart en servant de relais entre les artistes qui y prenaient part puis en nouant des contacts avec des éditeurs, des agents artistiques. Comme elle le dit elle-même, elle connaît bien le business des comics et cela lui a servi durant le processus créatif de Jonna... pour que le projet soit solide et permettre à Chris de pouvoir cumuler deux séries simultanées.

Là encore, on peut constater à quel point le couple a produit une histoire très fluide, rythmée, avec des personnages attachants, un enjeu simple. C'est effectivement une BD qui s'adresse prioritairement à un public jeune, mais qui est aussi accrocheur pour des adultes car le storytelling est abouti, efficace.

On peut être admiratif de la performance de Chris Samnee, mais Jonna and the Umpossible Monsters est réellement une série qui doit autant à Laura. Et sa qualité, narrative et graphique, la rend attractive et captivante. Ne passez pas à côté, si la vo ne vous fait pas peur (mais le niveau d'anglais est vraiment très abordable), car j'ignore quel éditeur traduira la série en France (on peut quand même espérer que cela se fasse car Samnee est suffisamment connu).  

jeudi 11 mars 2021

ETERNALS #3, de Kieron Gillen et Esad Ribic


Ce troisième épisode de Eternals donne une idée plus claire du projet de Kieron Gillen, avec une narration bien partagée entre introduction graduelle de nouveaux personnages et développement de l'intrigue principale (et aussi d'une autre, secondaire). La comparaison avec X-Men de Hickman n'a plus lieu d'être. Par ailleurs, Eternals est visuellement sublime grâce à la prestation impressionnante du duo Esad Ribic-Matt Wilson.


Installée à Lemuria, capitale de Déviants, Thena reçoit la visite de Sersi, Kingo et Sprite dans le cadre de leur enquête sur le meurtre de Zuras. Or celui-ci est le père de Thena, avec qui elle avait eu une dispute récente, ce qui la rend suspecte.


De son côté, Ikaris a préféré laisser ses compagnons mener leurs investigations, en attendant qu'ils l'appellent une fois le coupable trouvé. Il se rend à New York pour y rencontrer Toby Robson qu'il dit avoir la mission de protéger, sans toutefois pouvoir dire à ses parents quel danger le menace.
 

Cependant à Lemuria, la tension grimpe entre Sersi et Thena : les deux femmes ont vieux différend car, dans un passé lointain, Thena avait déjà aimé un Déviant avant que Sersi ne lui apprenne qu'il se servait d'elle pour des expériences. Zuras a toujours reproché à Thena sa fréquentation des Déviants suite à ça.


Mais Druig interrompt le groupe en contactant Sersi. Il l'informe qu'une tueurie a eu lieu à Polaria, siège de son père Vulkim. Celui-ci comptant au nombre des victimes, Druig devient son successeur et, par la même, un suspect...

Je craignais, à la lecture des deux premiers épisodes, que Eternals ne ressemble trop à X-Men de Hickman car, dans les deux cas, on avait des motifs similaires (société autarcique et surpuissante, possibilité de ressuciter les morts, et même des pouvoirs quasi-communs). Mes doutes sont levées avec ce troisième numéro qui établissent l'originalité du projet de Kieron Gillen.

Dans une ancienne interview, Robert Kirkman expliquait que pour lui les comics super-héroïques devaient être élaborés comme des histoires normales, l'élément fantastique (que sont les super-pouvoirs) n'intervenant que comme une sorte de piment pour rendre le récit plus épique, étrange. C'est ce qu'on observe ici, littéralement, car Eternals emprunte à un genre mais en l'agrémentant de personnages bigger than life. Et cela définit la démarche de Gillen.

De quoi s'agit-il au fond ? C'est un whodunnit ? ("qui l'a fait ?" en bon français), une catégorie de polar où il s'agit d'enquêter pour trouver le coupable d'un crime. Les victimes sont les Eternels premiers, des sortes de pères fondateurs, d'anciens, de ce peuple. L'assassin est Thanos, un titan, c'est-à-dire un individu appartenant à une branche des Eternels, et dont le mobile est récurrent chez ce personnage, obsédé par la notion d'équilibre cosmique (les Eternels, mourant mais capables de ressuciter, sont des aberrations pour lui). Qui est alors son complice, celui qui lui a permis d'approcher ses victimes, d'utiliser la Machine (ce système qui relie les Eternels et assure la protection de ce peuple mais aussi de toute l'humanité) ? On est certain qu'il y a un traître chez les Eternels, qui a aidé Thanos mais lequel. Et dans quel but (même si l'ambition de succéder à un Eternel premier est l'objectif le plus probable) ?

Toute la partie "enquête" a commencé dès le début de ce nouveau volume de la série. Et dans le précédent épisode, un petit groupe s'est formé pour mener ces investigations. Maintenant le scénario passe en revue les suspects en allant à leur rencontre. Ce dispositif permet à Gillen d'introduire des Eternels progressivement en présentant leur situation, leurs liens avec les victimes, les raisons qu'ils auraient de les tuer, leurs relations avec les détectives. Et on démarre donc avec Thena.

On remarquera des différences sensibles entre la manière dont Gillen le présente et celle de Gaiman dans la précédente série, où elle était mère d'un enfant conçu avec un humain, et sans attaches avec les Déviants (alors qu'ici elle réside dans leur capitale et a eu plusieurs amants parmi eux. En revanche, l'enfant n'est plus présent, ou du moins pas visible). Par contre Gillen garde le fait que Thena est la fille de Zuras, le premier des Eternels tué, et leurs rapports conflictuels. C'est d'ailleurs ce dernier point qui en fait une suspecte car une récente dispute les a opposés, au terme de laquelle elle a lancé qu'elle finirait pas le tuer.

Pour faire bonne mesure, Gillen ajoute un vieux contentieux entre Thena et Sersi. Thena est une guerrière, mais qui a failli à ses promesses car, dans un lointain passé, elle a donné son amour à Déviant avant que Sersi lui révèle que son amant pratiquait des expériences eugéniques à son insu. Thena avait, après avoir occis le Déviant, juré qu'on ne l'y reprendrait plus. A la fin de l'épisode, on n'a toujours pas la certitude que Thena est innocente, même si on peut parier que non. En revanche, un nouveau suspect apparaît et relance la partie de manière habile (car le personnage a déjà montré sa nature ambiguë).

Donc : nous avons une enquête, des suspects, un assassin dans la nature, de nouveaux morts. C'est déjà consistant, mais pas suffisant pour Gillen, qui veut rassasier son lecteur. Comme Ikaris a laissé ses amis mener l'enquête, attendant d'agir quand le coupable serait trouvé, le scénariste occupe cet Eternel avec un subplot intrigant : il s'est mis en tête de protéger un jeune garçon ordinaire après avoir rêvé de ses ancêtres, croisé des lustres auparavant, mais sans savoir quel danger le menace. De quoi bouleverser l'existence du garçon et de sa famille (et de tout le quartier où ils résident). Est-ce que ce sublplot sera lié à l'enquête, en supposant par exemple que Toby Robson (le garçon) serait un Eternel qui s'ignore et donc une cible pour Thanos et son complice ? A voir.

Il est certain qu'avec ce type de narration, fournie, il faut à la série un artiste qui soit capable de ne pas être un simple figurant. Esad Ribic a prouvé depuis le début qu'il était en grande forme, investi dans le projet, et une fois encore il produit des planches magnifiques, qui améliore encore la qualité du titre.

Ce que j'aime chez Ribic, c'est qu'il est un dessinateur classique au sens noble du terme. On voit que sa technique est irréprochable : sa manière de dessiner les corps, les visages, de composer un plan, de découper le récit est remarquable, irréprochable. C'est certain qu'on a là quelqu'un qui a vraiment appris à dessiner de façon académique et cela confère une consistance à ses images dont ne peuvent pas se vanter tous ses confrères (qui, parfois, se sont formés sur le tas).

Comme Ribic ne s'encre pas, son dessin conserve la pureté du dessin au trait, avec les effets de texture du crayon sur la feuille. La qualité d'impression actuelle permet d'apprécier la finesse de tout cela désormais, notamment parce que Ribic n'est pas du genre en plus à appuyer son trait pour simuler l'effet de l'encrage traditionnel. Il y a donc un côté ethérée, léger, dans son dessin qui créé un contraste passionnant avec la matière des corps, des décors, très sensible.

Pour accompagner un tel dessin, mieux vaut privilégier des couleurs douces, au risque de faire disparaître justement le coup de crayon préservé à l'impression. Avec Matt Wilson, ce prodigieux coloriste, cela est respecté et même sublimé car les images s'inscrivent dans des tonalités aériennes, juste ce qu'il faut pour souligner les ambiances, les lumières. C'est juste somptueux.

Il reste encore des Eternels à introduire (Makkari - dont on sait que ce sera une femme dans ce volume - , Ajak...). L'enquête est promise à de nouveaux rebondissements. Le subplot est mystérieux à souhait. Et esthétiquement, c'est merveilleux. Tant que Eternals conservera ces atouts, on lira une grande série - peut-être même le grand run qu'attendait ce titre. 

mercredi 10 mars 2021

WONDER WOMAN #770, de Becky Cloonan, Michael Conrad et Travis Moore


Devenue une héroïne populaire au cinéma, Wonder Woman a connu bien plus de difficultés, depuis longtemps maintenant, à justifier ce statut dans les comics. L'amazone reste une valeur sûre de DC mais les auteurs se succèdent sur le titre sans savoir quoi en faire, semble-t-il. Cette fois, c'est donc au tour de Becky Cloonan et Michael Conrad au scénario et de Travis Moore au dessin de transformer l'essai. Un très bon début, même si l'héroïne fait du coup beaucoup penser à une fameuse asgardienne de Marvel...


Comment et pourquoi Diana se trouve-t-elle au Valhalla, le paradis des guerriers nordiques ? C'est ce qu'elle aimerait savoir mais Siegfried, le séduisant viking qui l'accueille sur le champ de bataille n'a guère le temps pour des explications. Diana meurt très vite, décapitée.


Avant de renaître, Diana entend une voix qui lui conseille de ne pas s'attarder dans cette dimension. Elle se réveille et découvre qu'ici les guerriers bataillent sans fin, meurent et ressucitent. Elle découvre aussi qu'au Valhalla, ses pouvoirs ne fonctionnent plus.


Après une nouvelle bataille (et une nouvelle mort), Diana commence à s'habituer à ce cycle. Jusqu'à ce qu'elle soit abordée par l'écurueil Ratatsok qui la conduit jusqu'à l'arbre-monde Yggdrasil, malade, et qui lui demande de le sauver. Diana se retire, rappelée au combat.


Encore tuée, Diana cherche, à son réveil, Siegfried mais celui-ci est introuvable. Sur le champ de bataille nettoyé par les valkyries, Ratatosk passe un marché avec l'amazone : s'il l'aide pour Yggdrasil, il l'aide pour Siegfried et pour quitter le Valhalla...

L'ère des New 52 chez DC n'a pas produit beaucoup de grandes réussites (même si, commercialement, l'éditeur a enregistré de notables performances avec ce reboot radical et mal fichu). Pourtant, c'est probablement la dernière fois que Wonder Woman a connu une série digne de son rang, quand Brian Azzarello l'écrivait et que Cliff Chiang la dessinait.

Depuis le début de DC Rebirth, le titre est passé entre plusieurs mains (dont celles de Greg Rucka, très attachée à l'amazone, même s'il a toujours connu des difficultés éditoriales). Dernièrement, avant la parenthèse Future State, c'est Mariko Tamaki qui avait essayé, sans beaucoup de réussite, de s'en occuper (Mikel Janin, au dessin, est très vite parti, et ses successeurs ont été irréguliers). 

La situation était d'autant plus délicate qu'entretemps Wionder Woman est devenue un exemple d'adaptation réussie au cinéma avec les deux films réalisés par Patty Jenkins avec Gal Gadot dans le rôle-titre (même si Wonder Woman 84 s'est avéré calamiteux et ne sortira jamais chez nous en salles). Dans Infinite Frontier #0, le compte de l'amazone semblait réglé puisqu'on découvrait qu'elle était morte à l'issue de la saga Death Metal (de Scott Snyder et Greg Capullo) et refusait de se joindre à la Quintessence.

C'est donc à Becky Cloonan et Michael Conrad de reprendre en main la destinée de Diana. Cloonan en particulier est connue pour ses travaux indépendants qui se déroulent dans un univers fantastico-médiéval. Une raison d'espérer (même si ses fans désespérent de la voir dessiner plus). Et avec son collègue, elle a choisi d'emprunter une direction aussi inattendue que radicale. Oui, Diana est morte. Elle est même au Valhalla, le paradis des guerriers nordiques !

Comment, pourquoi est-elle arrivée là, alors que les amazones sont d'origine grecque (voire lybienne) ? Ce sera à la suite de ce premier épisode de l'expliquer, mais c'est une accroche originale. Et une bizarrerie troublante car du coup, Wonder Woman nous fait penser à une héroïne de chez Marvel...

Car, après avoir refusé la main tendue par la Quintessence dans Infinite Frontier #0, on a vu Diana se confectionner d'un claquement de doigts un nouveau costume, qui n'a plus rien à voir avec ses précédents looks (finie la jupette en lanières de cuir, le bustier au décolleté plongeant, disparu le lasso de vérité, et même sa célèbre couronne a été modifiée). A la place, une tenue dominée par le rouge accompagnée d'une cape. Tout cela lui donne un furieux air de ressemblance avec l'asgardinne Lady Sif (voir ci-dessous).


Et les scénaristes semblent assumer cette inspiration Kirby-esque car on aperçoit aussi Thor (mais avec un look différent de celui de Marvel) dans une scène de l'épisode. C'est assez déroutant... Mais finalement pourquoi pas ? La mythologie nordique n'appartient pas à Marvel et c'est un terrain de jeu prometteur pour Wonder Woman (qui devrait de toute façon à terme revenir parmi les vivants et récupérer son design classique).

L'épisode se lit facilement, sur un rythme enlevé. La situation même vous happe car on n'en sait pas plus que Diana. Cloonan et Conrad ont révisé car même l'écureuil Ratatosk existe bien dans les textes légendaires, avec la même fonction qu'ici (un messager, plus ou moins digne de confiance). Surtout en déplaçant Wonder Woman de la sorte, les auteurs diffère le retour du personnage à ses occupations super-héroïques, ce qui me paraît une bonne idée car en vérité Wonder Woman ne gagne rien (ou pas grand-chose) à être écrite comme une super-héroïne lambda. A l'origine, c'est une amazone venant d'une île qui s'est coupée du reste du monde, et qui ensuite devient l'ambassadrice de son île, une sorte de pacificatrice au-dessus des partis. Ce n'est pas une femme qui enfile un déguisement pour faire règner la justice ou se venger. Ce n'est pas non plus une bonne samaritaine un peu naïve puisqu'elle a été élevée et entraînée comme une guerrière (ce que rappelle une ligne de dialogue). 

Donc la jeter au Valhalla tout en lui conseillant de ne pas s'y attarder, c'est une bonne astuce pour à la fois mettre en scène ses talents de guerrière et la motiver à quitter cet endroit. Par ailleurs, cette reprise de la série bénéficie enfin d'un excellent dessinateur, qui devrait s'installer durablement sur le titre.

Travis Moore est un artiste qui gagne à être connu, même s'il n'a pas une bibliographie encore très fournie (il a oeuvré sur un spin-off de Fables, des fill-in sur le Batman de Tom King, et des épisodes récents de Nightwing). Mais avec Wonder Woman, il tient sa chance d'accéder à la notoriété qui lui est due.

Moore évolue dans un registre réaliste et descriptif, ses influences sont classiques, académiques même. Il y a chez lui un goût évident du beau dessin, ses personnages possèdent un charme immédiat - Diana est vraiment magnifique, et Siegfried est un séduisant guerrier. Il s'encre lui-même avec beaucoup de maîtrise, parfois on pense à Steve Epting (qui signe la couverture de l'épisode). Les décors sont soignés, le découpage simple mais fluide. La lecture est vraiment agréable. Là encore, ça faisait longtemps que Wonder Woman n'avait pas été aussi bien traitée.

Les couleurs de Tamra Bonvillain (la coloriste qui monte chez DC, puisqu'elle s'occupera aussi des planches de David Marquez sur Justice League) sont très nuancées, avec des contrastes pertinents entre les scènes sur le champ de bataille neigeux, aux teintes donc froides, et celles en intérieur, plus chaudes.

Si ce 770ème épisode donne le la au reste de ce run, alors le ciel est dégagé pour Wonder Woman. On tient peut-être enfin l'équipe artistique gagnante pour conter et illustrer les exploits de Diana.

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Encore enfant, Diana grimpe sur le plus haut des arbres de Temyscera pour contempler l'île des amazones. Aujourd'hui, c'est son anniversaire mais comme elle l'explique à sa mère, elle a soif d'aventures. Une de ses aînées va lui enseigner l'histoire de Temyscera...

Wonder Woman a droit à sa back-up story : Young Diana. C'est la coloriste Jordie Bellaire qui écrit et Paulina Ganucheau qui dessine. Curieusement, alors que la série principale s'adresse à un public adulte, ce complèment de programme semble plutôt se destiner à des lecteurs beaucoup plus jeune.

Cela vient sans doute essentiellement du graphisme de Ganucheau aux teintes acidulées et au trait rond. C'est charmant à souhait, mais très réussi, expressif, dynamique. On tourne les pages et une fois arrivé à la fin, on en demande déjà plus. C'est bon signe.

L'histoire de Bellaire (qui n'en est pas à son coup d'essai, puisqu'elle écrit également, actuellement, le comic-book de Buffy) revient sur l'enfance de Diana, qu'on découvre déjà avide d'aventures et d'évasion. Le récit initiatique est toujours une formule accrocheuse, et le personnage et la jeunesse de Wonder Woman offrent beaucoup de possibilités.

Certains trouveront cela trop mignon, inoffensif, mais pour ma part, j'ai apprécié et j'attends la suite.