dimanche 13 janvier 2013

Critique 370 : JACK KIRBY ANTHOLOGIE

Jack Kirby Anthologie est une compilation de 19 (et non 20...) comics dessinés et majoritairement écrits par Jack Kirby, publiés par DC Comics entre 1942-1959 et 1971-1975, traduits et édités en France par Urban Comics.
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L'ouvrage est découpé en quatre parties qui explorent les différentes facettes du travail de Kirby chez DC Comics. Il est agrémenté d'une préface de Joann Sfar, d'avant-propos pour chacune des parties et d'une introduction aux personnages, séries et collaborateurs pour chaque épisode.

On passera rapidement sur la préface de Sfar, qui, comme souvent, ferait mieux de se taire plutôt que d'avoir un avis sur tout : qu'il ait découvert que son grand-père aurait soigné Kirby lorsque celui-ci fut blessé à Metz en 1944, ce n'est déjà guère passionnant. Mais qu'ensuite il délire à haute voix sur le fait que les dessins du "King" ont un goût de chocolat en poudre, de sucre vanillé, de gâteau qui cuit ou (et là, c'est le ticket pour l'hôpital psychiatrique) de pisse de chat, bon, là, c'est juste n'importe quoi.

Il est délicat de dresser une critique ordinaire sur un ouvrage aussi dense et volumineux (plus de 330 pages), avec une telle variété dans le contenu. L'équipe de rédacteurs et de traducteurs a accompli un boulot remarquable pour permettre au néophyte d'accéder sans difficulté aux histoires sélectionnées, en les plaçant dans leur contexte artistique, éditorial, historique. Les informations délivrées ici sont à la fois fournies et concises, les crédits sont clairs, l'éventail des épisodes est très ouvert : on saisit parfaitement l'intention d'un tel livre, on ressent physiquement la formidable puissance créatrice de Kirby, son évolution stylistique et même morale. Aussi vais-je me borner à commenter le plus sobrement possible le matériel de cet album. 
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Première partie : Simon et Kirby.
 Le Sandman : Le scélérat venu du Walhalla !
(Adventures Comics #75, 1942)
 Manhunter
(Adventure Comics #79, 1942)
 La Légion de Petits Rapporteurs : Tournage à Suicide Slum !
(Star Spangled Comics #12, 1942)
 Le Commando des Juniors : La voix des opprimés !
(Boy Commandos #2, 1943)
 Les Aéroroutes du Futur !
(Real Fact Comics #1, 1946)

Dans cette première partie, on remonte très loin dans le passé, jusqu'en 1942. Jack Kirby n'a alors que 25 ans mais il a déjà pas mal roulé sa bosse : né Jacob Kurtzberg, l'artiste, passionné dès l'enfance par les récits fantastiques, veut percer dans le milieu et a comme idoles Milton Caniff (Terry et les pirates, Steve Canyon) et Alex Raymond (Flash Gordon, Jungle Jim). Il se forme dans l'animation aux studios Fleischer, puis se tourne vers les comics où il rencontre le partenaire avec lequel il deviendra une star : Joe Simon. Ensemble, ils créeront, en 1941, un des super-héros les plus fameux de l'histoire : Captain America, qui leur vaudra d'être remarqués et recrutés par DC Comics.

Hormis la couverture de Adventures Comics #79 avec le Manhunter et la double page issue de Real Fact Comics #1, anecdotiques et dispensables, on a avec Le Sandman, La Légion des Petits Rapporteurs (traduction passablement ringarde...) et Le Commando  des Juniors (là aussi, la vf est ridicule...), un aperçu éloquent de la manière dont dessinait Jack Kirby à l'époque. Son style ne ressemble en effet en rien à ce qu'il a fait ensuite, son trait est plus rond, mais ses compositions sont aussi maladroites, ses découpages hésitants... A l'évidence, il se cherche, même si certains gimmicks apparaissent furtivement (comme les splash pages, qu'il n'a certes pas inventées mais qui deviendront une de ses spécialités).

Sa collaboration avec Joe Simon préfigure celle qu'il aura dans les années 60 avec Stan Lee, puisque Kirby participe à la rédaction des scénarios et Simon encre parfois les dessins. De fait, cette méthode a pour résultat que Kirby et Simon sont d'abord connus pour eux-mêmes plus que pour les personnages qu'ils créent ou animent : ils sont à eux deux une véritable petite entreprise, qui enchaîne les projets, réalisent des épisodes à un rythme frénétique (cadence que Kirby tiendra toujours et qui laisse encore pantois aujourd'hui : le dessinateur passait si vite d'une série à l'autre, d'une planche à l'autre qu'il se fichait en vérité des finitions - encrage, colorisation, impression - comme l'a expliqué Joe Sinnott dans une interview à "Comic Box").
Cette énergie entraînait leur entourage dans son sillage : Kirby était inspiré et soutenu par sa femme, Roz, mais avec Simon, il attirait d'autres talents en quête de travail comme Mort Meskin, Carmine Infantino, Steve Ditko et Wallace Wood (belle galerie de copains !)

Thématiquement, les épisodes choisis ici font la part belle aux bandes de gamins aventuriers, comme la Newsboy Legion et les Boy Commandos, qui volent la vedette aux personnages adultes qui les accompagnent (comme le Guardian, une copie de Captain America). L'autre point troublant, c'est la présence de Thor dans l'aventure du Sandman (que Simon et Kirby avaient totalement relooké) : ce n'est pas le dieu du tonnerre asgardien de Marvel, mais le personnage sera souvent visité par Kirby dans sa carrière (et quand il reviendra chez DC dans les 70's, il s'en servira encore comme modèle avec la mythologie nordique).

Tout cela a quand même pris un coup de vieux, soyons honnêtes. Mais ces bandes constituent des documents intéressants pour apprécier la suite...
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Deuxième partie : Aventures en tous genres.
 Derrière le Masque !
(Tales of the Unexpected #13, 1957)
 Celui qui a trahi la Terre !
(House of Mystery #72, 1958)
 Les Challengers de l'Inconnu : Le Sorcier du Temps !
(Challengers of the Unknown #4, 1958)
 Green Arrow : Les Origines
(Adventures Comics #256, 1959)

Un saut de 11 ans nous amène aux épisodes de cette deuxième partie. Entretemps, la seconde Guerre Mondiale a fait rage et va considérablement marquer la vie, la carrière et le style de Jack Kirby, qui fut mobilisé et partit se battre en France. D'une certaine manière (sans non plus verser dans les interprétations grotesques à la Sfar), on peut penser que la guerre vue et vécue par Kirby a défini l'artiste et l'homme : ses bandes dessinées ne seront plus jamais les mêmes ensuite. Kirby devient un auteur dont l'oeuvre est traversée par le chaos, les figures héroïques et maléfiques, ses pages sont désormais habitées par une intensité nouvelle, dégagent une puissance plus brute, presque baroques (cet aspect se précisera avec les ans), son trait est plus anguleux, ses compositions plus explosives. Plus qu'une mue, c'est une mutation qui s'opère.

Kirby a aussi mûri, vieilli : il a désormais 40 ans. Après-guerre, il a popularisé avec Joe Simon les "romance comics", mais s'est aussi adonné au western, au fantastique et "crime comics" : en explorant d'autres genres que celui des super-héros, il a perfectionné son style narratif aussi bien comme co-scénariste que comme dessinateur, en développant des effets particuliers (la représentation de l'énergie, des impacts, l'expressivité poussée des personnages), en améliorant la composition de ses plans. Il est devenu plus efficace, plus fort, et surtout son trait ne doit plus rien à personne. On reconnaît désormais immédiatement un dessin de Kirby.

En 57, Kirby et Simon se sont aussi séparés : le premier devient freelance et multiplie les piges chez divers éditeurs jusqu'à ce qu'il se pose à nouveau chez DC, le second se concentre sur l'édition et dans la publicité, ils renoueront dans les années 70.

Les deux "short stories" issues de Tales of the Unexpected et House of Mystery sont accrocheurs : la chute de la première est habile et l'intrigue de la seconde s'inspire du célèbre canular radiophonique d'Orson Welles qui, lisant La Guerre des Mondes d'H.G. Wells, provoqua une belle panique.

Les origines de Green Arrow, écrites par France Ed Herron, sont une petite merveille : leur efficacité est telle qu'elles n'ont pas été modifiées depuis, et contribuèrent à différencier l'archer de DC de Batman, son modèle. Kirby met cela en images avec une simplicité imparable.

Mais le vrai joyau de ce deuxième acte, c'est l'aventure des Challengers de l'Inconnu : cette équipe est fameuse pour avoir servi de prototype aux Quatre Fantastiques que Kirby co-créa chez Marvel, et l'histoire qu'il a écrite là est palpitante, en disposant des éléments qu'il recyclera avec Stan Lee (voyage dans le temps, groupe de quatre héros, mix d'action et d'exploration, de science et de fantastique). Mieux encore : la partie graphique, somptueuse - Wallace Wood y encre le "King" et c'est magnifique. Le dessin de Kirby conserve tout son dynamisme (avec un découpage très économe) tandis que Wood lui ajoute une finesse, un sens du détail, une élégance sublimes. Dommage que ces deux-là n'aient pas collaboré plus souvent.

Un procès opposera ensuite Kirby à DC au sujet de droits d'auteurs et de royalties pour le strip Sky Masters of the Space Force. L'artiste s'engage chez Atlas Comics qui va devenir Marvel. Il va y devenir, avec Stan Lee et Steve Ditko, le maître d'oeuvre de tout un univers, à l'origine d'innombrables héros (les 4 Fantastiques, les X-Men, les Vengeurs, Hulk, Thor... Et la renaissance de Captain America). En moins de dix ans, Kirby va révolutionner les comics américains : le grand artiste devient une légende. 
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Troisième partie : Le Quatrième Monde.
 Les Néo-Dieux : Orion se bat pour la planète Terre !
(New Gods #1, 1971)
 Mr Miracle : Trucideur en chaîne !/
Le jeune Scott Free !
(Mr Miracle #5, 1971)
 Jimmy Olsen : Le Chaînon Manquant !/
Le Projet ADN : Arin, coursier stellaire !
(Superman's Pal, Jimmy Olsen #146, 1972)
 Les Immortels : Devilance, le Traqueur !
(Forever People #11, 1972)

Cette troisième partie est vraiment le coeur de l'anthologie : Le Quatrième Monde constitue en effet un point d'orgue dans l'oeuvre de Jack Kirby en même temps qu'elle a signé son grand retour chez DC. Excédé de ne pas être (au moins) crédité comme co-scénariste de nombreux titres qu'il réalisait chez Marvel (en particulier Thor, mais aussi Fantastic Four), ayant vu des personnages lui échapper après les avoir créés (comme les Inhumains, qui inspireront à bien des égards les séries du Fourth World), le "King" claque la porte de la "Maison des Idées" et accepte l'offre de Carmine Infantino, devenu éditeur en chef chez la "distinguée concurrence".
Kirby pose les bases d'un projet follement ambitieux, démesuré comme seul lui pouvait en avoir l'idée : trois séries interconnectées (à laquelle viendra se greffer une quatrième) mais partageant une trame commune, celle d'un conflit entre des dieux qui s'étend à la Terre. Ainsi sont lancés Orion (rebaptisé New Gods), Mr Miracle et Forever People.
En échange de sa liberté éditoriale sur ces titres, Kirby accepte d'en animer un quatrième. Il choisit Superman's Pal, Jimmy Olsen, un spin-off sans équipe créative stable, qu'il remodèle en un objet expérimental, pouvant être attaché au Quatrième Monde. 
Kirby songe d'abord à confier les dessins à ses amis Wally Wood, Steve Ditko et Don Heck (ce qui n'aurait pas manqué d'allure), mais il assurera tout, tout seul, grâce à son étonnante productivité.

Le sens exact du terme générique "Quatrième Monde" demeure mystérieux, mais peu importe il est chargé de poésie, d'ailleurs, il permet bien des fantasmes, et en propose un beau et bon lot (qui donne envie qu'Urban Comics traduisent ces séries dans un futur proche, comme ce fut le cas avec quatre omnibus en vo). 
L'intrigue y est à la fois simple et riche : une guerre a provoqué la disparition des "anciens dieux" et l'éclatement de leur royaume en deux planètes, New Genesis et Apokolips. Cette dernière est gouverné par le tyran Darkseid qui accepta une trêve avec son rival, le Haut-Père, en échangeant leurs fils : Orion fut ainsi élevé sur New Genesis la pacifique, et Mr Miracle devint un sujet d'Apokolips. La fuite sur Terre de Scott Free (Mr Miracle) rompit cette trêve et Darkseid entreprit de conquérir notre monde où il était convaincu de trouver l'équation d'anti-vie, que détiendrait Belle Rêveuse (membre des Immortels/Forever People, eux aussi échappés d'Apokolips), un pouvoir terrible qui lui permettrait d'assujettir ses ennemis. Orion allait devoir l'en empêcher, tout en ignorant qu'il défiait son père biologique...

La (re)découverte de ces personnages et de leur univers est un enchantement et une grande claque, même si ces quatre épisodes, agrémentés de fiches signalétiques, et choisis à divers moments des séries respectives, est terriblement frustrant. Sans compter quelques choix hasardeux de la part d'Urban... 

Arrivé à la fin du premier chapitre de New Gods, on a terriblement envie de connaître la suite de la mission d'Orion. 
En revanche, il est très discutable d'avoir publié le dernier épisode des Forever People, ce qui gâche tout suspense si on a droit un jour à l'intégrale.
Jimmy Olsen est très déroutant à plus d'un titre : l'histoire file à toute allure dans une atmosphère délirante à laquelle il n'est pas forcément aisé de tout comprendre, et sa back-up (Arin, coursier stellaire) est aussi étrange. En outre, les dessins de Kirby (dont la version graphique de Superman déplaisait à DC) étaient retouchés par des dessinateurs aux styles très différents du sien et le résultat n'est pas très heureux.

La véritable pépite, c'est Mr Miracle, qui présente d'abord l'avantage d'être accessible immédiatement, puis d'être à la fois efficace, originale et magnifiquement exécuté : le personnage de Scott Free, ayant fui Apokolips pour la Terre et étant devenu le successeur d'un prestidigitateur, déploie les talents de ce dernier combinés à la technologie importée de son monde pour déjouer les pièges des sbires de Darkseid.
C'est une série qui possède du charme mais aussi utilise des ingrédients directement en rapport avec Kirby et son entourage : Big Barda, l'acolyte (et future épouse) de Mr Miracle, lui avait été inspiré par sa propre femme, Roz (pour le caractère. Physiquement, c'est l'actrice Lainie Kazan qui servit de modèle), tandis que Scott Free, le maître de l'évasion, devait beaucoup à Jim Steranko (le dessinateur de Nick Fury, ancien assistant de Kirby, et magicien à ses heures). On y trouve aussi des machineries complexes, aux formes ahurissantes, chères au dessinateur. Le tout figure dans des découpages qui tout en faisant défiler peu de cases, et donc insufflant un rythme soutenu à la lecture, semblent aussi contenir cette folie mécanique et narrative (un des rares points que souligne avec pertinence Joann Sfar).

Le Quatrième Monde est une sorte de synthèse "Kirby-esque" : une intrigue grandiloquente, l'imagination foisonnante au pouvoir, des personnages "bigger than life", un symbolisme appuyé et évocateur, un mélange de noirceur "Shakespearienne" et de naïveté proche du mouvement hippie (avec les Forever People, qui se refusent à tuer)... Sans compter l'influence que cet univers aura sur celui de DC, au point d'être encore exploité après le reboot de l'éditeur en 2011 !
Une énième preuve de la force des idées de Kirby que celle de les voir encore en action plus de quarante après... Même si, à l'époque, l'expérience ne rencontra pas le succès escompté, et un an après son démarrage, c'était déjà terminé. Cet échec allait cependant moins impacter la productivité du "King" que la tonalité des titres qui lui restait à animer chez DC jusqu'à son retour chez Marvel en 1975.    
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Quatrième partie : Monstres et Soldats.
 Spirit World : La Femme qui hurle !
(Spirit World #1, 1971)
 Le Démon : Hurlements !
(The Demon #6, 1973)
 Kamandi : Fleur !
(Kamandi #6, 1973)
 Sandman : Le Général Electrique !
(The Sandman #1, 1974)
 OMAC : L'Oeil et Otto Ordinaire !
(OMAC #1, 1974)
Les Losers : Dévastateur contre Big Max !
(Our Fighting Forces #153, 1975)

L'anthologie se conclut avec cette quatrième partie très variée et passionnante, le chant du cygne de Jack Kirby chez DC. Ensuite, il y aura le retour chez Marvel, la retraite progressive dans l'animation, d'ultimes aventures en indépendant : comme tous les grands, habités par leur passion, Kirby dessinera jusqu'à la fin, lançant encore un énième titre avant de s'éteindre en 1994.

La courte histoire de La femme qui hurle renoue avec ce que faisait Kirby dans les compilations fantastiques comme Tales of the Unexpected et House of Mystery, à ceci près que Spirit World ne connut qu'un seul numéro ! Il s'agissait, comme on l'apprend ici, d'une tentative pour DC de proposer des récits en noir et blanc édités via une filiale anglaise pour échapper à la censure. Pourtant, rien de bien méchant dans cette nouvelle sur le thème de la réincarnation... L'encrage y est assuré par Vince Colleta, un collaborateur de Kirby que beaucoup de ses fans (et de lecteurs en général) n'apprécie pas car il offrait des finitions moins "épaisses" que celles de Joe Sinnott ou Mike Royer. Je ne partage pas cet avis car j'ai toujours aimé le travail de Colleta sur les épisodes de Thor par Kirby.

The Demon est un personnage créé par Kirby en 1972, après l'annulation des titres du Quatrième Monde. L'épisode présenté est un modèle d'efficacité, avec un rythme trépidant, de l'action, un zeste d'horreur. Jason Blood, est un anti-héros comme les affectionnait le "King" et qui montre les références littéraires de son enfance (ici, les contes et légendes, en particulier ceux des Chevaliers de la Table Ronde, puisque le Démon est l'agent immortel de Merlin après la chute de Camelot). Physiquement, en civil, c'est un de ces gaillards typique de Kirby, mâchoire carré, athlétique, ténébreux, qui se transforme pour affronter des monstres en une créature peu avenante, à la peau jaune, au costume coloré, et aux pouvoirs ravageurs. A l'époque de son apparition, il ne s'exprime pas encore en vers rimés, mais c'est il survivra lui aussi longtemps à son créateur.

Avec Kamandi, on a un cas à part puisque, mine de rien, avec ses 40 numéros (dont 37 écrits par le "King"), c'est la série que Kirby anima le plus longtemps durant son séjour chez DC. C'est une oeuvre spéciale qui résume bien l'état d'esprit de son auteur, plus pessimiste : l'action se situe dans un futur lointain, après le "grand désastre" qui décima l'humanité (Kirby aimait imaginer le destin des civilisations après l'apocalypse, c'était déjà le terreau de New Gods). La Terre est désormais sous la coupe de différentes tribus d'animaux intelligents et Kamandi est peut-être le dernier des hommes à n'être pas devenu une bête sauvage.
L'épisode est un concentré du genre, avec une successions de rebondissements, toujours sur un train d'enfer, un héros contraint de se battre pour survivre, des décors insensés, un ton à la fois absurde, mélancolique et sombre.
Le look de Kamandi a vieilli, mais c'est pourtant une histoire singulière, certainement une des plus personnelles dans l'oeuvre de Kirby (entendez : qui mériterait là aussi une réédition complète...).

Sandman : Général Electrique est un objet encore plus atypique. Il ne s'agit pas d'une suite du Sandman de 42, mais Kirby y retrouve pour l'occasion son compère Joe Simon. Bien que considéré comme trop étrange par DC, le résultat connut pourtant un succès suffisant pour engendrer une série - belle récompense pour ce qui ne devait être qu'un one-shot.
Mieux encore, malgré le départ rapide de Simon et le fait que Kirby fournit essentiellement ensuite les couvertures (ne revenant dessiner que les derniers épisodes, à nouveau encrés par Wally Wood), le héros cohabita avec d'autres personnages de DC jusqu'à ce qu'en 1988, Neil Gaiman, marqué dans son enfance par cet épisode, lance sa propre série Sandman où il tissa un faisceau d'intrigues unifiant les destins de tous les individus ayant porté ce pseudonyme dans l'histoire de DC.
C'est peut-être l'exemple ultime qui illustre le mieux à quel point les concepts de Kirby ont enrichi les productions de son éditeur (et garni son portefeuille aussi...) en inspirant des auteurs des années après. (En prime, Urban Comics nous gratifie d'un beau document : une planche non encrée de Kirby.)

Avec O.M.A.C., nous replongeons dans la veine plus noire, désespérée de Kirby. Bien que très différent de Kamandi, cette série nous donne à voir un futur tout aussi désastreux, que ne renierait pas Philip K. Dick ou George Orwell, avec un pouvoir politique oppresseur, un héros destructeur et manipulé, transformé en surhomme, des designs technologiques délirants...
C'est très spectaculaire et audacieux, comme en témoigne le look du personnage principal avec sa coupe de cheveux iroquoise néo-punk, ou le sort réservé à la fille qu'il aime (littéralement démontée pour assouvir les désirs de l'homme).
Une intégrale d'OMAC a été rassemblée en vo (par Mark Evanier, l'assistant du "King"), et l'idée a irrigué là encore profondément d'autres concepts, parfois sous la forme d'hommages directs (une mini-série par John Byrne), parfois sous la forme de variations plus libres mais respectant l'esprit initial de Kirby (OMAC Project, tie-in du crossover Infinite Crisis).

Enfin Les Losers sont une des dernières contributions de Kirby pour DC : en reprenant le titre Our Fighting Forces, il renoue avec le travail de commande traditionnel mais s'en sert comme véhicule pour évoquer des histoires personnelles - ces aventures de soldats permettent au "King" de parler de la guerre de 39-45 à laquelle il a participé.
Pourtant, il injecte à la série son sens du grandiose, de la démesure (ce qui fait de Kirby le Wagner des comics, la bd devenant un véritable opéra). Rien que le titre trahit cet aspect : "Dévastateur contre Big Max !", ça en jette, et ce n'est pas une accroche juste pour appâter le client. Tout est "hénaurme", avec ce récit de canon nazi géant, de ruse américaine en forme de surenchère.
Il y a quelque chose d'à la fois enfantin et ravageur, de naïf et de désenchanté, dans cet épisode qui évoque une fable où l'imaginaire désarçonne l'ennemi.

Graphiquement, la fin du passage de Kirby chez DC, avec ces titres, se distingue par un trait encore plus brut, où l'encrage de Mike Royer apporte de la fluidité dans des images découpées abruptement, puissantes, intenses. Les personnages semblent souvent s'adresser directement au lecteur, le prendre à parti, l'inviter à entrer dans les cases : c'est un défilé de "gueules" cassées, de mains larges, de silhouettes massives, qui tiennent à peine dans les pages.
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Malgré des choix de traduction contestables parfois, des épisodes sélectionnés discutablement, l'objectif de cette anthologie - donner envie d'en lire plus, faire (re)découvrir Kirby, en particulier le fait qu'il aura travaillé plus longtemps pour DC que pour Marvel, même si de façon plus morcelée - est parfaitement atteint.
C'est un volume copieux, où l'énergie impressionnante de Kirby jaillit, intacte, et permet d'apprécier la productivité bluffante et la créativité foisonnante d'un artiste passionnant, moderne, unique.       

mercredi 9 janvier 2013

Critiques 369 : HAWKEYE #1-2-3, de Matt Fraction et David Aja


HAWKEYE #1 : LUCKY
(Août 2013)
"This is what he does when he's not being an Avenger." :
le credo de la série.

Blessé après une mission en solo, Clint Barton passe six semaines à l'hôpital et regagne son domicile, dans un immeuble où des mafieux russes viennent prélever les loyers et n'hésitent pas à expulser les habitants qui ne les paient plus. Notre héros décide de prendre les choses en main et propose à Ivan, le chef des "Dracula tracksuits", de racheter l'immeuble. Mais la transaction dégénère et dans la bagarre qui suit, un chien est blessé. Clint transporte l'animal chez un vétérinaire...
"Okay... This looks bad." : le leitmotiv de la série.

Clint découvre que son immeuble est sous la coupe
de mafieux russes...

On note d'entrée deux points essentiels pour le projet de Matt Fraction quand il reprend la série Hawkeye : d'abord, le titre complet tel qu'on le lit sur la page des crédits est "Clint Barton, a.k.a. Hawkeye", ce qui signifie clairement que le vrai héros est moins l'archer vedette des Vengeurs que son alter ego au civil, et ensuite, comme pour souligner ce fait, il est précisé que l'on va découvrir ce qu'il fait quand il n'est pas avec les Vengeurs.

Les codes super-héroïques sont donc détournés pour se focaliser sur l'aspect humain du personnage. Et c'est un angle pertinent car, si l'on y réfléchit, Hawkeye n'est pas un super-héros au sens où il n'a pas de super-pouvoirs. Il n'est ni un super-soldat scientifiquement amélioré comme Captain America, ni un savant avec une armure comme Iron Man, ni un dieu comme Thor, ni un mutant comme Wolverine, etc. Ce n'est "que" un formidable archer, ancien vilain repenti, désormais chef des Secret Avengers.

Le résumé de cet épisode tel que je l'ai rédigé peut donner le sentiment d'un récit anecdotique et plat. Fraction déjoue ces écueils en déstructurant sa narration, avec des flashbacks resserrés : les lignes de temps sont en effet étroites, entre les deux périodes principales de l'histoire - du moment où Clint sort de l'hôpital et découvre la situation de ses voisins puis celui où il va négocier avec les russes avant de les affronter. Cette déconstruction dynamise les évènements et introduit du suspense, une profondeur de champ. Elle permet au scénariste de jouer avec les ellipses tout en, finalement, zappant peu de scènes une fois dans le vif du sujet (à partir du moment où Clint propose de l'argent à Ivan jusqu'à sa nuit chez le vétérinaire, on a droit à une longue séquence pratiquement d'un trait).

L'autre enjeu, c'est de donner une humanité au héros : cela passe, visuellement, par le fait qu'on ne le voit que deux pages en costume (lors de son accident) puis le reste en civil, mais surtout en le représentant au prise avec des problèmes très quotidiens, terre-à-terre. Matt Fraction nous montre les coulisses, ce qu'est un justicier costumé quand il n'est pas en mission avec d'autres collègues : ainsi Clint Barton réside dans un quartier populaire, assez pauvre même, entouré de gens ordinaires, de condition modeste, de plusieurs ethnies et d'âges différents. Lui-même est décrit comme un type banal, discret, plein d'auto-dérision, mais aussi volontaire. Sa décision de débarrasser son immeuble des russes est au moins autant motivé par son souci d'être tranquille que par l'envie d'aider ses voisins.

Dernier point, et non des moindres, le parcours effectué par le personnage dans cet épisode est mis en parallèle avec celui du chien qu'il va sauver : tout commence à l'hôpital avec Clint bien amoché et se finit dans le cabinet d'un vétérinaire avec le cabot esquinté. Bien qu'il se défende d'être le maître de l'animal, il est clair que Clint s'y attache plus que par amour des bêtes : comme Arrow, dont le nom est un clin d'oeil du destin à ses armes de prédilection, Barton est aussi un chien errant, abandonné, élevé dans la rue, et sauvé par la providence d'une rencontre (en l'occurrence sa jeunesse dans un cirque). La métaphore est peut-être simpliste et trop sentimentaliste mais elle fonctionne joliment, et il est impossible à la fin de l'épisode de ne pas aimer ce clébard, d'être ému par sa relation avec le héros.

... Et il décide de le racheter.

Visuellement, l'épisode est très impressionnant et donne à la série un cachet remarquable. Depuis son run sur Immortal Iron Fist, David Aja s'était fait discret, dessinant ici un one-shot de Wolverine (Debt of death, écrit par David Lapham), là des épisodes de Secret Avengers (le #6 avec Michael Lark, écrit par Ed Brubaker, puis le #18, écrit par Warren Ellis), et se consacrant surtout à l'illustration de couvertures et de character's designs (pour Valiant comics notamment). Une réserve frustrante pour cet artiste virtuose.

Son engagement sur Hawkeye signe son grand retour, avec un personnage qu'il apprécie visiblement beaucoup, depuis longtemps (dans la postface de ce #1, on trouve un dessin datant de 1991). La couverture distingue déjà la production avec son utilisation très esthétique de l'espace négatif, une colorisation franche (de Matt Hollingsworth) et un lettrage élégant (signé Chris Eliopoulos). Les pages intérieurs confirment la forme éclatante du dessinateur.

Aja réalise toutes ses planches digitalement puis les scanne pour les encrer. Son trait s'est épaissi (depuis Iron Fist) et épuré, évoquant encore davantage l'influence de Mazzucchelli sans l'imiter platement. Avec une économie d'effets prodigieuse, il prodigue de l'expressivité à ses personnages, soignant notamment leurs attitudes.
Mais c'est surtout son découpage, la disposition de ses vignettes, sa manière de jongler avec le texte (une voix-off très présente notamment), les raccords qui servent de liaison entre les lignes temporelles du récit, qui sont extraordinaires. Il se dégage de ses planches une densité et une vivacité incomparables, qui bonifie le script.

Pour un début, c'est (déjà) un coup de maître.
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HAWKEYE #2 : THE VAGABOND CODE
(Septembre 2013)


Sa précédente aventure a fait prendre conscience à Clint Barton qu'il avait à coeur d'agir en dehors des Vengeurs mais qu'il avait quand même besoin d'aide : il demande donc à Kate Bishop, membre des Jeunes Vengeurs, archer comme lui et qui avait pris son alias d'Hawkeye quand il opérait sous le masque de Ronin, de lui prêter main-forte. Intrigué par des graffitis en ville, Clint reconnaît le "code des vagabonds", une astuce graphique qu'utilisaient les gens du cirque et les s.d.f. pour éviter les forces de l'ordre. La représentation que donne le mystérieux Cirque de Nuit à l'hôtel Metropol, en présence du gotha, met la puce à l'oreille du héros sur une opération criminelle d'envergure...
"Le Cirque de Nuit" : une parodie du Cirque du Soleil...
Et une troupe de "voleurs de voleurs".

Pour ce deuxième épisode, Matt Fraction modifie un peu son projet tout en gardant le sel du premier chapitre. La modification principale vient de l'ajout d'un personnage à la série, qui mériterait alors de s'appeler "Hawkeyes" au pluriel, puisque Kate Bishop devient la partenaire de Clint Barton. 

Il ne s'agit cependant pas pour le scénariste de créer un couple romantique de plus (actuellement, Clint, rappelons-le, vit une relation avec Spider-Woman), mais plutôt de s'inspirer d'un tandem tel que celui de la série Chapeau melon et bottes de cuir (The Avengers en vo...), avec John Steed et Emma Peel - cette inspiration sera confirmée dans l'épisode suivant, avec des clins d'oeil esthétiques évidents. 

L'idée est astucieuse et amusante : elle insuffle une dynamique malicieuse, un suspense habile, à la série. Kate Bishop est décrite comme une jeune femme au caractère bien trempée, qui teste Clint Barton pour savoir pourquoi il veut vraiment faire équipe avec elle. Clint voit davantage en elle qu'une héritière (au propre - car elle vient d'un milieu aisé - comme au figuré - car elle est archer et a pris le même surnom que lui) que comme une surdouée, supérieure à lui (dans la pratique du tir à l'arc comme dans l'action en général). 

Cela se traduit concrètement dans l'intrigue puisque encore une fois il est rudoyé et mis k.o. par ses adversaires et c'est elle qui le tire de ce mauvais pas. Avant cela, c'est aussi elle qui leur permet d'infiltrer la soirée à l'hôtel Metropol où le Cirque de Nuit donne son spectacle, devant une assemblée de notables, dont certains sont des malfrats bien connus (on voit le Caïd, Mme Masque, Tombstone, le Hibou, Hammerhead...). En fait, c'est le coeur de l'histoire : les saltimbanques sont des voleurs de voleurs - et Clint et Kate vont à leur tour voler les voleurs de voleurs (ce qui, quand Wilson Fisk le découvrira, annonce une revanche future...).

Narrativement, Fraction traite cet épisode en employant une narration éclatée comme précédemment, afin là aussi de donner du nerf au récit : il l'ouvre d'ailleurs avec une scène spectaculaire où les héros sont en fâcheuse posture.Cependant, ce chapitre est moins découpé que le premier et se concentre davantage sur l'action, avec bonheur. 

En passant, Clint se trouve confronté à un épéiste qui a été formé par Jacques Duquesne, le Swordsman, mentor d'Hawkeye quand il a intégré le cirque dans sa jeunesse. Fraction se sert de cette référence sans que le lecteur qui ne connait pas tout le passé du héros soit perdu mais en faisant plaisir au fan de longue date.

David Aja livre des planches encore plus sidérantes que pour l'épisode précédent et sa complicité avec le coloriste Matt Hollingsworth (qui excelle à utiliser une palette réduite, où dominent le bleu et le mauve - les couleurs du costume d'Hawkeye - et laisse quelques cases en noir et blanc - comme des arrêts sur image ou des ralentis) et le lettreur Chris Eliopoulos est jubilatoire.
Peu d'artistes actuels (à part JH Williams III, et des indépendants comme David Mazzucchelli ou Chris Ware) savent aussi bien que Aja découper leurs planches sans céder à l'esbrouffe mais en cherchant à rendre chaque image, chaque page éloquente, en dosant leurs effets.

Le "morceau de bravoure" de l'épisode est la planche ci-dessous, composée de 24 plans (!), où l'expressivité des personnages, la valeur de chaque vignette, leur enchaînement, l'architecture même de la page est un tour de force en même temps qu'une démonstration d'intelligence narrative.
Une planche de 24 plans qui n'est pas là que pour épater la galerie :
un chef d'oeuvre de David Aja.

Encore plus haut, encore plus fort : la série fait vraiment très fort.
*
HAWKEYE #3 : CHERRY
(Octobre 2013)
"Okay... This looks bad. Really... Really bad.
But believe or not... It's only the third most-terrible idea
I've had today and today I have had nine terrible ideas."

Résolu à trier ses flèches et à les étiqueter pour les reconnaître quand il s'en sert, Clint s'absente pour acheter du café quand Kate lui fait remarquer qu'il n'en a plus. Il rencontre alors une séduisante rousse qui possède une Dodge challenger 1970, la voiture de ses rêves. Elle est prête à la lui vendre sur-le-champ. Après une partie de jambe-en-l'air avec la belle Cherry, Clint voit débarquer les "Dracula tracksuit" (ces mafieux russes à qui il s'est déjà frotté dans le #1) qui enlève la fille et sa voiture. Kate arrive à la rescousse peu après et c'est parti pour une folle course-poursuite...

Avec ce troisième épisode, Matt Fraction livre son meilleur travail depuis le début de sa reprise de la série : tout ce qui fonctionnait précédemment est encore plus jouissif ici et le principe du titre, fonctionnant sur le principe de "done-in-one stories" (des épisodes avec une intrigue bouclée), est exploitée à merveille.

Soit donc des ingrédients, somme toute classiques, mais parfaitement développés en une vingtaine de pages à la fois drôles et palpitantes, où Clint Barton commence sur une bonne intention (ranger son arsenal) et dérape très vite (il trompe Spider-Woman avec une inconnue, qui ressemble d'ailleurs de manière troublante à la Veuve Noire Natasha Romanov, une de ses ex) puis se fait rosser par les malfrats russes (des homologues de ceux rencontrés dans "Lucky"), et enfin s'engage dans une car-chase mouvementée avec Kate Bishop.

C'est peu dire qu'on se régale en lisant ce qu'a mijoté Fraction qui fait feu de tout bois, avec des personnages bien caractérisés, un tempo infernal, des réparties savoureuses (le duo Clint-Kate est digne des meilleurs couples de la "screwball comedy" classique avec le gimmick des flèches - en particulier la flèche-boomerang dont l'emploi se révèlera crucial in fine).

L'autre prouesse qu'accomplit le scénariste est de livrer une histoire aussi efficace que n'importe comic-book super-héroïque digne de ce nom en déjouant les codes du genre (pas de costumes, pas de super-vilain). Surtout, il joue à fond la carte de la référence à Chapeau melon et bottes de cuir, avec un humour pince-sans-rire, où Kate Bishop assure les arrières de Clint Barton (deux fois k.o. dans l'affaire).   
"Boomerang arrow, Kate -- It comes back
to you in the end. Boomerang. Respect it."

David Aja s'est visiblement lui aussi éclaté à dessiner cet épisode dans lequel il fait encore une fois des étincelles.
Son découpage est une leçon (encore) : ses pages sont construites comme de vraies morceaux de musique, avec des séries de vignettes identiques dans leur format puis de plans plus larges, ce qui donnent un rythme extraordinairement fluide à la lecture. A l'heure où tant de dessinateurs adeptes du "tape-à-l'oeil" usent et abusent des doubles pages, Aja ne réalise pas une seule "splash-page" de tout l'épisode et pourtant c'est fabuleusement aéré, vivant, avec une gestion de l'espace impeccable. 

Chez lui, chaque plan est pensé, soupesé, juste, et personnages comme décors sont au diapason, avec des expressions, une gestuelle naturelles.

Il glisse lui aussi des clins d'oeil à Chapeau melon et bottes de cuir en habillant Kate Bishop d'une tenue identique à celle que portait Emma Peel/Diana Rigg dans le feuilleton.
Ce talent qu'il a pour animer des scènes intimistes, avec juste deux personnages qui discutent, est intact quand il s'agit de traiter les séquences d'action : savoir dessiner une course-poursuite est un exercice redoutable qui exige de varier les angles, de donner l'illusion du mouvement, de la vitesse, de traduire les impacts, le crissement des pneus, etc. Il faut imiter le cinéma sans renoncer à la bande dessinée, et donc choisir chaque image avec soin, produire des enchaînements de cases. Aja s'acquitte de cette tâche avec une maestria confondante.

La colorisation donne la part belle à des teintes plus chaudes, avec des bruns, des beiges, du rouge, du marron, donnant un look typique des photos de films des 70's à l'épisode : encore, là aussi, un travail admirable de Matt Hollingsworth.

Trois épisodes, trois réussites. Quelle somptueuse relance ! Droit dans le mille !

mardi 1 janvier 2013

Critique 368 : PHOTONIK - LA SAGA DU MINOTAURE, de Ciro Tota


Photonik : La Saga du Minotaure est la première histoire de la série créée, écrite et dessinée par Ciro "Cyrus" Tota, sous la supervision de Marcel "Malcom Naughton" Navarro. Cet arc narratif compte 12 épisodes, publiés de Juin 1980 à Mai 1981 dans la revue "Mustang", éditée par Lug.
*

Le Minotaure arrive sur Terre...

La naissance de Photonik...

Nazel Ziegel s'apprête à passer à l'action...

Tom Pouce comprend que quelque chose cloche...

Le 24 Décembre, un imposant vaisseau en forme de building se pose au coeur de Central Park à New York. A son bord, une créature extra-terrestre, le Minotaure, et son équipage de techniciens asservissent rapidement à l'aide de sondes audio-hypnotiques toute la population du monde entier.
Toute ? Pas vraiment. Trois individus résistent à l'emprise du monstre. D'abord, il y a Thaddeus Tenderhook, un jeune homme bossu qui travaille comme homme de ménage dans le laboratoire de l'université : un appareil appelé le Luminotron s'active alors qu'il est prisonnier dans la pièce où il se trouve, après une coupure de courant dûe à l'arrivée du Minotaure et de son vaisseau. Irradié, il est transporté à l'hôpital dans un état critique, mais se transforme durant la matinée suivante en Photonik, "l'homme-lumière", et s'échappe.
Ensuite, il y a le Docteur Nazel D. D. Ziegel, un vieil homme aux capacités mentales supérieures (télépathe et télékinésiste), ayant pressenti l'arrivée de l'alien sur Terre.
Enfin, il y a Tom Pouce, un adolescent qui vit clandestinement dans une grotte souterraine de Central Park.
Ces trois résistants se rencontrent, incrédules, dans la rue et comprennent rapidement la situation lorsqu'ils sont pris à parti par les passants qu'ils essaient de "réveiller". Le Minotaure a bien sûr remarqué que son emprise ne touchait pas Photonik, Ziegel et Tom Pouce, qui se jurent alors de le vaincre... (#1 : Black-Out)
"Suppose qu'à l'instant même où tu lis ces lignes,
un être guide tes pensées et tes gestes à ton insu !"


Le Dr Ziegel dôte Photonik d'un costume lui permettant de contenir son énergie et l'entraîne à se servir de ses pouvoirs, puis il équipe Tom Pouce de gadgets (bottes à réaction et lance-pierre avec divers projectiles), permettant ainsi à leur trio de faire face au Minotaure.
Ils investissent le vaisseau-building de l'extra-terrestre en espérant rapidement découdre avec lui, mais c'est un échec. Toutefois ils prennent conscience de la puissance de leur ennemi et comprennent qu'il leur faudra être patient et rusé pour le vaincre. 
Ils se séparent temporairement pour faire le point. Photonik perd ses pouvoirs et redevient alors le pauvre Thaddeus Tenderhook...  (#2 : La Nuit des Dupes)

Le Minotaure décide de prendre les choses en main et capture le Dr Ziegel puis Tom Pouce, comptant sur ces prises pour piéger Photonik. Thaddeus, qui a assisté à l'affrontement du Minotaure et Tom Pouce quand celui-ci l'empêchait d'être tabassé par Freddy, Max et Sarah, trois loubards, retourne à l'université et réactive le Luminotron pour se retransformer en Photonik.
Le Minotaure envoie aux trousses de "l'homme-lumière" le Chasseur Aîlé, conçu pour le pister. Photonik ruse en se laissant prendre afin d'infiltrer le repaire de l'ennemi et libérer ses compagnons. En fuyant, ils découvrent que le vaisseau-building dispose d'un salle des machines extraordinaire peuplée d'homo-ordinateurs... (#3-4 : David et Goliath - Pièges)



Ziegel, Tom Pouce et Photonik à nouveau libres, le Minotaure utilise une nouvelle arme pour les débusquer et les assujettir : le Sagittaire est un centaure extra-terrestre qui va affronter le trio de héros à Central Park. Mais la créature se bat à  contrecoeur et avoue à ses adversaires qu'elle sert le tyran pour protéger son peuple.
Le Minotaure préfère neutraliser le Sagittaire et lui faire quitter le champ de bataille avant de perdre son contrôle sur lui.
Cependant, Hugh et Jenny, deux étudiants, inspectent la salle du Luminotron à l'université, convaincus qu'il existe un lien entre Thaddeus Tenderhook et Photonik... (#5-6 : Le Bulbe - Panique à Central Park)
Le Dr Ziegel révèle à Photonik qu'il connaît son identité civile et le pousse à tester ses pouvoirs puis à empêcher Jenny et Hugh de poursuivre leur enquête sur Thaddeus Tenderhook. Tom Pouce, lui, corrige à nouveau Freddy, Max et Sarah qui ennuie un des gardiens du zoo de Central Park.
Le Minotaure, ayant constaté que ses attaques directes contre les héros n'ont pas les effets escomptés, entreprend de les neutraliser par la ruse. Il envoie l'Exécuteur libérer les animaux du zoo de Central Park, ce qui oblige Tom Pouce, Ziegel et Photonik à intervenir. 
Photonik s'épuise et redevient Thaddeus Tenderhook. Quant à Tom Pouce, il est capturé et amené pour être sondé mentalement au vaisseau-building du Minotaure, qui veut savoir pour quelle raison le gamin résiste à son emprise (la résistance de Ziegel s'expliquant par ses pouvoirs mentaux et celles de Photonik par sa condition surhumaine). (#7-8 : La Souricière - Lâchez les Fauves !)
Couverture de Mustang n°61 par Jean-Yves Mitton
(où figure l'épisode #8)

L'analyse psychique de Tom Pouce par les techniciens du Minotaure dévoilent les origines du jeune garçon et pourquoi il n'a pas été hypnotisé : après avoir fui sa famille et vagabondé, il a fait la connaissance d'un vieil indien, Sage-qui-parle-avec-le-feu, ayant prophétisé la venue de l'extraterrestre. Initié à un rite tribal, Tom a ainsi été immunisé contre le Minotaure. (#9 : Petit-homme-blanc)
Pendant ce temps, le Dr Ziegel et Thaddeus Tenderhook conctent un plan pour sauver leur ami. Le bossu s'introduit dans le vaisseau-building en se mêlant à la foule et accède jusqu'à la salle où est retenu Tom Pouce. Mais Jenny l'a suivi et l'Exécuteur les a repérés.
Ziegel pense Thaddeus et Jenny morts mais le tueur du Minotaure a, avec ses rayons optiques, permis à Photonik de renaître car il a absorbé leur énergie. Guidés mentalement par le Doc, Photonik (évacuant au passage Jenny inconsciente) et Tom Pouce s'évadent en kidnappant le Mentor, leader des homo-ordinateurs, ce qui cause des dommages sévères à l'antre du Minotaure - et conséquemment lui ôte toute emprise sur la population terrienne ! (#10-11 : Et L'Empire s'effondra - Cauchemar)
Le Chasseur Aîlé est envoyé une nouvelle fois aux trousses de Photonik pour que le Minotaure s'en débarrasse en même temps que Ziegel et Tom Pouce. La bataille finale entre l'alien et le trio est disputée et se soldera par un sacrifice héroïque... (#12 : Résurrection ou La Fin d'une Saga)
*

C'est au scénariste et éditeur Marcel Navarro (1923-2001) qu'on doit le lancement dans le mensuel "Mustang", n°54 du 5 Juin 1980, de la série Photonik, écrite et dessinée par Ciro Tota.
Trente ans avant, en 1950, Navarro et Alban Vistel fondent les éditions Lug qu'ils dirigeront ensemble jusqu'en Janvier 1989 et qui va traduire en français la majorité du matériel de Marvel Comics via les revues "Strange", "Spécial Strange", "Spidey", "Titans", et diverses collections d'albums.
Le succès de ces périodiques, bien que leurs séries soient souvent retouchées et censurées (en raison de la loi concernant les publications destinées à la jeunesse), incite Navarro à lancer les "Sup'Héros" dans la revue "Mustang", qui proposait des westerns jusqu'alors. C'est ainsi qu'apparaissent Mikros ("Titan microscopique"), écrit et dessiné par Jean Mitton alias "John Milton" (pour coller aux crédits des vrais comics américains) ; Mustang (les aventures d'Ozark et du Magi-Circus) écrit par Jack Nolez et dessiné par Frank Honest ; et enfin Photonik écrit et dessiné par Ciro "Cyrus" Tota. Navarro rebaptisé "Malcom Naughton" supervise les trois séries.
Photonik est considéré comme le "sleeper" de la revue, la petite dernière des trois séries qui créer la surprise auprès des fans (dans les faits, Mikros restera la "locomotive" du mensuel jusqu'à son transfert dans "Titans", et Photonik acquérera son statut de vedette à part entière quand elle sera installée dans "Spidey").
Ciro "Cyrus" Tota est né en 1954 en Italie et s'est fait un peu remarquer en dessinant notamment Blek le roc quand Navarro lui offre de créer son titre, misant sur sa jeunesse. L'artiste assure également l'écriture et se lance alors dans une vaste saga qui s'étalera sur douze épisodes, une année entière, en mixant des éléments super-héroïques, des contes et légendes, de la mythologie grecque et de la science-fiction. L'ambition de la démarche est étonnante, et c'est sans doute pour cela que 33 ans après Photonik a conservé cette qualité et cette modernité (alors que les premiers épisodes de Mikros ont mal vieilli, au moins scénaristiquement).
Pour composer Photonik, Tota s'appuie sur des ingrédients dont il a pu vérifier l'efficacité sur Blek le roc, en particulier un trio de héros représentant plusieurs générations et valeurs. Il y a Photonik lui-même, un héros adulte très "Marvel-ien", puisque son alter-ego, Thaddeus Tenderhook, est l'archétype du "personnage à problèmes" : bossu, vivant dans une famille où il n'est pas aimé, travaillant comme homme de ménage dans une université où il est râillé par les chercheurs et les étudiants, il évoque des figures comme Peter Parker/Spider-Man (l'université, la science) ou Don Blake/Thor-Steve Rogers/Captain America (un gringalet blond, infirme, qui devient un surhomme). Ensuite, le Dr Nazel D.D. Ziegel incarne le vieillard, le sage, l'expérience : on découvrira dans des épisodes ultérieures à cette saga que ce vétéran juif est un rescapé des camps de concentration, ayant développé des capacités psychiques extraordinaires (il est télépathe - comme le Pr Charles Xavier, mentor des X-Men - et télékinésiste - comme Jean Grey/Marvel Girl/Phoenix). Enfin, il y a Tom Pouce, un adolescent (personnage donc auquel le lecteur visé peut le plus facilement s'identifier) qui a fui sa famille, erré à travers les Etats-Unis, été initié par un indien, et rejoint New York pour se cacher dans une grotte souterraine de Central Park : son caractère fonceur, à la fois insouciant et déterminé, sa témérité complète ceux de Tenderhook/Photonik et Ziegel (qu'il surnomme "Double-Doc").
Tota ne perd pas de temps pour présenter ses trois héros et les réunir (tout est assemblé à la fin du 1er épisode), tout comme il pose le postulat de sa saga avec rapidité (l'arrivée du Minotaure sur Terre, l'asservissement de la population, l'acquisition des pouvoirs de Photonik). Cette densité ne faiblira jamais durant les 12 chapitres, signe que Tota a non seulement des idées, mais un plan pour les distribuer, avec son lot de rebondissements, d'adversaires, et un dénouement habile et ouvert.
Pourtant, à bien y regarder, c'est la seule fois où Tota articulera sa série autour d'éléments si précis et mélangés à la fois, avec un ennemi d'une telle envergure, une menace aussi vaste, une intrigue aussi longuement déployée. Par la suite, Photonik et ses compères n'affronteront plus jamais un danger équivalent au Minotaure (et ses sbires), la série rentrera un peu dans le rang en jouant sur des codes plus simplement super-héroïques (dès l'arc suivant, un ersatz d'homme-singe fera office de méchant, avec un plan certes diabolique mais d'une envergure moindre et un charisme nettement inférieur). La "saga du Minotaure" affiche donc dès le départ un programme très relevé, qui frappe fort, et que son auteur ne renouvèlera plus (peut-être pour ne plus avoir à s'embarquer dans une suite d'épisodes aussi épiques, car Tota refusant de céder à ses propres standards de qualité aura du mal à tenir le rythme mensuel. Mitton assurera donc quelques intérims pour lui laisser le temps de souffler). 
A l'échelle de bien d'autres séries, Photonik a eu une durée relativement modeste (une cinquantaine d'épisodes), mais ses épisodes sont constants dans le soin avec lequel ils ont été réalisés. Tota ne reviendra jamais sur sa création une fois son run achevé, refusera même longtemps des rééditions (une intégrale collector en deux volumes noir et blanc va voir le jour en 2013) ou la merchandisation de ses personnages (un dessin animé fut ainsi annulé). C'est à cela aussi que Photonik doit son statut de série-culte.
Pour en revenir à la "saga du Minotaure" (terme-générique officieux car cette collection d'épisodes formant une histoire complète n'a jamais eu de titre global), en la relisant, peu de faiblesses se signalent. On peut surtout s'interroger sur la raison pour laquelle Tenderhook survit à l'irradiation du Luminotron et devient Photonik. Pour cela, il faudrait que le personnage ait eu des prédispositions, mais un peu comme Peter Parker devient Spider-Man après que son métabolisme ait intégré miraculeusement la piqûre d'une araignée radioactive, Thaddeus se transforme en "homme-lumière" par chance (au lieu de mourir brûlé).
D'une manière similaire, Tota attend 9 épisodes pour expliquer comment Tom Pouce échappe à l'emprise audio-hypnotique du Minotaure, et les raisons fournies, si elles ne manquent pas de charme, sont quand même très providentielles : il a en effet rencontré autrefois un vieil indien (préfigurant la figure du Dr Ziegel) qui prophétisa la venue du méchant extra-terrestre (un bon vieux cliché des comics super-héroïques dans lequel le vilain est toujours un étranger, symbolisant aussi bien un ailleurs fictif que politico-philosophique - comme le furent les japonais, les russes, les savants fous, les mauvais mutants, etc) et immunisa lors d'un rituel (aussi enfumé que fûmeux) le jeune fugueur. Une sacrée chance !
Quant à Ziegel, il est plus souvent qu'à son tour utilisé comme une béquille scénaristique qui sert à Tota d'issue de secours au gré des péripéties. Ainsi l'ancêtre habite un appartement qui ne paie pas de mine, conduit un tacot digne de celui de Gaston Lagaffe, mais a quand même assez de ressources (matérielles et/ou mentales) pour confectionner d'un épisode à l'autre un costume spécial pour Photonik, des gadgets pour Tom, pour sonder l'immense vaisseau-building du Minotaure (dont il trouve les sorties, la salle des homo-ordinateurs, le moyen de débrancher - sans le tuer ! - le Mentor), hypnotiser Photonik (afin de lui permettre de tester ses pouvoirs) puis Jenny (pour qu'elle oublie tout de la cachette de Tom Pouce et même leur affrontement contre le Minotaure).
Tout ça prête un peu à sourire évidemment, tout comme le fait que le Minotaure soit paradoxalement surpuissant, disposant toujours d'une arme secrète (qu'il remisera aussi sec si elle n'a pas fonctionné comme prévu - le Sagittaire - ou ressortira in fine - le Chasseur Aîlé dans le #4 puis #12, mais pas entretemps)... Quand son emprise mondiale est défaite, Ronald Reagan en personne (alors président des Etats-Unis) exige une enquête sur le vaisseau-building de l'alien mais n'ordonne aucune action de la police, des services spéciaux ou de l'armée... 
La narration de Tota est efficace mais il brode aussi beaucoup pour broder, inventant des personnages souvent sommaires (le Sagittaire étant l'exception notable) juste pour débusquer/défier les héros, puis les rangeant dans leur placard aussitôt après, et utilisant le Minotaure lui-même de manière inégale (soit comme un démiurge, un stratège, soit en le faisant directement descendre dans l'arêne quand il est exaspéré).
Si on relève ces points-là, Photonik et la saga du Minotaure ne valent peut-être pas toute la considération qu'on leur donne.
Mais si on veut être plus modéré, clément et apprécier l'histoire dans son entièreté, le bilan est tout de même plus positif et justifie l'attachement qu'on porte à la série, ses héros.
D'abord, Tota maîtrise très bien le rythme de son intrigue, alternant séquences d'action et scènes plus calmes. Il distribue les cartes avec habileté : après les deux premiers épisodes où il expose la situation et éclaircit les enjeux, faisant de son trio des résistants, forcés à la clandestinité, unis bon gré mal gré, avec des interactions dynamiques, une galerie de seconds rôles fournie (au groupe formé par Photonik, Ziegel et Tom répond celui du gang composé de Freddy, Max et Sarah, qui passe de harceleurs à souffre-douleurs), le scénariste structure son récit souvent en deux temps (l'annonce d'une nouvelle menace, d'une nouvelle manoeuvre du Minotaure, puis le combat des héros contre ce nouveau danger). On frémit avec eux car le rapport de forces est tellement disproportionné qu'on se demande vraiment comment le Minotaure sera vaincu et chassé.
On assiste donc à un défilé d'adversaires originaux : le robot-sondeur (avec son air de R2D2) ne fait pas sensation, mais ensuite le Chasseur Aîlé et surtout le Sagittaire (seul à diposer d'un background atypique, qui rend sa position et l'affrontement avec les héros inattendus) réservent de grands moments. L'Exécuteur, mélange entre le traditionnel androïde et le gangster classique de série noire (avec son costume et son borsalino noirs) fait aussi son effet. Enfin, le Mentor n'est pas un énième méchant surgissant à la fin mais un moyen singulier pour Tota de relancer le récit et préparer son issue.
Le dénouement de la saga, à cet égard, est sensationnel, mené sur un tempo soutenu, avec des coups de théâtre en cascade, une situation compromise, un sacrifice, et une solution inspirée pour clore 12 épisodes sans en expédier la sortie. 
Entretemps, Tota trouve aussi la "kryptonite" de Photonik, ce qui permet à la fois à Thaddeus de réapparaître (et, en passant, à Ziegel de révèler au héros qu'il connaît sa double identité - une découverte qu'il a faîte en le sondant télépathiquement... Mais sans le lui avoir demandé, ce qui ajoute à la ressemblance entre Ziegel et Charles Xavier, qui ne s'est jamais gêné pour lire les pensées, les effacer, les manipuler) tout en exploitant le décor de Tom Pouce. Celui-ci vit sous terre, donc à l'abri des regards mais aussi de la lumière naturelle, or c'est celle-ci qui permet aussi à Photonik d'emmagasiner de l'énergie (comme Superman d'ailleurs). Si "l'homme-lumière" est privé de jour trop longtemps, c'est comme s'il use trop de ses pouvoirs, il redevient le bossu Tenderhook, et cela offre quelques cliffhangers bien employés par Tota, à des moments stratégiques (lorsque Jenny et Hugh enqupetent sur Thaddeus, lorsque les fauves du zoo de Central Park sont libérés par l'Exécuteur, par exemple).
*
Enfin, un mot (et même plus) sur le graphisme de la série, qui, lui, est remarquable de bout en bout et fait de Photonik non seulement une série d'un calibre équivalent aux meilleurs comics US mais une bande dessinée qui n'a pas vieilli, et même s'est bonifiée avec les ans.
Avant cela, Ciro Tota avait fait ses armes dans le western, à l'école des fumetti (les comics italiens). C'est donc, à 26 ans, quand il démarre Photonik, un artiste certes jeune mais expérimenté et complet, sachant tout dessiner : le soin qu'il apporte aux décors (aussi bien les extérieurs - son New York, et Central Park en particulier, sont stupéfiants - que les intérieurs - comme la grotte de Tom Pouce ou le vaisseau-building du Minotaure), le réalisme des véhicules, la diversité des costumes, la qualité des designs (comme la tenue simple et élégante de Photonik mais aussi le Sagittaire, superbe centaure, ou le Chasseur Aîlé, rapace métallique très racé, et bien sûr le Minotaure, imposant à souhait) sont exceptionnels.
Ses découpages sont aussi très élaborés, avec des plongées et contre-plongées dynamisant des pages cadrées classiquement mais avec un souci de lisibilité parfait. Il chorégraphie des combats avec beaucoup de fluidité et de punch à la fois, varie les valeurs de plans avec une fréquence jamais prise en défaut.
Tota recycle aussi des gimmicks empruntés aux bandes des années 50 comme ses "opening pages" qui sont de véritables teasers pour chaque épisode, et s'astreignant avec inventivité à des résumés des évènements précédents sur une ou deux pages à chaque fois (celui de l'épisode #2 est resté fameux, mettant en scène un jeune lecteur sur son lit, la revue "Mustang" en mains, avec une voix-off qui suggère que tout ce qui est raconté dans la série est vraie, et que s'il ne s'en est pas rendu compte, c'est parce qu'il est sous l'emprise du Minotaure - une merveille narrative).
Visuellement, Photonik reste (et restera ensuite) avec Tota une série rivalisant avec les canons américains, les dépassant même parfois.
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Pour (re)lire cette saga mémorable, au goût de madeleine de Proust, procurez-vous les n°54 à 65 de "Mustang"... Ou économisez en vue de la parution des prochaines intégrales (50 Euros le volume quand même, tiré à 500 exemplaires seulement...). Mais ne passez pas à côté de cette série-culte !  

Critiques 367 : REVUES VF JANVIER 2013

Batman Saga 8 :

Batman (#8 : Le siège du manoir Wayne & L'appel*) : La Cour des Hiboux lâche ses Ergots sur le manoir de Bruce Wayne... Et Gotham ! Batman est obligé de se réfugier dans sa cache d'armes de la Bat-cave avec son majordome Alfred, qui sonne le rappel de la Bat-family...

Scott Snyder enchaîne avec le second acte de sa saga des Hiboux, mais 8 épisodes pour en arriver là, c'est quand même très long ! Pour être parfaitement honnête, si l'Ergot est un adversaire intéressant, qui rafraîchit la "rogue gallery" de Batman, j'en ai assez de tous ces hiboux partout, tout le temps, qui ont toujours un coup d'avance - un comble pour un tacticien comme Bruce Wayne qui anticipe mieux que quiconque les mouvements de ses adversaires ! Ce sentiment de surenchère narrative a achevé de me lasser.
Ce n'est pas mal écrit, mais j'en ai marre. 

Dommage aussi pour Greg Capullo qui continue à fournir des planches très efficaces, même si, là aussi, je dois dire que je le trouve moins audacieux. La révèlation de ce run, c'est lui : je le connaissais très peu et sa contribution a été primordiale pour ne pas me faire lâcher l'affaire. Mais, bon, ça ne suffit pas pour continuer.

La back-up (*), co-écrite par James Tynion IV et dessinée (remarquablement) par Rafael Albuquerque, est d'un sacré niveau, qui donne envie de voir cette équipe sur un titre à part entière.
*
Detective Comics (#8 : Stratégie d'épouvante & Bienvenue du côté obscur*) : L'Epouvantail fait chanter Batman pour assouvir une vengeance personnelle, en s'en prenant d'abord à Catwoman. L'affaire conduit le héros à affronter Eli Strange...

Même si ce nouvel épisode n'est pas renversant, c'est sans nul doute le plus réussi depuis le début du reboot de ce titre. Un "one-shot", avec Catwoman en guest-star, mené tambour battant, sur le principe de la course contre la montre, classique mais impeccable.

Visuellement, Tony Daniel ne fait pas d'étincelles mais s'en sort très bien. Mieux que Szymon Kudransky dans la back-up (*), pâle copie de Maleev.
*
Batman & Robin (#8 : Né pour tuer - l'aube noire) : Personne est mort. Bruce Wayne et Damian rentrent au manoir panser leurs plaies... Et faire le point sur leur relation père-fils et la méthode à employer contre leurs ennemis.

L'épilogue de ce premier arc, qui a été parfait de bout en bout, ne déçoit pas et a même le mérite de conclure dignement en posant les questions qui fâchent (les conséquences du geste de Damian, l'attitude de Bruce envers son fils et ses ennemis). Peter Tomasi entraîne vraiment cette série très haut, avec subtilité et intensité. Remarquable.

Il est aidé par Patrick Gleason qui a livré (avec Mick Gray et John Kalisz) un travail exceptionnel à chaque épisode, et qui est aussi à l'aise dans l'action que l'intimisme. Bravo !
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Batgirl (#8 : Aucune ombre aussi profonde) : Bon, là, j'ai pas lu. C'est au-dessus de mes forces.
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Bilan : Trop chère, trop inégale - J'arrête la revue ici. Mais je regretterai B & R.
Marvel Knights 6 :

Daredevil (#10-10.1 : Angoisse au cimetière - Garde à vue) : Daredevil affronte L'Homme-Taupe, responsable de la profanation du cimetière où reposait son père, et doit à cette occasion repenser sa notion du deuil.
Puis Matt Murdock s'occupe du cas d'un certain Nolan, mercenaire employé par l'organisation du Spectre Noir, convoitant le disque Oméga.

J'ai déjà commenté ces épisodes, les deux derniers du 2ème recueil de la série. Mark Waid conclut en beauté le face-à-face entre Daredevil et l'Homme-Taupe, en soulignant leur similarité inattendue (touchant aussi bien à leur handicap qu'à la perte d'êtres chers). 
Cet épisode est magnifiquement mis en images par Paolo Rivera, dont le découpage, notamment, est d'une finesse et d'une inventivité exceptionnelles.

L'épisode ".1" est hélas ! beaucoup moins notable, ou pas pour de bonnes raisons. Waid est victime d'une opération éditoriale stupide et d'un dessinateur parmi les plus mauvais actuellement (l'infâme Koi Pham). A oublier.

A la fin de la revue, on a droit à une back-up issue de Astonishing Tales, datant de... 2009 ! Panini a dû trouver ça sur une étagère, mais qu'est-ce que ça vient faire là ? 
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Ghost Rider (#9 : Enfer et damnation) : je n'ai pas lu l'ultime (et long - 30 pages) épisode du relaunch raté de cette série, annulée alors qu'elle n'aurait jamais dû être lancée. Sa disparition va permettre à la revue de disposer d'un sommaire digne de ce nom désormais.
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Punisher (#9 : Tandem) : Alors que Chris Poulsen, cadre de la Bourse, l'organisation que veut démanteler le Punisher, croyait l'avoir piégé, il découvre son erreur... Et provoque une nouvelle rencontre et l'alliance entre Frank Castle et Rachel Cole-Alvès, qui poursuit le même but que lui.

Greg Rucka clôt un nouvel arc de sa série, dont le dénouement relance complètement les enjeux et le héros, désormais avec une partenaire d'armes. La décompression de la narration est compensée par l'habileté avec laquelle le scénariste utilise le silence et rythme l'action (superbes affrontements entre Castle et Poulsen puis les sbires du Spectre Noir).

Mirko Colak remplace Marco Checchetto (parti dessiner le crossover Omega Effect, publié dans son intégralité dans le prochain numéro de la revue). Son style élégant fait penser à un Clay Mann mais à la palette plus complète, notamment en ce qui concerne le découpage, bien maîtrisé. La colorisation de Matt Hollingsworth est superbe.
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Le Soldat de l'Hiver (#3 : Gare aux dormeurs...) : Bucky et la Veuve Noire commencent à y voir plus clair dans la tentative d'attentat visant le Dr Fatalis, lié au réveil d'un agent dormant du KGB formé par le héros autrefois. Nick Fury identifie Lucia Von Bardas comme l'instigatrice de la machination, et il faut maintenant convaincre Fatalis lui-même de coopérer pour éviter le pire...

Ed Brubaker donne un coup d'accélérateur à son intrigue en en dévoilant un pan entier, qui se réfère à la saga Secret War de Brian Michael Bendis (dans laquelle Nick Fury manipula plusieurs héros pour provoquer un coup d'état en Latvérie). Les éléments de l'intrigue s'emboîtent parfaitement jusqu'à l'alliance finale qui promet une suite accrocheuse. 

Au dessin, Butch Guice donne le meilleur de lui-même, en recevant le soutien de Stefano Gaudiano à l'encrage : ses planches y gagnent en lisibilité et en texture, et l'artiste réussit quelques scènes de toute beauté (comme le parachutage et l'infiltration de Bucky et Natasha, cadrés en plans verticaux).
Bilan : très positif - Daredevil (au moins avec Rivera), Punisher et Winter Soldier offrent de très bons épisodes et formeront à partir du prochain numéro certainement le plus beau sommaire de toutes les revues Panini.
 
Marvel Classic 9 :

Daredevil (#1 ; 15-19 : Les origines de Daredevil ; On l'appelle... Le Boeuf ! - Avec... Spider-Man ! - Au royaume des aveugles ! - Le Gladiateur te salue ! - Seul... Contre la pègre !) : Matt Murdock est le fils de Jack, un boxeur en fin de carrière qui accepte des combats arrangés par le Fixer. Lorsque Matt en voulant sauver un vieil aveugle perd lui-même la vue à cause d'un isotope radioactif tombé d'un camion, son père refuse de se "coucher" lors d'un match : il le paiera de sa vie et inspirera à son fils l'idée d'agir sous le masque et l'identité de Daredevil.
Plus tard, il va affronter le Boeuf, une brute épaisse manipulé par un co-détenu scientifique. Puis en traquant le Maraudeur Masqué, il va s'opposer, sur un malentendu, avec Spider-Man, avant de devoir neutraliser le Gladiateur. Pendant ce temps, Matt Murdock, devenu avocat avec Foggy Nelson, doit aussi composer avec l'amour que lui porte leur secrétaire, Karen Page, et qui suscite la jalousie de son associé...

Que Panini consacre une revue trimestrielle aux classiques de Marvel, comme le faisait "Strange Spécial Origines" en son temps, est une initiative qu'il est difficile de ne pas soutenir. Quand, en plus, il s'agit de proposer des épisodes rares de Daredevil, c'est encore mieux. Mais alors, pourquoi ne pas commencer par le début, ou du moins par les chapitres qui virent le héros prendre sa forme définitive ?
Le sommaire de ce numéro est pour le moins curieux : passé le premier numéro, avec les origines du personnage, écrites par Stan Lee et dessinées par le vétéran Bill Everett (qui quitta la série aussitôt après), on passe sans transition au #15, lorsque John Romita Sr prit le crayon (il avait auparavant encré les #12 et 13, dessinés par Jack Kirby).
Outre que ces épisodes ne soient pas, scénaristiquement, bien fameux (intrigues mollassonnes, méchants sans envergure - à part le Gladiateur qui faisait ses débuts), leur sélection aboutit de facto à zapper le passage de Wallace Wood, l'artiste qui relooka Daredevil en le débarrassant de son ridicule costume rouge et jaune pour sa combinaison écarlate. Par ailleurs, malgré tout le talent de Romita Sr, à l'oeuvre ensuite sur Spider-Man, sa prestation est très en deçà de son niveau, alors que Wood n'est resté que peu de temps, certes, mais avec des illustrations magnifiques (et bien plus collector, ce qui aurait valorisé le contenu de la revue).

C'est donc décevant, même si, par intermittences, ces aventures conservent un charme certain, avec cette propension unique qu'avait Stan Lee à marier le soap opera et les super-héros, à recycler des idées de série en série (DD était alors un héros bondissant à la langue bien pendue, loin des standards de Frank Miller), sans éviter toujours le ridicule (Foggy se déguisant en Daredevil pour impressionner Karen Page... Et déclenchant des catastrophes). 

La classe du dessin de John Romita Sr brille surtout dans les scènes "civiles" : ses personnages possèdent cette élégance, cette beauté, rétro certes mais intacte. Quand il lui faut mettre en scène DD en costume, le résultat est plus mitigé, mais en progression constante : sans doute qu'en restant plus longtemps sur le titre, il aurait produit des planches toujours plus convaincantes.

Bilan : une programmation absurde pour honorer Daredevil. Le prestige des auteurs au menu ne doit pas tromper le fan ou l'amateur du personnage : ces épisodes sont, au mieux, moyens. Dommage.   
Before Watchmen 1 :

J'ai hésité avant de me procurer cette revue car le projet d'une préquelle à Watchmen m'a déplu dès son annonce. Pour les fans de la première heure, et beaucoup d'auteurs, retoucher à Watchmen était un tabou. L'adaptation cinématographique, sans être indigne, n'était déjà pas à la hauteur. Mais, après son reboot, décomplexé, DC a franchi le Rubicon en lançant une préquelle. Ou plutôt une série d'antépisodes, avec 7 mini-séries (de 4 à 6 épisodes chacune), puis récemment des one et double shots... La machine est lancée. On se demande désormais où elle va s'arrêter.
Mais DC a su attirer des scénaristes et dessinateurs accrocheurs pour ce projet (ce qui permet aussi aux auteurs en question de se partager la responsabilité de leur participation). J'ai finalement voulu voir avant de condamner.
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Before Watchmen : Minutemen (#1 : Huit minutes) : Hollis Mason, le premier Hibou, achève la rédaction des ses Mémoires, Sous le masque, dans lesquelles il revient sur sa carrière de justicier masqué, l'apparition de ses homologues dans les années 40, et leur alliance...

Darwyn Cooke : un de ces auteurs complets dont le nom suffit à s'intéresser à un comic-book. Voilà bien l'homme qu'il fallait pour que je surmonte ma désapprobation vis-à-vis de Before Watchmen. Qu'il ait la charge de narrer l'histoire des Minutemen (projet qu'eût aussi Alan Moore) était un autre gâge pour me rassurer. C'est ce qu'il va faire en 6 épisodes.
Dans ce premier numéro, il s'attache à nous présenter les prédécesseurs des Watchmen, situant son récit dans un temps et une réalité où il n'existe pas d'autres super-héros masqués. Il s'acquitte avec brio de l'exercice en introduisant huit personnages, tous très différents dans leurs méthodes, leurs motivations, leurs combats, avec des séquences où l'action prime et où les caractères sont bien définis. Raconté depuis le moment où Hollis Mason s'est retiré et écrit ses souvenirs, le récit acquiert une profondeur, une perspective, qui ne trompent pas sur l'issue pathétique de l'aventure et ajoute un ton mélancolique à l'ensemble : c'est habile et inspiré.

Graphiquement, Cooke rend hommage au célèbre "gaufrier" que Dave Gibbons employait dans la série d'origine, mais il sait en tirer des effets intelligents et percutants, excédant l'exercice de style. Le rythme est soutenu mais le propos est aussi dense, et le sens du storytelling de l'artiste est vraiment exceptionnel.
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Before Watchmen : Spectre Soyeux (#1 : Cruels adieux) : Laurie est la fille de Sally Jupiter, ex-membre des Minutemen, qui souhaite la voir prendre sa succession. Mais elle a d'autres préoccupations, entre le mépris raciste (à cause de ses origines polonaises) des autres filles de son école et le béguin (réciproque) qu'elle éprouve pour Greg (dont le père, militaire, veut qu'il s'engage dans l'armée)...

Darwyn Cooke s'associe à Amanda Conner pour cette mini-série en 4 épisodes où il est question de Laurie avant qu'elle ne fasse partie de l'histoire de Watchmen. Le scénario de ce premier chapitre emprunte majoritairement à la comédie sans négliger de traiter des rapports difficiles d'une mère (célibataire) et de sa fille. Le résultat est sympathique, léger, mais on peut espérer que la suite sorte des sentiers battus...

Amanda Conner (Power Girl)est un bon choix pour dessiner ce récit : l'expressivité de son dessin, ses apartés burlesques (quand Laurie rêvasse), la rigueur de son découpage (lui aussi inspiré par celui de Gibbons) permettent d'apprécier les efforts pour produire quelque chose de prometteur.
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Before Watchmen : Le Comédien (#1 : Souriez !) : Edward Blake alias le Comédien a fait partie de la formation des Minutemen et a poursuivi sa carrière dans les premiers cercles du pouvoir politique. En 1962, il est même devenu intime avec les Kennedy. Mais bientôt, l'assassinat de JFK ébranle sa situation...

Brian Azzarello (auteur de 100 Bullets et aujourd'hui aux commandes de Wonder Woman) paraissait le candidat idéal pour s'occuper d'un personnage aussi extrême que le Comédien, mais la copie qu'il rend est une franche déception. Il attribue au anti-héros un sentimentalisme ridicule envers les Kennedy, la mort de Marilyn Monroe... On est loin de la férocité cynique du personnage de Moore. Il va falloir des efforts conséquents pour redresser cette affaire mal engagée (et qui doit durer 6 épisodes...).

J.G. Jones (l'artiste de Wanted, cover-artist de 52) signe des planches médiocres dans un style photo-réaliste figé et souvent peu flatteur. Les personnages réels qu'il doit reproduire sont loin de ressembler à leurs modèles, le découpage est paresseux... Tout ça est besogneux.
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Before Watchmen : Le Hibou (#1 : Rien n'est gratuit en ce monde) : Daniel Dreiberg est depuis toujours fasciné par le Hibou, au point de réussir à localiser son repaire et le convaincre de devenir son partenaire puis son successeur. Une fois Hollis Mason à la retraite, il poursuit son activité clandestine, rencontre Rorschach avec qui il fait équipe, et fait connaissance avec les Watchmen, que veut réunir le vieillissant Captain Metropolis des Minutemen...

Alan Moore avait subtilement réussi avec le 2ème Hibou une figure de héros atypique, lancé dans la carrière de justicier par admiration pour un des Minutemen, associé au psychopathe Rorschach, amoureux de Laurie... C'était un personnage peu commun, retiré des affaires, ventripotent, dépressif : autant dire que Joe Michael Straczynski s'est attaqué à un sujet délicat. Le résultat est mitigé : bavard et mou, ce premier épisode (sur quatre) expose quand même pas mal d'étapes, mais en les survolant plus qu'en les fouillant. Cela manque de sel et ajoute des éléments dispensables (le père Dreiberg battant sa femme).

Les dessins sont assurés par Andy et Joe Kubert. Ce dernier n'est crédité que comme encreur mais son génie domine toutes les pages et montre que ce dessinateur légendaire, qui s'est éteint l'an dernier, avait encore toute la maîtrise de son art. C'est lui, la véritable attraction de cette mini-série.
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Before Watchmen : Ozymandias (#1 : Je rencontrai un voyageur...) : Comment et pourquoi Adrian Veidt est devenu le véritable maître d'oeuvre de Watchmen ? Gamin surdoué, orphelin précoce, fasciné par Alexandre le grand, son destin se joue quand sa maîtresse, Miranda St-John, tombe dans les griffes de Moloch...

Len Wein, qui fut l'editor de la série originale, entreprend donc de nous conter par le menu ce qui a conduit Adrian Veidt à être celui par qui l'histoire des Watchmen fut bouleversée. Malheureusement, autant le dire tout de suite, ce premier volet (sur six) ne fait que rabâcher ce que Moore résumait. Hormis le fait que le héros apprenne les arts martiaux et qu'on découvre sa romance avec Miranda (personnage artificiellement ajouté pour justifier ce qui suit), rien de nouveau sous le soleil. Pire : le personnage y perd de son aura magnétique, insistant sur sa froideur calculatrice, sa révélation sous l'emprise de la drogue, une expérience homosexuelle avec un tibétain... Bof.

Jae Lee, qui a quitté Marvel pour DC à l'occasion de Before Watchmen, signe les pages intérieures de cet épisode après s'être consacré aux couvertures ces dernières années. Le résultat s'en ressent fortement puisqu'on est plus dans l'illustration que dans la bande dessinée, l'art séquentiel. Séparément, certaines images sont effectivement d'une grande beauté, mais prises dans leur globalité, elles ne forment que des planches désincarnés, aux personnages inexpressifs, dans des décors inégalement traités, à la colorisation chargées.
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La Malédiction du Corsaire Sanglant (#1 : Le diable des profondeurs) : l'initiative la plus ridicule du projet puisqu'il s'agit de détailler l'histoire de pirates que lit le jeune client black du kiosquier dans Watchmen. Huit pages dispensables, à la narration épouvantablement bavarde (par Len Wein) et aux dessins surchargés (par John Higgins, le coloriste de la série originale).
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Bilan : près de 140 pages pour 5,60 E, c'est (de loin) la meilleure offre kiosque d'Urban (qui surprend aussi en publiant cela ainsi plutôt qu'en librairie). Pour ce qui est du contenu, d'autres segments s'y grefferont progressivement (la série sur Rorschach et celle sur Dr Manhattan, peut-être à la fin le one-shot sur Dollar Bill et le diptyque sur Moloch). Pour l'instant, les productions de Darwyn Cooke se détachent nettement du lot. Rendez-vous dans deux mois pour voir comment cela évolue. 

BONNE ANNEE 2013 !

Peanuts (Charles M. Schulz).

Calvin & Hobbes (Bill Watterson)

BONNE ET HEUREUSE ANNEE 2013 !