samedi 18 novembre 2023

BIG GAME #5, de Mark Millar et Pepe Larraz


Mark Millar et Pepe Larraz concluent ici leur event, Big Game, avec non pas un double mais un triple épisode, soit soixante pages de BD. Et putain, quel final ! Ne cherchez pas, ni chez DC ni chez Marvel, c'est celui-ci, le meilleur event que vous lirez, que vous ayez lu depuis des lustres, celui qui est le plus réjouissant, le plus spectaculaire, le plus maîtrisé.


Diabolos le sorcier envoyé à notre époque par Morax avec son armée pour conquérir la Terre rencontre Wesley Gibson et sa Fraternité. Ils conviennent d'une alliance plutôt que perdre chacun leurs hommes dans une guerre. Hit Girl, elle, observe la scène et entend bien contrarier ce qui est en train de se jouer...


Les events et moi, comme qui dirait, ça fait deux. Je n'ai jamais vraiment apprécié ces grandes sagas et encore moins depuis qu'elles se sont multipliées. Il y eût un temps où on y avait droit une fois par an, mais désormais les éditeurs, Marvel en premier lieu, les enchaîne volontiers au cours d'une même année.


On peut admettre la logique commerciale derrière tout ça : si le marché des comics ne se porte pas très bien (et que les gros éditeurs ne font pas d'effort pour attirer de nouveaux lecteurs, entre une continuité écrasante et des prix élevés pour les revues comme les recueils), les events sont des sortes de rendez-vous fédérateurs où les fans peuvent, dans une même histoire, trouver une majorité de personnages qu'ils apprécient.


Mais cela ne suffit pas à faire de bonnes histoires. Réfléchissez au nombre de fois où vous avez lu un event et, en le terminant, vous avez été frustrés par son postulat, son développement, son dénouement, voire les trois à la fois. C'est comme un tour de manège : on savoure sur le moment, mais qu'en reste-t-il une fois qu'il est fini ? Pas grand-chose souvent si ce n'est une ivresse provisoire.


Pour ma part, il y a surtout deux points qui le fâchent avec les events : le premier, c'est que ces histoires coupent des séries dans leur élan. Les mensuels doivent suivre une intrigue générale alors qu'elles traitaient les leurs. Et ça, franchement, c'est horripilant. Surtout quand une série doit composer avec un event alors qu'elle n'a que quelques mois d'existence.

Le second point qui m'agace, c'est, le comble, le manque de répercussions sensibles sur l'univers partagé. Il se passe des choses énormes dans l'event, mais ensuite c'est comme si la vie reprenait sans que cela ait eu un véritable impact sur les personnages, leur environnement. On voit des villes ravagées par des batailles dantesques et le mois suivant, les immeubles sont à nouveau debout, comme les héros qui ne paraissent jamais traumatisés par ces crises.

On en est arrivé à un stade où les events semblent se dérouler dans une sorte de bulle, un peu comme au début de la série Crossover de Donny Cates et Geoff Shaw avant que ladite bulle n'éclate et ne bouleverse le monde (mais même Donny Cates n'a pas su exploiter cette idée pourtant brillante). A quoi bon alors ?

Quand Mark Millar a annoncé Big Game et a même précisé que cet event concernerait tout ce qu'il avait écrit depuis vingt ans en creator-owned, je me suis sérieusement demandé pourquoi. Pourquoi succombait-il à son tour à la tentation, lui le scénariste de Civil War (première du nom et dernier véritable event Marvel à avoir un succès hors normes) ? Et puis je me suis demandé : comment ? Comment allait-il écrire une histoire qui impliquerait des héros d'époque et de styles si différents ?

Lorsque Millar a ensuite déclaré que Pepe Larraz dessinerait Big Game, forcément, le projet a pris une envergure nouvelle. Déjà emprunter le nouveau dessinateur star de Marvel était un joli coup mais en plus lui donner à dessiner tous les héros de son MillarWorld, ça faisait envie. Pour autant, rien n'était gagné : Millar a débauché de nombreux cadors et pas toujours pour aboutir à des chefs d'oeuvre.

La lecture des épisodes a pourtant convaincu le fan dubitatif que je suis. Il y avait un vrai souffle et surtout une vraie audace dans ce jeu de massacre absolu où Millar semblait vouloir décimer son catalogue comme un gamin qui casse ses jouets. C'était authentiquement surprenant. Et visuellement puissant, Larraz ayant bénéficié de tout le temps qu'il désirait pour produire ses plus belles pages, assisté d'une coloriste géniale, Giovanna Niro.

Comme il en a désormais pris l'habitude, au lieu d'accoucher d'une mini-série en six chapitres, Millar terminerait par un épisode double qui allait, promettait-il, nous scotcher et nous prendre au dépourvu. Lorsque la couverture de ce cinquième épisode a été dévoilée pourtant, c'est avec méfiance qu'on l'accueillit car elle semblait surtout promettre une pirouette facile (Cordelia Moonstone ressuscitant toutes les victimes des quatre précédents épisodes). Mais Millar, sur Twitter, assurait que, non, ce n'était pas si simple...

Bon, allez, j'arrête de tourner autour du pot mais ça ne veut pas dire que je vais vous faire le coup de l'ouvreuse. En tout cas, je peux vous assurer que, effectivement, Millar n'a pas cédé à la facilité et que non l'Ordre Magique n'intervient pas à la dernière minute pour tout réparer. Cordelia Moonstone n'est pas celle par qui le miracle arrive. Et la magie n'y joue qu'un rôle finalement secondaire.

En vérité, ce qu'a mijoté Millar est plus subtil et quelque part mélancolique que ça. Un peu à la manière de Avengers : Endgame, il a préféré puiser dans les origines de l'univers qu'il a bâti pour boucler la boucle et ce sont donc des personnages des tout débuts du MillarWorld qui vont dénouer le récit.

Il y a bien une bataille, et elle est absolument ENORME. Je peux me tromper, mais j'ai l'impression que Millar a aussi pensé à The New Frontier de Darwyn Cooke (qui aurait eu 61 ans cette semaine - Et qui manque toujours autant). Voyez cette double page ci-dessus (image 3) avec cette troupe de héros et dîtes-moi qu'elle ne vous fait pas penser à cette double page du chef d'oeuvre de Cooke : 


Et en fait c'est là que Millar réussit où les autres ont échoué : il y va à fond dans l'héroïsme. Il a écrit la chute des super héros pendant quatre épisodes, la situation est désespérée. Et puis non. Il ose une astuce, un twist ahurissant et nous livre ce qu'on attendait : une baston du feu de Dieu, des pages de folie. Il le fait parce qu'il n'a rien à perdre : ce sont ses personnages, son univers, 20 ans de création. Il est libéré des conséquences pour après Big Game. Ce qu'il nous offre, ce n'est pas le nouveau monde, un nouveau MillarWorld. Non, il s'agit du bouquet final d'un feu d'artifice. Donc, oui, ça va péter, on va en prendre plein la vue, on va jubiler, même quand il ne s'agit que de montrer sur une page le retour d'un héros ou un clin d'oeil adressé à une de ses séries qu'il n'a pas finalement pu intégrer à son intrigue.  

On lit ça comme un gamin, le sourire aux lèvres, ravi de la crèche. C'est fun, c'est intense, c'est too much, c'est bigger than life, ça n'a peur de rien. Il y a une forme de candeur dans tout ça, on est là pour s'amuser, prendre du plaisir. Millar nous le donne au centuple, c'est plus un comic-book, c'est la fête, c'est carnaval. C'est décomplexé et assumé. Et ça fait un bien fou car ce n'est pas sérieux, ce n'est pas la fin du monde, c'est juste un kif de scénariste qui célèbre 20 ans de travail perso.

Et Pepe Larraz semble lui aussi s'amuser comme un fou. Contrairement aux précédents et prestigieux partenaires que s'est offert Millar, il n'a rien créé dans Big Game. Mais il s'est approprié les créations de ses illustres pairs avec une virtuosité jamais prise en défaut. 

Oh, ça, il a quand même dû en baver pour mettre tout ce monde dans des planches pareils, il a dû escalader une sacrée montagne. Mais il a eu le luxe que ne lui offre pas Marvel : du temps et une partenaire surdouée à la colo. Il en a fait le meilleur usage pour dégainer des plans ébouriffants, comme si sa réputation en dépendait, comme s'il fallait être à la hauteur du rendez-vous, de son scénariste, de l'événement. On ne peut qu'être plein de gratitude pour un artiste qui fait de tels efforts et pour Millar pour lui avoir donné des conditions de travail aussi excellentes (pour cela, quoi qu'on pense du scénariste, c'est un grand seigneur : il paie ses artistes mieux que quiconque et leur donne tout le temps qu'il faut pour travailler au mieux).

On le sent, à chaque plan, chaque page, les deux hommes se sont trouvés - et Millar d'assurer qu'ils retravailleront ensemble. Larraz ne se fera pas prier, même si Marvel ne va pas le lâcher (quitte à lui filer un event au pitch pourri en 2024 - Blood Hunt avec plein de super héros et encore plus de vampires, écrit par un scénariste aussi moyen que peut l'être Jed MacKay).

Qu'ajouter ? Lisez Big Game ! Le TPB sort dès le mois prochain en vo, et Panini ne devrait pas tarder à le traduire. Bon sang, croyez-moi quand je vous promets que vous allez prendre votre pied parce que Millar et Larraz ont vraiment sorti le grand jeu jusqu'au bout.

vendredi 17 novembre 2023

THE IMMORTAL THOR #4, de Al Ewing et Martin Coccolo


Il y a parfois des couvertures trompeuses, mais celle-ci par Alex Ross ne ment pas au sujet du contenu de cet épisode de The Immortal Thor. Al Ewing et Martin Coccolo livrent un numéro qui sert un peu de transition entre les précédents, entièrement tournés vers le dieu du tonnerre, et la suite évidente, avec son nouveau combat contre Toranos. C'est superbe et avec deux dernières pages qui vont vous retourner le cerveau...


Thor a compris qu'il ne pourrait affronter à nouveau Toranos seul sans y risquer sa vie. Il décide donc de recruter et commence par Tornade. Mais celle-ci n'est pas ravie que le dieu du tonnerre l'ait arrachée à Arakko...


Il y a quelque chose de jouissif dans chaque épisode de The Immortal Thor, à commencer par ce sentiment que ses auteurs s'amusent eux-mêmes beaucoup avec leur série. Tout ça forme une sorte de boucle à l'intérieur de laquelle s'établit une complicité entre scénariste, dessinateur et lecteur.


Je doute que vous puissiez trouver quelqu'un qui ne ressente pas ça en lisant cette série. Ou alors ce sera quelqu'un de difficile. Mais que vous aimiez la dimension épique d'un personnage comme celui-ci ou que vous soyez plus sensible à la caractérisation, il y en a vraiment pour toutes les bouches.


Al Ewing a expliqué que si Immortal Hulk était un équivalent à l'Ancien Testament, alors il fallait considérer son plan pour The Immortal Thor comme le Nouveau Testament.

Dans cet épisode, on est clairement dans une forme de transition : il s'est déjà passé des actions d'envergure, avec l'apparition d'un antagoniste surpuissant (qui ne semble être que le premier d'une équipe), une victoire à l'arrache de Thor, un test de Loki envers son demi-frère. Mais la promesse affichée est que ce n'est vraiment que le début.

Donc, Al Ewing prépare le terrain et le lecteur en conséquence. Il nous a montrés que Thor ne suffisait pas, seul, contre Toranos. Il nous a aussi montré que Thor devait aiguiser de nouvelles armes en vue du match retour. Il nous montre cette fois qu'il doit avoir du soutien.

Un peu comme Gerry Duggan qui a lié Iron Man au destin des X-Men depuis Fall of X, Ewing décide de mêler celui de Tornade à celui de Thor. Ces deux-là se sont déjà croisés par le passé lors d'une célèbre histoire impliquant les mutants dans des guerres asgardiennes et au cours de laquelle Ororo Munroe prouva qu'elle était digne de brandir Mjolnir, le marteau magique.

Ewing est un des très rares auteurs à avoir su écrire Tornade depuis X-Men Red, alors que tant d'autres auparavant s'y sont cassés les dents. Lui a choisi de la représenter en majesté, mutante oméga explosive, leader intransigeante, voix de Sol, résidente d'Arakko. C'est indéniablement une des grandes réussites de l'âge de Krakoa.

Que Thor la veuille à ses côtés pour combattre Toranos relève de l'évidence, surtout que, dans un premier temps, Tornade n'est franchement pas ravie d'être convoquée. Une bagarre éclate entre Thor et elle et on mesure à quel point Ewing a refaçonné le personnage de la mutante pour en faire l'égale d'un dieu asgardien, qu'elle réussit presque à battre.

Comme je le disais en intro, la couverture d'Alex Ross résume parfaitement ce que contient ce numéro : c'est Mjolnir la vedette, qui, en passant entre plusieurs mains, va former le Corps des Thors. Le casting est idéal même si on peut aussi un peu lui reprocher d'être convenu : Beta Ray Bill, Loki, Jane Foster... Il ne manque guère que Throg, mais cela aurait sans doute donné une tonalité comique trop incongrue à un scénario qui ne veut pas s'éloigner trop de la gravité du moment. Toutefois, j'espère que, dans l'avenir, Ewing saura utiliser d'autres personnages asgardiens, comme Lady Sif (que je trouve désolant de circonscrire à son rôle de gardienne du Bifrost) ou Balder ou les Trois Guerriers...

Visuellement, en revanche, l'épisode conserve un cachet admirable. Les couleurs de Matt Wilson sont véritablement splendides et donnent au dessin de Martin Coccolo un esthétisme que peu de séries possèdent.

Coccolo se révèle de plus en plus comme un choix idéal pour cette série. Il était fait pour dessiner Thor et il ne ménage pas ses efforts pour nous en mettre plein la vue. Mais ce n'est pas que pour l'épate : son découpage est intelligent, ses images ont un vrai souffle et la valeur de ses plans comme la puissance de ses compositions attestent du fait qu'il a compris ce qu'il fallait pour ce héros et ses histoires.

Enfin, il y a ces deux dernières pages. Je n'en dirai rien, rassurez-vous, mais elles vont certainement vous surprendre autant que moi. On peut déjà phosphorer sur ce qu'elles veulent dire et ce que Ewing mijote. Mais c'est tellement fou que c'est aussi follement excitant.

Bref, The Immortal Thor, c'est un gros kif.

UNCANNY AVENGERS #4, de Gerry Duggan et Javier Garron


Ce pénultième épisode de Uncanny Avengers en relation avec Fall of X est une fois de plus une lecture réjouissante : Gerry Duggan donne au lecteur ce qu'il faut d'action pour le divertir et accorde assez de soin à la caractérisation pour s'attacher aux personnages. Javier Garron est de retour en grande forme avec des planches très dynamiques et détaillées. Un sans-faute ? Presque...


Tandis que Ben Urich dévoile publiquement au Dr. Stasis qu'il reste un témoin humain du massacre commis lors du Hellfire Gala, la division Unité remonte, grâce au traceur posé sur les Fenris, la piste du Front de Libération Mutant. Mais Captain Krakoa a reçu l'ordre de faire taire Urich...


Comme j'ai (peut-être) eu l'occasion d'en parler auparavant, je suis quelques Youtubeurs qui causent comics. Parmi ceux-ci Max Faraday qui travaille dans une librairie du Nord de la France et qui se distingue pour son amour des comics des années 90, notamment les débuts d'Image Comics. C'est un type qui n'a pas sa langue dans sa poche, qui fait de petites vidéos spontanées.


Comme ces derniers jours il a prévenu ses abonnés qu'il serait absent, il a posté sa dernière vidéo, préenregistrée, ce mardi où il explique pourquoi, selon lui, le niveau a baissé. Je n'ai pas été d'accord avec ce qu'il a dit et je lui ai laissé un commentaire pour argumenter (mais je n'ai pas l'impression qu'il réagit beaucoup aux commentaires).


Bref, pour résumer son propos, le problème se situerait, notamment chez Marvel, par le fait que les séries ne disposent ni de scénaristes ni de dessinateurs suffisamment excitants, même s'il y a des talents qu'il estime sous-exploités. Pour ma part, je trouve que c'est un jugement déséquilibré.

Et Uncanny Avengers en est un exemple parfait. Gerry Duggan n'est effectivement pas ce que je qualifierai de grand scénariste. Il est inspiré de manière inégale mais sur ces derniers mois, en ayant orienté largement la course des mutants depuis le dernier Hellfire Gala, il a démontré sa capacité à se dépasser, sans nul doute parce qu'il est maître du jeu.

Donc, on peut dire qu'en ce moment Duggan se situe dans une fourchette haute chez Marvel : ses histoires sont d'une qualité remarquable, elles collent au statu quo, proposent un divertissement efficace. Cet avant-dernier épisode de Uncanny Avengers le prouve : il y a beaucoup d'action, du spectacle et encore des pistes bien creusées dans l'intrigue.

L'essentiel du numéro oppose dans une baston musclée et même sanglante la division Unité au nouveau Front de Libération Mutant. Les héros ont envie d'en découdre et les membres mutants de l'équipe tranchent dans le vif, notamment Psylocke déchaînée. Captain America reprend le leadership du groupe et distribue les rôles tout en étant lui-même en première ligne à la fin.

Ben Urich est également utilisé à bon escient, à la fois dans sa partie journalistique qui met dos au mur le Dr. Stasis et dans une partie plus délicate où il est la cible de Captain Krakoa. A la fin, ces deux lignes narratives se rejoignent de manière fluide et percutante à la fois.

Le "presque" sans faute que je mentionnais en intro concerne essentiellement l'identité du Captain Krakoa qui est dévoilée à la toute dernière page. Je ne vous la spoilerai pas, mais comme c'était l'hypothèse la plus souvent évoquée, la voir se confirmer déçoit quelque peu. J'aurai aimé être plus surpris (sans pour autant avoir en tête un candidat particulier).

Visuellement, l'épisode bénéficie avec Javier Garron d'un artiste qui n'est pas encore une superstar mais qui a suffisamment de talent et de potentiel pour le devenir (même si on peut estimer que Marvel mise déjà beaucoup sur lui après lui avoir confié la partie graphique des Avengers de Aaron). On ne peut pas, comme le suggère Max Faraday dans sa vidéo, réduire Garron à un artiste peu excitant juste parce qu'il ne jouit pas de la reconnaissance d'un Bryan Hitch par exemple (Hitch, lui-même, a ramé avant d'être consacré grâce à The Authority et The Ultimates).

Tout ça fait donc de cette mini-série une production digne de considération et c'est aussi au lecteur d'assumer sa responsabilité en ne se cantonnant pas au fait que les comics ne sont bons que parce que des vedettes les réalisent. Duggan et Garron, ce n'est sans doute pas aussi ronflant que Millar et Hich, Johns et Reis, mais ce qu'ils font ensemble a d'évidentes qualités.

Pour ma part, et j'ai eu déjà l'occasion de l'écrire dans ce blog, il y a une équité dans le succès ou l'échec d'un comic-book. Si les lecteurs ne soutiennent pas une série et ensuite se plaignent qu'elle soit annulée, il faut qu'ils comprennent que sans bonnes ventes c'est le sort réservé à tout titre, et donc il ne suffit pas de se lamenter. Chacun d'entre nous a une responsabilité : il faut acheter les comics et en parler autour de soi pour que d'autres aient envie de les acheter et les lire.

Cela n'exonère pas l'auteur, l'artiste, l'équipe éditoriale, qui doivent aussi livrer une histoire de qualité. La question du prix est devenue aussi un enjeu, pas seulement à cause de l'inflation mais parce qu'on est en droit d'attendre d'en avoir pour son argent. Perso, ça ne me dérange pas de payer plus si le contenu est plus substantiel (comme par exemple pour le premier épisode de G.O.D.S. et ses 10 $ pour plus de 60 pages). Mais quand il s'agit d'acheter un floppy à 4,99 $, je suis exigeant et je n'hésite plus à arrêter les frais si vraiment le compte n'y est pas.

Mais ce qui est sûr, c'est que je n'achète ni ne lis un comic-book pour la célébrité de ses auteurs. Je préfère une BD bien foutue par des inconnus qu'une plus faible par des stars. Donc, non, le souci ne provient pas de la notoriété des auteurs. Uncanny Avengers, je radote, est une excellent comic-book et je doute qu'il ait été meilleur fait par des gens plus renommés. Il justifie son prix et qu'on suive son histoire jusqu'au bout, qui plus est parce que cette histoire ne dure que cinq mois.

La nostalgie pas plus que la curiosité fondée sur le star-system ne garantissent les bons comics. Penser que avant c'était mieux ou que réalisé par des vedettes est un gage de qualité est une erreur : avant aussi il y avait autant de bons que de mauvais comics comme aujourd'hui, et les vedettes de demain se trouvent immanquablement dans les quasi-inconnus ou seconds couteaux d'aujourd'hui. Il en va de cela comme de la lecture même d'un livre : c'est en tournant les pages qu'on le sait, pas en relisant sans cesse ses anciens mensuels.

jeudi 16 novembre 2023

DAREDEVIL #3, de Saladin Ahmed, Aaron Kuder et Farid Karimi


Daredevil poursuit sa relance sous la houlette de Saladin Ahmed et je reste séduit par ce qu'il raconte. Le scénariste suit plusieurs pistes et introduit son grand vilain à la fin de ce troisième épisode. Tout ça serait presque parfait si Aaron Kuder n'avait pas déjà besoin d'aide mais son renfort, Farid Karimi, ne manque pas de qualité.


Alors qu'il espionne Ben Urich dans son bureau du "Daily Bugle", Daredevil reçoit un message du Père Javi. Les services à l'enfance sont au foyer St. Nicholas suite aux rumeurs lancés contre lui. Après avoir honoré ce rendez-vous, Matt repart patrouiller et en découdre avec les tueurs de Heat dont il découvre qui les dirige...


Je le reconnais volontiers : je n'étais pas sûr que Saladin Ahmed fasse des miracles avec Daredevil. On ne me disait pas grand bien de ce scénariste passé auparavant sur Miles Morales : Spider-Man, même s'il avait connu un beau succès critique avec sa mini-série Black Bolt (dessinée par Christian Ward).


Mais, c'est bien connu, on accueille toujours avec méfiance un auteur qui reprend une série après un run salué et même si j'ai lâché celui de Chip Zdarsky assez tôt, je n'avais pas été impressionné outre mesure par sa contribution au mythe de l'homme sans peur.
 

Et finalement c'est en ne sachant pas trop dans quoi je m'engageai qui me faire considérer avec bienveillance ce qu'écrit Ahmed. Mais j'admets que c'est intéressant et accrocheur.

En trois épisodes, il a hérité d'une situation compliquée (une tradition chez les scénaristes qui reprennent Daredevil) et trouve le moyen de l'exploiter de manière singulière. Dans cet épisode, ainsi, il continue de traiter de deux lignes narratives et le fait avec adresse.

On a donc d'un côté Matt Murdock qui est confronté à sa double vie de prêtre en charge d'un foyer pour orphelins et dont les obligations s'avèrent compliquées à ménager avec son autre vie de justicier. Cible de rumeurs; le foyer reçoit la visite du service pour l'enfance alors que Daredevil était occupé à espionner Ben Urich, qui serait le relais des rumeurs précitées.

La femme à laquelle il doit répondre le perce à jour en devinant qu'il est un homme affairé sur plusieurs fronts, ce qui pourrait compromettre sa mission auprès des enfants. Une fois sa visiteuse partie, Matt est en colère pour une double raison : d'une part parce qu'il sait qu'elle a vu juste, il s'en veut donc, mais aussi, encore, à cause des ragots contre le foyer.

Saladin Ahmed pourrait revenir au début de l'épisode et montrer Daredevil reprendre sa surveillance à l'endroit de Ben Urich. Mais il déjoue nos attentes en choisissant de donner à tête à cornes un moyen de se défouler. Et pour cela, il utilise ce qu'il a établi dans un précédent numéro.

Un groupe lourdement armé sème la terreur en ville, n'hésitant pas à tuer des innocents. The Heat va faire les frais de la rage de Daredevil. On a alors droit à une longue séquence d'action qui permet à Farid Karimi, un artiste dont je n'avais jamais entendu parler et qui a visiblement été appelé en urgence (puisque son nom n'apparaissait pas sur les sollicitations de ce numéro !), de briller.

En effet, cet inconnu au bataillon signe pas moins de onze pages (les 7-8 et 10 à 18). Et il se débrouille fort bien. La chorégraphie des combats est soignée, DD met une raclée en bonne et due forme à tout un commando. Les enchaînements sont fluides, les coups portés ont de la puissance, les acrobaties du héros sont variées et bien découpées, avec toujours de bons angles de vue. Bon, l'encrage est un peu épais et sur les pages 7-8, Karimi aurait put alléger son trait de quelques hachures inutiles, mais sa prestation est mieux que correcte.

On s'en doutait forcément mais Aaron Kuder n'a donc pas tenu plus de deux épisodes avant d'avoir besoin de soutien. C'est quand même un souci parce que deux épisodes, ce n'est vraiment pas beaucoup, et surtout il n'a pas forcé son talent sur ces épisodes en question. C'est là quelque chose que je m'explique pas avec cet artiste au demeurant doué : pourquoi Marvel continue-t-il de le mettre autant en avant alors qu'à chaque fois, c'est la même chose ? Il est incapable de tenir ses délais.

Je ne dis pas qu'il faut arrêter de le faire travailler mais un editor doit savoir anticiper avec ce genre d'artistes. Un moyen très simple aurait été de relancer la série avec un artiste capable de boucler le premier arc sans problème et pendant ce temps Kuder préparait l'arc suivant. En outre, il ne me semble pas que Kuder dispose d'une fan base aussi important que ça et donc justifiant qu'on mise sur lui comme un atout décisif pour relancer une série.

Entendons-nous bien : il n'y a rien à reprocher aux pages de Kuder ici. C'est un boulot soigné, élégant, dans la lignée de qu'il a produit sur les deux derniers mois. Mais sachant que German Peralta, un dessinateur très talentueux et solide, va arriver le mois prochain et qu'en Janvier Karimi sera reconduit, je me demande s'il est même bien utile que Kuder revienne si c'est pour produire deux épisodes et à nouveau tirer la langue. Marvel dispose de deux artistes (Peralta et Karimi) plus fiables que ne le sera jamais Kuder et au moins de talents égaux au sien (même si dans un registre différent) : la sagesse devrait imposer de les conserver et d'utiliser Kuder ailleurs.

Pour en revenir au scénario, l'identité du patron de the Heat (tout comme celle de ses membres) ne manque pas d'intriguer. Leur association n'est pas évidente et surtout Ahmed prend quand même un risque en ressortant ce vilain. De la façon dont il réussira à l'employer dépendra en grosse partie la suite. Mais soit il se rate complètement. Soit il a une idée vraiment épatante.

mercredi 15 novembre 2023

GREEN LANTERN #5, de Jeremy Adams et Xermanico, Peter J. Tomasi et David Lafuente


Hallelujah ! Ce cinquième épisode de Green Lantern est le meilleur de la série depuis son relaunch. Enfin, Jeremy Adams met du nerf, de l'actio, du fond dans son récit. On a failli attendre... Xermancio, comme d'habitude, est impeccable. Et la back-up story de Peter J. Tomasi et David Lafuente reste un régal.


Sinestro a décidé de passer à la vitesse supérieure pour quitter la Terre en instillant la peur dans l'esprit des humains et ainsi générer lui aussi son propre anneau. Mais évidemment Hal Jordan va s'en mêler et tester les propriétés de son propre anneau pour neutraliser une attaque de drones piratés...


Jusqu'à présent, je ne lisais Green Lantern principalement pour ses dessins, désespérant chaque mois que Jeremy Adams développe une histoire consistante, à la hauteur de son héros. Mais la narration décompressée à l'excès, l'absence de nerf dans l'intrigue, une caractérisation décevante, ont (presque) eu raison de ma patience.


Comme je l'écrivais le mois dernier, j'étais sur le point de lâcher ce titre à la fin de l'arc en cours (qui devrait avoir lieu en Décembre). J'étais pessimiste sur les chances que Jeremy Adams accomplisse un miracle. J'avais tort.


Je ne vais cependant pas prétendre que tout a changé et qu'on tient un épisode renversant qui ouvre des perspectives mirifiques pour la série. Mais c'est tellement mieux que tout ce qu'il a proposé jusqu'à présent que l'espoir renaît.

C''est flagrant dès la scène d'ouverture où Sinestro pirate les communications pour s'adresser à la population de plusieurs villes et les avertir que les humains sont devenus faibles, négligents, affligeants. Et que pour y remédier, les faire réagir ou les éradiquer définitivement, il comptait leur inspirer une peur totale.

On savait que Sinestro et ses complices s'étaient introduits dans les locaux de la compagnie de Carroll Ferris mais, contre toute attente, ils n'y avaient rien volé. Flash comme Green Lantern étaient perplexes : c'est sûr, cela cachait quelque chose. Mais quoi exactement ?

La réponse est un piratage des drones militaires produits par Ferris désormais commandés par Sinestro et sa bande et fonçant sur d'innocents civils. Pas le choix pour Carroll, le seul à même de l'aider est Hal. Green Lantern va donc s'engager dans une folle course-poursuite pour détruire les drones. Mais Sinestro lui réserve quelques tours.

Alors, oui, ça reste encore léger sur le fond : Green Lantern qui pulvérise des drones, ce n'est pas le scénario le plus épique auquel il a été confronté. Mais Adams s'arrange habilement pour que cette menace soit efficacement exploité et surtout il imprime au récit un tempo soutenu qui a le mérite de ne pas laisser au héros et au lecteur le loisir de souffler. C'est un progrès considérable après quatre épisodes où il y avait beaucoup de temps morts.

Ensuite, le script va et vient entre trois positions : on est à la fois dans le centre de commandement de Sinestro, celui de Ferris, et avec Green Lantern. Adams se montre beaucoup plus adroit pour passer de l'un à l'autre que lorsqu'il nous imposait des flashbacks qui ralentissaient l'intrigue et ne nous renseignait qu'au compte-gouttes sur la situation des uns et des autres. 

Il n'est pas exclu qu'on ait encore droit à quelques explications a posteriori puisque la dernière page de l'épisode promet de révéler le mois prochain pourquoi exactement les Planètes Unies ont placé la Terre en zone de quarantaine et forcé les Green Lanterns à rester où ils se trouvaient quand cette décision a été prise. Mais bon, là aussi, attendons de voir comment cela se justifiera et sera mis en scène. 

Visuellement, une fois encore, Xermanico accomplit un boulot remarquable et il réussit magistralement à visualiser les actions de Hal Jordan, à montrer les capacités de son anneau, et à valoriser ses actions parfois périlleuses (comme lorsqu'il génère des constructions lumineuses solides).

Il me semble aussi que le talent de l'artiste est spécialement appréciable dans sa manière de découper l'action et notamment de faire ressentir au lecteur la sensation de vol et de vitesse. On a vu tellement de super héros se déplacer dans le ciel qu'il est extrêmement compliqué pour un dessinateur d'imaginer de nouvelles façons de le représenter.

Comme souvent, le plus simple est le meilleur. Un des artistes qui m'a le plus ébloui dans cet exercice est Stuart Immonen dans Superman : Secret Identity. Je ne peux affirmer que Xermanico l'a étudié mais cela ne m'étonnerait pas car il utilise des angles de vue, des cases de certaines dimensions, des valeurs de plan similaires. Et l'effet est vraiment probant.

Ajoutez-y un cliffhanger explosif et prometteur et on peut attendre, confiant, le sixième épisode. Un sentiment qui n'était pas garanti il y a un mois.
  

- WAYWARD SON Pt. 2 - Korg, le fils de Sinestro, toujours sur la planète Xela, réussit à pirater la banque de données des Planètes Unies pour localiser son père. Il lui faut trouver de l'argent pour partir le rejoindre. Et ce n'est pas le butin qu'il vole à une bande de brigands qui impressionne Nagaf qui l'héberge...


J'avais été très séduit par la première partie de cette back-up story démarrée le mois dernier et cette impression se confirme. Peter J. Tomasi s'approprie le peu de pages à sa disposition pour livrer un récit très dynamique animé par un jeune personnage teigneux. Ses objectifs sont clairs et ses interactions avec Nagaf fournissent des scènes percutantes.

Le dessin expressif et énergique colle parfaitement au script : David Lafuente est dans son élément et nous rappelle quel bon narrateur graphique il est. Dommage que cet excellent artiste n'ait jamais réussi à tenir le rythme sur une série régulière, sans quoi il serait devenu la star qu'on prédisait qu'il serait. Mais ça fait plaisir de le lire à nouveau.