mercredi 4 juillet 2018

DEADPOOL #1, de Skottie Young, Nic Klein et Scott Hepburn


A vrai dire, je ne savais pas à quoi je consacrerai une ent... Non, ça je l'ai déjà dit ! Mais, enthousiasmé par ma lecture du 801ème numéro d'Amazing Spider-Man, j'ai attaqué le premier de la nouvelle série consacrée à Deadpool. Parce que Skottie Young l'écrit. Et que Nic Klein le dessine. Sans garantie d'aller plus loin, mais pour le fun.


- Back in business. Deadpool est au cinéma lorsqu'il répond à un appel téléphonique de sa complice Negasonic Teenage Warhead qui lui remémore qu'il a un contrat à honorer. La conversation dérange un spectateur derrière le mercenaire qui coupe la communication. Puis il prévient la salle qu'il recherche un certain Rocko pour le tuer. Manque de bol : celui-ci se manifeste et c'est un colosse sur lequel les balles du pistolet de Deadpool n'ont aucun effet.  
  

Rocko inflige une sévère raclée à Deadpool jusque dans la rue et lui demande qui l'a payé pour l'éliminer. Mais le mercenaire ne dénonce personne et se relève, mal en point certes, mais résolu à en finir. Il réussit à ceinturer son adversaire avec une rangée de grenades.


Rocko pulvérisé par l'explosion (et le costume de Deadpool en lambeaux), son commanditaire, qui n'était autre que le spectateur mécontent, refuse de payer des pénalités au mercenaire. Ce dernier file donc avec la moto du mauvais client comme rétribution.


Cependant, les Gardiens de la galaxie avertissent les Avengers de l'arrivée imminente sur Terre d'un Céleste menaçant, Groffon the Regurger. Pour l'arrêter, il n'existe qu'une arme, qui, heureusement, se trouve déjà sur notre planète. Malheureusement, elle est en possession de Deadpool...  


- Good Night. Vexé par une remarque de Negasonic Teenage Warhead sur son absence de popularité, Deadpool entreprend de réécrire ses origines en s'inspirant successivement de celles de Hulk, puis Spider-Man, Superman et Batman...

Je n'ai jamais été fan du "Merc with a mouth" (soit le mercenaire à la grande gueule) qu'est Deadpool, même si j'ai dû composer avec sa présence dans de bonnes séries comme Uncanny X-Force de Rick Remender ou, plus récemment, Uncanny Avengers de Gerry Duggan (lequel a aussi longtemps écrit la série solo consacré au héros). Alors pourquoi lire ce nouveau numéro 1 ?

Un peu par désoeuvrement, je l'avoue. Mais aussi par curiosité. Parce que Skottie Young s'y entend pour animer les héros les plus déjantés avec un humour farcesque redoutable (cf. Rocket Raccoon). Et qu'il est, pour l'occasion, accompagné du mésestimé Nic Klein, qu'on n'attendait pas sur un tel titre.

Je ne prétendrai pas suivre à présent cette série, quoique ce premier épisode est très efficace. Le prétexte, plus que l'histoire, est vraiment accessoire, Deadpool se suffit presque à lui-même, il n'a pas besoin d'un ennemi spécial pour se distinguer, ce mercenaire particulièrement stupide mais coriace, totalement fou et incontrôlable qui dézingue ses adversaires sans sourciller. Du reste, Young ne cherche pas à rendre la série plus fine qu'elle l'a jamais été : le héros finit la bagarre entièrement nu (et ses parties intimes sont cachées par un logo à son effigie ou floutées), le motif de son contrat est passé à la trappe, il rentre à sa base avec ses attributs camouflés de manière grotesque. C'est con, très con, mais drôle.

Et délirant aussi car, dans sa dernière partie, le récit bifurque subitement en invoquant les Gardiens de la galaxie et les Avengers. Saugrenu ? Oui, mais pas innocent car Young introduit un cliffhanger "hénaurme" qui se moque, de manière irrésistible, du premier arc narratif de Avengers par Jason Aaron avec l'arrivée d'un Céleste que seul Deadpool serait capable de neutraliser.

Nic Klein fait son retour chez Marvel où personne ne lui a jamais accordé le crédit qu'il mérite pourtant. Technicien solide, au style évoquant étonnamment celui de Ralph Meyer (et plus généralement ce qu'on pourrait désormais appeler "l'école Jean - Moebius - Giraud), il n'a jamais pu s'installer sur une série alors qu'il fournissait des planches de qualité en respectant les délais (sur The Winter Soldier, Thor, Captain America). Alors il est parti s'amuser ailleurs, chez Image, avec la série Drifter (écrite par Ivan Brandon).

On l'imaginait mal sur une série aussi barrée mais Deadpool gagne son meilleur artiste, capable d'animer aussi bien les scènes d'action que la grosse comédie. Il modère le délire orchestré par Young et c'est pourtant précisément grâce à cela que les effets humoristiques sont plus toniques (le meilleur exemple est cette page où l'explosion de Rocko est montrée hors champ, le retentissement de la déflagration ne faisant même pas sursauter des passants - voir ci-dessus - , la situation devient plus décalée et savoureuse).

Young est généreux dans son appropriation du personnage au point qu'il propose aussi une back-up story à l'épisode, dans laquelle Deadpool veut, pour attirer la sympathie du public, réécrire ses origines - et plagie éhontément celles d'illustres super-héros. Le scénariste a l'intention de poursuivre là-dessus, ça promet. Scott Hepburn dessine cette partie, c'est moins bon que Klein, mais en même temps ça convient parfaitement car l'effet contraste avec la tenue de ce qui a précédé et souligne là aussi le côté blague du procédé.

Je vais donc voir si je persévère (je suis prudent quand même car si c'est marrant, c'est aussi excessivement bavard - même si on peut zapper quasiment tout le texte tellement la narration est efficace - et que je suis d'autres choses). 

AMAZING SPIDER-MAN #801, de Dan Slott et Marcos Martin


Pour être tout à fait franc, je ne savais pas à quoi je consacrerai une entrée aujourd'hui. Puis je me suis souvenu que le run de Dan Slott sur Amazing Spider-Man venait de se conclure avec le #801. Il a refait équipe pour l'occasion avec Marcos Martin. Et ce dernier point suffit à annuler mes réserves pour vous en parler... Même si ce dénouement a d'autres qualités.


Peter Parker était un étudiant brillant mais peu estimé par ses camarades et ignoré des filles. Jusqu'au jour où il fut mordu par une araignée radioactive qui lui transmit les pouvoirs de Spider-Man. Il s'en servit d'abord pour gagner de l'argent dans des matchs de catch jusqu'à ce qu'un manager véreux refuse de lui payer une victoire. Pour se venger, il laissa filer le voleur qui déroba la recette.
  

Il le regrettera toute sa vie car le malfrat tua ensuite, dans sa fuite, l'oncle de Peter. Depuis Spider-Man voue son existence à rendre la justice. Comme ce soir-là où il sauva Kenneth Kincaid et un épicier braqués par un jeune voyou avant l'arrivée de la police.


Après avoir fait sa déposition au commissariat, Kincaid put rejoindre à temps l'hôpital où son père rendit son dernier souffle. A son tour, Kenneth devient père de famille et oncle de la petite Judy. Avec elle fut, des années plus tard, aux premières loges d'un combat entre Spider-Man et une bande de vilains, empêchant même leur chef de fuir.


Judy était pourtant déçue car elle trouvait Spider-Man "ringard". Son oncle lui expliqua alors qu'il sauvait pourtant tous les jours des innocents dans la rue et, par ricochet, des familles entières, permettant donc à des fillettes comme elle de garder leur oncle.


Voilà ce qui distinguait le "Webhead" : Spider-Man est toujours là pour vous.

Soigner sa sortie : voilà un exercice périlleux pour tout scénariste, a fortiori après un run aussi conséquent que celui de Dan Slott. Malgré des controverses, des partisans enthousiastes et de farouches détracteurs, ce dernier aura marqué de son empreinte la série du Tisseur en alignant un nombre record d'épisodes grâce à une publication majoritairement bimensuelle durant dix ans !

Moi-même, je n'ai pas toujours été tendre avec Slott : il m'a parfois embarqué avant que j'abandonne Amazing Spider-Man, déçu, énervé ou las de la manière dont il l'exploitait. Il faut dire que le scénariste semble avoir souvent pris plaisir à contrevenir à la règle d'airain de Stan Lee comme quoi "une bonne histoire de Spider-Man commence d'abord par être une bonne histoire de Peter Parker". Or Slott a souvent affiché sa préférence pour le justicier masqué contre son alter ego.

Ma fréquentation de la série sous son règne fut donc très irrégulière - trop pour que j'ose en tirer des conclusions d'ensemble. Cependant, à chaque fois qu'il a fait équipe avec Marcos Martin, que je considère comme le seul digne héritier de Steve Ditko (et donc un des meilleurs dessinateurs du Tisseur), c'est comme si Slott se transcendait, sachant que l'artiste tirerait le meilleur de son script. Et, effectivement, l'espagnol livrait des planches fantastiques et inspirait spécialement le scénariste.

Il semble que Martin avait promis à Slott de dessiner ce dernier épisode, le #801, s'autorisant une infidélité ponctuelle à Brian K. Vaughan et leurs projets pour PanelSyndicate. Terminer en si bonne compagnie promettait beaucoup. Mais pour raconter quoi ?

Fanfaron volontiers provocateur et soûlant en interview (récemment encore il fustigeait les diffuseurs de spoilers gâchant le plaisir des fans... Fans qu'il a souvent raillés dans ses tweets pour leur attitude intégristes - même si je ne cautionne évidemment pas les menaces de mort émis par certains contre lui), Slott a choisi d'offrir un ultime épisode humble et touchant, qui, contre le Spider-Man si agité de son run, revient au "friendly neighbourhood".

On voit finalement assez peu le héros dans cette vingtaine de pages, mais ce parti-pris renforce son aspect légendaire et familier à la fois puisqu'il est évoqué par un quidam moyen, Kenneth Kincaid, auquel il a sauvé la vie au début de sa carrière, et qui transmet à sa nièce, des années après, la raison pour laquelle Spider-Man est si admirable. Il n'est ni Thor, ni Iron Man, ni Black Panther, mais ce justicier des rues qui en sauvant une vie préserve des familles entières. Il est ce héros "always there for you" ("toujours là pour toi" comme s'intitule cet épisode).

Ce point de vue est le plus juste et le plus sympathique pour le personnage, et permet à Slott de rendre le héros tel qu'il l'a trouvé - Nick Spencer, son successeur, pourra l'écrire sans composer avec un énième twist.

Marcos Martin rend une copie qui paraît sage au regard de ce qu'il a pu produire visuellement avec Spider-Man, notamment quand il illustrait les scripts de Slott. Pourtant, la subtilité remarquable de son travail se révèle immanquablement et vous habite après la lecture de l'épisode. Rien que la scène d'ouverture, récapitulant les origines du personnage en caméra subjective, est une merveille narrative, rapide et inventive.

La première scène avec le Tisseur en action dans l'épicerie se distingue par ses détails (les éclats de verre plantés dans le costume du héros, la richesse du décor) et les acrobaties du justicier dans un espace restreint, que le trait souple de Martin restitue magnifiquement. L'espagnol résume ensuite une vie, celle de Kincaid, en une page et des cases occupant toute la largeur de la bande, admirablement. Puis on arrive à la séquence finale, un chef d'oeuvre.

Spider-Man se défait d'une bande de vilains dont le chef est arrêté grâce à l'intervention discrète de Kincaid. Une fois le justicier parti, s'ensuit la fameuse explication sur la valeur unique de ce dernier, avec, au passage, une de ces doubles pages prodigieuses comme Martin en a le secret, mettant en scène plusieurs ennemis emblématiques du héros.

Si vous voulez prendre un cours accéléré de découpage, lisez Marcos Martin.

Dan Slott tire sa révérence avec classe. Il s'amuse désormais avec Iron Man, où ses débuts ont été brillants. En attendant de lire son traitement des Fantastic Four le mois prochain. Mais grâce à ses adieux au Tisseur, il a (re)gagné des points dans mon estime. 

mardi 3 juillet 2018

DEAR WHITE PEOPLE (Saison 2) (Netflix)


J'avais beaucoup aimé, l'an dernier, la première saison de Dear White People, adapté du film éponyme par son réalisateur Justin Simien, parce qu'elle dépassait en tous points le matériau d'origine. Cette chronique sur le racisme ordinaire et le communautarisme dans un campus bourgeois posait les bonnes questions sans apporter de réponses toutes faites et cultivait une ambiguïté bienvenue sur l'Amérique post-Obama. Avec sa forme narrative originale, et un final accrocheur, la saison 2 allait-elle rester au même niveau ?

 Qui est le troll qui harcèle Samantha White ?

Après la manifestation des étudiants noirs et blancs qui a dégénéré et l'incendie (accidentel ?) de la résidence Davis, la communauté de la faculté de Winchester est dans la tourmente. Les étudiants de Davis, tous blancs, sont relogés dans le bâtiment Armstrong-Parker, jusque-là réservé aux noirs. Au coeur de la polémique ayant provoqué cette pagaille, Samantha White, l'animatrice de l'émission radio "Chers amis blancs" est harcelée par un troll raciste sur internet.

Joelle et Reggie (Ashley Blaine Featherson et Marque Richardson)

Reggie Green souffre, lui, toujours de stress post-traumatique depuis qu'il a été braqué par un agent de la sécurité du campus armé. Mais il refuse d'admettre l'évidence, même auprès du psychiatre qu'on l'oblige à consulter. C'est alors qu'il reçoit le soutien de Joelle Brooks, la co-locataire de Samantha, depuis toujours secrètement éprise de lui.

Troy et Lionel (Brandon P. Bell et DeRon Horton)

Lionel Higgins ne sait plus où il en est, sentimentalement, depuis que, le soir de la manifestation, son rédacteur en chef, Sylvio, lui a déclaré qu'il l'aimait et l'a embrassé. Bien qu'il assume désormais parfaitement son homosexualité, il n'a aucun partenaire. Troy Fairbanks l'accompagne avec Sylvio lors d'une soirée de fête en fête sur le campus et c'est ainsi qu'il fait la connaissance d'un étudiant latino, Wesley, à qui il donne son numéro de téléphone.   

Kelsey et Coco (Nia Jervier et Antoinette Richardson)

Coco Conners découvre qu'elle est enceinte de Troy et doit choisir entre garder l'enfant, ce qui signifie sacrifier ses ambitions politiques et ne pas s'emparer de la direction du principal syndicat d'étudiants noirs du campus, ou avorter. Contre toute attente, elle est soutenue dans cette épreuve par sa co-locataire, Kelsey, amoureuse d'elle, qui l'accompagnera à la clinique pour interrompre sa grossesse avant qu'elle ne décide de loger hors de la faculté. 

Le studio de l'émission radio "Chers amis blancs"

Joelle Brooks, lasse d'attendre que Reggie remarque les sentiments qu'elle a pour lui, se rapproche de Trevor King, le plus brillant élève de médecine avec elle. D'abord conquise par sa forte personnalité et son charme charismatique, elle découvre finalement qu'il est totalement paranoïaque, déteste le communautarise des noirs et dénonce leur attitude victimaire. Reggie, excédé, finit par lui casser la figure.

Sylvio et Lionel (DJ Blickenstaff et DeRon Horton)

Lionel doit jongler entre sa relation naissante avec Wesley et son job de reporter indépendant depuis qu'il a entrepris de créer un site d'informations. Alors qu'il cherche conseil auprès de Sylvio, il découvre accidentellement que ce dernier est le troll qui harcèle Samantha White et qu'il le fait uniquement pour susciter du buzz, qui alimentera ses prochains articles. Lionel s'allie alors à sa rivale, Brooke, pour dénoncer ce scandale.

Troy, Lionel et Coco

Troy Fairbanks, le fils du directeur, revient en cours après son expulsion suite à la manifestation. Mais cette expérience l'a changé car il refuse de reprendre son rôle de délégué des élèves noirs et traîne même avec des étudiants blancs qui ont fustigé l'attitude de sa communauté. Il veut à présent réaliser son rêve en s'imposant comme humoriste sur scène et y parvient après avoir assumé le mal qu'il a causé à Coco, Samantha et Reggie dans un sketch drôle et personnel. 

Samantha et Gabe (Logan Browning et John Patrick Amedori)

Gabe Mitchell interviewe Samantha White pour son documentaire "Suis-je raciste ?". Mais le dialogue entre les deux anciens amants s''enflamme vite et sort des rails du sujet pour se transformer en règlement de comptes sentimental puis en affrontement sur le complexe des blancs face aux noirs et la suprématie blanche. La situation bascule lorsque Joelle les interrompt pour avertir Samantha du décès brutal de son père. 

Samantha et Coco

Accompagnée par Coco et Joelle, Samantha rentre chez sa mère pour assister aux funérailles de son père. Elle apprend que sa mère lui avait cachée le retour des problèmes de santé de ce dernier avant de trouver une lettre qu'il lui a adressée avant sa mort. Elle la lit lors de la cérémonie des obséques et se réconcilie avec sa mère tandis que Coco se rabiboche avec Joelle lors d'une séance de maquillage. 

Rikki Carter et Samantha (Tessa Thompson et Logan Browning)

Rikki Carter, militante noire républicaine, est invitée à une conférence sur le campus par Sylvio, ce qui créé de nouvelles tensions entre noirs et blancs. Grâce à la ruse déployée par Coco, désormais déléguée des étudiants noirs, l'invitée en vient à s'exprimer devant un parterre exclusivement composé d'opposants à ses thèses, après avoir eu un échange à son avantage contre Samantha en coulisses (où elle lui a démontrée que leurs méthodes sont semblables pour diffuser leurs idées). Reggie et Joelle couchent ensemble et Samantha renoue avec Gabe avant de suivre Lionel dans le repaire historique de la société secrète de l'Ordre de X, la plus ancienne organisation noire du campus, où ils rencontrent son leader - le narrateur de la série.

A dire vrai, j'ai terminé la vision de cette saison 2 avec un sentiment mitigé : celui d'avoir assisté à un show toujours aussi intelligent mais un peu paresseux dans la forme et beaucoup plus équivoque, surtout quand on compare ce qui s'y dit et ce que déclarent son créateur et ses interprètes en interview. Je ne parlerai pas de malhonnêteté, ce serait trop fort, mais on est quand même à la limite du double jeu...

Je m'explique : Dear White People V. 2 (pour citer l'intitulé exacte de cette saison) continue de décortiquer subtilement ce qui ne va pas chez les noirs (et aussi chez les blancs) dans le cadre d'un campus universitaire aisé. Justin Simien épingle de façon bien pesé et bien sentie cette micro-société comme la synthèse de l'Amérique entière, déchirée par le racisme, déçue par Obama et subissant désormais Trump (le premier n'a pas résolu les tensions raciales dans le pays, le second les exacerbe).

On appréciera toujours que Simien ne donne pas le beau rôle aux noirs, alors que lui-même en est un, s'affichant comme un auteur plus nuancé que Spike Lee (qui, longtemps, clama que seuls les afro-américains pouvaient justement parler d'eux-mêmes). Il pointe les dangers et les dérives du communautarisme grandissant qui isole les noirs des blancs (et vice-versa), cette manière d'afficher des siècles d'esclavage et de ségrégation comme étendard et la conviction que les blancs ne comprendront jamais. Ils opposent même (quoique sans nuance, via le personnage de Trevor King) le fait que certains noirs aujourd'hui refusent de se poser en victimes de l'Histoire, de la société, du système et rejettent leurs "frères" parce qu'eux-mêmes stigmatisent tous les blancs.

Bref, la crise est partout dans cette saison 2. Parfois elle traverse des situations générales (les conséquences de la manifestation à la fin de la saison 1), parfois plus singulières (la grossesse non désirée de Coco, l'homosexualité de Lionel, ou de manière plus quelconque la reconversion de Troy). Le contenu est inégal et le traitement aussi : dans le cas de Coco, son choix d'avorter est justifié par son carriérisme mais finalement elle s'en accommode très (trop ?) légèrement. Que Troy s'épanouisse en fumant de l'herbe et en faisant du stand-up relègue son histoire au rang de l'anecdote et traduit le désintérêt manifeste des scénaristes pour son personnage. En revanche, Joelle prend plus d'importance mais pour des raisons assez superficielles (via une romance convenue avec Reggie) alors que le rôle méritait mieux, vu son tempérament et son intelligence (peut-être s'agissait-il aussi de ne pas faire trop d'ombre à Samantha, la vraie star du show ?).

De même l'homosexualité de Lionel paraît bien dérisoire pour le temps qui lui est consacré alors que son enquête sur le passé du campus et ses sociétés secrètes est plus passionnant mais n'est correctement exploitée qu'à la fin. Durant toute cette saison, c'est comme si les auteurs avaient voulu ménager la chèvre et le chou, pour ne pas être trop sérieux, alors que la série n'est jamais meilleure que quand elle est franche et directe (voir l'épisode 8 avec le face-à-face Gabe-Samantha pour un dialogue à couteaux tirés sur leur relation et la façon dont blancs et noirs appréhendent la ségrégation ordinaire : une merveille d'énergie et d'acuité). Quitte à explorer l'intimité de ses protagonistes, on préfère quand cela ressemble au parcours de Reggie, négociant tant bien que mal avec l'agression dont il a été victime (et l'impunité de celui qui l'a commise), plutôt qu'en se perdant dans des romances assez niaises.

Le final de la saison atteint un beau pic narratif tout de même et offre une scène étonnante où Samantha confronte Rikki Carter sur la manière de diffuser des idées tout compte fait extrêmes, prouvant qu'on est toujours dans la caricature lorsqu'on est convaincu d'être le seul à avoir raison. Etonnante scène aussi parce qu'elle met en vis-à-vis Tessa Thompson et Logan Browning, soit la première et la seconde interprète de Samantha White (dans le film de Simien puis la série donc) : match nul pour la qualité de l'interprétation car les deux actrices sont excellentes.

Le reste de la distribution convainc également, en particulier Antoinette Richardson qui fait de Coco un personnage plus subtil, et DeRon Horton, irrésistible Lionel. John Patrick Amedori et DJ Blickenstaff sont également remarquables.

Mais il subsiste un malaise quand on a l'occasion de tomber, sur la page Facebook de la série, sur une interview du showrunner et une partie du casting où, là, tout se brouille sensiblement. Si Dear White People ose donc tirer un portrait sans concessions des afro-américains, Justin Simien et ses jeunes acteurs tiennent "en vrai" un discours qui aurait la fâcheuse tendance à se rapprocher de leurs personnages, très communautariste. Dommage... Mais pas si surprenant car on trouve cela aussi dans une série pourtant moins éminemment politique comme Marvel's Luke Cage, où on pratique aussi bien un abusif name dropping qu'une philosophie "vous , les blancs, ne pouvez pas comprendre" dérangeante. Comme le phénomène #MeToo, il faudrait pourtant préférer penser que le problème du racisme (comme du sexisme) se résoudra ensemble et pas en se divisant.

Un peu en deçà donc de sa première saison, Dear White People demeure tout de même une chronique attachante et fine, dont la saison 3 a été commandée récemment par Netflix.   

lundi 2 juillet 2018

WESTWORLD (Saison 2) (HBO)


Deux options s'offrent aux showrunners d'une série dont la première saison a été un triomphe critique et public : soit faire plus fort, plus grand ; soit surprendre, quitte à dérouter ou décevoir. Il semble pourtant que Jonathan Nolan et Lisa Joy n'aient pas voulu choisir et risqué d'égarer un peu plus les téléspectateurs dans le labyrinthe de Westworld tout en proposant un spectacle ahurissant. L'audience en a pâti, certains fans ont été pris à rebrousse-poil, mais pour les plus attentifs, ce divertissement exigeant est devenu un objet fascinant, qui clôt vraiment un premier acte dans la série.

Dolores et Teddy (Evan Rachel Wood et James Marsden)

Durant les heures suivant la mort de Robert Ford et le massacre des actionnaires de Delos par les hôtes, Bernard et Charlotte se réfugient dans un bunker secret où des androïdes drones récupèrent l'ADN des invités. Contacté, Delos exige de Charlotte qu'elle récupère la sauvegarde des données du parc téléchargée dans l'hôte Peter Abernathy avant d'envoyer de l'aide. Les jours passent et les hôtes menés par Dolores traquent des humains dans le parc. Maeve retourne au centre de contrôle où Escaton accepte de l'aider à retrouver sa fille et Lee Sizemore à la guider dans le parc. William/l'Homme en Noir a survécu au massacre et se réjouit d'entamer une nouvelle partie avec de vrais enjeux : un hôte lui délivre un message posthume de Ford disant qu'il doit trouver "la porte". Deux semaines plus tard, Bernard se réveille, très confus, sur une plage, où l'équipe d'intervention de Delos le récupère. Il finit par leur avouer avoir tué des centaines d'hôtes en les ayant noyés dans un lac artificiel.

Logan et James Delos (Ben Barnes et Peter Mullan)

Trente ans auparavant, Logan Delos assiste à une démonstration bluffante des hôtes organisée par Ford pour le convaincre, lui et son père, James, d'investir dans le parc. William achève de persuader le patriarche en lui expliquant qu'ils pourront espionner les futurs clients afin de déterminer au mieux leurs envies. Aujourd'hui, Dolores recrute des hôtes désactivés qu'un technicien pris en otage est forcé de ranimer, puis elle scelle une alliance avec les Confédérés en leur racontant que dans la Vallée se trouve une arme capable d'éliminer tous les humains. L'Homme en Noir retrouve William et tente de gagner la confiance des hommes d'El Lazo à Pariah. Mais Ford l'avait prévu et les bandits préfèrent se suicider plutôt que de suivre William.

Ford et Bernard (Anthony Hopkins et Jeffrey Wright)

Charlotte et Bernard retrouvent Peter Abernathy mais sont séparés par l'arrivée des Confédérés en tentant de le capturer. Dolores retient Bernard pour qu'il corrige les dysfonctionnements de son "père" tandis que Charlotte rejoint une équipe d'intervention de Delos. Bernard découvre que le disque dur de Peter est crypté et possède une balise de localisation. Pour vaincre l'équipe d'intervention de Delos, Dolores n'hésite pas à sacrifier la majeure partie des Confédérés, ce qui horrifie Teddy. Bernard, seul pendant ce temps, est emmené par Clementine. Maeve, Escaton et Lee sont attaqués par les indiens et se réfugient dans un bunker souterrain où les attendent  Armistice, Felix et Sylvester. Dans une autre partie du parc, reproduisant l'Inde coloniale, Grace assiste à la rébellion des hôtes et s'enfuit jusqu'au Westworld où elle est prise au piège par les indiens.

Bernard et Elsie (Jeffrey Wright et Shannon Woodward)

Clementine abandonne Bernard devant une grotte où se trouve Elsie depuis qu'il l'a abandonnée. Elle comprend qu'il est un androïde quand il trouve l'entrée d'un bunker secret au fond de la grotte. Ils entrent dans un laboratoire avec un hôte ayant l'aspect de James Delos et en déduisent qu'il a servi de cobaye pour y implanter sa conscience, en vain. William et Lawrence trouvent les derniers survivants des Confédérés abandonnés par Dolores et l'Homme en Noir leur propose des armes cachés dans le cimetière voisin . En vérité, il gagne du temps jusqu'à ce qu'il puisse les tuer avec de la nitroglycérine. Puis il repart, seul, vers l'Ouest où il rencontre Grace qui a échappé aux indiens et qui se trouve être sa fille.

Maeve et Escaton (Thandie Newton et Rodrigo Santoro)

Teddy propose à Dolores de cesser sa vengeance contre les humains et de partir quelque part dans le parc pour y vivre paisiblement. Constatant que la bonté de son compagnon risque d'être une entrave pour la suite, elle le fait reprogrammer contre son gré. Le groupe de Maeve découvre une autre partie du parc, les Shogun World, réplique du Japon féodal que Lee a voulu plus violent tout en conservant les caractérisations des hôtes du Westworld. Ils y rencontrent  Akane, une geisha qui tient un bordel, et sa fille adoptive, Sakura, convoitée par le shogun. Maeve contrôle les samouraïs et ninjas de ce dernier, passant pour une sorcière, et les pousse à s'entretuer après que le shogun ait assassiné Sakura.

William, l'Homme en Noir, et sa fille, Emily (Ed Harris et Katja Herbers)

Maeve et son groupe suivent Akane et les siens jusqu'à un temple où Lee trouve un tunnel permettant de quitter cette partie du parc. De retour dans le Westworld, Maeve regagne la maison où elle vécut avec sa fille mais découvre qu'une autre hôtesse a pris son rôle. Les indiens attaquent alors et leur chef, Akechata, demande à Maeve de les suivre. Lee appelle des secours grâce à un téléphone satellite qu'il a pris au centre contrôle. William doute que Grace soit vraiment sa fille ou une hôtesse placée par Ford avant qu'elle ne lui prouve son humanité et la raison de sa présence dans le parc, dont elle veut le faire sortir pour qu'il n'y meure pas. La nuit venue, pourtant, il en profite pour lui fausser compagnie. Charlotte et Stubbs ont récupéré Abernathy et l'ont amené à la maintenance lorsque celle-ci subit une attaque dirigée par Dolores avec un train rempli d'explosifs. Cependant, Bernard et Elsie atteignent le Berceau, la salle avec les serveurs contenant toutes les données des hôtes. Bernard décide de s'y connecter directement pour stopper son piratage et découvrent dans l'espace virtuel que tout est sous le contrôle de l'esprit de Ford.

Bernard et Charlotte Hale (Jeffrey Wright et Tessa Thompson)

Bernard est interrogé par Charlotte et Stubbs, qui ont découvert sa nature d'hôte, pour apprendre le plan de Dolores. Dans le Berceau, il est confronté à Ford qui lui explique que le parc a toujours été un terrain d'expérimentation pour transplanter la conscience des visiteurs dans des hôtes afin qu'ils deviennent immortels. Mais, tout en lui révélant cela, Ford s'introduit dans la mémoire de Bernard et aide ainsi les rebelles menés par Dolores à investir le Berceau pour le détruire et gagner leur indépendance. Puis Dolores retrouve Abernathy dans la maintenance et lui retire sa mémoire que Charlotte était sur le point d'extraire. Lorsque l'Homme en Noir apparaît devant Maeve, qui a refusé de suivre les indiens, elle retourne les hôtes contre lui. C'est alors que l'équipe de Delos intervient et abat Maeve, ramenée à maintenance. Robert révèle à Charlotte que les hôtes vont rejoindre la Vallée avec la mémoire d'Abernathy.

La fille de Maeve et Akecheta (Jasmyn Rae et Zahn McClarnon)

William, gravement blessé, est emmené par Akechata au camp des indiens. A la maintenance, Lee s'excuse auprès de Maeve pour avoir appelé l'équipe de Delos. Akacheta tente de rassurer la fille de Maeve en lui racontant comment il a compris sa nature réelle, passée d'indien paisible à guerrier sauvage puis explorant le parc pour en comprendre les secrets, en découvrir les limites, trouver une issue. Ainsi les raids indiens qu'il organisa servirent à préparer les autres hôtes à la révolution actuelle. Grace retrouve son père et obtient d'Akecheta de le l'emmener avec elle. Torturée, mutilée, Maeve révèle ses secrets et Charlotte transfère son pouvoir de contrôle des hôtes dans la mémoire de Clementine pour neutraliser Dolores et ses rebelles. Mais Maeve envoie un message à Akecheta pour lui dire de rester éloigné de Dolores et d'achever sa mission.

Teddy et Dolores

Plusieurs années auparavant, William, après une réception, parle avec Grace de faire interner sa femme, alcoolique et dépressive. Elle se suicide, non sans avoir laissé pour sa fille une carte contenant des informations collectées sur William dans le parc et indiquant sa démence croissante. Aujourd'hui, le père est entre les mains de sa fille qui attend l'équipe de Delos pour une évacuation. Dolores croise les indiens qui refusent de lui céder le passage à la Vallée et qu'elle extermine avec Teddy. Bernard suit la dernière instruction de Ford et transfère dans la mémoire de Maeve de quoi lui permettre de s'enfuir. Puis il retrouve Elsie et lui explique que toutes les données relatives aux visiteurs se trouvent dans une base appelée la Forge. Ils doivent empêcher les hôtes rebelles de mettre la main dessus. En route, Bernard, toujours influencé par Ford, abandonne Elsie, craignant qu'elle ne le trahisse. Refusant de quitter le parc, William abat les agents de Delos puis sa fille en estimant qu'elle est une hôtesse. Alors qu'ils se rapprochent des frontières du parc, Teddy explique à Dolores qu'il ne souhaite pas devenir aussi mauvais que les humains et préfère se suicider.

Bernard et Dolores

Maeve réussit à se libérer et à fuir et retrouve Escaton, Armistice, et Lee avec qui elle part pour la Vallée. Akecheta et les indiens sont sur le même chemin, tout comme l'équipe de Delos, puis Dolores qui a trouvé William et l'a convaincu de la suivre. Lorsqu'elle arrive la première à destination, elle est attendue par Bernard et laisse William derrière elle, blessé par son revolver qu'elle a fait s'enrayer alors qu'il s'apprêtait à les tuer. Ils pénètrent dans la Forge où ils sont reçus par un hôte jumeau de Logan Delos : il leur montre comment les visiteurs ont été répliqués tout en étant simplifiés psychologiquement. La Forge ouvre la porte du Sublime, un paradis virtuel pour les hôtes et dans lequel s'engouffrent les indiens d'Akecheta. Mais cette issue ne convient pas à Dolores qui y voit une prison dorée. Pour l'empêcher cette opération, Bernard est contraint de la tuer puis il ressort et retrouve Elsie en compagnie de Charlotte. Maeve, Escaton et Armistice se sacrifient pour que les hôtes traversent la porte du Sublime tandis que Clementine s'approche et ne les oblige à s'entretuer. Akecheta et la fille de Maeve réussissent à passer la porte in extremis. A la base centrale, Charlotte tue Elsie après que celle-ci ait menacé de révéler comment Delos a géré l'affaire. Bernard assiste à la scène et transfère dans une hôtesse ayant les traits de Charlotte la mémoire de Dolores qui tue Hale. Ensuite, elle peut sortir du parc avec l'équipe d'intervention de Delos, emportant avec elle les mémoires de plusieurs hôtes contenues dans des grosses billes. Plus tard, Bernard se réveille face à Dolores et Charlotte/Dolores qui ont créé un nouveau monde pour les androïdes : bien qu'ils s'opposent sur le sort à réserver aux humains, ils conviennent d'une alliance pour se surveiller l'un l'autre si les choses dérapent dans l'avenir.

Grace (Katja Herbers)

On trouve une scène supplémentaire à la fin du générique :

- dans le futur, William accède, mal en point, à l'ancienne chambre où il testait l'hôte avec la conscience de James Delos. Accueilli par Grace, une hôtesse avec le visage de feu sa fille Emily, il comprend qu'il est dans la même situation.

Ces derniers jours, en lisant dans les pages du magazine "Première" et sur Facebook un article concernant tous deux la deuxième saison de Westworld, je découvrais une certaine aigreur de la part des journalistes concernant la tenue de la série. Pour résumer, il s'agissait dans le premier cas de descendre en flèche le show trop vite porté aux nues, et dans le second de s'interroger sur la possibilité qu'ils aient trop "cons" (je cite) pour comprendre ces dix nouveaux épisodes. Chose amusante : dans l'article paru sur FB, l'auteur résumait pourtant parfaitement les points les plus délicats de l'histoire, preuve qu'il avait tout compris... Mais le plus ironique était que ces reproches venaient d'un journal qui a, par ailleurs, encensé la saison 3 de Twin Peaks qui est plus que difficile à saisir, totalement incompréhensible !

Brûler ses idoles est un sport apprécié chez nous, et il n'est donc qu'à moitié étonnant que Westworld paie la rançon de son énorme succès : le contraire eût été plus étonnant. Non, il fallait faire payer à cette série son insolente réussite. Et quel meilleur prétexte que d'y procéder quand elle délivre ses chapitres les plus sophistiqués !

Exigeante, cette saison 2 l'est, incontestablement. Mais l'exigence est-elle un vilain défaut ? J'estime que oui quand il s'agit de faire compliqué juste pour épater la galerie, pour dominer le téléspectateur, lui faire comprendre qui c'est Raoul. Jonathan Nolan et Lisa Joy n'évitent pas toujours une certaine arrogance et complexifie les choses à loisir pour tester l'attention de ceux qui les suivent. Pari risqué : les audiences ont baissé, certains se décourageant devant ce dédale. Mais tout est affaire de vigilance et rien n'est si ardu qu'on n'y pige rien.

En définitive, que s'est-il passé depuis la saison 1 ? La situation narrative s'est inversée : les robots - les "hôtes" du parc - se révoltent dans le sang, tuant les visiteurs. Les employés de la compagnie Delos (propriétaire du parc) organisent la contre-offensive. Et au milieu, certains jouent leur propre partition (qui pour sauver sa fille ici, qui pour apprécier enfin le jeu avec de vrais enjeux là). Si on pouvait déplorer l'aspect un peu didactique et laborieux (du moins au début) de la première saison, on balance désormais dans un univers déréglé et très violent (tout aussi plombant au commencement) avant d'entamer une marche difficile vers une issue étonnante.

Le "souci" des uns étant le régal des autres, tout dépend de la manière dont vous apprécierez la narration, quasi-exclusivement du point de vue de Bernard, dont l'état, très endommagé, brouille tout : tout comme lui, nous avançons à tâtons, confondant passé lointain, proche et présent (sans parler de la scène post-générique se situant dans un lointain futur...), et programmation subie ou auto-effectuée ou corrigée chez d'autres hôtes. Oui, il faut suivre, mais n'est-ce pas le principe d'une série ?

Mais, sinon, Westworld ne fait que continuer à creuser, avec une violence encore plus crue, sa réflexion sur notre rapport au réel et dissèque, au propre comme au figuré, les méandres de l'inconscient. En arrière-plan, subsistent des motifs comme l'esclavage, les minorités bafouées, les crises d'identité, les rapports hiérarchiques, et le questionnement du libre-arbitre. Tout cela sert encore à estimer la responsabilité des créateurs et de leurs créations, l'engagement, mais enrichie de nouveautés comme la place de la femme (en tant qu'objet sexuel, de mère, d'épouse, de fille, via les personnage de Dolores, Maeve, la femme de William, la fille de Maeve et celle de William) - ce qui a un écho particulier après le mouvement #MeToo.

Désormais, le parc est devenu un champ de bataille où chacun des protagonistes mène une mission précise :

- Dolores est à la tête de l'insurrection des hôtes et veut éliminer les humains après des années à endurer leurs caprices brutaux. Elle entraîne avec Teddy qui, malgré une reprogrammation contrainte et forcée, ne réussit pas à assumer tout ce sang versé, toute cette haine vengeresse et finira par se suicider ;

- Maeve a renoncé à quitter le parc pour aller y rechercher sa fille. Les bandits Escaton et Armistice et les techniciens Felix et Sylvester ainsi que le scénariste Lee l'accompagnent, traversant un autre parc (le "Shogun world", recopiant le Japon médiéval et les comportements des hôtes du "Westworld") puis croisant les indiens de la "Ghost Nation", qui se révèlent être des indicateurs plus que des adversaires ;

- William alias l'Homme en Noir interprète ce chaos comme le vrai début du jeu, où plus aucune erreur n'est permise mais aussi où la raison de sa présence prolongée dans le parc trouve sa justification tout en aggravant sa perte de distinction, au point de douter de l'identité de sa fille venue le chercher ;

- Bernard tente d'accompagner les dernières volontés de Ford, responsable de tout cela, tout en ménageant à la fois les humains et les hôtes, ce qui va provoquer son conflit avec Dolores, qui a des objectifs totalement opposés au sien ;

- Charlotte Hale veut à la fois stopper le massacre tout en étouffant le risque d'un scandale qui ruinerait Delos si le public à l'extérieur apprenait à quoi le parc a réellement servi et ce qui s'y commet - elle rencontrera à la fois sa conscience via Elsie et son destin via Bernard.

Si on s'accroche aux personnages principaux et leurs parcours, Westworld saison 2 est à peine plus compliqué en vérité que lors de sa saison 1. Ce qui corse l'affaire, c'est que tout ou presque, comme je le disais plus haut, est vu à travers les yeux de Bernard : blessé mais s'étant aussi infligé des corrections radicales dans sa programmation pour tenter d'échapper à l'esprit de Ford, il est à la fois acteur et témoin de ce qui se déroule sans parvenir à distinguer ce qu'il a provoqué de ce que Dolores a commis et projette de réaliser. Par ailleurs, si, nous, nous savons qu'il est un hôte, accueillant à la fois la personnalité de Arnold (le co-fondateur du parc avec Ford) et celle d'un androïde ayant assisté Ford, les humains l'ignorent et nous découvrons ensuite qu'il est aussi le contrepoint physique et moral de Dolores, chacun ayant été façonné de sorte d'être le pendant de l'autre. Bernard est donc en plus obligé de cacher constamment la vérité sur sa nature pour ne pas être abattu par les agents de Delos ou par ses pairs robotiques.

La chronologie extrêmement chaotique de Bernard, parfois trop concédons-le (surtout à la toute fin où les scénaristes ont abusé des twists pour se sortir de pièges narratifs dans lesquels ils s'étaient coincés eux-mêmes), met la patience du fan à rude épreuve et il faut s'accrocher à des détails pour, une fois, le dixième épisode terminé, remettre les éléments en place.

Par exemple, soyez vigilants quand Logan Delos (ou plutôt sa conscience préservée dans un hôte) fait le guide à l'intérieur de la Forge pour Dolores et Bernard : au détour d'un plan, vous verrez alors des scènes de la saison 1 (Maeve dans la maintenance) appuyant son discours sur la prévisibilité de la catastrophe qui s'est accomplie (et que Logan, de son vivant, avait prédit à William).

Ou alors gardez bien en tête cette image saisissante des hôtes noyés dans un lac artificiel, flottant à la surface : Bernard s'accuse de les avoir tous tués ainsi - et on en a la preuve ensuite quand il ne peut empêcher à temps Dolores la submersion au moins partielle du parc pour le détruire (elle détruit la commande après avoir procédé à l'ouverture des vannes afin que l'opération ne soit plus stoppée et Bernard ne pourra que limiter les dégâts).

Si vous êtes encore un peu/beaucoup perdus mais curieux, n'hésitez pas non plus à vous fier aux observations avisées de téléspectateurs minutieux comme Captain Popcorn sur sa chaîne YouTube (il a posté des vidéos pour chaque épisode et une qui revient sur tous les points essentiels de la saison 2 avec des paris lancés pour la 3). Ou lire les interviews de Nolan et Joy. Ou à consulter la frise éditée par "This Insider" (Frise chronologique de "Westworld" saisons 1 & 2) :


Mais, en vérité, je vous le dis, ce n'est pas si tortueux - la forme si, mais pas le fond. La saison 1, c'était comment un savant voulant affranchir des robots esclaves dans un parc qu'il avait fondé finissait, avant d'être congédié, par se suicider et libérer les "hôtes" en leur permettant d'éliminer leurs maîtres; La saison 2, c'est l'exécution de cette vengeance émancipatrice et la riposte organisée par les administrateurs du parc puis le changement de plan des "hôtes" pour accéder soit au monde réel (et le conquérir), soit à un éden virtuel (le Sublime) où, désormais inaccessibles aux humains, ils vivront en paix. Mais c'est raconté par un type qui a pris un gros coup sur la tête (ou qui a la gueule de bois) !

A ce jeu, certains personnages sont sacrifiés : on peut affirmer, sans trop se tromper, que Ford campé par Anthony Hopkins (uniquement sous forme fantomatique cette année) a définitivement disparu, tout comme Charlotte Hale, bien que Tessa Thompson reviendra mais dans un rôle différent puisqu'une hôtesse a désormais son apparence avec une autre personnalité (qui ont inspiré à des fans sa nouvelle identité "Halores" - Hale + Dolores = Halores).

Nolan et Joy ont déclaré que l'action ne se passerait plus dans le parc à l'avenir, donc adieu Stubbs et Luke Hemsworth (qu'on quitte avec la conviction qu'il était lui aussi un hôte - logique puisque Ford lui avait confié la mission de veiller sur les androïdes et qu'il laisse filer "Halores" après l'avoir, à l'évidence, reconnue).

James Marsden/Teddy semble aussi bon pour les limbes (à moins que "Halores" ait emporté, dans une de ses billes-mémoire, sa conscience pour reconstruire son corps et l'y réintroduire). Idem pour l'indien Akecheta incarné par Zahn McClarnon (qui a eu droit à un épisode entier cette saison), parti dans le Sublime, Escaton/Rodrigo Santoro, Clementine/Angela Sarafyan, et Lee Sizemore joué par Simon Quatermain, mort au champ d'honneur (serti d'un panache inattendu).

Qu'adviendra-t-il de Maeve, un des personnages les plus touchants de la série, uniquement motivée par ses retrouvailles avec sa fille, et donc Thandie Newton ? Les techniciens Felix et Sylvester reçoivent la consigne de reprogrammer les hôtes à la fin et, étant donné leur relation affective particulière avec Maeve, on peut penser qu'ils la réveilleront sans trop la modifier et l'aideront à quitter le parc (sa fille étant à l'abri dans le Sublime).

William, l'Homme en Noir, est sauvé par l'équipe d'intervention de Delos, dans un piteux état (physique et mental) : Ed Harris n'en a certainement pas fini avec Westworld - la fameuse scène post-générique de fin le confirme d'ailleurs, qui le voit revenir dans la chambre de James Delos, et suggère qu'une guerre (gagnée par les hôtes ?) a eu lieu à l'extérieur du parc et que sa conscience a été vraisemblablement implantée dans un robot, accueilli par une hôtesse ayant l'aspect de sa fille (la belle Katja Herbers).

Les deux grands gagnants sont donc Evan Rachel Wood et Jeffrey Wright : la première, pas rancunière, a ressuscité le second et passé un étrange avec lui, maintenant qu'ils sont dehors (sans qu'on nous montre où - mais Bernard a un sourire amusé en ouvrant la porte et en le découvrant hors champ...). Puisqu'ils divergent sur le sort à réserver aux humains (elle veut toujours les supprimer, il veut cohabiter avec eux), Dolores propose à Bernard d'être son modérateur, ce qui, pour elle, signifie aussi bien son garde-fou que son pire ennemi. La saison 3, promettent Nolan et Joy, sera axée sur leur relation, et avec la qualité sensationnelle de ces deux acteurs, on peut s'attendre à un duo-duel d'anthologie.

Même si la série aura fait l'impasse sur trois des mondes que contient le parc (on a visité "Westworld", "Shogun world" et "Raj world", reproduisant l'Inde coloniale), le futur de ce show renversant et palpitant pourrait presque être rebaptisé "New world". Ce ne sera pas avant 2020, donc patience. Mais ça vaudra le coup d'attendre, j'en suis sûr.

dimanche 1 juillet 2018

THE TERRIFICS #5, de Jeff Lemire et Evan Shaner


Avec ce cinquième épisode des Terrifics, Jeff Lemire ouvre un nouvel arc narratif, signifiant ainsi qu'il exploite ses personnages comme un groupe constitué. Il est bien dommage qu'Evan Shaner signe son dernier épisode (même si l'artiste a laissé entendre qu'il pourrait revenir sur la série dans quelques mois) alors même que le récit prend son envol...


De retour à la demeure de Stagg après leur voyage sur BGZTL, chacun des Terrifics vaque à ses occupations : Mr. Terrific procède à ses examens sur Phantom Girl pour qu'elle recouvre sa forme tangible sans qu'elle ne ne fasse exploser ce qu'elle touche, Metamorpho annonce à Sapphire Stagg qu'il va la quitter car il ne veut plus être manipulé par son beau-père, et Plastic Man téléphone à sa femme qu'il n'a pas vu depuis cinq ans pour prendre des nouvelles de leur fils.
   

La tension règne donc mais bientôt une alerte prévient le groupe d'une menace à Belmont dans le Michigan, attaquée par un étrange phénomène qui transforme ses habitants en ersatz de Metamorpho. Ce dernier n'y comprend rien.


Le quatuor se rend sur place. Metamopho tente d'endiguer la contamination. Plastic Man évacue les civils. Phantom Girl se tient à l'écart. Mr. Terrific essaie de localiser la source du problème et pense à une manifestation magique.


C'est alors que Metamorpho est littéralement fracassé par Algon, l'Homme Elemental, libre après un millénaire de détention. Il créé un portail dimensionnel dans lequel il jette Metamorpho puis dans lequel se jettent ses amis pour le sauver.
  

Mais chacun atterrit dans une dimension parallèle distincte, tandis que Metamorpho, lui, est en compagnie d'Algon qui possède désormais l'Orbe de Ra à l'origine de leurs pouvoirs !

Pour certains observateurs, considérant les chiffres de vente des séries de la collection "The New Age of Heroes", il ne serait guère étonnant qu'elles ne passent pas l'année, et quelques-uns de leurs personnages seraient reversés dans de nouveaux titres (comme le retour tant attendu de Justice Society of America) ou remisés, voire supprimés (c'est d'ailleurs plus ou moins explicite avec ceux de The Unexpected)

Serait-ce si injuste et injustifié ? Sans doute pas quand on juge la faiblesse éditoriale de DC Comics pour construire cette ligne, bâtie d'abord sur la renommée de ses artistes qui, quasiment tous, n'ont pas été fichu d'aligner trois épisodes d'affilée - ce qui n'est pas idéal pour fidéliser des lecteurs.

Mais ce qui subsistera, si ces funestes oracles ont raison, c'est un sentiment de gâchis car The Terrifics, depuis le mois dernier en particulier, montre ce qu'aurait pu être cette série en particulier et la collection à laquelle elle appartient en général.

Jeff Lemire met beaucoup de conviction et d'énergie dans son écriture, on le sent vraiment attaché aux personnages, soucieux de proposer un divertissement de qualité, et ce cinquième épisode confirme ses bonnes intentions : maintenant que l'équipe des Terrifics est vraiment formée, son aventure contre Algon promet beaucoup, et ravive un esprit rétro, digne des comics des 60's, jubilatoire.

Evan Shaner colle si bien au style de son scénariste qu'il a même adapté son découpage en s'inspirant de celui en vogue il y a plus de 50 ans, privilégiant dans les premières pages des "gaufriers" de quatre cases façon Kirby, puis alignant de superbes pleines pages, généreuses et composées pour informer synthétiquement le lecteur de ce qui se passe.

Le trait de l'artiste, fin, élégant, expressif, est un régal, et la colorisation de Nathan Fairbain ne gâche pas la vue, avec des teintes douces et vives. Il s'en dégage une impression de bonne humeur, d'entrain, irrésistible. On peut douter, sans sévérité excessive mais avec la prudence requise, que Joe Bennett, le mois prochain, rivalise avec cette production (heureusement, en Août, c'est Dale Eaglesham qui prendra le relais).

Mais la réussite de l'ouvrage n'empêche jamais de penser à sa précarité : depuis son lancement, The Terrifics ressemble plus à une pépite prometteuse mais fragile, éditée n'import comment, que comme le joyau de la couronne qu'il pouvait ambitionner d'être. Cette relecture décalée des Fantastic Four recelait un potentiel bien entamé et a subi un traitement indigne de son grand scénariste.

Sa fin sera regrettable mais paraît programmée et presque souhaitable car aucune série ne mérite ça. En bon supporter, je soutiendrai ce titre autant que possible, mais sans illusion sur son avenir à long terme (Mr. Terrific ici, Hawkman de retour, Jay Garrick entraperçu dans Flash, Dr. Fate à l'affiche de No Justice et bientôt de Justice League Dark : en attendant ses autres vénérables membres iconiques, tout ça ressemble fort à une réunion de la JSA).