vendredi 16 mars 2018

ASTONISHING X-MEN #9, de Charles Soule et Matteo Buffagni


Ne vous laissez pas décourager par cette couverture affreusement ratée de Leinil Yu (visiblement pas en grande forme actuellement, si on en juge par ces récentes prestations...) : ce neuvième épisode de Astonishing X-Men est non seulement un des plus abouties graphiquement grâce à Matteo Buffagni mais le scénario de Charles Soule est toujours aussi palpitant. Accrochez-vous !


Sachant que le point faible de Proteus est le métal, Archangel entreprend de se servir de ses ailes pour séparer Psylocke de X dont se charge Old Man Logan après que leurs corps aient fusionné à cause de leur adversaire.


Néanmoins, l'opération connaît un raté car Old Man Logan estime que X en investissant le corps de Fantomex a hérité de son pouvoir auto-guérisseur : ce n'est pas le cas, et il le blesse en lui enfonçant ses griffes dans le trapèze droit.


L'équipe peut à présent quitter Londres, hors de danger, à bord du Blackbird. X est médicalisé par Bishop qui en profite pour montrer à Psylocke une des fins du monde qu'il a enregistrée et qui correspond à la résurgence de Proteus sous l'appellation "Mindkiller Apocalypse".
  

Proteus s'est justement déplacé en Ecosse dans le village de Petters Hill où il offre à la population la possibilité de produire ce qu'il désire le plus. Pour leur prouver sa puissance mais aussi les confiner, il érige de hautes murailles autour de l'endroit, elles-mêmes gardées par des hommes en armes inspirés du Moyen-Âge. Puis il diffuse son pouvoir aux habitants.


X, qui a repris connaissance, a deviné le plan de Proteus consistant à recréer le plan astral dans notre dimension afin de manipuler des civils et leur donner tout ce qu'ils désirent. Or, comme le relève Mystique, quoi de plus dangereux que d'avoir ce qu'on veut, quand, au même moment, un des résidents de Petters Hill, jaloux en amour d'un de ses voisins, le désintègre...

Ce nouveau chapitre est une nouvelle réussite mais aussi un tournant dans l'arc narratif A Man called X et depuis le début de la série. L'action s'y déplace (enfin) et quitte Londres puis expose l'objectif de Proteus dont l'action dans notre dimension n'est pas si pacifique qu'il l'avait prétendu à X et Psylocke (auxquels il avait dit vouloir continuer à vivre tranquillement).

La scène d'ouverture est impressionnante tout comme, ensuite, la démonstration de force du vilain dans le village écossais : on mesure tout de suite la dangerosité de Proteus, si ce n'était pas encore le cas, et cela permet au lecteur d'estimer l'adversité coriace que va devoir vaincre l'équipe de héros.

Entre ces deux "morceaux de bravoure", Soule a toujours du mal à animer tous les membres des Astonishing X-Men et choisit par conséquent de se focaliser sur certains en fonction de la progression de l'intrigue, des éléments qu'il décide d'éclairer. Pour la première fois, Bishop a droit à une vraie scène utile et intéressante : ce n'est pas beaucoup, et il en faudra encore à l'avenir pour que le personnage justifie sa présence (ce qui a constitué la faiblesse majeure du projet), mais l'échange qu'il a avec Psylocke suffit à mesurer la gravité des enjeux. Lorsqu'on parle d'une "Mindkiller Apocalypse", on sait que ça ne rigole pas, et, plus loi, quand X a deviné ce que va faire Proteus sans être sûr cette fois de le maîtriser (alors que, depuis son apparition, le télépathe a fait preuve d'une suffisance sidérante), la suite promet d'être mouvementée. Assez pour qu'un des héros tombe au combat (au hasard Old Man Logan, dont le sort semble scellé d'une manière ou d'une autre...).

Visuellement, comme je le disais en préambule, l'italien Matteo Buffagni réalise une formidable prestation. Par moments, son dessin évoque celui du génial John Paul Leon, rien que ça, mais surtout il prouve une fois de plus sa capacité à produire des images fortes dans un découpage vif et varié. Par exemple, Proteus isole le village écossais avec des murailles et Buffagni use d'un copier-coller sur plusieurs cases de la largeur d'une bande, puis le mutant crée des défenseurs en haut desdites murailles et là ce sont des cases verticales qui traduisent à la fois la hauteur des remparts mais aussi le confinement de la bourgade. Des effets simples mais efficaces.

L'artiste utilise peu de traits pour représenter les visages mais cela lui suffit à les rendre expressifs tout en sobriété. Le choix de ses angles de vue maximise ses compositions en conférant à la page entière des enchaînements divers qui guide le regard de façon habile. Il n'est jamais gêné par l'espace qu'il doit gérer, au contraire il en tire le meilleur sans négliger les détails les plus frappants, les effets d'ombres et de lumière.

Après avoir brillé par intermittence parce que Marvel ne lui confie pas de titre régulier (mis à part quelques épisodes d'affilée sur la défunte série Avengers Assemble, écrite par Kelly Sue DeConnick et Warren Ellis) et plutôt des fill-in (sur Daredevil par Soule notamment), il serait temps que Buffagni puisse s'exprimer à sa juste valeur (surtout dans un moment où l'éditeur laisse filer beaucoup de ses talents).

Quoi qu'il en soit, Astonishing X-Men ne cesse, mois après mois, de consolider sa position de meilleure série mutante, et le prochain épisode, illustré par le virtuose et psychédélique Aco, ne devrait pas me faire mentir... 

jeudi 15 mars 2018

MISTER MIRACLE #7, de Tom King et Mitch Gerads


Après un mois d'interruption, prévue dès le départ par le scénariste qui voulait marquer une pause entre les deux actes de la série, mais aussi à la paternité récente du dessinateur, et la publication entre temps d'une version "director's cut" du #1 (un numéro 1 en noir et blanc, avec l'intégralité du script, plus les origines revisitées du héros dessinées par Mike Norton), le retour de Mister Miracle était d'autan plus attendu que Tom King et Mitch Gerads avait laissé Scott Free et le lecteur à la porte de la chambre d'Orion en prévision d'une explication qui s'annonçait musclée. Qu'en a-t-il été ? On ne le saura pas encore ici... Même si le programme est aussi renversant.


Barda est sur le point d'accoucher et Scott la conduit à l'hôpital où elle est immédiatement prise en charge. Les contractions sont encore espacées et les futurs parents sont donc obligés d'être patients. Scott commence à proposer à sa compagne des prénoms possibles - Ironbreaker (comme un de ses oncles) ? - sans succès.
   

Des visiteuses attendues font leur entrée dans l'hôpital : il s'agit des Females Furies de Darkseid, les "soeurs" de guerre avec lesquelles a été élevée Barda sous la tutelle de Granny Goddess. Elles ne sont pourtant pas venues semer la zizanie mais s'enquérir de la bonne santé de Barda et Scott les remercie pour cette attention.


Comme l'enfant à venir est le premier conçu par une native d'Apokolopis et un originaire de New Genesis, il se peut que sa naissance soit difficile. Bernadeth, une des Furies, a donc emmené la Farenth Knife, taillée dans la peau même de Darkseid, et la confie à Scott afin qu'il l'utilise lorsqu'il faudra trancher le cordon ombilical.


Barda apprend à Scott que cet outil a cependant plus de chance de la tuer car elle brûle de l'intérieur ceux qu'elle coupe. Le bébé bouge, les contractions se rapprochent, et de nouveaux prénoms sont soumis à l'approbation de la mère - Axeblow ? Thunderdeath ? Thronekiller ? Puis c'est l'accouchement.


Le travail est rapide mais le bébé se présente par la tête et il a le cordon ombilical noué autour du cou. Aucune paire de ciseaux ne peut le couper alors Scott emploie la Farenth Knife, avec succès. Le nourrisson pousse son premier cri et la mère va bien. Scott annonce aux Furies que son fils se prénommera Jacob et il rend la lame à Bernadeth qui promet de le tuer avec quand il reviendra guerroyer.


Scott rejoint Barda, tous deux attendris par leur enfant... Qui sera le salut de leurs deux planètes... Ou le destructeur du Quatrième Monde ? 


Si la gestation d'une native d'Apokolopis comme Barda équivaut à celle d'une terrienne, alors il s'est écoulé neuf mois entre cet épisode et le précédent. Tom King ose donc une ellipse d'autant plus culottée qu'il ne dit rien sur la discussion qu'a eu Mister Miracle avec Orion (qu'il devait avoir quand on l'a quitté à la fin du n°6) et les conséquences qu'elle eue. Tout juste apprendra-t-on, fugacement, durant l'épisode, que la guerre entre New Genesis et Apokolopis fait toujours rage (avec, apparemment, de grosses difficultés rencontrées par la première), mais Scott Free ne rejoint pas le théâtre des combats pour rester avec Big Barda à l'hôpital.

Ce parti pris, de zapper un tel intervalle (pour mieux le relater plus tard), désarçonnera, c'est certains, il frustrera, et à n'en pas douter provoquera des cris d'orfraie (j'entends déjà des : "Tom King nous prend pour des jambons !" - version polie...). Mais la série, depuis le début, s'est bâtie sur le principe de surprendre, et de jouer avec le lecteur sur sa capacité à encaisser les transitions improbables, les rebondissements spectaculaires, les ruptures de ton, etc. Cette fois-ci n'est en définitive pas plus déconcertante que les précédentes. Après tout, on évolue dans la mythologie du Quatrième Monde de Jack Kirby, Darkseid est régulièrement invoqué et si l'on a un peu vu New Genesis, on n'a pas mis le pied sur Apokolips ni vu son leader.

Ce septième épisode rappelle le cinquième où nous suivions pendant toute une journée Barda et Scott alors que celui-ci devait retourner à New Genesis pour y être exécuté. Une collection de saynètes nous montrait le couple profitant du dernier jour d'un condamné et la banalité de ces heures passées ensemble rendait encore plus poignante le destin qui attendait Scott Free. Rarement un dieu parut si humain à l'aube de sa mort annoncée...

Finalement, Mister Miracle a refusé la sentence prononcée contre lui et s'est rebellé avec et grâce à Big Barda. En affrontant le destin tout tracé, il est littéralement passé de la mort programmée à la vie. Et aujourd'hui, après avoir appris dans son aventure précédente que sa compagne était enceinte, il s'apprête à être père. De quoi mesurer le chemin parcouru depuis sa tentative de suicide, sa condamnation à mort, et enfin sa renaissance, le bonheur reconquis.

L'épisode abonde en clins d'oeil, souvent discrets, donc ouvrez bien les yeux et examinez chaque case. ici, vous verrez un panneau dans la chambre d'hôpital de Barda avec un slogan "Be a Wonder Woman" ; là, vous remarquerez que les courbes de son électrocardiogramme représente les deux "W" de l'amazone ; ou encore vous noterez que, comme à chaque chapitre, Scott arbore un tee-shirt avec le logo d'un héros DC, présentement le plus iconique de tous, celui de Superman - et Scott n'est-il pas devenu le Superman de sa propre existence en en niant la fatalité et le Superman de Barda à ses côtés dans cette chambre d'hôpital où leur enfant va naître ?

Mister Miracle n'a pas toujours été, loin s'en faut, une BD légère, avec ses réflexions sur le suicide, le destin, la culpabilité, la manipulation, les troubles mentaux, la perception altérée de la réalité, la guerre... Mais ce septième épisode est d'une drôlerie irrésistible.

Le flegme dont fait preuve Scott durant cette journée souligne l'absurdité de certaines situations et contraste avec celle traversée par Barda. Lorsque les Female Furies débarquent, il les accueille poliment et les dialogues échangés avec elles sont si décalés qu'on ne peut qu'en savourer le comique (notamment quand on constate qu'elles se disputent entre elles, en particulier à cause de l'une qui est complètement folle comme en témoigne ses propos délirants ; ou, surtout, avec la sinistre Bernadeth remet la Farneth Knife à Scott - qui permettra de couper le cordon ombilical - avec laquelle elle promet ensuite de le tuer quand ils s'affronteront à nouveau - ce qui n'empêche pas Scott de la remercier de lui avoir procurer ce redoutable scalpel...).

Autres grands moments, qui ponctuent toutes les scènes entre Scott et Barda : le choix du prénom du bébé. Les Néo-Dieux ne s'appellent pas exactement Pierre, Paul ou Jacques, et donc Scott propose des titres pour le moins désopilants, mais avec toute la bonne volonté du (quatrième) monde, espérant autant coller à la tradition que plaire à Barda. On a ainsi droit à Ironbreaker (d'après un des oncles de Mister Miracle, mort durant une bataille épique), Axeblow, Thunderdeath, Thronekiller : un vrai festival, vraiment hilarant. Rassurez-vous, le petit héritera d'un blase plus commun (mais pas moins connoté) : Jacob (soit, en hébreu, Ya'aqov, "il talonnera" et, en arabe, Ya'qûb ou Ya'qob, "Dieu a soutenu" ou "protégé". La Bible le connaît également sous le nom d’Israël et il est, après son père Isaac et son grand-père Abraham, l’un des trois patriarches avec lesquels Dieu contracte une alliance, lui promettant la terre qui portera désormais son nom.). 

Mitch Gerads a récemment donné sa première grande interview au site spécialisé CBR pour détailler sa méthode de travail, sa collaboration avec Tom King, et leur utilisation si poussée du "gaufrier" à neuf cases - qui séduit, mais aussi déplaît ou lasse, les lecteurs de la série. Sur ce dernier point, il explique que l'origine de ce découpage se trouve en fait dans les comics strips avec trois cases par bandes, qui dans le format traditionnel forment donc trois bandes de trois cases, donc une grille de neuf panneaux ("nine panels grid").

Et on peut encore une fois apprécier la radicalité du dispositif dans le registre comique que propose cet épisode puisque nombre de titres humoristiques ont utilisé des strips en trois cases pour articuler l'exposition de la situation, le gag, et la chute. Développé sur une page en trois fois trois cases, on a en quelque sorte affaire à une sorte de super strip, dont l'effet comique est encore plus puissant.

Mais, bien entendu, il faut d'abord être sensible à cet humour pratiqué par King et Gerads, une comédie à retardement, où Scott Free est l'éternel clown blanc face à un ou des interlocuteurs/partenaires plus volubiles, expressifs, délirants. Là encore, le flegme du personnage est la clé pour apprécier l'effet : plus ce à quoi il fait face est absurde, grotesque, "hénaurme", plus son impassibilité rend le gag efficace et provoque le rire chez le lecteur, sidéré par l'attitude placide, philosophe, imparable de Mister Miracle.

Souvent comparé à Watchmen de Moore et Gibbons, la série continue de creuser sa filiation avec l'oeuvre du mage anglais : les citations dissimulées font penser à l'inachevé Big Numbers (qu'illustra Bill Sienkiewicz en 1990), la scène très crue mais sans effet gratuitement racoleur de l'accouchement renvoie à celui de Liz Moran dans Miracleman. Mais le moment le plus beau, le plus simple, le plus émouvant, lui, ne doit rien à personne quand nous voyons les deux parents attendris devant leur enfant... Même s'il est suggéré, habilement, que celui-ci sera le sauveur de deux mondes ou son destructeur (pas de demi-mesure possible pour le premier bébé issu de l'union d'une femme d'Apokolips et un homme de New Genesis).

Il s'agit, quoi qu'il en soit, encore et toujours d'évasion(s) : celle que procure, au premier degré, la lecture de l'histoire, mais aussi celle du bébé du ventre de sa mère, de la sortie de l'âge de compagnon et de l'entrée dans celui du rôle de père pour Scott, de l'issue que suppose ce nourrisson dans le conflit du Quatrième Monde... Tant de pistes encore, toujours. Mister Miracle et ses deux auteurs, au sommet de leur art, n'ont pas fini de fasciner, intriguer, transporter.

On assiste en quelque sorte aussi là à la naissance d'un futur classique.   

mercredi 14 mars 2018

BLACK HAMMER, VOLUME 2 : THE EVENT, de Jeff Lemire, Dean Ormston et David Rubin


C'est avec gourmandise que je me suis plongé dans la lecture de ce Volume 2 de Black Hammer, intitulé The Event, et qui regroupe les épisodes 7 à 11 et 13 (le 12 a été écarté pour je ne sais quelle raison). Il faut en profiter puisque la série est en suspens depuis Septembre 2017 (là non plus, sans explication fournie par les équipes artistique et éditoriale), tandis que le scénariste Jeff Lemire multiplie les spin-off (et les commandes chez Marvel et DC)...


L'arrivée à la ferme de Lucy Weber a chamboulé le quotidien du groupe de héros qui s'y trouve. Mais c'est aussi l'occasion d'en savoir plus sur les origines et la fin de Black Hammer, son père : Joe Weber était un modeste travailleur social noir qui découvrit le corps agonisant du premier Black Hammer, le désignant comme son remplaçant. Transporté sur le New World par le roi Starlok, il intégra les Lightriders pour devenir un des remparts contre l'Anti-Dieu qui ciblait la Terre. Partageant alors son existence entre sa famille avec sa femme Lorraine et leur fille et ses activités de héros, il mourut en voulant s'échapper de la ferme de Rockwood entourée d'un champ de force qui le désintégra.
  
 


Lucy Weber s'interroge sur les raisons pour lesquelles les héros sont ici et pourquoi ils ne peuvent en repartir. Elle entreprend d'enquêter sur Rockwood mais ses recherches ne la mènent pas bien loin car tous les livres concernant cette localité à la bibliothèque municipale sont remplis de pages blanches ! Gail veut croire qu'avec Lucy une possibilité de fuir s'ouvrira à elle et se souvient des circonstances dans lesquelles elle prit sa retraite de Golden Gail à 55 ans en transmettant le flambeau à la Golden Family (composée de Golden Gwen, Captain Golden, Golden Gary, à qui elle donna une partie de son pouvoir). Amoureuse de son ancien adversaire, Sherlock Frankenstein, elle partagea ses jours avec le vilain repenti.


Remotivé depuis l'arrivée de Lucy et une idée qu'elle lui a soufflée, Talky Walky se remet au travail sur un engin capable de ramener l'équipe à Spiral City. Mais cela contrarie le colonel Weird qui n'hésite pas à tuer son fidèle ami robot. Ils se connaissaient pourtant depuis des décennies, après s'être rencontrés sur une planète a priori inoccupée mais en vérité peuplée de robots. Talky Walky, originaire de la capitale Technopolis, l'aida à s'en enfuir et devient son partenaire de mission. 


Abraham Slam traverse une passe difficile : Lucy lui apprend le meurtre de Talky Walky et Tammy a été menacée par son ex-mari Earl, le shérif. Il aimerait le corriger mais se rappelle de la manière dont il fut ridiculisé par de jeunes super-héros à la fin de sa carrière comme justicier dans une bataille contre Mud Master. Il est loin de se douter que ses ennuis ne font que commencer car Mme Dragonfly s'est occupée personnellement du shérif en le désintégrant chez lui.


Barbalien confronte le Père Quinn à leurs sentiments mais le prêtre nie toute attirance envers son paroissien. Cela renvoie Mark Markz à son passé de policier quand ses collègues homophobes le harcelèrent et qu'il préféra donner sa démission, avec l'intention de quitter notre planète. De son côté, bien qu'elle aime le martien sans que ce soit réciproque, Gail songe à se suicider en franchissant le champ de force autour de la ferme. Mais elle est sauvée in extremis par son ami.


Interrogé par la police au sujet de la disparition du shérif, Slam est relâché après que Mme Dragonfly ait lancé un sort aux détectives. Tammy, troublée par la situation, préfère prendre ses distances avec son amant. Lucy erre à l'extérieur de la ferme pour finir par se recueillir devant le marteau de son père mais elle sent que l'objet l'attire et s'en saisit. Un coup de tonnerre retentit, l'équipe se précipite dehors et découvre la jeune femme dans le costume de Black Hammer et déclarant se souvenir de tout...

Cette suite ne déçoit vraiment pas et régale le fan du premier tome dont elle reprend les ingrédients tout en les enrichissant, en explorant de nouvelles pistes jusqu'à la chute haletante. Avec désormais deux spin-off, Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil et le récent Doctor Star and the Kingdom of Lost Tomorrows, on peut même parler de "Lemire-verse", potentiel remplaçant/concurrent au "Mignola-verse" (avec Hellboy, B.P.R.D., Lord Baltimore, Abe Sapien) chez le même éditeur (Dark Horse).

Le souci avec cette profusion de titres dont Lemire est le seul rédacteur, c'est de savoir jusqu'à quel point il pourra piloter tout cela : en effet, depuis six mois, pas un seul nouvel épisode inédit de Black Hammer n'est sorti, et il faut compter avec les autres engagements du scénariste chez DC (avec The Terrifics) et Marvel (où il va relancer une série consacrée à Sentry) ! Tout ça risque de générer une frustration chez les fans du présent titre... Surtout que ni l'auteur ni Dark Horse ne communiquent sur la suite.

Revenons au contenu de ces six épisodes, dont on notera que le recueil ne compte pas le n° 12 (?), même si cela ne parasite pas du tout la compréhension de l'intrigue. Lemire joue sur deux niveaux : le premier est l'apparition imprévue et inexpliquée de Lucy Weber, fille de Black Hammer, dans la ferme de Rockwood ; le second sur les origines développées des héros.

Lucy permet pour le lecteur de s'interroger sur la situation et quelques révélations sont au programme : si les anciens super-héros sont coincés dans cette ferme, c'est parce qu'un champ de force en délimite le périmètre. Pour l'avoir ignoré ou avoir pensé le franchir sans problème, Black Hammer a trouvé la mort, littéralement désintégré - seul son marteau a "survécu" ! La jeune femme mène aussi l'enquête sur la bourgade voisine et découvre un cadre dont l'étrangeté devient vraiment perturbante : tous les livres sur l'histoire de l'endroit sont remplis de pages blanches, les habitants ont un comportement inhabituellement placide, aucun n'a jamais connu autre chose que ce bled.

Mais Lucy a aussi un impact sur le quotidien des héros, dont le plus notable est une idée qu'elle glisse à Talky Walky pour qu'il explore une nouvelle piste dans ses recherches pour ramener l'équipe à Spiral City. La conséquence sera dramatique pour le robot, littéralement neutralisé par son fidèle compagnon, le colonel Weird, dont il est désormais évident que ses voyages dans la Para-Zone, s'ils ont entamé sa raison, lui ont aussi révélés des secrets sur le futur - suffisamment pour qu'un retour à Spiral City le contrarie...

En parallèle, Lemire continue de détailler le passé de ses protagonistes et délivre enfin les origines de Black Hammer. Comme les autres résidents de la ferme, elles agrègent des éléments directement inspirés par des personnages de Marvel et DC : ici, les clins d'oeil abondent en direction du Fourth World de Jack Kirby mais aussi des Inhumans de Lee et Kirby (un chien est même la reproduction exacte de Lockjaw) ou encore d'Asgard. L'anti-Dieu, le fameux dernier ennemi des super-héros, est une version de Darkseid mixée avec Galactus.

Avec ces citations, le lecteur non averti peut se sentir exclu mais Lemire prend soin d'en exploiter d'abord l'aspect folklorique pour distinguer les provenances des pouvoirs des héros, plutôt que de jouer sur des références uniquement adressées aux connaisseurs.

De la même façon, Gail a transmis le flambeau à la Golden Family, soulignant l'hommage à la Marvel Family et Shazam. Plus inattendue est la découverte de sa romance avec l'ex-vilain Sherlock Frankenstein (sorte de néo-Lex Luthor). Le déclin de Abraham Slam fait l'objet de flash-backs poignants, renvoyant à Watchmen. L'homosexualité de Barbalien et son amitié avec Gail sont aussi écrits de manière subtile mais sans détour (là où tant de super-héros gay sont mal abordés dans les comics mainstream). Le personnage le plus mystérieux demeure Mme Dragonfly, dont le lecteur commence à se demander si sa position en retrait du groupe tient uniquement à son lien avec sa cabane maudite ou si elle a à voir avec leur situation actuelle, sans compter sa méthode expéditive de régler les problèmes pouvant compromettre la vie à la ferme...

Dean Ormston met ces chapitres en images avec ce même trait fragile qui souligne l'humanité tourmentée des personnages et les situations les plus étranges traitées de la manière la plus sobre possible. Il n'en rajoute pas, sauf quand il s'agit de représenter des éléments secondaires comme les méchants du passé (la bataille de Y-Force et Abraham Slam contre Mud Master). Son découpage reste très simple mais est capable de générer un suspense dramatique très efficace (comme la scène où Barbalien découvre le projet suicidaire de Gail).

L'épisode 9 est dessiné par David Rubin (par ailleurs artiste du spin-off Sherlock Frankenstein and the Legion of Evil) et est entièrement dédié aux origines de Talky Walky. Lemire y fait preuve d'une inventivité et d'un humour pince-sans-rire géniaux que l'artiste traduit visuellement à merveille. Rubin est beaucoup plus audacieux en termes de mise en scène, notamment avec une double page bluffante, mais aussi dans l'enchaînement très nerveux des actions (tout l'épisode est une course-poursuite trépidante), que les couleurs vives de Dave Stewart transforment en un vrai trip psychédélique.

En souhaitant que la suite ne tardera plus car Black Hammer est diaboliquement addictive, je vous laisse avec un portrait de groupe réalisé par l'immense Bill Sienkiewicz, un autre prestigieux fan de cette formidable série.
   
Black Hammer, par Bill Sienkiewicz.

mardi 13 mars 2018

STARMAN, VOLUME 7 : A STARRY KNIGHT, de James Robinson, David Goyer, Steve Yeowell et Peter Snejbjerg


Le départ de Tony Harris (dessinateur régulier de la série) à la fin du volume précédent a coïncidé avec celui de Jack Knight pour un voyage dans l'espace à la recherche de Will Patton, le Starman qui l'a précédé. Mais ce n'est pas le seul changement notable qui apparaît à la lecture de ce septième tome où James Robinson collabore désormais avec David Goyer au scénario et où Steve Yeowell va vite céder sa place de nouvel artiste à Peter Snejbjerg (qui va enchaîner 30 épisodes d'affilée, jusqu'à la fin du titre !).


- City whitout light (#47. Dessiné par Steve Yeowell.) The Shade boit le thé avec Ted Knight et tous deux discutent de la sécurité d'Opal City depuis le départ de Jack. Matt O'Dare et sa soeur Hope affrontent les super-vilains pensant profiter de la situation. Barry O'Dare s'occupe au commissariat central sans vraiment réussir à se rendre aussi utile. Clarence O'Dare sert désormais d'intermédiaire entre les autorités et les super-héros. Jake "Bobo" Benetti veille sur les bas-fonds. Sadie Falk s'occupe de la boutique de Jack (que le Pirate Noir cherche à contacter). Mason O'Dare fréquente Charity, la diseuse de bonne aventure, dont il semble épris. Seuls deux points assombrissent le tableau : l'assassinat de l'informateur Dudley Donovan, tué de la même manière que David Knight ; et le meurtre du commissaire Sam Woo.


- Starman's Blues (#48. Dessiné par Steve Yeowell.) Un cauchemar rappelle à Mikaal Tomas la mort de sa fiancée Lyysia et, dans un accès de rage, il endommage le tableau de bord du vaisseau de Starman. L'hologramme de Ted généré par la boîte-mère confiée à Jack par Orion conseille à son fils de se poser sur une planète proche. Ils explorent l'endroit et tombent sur... salomon Grundy, à nouveau dominé par sa personnalité malfaisante, qui veut les tuer pour s'emparer de leur appareil. 


- Talkning with David' 99 (#49. Dessiné par Steve Yeowell.) Mikaal, blessé, perd connaissance et rencontre alors David avec qui il discute de la perte de ses pouvoirs, de son sentiment d'être inutile mais aussi de son besoin de venger Lyysia. Cependant l'hologramme de Ted sauve Jack de Grundy et avec Mikaal, ils repartent de cette planète maudite. Puis ils traversent une masse noire qui les propulse plus loin, non seulement dans l'espace mais aussi dans le futur. Ils sont alors abordés par la Légion des Super-Héros, menée par Star-Boy !


- Lighting the way (#50. Dessiné par Peter Snejbjerg.) Jack, Mikaal, l'hologramme de Ted accompagnent Star-Boy et Umbra dans cette masse noire qui menace d'engloutir l'univers. Au coeur de ces ténèbres, après des jours, voire des semaines de marche, et de combats contre des créatures qu'elle génère, ils découvrent ce qui la génère : the Shade ! Pour rétablir la situation, celui-ci somme Jack de lui tirer dessus avec sa lance cosmique. L'effet est immédiat et spectaculaire. The Shade explique comment cela a pu se produire et permet à Jack et ses compagnons de repartir - tout en leur cachant que l'un d'eux mourra. Il reste auprès de Star-Boy pour l'instruire sur son destin qui le conduira à visiter le passé.
  

- Midnight in the house of El (#51. Dessiné par Peter Snejbjerg.) Grâce à the Shade, Jack, l'hologramme de Ted et Mikaal remontent le temps mais ont atteint l'année 1922 et atterrissent sur Krypton avant sa destruction. Ils y sont accueillis par Jor-El, le futur père de Kal-El, qui deviendra Superman sur Terre ! Conduit jusqu'au père du jeune explorateur, le sévère Seyg-El, qui pense qu'ils sont des espions ou des envahisseurs, Jack et ses amis sont emprisonnés après avoir été interrogés. Mais Jor-El les libère, au risque d'être puni à son tour. Ils récupèrent la boîte-mère et la lance cosmique de Jack et s'enfuient.


- Men of two worlds - The Long Goodbyes (#52-53. Dessinés par Peter Snejbjerg.) Reprenant leur odyssée, Jack obéit à Mikaal quand celui-ci, sentant la présence de son ennemi Turran Kha, veut le traquer. Ils atterrissent sur Rann, patrie adoptive de l'aventurier interstellaire Adam Strange. Un traité de paix entre plusieurs mondes est sur le point d'être signé et la présence de Kha, dont le vaisseau est trouvé dans une forêt proche, menace l'événement. Lors de la réception donnée à la veille de la signature du document, le terroriste et ses complices surgissent et lorsque la vie de Alanna et Aleea, la femme et la fille de Strange, est menacée, Jack n'hésite pas à s'interposer, au péril de sa vie. Kha disparaît en prenant Aleea en otage.
  

Ressuscité en étant cloné par la technologie de Ran, Jack part à la poursuite de Kha avec Strange, Mikaal tout en étant prévenus par Sardath, le beau-père de Adam, qu'il procédera à la signature du traité comme prévu, quitte à sacrifier sa petite-fille. Les dons de pisteur de Mikaal permettent de débusquer leur ennemi et ses sbires, neutralisés avec l'aide, notamment, de thanagariens (les semblables de Hawkman). Cette coalition a uni les peuples mieux qu'un bout de papier mais s'en empêcher Kha de s'échapper. Jack et Mikaal, avec l'hologramme de Ted, se chargeront de le traquer.

Lire Starman à partir de ces épisodes est un point d'entrée idéal (il suffit de juste de savoir pourquoi les héros sont dans l'espace et de mesurer la notion d'héritage qui lie Jack à son père, présent à ses côtés sous la forme d'un hologramme). Bien entendu, suivre la série depuis le début est bien mieux et permet d'apprécier pleinement son humanité et son envergure.

David Goyer avait déjà aidé James Robinson sur les scénarios de quelques numéros dans le tome précédent, mais désormais les deux hommes (qui relanceront aussi le titre JSA à cette époque - nous sommes en 1999) collaborent étroitement et régulièrement sur les histoires (Robinson se réservant la rédaction du script et des dialogues). Il est indéniable que Goyer apporte avec lui un sens de l'aventure plus marqué, plus premier degré aussi, et le voyage dans l'espace occupe six des sept épisodes (il se poursuivra et se conclura dans le recueil suivant).

L'action gagne donc en exotisme et s'autorise des libertés audacieuses, parfois acrobatiques, plus grandes que lorsqu'elle se déroulait à Opal City. Désormais, on sillonne le cosmos, des planètes hostiles, d'autres plus hospitalières, mais on progresse aussi dans le temps, jusqu'à un lointain futur, ou on le remonte jusqu'au début du XXème siècle. Pourtant, tout cela est pensé avec une grande cohérence et les auteurs explorent la continuité du DC Universe sous des angles troublants.

Le pic de l'album est sans contexte l'épisode 51 où Jack fait la connaissance en 1922 du jeune Jor-El, le (pas encore) père du futur Superman ! La situation est folle et sidère d'ailleurs Starman, tiraillé entre l'envie de révéler à ce jeune explorateur kryptonien le sort de sa planète, sa paternité, le destin extraordinaire de son fils, et la réserve que lui impose le souci de ne pas altérer le continuum espace-temps. Il n'empêche, on est saisi par une émotion poignante quand Jack et ses compagnons quittent le monde condamné.

Toutes ces aventures, collectées dans ce recueil, exploitent la notion de transmission : la conversation mondaine entre the Shade et Ted Knight sur la sécurité d'Opal City en l'absence de Jack, les retrouvailles périlleuses avec Salomon Grundy, le dialogue entre Mikaal et David Knight, la rencontre avec la Légion des Super-Héros et le jeune leader Star-Boy (au sujet duquel the Shade fait des révélations étonnantes sur son destin), les cachotteries de the Shade sur le sort d'un des membres de l'équipage (promis à la mort avant son retour sur Terre) de Starman, l'alliance entre Jack et Adam Strange pour sauver la fille de ce dernier. Le tout toujours mené sur un rythme soutenu aboutit à des récits denses où l'action ne domine jamais la caractérisation.

Passation aussi esthétique puisque, Tony Harris parti (même s'il continue de produire les couvertures de la série), Starman doit se trouver un nouvel artiste. Steve Yeowell, déjà actif par le passé pour des fill-in, s'y colle le temps de trois chapitres : son style épuré et élégant convient à merveille, même si on a l'impression diffuse que l'encrage de Wade von Grawbadger ou Keith Champagne alourdit un peu son trait aérien.

Puis avec l'épisode 50 (plus long, d'une trentaine de pages, comme un Annual, pour fêter ce cap important), la série accueille celui qui va s'installer comme le nouveau titulaire : Peter Snejbjerg. Aujourd'hui, ce dessinateur de grand talent a été injustement oublié, même s'il réalise parfois des épisodes pour des productions du "Mignola-verse" chez Dark Horse. Pourtant, pendant une dizaine d'années au début des années 2000, il sera un talent remarqué et remarquable, d'une régularité prodigieuse (il va enchaîner les trente derniers épisodes de Starman), avant de s'éclipser sans avoir pu terminer la mini-série The Mighty (où il sera remplacé par un débutant prometteur : Chris Samnee).

Le style de Snejbjerg n'entre pas dans le registre du réalisme classique, il y a une sorte de naïveté dans son trait dont on peut imaginer que le Mazzucchelli de Batman : Year One l'a influenceé grandement. Sa manière de traiter les ombres et les lumières, de façon franche, expressionniste, et d'attribuer à ses personnages une expressivité minimaliste mais toujours juste, dans un découpage sage mais rigoureux, produit une lisibilité très efficace et un côté rétro très approprié à la série. (Re)lire Starman sert aussi à cela : (re)découvrir et (ré)évaluer un dessinateur.

Toujours aussi moderne, inclassable, et divertissant sans oublier d'être touchant, l'oeuvre de James Robinson est et reste une gemme dans les grands classiques publiés par DC Comics.  

lundi 12 mars 2018

DEAR WHITE PEOPLE (Saison 1) (Netflix)

Pour résumer au mieux cette remarquable série (qui a, d'ores et déjà, été renouvelée pour une deuxième saison par Netflix) à la construction audacieuse, il faut que je redispose mon propre texte car l'intrigue le nécessite. En effet, l'adaptation en dix épisodes de son film éponyme par Justin Simien reprend la structure à la Rashomon (Akira Kurosawa, 1950) où un même événement est détaillé selon plusieurs points de vue. Ici, pour ne rien simplifier au critique, ce sont deux actes qui sont ainsi détaillés. Mais, loin de créer la confusion, ce procédé aboutit à un résultat puissant.


Au coeur donc de Dear White People, on trouve une fête costumée, organisée dans l'université de Winchester par le magazine satirique, "Pastiche", dirigé par des élèves blancs sur le thème des vedettes afro-américaines. Mais l'objectif de cette party n'est pas que distrayante : c'est surtout une réponse contre l'émission radio du campus, "Dear White People", animée par Samantha White, qui y dénonce le racisme ambiant.

 Samantha White, encore "sage" (Logan Browning)

Samantha est elle-même dans une situation controversée puisqu'elle n'est pas considérée comme complètement "noire" à cause de ses origines métisses et sa peau claire. Le doyen de l'université aimerait, à défaut de la censurer, raisonner ses harangues afin de pacifier l'ambiance délétère qui règne dans son établissement. C'est d'ailleurs pourquoi il avait interdit la tenue de cette fête après laquelle l'union des étudiants noirs exige un droit de réponse par la voix du représentant des élèves, Troy Fairbansks, le fils du... Doyen ! Pour ne rien arranger aux affaires de Samantha, elle est publiquement humiliée lorsque son petit ami, un blanc, Gabe Mitchell, publie sur son compte Instagram une photo intime d'eux...

Lionel Higgins (DeRon Horton)

Lionel Higgins écrit pour le "Winchester Independant", le journal de l'université, un article sur la fameuse soirée "blackface" et cela lui vaut une reconnaissance unanime auprès de ses lecteurs noirs (qui, auparavant, l'ignoraient) et le respect de son rédacteur en chef, Silvio. En secret, Lionel est amoureux de son camarade de chambre, Troy Fairbanks. Invité par Silvio à une fête, il y rencontre un couple qui lui propose un plan à trois mais il préfère rejoindre la rédaction où, avec Silvio, il découvre que la soirée a été organisée non pas par les membres de "Pastiche" mais par Samantha pour les piéger. Il n'hésite pas à la prévenir qu'elle a été découverte mais qu'il ne la dénoncera pas, préférant leur amitié à la gloire que lui vaudrait ce scoop.

Troy Fairbanks (Brandon P. Bell)

Troy Fairbanks avait prévenu la police d'intervenir pour interrompre la soirée "blackface" et sa position de représentant des étudiants lui confère l'autorité pour défendre ses "frères" noirs. Mais, en vérité, il ne fait campagne pour être réélu que pour s'attirer le respect et l'affection de son père. Malgré tout, il refuse d'aider Kurt, le rédacteur en chef de "Pastiche", quand il est menacé de sanctions disciplinaires, préférant rejoindre Neika, une de ses professeurs avec qui il a une liaison - sans se douter qu'ils sont filmés en plein ébat.

Coleandra "Coco" Conners (Antoinette Robertson)

Coleandra "Coco" Conners, est la fiancée de Troy et l'ancienne meilleure amie de Samantha. Elles se sont brouillées quand Coco a préféré, pour mieux s'intégrer sur le campus, entrer dans une sororité chic alors que Samantha a rejoint l'union des étudiants noirs. Trahie par ses "soeurs" qui se moquait de son arrivisme et de ses origines modestes dans son dos, Coco s'est alors liée à Troy pour lequel elle nourrit de grandes ambitions. Finalement, elle accepte une trêve avec Samantha après le scandale de la fête "blackface".

Reggie Green (Marque Richardson)

Reggie Green est un des meilleurs élèves de l'université et il aime en secret Samantha, au grand dam de l'amie de celle-ci, Joelle (qui en pince pour lui). Avec des amis, il squatte plusieurs fêtes sur le campus jusqu'à retrouver dans l'une d'elle Sam et Gabe. Lorsqu'un de ses amis blancs rappe en prononçant à plusieurs reprises le mot "nègre", une dispute éclate et les vigiles de l'université interviennent. L'un d'eux menace Reggie avec son arme pour vérifier son identité. l'expérience traumatise l'élève et toute l'assemblée, plongeant l'établissement dans une nouvelle crise.

Samantha, en mode militante

Samantha prend la défense de Reggie au micro de "Dear White People" et attaque avec plus de virulence le comportement des vigiles, appelant l'administration à les désarmer et à virer celui qui a dégainé son pistolet. Elle va plus loin en appelant à manifester alors que Troy préfère essayer de calmer la colère des étudiants lors d'une assemblée publique avec les responsables de l'université. La tension est à son comble tandis que Sam délaisse Gabe pour rester une journée entière avec Reggie qui se produit sur une scène ouverte en déclamant un poème inspiré par son expérience. Le soir, il déclare sa flamme à Sam et ils couchent ensemble.

Gabe Mitchell (John Patrick Amedori)

Gabe Mitchell est un étudiant blanc qui sort avec Samantha et prône la tolérance entre les communautés du campus. Mais lorsqu'il devine que Sam l'a trompé et s'en ouvre à Joelle, il avoue à cette dernière que c'est lui qui a téléphoné aux vigiles le soir où Reggie s'est fait menacer par l'un d'eux. Malheureusement, Sam l'apprend quand Lionel lui procure un enregistrement pirate de l'appel passé à la sécurité de l'université dans lequel on reconnaît distinctement la voix de Gabe. Il a beau tenté de se justifier, de s'excuser, Sam préfère rompre.

Samantha et Reggie façon "Nouvelle Vague" et Jean-Luc Godard

Lionel pense qu'un bon moyen de décrire le traumatisme de Reggie (et des étudiants noirs) est de rédiger un portrait d'un élève a priori intouchable comme Troy pour prouver que les blancs ont un problème avec les noirs en général. Il le suit donc pendant une journée et recueille ses confidences. "Pastiche" s'en prend à nouveau à Sam dans un article raciste.

Samantha / Gabe

Coco est mécontente du portrait que dresse Lionel de Troy alors que celui-ci est franchement soulagé d'avoir pu parler librement de la pression que font peser sur lui ses responsabilités. Il l'invite à une soirée donnée par les mécènes de l'université alors que ceux-ci menacent de réduire leur contribution à cause des scandales et de la menace de manifestation. Coco demande à Sam d'annuler cette marche militante mais essuie un refus, et Troy, exaspéré par les interférences de sa fiancée, rompt avec elle. Mais elle réalise alors qu'elle n'a plus besoin de lui pour devenir une personnalité d'influence au sein du campus. 

Portée disparu : la culture noire...

Lionel, averti des menaces des mécènes, enquête sur leur passé et découvre qu'ils ont fondé "Pastiche" et soutenu leurs prises de position racistes. Lors de l'assemblée publique, il prend la parole mais quand Coco tente de l'empêcher de révéler ce qu'il sait, il envoie la biographie des donateurs sur les téléphones de tous les étudiants. Troy, qui, dehors, tente de calmer la manifestation menée par Sam, apprend la vérité en même temps que tout le monde et se joint à la protestation. Les vigiles interviennent et l'arrêtent puis dispersent les étudiants. Tous se retrouvent, écoeurés, dans leur résidence face à un avenir bien compromis, même si Joelle et Reggie se rapprochent, que Sam et Coco se rabibochent et que Silvio embrasse Lionel...

Ce résumé montre bien, je l'espère, les deux actes de la saison. Ce dispositif peut paraître rigide mais c'est en fait le contraire car la manière dont Justin Simien passe de l'un à l'autre, en faisant rebondir l'action du scandale provoqué par la fête "blakface" à l'agression policière de Reggie Green, est d'une fluidité redoutable.

La première des qualités de Dear White People est de s'inspirer du long métrage de Simien datant de 2014 sans vraiment l'adapter. L'auteur a bien saisi à quel point la différence de format qu'offre la télé et le découpage en épisodes (10 X 30 minutes) permet de développer plus subtilement et puissamment son sujet. Dans le long métrage, il était surtout question de l'élection de Sam à la tête de la résidence des étudiants noirs, au détriment de Troy, et des responsabilités que cela entraînait pour celle qui voulait d'abord jouer à la "black panther" au micro de sa décapante émission de radio et suivre ses cours de cinéma (sans trouver de sujet qui l'inspire). Sur un ton plus léger mais avec un rythme enlevé, le film raillait plutôt gentiment l'ère Obama et l'illusion que la réélection d'un président noir allait régler tous les problèmes raciaux de l'Amérique symbolisée par un campus.

La série est plus ambitieuse mais aussi plus fine, plus saillante, plus percutante. La fac imaginaire de Justin Simien ressemble toujours à la société américaine avec son communautarisme comme couverture aux tensions raciales. Chaque résidence du campus représente une population, mais en vérité chacun reste dans son coin, avec les siens. On a le sentiment d'observer un village avec ses quartiers monochromes.

Même si le récit est choral, la vedette du show est Samantha qui passe de la militante protestante à la langue bien pendue mais encore relativement sage à la pasionaria de la cause noire, comme en témoigne son changement de look (au début plutôt casual, elle s'affiche ensuite avec une veste de treillis militaire, ce qui montre sa radicalisation). Le personnage, formidablement incarnée par la magnifique Logan Browning, résume à lui seule tout le problème de la situation : sa cause est juste, son discours acéré, ses arguments justes, mais sa méthode condamne tout progrès et l'enferme dans la même provocation que les ennemis qu'elle combat. A force de se replier sur ses "frères" et "soeurs" noirs, elle exclut tous ceux qui n'en font pas partie ou cherche une voie pacificatrice - à l'instar de Gabe (John Patrick Amedori), qui appellera les vigiles pour éviter qu'une dispute ne dégénère violemment sans savoir que cela provoquera justement un incident encore plus retentissant que la soirée "blackface".

Tous les personnages sont impeccablement campés, depuis Troy (Brandon P. Bell - qui reprend le rôle qu'il tenait dans le film), dont le père veut faire un politicien prêt à toutes les compromissions surtout pour éviter d'en faire une cible pour les blancs, à Coco (Antoinette Robertson), dont la situation de "potiche" cache un arrivisme carnassier et un refus de prendre parti (tour à tour considéré comme de la lâcheté et de la sagesse). Lionel (DeRon Horton) apparaît comme la voix de la raison mais aussi notre guide, un personnage-témoin, auquel on peut s'identifier, en même temps que le meilleur exemple d'émancipation de la série (puisqu'il assume son homosexualité, sa liberté d'expression, son courage journalistique). Enfin, Reggie (Marque Richardson - lui aussi de retour dans son rôle du film) incarne à la fois la victime et l'étincelle prêtes à mettre le feu aux poudres : son militantisme tranquille devient expiatoire après le traumatisme qui le frappe lors d'une séquence saisissante (et renvoyant évidemment aux morts de nombreux jeunes afro-américains par des policiers impunis).

Pourtant, gare à ne pas faire de Simien un néo-Spike Lee, prônant un cinéma/une télé pour les noirs par des noirs au motif que seuls les intéressés peuvent témoigner justement du racisme dont ils sont victimes. Le cinéaste est à la fois plus nuancé et plus sévère que son aîné et son tableau n'épargne personne, ni les blancs convaincus d'être eux-mêmes victimes de discrimination parce qu'on accorde un droit d'entrée aux noirs dans les universités qui les refusaient auparavant, ni les noirs qui se revendiquent de Malcom X et se sentent pousser des ailes de révolutionnaires sans bien mesurer que leur attitude est contre-productive ou que leur doyen, afro-américain lui aussi, joue le jeu des dominants surtout pour conserver les privilèges accordés aux minorités visibles.

Parce qu'il n'y a pas de bons ou de méchants faciles à désigner dans cette histoire, que les petits écarts (infidélités amoureuses, préférences données au militantisme plutôt qu'au dialogue, désir inextinguible d'en découdre, ambitions personnelles passant avant tout) ont des répercussions aussi profondes que les luttes civiques, cet examen social et sociétal qu'exprime Dear White People invite tout le monde à réfléchir sur la justesse de sa conduite et à essayer de comprendre pourquoi l'Amérique (comme d'autres nations) s'est laissé séduire par le populisme (de Trump et d'autres) en abandonnant aux extrémistes tout discours sur le multiculturalisme.