jeudi 20 août 2015

Critique 692 : MATTEO, PREMIER CYCLE - EDITION INTEGRALE, de Jean-Pierre Gibrat


MATTEO : PREMIER CYCLE rassemble en un seul volume l'EDITION INTEGRALE des deux premiers tomes des la série écrite et dessinée par Jean-Pierre Gibrat, publié en 2012 par Futuropolis.
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MATTEO : PREMIERE EPOQUE (1914-1915) est le premier tome de la série écrite et dessinée par Jean-Pierre Gibrat, publié en 2008 par Futuropolis.
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Première époque (1914-1915).
A Collioure, dans les Pyrénées, au début de la guerre de 14-18, après l'assassinat de Jean Jaurès, la France est sur le pied de guerre. Persuadés que le conflit sera rapidement réglé, les soldats partent sur le front, insouciants. 
Mattéo, fils de réfugiés espagnols, dont le père était un anarchiste, se montre plus circonspect et affiche fièrement son antimilitarisme, ce qui a le don de déplaire à celle dont il est amoureux, la belle Juliette, qui, elle, est éprise de Guillaume De Brignac, fils de bonne famille, engagé dans l'aviation.
Echappant à la mobilisation grâce à ses origines, Mattéo en éprouve rapidement de la culpabilité car son meilleur ami, Paulin, souffre sur le théâtre des batailles et passe pour un lâche aux yeux de Juliette et des autres villageois. 
Il décide alors de s'engager au même moment où Paulin revient, mutilé, et malgré les protestations de sa mère. 
Mattéo découvre alors l'horreur de la guerre, des tranchées, le mépris affiché par les officiers qui envoient leurs hommes à une mort certaine. Après avoir été blessé, il est hospitalisé et fait connaissance avec une jeune et jolie infirmière, Amélie. 
A la faveur d'une permission, il revient chez lui pour apprendre que Juliette a épousé Guillaume. Il noie son chagrin et son amertume avec Paulin, avec lequel il provoque une esclandre chez les De Brignac. La gendarmerie annule sa permission et le renvoie sur le front. Mais, Paulin le saoule pour, avec sa mère, le conduire en barque jusqu'en Espagne : Mattéo est dés lors un déserteur, qui, s'il est pris, sera condamné à mort par la France.
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MATTEO : DEUXIEME EPOQUE (1917-1918) est le deuxième tome de la série écrite et réalisée par Jean-Pierre Gibrat, publié en 2010 par Futuropolis.
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Deuxième époque (1917-1918).
Exilé en Espagne depuis deux ans, Mattéo rend régulièrement visite à sa mère à qui il annonce qu'il part en Russie avec Gervasio, ancien ami anarchiste de son père. Il fait également part de son projet à Juliette, en espérant qu'elle l'accompagnera car elle est désemparée depuis que Guillaume a été gravement blessé dans le crash de son avion.
A Petrograd (Saint-Petersbourg), Gervasio devient cuisinier et Mattéo photographe pour le compte des révolutionnaires. Mais la réalité de la situation est complexe car plusieurs factions se disputent le contrôle du pays : les bolcheviks (communistes), les socialistes révolutionnaires et les anarchistes. Le neveu de Gervasio, Dimitri, est un apparatchik qui partage son combat et son lit avec Léa, jeune femme aussi séduisante que radicale dans ses convictions et très ambitieuse. Mattéo et elle deviennent amants.
Lors d'une fusillade en ville, Gervasio est gravement blessé. Mattéo part en France pour récupérer des médicaments grâce à Amélie avec laquelle il est resté en contact. Léa ne tarde pas à le rejoindre et lui avoue, juste avant de regagner Petrograd, que Gervasio a succombé à ses blessures.
Ecoeuré et las, Mattéo décide de rentrer à Collioure où il retrouve Juliette désormais mère d'un garçon et veuve (Guillaume s'étant suicidé). Il se rend finalement aux gendarmes mais échappe au peloton d'exécution pour désertion, écopant d'une peine de vingt ans de travaux forcés.

Après avoir consacré deux sagas de deux tomes pour chacune à la seconde guerre mondiale (Le Sursis et Le Vol du corbeau), Jean-Pierre Gibrat remonte plus loin dans le temps en consacrant une nouvelle série avec, pour son premier Cycle, la première guerre comme cadre. Un troisième épisode, situé en 1936, est paru depuis et confirme que l'entreprise n'est pas terminée.

Comme à son habitude, c'est moins la reconstitution historique qui intéresse Gibrat que l'évocation d'une époque troublée et de la terrible guerre qui l'agite à travers le parcours d'un jeune homme qui le motive. De ce point de vue, certains pourront faire la fine bouche en déplorant que l'auteur ne sort pas vraiment de sa zone de confort. Mais ce serait une opinion sévère pour cette oeuvre sensible et puissante à la fois.

Mattéo parle d'abord du sort des réfugiés espagnols qui se sont installés en France au début du XXème siècle : fils d'un anarchiste, le héros vit avec sa mère, une femme qui cache derrière une attitude sévère son affection pour lui, et travaille dans les vignes de la riche famille locale, les De Brignac. Il aime Juliette, qui, elle, est amoureuse de Guillaume, le fils de ces notables, à la figure rendue encore plus brave depuis qu'il s'est engagé dans l'aviation militaire.

Cette petite histoire se mêle à la grande en s'ouvrant sur l'assassinat de la mort de Jean Jaurès (le 31 Juillet 1914), qui va entraîner l'entrée en guerre de la France dans le conflit mondial. Tout le monde croit alors que l'affaire sera rapidement réglée contre les allemands, à l'exception justement de Mattéo, dont les opinions anarchistes l'incitent à la prudence contrairement à son meilleur ami Paulin qui part la fleur au fusil se sacrifier pour l'honneur du pays.

Quand Gibrat envoie, après un enchaînement de désillusions (elle-mêmes premières d'une longue série), son héros sur le front, la violence barbare nous saute au visage avec la même force qu'à celui de Mattéo. Le procédé est simple mais fonctionne parfaitement et l'auteur prouve encore une fois combien il le maîtrise (c'est déjà ainsi que s'articulaient Le Sursis et Le Vol du corbeau).

Mais Gibrat n'écrase pas le lecteur avec l'horreur des combat, il nuance son propos d'un humour acide, à la verve énergique, grâce à des dialogues et une voix-off qui permettent d'introduire une distanciation salutaire. L'humanité dont cela irrigue le récit lui évite de sombrer dans le cours d'Histoire ou le pamphlet anti-militariste (même s'il n'y a aucun doute que l'auteur n'affiche aucune complaisance envers les officiers qui sacrifient leurs soldats, comme en témoigne son portrait de "Viande Dure", le commandant du régiment de Mattéo).

Les rebondissements s'enchaînent sur un rythme soutenu, Gibrat osant même quelques déviations (comme lorsque Mattéo se voit déjà abattu par un peloton d'exécution), et quand la première époque s'achève, tout est relancé, dans une direction inattendue, à la fois drôle et dramatique pour le héros.

Le tome 2 entraîne le récit en Russie mais demeure palpitant. Nous voilà plongé en pleine Révolution d'Octobre, mais sans que le romanesque n'enjolive la réalité. Au contraire, on découvre une situation très complexe que Gibrat ne détaille pas trop pour entretenir chez le lecteur le même sentiment de confusion que chez son héros : les querelles intestines et sanglantes entre bolcheviks, socialistes et anarchistes dans Petrograd enneigée donnent à voir l'ambiguïté de l'époque et les dérives qu'elles engendreront.

L'auteur créé une figure féminine charismatique comme il les affectionne avec Léa, jeune femme aussi séduisante (comme toutes les héroïnes de Gibrat) que radicale politiquement. Le mélange de charme et d'arrivisme qu'incarne ce personnage produit un double effet : on comprend pourquoi Mattéo s'en entiche tout en sachant qu'elle symbolise ce qu'il y a de plus redoutable chez les révolutionnaires. Une réflexion du héros résumera bien cette impression : "la Révolution, c'est la guerre avec des prétentions d'idées".

Au terme de ce premier Cycle, Gibrat choisit un dénouement moins tragique que celui du Sursis, plus dans la veine de celui du Vol du corbeau. Cela ouvre la voie à une troisième époque donc tout en conservant le réalisme de l'histoire puisque Mattéo paie un prix élevé pour sa conduite. Un équilibre délicat, magistralement opéré.

Visuellement, même si c'est difficile à croire après les sommets atteints par ses deux précédentes sagas, cette nouvelle série est encore plus somptueuse : Claude Gendrot, l'éditeur de Futuropolis, révèle, dans les bonus attachés au second tome, une partie de la technique atypique adoptée par le dessinateur.

Gibrat signe ses planches en les crayonnant de manière poussée puis en les colorisant directement à l'aquarelle sur une table lumineuse, avec un encrage léger effectué au... Stylo Bic ! Le résultat est prodigieux, d'une finesse incroyable. Le trait fabuleusement expressif de l'artiste est rendu encore plus prononcé et délicat à la fois, par la grâce d'une palette aux nuances superbes.

Il faut admirer des pages représentant les paysages des Pyrénées dans toute leur flamboyance, puis le théâtre des combats dans la Somme avec des dégradés de gris déchirés par les éclats d'obus et le feu des canons, et puis le séjour à Petrograd avec ses immeubles marrons et ses chaussées enneigées, et enfin le passage à Paris dont les rues grouillent d'une vie indifférente à la proximité de la guerre finissante.

Jean-Pierre Gibrat s'impose une nouvelle fois comme un des grands maîtres de la bande dessinée franco-belge avec ce nouveau titre, dont la sensibilité narrative n'a d'égale que l'ampleur graphique. C'est fort, c'est beau : un "instant classic" comme disent les anglo-saxons.

mercredi 19 août 2015

Critique 692 : TABOU, de Jorge Zentner et Ruben Pellejero


TABOU est un récit complet écrit par Jorge Zentner et dessiné par Ruben Pellejero, publié en 1999 par Casterman.
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L'inspecteur Matt Rivière enquête sur une série de meurtres étranges : tout commence par l'assassinat d'une jeune femme par son assureur, Dipaola, qui se livre à la police en jurant n'avoir aucun souvenir de son acte. Il a laissé près de sa victime un papier avec quelques phrases tirées du "Faust" de Goethe, écrites en allemand alors qu'il n'a jamais appris cette langue. Puis un homme est retrouvé mort dans une gare avec la même signature. Une employée permet de dresser un portrait-robot du criminel qui ne peut pas être Dipaola, retenu au commissariat.
L'autre point commun à ces deux affaires est le chapeau identique que portaient les tueurs.  
Autrefois, l'adjoint de Rivière, Clive Grossman, a couché avec sa propre soeur, Maria. En vérité, elle avait abusé de lui grâce aux pouvoirs mentaux qu'elle s'était découvert à l'adolescence et qui lui avait permis de devenir Lune, la magicienne vedette du cabaret "Morocco". Après cette inceste, Maria a perdu ce don et depuis elle est serveuse au "Tabou". Elle y rencontre Princesse, une belle et étrange femme qui lui propose un marché alléchant : lui redonner ses pouvoirs à condition de les employer pour une mission maléfique...

Tabou : voilà un mot qu'on emploie à tort et à travers, surtout dans la période troublée que nous vivons, où l'on craint d'évoquer certains sujets que l'on taxe alors de "sujets tabous". Mais que signifie originellement le tabou ?

Il s'agit initialement d'un phénomène religieux, et cela prend toute son importance pour comprendre le récit de Jorge Zentner. On considère tabou ce qui exprime la caractère négatif du sacré, en suggérant ce que cela a de dangereux mais aussi de contagieux.

La tabou comprend trois points : il y a la croyance dans le caractère impur ou sacré d'une personne ou d'une chose ; l'interdiction de toucher ou d'utiliser cette personne ou cette chose ; et le fait de croire que cette transgression de l'interdit aboutit au châtiment de celui qui l'a commis (et cette punition peut s'étendre aux proches du coupable). 
Mais avant cela, le tabou est aussi un avertissement : une personne ou une chose possède une puissance et violer le tabou provoque une réaction de cette puissance, qui inspire à la fois fascination et crainte.  

S'emparer d'une telle notion pour la transformer en une histoire capable de suggérer intensément le trouble relève du grand art. Seuls les grands auteurs y parviennent, en sachant éviter un symbolisme trop lourd, et ce à quoi est arrivé l'argentin Jorge Zentner ici.

Tabou compte 70 pages tout à fait exceptionnelles, tant pour la qualité de la construction narrative, avec de multiples strates, que pour l'ambiance implacable et vénéneuse qu'elles distillent. Cela démarre comme un récit policier teinté de fantastique avec ces crimes dont le seul élément récurrent est un modèle de chapeau ensorcelé. Puis s'y ajoute une autre ligne, qui paraît d'abord distincte, avec la rencontre entre Maria/Lune et Princesse : l'aspect surnaturel y est souligné, avec l'acquisition des pouvoirs mentaux, l'évocation de Méphistophélès, et s'enrichit d'une note plus dérangeante, avec la relation incestueuse. Ce dernier fait établit le lien avec la première partie puisque Maria/Lune est la soeur de Clive Grossman, l'adjoint de l'inspecteur Rivière, en charge des affaires de meurtres provoqués par les chapeaux ensorcelés.

Le déroulement du récit emprunte le modèle de ce que les scénaristes de séries télé américaines appellent le "walk and talk" : la balade nocturne et confessionnelle de Maria/Lune et Princesse dans la ville, et les déplacements dans la même cité de l'inspecteur Rivière au cours de ses investigations, ponctuées par une cascade de situations dramatico-grotesques (il trompe sa femme, sa femme le quitte pour vivre avec sa maîtresse...). Ce procédé assure une grande fluidité à la progression des lignes narratives et pour le lecteur qui est d'abord intrigué et accroché.

Zentner manie en maître le "réalisme poétique" où des détails extraordinaires traversent une histoire appartenant à un genre bien balisé (le polar en l'occurrence). Il faut doser et manier cela avec génie pour non seulement que le fantastique n'écrase pas le récit mais que le lecteur accepte cette dimension fantastique. L'auteur ne s'arrête pas là et y inclut un érotisme élégant mais sans ambiguïté dans la description des ébats sexuels de Rivière et Gloria.

Pour interpréter visuellement un matériau aussi riche et subtil, on ne pouvait rêver mieux que Ruben Pellejero, familier des scripts de Zentner, et qui signe ici une de ses plus exceptionnelles prestations. J'ai eu le privilège de rencontrer le dessinateur en 2003 et d'obtenir un dessin original en dédicace de cet album : l'homme est d'une gentillesse égale à son talent, et le voir à l'oeuvre est un grand moment.

Pour Tabou, il a opté pour un traitement graphique qui confirme une fois encore sa maîtrise. L'enquête de Rivière est en noir et blanc, avec des à-plats de noir très profonds, expressionnistes, d'une beauté renversante. La balade de Maria/Lune et Princesse est en noir et blanc rehaussé de gris, délicat, qui donne une atmosphère cotonneuse envoûtante. Enfin, les flash-backs concernant les souvenirs d'enfant et de jeune femme de Maria sont uniquement en gris, comme s'il s'agissait de prises de vue délavées, à travers le filtre du temps.

Le résultat est somptueux, contribuant à faire de Tabou une des plus belles BD qu'il m'ait été donné de lire. On ne peut pas lire cet album sans s'arrêter, une fois chaque page lue, sur certains plans admirablement composés, d'une intensité fabuleuse. Il y a là des vignettes qui, isolées, forment, à l'instar de la couverture de l'édition française traduite par Casterman, de véritables tableaux : une telle puissance iconographique n'est atteinte que par des artistes de premier rang.

Ne passez pas à côté de ce chef d'oeuvre - même si on peut déplorer que le livre n'ait pas bénéficié d'une plus belle édition (avec une couverture cartonnée, un papier plus noble, et surtout un meilleur lettrage - au point que page 39, le texte ait été mal disposé dans deux bulles !).

Pour finir, en cherchant à illustrer cette critique, j'ai découvert la couverture de l'édition espagnole et je vous laisse l'admirer :

mardi 18 août 2015

Critique 691 : LETTRES D'OUTREMER, de Warnauts et Raives


LETTRES D'OUTREMER est un récit complet écrit par Eric Warnauts et co-dessiné par Warnauts et Guy Raives, publié en 1996 par Casterman.
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Une rupture d'anévrisme provoque la mort de Claire, laissant son compagnon Jean dans le désarroi. En triant les affaires de la défunte, il trouve des lettres d'amour échangées entre elle et deux hommes.
Journaliste pour le magazine "Paris Max", il accepte de partir pour la Guadeloupe en reportage. Sur place, il est accueilli par son collègue qui lui montre la réalité sociale de l'île en proie à de vives tensions raciales et aspirant à l'indépendance. Jean fait aussi la connaissance de la belle Sounia, chargée des relations publiques à Air France et danseuse à ses heures libres. Ils deviennent amants, mais il lui avoue que sa présence aux Antilles est aussi motivée par son envie de rencontrer un des amants de sa femme, Lionel Céleste, psychiatre.
Alors qu'il pardonnera à ce dernier en devenant ami avec la fille de ce médecin, une adolescente qui compte poursuivre ses études en métropole, Jean se rappelle comment il s'est vengé d'Arturo, l'autre amant de Claire en couchant avec la soeur de celui-ci.
De retour à Paris, il quitte son poste au magazine et réfléchit à l'offre de son ami Antoine de revenir travailler en Guadeloupe...

J'ai découvert cet album au moment de sa parution, il y a presque vingt ans, et je ne l'avais pas relu depuis, bien que j'ai eu la chance de le faire dédicacer par ses auteurs, dont je suivais lors régulièrement les publications. M'y replonger m'a permis de comprendre pourquoi j'aimais tant les récits complets de Warnauts et Raives, dont c'est un des (sinon le) chefs d'oeuvre (avec L'Envers des rêves).

C'est un album copieux avec ces 110 pages qui se distingue par sa richesse narrative : plusieurs niveaux de lecture y sont exploités. D'abord, il y a une histoire d'amour tragique, avec le deuil du héros qui perd sa compagne puis part à la recherche ses amants ; ensuite, il y a sa rencontre avec une autre femme, loin de chez lui ; et enfin, il y a la découverte de la Guadeloupe, avec ses tensions raciales, ses difficultés sociales, sa situation politique complexe vis-à-vis de la métropole.

L'album s'ouvre avec le décès de Claire, une séquence courte et poignante, qui permet au lecteur de comprendre tout de suite la détresse de Jean. Plus tard, on comprend progressivement que cette mort est encore plus douloureuse quand Jean découvre que Claire le trompait avec deux hommes, dont l'un est un de ses proches. Cette partie de l'intrigue est pourtant la plus faible, la plus convenue, elle semble surtout un prétexte aux auteurs pour provoquer le départ de leur héros aux Antilles.

En Guadeloupe, l'histoire décolle vraiment et accède même à une dimension inattendue : si, de prime abord, plusieurs pages peuvent faire penser à une sorte de carnet de voyage, avec de multiples vignettes visiblement inspirées d'après des photos prises sur place, on est quand même saisi par la beauté du cadre, magnifiquement reproduit par des dessins à la colorisation à l'aquarelle. Mais Warnauts et Raives ne se contentent pas de partager des impressions visuelles et touristiques, ils donnent aussi à voir la Gaudeloupe via sa situation politique, et le personnage d'Antoine la verbalise. On s'éloigne alors de la carte postale pour accéder au reportage que Jean est venu faire, avec la volonté justement de ne pas se contenter des clichés de ciel bleu et de plages de sable blanc.

La romance que les auteurs brode entre Jean et Souana est elle aussi subtilement traitée : l'attirance d'abord physique qu'éprouve le journaliste pour cette belle fille sensuelle, à laquelle la rumeur prête de nombreux anciens partenaires, se transforme en une relation plus trouble et profonde quand elle l'interroge sur ses sentiments envers Claire, ses projets contre ses amants, et ce qu'il compte en retirer. Tout cela se complique encore quand entre en jeu Elisa-Flore, la fille de Lionel Céleste, un des amants de Claire : cette jolie adolescente en pince pour Jean sans que celui-ci, cependant, n'en abuse, ce qui contraste avec son attitude vis-à-vis de Arturo et sa soeur Sylvia que nous révèlent des flash-backs en Italie.

La mise en images est encore une fois le fruit d'une collaboration étroite entre Warnauts, dont on peut supposer qu'il a procédé au découpage dans une progression logique de son script, et Raives, qui assure les illustrations proprement dîtes des personnages et des décors.

L'expressivité des personnages, leur allure, et le soin apporté au cadre de l'action, basé sur une documentation fournie, confère à l'ouvrage un réalisme à la fois classique mais très vivant, rehaussé donc par des couleurs délicates et appliquées. C'est un festival d'ambiances qui rend presque palpable le climat, les parfums, de l'île guadeloupéenne.

L'encrage est aussi d'une finesse somptueuse, avec ce trait à la plume qui est la signature du tandem, et qui traduit à merveille les textures tout en évitant étonnamment des effets comme les hachures. Le trait est merveilleusement modelé, notamment quand il s'agit de reproduire les drapés ou de capter des mimiques aussi éphémères qu'un visage baissé qui se redresse en même temps que le regard du personnage fixe son interlocuteur hors-champ (et le lecteur du même coup).

Paru dans la belle collection "Studio (A suivre)", Lettres d'Outremer est assurément le sommet de Warnauts et Raives, ce duo si doué pour parler de l'intimité d'individus dans des décors si dépaysants qu'ils agissent véritablement comme les révélateurs de leurs tourments et la possibilité d'un nouveau départ. 

samedi 15 août 2015

LUMIERE SUR... STEVE RUDE, MARK BUCKINGHAM & CHRIS CLAREMONT)

 Chris Claremont
 Steve Rude
Mark Buckingham
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1996 : le scénariste Chris Claremont (Uncanny X-Men)
écrit un épisode de l'anthologie, publiée par DC Comics,
Batman Black and White : Matter of Trust
dessiné par Steve Rude (Nexus
et encré par Mark Buckingham (Fables) !
Enjoy !








Critique 690 : SPIROU N° 4035 (12 Août 2015)


Les Femmes en blanc en couverture, Bulbox sur le bandeau : tout ça n'est pas très attrayant. Et d'ailleurs ce numéro ne restera pas dans les meilleurs (ni de la saison ni de l'année), on sent bien que la torpeur de l'été a aussi gagné la rédaction.

Pas grand-chose à sauver cette semaine donc, mais...
J'ai (quand même) aimé :

- Dad. Le papa de Nob va solliciter une petite avance financière à la mère de Pandora, aussi aimable que sa fille. Le gag est comme toujours très bien amené, avec une chute très marrante. Ce serait bien que Nob nous présente les mères de Ondine (évoquée ici comme étant une actrice), Roxane et Bébérinice à l'avenir.

- Les Tuniques bleues : Les quatre évangélistes (3/7). Chesterfield et Blutch parviennent jusqu'au camp de Pendleton tandis que leur supérieur s'impatiente et prévoit une nouvelle charge avant la nuit...
Comme l'explique Willy Lambil, le dessinateur de la série, dans l'interview en préambule de l'épisode, le récit s'installe, un peu lentement il est vrai, avant que l'action prenne le pas : Cauvin frustre le lecteur, mais la situation est assez originale et l'issue prometteuse pour qu'on lise ceci avec intérêt.

- Boni : Le truc avec Brigitte. Boni tente de prodiguer quelques conseils avisés à son meilleur ami pour qu'il séduise Brigitte : c'est pas gagné, sauf pour Ian Fortin qui produit chaque semaine des strips rigolos, parfois cruels, avec son petit lapin.

- Les Minions. Didier Ah-Koon et Renaud Collin livrent quatre pages (dont une double, située au centre de la revue) pour un gag bien senti, toujours muet et au visuel impressionnant. On peut s'étonner que "Spirou" ne profite pas davantage de l'énorme succès en salles du film consacré aux lutins jaunes, en les mettant en "une"...

- Cartes blanches. Madaule, l'un des auteurs de Givrés ! et Cramés !, surprend positivement avec deux doubles strips à l'humour différent de sa production habituelle. Serait-ce un essai pour un nouveau projet ?

- Le Club des Huns. Ou comment Attila réussit à convaincre sa troupe de courir 20 km ? Quelques indices : lapins, Zsambor... Dab's réussit encore une fois une page drôlissime.

- Happy Birds. Le héros de Trondheim et Piette pénètre enfin dans les locaux de Roveo, l'entreprise qui produit le jeu "Angry birds" : trois strips sympas, qui nous laissent un peu sur notre faim, mais la série s'installe, donc laissons-lui du temps.

- L'Atelier Mastodonte. Le cas d'Alfred ne s'arrange pas, sauf quand Tebo passe par là. Mais Jousselin sacrifie quand même sa barbe après une énième crise de son collègue. Le feuilleton continue, déjanté mais pas que : c'est le sujet du burn-out qui est en fait abordé.

- Tash & Trash. Dino m'a encore bien fait marrer avec ce petit strip si bien inspiré. / Capitaine Anchois. Floris est un peu moins bon que d'habitude, mais difficile de ne pas sourire au minimum avec ses crétins de pirates.

- Game over. Midam s'amuse, et nous avec, avec ce gag (presque) muet sur les effets du Coca-Cola : simple, atroce mais efficace. 

En direct de la rédak donne la parole à Renaud Collin, qui revient sur le succès des Minions au cinéma et en BD. Les petits bonheurs de Kid Toussaint permettent de constater que, même si sa série Magic 7 ne valait pas tripette, il a quand même bon goût puisqu'il recommande la lecture de Hawkeye par Matt Fraction et David Aja. Et la semaine prochaine, le retour de Ralph Azham pour un second cycle d'aventures signé Trondheim.
Les aventures d'un journal revient sur Dr Gladstone, une bd créée par Jadoul et Herbert, auquel Jijé donna un drôle de coup de main... Sans que cela transforme l'essai en succès.

Le supplément pour les abonnés n'a (encore) rien de bien folichon : deux autocollants Capitaine Anchois... C'est limite de l'arnaque.