samedi 27 juin 2020

EMPYRE : AVENGERS #0, de Al Ewing et Pepe Larraz


J'ai longuement hésité avant d'entreprendre la lecture de ce premier prologue à la saga événement Marvel de cette année car je ne suis plus très friand de ce genre d'histoire. Mais le fait que ce soit dirigé par Al Ewing (dont j'ai découvert l'excellent Loki : Agent d'Asgard, durant le confinement) et dessiné par Pepe Larraz a eu raison de ma réticence. Un démarrage prometteur, même si le récit est très référencé (donc pas forcément très reader's friendly).


Tony Stark se réveille en sursaut au QG des Avengers après avoir fait un rêve évoquant la guerre entre les Kree et les Cotati. Il reçoit dans la foulée un appel de Captain Marvel car un message télépathique appelle les héros à l'aide dans la zone bleue de la Lune. Sur place, un gigantesque jardin a éclos, gardé par une sentinelle Kree.


Celle-ci est abattue grâce à l'intervention du vrai gardien des lieux, le Swordsman - ou plutôt sa réincarnation Cotati. L'ex-Avenger conduit ses amis auprès du fils qu'il a eu jadis avec Mantis, Sequoia, qui convainc Thor de provoquer une averse pour que la végétation produise enfin de la nourriture.


Quoi (le petit nom du messie céleste) résume ensuite la menace qui pèse sur l'endroit et la Terre car les Kree et les Skrulls, pourtant ennemis de toujours, se sont alliés pour décimer les Cotati et leurs complices. A la tête de l'armée ennemie : Hulkling, le fils de Captain Mar-Vell, ex-Young Avenger.


Iron Man accepte de s'opposer avec les Avengers contre les Kree et les Skrulls. Sans savoir que les Fantastic Four ont pris le parti inverse... Et c'est donc parti pour une saga cosmique qui puise dans les classiques Kree-Skrull War (Roy Thomas/Neal Adams) et Celestial Madonna (Steve Englehart, Roy Thomas/Jim Starlin). Il faudrait donc avoir bien réviser avant de se plonger dans cette aventure...


Sauf que Al Ewing accomplit un formidable boulot de mise à jour pour ceux qui ne se souviendraient pas de tout ou même n'auraient pas lu ces précédentes sagas. Le scénariste réussit le tour de force d'intégrer un résumé exemplaire dans un seul épisode et on a toutes les clés en main pour saisir les enjeux de l'histoire à venir : les origines de Hulkling, celles de Quoia, la mort et la résurrection du Swordsman, l'implication des Avengers, la situation des Cotati à la base de tout cela. C'est vraiment remarquable.

Ewing est le énième scénariste en vue à tenter de produire un event Marvel digne de ce nom. Dès qu'un de ses auteurs perce auprès de la critique et du public, l'éditeur semble le tester en lui soumettant ce défi sur lequel beaucoup se sont cassés la figure, car à force de publier une saga tous les ans (parfois plus), en usant des mêmes ficelles (comme le sacrifice d'un héros, ou plusieurs), il faut beaucoup d'indulgence pour encore croire que ça peut fonctionner. Le dernier event que j'ai lu et apprécié remonte à Fear Itself, il y a neuf ans (!), et ce n'était pourtant pas un chef d'oeuvre. Depuis, j'ai survolé Original Sin, lu bien après sa parution Secret Wars, zappé Secret Empire...

Ewing a, semble-t-il, eu les coudées franches, comme en témoigne les renvois à des sagas vieilles de plus de quarante ans. En faisant le pari de convoquer des événements aussi anciens, mais en s'échinant à les synthétiser pour contextualiser son intrigue, le scénariste s'inscrit dans une continuité louable, qui donne de la profondeur à son propos, rappelle le vécu des personnages. Je me répéte, mais Ewing parvient à condenser cela de manière exceptionnelle, claire, efficace. Il ne mise pas sur un point de départ artificiel (comme Original Sin de Aaron ou qu'il aurait eu le luxe de développer dans la série Avengers (comme Hickman quand il préparait Secret Wars), il souligne que ce qui va se passer découle de faits anciens et semble inéluctable.

La narration est aussi assez singulière puisque Ewing choisit de passer par une voix-off, celle de Tony Stark/Iron Man. Le vengeur en armure a souvent joué le rôle de semeur de troubles, notamment avec les deux Civil War (la première en endossant le costume du méchant, la deuxième en se posant en rebelle), mais Ewing le postionne de manière plus troublante (et troublée), via une astuce un peu grossière mais ingénieuse  : il a fait un rêve, qui ouvre l'épisode, et qui préfigure tout ce qui suit, manière de suggérer qu'il va falloir être méfiant avec les apparences. Et la dernière page le confirme puisqu'on voit que les Kree et les Skrulls ont le soutien des Fantastic Four (un tie-in à la saga indique que les X-Men sont aussi de leur côté) ! 

L'autre élément qui incite à rester prudent est le duo formé par le nouveau Swordsman et son fils, l'autoproclamé messie céleste (comme sa mère, Mantis, fut la madonne céleste). En les installant dans la zone bleue de la Lune (où existe une poche d'oxygène), devenue un vaste jardin cultivé par les Cotati, on a le sentiment d'un paradis en danger. Mais, dans le même temps, l'ouverture de l'épisode nous instruit sur le fait que cet Eden est né d'un bain de sang, d'un génocide. Par ailleurs, la façon de s'exprimer de Quoi laisse planer le doute : ce jeune dieu joue sur la corde sensible (Thor est présenté comme son "oncle"). Comment ne pas vouloir l'aider ? Mais aussi cela n'est-il pas trop beau ? L'attitude belliqueuse de Captain Marvel (une fois de plus mise en avant, ce qui ne va pas aider à la rendre sympathique, comme Marvel le souhaiterait tant, à l'image du film dont elle a été la vedette - il faudrait quand même que l'éditeur songe à aligner ces deux versions, en positif ou en négatif) contribue définitivement à envoyer les Avengers en guerre.

Enfin, il faut admettre que l'affaire est très séduisante grâce au dessin. Pepe Larraz est désormais une star chez Marvel, son statut a complètement basculé depuis House of X, c'est l'artiste qu'on emploie dans le grandes occasions (il sera aussi de la partie pour l'event mutant, X of Swords). On peut trouver ça frustrant, personnellement j'aimerai qu'on le voit plus souvent, sur un titre régulier. Mais il semble pris dans la même roue où, jadis, Steve McNiven ou Olivier Coipel furent enfermés.

Malgré cette réserve, ses planches sont superbes. Larraz sait à merveille poser une action et y insuffler une énergie folle, on est absorbé par le fil de l'histoire grâce à son découpage spectaculaire, la luxuriance de ses images (la végétation de la zone bleue rappelle évidemment celle de Krakoa). Et il anime les personnages avec majesté. Donnez-lui, comme ici, les Avengers et, à l'instar des X-Men, il les dote d'une superbe incroyable. L'entrée en scène du Swordsman a une gueule épatante. Le résumé de la situation par Quoi est admirablement retracé par des compositions qui n'ont rien à envier à un Alan Davis des grands jours (d'ailleurs le trait de Larraz, rond, vigoureux, expressif, fait penser à celui du maître). Et les couleurs de Marte Gracia se marient à la perfection avec son encrage bien appuyé.

Empyre s'annonce donc sous les meilleurs auspices. Sa réalisation est d'ailleurs déjà bouclée puisque Valerio Schiti, qui dessine la saga centrale, n'a pas chômé durant le confinement (et ceux qui ont pu voir ses pages ont été vivement impressionnés). Avant d'embarquer, il sera intéressant de lire l'autre prélude, Empyre : Fantastic Four (disponible le 8 Juillet et dessiné par... R.B. Silva - Marvel ne perd pas le Nord en recrutant l'artiste de Powers of X), pour comprendre pourquoi ces derniers ont pris le parti adverse des Avengers.

vendredi 26 juin 2020

THOR #5, de Donny Cates et Nic Klein


Après avoir lu ce cinquième épisode de Thor par Donny Cates et Nic Klein, je suis en plein doute. D'abord parce qu'il était censé conclure l'arc (il ne le sera qu'au prochain numéro), et ensuite parce qu'il permet de mesurer le temps perdu puis la précipitation avec lesquels le scénario déroule son intrigue.


Tout repose ici sur le twist final dans lequel Donny Cates donne à l'Hiver Noir un rôle à la fois plus original que prévu et à Galactus une attribution inédite, qui n'est ni plus ni moins qu'une retcon (une continuité rétroactivement réécrite). Cela a pour effet de déplacer toute la série, telle qu'elle a été mise en place par Cates, et de faire du dévoreur de mondes le véritable héros. Ce qui est assez curieux.


Cates est coûtumier du fait : déjà dans ses Gardiens de la galaxie, le premier arc, très laborieux, sacrifiait Starfox pour ramener Thanos d'entre les morts et ce faisant, les Gardiens étaient réduits à un groupe de témoins impuissants, à la caractérisation néante (des personnages intégrés à l'équipe, comme Phyla-Vell et Moondragon étaient totalement passifs). 


Rétrospectivement, on se rend aussi compte que Cates a perdu du temps en consacrant deux épisodes sur les six que comptera sa première histoire à une bagarre inutile (entre Thor et Beta Ray Bill puis Lady Sif) avant d'accélerer subitement (Galactus consommant trois planètes en une double-page, puis en montrant l'arrivée de l'Hiver Noir). Cela dénote d'un évident manque de rigueur dans la construction du récit, où l'important pour Cates semble davantage de caser de la baston comme un quota que de supporter un quelconque suspense.


Hélas ! Dans cette affaire, Nic Klein paie les pots cassés. Le dessinateur est toujours aussi généreux dans l'effort et produit des planches puissantes, traduisant parfaitement de l'ampleur du combat, de la menace et de la peine à s'en défaire. Mais il est une victime collatéral des errements de son scénariste et de son imagination bancale, comme en témoigne l'apparence de l'Hiver Noir quand, enfin, il se montre face à Thor et Galactus.


Tout n'est pas à jeter là-dedans. Ce que Cates ajoute au passé de Galactus (même si on a du mal à situer quand il a pu occuper le poste que l'Hiver Noir lui rappelle) est malin et justifie que le dévoreur de mondes soit aussi préoccupé par cet adversaire - il n'y a en effet guère que les Célestes qui l'effraie autant. Mais, comme je le disais plus haut, cela revient à trop mettre le projecteur sur Galactus et à réduire Thor à l'état de marionnette dans un jeu qui, depuis le début, lui échappe.

Je n'aimais pas la manière dont Jason Aaron portraiturait le dieu du tonnerre dans son interminable run (seul l'intermède avec Jane Foster dans le rôle se distinguait et je regrette que l'auteur et Marvel n'aient pas voulu poursuivre avec elle). Plus que jamais, il était un individu buté, jusqu'à la stupidité, et Cates poursuit en vérité l'oeuvre de son prédécesseur en le décrivant comme un type colérique, unidimensionnel, héritant d'une fonction qui l'encombre (et dont je doute qu'il la conserve longtemps, car Thor n'est pas fait pour règner, il aime trop se battre, le terrain pour cela). D'ailleurs, les plans de Cates sont clairs : en ayant montré Loki capable de soulever Mjolnir et en préfigurant une énième crise entre Thor et son marteau, il ne faudra pas longtemps avant que le dieu du tonnerre soit encore indigne ou quelque chose d'approchant.

C'est dommage car ça partait bien. Mais après le terme de ce premier arc, je ne pense pas persévérer. Il est vraiment bien compliqué de traiter de héros puissants (cf. le Superman de Bendis)...

dimanche 21 juin 2020

SUPERMAN #22, de Brian Michael Bendis et Kevin Maguire


Ce vingt-deuxième épisode de Superman marque la fin de l'arc Truth. Pour l'occasion Brian Michael Bendis renoue avec Kevin Maguire puisque Ivan Reis ne reviendra qu'au #25 (un numéro double, qui introduira une nouvelle intrigue et un nouveau vilain inédit). 


Le déroulement de l'épisode est très simple et découpé en deux parties qui se répondent : dans l'espace, à proximité de la Terre, Superman affronte Mongul qui a dirigé son énorme vaisseau sur notre planète pour la détruire, tandis qu'à Chicago, l'agent du FBI Cameron Chase discute avec Lois Lane du statut que s'est arrogé Superman devant l'assemblée des planètes unies en tant que représentant de l'humanité.


Bendis a expliqué dans une interview récente que Kevin Maguire, lorsqu'il a été sollicité pour dessiner l'épisode, lui a demandé de lui écrire beaucoup de scènes d'action car il souhaitait sortir de sa zone de confort (c'est-à-dire les scènes de dialogues dans un registre comique). L'artiste avait visiblement à coeur de prouver qu'il pouvait représenter une bataille épique entre Superman et Mongul et que dans cet exercice il pouvait suppléer Ivan Reis.


La mission n'est cependant qu'à moitié accomplie parce qu'on ne se refait pas : Maguire est un génie de l'expressivité et il n'est jamais meilleur que lorsqu'il faut traduire en mimiques diverses et variées les émotions des personnages. A cet égard, les échanges entre l'agent Chase et Lois Lane sont un régal.


Maguire s'acquitte néanmoins avec panache de la baston homérique entre Superman et Mongul et nous gratifie notamment de quelques plans très punchy (comme celui de la planche ci-dessus). Mais il n'est pas (et ne sera jamais) l'équivalent d'un Reis dans ce domaine. Le brésilien a un avantage indéniable par rapport à son confrère, c'est le sens de la composition et la puissance graphique, hérités de son idole, Neal Adams. On ne peut s'empêcher d'imaginer ce qu'il aurait fait de cet bagarre taillée pour lui, en échaînant de pages généreuses en détails et en envergure, là où Maguire se perd dans des cases réduites trop nombreuses qui étouffe justement l'action.


L'autre défaut de Maguire, c'est son association avec Alex Sinclair à qui il donne énormément de liberté pour un résultat souvent assez affreux. Comme je le disais plus haut, Maguire se distingue par un dessin au trait précis et expressif qu'il a appris à maîtriser au cours de sa longue expérience. Son brio en la matière lui permet de dire beaucoup avec peu, chez lui chaque effet est parfaitement dosé, chaque coup de crayon est pesé. Du coup, il encre légèrement et le coloriste a beaucoup d'espace à remplir : Sinclair ne se prive pas de le faire mais  en utilisant des teintes dont l'impression est laide, notamment avec un abus de bleu.

Les volumes sont ainsi curieusement soulignés là où le trait du dessin a cédé sa place, la tonalité générale des plans et des planches produit une sorte d'uniformité triste là où il aurait judicieux que ça pète. L'absence régulière d'à-plats noirs pour créer des contrastes prive l'image de zones permettant de renforcer l'impact des premiers et arrière-plans. Et enfin, Maguire varie trop peu ses angles de vue alors que la mise en scène d'une bataille de cette force impose des plongées, des contre-plongées, des plans rapprochés et d'autres plus larges. Comme quoi il ne suffit pas de se lancer des défis, encore faut-il les préparer, quitte à abandonner ses spécifités personnelles sur le plan visuel. Maguire n'est pas un dessinateur d'action, chaque fois qu'il s'y essaie, il se plante (déjà sur Supergirl, Eduardo Pansica avait démontré qu'il était supérieur à Maguire, sans pourtant être l'égal de Reis). A ma connaissance, le seul qui réussit à allier expressivité et composition dans cet exercice est Stuart Immonen, c'est dire si la barre est élevée.

Quant à Bendis, sa copie n'est guère plus convaincante en vérité. Dans cet arc en particulier, il a joué sur un ressort très prometteur mais en semblant ensuite l'effleurer seulement. Avoir "outé" Superman était un rebondissement suffisamment riche en conséquences pour ne pas l'encombrer avec un méchant comme Mongul (un autre malabar belliqueux comme Rogol Zaar, ce qui dénote d'un manque d'originalité dans le casting des adversaires). Malheureusement, qu'il s'agisse des questions éthiques (concernant le métier de journalisme de Clark Kent), extra-professionneles (le ressenti de la communauté super-héroïque et de la Justice League en particulier), ou vis-à-vis des autorités (avec l'intervention de Cameron Chase, qui retombe comme un soufflé - "No mistakes" ? Et après ? Que va faire le FBI ou une autre agence gouvernementale si Superman commet une bourde ?), Bendis survole mais n'explore pas (ou alors dans des numéros spéciaux, hors série, ce qui renvoie au défaut de son intrigue qui aurait dû être traitée dans la série et pas ailleurs). Dommage.

La parution de l'épisode a été de plus parasité par une annonce curieuse de Bendis qui a déclaré que son run sur la franchise de Superman touchait à sa fin. Aussitôt cela a interrogé sur la date de son départ et incidemment sur ce que Bendis avait chamboulé dans les séries (le vieillissement de Jon, son intégration à la Légion des Super Héros, son outing, son rôle de représentant de la Terre au sein de l'organisation des planètes unies, etc). Puis le scénariste a corrigé le tir en précisant qu'il ne partait pas non plus tout de suite (et même pas avant longtemps). Soupirs - de soulagement ou de résignation, selon que vous soyez fan ou pas... Mais c'est toute de même maladroit.

Pour ma part, ses dires m'ont plongé dans une certaine confusion parce que, entre ses deux prises de parole, j'a considéré son run et finalement, j'ai constaté que je n'étais pas aussi comblé que je le voulais. D'une manière générale, depuis son arrivée chez DC, les motifs de satisfaction sont rares concernant Bendis : ses creator-owned sont plaisants (pour ceux que j'ai suivis), mais sa Legion of Super Heroes m'a perdu, Young Justice m'a déçu, Action Comics m'a lassé, et Superman souffre d'arcs trop longs et inégaux. La vraie pépite, ce fut Batman Universe : or Bendis a toujours affirmé ne pas être venu chez DC pour écrire du Batman... Et pourtant c'est ce qui lui va le mieux, ce pour quoi il est fait. Mais c'est comme s'il voulait à tout prix esquiver.

Je ne sais donc pas si je vais poursuivre Superman. Le prochain épisode, encore dessiné par Maguire, abordera le problème du héros avec la magie, avec Dr. Fate en guest, puis donc à partir du #25, nouvel arc, nouveau vilain, retour de Reis. Mais à l'heure où j'écris ces lignes, l'envie me manque clairement.

La variant cover de Bryan Hitch

vendredi 19 juin 2020

STRANGE ADVENTURES #2, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner


C'est la litanie du moment, mais la reprise des sorties de comics permet de renouer avec des histoires laissées en plan à cause de la crise sanitaire. La suite de Strange Adventures par le trio Tom King-Mitch Gerads-Evan Shaner faisait partie de celles que j'attendais le plus, d'autant plus que les trois auteurs ont poursuivi le travail durant la période de confinement (Gerads a récemment posté sur Twitter qu'il venait de finir la couverture du septième épisode).


La construction de la série a été établie d'emblée : on va et vient entre les aventures d'Adam Strange sur Rann durant la guerre contre les Pykkts et sa retraite sur Terre où il est soupçonné d'avoir tué un lecteur de ses Mémoires qui l'avait accusé d'avoir commis des crimes durant le conflit. Il demande alors à Batman de mener une enquête pour l'innocenter, mais ce dernier refuse, estimant qu'il ne sera pas impartial.


Ce numéro revient en arrière : Batman confie les investigations à Michael Holt alias Mr. Terrific. Celui-ci veut d'abord étudier le dossier avant d'accepter et il lit donc l'autobiographie de Strange tout en se soumettant, physiquement et mentalement, à des exercices permanents. Tout cela est ponctué par des scènes sur Rann, durant la guerre, en particulier quand Sardath, son beau-père, envoie Adam et sa femme Alanna négocier une alliance avec Hellotaat, des barbares.


Le principe de cette narration permet à Tom King de montrer à quel point Holt/Terrific et Strange sont comme les deux faces d'une même médaille. Chacun a traversé une épreuve personnelle trauamtisante : Holt en perdant sa femme et son enfant, Strange sa fille, tous deux en employant leurs ressources pour faire règner la justice mais sans se considérer comme des super-héros (ils n'ont aucun super-pouvoir). Mais ils présent aussi des différences nettes.


Dans la page ci-dessus, Michael Holt, en liaison avec Batman, explique ainsi que Strange incarne ce que le public adore : c'est un homme blanc, brave, au destin exceptionnel, dont le récit lui vaut d'être devenu une icone publicitaire - c'est la sensation du moment (même - surtout ? - à cause du crime dont il est accusé). Tandis que Holt, lui, est un homme noir, qui n'aura jamais sa tête sur des mugs, dont l'opinion publique n'acceptera pas que quelqu'un comme lui enquête sur un homme comme Strange. Même si Holt est un savant renommé et un athlète qui a rapporté plusieurs médailles à son pays et oeuvré au sein d'équipes de super-héros.


Ce commentaire lucide et politique étonne dans une histoire qui paraissait emprunter la voie d'une crime story classique sur le mode "l'a-t-il fait ou pas ?" (Strange a-t-il flingué un inconnu qui le traitait de menteur ? Strange a-t-il menti dans son livre ? Et à quel sujet ?). Pourtant, c'est moins à son savoir encyclopédique qu'à une sorte d'intuition double que Michael Holt va se fier pour accepter la mission de Batman : d'abord parce qu'il devine que ce dernier l'a choisi parce qu'il a perdu femme et enfant (comme Strange sur ce dernier point) et ensuite parce qu'il a une espèce de révélation (qui demande à être éclaircie) comme quoi la fille de Strange n'est pas morte (et donc qu'il a menti sur ce point et d'autres).

Juste avant cela, on voit Holt dans une séance d'haltérophilie en train de résumer la légende de Sire Gauvain et du Chevalier Vert. Ce dernier se présente à la cour du roi Arthur avec une hâche et défie l'assistance de la lui prendre. Celui qui y parviendra aura le droit de la garder mais devra accepter que le chevalier prenne sa revanche un an et un jour plus tard. Gauvain réussit.

Douze mois plus tard, il part à la recherche de la chapelle verte mais trouve refuge dans un château. Son hôte l'héberge quelques jours et lui propose un jeu : chacun s'engage à remettre à l'autre ce qu'il aura gagné durant la journée. Le châtelain s'absente pour chasser tandis que sa femme courtise Gauvain, qui se refuse à céder à ses avances, ne lui accordant qu'un, puis deux puis trois baisers - qu'il donne ensuite au seigneur. Elle finit par lui offrir une ceinture censée lui épargner toute blessure.

Gauvain se rend à la chapelle verte et y trouve le chevalier. Il se soumet à sa hâche mais son adversaire ne lui inflige qu'une petite entaille à la nuque au lieu de le décapiter avant de révéler qu'il est le seigneur qui l'a hébergé. Il a voulu éprouver Gauvain et constater que sa seule faiblesse est d'avoir voulu rester en vie, grâce à la ceinture.


Chacun interprétera ce passage à sa guise et trouvera la correspondance avec Adam Strange puisque, c'est à partir de là, que Michael Holt déduit quel genre d'homme est Strange. Pour ma part, je crois, et l'avenir me dira si j'ai raison, que Strange a aussi voulu rester en vie durant la guerre sur Rann et a consenti pour cela à mentir dans la relation de ses exploits. Le sort véritable de sa fille est sûrement la clé de la compromission de Strange dans cette affaire. Sans négliger la possibilité qu'il ait été le jouet de forces le dépassant (on voit ainsi qu'il obéit aveuglèment à son beau-père, qui représente une figure de sage mais qui est aussi - surtout - le père de son épouse : il n'est donc pas impossible que Sardath ait joué un mauvais coup à Strange). En revanche, je doute que Strange soit l'assassin de ce lecteur qui l'a accusé sur Terre.

La série joue aussi habilement sur le contraste des deux dessins. Celui de Mitch Gerads prend en charge les scènes avec Michael Holt sur Terre et compose des ambiances hivernales splendides. Il saisit aussi à merveille la solitude à laquelle s'astreint le personnage, même quand il communique avec un tiers (comme lorsqu'il demande son avis sur Strange à son entraîneur du club de boxe). Holt est représenté comme une sorte de surhomme pythagoricien, qui se soumet aux interrogatoires incessants de ses T-sphères et à la pratique de divers sports (course, boxe, natation, etc). Gerads le montre dans la force de l'âge, imposant et marmoréen, il en impose dans tous les sens du terme (et cela fait passer le côté "annales du Bac" du texte de King, qui, à la manière d'un Alan Moore, parsème son script de références savantes pour donner à sa BD un aspect intelligent, malin, roublard). En même temps, il émane du personnage une profonde mélancolie : il ne manifeste pas d'enthousiasme à l'idée de fouiner dans la vie de Strange ou d'instruire son dossier. Il fait le job avec une rigueur implacable, sa lucidité est totale (sur les intentions de Batman, sur la perception de l'opinion, sur les cachotteries de Strange). La suite de son enquête promet d'être passionnante.

A l'opposé, Evan Shaner évolue dans des pages ensoleillées qui contrastent avec la situation de son héros et ses proches sur Rann durant la guerre. Les Ranniens se sont réfugiés dans le désert mais on ne les voit pas, tout passe par les échanges entre Adam et Alanna, qui rapportent une situation dramatique. Strange se pose en sauveur, refusant d'abdiquer, avant de subir plusieurs déconvenues. King offre à Shaner d'illustrer des passages qui renvoient à des films connus : l'habit que revêt Adam rappelle énormément alors celui de Peter O'Toole dans Lawrence d'Arabie, puis lorsque Alanna convainc son époux de poursuivre seul on pense au Patient Anglais quand Ralph Fiennes laisse derrière lui Kristin Scott-Thomas, enfin la rencontre entre Adam et les Hellotaat évoque le western comme si un soldat nordiste croisait des indiens hostiles. Les planches baignent dans une lumière chaleureuse mais au coeur de décors extérieurs sauvages, que Shaner dépeint admirablement : c'est réellement ce que l'artiste a produit de meilleur de toute sa (jeune) carrière, c'est excellent, techniquement irréprochable, esthétiquement superbe - au point que le lecteur pourra préférer ces pages plus classiques à celles de Gerads. Pourtant la saveur graphique de la série repose toute entière sur ce mélange entre les styles des deux hommes : ce caractère hybride est à la fois l'originalité nécessaire du projet et une idée toute simple.

Tom King et ses deux acolytes prouvent leur aisance dans ce format de la mini-série (qui impose un début et une fin, des conséquences, une concision et donc produit de l'intensité). Et cet épisode est une leçon de narration pour promouvoir ce type de récit quand on peut être las des ongoing.

jeudi 18 juin 2020

CAMERON STEWART ET WARREN ELLIS DANS LE VISEUR

Cameron Stewart
Warren Ellis

Mais dans le viseur de qui ? Vous demanderez-vous peut-être si vous n'avez pas suivi l'actu sur les réseaux sociaux. Un rappel des faits s'impose.

Au début de cette semaine, une jeune femme a posté sur Twitter plusieurs messages dans lesquels elle rapportait son histoire avec le dessinateur canadien Cameron Stewart. Il y était question de flirt entre entre alors âgée de seize ans et l'artiste, dans sa trentaine. Rien de bien méchant, si ce n'est que ces révélations ont déclenché une tempête médiatique, déliant les langues d'autres jeunes femmes.

On a alors pu apprendre que Stewart avait une réputation de gros dragueur, attiré par des jeunettes. Dans notre époque post #metoo, cela ne se fait plus et il n'a pas fallu longtemps pour que le dessinateur soit assimilé à un pédophile et même un violeur alors qu'il n'a jamais eu de relations sexuelles ni même de gestes inappropriés envers ses "victimes" - la première d'entre elles a même ensuite affirmé ne pas avoir parlé pour compromettre Stewart : drôle de manière de ne pas le mettre dans l'embarras...

Des commentateurs, toujours bien intentionnés, ont alors établi un parallèle fumeux entre l'homme et son oeuvre. Car Cameron Stewart a souvent dessiné et écrit sur des héroïnes, alors forcément c'est suspect. Catwoman, Batgirl, Motor Crush, Suicide Girls : tout ça prouvait bien qu'il n'était pas net...

Par un effet domino courant avec les réseaux sociaux, les juges médiatiques ont sorti les dossiers et un autre grand nom s'est retrouvé fiché : Warren Ellis, accusé d'avoir souvent abusé de son autorité avec ses collaboratrices. Comme il a souvent représenté des héroïnes au fort tempérament, c'est devenu aussi suspect, comme une sorte de masque pro-féministe qu'il aurait voulu porter en ayant, par ailleurs, eu une attitude moins bienveillante.

Je ne suis pas en train de vous dire que tout cela sent bon. Mais juste, comme l'a tweeté le dessinateur Patrick Zircher, que le Twitter est un tribunal qui se substitue pour beaucoup à une vraie cour de justice. Les plaignantes y témoignent quand bon leur chante, et donc, dans la droite ligne du mouvement qui a contribué à libérer la parole des femmes victimes de prédateurs sexuels, il est acquis que l'homme pointé du doigt est obligatoirement coupable. Que vous avez été séducteur avec des filles de seize ans ou un dur dans le travail avec des femmes adultes, vous êtes condamné instantanément comme si vous les aviez violées et brutalisées.

C'est aussi la mentalité américaine qui s'exprime. Celle-là qui refuse toute indulgence à Woody Allen, alors qu'il a été deux fois acquitté des accusations d'abus sexuels sur sa fille, et l'assimile à Harvey Weinstein dans un stupéfiant raccourci, au point que désormais il ne peut plus trouver de producteurs dans son pays ni de cinéma qui projette ses films Outre-Atlantique. Il n'est plus du tout question de présomption d'innocence, de prouver que vous êtes coupable. Une autre forme de justice a fait place à la loi rendue dans les prétoires.

Bien entendu, on compte ses amis dans les moments délicats et Cameron Stewart a dû vite comprendre que, malgré le respect qu'il suscite comme artiste, ses collègues l'avaient banni sans autre délai de leur "grande famille". J'avoue que ça m'a fait drôle de lire les condamnations sans appel de gens que je respecte comme Tom King, Evan Shaner ou Gabriel Hardman (mais la curée ne fait sûrement que commencer), prompts à qualifier Stewart de "asshole".

Stewart ne s'est pas exprimé, n'a produit aucune réponse. Chip Zdarsky, qui a partagé un temps un atelier avec lui, a raconté que son comportement était un secret de polichinelle dans le milieu, sans toutefois le vouer aux gémonies, certain qu'il n'avait jamais fait de mal à des gamines. 

Dans le cas de Warren Ellis, Colleen Doran a résumé son expérience en rappelant que la première fois qu'elle avait évoqué le caractère et les manières du scénariste, personne n'avait voulu l'écouter et qu'elle ne souhaitait pas revenir sur le sujet.

Comme je l'écris plus haut, la situation me gêne. Je n'excuse ni Stewart ni Ellis. Mais je refuse de les brûler car je ne vois rien de criminel dans ce qu'on rapporte à leur sujet. A seize ans, une fille qui communique régulièrement avec un homme qui a quasiment le double de son âge en admettant très bien que cette relation se base sur un rapport de séduction et qui vient ensuite dénoncer cela comme une déviance sexuelle ne me semble ni très honnête ni très maline. 

Quant au fait de travailler avec un scénariste qui fait preuve d'autoritarisme, je ne crois pas que seules des femmes aient à s'en plaindre.

Mais à la gêne se mêlent une colère et une lassitude. La colère contre le "trial by Twitter" qu'a relevé fort justement Patrick Zircher, et qui m'énerve au plus haut point. On pourra me parler autant qu'on veut de phénomènes d'emprise, mais à la fin, tout ça doit, si crime ou délit il y a, se régler au tribunal et pas dans les réseaux sociaux où le moindre excité prononce un verdict au nom d'une morale dont lui seul définit les contours.

Et lassitude parce que cela rouvre l'éternel débat de la séparation entre l'homme et son oeuvre. Avec toute cette merde, je doute que Cameron Stewart retrouve du boulot rapidement et un éditeur pour ses projets. Déjà, les auteurs de la série Ice Cream Man (chez Image), pour qui il avait signé une variant cover, ont fait savoir qu'ils refusaient désormais de la voir publier. Et, selon le site Bleeding Cool, DC ne voudrait plus collaborer avec Stewart. Ambiance...

Warren Ellis s'en sortira-t-il mieux ? Je ne connais pas les détails, mais il semblerait qu'il ait déjà contre-attaqué il y a quelque temps sur ce qu'on lui reproche et personne ne lui a retiré sa confiance (il continue à produire pour Image Comics et va écrire un spin-off de Metal, la saga de Scott Snyder, chez DC).

En tout cas, moi, je ne boycotterai ni Ellis ni Stewart sur mon blog. Le scénariste est un des mes auteurs favoris et le dessinateur est une de mes idoles. Et pour la peine, je joins à cette entrée le segment qu'il a illustré pour le récent Catwoman 80th anniversary, écrit par Ed Brubaker.