vendredi 13 juillet 2018

ISOLA #4, de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk


Chaque mois, depuis Avril dernier, la perspective de retrouver l'univers envoûtant de Isola est l'assurance de lire une vingtaine de pages dépaysantes et magiques comme, sans doute, aucune autre série actuelle n'en procure. La saga de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk est sur le point de clore son premier arc (dénouement avec le #5, en Août) et ce nouveau numéro fascine et surprend toujours aussi puissamment, répondant à une question essentielle mais posant de nouvelles interrogations.


Rook a accepté de subir un rituel de purification à la suite de la reine Olwyn qui a partiellement recouvré son apparence humaine grâce au vieux Moro. Elle est ainsi amenée à revivre les événements ayant abouti à leur périple. Tout a commencé par une dispute entre la régente et son frère, Lord Asher, au sujet d'un projet de mariage diplomatique avec le roi Bastian de Palagrine Rock...


Contredisant son frère, Olwyn refusait de s'unir à celui qui avait assassiné de sang-froid leur compagnon, Fallst. Contrarié, Asher usa de magie pour écarter sa soeur en la changeant en tigresse. Rook, entendant sa reine crier sous le coup de ce sortilège et de sa transformation, intervint en pourfendant Asher, le tuant.


La transe est interrompue par de nouveaux cris, cette fois émis par le vieux Moro, car la bande des archers que pensait avoir semé Rook attaque le village. Les hommes-ours et loups ripostent tandis que Rook cherche ses armes. 


Visée par des flèches, elle est sauvée in extremis par Olwyn qui s'interpose mais est mortellement blessée. Rook contre-attaque avec férocité et oblige les archers à battre en retraite provisoirement. Puis elle voit la reine à terre.


Les sorciers de la communauté peuvent sauver Olwyn mais ce miracle a un prix élevé : soit ils transfèrent son esprit dans le corps d'un autre animal sacrifié pour l'occasion, soit Rook accepte de l'accueillir et donc que son corps soit l'hôte de deux esprits (le sien et celui de la reine). Moro lui déconseille les deux solutions et l'invite à préparer les funérailles de la reine dont l'âme reposera à Isola.

Le flash-back qui ouvre ce quatrième épisode explique donc dans quelles circonstances la reine Olwyn a été métamorphosée en tigresse. Par un évocateur ricochet, on comprend aussi la situation du royaume à ce moment-là : une guerre couvait entre la régente et le roi Bastian du territoire de Palagrine Rock. Si Olwyn, comme le souhaitait son frère, Lord Asher, acceptait d'épouser son ennemi, le conflit serait résolu et bien des vies épargnées. Mais cela revenait à s'unir à un meurtrier.

Témoin de cette scène dramatique, pivotale, Rook a tué Asher, mais trop tard car il avait déjà fait usage de la magie pour transformer Olwyn. La reine ainsi changée, plus personne ne pouvait prétendre qu'il s'agissait de la fière monarque : seule issue, la fuite. Et ainsi la guerre déclarée par Bastian.

C'est la première fois depuis le début d'Isola que Brenden Fletcher et Karl Kerschl livrent des informations aussi claires et d'un bloc sur la genèse de l'aventure de leurs héroïnes. Pourtant, les deux scénaristes entretiennent encore un flou artistique puisqu'on n'a toujours pas vu le roi Bastian, et les ravages de la guerre n'ont été qu'entraperçues jusqu'à présent. Il semble bien que les différents royaumes de ce monde soient identifiés par des caractéristiques propres (le fait qu'Olwyn et Asher étaient noirs suggèrent un territoire africain, avec des subordonnées blancs comme Rook, et une régence féminine servie par d'autres femmes de confiance). 

Pour le reste, le lecteur ne peut que supposer : la guerre a, semble-t-il, permis l'émergence de bandes diverses, comme celle des archers qui resurgissent ici de manière foudroyante et déterminante - apparemment il s'agit de mercenaires commerçant avec Bastian. Les soldats d'Olwyn sont en déroute, comme on a pu le voir dans le deuxième épisode (avec le compagnon d'armes de Rook dans la bibliothèque). Et des peuplades vivent dans des régions cachées, volontiers hostiles, comme la communauté à laquelle appartient le vieux Moro, qui pratique une forme de magie semblable à celle de feu Lord Asher - c'est-à-dire capable de transformer des humains en bêtes (les hommes-ours, les hommes-loups qui se cachent dans les marais) ou d'inverser le procédé. C'est tout un univers, très foisonnant, qu'on devine progressivement.

Ce mode de narration exige la participation du lecteur qui doit accepter de suivre le récit en en ignorant des parties importantes mais qui a aussi le loisir de fantasmer sur ce qu'il n'a pas encore vu, sur ce qu'il ignore et sur ce qui va arriver. Le cliffhanger de l'épisode est à cet égard merveilleux et tragique à la fois : Olwyn va-t-elle vraiment périr ? Rook va-t-elle la sauver d'une manière ou d'une autre ?

Cet enchantement historique s'accompagne de celui, graphique, accompli par Kerschl et Msassyk : Isola est vraiment la plus belle BD actuelle en provenance des Etats-Unis. L'intensité esthétique de chaque page contribue de manière essentielle à l'immersion dans ce monde féerique et étrange, avec une colorisation virtuose. A chaque moment sa teinte dominante - du mauve ici, de l'orange là, du gris, du bleu. C'est magnifique.

Le trait fin, élégant, précis, vif de Kerschl et son découpage à la fois simple et dynamique donnent vie à ce récit dont les personnages ont à la fois un aspect familier, des inspirations évidentes, et en même temps ce je-ne-sais-quoi de décalé, qui réinvente une sorte d'heroic fantasy mais débarrassé des influences de classiques comme J.R.R. Tolkien, Robert E. Howard, ou H. Rider Haggard.

Vivement le mois prochain.  

HAWKMAN #2, de Robert Venditti et Bryan Hitch


Après un premier épisode très convaincant, Hawkman poursuit sa quête originelle sous la direction de Robert Venditti et de Bryan Hitch. Et ce nouveau volet de ses aventures continue dans la bonne direction, à la fois introspective et spectaculaire. 


Après son entrevue avec Mme Xanadu, Carter Hall se rend à Londres pour explorer une nouvelle piste sur ses origines : de tous temps en effet, il a arboré l'emblème de Hawkman et a cru que tout avait commencé dans l'Egypte Antique. Mais et si cela avait démarré auparavant et ailleurs, loin de la Terre ? Et quel sens alors donner à son rôle ?


Reçu au British Museum par le conservateur, son ami Simon, Carter examine les vestiges de la tombe du prince Khufu qu'il a anonymement lui-même donné en 1920, lors d'une de ses précédentes incarnations. Il est convaincu que les réponses à ses questions se trouvent dans les hiéroglyphes gravés sur l'installation et restés non traduits. Simon part chercher ses notes.


Pris alors d'un malaise, Carter se retrouve en costume de Hawkman dans l'Egypte des pharaons devant le palais du prince Khufu, prêt à défier celui qu'il pense être son ennemi. Grâce aux harnais contenant du Nième Métal qu'ils portent tous deux, leur affrontement se déplace dans les airs et Carter Hall se rend compte alors qu'il se bat contre son incarnation de l'époque. 


La bagarre se termine quand Hawkman se souvient d'un mot - Kalimar - qui évoque quelque chose à Khufu. Mais déjà, voilà le héros ailé de retour dans le musée. Avec sa massue, il frappe une colonne des vestiges du palais de Khufu et y trouve sa lance. Surpris par Simon, il la vole et s'enfuit.


Sur le toit d'un immeuble voisin, Carter Hall examine la manche de la lance où sont gravés des hiéroglyphes et comprend qu'il ne s'agit pas de mots mais des coordonnées d'une carte pour le guider jusqu'à Dinosaur Island.

Les ventes du premier numéro de la série ont été inexplicablement décevantes alors même que cette relance de Hawkman dispose de nombreux atouts et que son scénariste, Robert Venditti, a fait l'effort, louable, d'aborder le personnage, à la généalogie si complexe, en tâchant d'être le plus clair possible. Il serait bien dommage que cela ne paie pas.

Ce deuxième épisode continue de creuser dans la même veine que le précédent en décrivant Carter Hall comme une sorte d'aventurier proche d'Indiana Jones mais dont les recherches porteraient sur lui-même, ses origines, en collectant des reliques, des artefacts.

Cette ressemblance avec le personnage du film de Steven Spielberg est soulignée par la visite qu'effectue Hall au British Museum et fait aussi le lien direct avec les antécédents égyptiens de Hawkman. Pourtant, on sait que le personnage ne se résume plus à cela car il y a une des Hawkmen sur Krypton, Thanagar, Rann et la Terre. Venditti initie donc la question : et si tout avait commencé dans l'espace, il y a bien longtemps, et voyagé de planète en planète jusqu'à la notre, jusqu'à Carter Hall et ses multiples incarnations ?

L'esprit de synthèse dont fait preuve le scénariste est assez admirable car elle demeure limpide tout en étant très dense. L'auteur utilise la voix-off, une astuce bien pratique mais bien dosée ici, tout en se réservant de la place pour l'action. On sent bien que, sur ce dernier point, il y a un sentiment de passage obligé, pour donner au fan de comics sa dose de baston, mais comme c'est Bryan Hitch qui dessine, ce serait tout de même dommage de s'en priver.

L'artiste anglais s'en donne à coeur joie et son investissement dans la série fait plaisir à voir (à l'instar de Ivan Reis pour Superman). Il nous gratifie de planches fournies, avec des décors très élaborés et documentés, le lecteur a de quoi s'attarder sur chaque page, chaque vignette. Puis quand le récit accélère et oppose Hawkman et le prince Khufu, la variété des angles de vue, des valeurs de plan, rend la confrontation palpitante, très vivante.

Preuve de la richesse du boulot accompli par Hitch : il a désormais besoin de deux encreurs (Andrew Currie et Daniel Henriques) en plus de lui-même pour rendre sa copie en temps voulu. Mais le jeu en vaut la chandelle et Hawkman a vraiment de la gueule grâce à ce trio.

L'histoire se déploie comme un jeu de piste : à chaque épisode correspond apparemment une nouvelle étape, une nouvelle avancée en relation avec un objet qui guide Carter Hall vers sa prochaine destination, une nouvelle découverte sur la dynastie des Hawkmen. Il y a bien quelques raccourcis faciles et inexpliqués (le déplacement spatio-temporel dans l'Egypte Antique à la rencontre du prince Khufu est-il une hallucination ?) mais si on les accepte pour l'adresse et la parcimonie avec lesquels ils sont employés.

C'est très plaisant et la perspective de visiter Dinosaur Island le mois prochain motive pour poursuivre cet itinéraire d'un héros perdu.

jeudi 12 juillet 2018

DAREDEVIL #605, de Charles Soule et Mike Henderson


Avant tout, un erratum immédiat : je m'étais enflammé il y a un mois en affirmant que ce n°605 de Daredevil serait le premier dessiné par Phil Noto, alors qu'il est en vérité le dernier illustré par Mike Henderson. Charles Soule clôt lui son arc Mayor Fisk, toujours sur les chapeaux de roues, avec une dinguerie aussi surprenante que grisante.


Wilson Fisk surgit dans le bureau du Maire en l'absence de Matt Murdock qui a hérité du poste. Foggy Nelson lui résume la situation et justifie les décisions prises en son absence mais le Caïd, encore mal en point, s'énerve et perd connaissance.


Cependant, après avoir survécu au traquenard tendu par la Bête et la Main, Daredevil et les chevaliers de l'Ordre du Dragon du Père Jordan se sont retranchés dans un immeuble en essuyant de lourdes pertes humaines. Les ninjas les assiègent mais DD veut rejoindre le bâtiment en face pour récupérer les chevaux de la police de New York et contre-attaquer.
  

Retour à la Mairie : la Bête se présente sur le perron et réclame Samuel Chung au commissaire Nalini Karnik. Mais si Blindspot est prêt à se rendre à qui l'exige en échange de la paix, la policière le refuse. Les ninjas se ruent sur elle.


Mais la cavalerie, au sens propre, arrive alors, conduite par Daredevil, accompagné des chevaliers de l'Ordre du Dragon, et des héros de New York - Spider-Man, Luke Cage, Jessica Jones, Iron Fist, Moon Knight, Echo, Misty Knight, et Elektra. Une bataille terrible s'engage et l'Homme sans Peur s'approche suffisamment de la Bête pour la pourfendre.


Le calme revenu, Matt fait face à Fisk à qui il est disposé à rendre son fauteuil de Maire en échange de l'abandon de son décret contre les super-héros. Toutefois, en quittant son job et le City Hall, Matt entend Wesley, l'assistant du Caïd, exulter en déclarant qu'ils ont réussi à le déloger...

Si je suis incapable de dire si le run de Charles Soule restera dans les annales de la série, il faut reconnaître d'une part qu'il se sera distingué jusqu'à présent par sa volonté appuyée de ne marcher dans les pas d'aucun de ses plus prestigieux devanciers, entraînant Daredevil dans des directions foutraques ; et d'autre part que l'arc narratif qui se termine ici en est l'illustration parfaite.

Le scénariste y convoque, comme il l'a souvent fait depuis qu'il pilote le titre, des éléments familiers - la Main, Elektra, les héros de la rue, la notion de sacrifice - mais en les mixant à une histoire complètement délirante, riche en coups de théâtre improbables mais très divertissants - le Caïd Maire de New York, l'assaut de la Main, l'apparition d'un ordre séculaire de chevaliers. Tout ça à un train d'enfer, comme pour empêcher le lecteur d'estimer la plausibilité des événements.

Bien entendu, c'est du grand n'importe quoi et dans le cadre de ce qu'on peut attendre d'une série avec Daredevil, c'est tellement curieux qu'il est facile de ne pas adhérer à une telle proposition. Mais il faut reconnaître que ça décape sérieusement le titre sur lequel l'ombre de Frank Miller plane toujours et que seuls Ann Nocenti ou récemment Mark Waid sont parvenus à écarter.

Pour mettre en images ce feuilleton où les rebondissements se succèdent, toujours plus énormes, Soule s'appuie sur des dessinateurs au style nerveux (comme Garney), qui collent le mieux à ce qu'il raconte (ses épisodes les plus calmes sont servis par des artistes plus appliqués et sages comme Sudzuka ou Buffagni - dont le passage aura été trop bref, hélas !).

De ce point de vue, Mike Henderson a rempli sa mission car il s'est montré à l'aise dans l'action, le mouvement. En revanche, il m'a moins convaincu pour le reste, quand il s'est agi d'animer des scènes intermédiaires où les dialogues primaient, la faute à un style dont l'expressivité n'est pas le point fort (ou, en tout cas, est limitée). Il espérait sans doute s'installer durablement sur la série mais je vois arriver Phil Noto (cette fois, c'est sûr !) le mois prochain avec soulagement - tout aussi ponctuel, il est aussi plus complet.

Le twist final de l'épisode suggère qu'on est parti pour de nouveaux coups tordus de la part du Caïd. Mais avec Soule, mieux vaut ne pas trop anticiper : tout est possible.

SUPERMAN #1, de Brian Michael Bendis et Ivan Reis


Cette fois, on y est : c'est le début officiel du run de Brian Michael Bendis sur Superman. Le scénariste a voulu le personnage, il a quitté Marvel pour avoir la chance de l'écrire, et après le tour de chauffe de Man of Steel et avant le retour (en Août) d'Action Comics, son premier arc narratif démarre maintenant. Accompagné par Ivan Reis, Bendis a promis une aventure épique. Pari tenu ?


Depuis le départ de Lois et Jon avec son père Jor-El, Superman, dans l'impossibilité de les contacter (car son communicateur a été détruit durant sa bataille contre Rogol Zaar), sillonne la galaxie à leur recherche. Mais autant trouver une aiguille dans une botte de foin. Il en profite cependant pour stopper une invasion extraterrestre à l'occasion.


De retour sur Terre, il doit aussi composer avec la perte de la Forteresse de Solitude. Ses amis de la Justice League - Green Lantern, Flash, Wonder Woman - lui offrent son aide pour la rebâtir mais il préfère la délocaliser.


Grâce à un cristal de Krypton, sa nouvelle antre secrète se trouve maintenant dans le Triangle des Bermudes. Il peut désormais se consacrer à son travail au "Daily Bugle" à Metropolis mais, à peine commence-t-il à rédiger un article, qu'il reçoit un appel télépathique du Martian Manhunter.


J'onn J'onzz lui explique d'abord qu'il le comprend mieux maintenant car ils partagent le même deuil de leur planète natale et de ses vestiges, anéantis par des guerriers. Mais il souhaiterait surtout que Superman rebondisse en devenant plus qu'un héros - la Justice League peut le suppléer à ce niveau. Il devrait ambitionner de devenir un guide pour l'humanité.
  

Superman promet d'y réfléchir même si le Martian Manhunter est conscient que c'est une lourde tâche. Absorbé par ses pensées, Kal-El survole la ville en songeant à sa famille et ne s'aperçoit pas tout de suite d'une étrange perturbation. La Terre vient d'être aspirée dans la Zone Négative !

Hé bien, trêve de suspense : j'ai vraiment apprécié cet épisode, qui remplit parfaitement le cahier des charges que s'est fixé Brian Bendis. Reprenons.

Pourquoi le scénariste tenait-il tant à écrire Superman en venant chez DC ? Il a expliqué à plusieurs reprises depuis son départ de Marvel que l'Homme d'Acier représentait pour lui le symbole de "la vérité, de la justice et du mode de vie américain" tels qu'il les concevait. Son objectif était de rendre au kryptonien une proximité avec le lecteur tout en lui donnant des histoires à sa démesure dans la série à son nom (Action Comics sera plus centré sur Clark Kent, son entourage et des missions au sein de la ville). Mais en soulignant le fait que Superman était un alien, un étranger qui, avec le décalage que cela suppose, voit d'abord le meilleur dans l'homme et veut l'exalter, le défendre.

Cet épisode est une synthèse de ce programme : d'abord il gère les retombées de la mini-série Man of Steel en montrant le héros esseulé suite au départ de sa femme et leur fils avec son propre père, Jor-El, pour un voyage galactique éducatif. Dans l'impossibilité de les joindre, il passe son temps libre à sillonner l'espace à leur recherche mais soigne surtout sa frustration en repoussant des menaces cosmiques. La manière dont Bendis met cela en scène donne à voir un Superman qui fait cela comme une routine et souligne sa puissance tranquille.

Mais le héros n'a pas perdu que sa famille, il a aussi vu la destruction de son refuge secret et le rebâtit dans un endroit hautement fantasmatique (le Triangle des Bermudes), un choix sûrement pas innocent pour l'avenir. A cette occasion, il est entouré par quelques membres de la Justice League (qui serait certainement celle qu'écrirait Bendis si Snyder ne le faisait pas actuellement, avec Flash, Wonder Woman et Green Lantern - Hal Jordan plutôt que John Stewart) - manière de rappeler rapidement l'autre place de Superman, comme membre de cette équipe.

S'ensuit une longue scène comme seul Bendis en signe : Superman a une discussion avec J'onn J'onzz à l'occasion de laquelle les deux survivants comparent la similitude de leur situation mais aussi la position du kryptonien par rapport à la marche du monde. Comme Jor-El, le Martian Manhunter pense que Superman peut (doit ?) faire plus que jouer au justicier : il doit être un guide pour les humains, quitte à déléguer ses autres missions à ses amis. Ce dialogue est monté avec humour car Bendis, malicieux, alterne les échanges entre les deux camarades et les interruptions dans la conversation par les interventions express de Superman contre des catastrophes ou des super-vilains alentours. Le lecteur a à la fois de quoi réfléchir sur ce qu'exprime J'onn J'onzz et sa dose de grand spectacle avec des images de baston percutantes, qui, là, encore, montre l'efficacité impressionnante de Superman (ainsi que son impossibilité à ne pas réagir quand une menace se manifeste - ce qui contrevient aux aspirations du Martian Manhunter).

Tout cela ne serait pas si probant sans les dessins d'Ivan Reis, qui semble très motivé par la série et le personnage. Le brésilien a l'occasion de briller comme lorsqu'il illustrait les scripts de Geoff Johns sur Green Lantern, davantage que lorsqu'il doit animer des team-books trop exigeants pour son style détaillé.

Bendis a l'habitude (comme Mark Millar) d'écrire pour mettre en valeur les forces de ses artistes et il sait qu'avec Reis, il dispose d'un partenaire complet, aussi à l'aise dans les moments gourmands en espace à remplir que pour d'autres plus intimistes. De fait, il passe de l'un à l'autre avec une admirable fluidité et une facilité insolente, engendrant une émotion tangible quand il représente Clark chez lui, hanté par ces instants de bonheur avec Lois et Jon.

Par le passé, notamment lorsqu'il a dessiné Justice League (durant les "New 52"), Reis avait déjà pu s'exercer sur Superman et sa maîtrise du personnage saute aux yeux quand il doit faire la démonstration de sa puissance. Il le saisit dans le feu de l'action, agissant promptement et sans forcer, tel qu'on l'imagine. Le contraste entre ce surhomme capable de repousser une armada extraterrestre en deux temps, trois mouvements, et son affliction d'époux et de père abandonné résume idéalement la vision de Bendis d'un héros à la fois inhumain et si proche de chacun.

Le cliffhanger de la dernière page nous introduit dans un récit accrocheur, qui devrait, si on en croit les déclarations récentes de Bendis, faire l'objet d'un long développement épique. Après ce début prometteur, on ne peut qu'être impatient de lire la suite dans un mois.    

mercredi 11 juillet 2018

COSMIC GHOST RIDER #1, de Donny Cates et Dylan Burnett


Je vais vous faire un aveu : je ne lis jamais une BD en suivant l'avis d'un critique (moi-même, je considère que ce que je pense doit plutôt être consulté après avoir lu un comic-book). Tout simplement parce que j'aime me faire mon propre avis, sans être influencé par la hype ou l'opinion d'un expert. Pourtant, j'ai fait une exception avec ce n°1 de Cosmic Ghost Rider après avoir jeté un oeil à l'article que lui a consacré Xavier Fournier sur la page Facebook de "Comic Box" : j'ignorai jusqu'à la publication de ce titre issu du "Fresh Start" de Marvel !


Thanos a attaqué une énième fois la Terre et ses super-héros, et a remporté une victoire écrasante. Durant la bataille, parmi tant d'autres, Frank Castle, le Punisher, a trouvé la mort. Il arrive en Enfer où il pactise avec Méphisto pour sauver la Terre et tuer Thanos. Mais le Diable est sournois...


Devenu le nouveau Ghost Rider, Castle est renvoyé sur Terre mais des siècles après les ravages causés par Thanos et juste à temps pour rencontrer Galactus qui a renoncé à dévorer notre monde mais cherche de l'aide pour affronter Thanos. Castle est nanti de pouvoirs cosmiques et devient le nouvel héraut de Galactus... Qui est tué par le titan fou devenu Roi... Dont le Cosmic Ghost Rider devient le bras droit... Jusqu'à ce le Surfeur d'Argent, détenteur de Mjolnir (le marteau de Thor), le tue à nouveau !


Castle repose désormais au Valhalla en compagnie de dieux nordiques, sous le règne d'Odin. Ce paradis des guerriers ne convient pas à la nature guerrière et à la soif inextinguible de vengeance du Punisher et Odin lui propose alors de remplir sa mission en lui redonnant ses pouvoirs de Cosmic Ghost Rider, mais sans lui garantir que cette puissance n'affectera pas son esprit.


Odin envoie Castle sur la planète natale de Thanos, Titan, dans le passé, lorsque ce dernier était encore bébé ! Bien que déjà enragé, le nourrisson attendrit le Cosmic Ghost Rider qui ne peut se résoudre à l'abattre froidement.


Que faire de cet enfant innocent sinon lui offrir une chance de rédemption et altérer son destin ? Ni une, ni deux : Castle décide de l'enlever, espérant qu'en l'arrachant à son environnement, il pourra conjurer la malédiction !

Donny Cates fait partie de ces scénaristes sur lesquels Marvel semble prêt à investir pour l'avenir, conscient que ses vedettes sont toutes parties pour d'autres aventures - à l'exception de Jason Aaron. Cet auteur, qui a fait ses armes chez Boom ! Studio, Dark Horse Comics, s'est distingué en succédant à Jeff Lemire sur la série Thanos avec son ami dessinateur Geoff Shaw et des histoires spectaculaires et sombres. C'est lors du dernier arc qu'il a introduit le Cosmic Ghost Rider en entretenant le mystère sur l'identité de ce héros passé entre les mains successives de Méphisto, Galactus et Thanos avant d'être définitivement tué dans le futur par un Silver Surfer détenant Mjolnir de Thor.

En mourant par l'arme du dieu du tonnerre d'Asgard, quoi de plus logique que de le retrouver au paradis des guerriers de la mythologie nordique, en compagnie d'Odin ? On n'est plus à ça près et c'est ce qui frappe d'ailleurs : en effet, si ce n'était déjà pas suffisamment abracadabrantesque, le destin de Frank Castle change complètement de registre en gagnant sa série cosmique. Thanos, malgré ses extravagances, était un titre grave mais, là, Donny Cates a choisi la pure comédie.

Ce n'est pas un humour aussi direct que Deadpool, mais plutôt un gros délire à la Nextwave, avec une narration déployée comme un What If...? illimité. En effet, Marvel va relancer une série Punisher classique, avec Frank Castle à nouveau en guerre contre des criminels traditionnels, donc Cosmic Ghost Rider se déroule dans sa propre continuité. Le héros, qui a déjà passé pas mal de temps dans un futur lointain où Thanos a tué tous les super-héros et même Galactus (en précisant au passage que ce dernier n'est plus un dévoreur de mondes mais au contraire un préservateur de la vie désormais, d'où son antagonisme avec Thanos), est renvoyé dans un aussi lointain passé par Odin, qui lui rend ses pouvoirs cosmiques.

Il n'est pas nécessaire d'avoir lu les épisodes de Thanos pour comprendre l'intrigue de cette série (moi-même, je ne l'ai pas lue, j'ai appris ce que j'écris ici dans la critique de Xavier Fournier), les premières pages de ce premier épisode résume, sans un mot, le parcours chaotique de Frank Castle jusqu'à son arrivée au Valhalla. Il faut par contre accepter d'adhérer à ce gros délire qui revisite le personnage d'une manière encore plus foutraque que dans le Franken-Castle de Rick Remender - et dont les dernières pages font penser au premier arc de son Uncanny X-Force quand le commando de Wolverine déccouvrait Apocalypse adolescent en se demandant s'il fallait l'exécuter pour épargner des vies mutantes (comme lorsqu'on imagine un voyage dans le temps pour tuer Hitler avant la Shoah). A cette condition, on passe un moment vraiment jubilatoire, marrant et alerte.

Ce sentiment est souligné par le choix de l'artiste, un autre partenaire fidèle de Cates, Dylan Burnett. Son style s'inscrit dans le registre semi-réaliste et flirte avec le cartoony, le dessinateur s'encre et le résultat est tonique, avec une prédominance dans le découpage pour de larges vignettes, qui force à soigner les arrières-plans (sans qu'ils soient trop chargés).

La colorisation est assurée par Antonio Fabela, qui s'occupe aussi de celle de la série Skyward (par Joe Henderson et Lee Garbett, chez Image Comics), et la palette utilisée privilégie les tons vifs, sans beaucoup d'effets de nuances, à l'exception des flammes entourant le crâne du Ghost Rider ou de quelques éléments de sa bécane cosmique. Ces options graphiques renvoie Cosmic Ghost Rider à Lobo, le biker galactique de DC, et c'est assez savoureux quand on sait qu'en ce moment, via la collection "The New Age of Heroes", la Distinguée Concurrence s'amuse à produire des variations de célèbres personnages Marvel. Chacun emprunte donc à l'autre, c'est de bonne guerre, même si Cates et Burnett empruntent une voie plus franchement comique qui manque à DC.

Mine de rien, et c'est ce qu'il ne faudrait pas occulter, derrière la blague, le titre a un joli potentiel et il est très bien fichu, intelligemment édité. C'est incontestablement plus "fresh" que beaucoup de séries relancées récemment, même si évidemment un tel projet ne peut qu'être marginal. A suivre donc.