mercredi 11 novembre 2015

Critique 747 : GREEN MANOR, TOME 1 - ASSASSINS ET GENTLEMEN, de Fabien Vehlmann et Denis Bodart


GREEN MANOR : ASSASSINS ET GENTLEMEN est le premier tome de la série, écrit par Fabien Vehlmann et dessiné par Denis Bodart, publié en 2001 par Dupuis.
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 (Extrait de Green Manor : Delicieux frissons.
Textes de Fabien Vehlmann, dessins de Denis Bodart.)

L'album compte un prologue (de trois pages) et six histoires (de sept pages chacune) :

- Prologue. 1899. Le Dr Thorne se rend à l'hôpital psychiatrique de Bethlehem à Londres pour y examiner un patient, Thomas Bellow, ancien serviteur au Green Manor's Club. Il prétend être l'âme et l'incarnation de cet établissement où bien des intrigues criminelles se sont joués...

- 1/ Délicieux frissons. Octobre 1879. Le Dr Byron pose la question suivante aux membres du club : peut-il y avoir un meurtre sans meurtrier ni victime ? Et il y apporte une réponse qui glacera tous ceux qui l'entourent...

- 2/ Post-scriptum. Août 1882. Le détective Johnson est défié par Sir Montgomery qui affirme qu'il ne pourra empêcher un crime dont il lui communique la date, l'heure et le lieu.

- 3/ Modus operandi. Septembre 1882. L'inspecteur Gray explique pourquoi il a échoué à arrêter le tueur en série John Smith, qui continuera à sévir... Avant de trouver une idée contre cela.

- 4/ 21 Hallebardes. Mars 1893. Le doyen de l'Université de Kingston et son meilleur ami se demande si le meurtre peut être considéré comme un des Beaux-Arts et s'ils pourraient en réaliser le chef d'oeuvre en s'en prenant à Conan Doyle.

- 5/ Sutter 1801. Le restaurateur de tableaux Eric Kaye découvre comment un tableau vieux de plusieurs années peut apporter la preuve d'un meurtre... A moins que son propriétaire n'y soit généalogiquement mêlé.

- 6/ La Ballade du docteur Thompson. 1878. Le professeur Bright participe à l'enquête sur un meurtre qu'il est accusé d'avoir commis mais dont le cadavre de la victime se promène dans les rues de Londres une nuit entière...

Tout d'abord, ce premier tome a connu deux éditions puisque Dupuis l'a d'abord publié dans sa collection "Humour Libre" avec la couverture ci-dessous : 

Un visuel bien moins attractif que le suivant...

Ce détail éclairci, il convient de présenter ce titre atypique apparu pour la première fois dans les pages de la revue Spirou en 1998 et qui ne devait être qu'un one-shot à l'origine.

Green Manor, c'est d'abord la rencontre entre un auteur et un artiste que dix années séparent : 

- d'un côté, Fabien Velhmann, né en 1972, dont ce fut le premier coup d'éclat. Après avoir participé à un concours d'écriture en 1996, dont il est écarté pour ne pas avoir respecté le format exigé, il persévère en envoyant des sujets à "Spirou". Un an plus tard, ses efforts convainquent la rédaction de lui donner sa chance. Et donc en 98, il rédige le premier épisode de Green Manor, suivi, la même année, par le lancement de la série Seuls. En 2006, Les Géants pétrifiés, son Aventure de Spirou par..., dessiné par Yoann, anticipe sa désignation comme scénariste officiel de la série Spirou et Fantasio, avec le même partenaire.

- De l'autre, Denis Bodart, né en 1962, débute en 1985. Il est révélé par Célestin Speculoos puis Nicotine Goudron, écrits par Yann, avant de participer à la reprise du Chaminou, de Raymond Macherot. En 94, avec Chris Lamquet, il anime Les Aberrants. Quatre ans après, il s'associe à Vehlmann pour Green Manor.

Le prologue introduit le lecteur dans un asile où est interné un ancien laquais de ce club de gentlemen dont la passion est d'imaginer (et parfois de commettre) des crimes sophistiqués ou d'enquêter à leur sujet (et parfois de les résoudre). Le procédé donne une dimension légendaire aux récits de manière très habile, qui fait douter le lecteur de la plausibilité des causeries des lords habitués du Green Manor : s'agit-il réellement d'actes vraiment perpétrés par des notables londoniens ? Ou n'est-ce que le délire d'un ancien serviteur de ces bourgeois britanniques ?

L'autre spécificité du projet tient à son format puisque Vehlmann propose une collection de short stories, de nouvelles en bandes dessinées, sans lien entre elles, et qui tiennent en très peu de pages (sept maximum pour ce premier tome). Le scénariste apprécie cet exercice car il oblige à la concision et à l'efficacité en produisant une intrigue dense, souvent teintée d'humour noir et absurde. Mais c'est aussi un défi narratif que de concocter ces fictions criminelles dont la résolution est toujours rationnelle.

La construction est pratiquement immuable : un adhérent du club commence à raconter une histoire dont il a été un acteur (souvent), un témoin (parfois), un auditeur (le reste du temps). Cette histoire implique un autre membre de l'établissement, régulièrement un rival, ou alors un complice, ou encore la victime. La mort qui frappe doit être résolue, voire empêchée, innocentant ou accablant le narrateur ou son adversaire. Le cadre est le Londres de l'époque victorienne, à la fin du XIXème siècle, précisé à l'occasion par des références à d'authentiques célébrités (comme Conan Doyle dans 21 Hallebardes).

Le résultat est un régal absolu à la lecture : Vehlmann maîtrise parfaitement ces figures de style en élaborant des embrouilles criminelles à la fois compactes et logiques, souvent très drôles. Très rapidement, il sait camper des personnages savoureux, pathétiques, diaboliques, attachants, que leur imagination conduit au pire (des meurtres complexes aux mobiles les plus divers, du plus mesquin au plus farfelu) comme au meilleur (la résolution d'affaires criminelles par des moyens ingénieux ou radicaux). On jubile littéralement en tournant les pages tout en se forçant presque à ne pas les lire trop vite pour mieux les goûter.

Ce délice rare est souligné par la virtuosité des dessins de Denis Bodart. L'homme est rare et extrêmement exigeant, envers lui-même et son partenaire (Vehlmann reconnaît volontiers que l'artiste est l'âme de la série - est-ce pour cela que son nom précède celui du scénariste sur les couvertures des albums ?) : si, en sept ans, seize histoires seront produites, depuis 2005, seuls deux nouveaux épisodes ont été publiées ! (Mais Bodart s'est aussi consacré à d'autres projets, dont Indeh, écrit par Philippe Nihoul, hélas ! abandonné... Et des illustrations commerciales.)

Même si les notes biographiques de Bodart sont succinctes, j'ai pu apprendre qu'il revendiquait des influences diverses comme celles de Raymond Macherot (le créateur de Clifton ou Chlorophylle, dont il reprit à la fin des années 80 Chaminou), Morris (le père de Lucky Luke), Jordi Bernet (qui immortalisa Torpedo) et Will Eisner (le génie à l'origine du Spirit et d'innombrables romans graphiques). Son trait est effectivement traversé par celui de ces grands noms de la BD tout en aboutissant à un résultat personnel.

Le génie de Bodart éclate d'abord dans les gueules de ses lords, fruits de nombreuses versions : l'expressivité, non seulement des visages, mais de la gestuelle des personnages est extraordinaire, flirtant avec la caricature sans jamais y céder complètement (pour ne pas transformer la série en une parodie). Le soin apporté aux costumes témoigne aussi de la maniaquerie documentaire sur laquelle s'appuie l'artiste.

Recourant volontiers à la modélisation (par le biais d'outils informatiques ou même de sculptures, y compris pour les personnages), la composition de ses images révèle aussi une exigence correspondant à la minutie des décors. Qu'il s'agisse d'orchestrer des scènes en intérieurs (majoritaires) ou en extérieurs, Bodart sait parfaitement doser ses plans sans les saturer d'informations visuelles mais en donnant suffisamment d'éléments au lecteur pour qu'il s'y attarde.

Ce mélange entre le semi-réalisme des personnages et la véracité des décors produit, souligné par une colorisation très nuancée (signée Scarlett), une esthétique très pensée, où seul l'encrage varie parfois (on notera que le trait se fait plus fin pour les histoires Modus operandi et Sutter 1801, certainement une expérimentation temporaire).

Ces six premières "charmantes historiettes criminelles" sont également rassemblées dans une somptueuse Intégrale parue en 2010, avec la couverture ci-dessous :

Un peu coûteuse (35 E) mais tellement belle, et agrémentée d'un cahier graphique remarquable.

Quel que soit l'édition que vous pourrez vous offrir, ne vous privez en tout pas de lire Green Manor, une des meilleures productions modernes et originales de Dupuis. A bientôt pour parler du tome 2...

mardi 10 novembre 2015

LUMIERE SUR... MATTHIEU BONHOMME

 Matthieu Bonhomme
remet son chapeau : 
pas pour un nouveau tome de Texas Cowboys
mais pour un one-shot à paraître en Avril 2016 intitulé
L'Homme qui tua Lucky Luke.
Joie ! Et émerveillement en découvrant les premières images diffusés par Dargaud :




Quelques autres visuels ont été publiés dans
le n° 12 de la revue "Kaboom" :


Critique 746 : BLUEBERRY, CYCLE 7 : BLUEBERRY FUGITIF - TOMES 18 & 19 & 20 : NEZ CASSE & LA LONGUE MARCHE & LA TRIBU FANTÔME, de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud


BLUEBERRY : NEZ CASSE est le dix-huitième tome de la série et le premier volet du Cycle de Bluebbery fugitif, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1980 par Dargaud.
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S'étant réfugié chez les navajos, dont il est l'ami du chef Cochise depuis longtemps, Blueberry est rebaptisé Tsi-Na-Pah et souhaite éviter une nouvelle guerre indienne, contrairement au jeune et fougueux Vittorio, désirant se venger des hommes blancs.
Les deux hommes se disputent aussi l'amour de Chini, fille de Cochise, et pour lui prouver leur valeur, ils se défient dans un rite initiatique.
Tandis que Blueberry est parti capturer un aigle, Vittorio s'est introduit dans le Fort Bowie pour y voler une robe et des bijoux mais se fait prendre. Il s'évade et attire, sans se méfier, des soldats dans le camp où se sont installés les navajos.
Blueberry réussit à empêcher les militaires de piéger les indiens mais Vittorio profite de la santé chancelante de Cochise pour lancer l'assaut contre le Fort Bowie déserté. Blueberry le devance pour sauver les soldats. Son acte héroïque se solde par son arrestation.
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BLUEBERRY : LA LONGUE MARCHE est le dix-neuvième tome de la série et le deuxième volet du Cycle de Blueberry fugitif, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud (avec la collaboration comme encreur de Michel Rouge), publié en 1982 par Dargaud.
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Red Neck et Jimmy McClure sollicitent l'aide de Chihuahua Pearl, qui se produit désormais sous le nom de Lily Caloway à San Francisco où elle a mis le grappin sur le riche Duke Stanton. Ils la convainquent d'éviter la pendaison à Blueberry sur le point d'être convoyé à Durango pour répondre de plusieurs chefs d'accusation (vol du trésor des confédérés, trahison, tentative d'assassinat contre Ulysses Grant).
Les trois acolytes mais aussi un contingent navajo mené par Vittorio, qui a reconnu son erreur d'avoir voulu attaquer les tuniques bleues, permettent à Blueberry de fuir et de guider la tribu de Cochise en direction du Mexique.
Pour cela, il imagine un plan audacieux : s'emparer d'un train avec lequel il récupérera les indiens parqués dans la réserve de San Carlos. Mais il faudra pour cela semer deux terribles pisteurs : "Wild Bill" Hickcok, qui veut empocher la prime promise pour la tête de Blueberry, et Gedeon "Eggskull" O'Bannion, un chasseur scalpé qui veut venger sa femme et ses fils tués par les peaux rouges.
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BLUEBERRY : LA TRIBU FANTÔME est le vingtième tome de la série et le troisième (et dernier) volet du Cycle de Blueberry fugitif, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1982 par Dargaud.
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Blueberry, Vittorio et quelques navajos libèrent la tribu de Cochise dans leur réserve de San Carlos. Puis ils échafaudent un stratagème pour que les soldats croient qu'ils sont en route pour Benson alors qu'ils se dirigent vers Pima en Arizona avant de passer au Mexique.
Red Neck et Jimmy McClure sont également de la partie et sont chargés d'apporter des vivres aux indiens, mais Gedeon "Eggskull" O'Bannion les repère et prévient "Wild Bill" Hickock qui parcourt avec une milice privée la région à bord d'un train prêté par Duke Stanton, humilié par Blueberry.
Le yankee conduit la tribu tout au long d'un tortueux trajet et parvient à lui faire passer la frontière. C'est là qu'il quitte Vittorio, successeur de Cochise, mort en route, et Chini, qui a accepté de l'épouser.
Pour Blueberry, que continuent d'accompagner Red Neck et Jimmy McClure, une nouvelle affaire reste à régler : prouver au président Grant qu'il est innocent des charges qui pèsent contre lui.

C'est donc cinq ans après le tome 17 que Charlier et Giraud se retrouvent pour raconter la suite des aventures de Blueberry dans un nouveau Cycle de trois tomes. Ce délai est imputable au dessinateur qui s'est engagé entretemps dans de nombreux projets alternatifs sous son autre identité de Moebius.

Déjà en 1974, Gir a signé Le Bandard fou sous son pseudonyme, mais en 76, il s'impose à la critique et au public dans cette oeuvre parallèle en réalisant le récit muet Arzach. Suivront en 77 Les Yeux du chat, que lui écrit Alejandro Jodorowsky.

Ce réalisateur-scénariste-poète-acteur chilien va devenir l'autre collaborateur privilégié de Giraud qui partage avec lui le goût pour la "psycho-magie" via la pratique du tarot divinatoire et l'étude du chamanisme. De 1981 à 1989, les deux hommes produiront la série L'Incal, amené à devenir une référence du récit de science-fiction fantastique en bande dessinée.

En 1979, alors que Giraud/Moebius publie Major Fatal, dont l'univers sera développé ensuite dans la série du Garage Hermétique, l'artiste renoue avec Charlier pour un numéro spécial western de la revue Pilote (dont le scénariste a longtemps été le directeur artistique) à l'occasion duquel ils créent Jim Cutlass, un soldat sudiste qui revient dans la propriété de sa famille à la fin de la guerre civile et y affronte le Ku Klux Klan. Ce récit de 17 pages deviendra le premier tome de 46 pages d'une série, ensuite illustré par Christian Rossi et écrite seul par Giraud après le décès de Charlier.

Fort de toutes ces expériences, Jean-Michel Charlier et Jean Giraud étaient prêts à reprendre Blueberry. Le Cycle 7 sera pourtant diversement apprécié par les fans, les plus déçus déplorant ce retour aux intrigues indiennes et un graphisme inégal. Pourtant, il s'agit d'une période passionnante de la série qui, même si elle n'est pas sans défauts (une narration un peu trop décompressée, une évolution esthétique effectivement étonnante), mérite d'être réévaluée.

Le point fort de cette trilogie indienne réside justement dans sa description nuancée de la tribu navajo et l'originalité de la situation qui installe Blueberry comme le guide des hommes de Cochise. Il s'agit moins d'écrire un héros brave et fin stratège que celui d'un homme qui ne fait aucune différence entre les hommes blancs et les peaux rouges : il ne veut ni faire couler le sang des uns ni continuer à voir les autres maltraités.

Cette saga humaniste se distingue donc par son regard à la fois sans concessions sur la façon dont les soldats ont éprouvé les indiens et le calvaire des navajos obligés de fuir au Mexique après avoir été spoliés de leurs terres et parqués dans des réserves dans des conditions indignes. Charlier lui-même nuance son script à travers des dialogues de plus en plus soignés où Cochise, Vittorio, Chini parlent d'abord de manière caricaturale puis deviennent progressivement des personnages dont la richesse intérieure, la culture, transcendent le vocabulaire. A cet égard, le moment où Vittorio, avide vengeance mais aussi animé d'une féroce jalousie envers Blueberry que lui préfèrent à la fois son chef (Cochise) et la femme qu'il aime (Chini), reconnaît son erreur d'avoir voulu se venger des soldats est un tournant dramatique très fort, qui emporte l'adhésion du lecteur à la cause indienne, lui faisant espérer que la tribu navajo s'en sorte.

L'intensité de la traque pâtit un peu du déroulement de l'histoire sur trois tomes, là où deux épisodes auraient certainement suffi. Mais Charlier sait ponctuer son récit de nombreux grands et beaux moments mémorables, comme la scène où Blueberry capture un aigle, l'évasion rocambolesque du héros avec la complicité de Pearl, Red Neck et McClure, l'attaque du train, ou la marche harassante des indiens traqués par l'effrayant "Eggskull" O'Bannion.

Visuellement, Nez Cassé témoigne des expérimentations graphiques de Moebius avec un encrage très fin et un trait très détaillé : Giraud impressionne par sa capacité à représenter les grands espaces, les décors sauvages, dont il fait des protagonistes à part entière et qui servaient déjà de cadre à Arzach. Toutefois, parfois, son dessin, dont la minutie évoque la gravure, écrase un peu le découpage avec des cases déjà bien remplies par le texte fourni de Charlier (même si ses dialogues ne sont jamais trop bavards) que des bandes empilées ne suffisent plus à ordonner. On a l'impression qu'il n'a pas assez place pour s'exprimer et le lecteur est submergé.

Le dessinateur, débordé par ses projets parallèles, confiera l'encrage de La Longue Marche à Michel Rouge, dont le style imite parfaitement le sien (Rouge reprendra aussi plus tard un autre western mythique en remplaçant Hermann sur la relance de Comanche). Le résultat est soigné mais on sent bien que ces pages ne sont pas aussi investies par Gir.

La Tribu Fantôme, en plus de bénéficier d'une somptueuse couverture (dans une série qui les collectionne), établit un nouvel équilibre : le trait de Giraud s'est épuré, toujours sous l'influence de ses travaux en tant que Moebius, avec un modelé très élégant, un encrage très fin. Les personnages gagnent en clarté et l'artiste renoue avec la représentation de décors naturels incroyablement fouillés dans cet album haletant.

Au terme de ce triptyque, Blueberry repart pour obtenir sa réhabilitation, qui occupera un 8ème Cycle de deux tomes.

lundi 9 novembre 2015

Critique 745 : LES GARDIENS DE LA GALAXIE #11 (Novembre 2015)

 Les Gardiens de la Galaxie #11 :

Le sommaire de la revue est quasiment monopolisé par la suite du crossover Le Vortex Noir, seule la série Rocket Raccoon n'est pas impactée par cette saga (et d'ailleurs l'épisode a été coupé en deux).
Vous trouverez donc ci-dessous un résumé des épisodes et une critique globale pour ces quatre nouveaux chapitres de l'histoire.

- Les Gardiens de la Galaxie / X-Men : Le Vortex Noir (6) (Sam Humphries / Mike Mayhew) :

Ronan l'accusateur rédige son rapport dans lequel il relate la manière dont il a repoussé, contre l'avis de l'Intelligence Suprême des Krees, l'attaque menée par Gamorra, le Fauve et Angel, qui se sont soumis au Vortex Noir mais qui leur a été dérobé par les Gardiens de la galaxie et les X-Men...

- Les Gardiens de la Galaxie #25 : Le Vortex Noir (7) (Brian Michael Bendis / Valerio Schiti) :

En désaccord avec l'Intelligence Suprême des Krees qui veut supprimer Gamorra, le Fauve et Angel, les Gardiens de la galaxie et les X-Men lui reprennent le Vortex Noir. Mais J-Son et ses alliés, les Saigneurs, veulent à leur tour reprendre l'artefact et bombardent la planète Hala jusqu'à provoquer sa destruction. Nova a réussi à fuir avec le Vortex Noir mais il erre, sans connaissance dans le vide sidéral, soufflé par l'explosion de Hala... 

- Nova #28 : Le Vortex Noir (8) (Gerry Duggan / David Baldeon) :

Nova revient à lui et décide de ramener le Vortex Noir pour le confier aux Vengeurs. Mais le Collectionneur surgit pour le lui dérober. Il fuit avec l'artefact dans l'espace où il est capturé par J-Son et Thane qui se soumet au pouvoir du Vortex Noir...

- Star-Lord #9 : Le Vortex Noir (9) (Sam Humphries / Paco Medina) :

J-Son livre aux Broods, en échange de leur collaboration, la planète Spartax, dont il fut l'empereur avant d'en être chassé par son fils, Peter Quill/Star-Lord. Thane fige toute la population dans l'ambre pour que des Broods "infestoïdes" déposent leurs oeufs et multiplient leurs rangs. Pour empêcher les Gardiens de la galaxie et les X-Men de contrarier ce plan, les Saigneurs sont envoyés pour les tuer...
  
Le Vortex Noir souffre, c'est flagrant après la lecture de ces quatre épisodes successifs, tirés de quatre séries, d'être trop long - et encore je ne lis pas les chapitres écrits du point de vue des All-New X-Men, dans la revue "X-Men" !
L'idée principale de Sam Humphries apparaît depuis le début comme trop mince pour être aussi diluée dans autant de séries : les rebondissements revêtent un caractère artificiel, prétexte à impliquer une quantité toujours plus grande de personnages, pour lesquels le lecteur n'éprouvera pas toujours de sympathie. Il y a trop de héros mais aussi de méchants qui se disputent la propriété et l'usage de cet artefact, dont le pouvoir manque par trop d'originalité (ce n'est qu'une énième variation sur la corruption liée à la puissance, convoité soit pour pacifier l'univers, soit pour l'asservir).

Mais incidemment un crossover permet aussi d'apprécier la légitimité d'une série : à ce compte-là, Guardians team-up et Star-Lord, écrites par Humphries, confirment qu'elles n'existent que pour exploiter le filon du succès de la franchise des Gardiens de la galaxie. Nova tente, avec le style plus léger qu'ambitionne Gerry Duggan, de jouer une carte plus légère, voire comique, mais avec des péripéties grotesques (le Collectionneur qui débarque chez les Alexander).
Dans ce contexte, Les Gardiens de la Galaxie, écrit par Brian Bendis, s'en sort bien mieux et la série aurait amplement suffi pour développer ce pitch : le scénariste en profite d'ailleurs pour livrer un épisode spectaculaire, le 25ème de son volume, d'une trentaine de pages.

Graphiquement, Valerio Schiti, partenaire de Bendis, illustre avec beaucoup de talent sa partie : il se révèle très complet dans tous les registres, aussi bien pour animer les personnages, composer des scènes de groupe, ou mettre en images les ravages de la bataille. Décidément, l'italien confirme qu'il est un artiste en plein boum.
Mike Mayhew dessine dans son style photo-réaliste l'épisode de Guardians team-up : bizarrement, le résultat évoque surtout Mike Deodato (impression renforcée par la colorisation de Rain Breredo, qui fut longtemps associé au brésilien). C'est beau, quoique un peu figé.

Les prestations de Paco Medina (Star-Lord) et David Baldeon (Nova) sont égales à elles-mêmes : pour ma part, je n'apprécie guère le premier et déteste le second. 

- Rocket Raccoon #9 : Monstres en folie (1) (Skottie Young / Jake Parker) :

Sur Terre en 2046, Groot devenu géant détruit tout sur son passage après une expérience ratée menée par les Vengeurs pour répliquer ses capacités régénératrices. Le seul recours pour raisonner l'extra-terrestre est Rocket Raccoon, qui, approché par Iron Man, refuse d'aider les humains...

Bien que Panini soit coutumier du fait (alors que Christian Grasse le nie dans sa postface... Quel bouffon, ce bonhomme !), l'épisode de Rocket Raccoon a été coupé en deux, parce que celui des Gardiens de la Galaxie compte trente pages, et apparemment il est impensable pour l'éditeur de vendre une revue de plus de 120 pages, même exceptionnellement (par contre, ça ne le gêne pas pour sortir le prochain numéro et un hors-série en Décembre pour liquider tous les épisodes des séries "cosmiques" avant le début de la saga Secret Wars en Janvier...).

Malgré tout, la nouvelle histoire imaginée par Skottie Young est aussi délirante que d'habitude. Jake Parker revient la dessiner, après le fill-in de Felipe Andrade, dans son style cartoony et tonique, rehaussé par les couleurs acidulés de Jean-François Beaulieu.

Bilan : compliqué - Le Vortex Noir n'est pas désagréable à suivre, mais l'intrigue n'est pas suffisamment riche pour cannibaliser autant de séries. Bendis et Schiti dominent la mêlée facilement, tandis que Rocket Raccoon continue de ravir le lecteur en quête d'autre chose. Suite et fin (de la saga et de la revue) le mois prochain.

dimanche 8 novembre 2015

Critique 744 : BLUEBERRY, CYCLE 6 : TOMES 16 & 17 - LE HORS-LA-LOI & ANGEL FACE, de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud


BLUEBERRY : LE HORS-LA-LOI est le seizième tome de la série et le premier volet du Cycle du Premier Complot contre Grant, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1974 par Dargaud.
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Emprisonné depuis six mois au bagne de Francisville, Blueberry, à bout de forces, raconte au commandant Kelly, qui dirige l'endroit, qu'il est prêt à révéler où est caché le trésor des confédérés qu'on l'accuse d'avoir escamoté.
Convoyé par train, il profite d'une attaque armée mené par le gang de Tennessee Blake pour s'évader. Suivant le conseil de Cartridge qui partageait sa cellule, il trouve refuge dans le bordel de Guffie Palmer... Où il ne tarde pas à retrouver Blake qui y a établi sa planque.
Pour faciliter sa fuite, le bandit propose à Blueberry d'escorter jusqu'au Mexique un jeune homme, Duke O'Saughnessy alias "Angel face". Mais ce dernier est, en vérité, un tireur d'élite dont la mission est d'abattre le président des Etats-Unis, Ulysses Grant, lors de son passage à Durango (Colorado). 
L'objectif de cet assassinat est de favoriser la création d'une dictature militaire... 
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BLUEBERRY : ANGEL FACE est le dix-septième tome de la série et le second volet du Cycle du Premier Complot contre Grant, écrit par Jean-Michel Charlier et dessiné par Jean Giraud, publié en 1975 par Dargaud.
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"Angel Face" tient dans sa ligne de mire le président Ulysses Grant en déplacement à Durango. Mais Guffie Palmer, blessée par un homme de main de Tennessee Blake en lui faussant compagnie, s'interpose et reçoit le tir mortel à sa place.
Agonisante, elle donne le nom de Blueberry, ce qui aboutit à un dramatique malentendu car le président pense qu'elle a dénoncé son meurtrier.
Profitant du chaos provoqué par Guffie, Blueberry, qui a compris qu'il servirait de bouc émissaire dans cette tentative d'assassinat, échappe à Kelly et "Angel Face" en déclenchant un incendie grâce à une lanterne, ce qui rend impossible la réussite du plan des comploteurs.
"Angel Face" et Blake reviennent le lendemain à la gare de la ville pour y accomplir leur méfait. Blueberry gagne l'endroit au prix de maints efforts pour ne pas se faire prendre par les soldats qui quadrillent Durango. Il réussit à repérer in extremis "Angel Face" et l'empêche de tuer Grant une nouvelle fois.
Mais le yankee n'est toujours pas disculpé, même s'il demeure introuvable...

Ce sixième Cycle est bref, avec deux tomes qui seront les derniers produits pour la décennie par Jean-Michel Charlier et Jean Giraud : le dessinateur, accaparé par ses projets sous le pseudonyme de Moebius, va s'éloigner cinq longues années de Blueberry, tandis que le scénariste se consacrera à d'autres séries en attendant.

Pour ceux qui pouvaient estimer que le héros n'était pas suffisamment dans le pétrin au terme de l'affaire du trésor des confédérés, ces deux nouveaux épisodes l'enfoncent un peu plus dans les ennuis en le mêlant à une intrigue où il n'est plus question de le garder en vie pour espérer récupérer le butin des sudistes mais de l'éliminer. Une bande de conspirateurs le considère comme, pour paraphraser le titre du film d'Hitchcock, l'homme qui en savait trop ; mais, surtout, le président des Etats-Unis en personne veut sa peau parce qu'il est convaincu qu'il a tenté de l'assassiner et a tué son amour de jeunesse.

Charlier mène son récit pied au plancher, quitte à nouer des péripéties avec de très grosses ficelles : le plan mis au point pour pousser Blueberry dans les griffes de Tennessee Blake avec une audacieuse attaque de train puis en faire le bouc émissaire dans l'assassinat de Grant est particulièrement sophistiqué et retors. Mais le scénariste y glisse ici une allusion au Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas (via la relation entre Blueberry et Cartridge) et surtout au meurtre de John F. Kennedy. L'issue prévue, mais contrariée, de l'opération est tarabiscotée, avec le projet de substituer au régime en place une dictature militaire, mais finalement cela participe au charme de ce feuilleton rocambolesque.

Sur ces deux tomes, l'histoire ménage des séquences spectaculaires, comme l'attaque du train, avec un montage extraordinaire fluide, la préparation de l'attentat, la cavale de Blueberry dans Durango (qui le voit endosser la panoplie d'un pompier puis retrouver l'uniforme d'un soldat). On ne s'ennuie jamais et la bagarre finale avec "Angel Face" dans la locomotive est un vrai morceau de bravoure.

Jean Giraud, même s'il avait la tête déjà ailleurs (son désir de se consacrer à autre chose est frustrant mais légitime après une douzaine d'années dédiée à la série), ne bâcle pas son ouvrage, bien au contraire.

Ses planches maintiennent le haut degré de qualité des tomes précédents, avec un trait d'une précision redoutable. La profusion de détails est hallucinante, avec un encrage d'une finesse sensationnelle : le recours aux hachures, et même au pointillisme, témoigne d'une maîtrise graphique prodigieuse, surtout quand on note que l'artiste enchaînait deux albums par an alors.

Surtout, le découpage est d'une rigueur admirable, particulièrement dans le tome 17 où de nombreuses scènes se déroulent en intérieur : Giraud parvient à composer des images très dynamiques en tirant partie de la promiscuité des lieux, avec des enchaînements de plans, des effets de montage très énergiques. 

La cavale de Blueberry n'est donc pas terminée mais prendra un tour inattendu, empruntant une trajectoire sinueuse et passionnante. A suivre donc, en appréciant le fait de ne pas avoir à patienter cinq ans comme les fans à l'époque.