mardi 16 juin 2020

DECORUM #2, de Jonathan Hickman et Mike Huddleston


Elle aussi victime de l'interruption des publications, Decorum revient pour son deuxième épisode. La production de Jonathan Hickman et Mike Huddleston est toujours aussi folle. Après un premier numéro qui laissait croire à une histoire de tueuses à gages rencontrant une coursière dans un futur lointain, le scénario part dans des directions inattendues qui suggèrent une saga bien plus ambitieuse. Au risque de perdre le lecteur... Ou de le solliciter davantage ? 


Dans leur vaisseau, les Mères Célestes précipitent l'éclosion d'un oeuf cosmique, au coeur duquel est en gestation une force terrible. Ce geste ne passe évidemment pas inaperçu : l'Eglise de la Singularité, qui traque les Mères Célestes et convoîte cet oeuf, le remarque et le Grand Prêtre de cet ordre est averti.


Ce Grand Prêtre se nomme Ro Chi et il peut entrer en contact avec Dieu lui-même qu'il informe de la situation. Il lui promet l'oeuf, bien que ses prédécesseurs aient tous échoué à le récupérer.


Cependant, Morley, la tueuse à gages, rentre auprès de son mari, Master Morley. Celui-ci lui raconte l'étrange rêve qu'il a fait en cherchant à en trouver la signification - peut-être s'agit-il d'un pressentiment. Puis il s'enquiert des affaires de son épouse, qui lui confie s'être engagée dans un projet spécial.


Celui-ci concerne Neah, la coursière qu'elle a rencontrée lors de l'exécution de son récent contrat. Après avoir payé pour les soins du fils de cette dernière dans un hôpital luxueux, Morley dévoile ce qu'elle espère en retour : inscrire Neah dans la même école qui l'a formée. La coursière est libre de refuser pour trouver un autre moyen de rembourser sa bienfaîtrice, mais elle accepte.


De retour auprès des Mères Célestes, celles-ci s'aperçoivent qu'une anomalie se déroule avec l'oeuf, dont veut s'extraire une créature surpuissante et dangereuse. Elles arrivent à sceller l'ouverture, mais l'effort que cela exige de la Mère supérieure est si éreintant qu'elle doute de pouvoir le répéter.

Variant cover de Mike Huddleston

Ce résumé a du mal, je m'en rends compte après l'avoir rédigé, à traduire la bizarrerie extrême de l'épisode. Seule sa partie centrale, c'est-à-dire les scènes entre Morley et son mari et Morley et Neah, sont réellement descriptibles - et encore le rêve conté par Master Morley est cryptique à souhait.

De fait, c'est une légère déception qui nous étreint à la fin de ce copieux numéro. Sans doute parce qu'il souffre de la comparaison avec le précédent, où la densité des informations et le magistral final dégageaient quelque chose de particulièrement grisant. Ici, on a quatre-cinq scènes en tout, quelques data pages, mais l'ensemble marque un coup d'arrêt et on n'est pas certain d'avoir tout saisi.

Cependant, on ne peut retirer à Decorum d'être franchement dépaysant et peu commun. Ce n'est pas du Hickman pour rien. Qu'est-ce qui relie cette intrigue avec un oeuf cosmique, la manoeuvre des Mères Célestes qui précipitent d'abord son éclosion puis finalement le scellent à nouveau, la traque de l'Eglise de la Singularité, et le couple si curieux que forment Morley et Neah ? On n'en sait rien, mais le pari que s'est lancé Hickman d'unifier tout cela en seulement huit épisodes est audacieux et excitant.

Morley semble donc vouloir faire de Neah son éléve, peut-être son successeur ou son adjointe. Elle aurait pu se débarrasser d'elle après le carnage qu'elle a commis dans le premier épisode, mais elle choisit une voie intéressante en lui offrant une reconversion et une vie qu'elle promet meilleure - déjà les soins qu'elle paie au fils de la coursière assurent d'une amélioration certaine. Elle ne force pas la main à la jeune femme, bien que Neah, si elle refuse le deal, devra trouver un autre moyen de remercier sa bienfaîtrice.

Si l'épisode se contentait de cela, ça suffirait à combler le lecteur car la relation des deux femmes est accrocheuse. Avant cela, le dialogue, tout en flatterie amoureuse et en termes suggestifs, entre les époux Morley est aussi faussement badin et bien tourné. Ajoutez-y la surprise que représente le fait que Mike Huddleston donne à Master Morley les traits de Charles d'Angleterre (oui, oui, le rejeton de la Reine Elizabeth), et vous comprendez la malice que recèle cette scène.

Je ne ferai pas le malin en prétendant que le prologue et l'épilogue de l'épisode, toute cette partie cosmico-divine, ne m'est pas passée au-dessus de la tête. Par exemple, pourquoi accélerer l'éclosion d'un oeuf pour le refermer quand il éclot ? Et surtout sachant que faire cela va immanquablement attirer l'attention de l'Eglise de la Singularité ? Ou encore que contient exactement cet oeuf (on voit un bras en sortir, qui colle une beigne à une des Mères Célestes) ? Tout ça est fort mystérieux - fumeux peut-être. Mais c'est une sorte de sub-plot indéniablement palpitant, et qui donne une dimension épique à la série.

Decorum est bel et bien une mini-série hors du commun. Mis en images de manière exceptionnelle, et écrite avec un art consommé du dosage des effets et des contrastes des ambiances, on ne s'ennuie pas même si la quantité des questions sans réponses est frustrante. La suite annonce la couleur : les choses vont devenir encore plus étranges, indique la dernière page.

vendredi 12 juin 2020

DAREDEVIL #20, de Chip Zdarsky et Marco Checchetto


Après trois mois d'attente, le vingtième épisode de Daredevil est enfin disponible et le moins qu'on puisse dire, c'est que ses auteurs ont fait en sorte qu'on en ait pour notre argent. La conclusion du dyptique Inferno, qui aurait dû marquer le première anniversaire du run de Chip Zdarsky et Marco Checchetto si le numéro n'avait pas été retardé, est un chef d'oeuvre explosif.


Rappel des faits : les Stromwyn ont isolé le quartier de Hell's Kitchen, en proie à une guerre des gangs depuis que Wilson Fisk a laissé vacant son trône de Caïd de la pègre. Le Hibou semble avoir pris les rènes mais une bande de mercenaires ont débarqué pour faire le ménage. Le détective Cole North et Matt Murdock ont convenu d'une alliance pour contrarier leur plan lorsqu'un copycat de Daredevil meurt dans les bras de Murdock en ayant voulu s'interposer. Matt reprend son masque et renoue avec sa double identité.


En face de lui, il y a du très lourd : Crossbones, le Rhino, l'Homme aux échasses, Bullet, et Bullseye. Les habitants du quartier se rebellent, North appuie la contre-attaque mais c'est à Daredevil de rétablir l'ordre. Enième surprise au programme : Soeur Elizabeth, à laquelle Matt s'est confié dernièrement, n'est autre que Typhoid Mary !


Heureusement, DD peut compter sur elle et sur Wilson Fisk, qui décide de se dresser aussi contre les mercenaires des Stromwyns. Et contre le Hibou, qui resurgit dans le feu de la bataille en s'opposant au retour de Fisk dans le business...


Les pages qui suivent sont un festival. La quintessence de ce qu'on attend d'un comic-book d'action. Un par un, Daredevil défait ses adversaires grâce à l'entraînement qu'il a suivi auprès d'Elektra, il a récupéré tous ses moyens - il est même devenu meilleur combattant, ses réflexes aiguisés par l'urgence et l'expérience de ses adversaires. Il faut le voir mettre le Rhino au tapis, profiter des tirs désordonnés de Crossbones pour blesser Bullet, pièger Stilt-Man avec son propre arsenal. Jusqu'au duel avec Bullseye...


On a droit alors à un authentique morceau de bravoure, ce genre de moment à part, jubilatoire, où scénariste et dessinateur se lâchent pour une scène too much mais jouissive. A la manière de Wonder Woman, DD intercepte les balles de Bullseye avec ses billy clubs, anticipant leur trajectoire, jusqu'à ce que les chargeurs de son ennemi soient vides. Avant de l'assommer alors qu'il se barre en courant.

Depuis vingt épisodes, Chip Zdarsky a mis en place une intrigue tortueuse, au rythme parfois très (trop) décompressé, déboulonnant ses protagonistes avec minutie. Daredevil doit abandonner son activité après avoir sans doute tué un malfrat par accident. Wilson Fisk abandonne son rôle de Caïd pour se consacrer entièrement à la politique mais tombe sur des milliardaires qui le rossent sévèrement pour lui prouver qu'ils sont les vrais maîtres du jeu. Cole North parti en guerre contre DD est isolé au sein de sa brigade corrompue. Même l'intervention providentielle d'Elektra montrera qu'elle suit son propre agenda...

Si cet épisode ne résout qu'une partie des problèmes rencontrés par Daredevil, il a le mérite de ramener le personnage à lui-même, dans son costume (du moins son masque) et sa mission (protéger Hell's Kitchen et par extension New York, avec lesquels il entretient une relation organique). C'esn est bien fini de cette trop longue période où DD était absent de son propre titre, dans un autre costume, sans pseudonyme, à subir les événements. Il a une délivrance partagée entre le héros et le lecteur en le revoyant sur la scène.

La série a aussi souffert des absences de Marco Checchetto. Remplacé dans le deuxième arc par un médiocre intérimaire, suppléé par Jorge Fornés qui copie trop Mazzucchelli, l'italien ne brillait que par intermittences. Il nous devait, en quelque sorte, cet épisode, où il donne tout, démontre sa supériorité. C'est une leçon de narration graphique, tout l'épisode et irrigué par une énergie folle et découpé avec une maîtrise virtuose. Checchetto est en état de grâce, il vole - Zdarsky l'a compris à la fois en donnant à son dessinateur une matière propre pour qu'il se défoule et en même temps un vrai défi (réaliser une longue séquence spectaculaire). Checchetto est impressionnant quand il est aussi remonté : il est compréhensible qu'il ne tienne pas un rythme mensuel et a besoin de temps à autre de souffler, et même si on souhaite qu'il soit plus régulier (espérons que, durant le confinement, il ait produit des épisodes pour prendre de l'avance), ce qu'il livre là est un pur régal.

Le cliffhanger final est saisissant mais réaliste : Daredevil se livre à la justice pour la mort de Leo Carraro. On devrait donc être fixé sur ce point sur lequel Zdarsky n'a jamais été clair (DD a-t-il vraiment tué ce malfrat ?). Avant que ne se poursuive la guerre contre les Stromwyns et le retour inévitable mais nécessaire d'Elektra (qui, rappelons-le, se souvient à nouveau, inexplicablement, de la double identité de DD). 

De quoi alimenter un Acte II prometteur. 

jeudi 11 juin 2020

BATMAN : SECRET FILES #3, de Vita Ayala et Andie Tong, Philip Kennedy Johnson et Victor Ibanez, Mariko Tamaki et Riley Rossmo, Dan Watters et John Paul Leon, James Tynion IV et Sumit Kumar


Pour ce troisième numéro des "Dossiers Secrets" de Batman, un thème a été retenu : celui des assassins qui en veulent, pour diverses raisons, au Dark Knight. Ce format anthologique, qui prévilégie les histoires courtes, offre une bonne occasion de voir à l'oeuvre des auteurs et artistes qui n'ont pas l'occasion de travailler sur le héros de Gotham. C'est aussi un bon moyen de sortir un peu des sentiers battus.


On commence avec un duel entre Batman et Cheshire, l'empoisonneuse : Vita Ayala imagine une confrontation maline où il est finalement moins question de savoir qui va remporter le match que de l'avoir anticipé. Et à ce jeu, Batman est pour une fois pris de vitesse. Par ailleurs, revoir Cheshire rappelera de bons souvenirs aux nostalgiques (comme moi) des Secret Six de Gail Simone (même si James Tynion IV, l'actuel scribe de la série Batman, l'utilise). Les dessins sont très bien : Andie Tong fait preuve d'une belle maîtrise, son découpage est dynamique, il n'exagère pas le côté sexy de Cheshire mais souligne ses qualités athlétiques et son caractère vicieux avec un trait expressif, le tout dans des décors soignés.


Ensuite, Merlyn l'archer de la Ligue des Assassins, est en vedette. C'est, je trouve, une idée bienvenue d'opposer un adversaire de Green Arrow, qui joue les guests-stars, à Batman, cela change des sempiternels Riddler, Joker, Pingouin, Bane. Et Philip Kennedy Johnson montre efficacement la dangerosité de cet archer contre Batman qui doit sauver une fillette dans un incendie provoqué par Merlyn. Victor Ibanez illustre ce segment avec élégance : c'est un très bon desssinateur, au style classique, qui a servi aussi bien chez Marvel que chez DC mais sans jamais s'imposer sur un titre. Ici, il bénéficie de ce qui lui a souvent fait défaut (une excellente mise en couleurs) et s'avère très à l'aise avec les personnages.


La troisième histoire est écrite par la prometteuse Mariko Tamaki, retenue pour être la prochaine scénariste de Wonder Woman (avec les dessins de Mikel Janin). Elle imagine une nouvelle dont Batman est absent dans les premières pages et quasiment muet quand il apparaît enfin. Le choix de Mr. Teeth en méchant est astucieux et entraîne le récit vers quelques chose d'horrifique, en jouant avec les codes du genre (maison isolée, victime seule, criminel au physique effrayant). Toutes choses soulignées par le graphisme si particulier de Riley Rossmo, très à son affaire dans ces pages pleines d'action, aux cadres tangents et à l'atmosphère oppressante.


Gunsmith est sans conteste le chapitre le plus puissant de la sélection. Déjà parce qu'il est dessiné par le génial John Paul Leon, dont le style en clair-obscur, les à-plats noirs intenses, le découpage implacable, transcende n'importe quel script. Chaque fois qu'il a à animer Batman, on se dit qu'il possède ce personnage comme peu le font. Mais l'attraction est aussi dans l'intelligence du script de Dan Watters qui, à travers le personnage de Gunsmith (un ancien soldat qui transforme n'importe qui/quoi en arme), dénonce sans ambiguïté l'arsenal dont peut disposer tout citoyen américain. la morale est glaçante : Batman a, comme d'autres, peur de ce que devient l'Amérique, et cela prend une résonance remarquable à l'heure de l'affaire George Floyd et des tueuries de masse fréquentes qui endueillent le continent.


Enfin, pour conclure ce numéro, passage obligé par la case "promotion de la prochaine saga de la série Batman", à savoir The Joker War. C'est donc logiquement James Tynion IV qui s'y colle et en profite pour révéler comment le Joker et sa nouvelle adjointe (Punchline) recrutent Deathstroke et pourquoi. Tout cela ne me donne pas davantage envie de suivre le run de Tynion et de me plonger dans cet arc qui devrait aboutir au #100 du titre. Mais il faut malgré tout reconnaître que la baston entre Batman et Deathstroke, d'une âpreté peu commune (le premier enfonce carrèment un batarang dans l'oeil déjà éborgné du second), est dessiné magistralement par Sumit Kumar.

Si on met de côté ce dernier récit, les Secret Files de Batman continuent de produire une lecture très divertissante. J'aime ce format court et la diversité des styles à disposition, ça se lit bien, vite, sans être superficiel.

mardi 9 juin 2020

CATWOMAN 80 TH ANNIVERSARY 100-PAGE SPECTACULAR


Comme je l'avais dit dans le post que j'avais consacré à l'anniversaire de Dr. Fate, beaucoup de personnages iconiques de DC Comics fêtent ces temps-ci leurs quatre-vingts ans. C'est au tour de Catwoman d'être honorée et l'éditeur n'a pas fait les choses à moitié avec ce recueil de cent pages, où quelques-uns des meilleurs auteurs/artistes sont venus témoigner de leur affection pour Selina Kyle. On peut même dire que c'est un quasi sans faute.


Les festivités commencent bien avec le duo Paul Dini-Emanuela Lupacchino qui voit Catwoman affronter un taxidermiste qui souhaiterait en faire son plus beau trophée. Un récit dynamique et bien illustré de la part du scénariste des Gotham City Sirens (série où Selina Kyle partageait l'affiche avec Poison Ivy et Harley Quinn), joliment mis en images.


On monte d'un cran avec Ann Nocenti qui oppose Catwoman à un vigile désireux de devenir le complice de la belle cambrioleuse avant de la menacer de la dénoncer quand elle refuse. Encore une fois, prime à l'action, et grâce au dessin merveilleux de Robson Rocha, qui représente la féline dans sa tenue de cuir du film Batman, le défi de Tim Burton, on est aux anges.


Helena est la première pépite de la collection. Tom King et Mikel Janin, l'équipe de Batman, ne pouvait pas ne pas être au rendez-vous et leurs pages préfigurent sans doute le programme de la maxi-série Batman/Catwoman (qui sera elle illustrée par Clay Mann), en se projetant dans le futur, quand Selina Kyle devient mère. Bien entendu le choix du prénom de la future fille de Batman va faire phosphorer les fans puisque Helena renvoie à Helena Bertinelli, alias Huntress... C'est malin et superbe visuellement.


Jeff Parker et Jonathan Case évoluent en territoire familier an animant la version de Catwoman issue de la série télé Batman des années 60, quand la sublime Julie Newmar lui prêtait ses traits (et ses formes). Leur nouvelle est amusante, complètement farfelue et très colorée.


Liam Sharp est nettement plus concis avec ces trois pages où confrontée au gardien d'une banque qui l'a surpris en flagrant délit dans la salle des coffres, Catwoman fait preuve d'imagination pour qu'il la laisse filer. C'est sympathique mais sans plus. Graphiquement, il faut être plus client du style de Sharp que je ne le suis pour apprécier.


Le chapitre qui suit est le plus déroutant du lot car Mindy Newell revient sur l'enfance de Selina Kyle, confiée à une rescapée des camps nazis, pour laquelle elle dérobe, des années plus tard une mezuzah dans des circonstances bien tristes. L'histoire doit surtout à Lee Garbett au dessin, qui situe tout ça dans le contexte de Batman : Year One (donc avec Selina en prostituée aux cheveux courts). Malheureusement, l'émotion manque terriblement au script.


L'effort conjugé de Chuck Dixon et Kelley Jones est le plus dispensable du lot. Catwoman doit faire face à Clayface alors qu'ils se disputent une émeraude dans un cargo. Rien de ce qui est dit là n'a d'intérêt et les dessins sont particulièrement moches.


En revanche, le segment écrit par Will Pfeiffer est une merveille d'nventivité, avec un dénouement jubilatoire : Selina Kyle est invitée à une comic-con sans comprendre ce qui s'y déroule (elle signe des autographes à côté de Bruce Wayne et du Joker, s'étonne du piteux état d'un fan dont tout le monde se fiche, répond aux questions embarrassantes de fans...). C'est aussi le plaisir de revoir Pia Guerra dessiner qui emballe (l'artiste a mis sa carrière entre parenthèses depuis le début de la mandature Trump dont elle est une farouche opposante) : ses planches sont superbes comme sa Selina.


Avant-dernier épisode de cette anthologie, Addicted to trouble présente la prochaine équipe créative de la série consacrée à Catwoman. Et c'est une excellente nouvelle car, après le run raté de Joelle Jones, ce sont Ram V (scénario) et Fernando Blanco (dessin) qui prendront le relais. Leurs pages ici sont donc une sorte de prologue au #25 qui paraîtra en Septembre et qui met en scène le retour de Selina et Maggie Kyle à Gotham. Le résultat est très prometteur.


Enfin, cerise sur le gâteau : Ed Brubaker et Cameron Stewart, qui ont marqué au fer rouge la carrière de Catwoman au début des années 2000, ont accepté de se réunir pour l'anniversaire en produisant une histoire inédite. Tout est là, intacte, magique : Holly Robinson, Slam Bradley, de l'action à gogo, une narration extraordinaire, des dessins sompteux. Sachant que Ram V a cité leur run comme sa référence, cela donne encore plus envie de relire Catwoman à la rentrée. Et de retrouver, qui sait, un jour, Brubaker et Stewart sur un projet commun.

Comme vous pouvez le constater, j'ai été comblé par ce numéro spécial, dont les menues faiblesses ne pèsent pas lourd dans la balance. DC fait un beau cadeau aux fans de Selina. Et en prime vous avez droit à quelques pin-ups ravissantes (voir ci-dessous) :

Babs Tarr
Ty Templeton
Steve Rude
Tula Lotay
Tim Sale
Jim Balent
Jae Lee

vendredi 5 juin 2020

BATMAN, VOLUME 8 ; COLD DAYS, de Tom King, Lee Weeks, Matt Wagner, Tony Daniel et Mark Buckingham

Avant-propos

Il y a quelques semaines, au coeur du confinement, je vous avais annoncé que la reprise de mes critiques s'accopamgnerait sans doute d'un changement dans la forme de leur rédaction. J'ai pas mal réfléchi à cela et tâtonné pour élaborer une nouvelle formule qui me convienne et vous agréé. Il s'agissait surtout de casser une routine et de me remotiver. Mais aussi de donner un nouvel élan, un nouveau souffle aux articles de ce blog. N'hésitez pas à commenter ce nouveau format - je ne promets pas d'y répondre directement, mais peut-être en procédant à des ajustements.

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Et donc au programme de cette reprise, le retour du Batman écrit par Tom King. Le run du scénariste s'est achevé depuis maintenant plusieurs mois aux Etats-Unis, au #85. King avait prévu de conclure au bout de cent épisodes, mais la direction éditoriale en a décidé autrement (malgré d'excellents chiffres de vente) : la fin de la saga se déroulera donc dans une maxi-série Batman/Catwoman (douze épisodes, dessinés par Clay Mann, dont la publication démarrera vraisemblablement quand l'artiste aura produit suffisamment de chapitres, voire terminé l'histoire), et le titre a depuis été repris par James Tynion IV.


Le volume 8 de la série écrite par Tom King rassemble les épisodes 51 à 57 sous le titre Cold Days. Il compte deux récits (Cold Days, #51-53, et The Better Man/Beasts of Burden, #54-57). Nous avions quitté Batman après que Catwoman ait refusé de l'épouser à la dernière minute, au prétexte que leur mariage l'empêcherait de mener à bien sa croisade contre le crime. En vérité, c'était le résultat d'une machination ourdie par Bane pour briser Batman. Tom King n'allait pas en rester là et lors d'une retraite créative avec les scénaristes et editors de DC, il avait programmé que la descente aux enfers de son héros durerait pas moins de 25 épisodes : "une folie" selon Bendis (présent lors de cette réunion), mais nécessaire pour King qui voulait faire souffrir Batman pour le transformer profondément.


Cette ambition est déjà présente dans l'arc Cold Days dont l'intrigue est surprenante puisque Bruce Wayne est retenu comme juré dans le procès de Mister Freeze, arrêté par Batman pour trois meurtres. Le justicier a brutalisé le vilain et on comprend qu'il a agi ainsi parce qu'il s'est passé les nerfs sur Freeze après avoir été abandonné par Catwoman. Face à lui-même, Bruce Wayne comprend lors des délibérations du jury après le procès qu'il a appréhendé Freeze par erreur, aveuglé par son chagrin. Il doit convaincre les autres jurés de l'innocence du vilain sans compromettre sa double identité. Un effort qui va le mener à repenser sa mission de justicier...
  

L'histoire est passionnante. J'ignore si une telle idée a déjà été exploré dans les aventures de Batman, mais King l'exploite magistralement. Très vite, le lecteur comprend que Batman a fait preuve d'une conduite indigne, mais la partie enquête est également palpitante et aboutit bien à l'innocence de Freeze sans éluder la monstruosité de ses expériences (depuis toujours, ce dernier tue dans l'espoir de ressusciter sa femme, Nora, placée en animation suspendue). La référence, explicite, au film Douze hommes en colère de Sydney Lumet lors des échanges entre Wayne et les autres jurés donnent lieu à des scènes d'une intensité rare, équivalent à une auto-psychanalyse de Batman. Le tout mené sur un rythme très soutenu.

En outre, cet arc est dessiné par le trop rare Lee Weeks (avec qui King avait précédemment collaboré sur le numéro spécial Batman/Elmer Feud) et colorisé par l'excellente Elizabeth Breitweiser. A eux deux, ils font de ces épisodes un chef d'oeuvre visuel. La diversité des plans, la découpage implacable, l'expressivité des personnages, tout concourt à traduire en images la tension extrême de l'histoire. Si on peut déplorer qu'un dessinateur de la trempe de Weeks produise si peu (comme Alan Davis, il souhaiterait développer des récits qu'il écrirait aussi), c'est aussi sa rareté qui rend précisément ses épisodes aussi beaux et puissants.

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A la fin de Cold Days, Batman choisit, de manière très symbolique, de reprendre son costume classique (celui avec le slip noir et sans protection en kevlar, celui de Batman : Year One, pas l'armure New 52 ou le design Rebirth). C'est une manière de revenir aux sources mais aussi de reprendre sa croisade sans carapace, presque nu. En s'exposant ainsi, Bruce Wayne compte renouer avec lui-même, se reprendre en main. Et il peut compter sur Alfred Pennyworth pour cela. Mais pas que : Dick Grayson, son premier Robin, devenu Nightwing, revient soutenir son mentor dans cette passe difficile. Grayson, c'est le bon élève, le meilleur de Batman, c'est un personnage lumineux, le Better Man du titre de l'arc, celui qu'aspire à (re)devenir Batman. King met en scène ces retrouvailles en compagnie du dessinateur Matt Wagner : une collaboration qui ne fonctionne pas selon moi, mais je n'ai jamais été fan du style du créateur de Grendel.

Toutefois, l'arc qui suit ce one-shot, Beasts of Burden, va devenir une des histoires les plus dures et les plus controversées du run de King. Bane continue son entreprise de sape en coulisses et a engagé KGBeast, un tueur mutilé autrefois par Batman, pour l'atteindre indirectement, comme il l'avait fait avec Catwoman via Holly Robinson (dans le #50). S'il ne fait aucun doute que c'est à King qu'on doit la décision de "sacrifier" Nightwing, ce qui suivra pour Dick Grayson semble lui avoir échappé. Mais les fans du personnage le tiendront quand même pour responsable.

On ne peut pourtant guère reprocher à King de ne pas sincèrement apprécier Dick Grayson pour qui, avec Tim Seeley, il a écrit seize épisodes d'une des meilleures séries des New 52, Grayson. Blesser gravement Nightwing, c'est surtout un électrochoc supplémentaire, un moyen de montrer à la fois le machiavélisme du plan de Bane et la fragilité de Batman. Abandonné par Catwoman, privé de Nightwing, Batman est de plus en plus diminué, précarisé et éprouvé. Sa vengeance contre KGBeast sera à la mesure de sa détresse et confirme bien qu'il n'est qu'au début de son chemin de croix.


King apprécie de filer la métaphore dans ses histoires et un étrange conte animalier se greffe sur l'épisode 57, avec les illustrations de Mark Buckingham, dont le style tranche complètement avec celui de Tony Daniel, qui dessine tout le reste. Ce dernier produit un travail honnête, même si c'est loin de ce qu'il a fait de mieux - c'est la lacune de Daniel, capable de dessiner des pages, voire un épisode, brillants, mais incapable de conserver cette qualité sur tout un arc (quand il arrive seulement à enchaîner trois épisodes). Il est à l'aise quand Batman et KGBeast se mettent violemment sur la tronche dans la neige, mais avant c'est très inégal. En revanche, Buckingham dispose de peu de pages pour s'exprimer, mais sa technique est bien plus affirmée et il marque les esprits.

Quant à Nightwing donc, dans sa série dédiée, il survit à la balle qu'il a reçoit dans la tête mais souffre de perte de la mémoire, affectant gravement sa personnalité. Il refuse ainsi d'être encore prénommé Dick au profit de Ric (Richard) Grayson. Il change aussi de costume (avec un design abominable). Pire : toute l'insouciance du personnage est gommé et ses aventures sombrent dans une violence complaisante. A l'heure qu'il est, ça continue et il est désormais sous l'emprise du Joker (dans la perspective de Joker War, la saga à venir écrite par James Tynion IV). Un vrai calvaire, un gâchis. Mais qui prendra peut-être fin quand Scott Snyder reprendra le personnage comme il en a le projet (et vu sa popularité, DC ne le lui refusera pas) - j'ai beau avoir des réserves sur Snyder, son pitch pour Nightwing est séduisant et surtout il veut réhabiliter le personnage.

Ce volume est donc très inégal : les épisodes avec Lee Weeks sont un régal, témoignant de la mâitrise narrative de King. Ceux avec Tony Daniel et Mark Buckingham sont plus laborieux et ont eu des conséquences collatérales terribles. Il est acquis que 25 épisodes de purgatoire pour Batman seront sans doute un peu trop longs à ce rythme, mais sachant que le volume 9 compte le Pingouin (inutilisé par King) et le retour de Mikel Janin (et Jorge Fornés), il y a aussi de quoi passer de bons moments.