vendredi 20 janvier 2023

BATMAN - SUPERMAN : WORLD'S FINEST #11, de Mark Waid et Dan Mora


Fin de l'arc sur The Boy Thunder dans ce onzième numéro de Batman - Superman : World's Finest et Mark Waid réussit encore une fois une conclusion parfaite - et ouverte. De là à dire qu'on reverra David Sekela, il n'y a qu'un pas, mais je ne serai pas surpris. Dan Mora boucle cet épisode avec sa fougue habituelle avant de s'accorder un congé d'un mois.


Trente minutes avant d'être sauvé par Batman et Superman et de s'en prendre au Joker, David Sekela était aux mains de la Clé qui l'a drogué pour percer les secrets de la Forteresse de Solitude. C'est là que va se jouer l'avenir du garçon, mais cette fois-ci, les héros réussiront-ils encore une fois à intervenir à temps ?


La dernière page du précédent épisode m'avait laissé pantois - et nul doute que, lorsque vous la découvrirez, vous serez aussi sidéré. Il est bon de rappeler que le tome 1 de Batman - Superman : World's Finest, intitulé Le Daible Nezha (en vf), est désormais dispo chez Urban Comics pour le prix modique de 17 Euros, donc vous savez ce que vous avez à faire si vous voulez lire une des meilleures séries actuelles.


Pourtant, pour en revenir à cette fameuse dernière page du n° 10, Mark Waid choisit de ne pas y revenir... Du moins pas avant la dernière page de ce n° 11 ! Il y a du revival dans l'air et comme le scénariste a promis qu'il travaillait sur un nouveau projet, très surprenant (en plus du graphic novel Superman avec Bryan Hitch sur le DC Black Label, et du titre Shazam ! prévu en Juin (et toujours avec Dan Mora), il se pourrait bien que ce qui'on voit dans les pages de World's Finest 10-11 soit un teaser...


Pour l'heure, en tout cas, Waid ouvre l'épisode par un léger retour en arrière, avant que Superman, Batman et les Teen Titans n'arrivent pour sauver David Sekela/The Boy Thunder des griffes du Joker et de la Clé.

La Clé justement a relevé que le garçon avait avoué venir d'une Terre parallèle et que son vaisseau garé dans la Forteresse de Solitude de Superman pourrait être le véhicule pour explorer le Multivers. Il le drogue donc afin de savoir comment pénétrer dans le bâtiment et accéder à l'engin.

Ignorant cela, Superman doit d'abord s'occuper de David, dont le comportement trop impulsif et les pouvoirs trop puissants sont devenus une menace. Robin l'accompagne à la Forteresse où va se nouer le destin de David dans un déluge d'action et de grand spectacle.

Dan Mora est infatigable quand on voit les planches qu'il produit : on a droit à des scènes d'une intensité incroyable, qui défilent à un rythme effrené. Waid lui donne de quoi faire et l'artiste s'en empare avec une sorte de gourmandise, de voracité même, qui fait franchement plaisir. Même si son style n'a rien à voir avec celui de son homologue, il y a du Stuart Immonen chez Mora, pour cette capacité à embrasser le script et le mettre en valeur, à ne jamais s'économiser, à toujours y aller à fond.

J'ai d'ailleurs vu sur YouTube des critiques mitigées sur World's Finest bien que très flatteuses pour Mora, mais où il était fréquemment exprimé que Waid ne forçait pas son talent dans un récit où l'action primait, au détriment de la caractérisation. Il me semble qu'il y a une dose de mauvaise foi dans ces propos car l'intention de la série est claire : il s'agit d'un divertissement plein de rebondissements et qui mise à la fois sur la complicité de Superman et Batman mais aussi sur l'accord tacite passé avec le lecteur sur le fait qu'on n'était pas là pour une étude psychologique des héros.

A partir de là, reprocher à World's Finest d'être trop léger, et donc décevant, c'est vraiment comme dire qu'on attendait autre chose que ce qui était précisément annoncé. Il est indéniable que Dan Mora constitue l'attraction de la série car son desssin posséde une vigueur jouissive, totalement en phase avec la tonalité du récit. L'artiste nous régale de pages dynamiques, avec des personnages expressifs, archétypaux, soutenu par les couleurs vives de Tamra Bonvillain.

Mais ensuite critiquer l'insouciance, le manque de fond de Mark Waid, c'est tout de même un peu poussé. Car Waid est quelqu'un qui écrit sans se moquer du lecteur, en concevant des intrigues surprenantes et en même temps entraînantes, fluides. Ce qu'il écrit là est dans la droite ligne de ces travaux chez Marvel (Daredevil, Captain America, Fantastic Four), ce mix parfait de swing et de tension, où tout n'est pas si léger que ça.

La démarche de Waid est celle d'un auteur qui a toujours été humble et discret mais consciencieux. Ce n'est pas un scénariste qui fait parler de lui, ses brouilles avec certains sont toujours restés contenues, mais ce n'est pas une diva. En outre, au regard de sa longévité, la fraîcheur de sa production est admirable. Il se fait plaisir et cherche à faire plaisir au lecteur. Lui reprocher cela, c'est comme minorer la qualité de son oeuvre au prétexte qu'elle serait cantonné à ce registre (ce qui est faux). J'ai plutôt envie de dire deux choses : 1/ trouvez-en qui font aussi bien après tant d'années, et 2/ arrêtez de juger avec condescendance le bon divertissement, appréciez-le comme un exercice de style pas si évident à maintenir à ce niveau.

Dans cet arc qui offrait un écho troublant avec le propre parcours de Superman, on finit sur une note émouvante, là aussi sans fioritures. Avant donc un épilogue qui promet une prolongation prometteuse. Comment, dans ces conditions, ne pas aimer World's Finest ? Allez, maintenant, courez acheter le tome 1 ! (Et le mois prochain, un épisode done-in-one, avec Robin et Supergirl, illustré par Emanuela Lupacchino.)

jeudi 19 janvier 2023

FABLES #157, de Bill Willingham et Mark Buckingham


Après une pause de deux mois (le précédent n° remontait à Octobre 2022), Fables revient pour la suite et fin de l'arc The Black Forest. Il reste six issues avant la fin et Bill Willingham a encore des surprises en réserve comme on peut le voir ce mois-ci. Mark Buckingham, bien occupé en ce moment, nous régale avec de superbes planches.



Winter est sauvée du monde de la tasse à thé où la retenait Yoruba, le vent du Sud. La famille de Bigby et Blanche Neige vit en paix dans la forêt noire tandis que Gwen Greenjack reçoit une offre qu'elle ne peut pas refuser de Cendrillon...


La série revient donc pour entamer la seconde partie de son arc en douze chapitres. La raison de cette pause est sans à chercher du côté de Mark Buckingham car le dessinateur est actuellement très occupé entre Fables et la publication, maintes fois repoussée, de Miracleman : The Silver Age (écrit par Neil Gaiman) par Marvel.


Mais relativisons : le break n'a duré que deux mois et on a à peine eu le temps de le remarquer, sans avoir eu celui d'oublier où l'histoire en était. Dans les six premiers épisodes, le scénario de Bill Willingham avait, entre autres, envoyé les enfants de Bigby Wolf et Blanche Neige dans des aventures séparées.


Ainsi Ambrose avait vaincu un démon et entrepris de fonder une université. Connor avait croisé la route d'un sinistre chevalier et sauvé le vieux Sam de son épée. Blossom a fait la connaissance du dieu de la forêt, Herne, dont elle est tombée amoureuse. Il restait à savoir ce qu'il était advenu de Winter, l'incarnation du vent du Nord...

Tombée dans une tasse de thé sur le dos d'une tortue, elle était prisonnière d'un royaume tenu par Yoruba, incarnation du vent du Sud, et privée de ses pouvoirs. Comme le montre la couverture variante de Mark Buckingham (ci-dessous), elle en sort enfin, emmenant avec elle Tak, son gardien.


C'est alors que Willingham nous surprend en effectuant un bond dans le temps de cinq ans. Les enfants ont grandi et s'ils vivent encore tous auprès de leurs parents, ils sont occupés. Ambrose veille à l'achèvement de la construction de son université avec le vieux Sam. Connor s'entraîne à devenir un chevalier digne de ce nom. Blossom et Herne vivent leur romance - même si Bigby refuse de reconnaître son presque gendre comme le dieu de la forêt (tout en ménageant sa susceptibilité pour faire plaisir à sa fille). Et Winter explique à Tak qu'elle consentira à le rendre à son royaume si Yoruba accepte qu'elle yn séjourne sans la priver de ses pouvoirs.

Il flotte dans ces pages, magnifiquement illustrées par Mark Buckingham (toujours adepte d'un découpage très classique, avec une moyenne de quatre cases et deux bandes, ce qui lui donne de l'espace pour des plans bien fournis mais une lecture fluide), une drôle d'ambiance appuyé par le texte en off. 

Willingham souligne que ce furent des temps heureux pour la famille Wolf, mais qu'ils ne vont pas durer. Une menace sourde plane et donc on ne va pas en rester là. Toutefois, impossible de savoir de quel côté va arriver le danger, voire le drame. Les pistes sont multiples : Herne va-t-il finir par s'agacer que Bigby ne le traite pas comme le dieu de la forêt ? Yoruba, le vent du Nord, va-t-elle se venger de Winter ? A priori Connor et Ambrose ne risquent rien, mais méfions-nous de l'eau qui dort.

Le saut dans le temps nous fait aussi changer de décor et on retrouve alors Gwen Greenjack... Dans la prison de Ryker's Island ! Elle y croupit depuis cinq ans et son arrestation alors qu'elle avait surgi dans le restaurant où était Peter Pan, l'ennemi qu'elle voulait éliminer sans le savoir. Pire : elle a été accusée d'avoir tué sauvagement des policiers, massacrés en vérité par le fée Clochette pour permettre à Pan de s'éclipser sans être interrogé.

Willingham réintroduit Cendrillon dans la boucle, elle qu'on avait laissé abordant des pontes de la sécurité nationale à qui elle offrait ses services pour gérer la situation relative à l'apparition des Fables dans la réalité new-yorkaise. Elle a pris du galon puisqu'on apprend qu'elle dirige désormais une unité spécialisée pour s'occuper des égarés des royaumes.

La seconde moitié de l'épisode consiste donc en un dialogue entre Cendrillon et Gwen dans une pièce de la prison. Willingham parvient à rendre la situation totalement compréhensible au lecteur, qui peut être désarçonné par l'ellipse, et en même temps à poser les enjeux que représente la présence de Gwen dans le monde réel.

Mark Buckingham met en scène ce long dialogue avec la même simplicité et tire parti au maximum de ce qui se joue là : il varie les valeurs de plan, les angles de vue, les éclairages, et pourtant, si on n'y prend pas garde, il a l'air de dessiner tout ça sans effort particulier. C'est tout l'art de ce narrateur de ne jamais être démonstratif ni ennuyeux. On tourne les pages, captivé, et cet échange passe comme une lettre à la poste. Magistral.

Est-ce la fin de l'arc de Gwen Greenjack ? Va-t-elle vraiment en rester là ? Elle revient de loin et sa détention semble avoir entamé son enthousiasme. Mais, quand bien même abandonnerait-elle sa traque qu'il lui reste à rentrer auprès du précédent Greenjack - et la laissera-t-il utiliser ce nom ? Ce qui paraît en revanche plus probable, c'est que Cendrillon enquête sur Peter Pan et le confronte, ce qui augure d'un face-à-face prometteur.

Bref, si vous croyiez que Fables était revenu juste pour raconter un arc tranquille, vous en êtes pour vos frais. Bill Willingham et Mark Buckingham ont encore des cartouches à tirer et ne vont pas ménager leurs héros. Que demander de mieux ?

NAMOR THE SUB-MARINER #4, de Christopher Cantwell et Pasqual Ferry


Le pénultième épisode de Namor the Sub-Mariner : Conquered Shores fonce à toute allure vers un final qui sera dramatique. Christopher Cantwell lâche les chevaux et entraîne le lecteur dans un récit de haute volée, à haute teneur émotionnelle. Pasqual Ferry, lui, continue de nous enchanter avec des pages merveilleusement belles, achevant de faire de cette mini-série un sommet.


Jim Hammond conduit Namor, Luke Cage et Egad au pôle Nord où il a établi une colonie pour les robots et les androïdes. Il dément toute intention de s'en prendre aux atlantes et aux humains, même si Namor a du mal à le croire. Pendant ce temps, Steve Rogers et Eudora reçoivent Machine Man au refuge et là, comme dirait l'autre, c'est le drame...


L'ironie n'a pas sa place dans cette histoire, encore moins quand elle arrive à sa fin, dans un mois. Christopher Cantwell avait jusqu'à présent conduit son affaire sur un rythme assez tranquille, nous laissant découvrir le monde post-apocalyptique dans lequel évoluait son "old man Namor" et quelques humains familiers. Il a décidé d'accélerer.


La réunion, attendue, entre Namor et Jim Hammond, la première Torche Humaine, est d'abord tendue, et pour cause, le prince des mers est convaincu que son ancien allié au sein des Invaders prépare un assaut contre les derniers survivants humains et la population atlante. Pourtant, la vérité est ailleurs.
 

Hammond a déplacé ses semblables, robots en androïdes au pôle Nord où il a établi une colonie futiriste et autonome, cherchant elle aussi à subsister après la guerre menée par les Kree. Mais si la Torche semble innocent, alors que se passe-t-il avec Machine Man, qui commet l'irréparable en son nom ?

L'épisode est clairement scindé en deux parties, mais la narration pose les deux actions en parallèle.  A n'en pas douter, le dernier numéro éclaircira ce qui a poussé Aaron Stack à faire ce qu'il a fait. Mais cela aura eu des conséquences immédiates, comme on le voit ici, et sans que je vous les dévoile. Car Namor a lui aussi eu un geste tragique.

Le procédé est simple, revu, mais Cantwell l'utilise à bon escient, avec beaucoup d'efficacité. On tourne les pages, pris par l'enchaînement des événements, entre surprise et effroi. Le scénariste ne se contente pas pour autant de nous accrocher avec de l'action et du grand spectacle, il glisse vers l'introspection avec habileté.

En effet, un dilaogue entre Eudora, la chef scientifique atlante, et Steve Rogers revient sur le passé des Invaders dont il fit partie aux côtés de Namor et Hammond. Qu'est-ce qui unissait trois hommes aussi dissemblables ? D'abord, il y avait l'époque, c'était la guerre et cette équipe de surhommes formait la première ligne de combat des alliés contre les nazis en Europe.

Dans l'horreur des combats, ils forgèrent une amitié indéfectible, même si au lendemain du conflit, ils prirent tous des chemins différents; Du moins conservaient-ils l'un pour les autres du respect. Et un rêve, une aspiration, la foi en un futur meilleur, pacifique, pacifié. Qu'en reste-t-il aujourd'hui, que le futur est là avec son visage catastrophique ?

Au fond, ce que Cantwell dit, en creux, c'est que Rogers/Captain America était pour Namor comme pour Jim Hammond un exemple et un lien. C'était lui l'idéaliste de la bande, tandis que Namor incarnait le cynisme, la méfiance, et que Hammond figurait le détachement (puisqu'il était un androïde, certes capable d'émotions, mais pour la majorité de ceux qui le cötoyaient, il restait une machine). Rogers voyait en Namor un allié puissant et noble, même si son attitude arrogante et soupçonneuse n'était pas facile à gérer. Et il considérait Jim Hammond comme un homme plus que comme un robot.

Aujourd'hui, comme le lui dit Eudora, Rogers pourrait à noveau jouer son rôle de lien et d'exemple entre Namor et la Torche. Mais Cantwell va renverser la table et précipiter les trois hommes dans une tragédie. La fin de l'épisode choque par l'incertitude qu'elle fait peser sur l'un d'eux, et le sort subi par un autre. Tout compte fait, c'est donc une histoire noire que raconte Conquered Shores.

Et comme pour l'atténuer ou la nuancer du moins, la contribution de Pasqual Ferry s'avère un choix judicieux car le dessinateur ibérique nous émerveille avec des planches d'une beauté rare. L'épisode met en valeur le sens du design de Ferry, qu'il s'agisse du vaisseau de Jim Hammond, tout en courbes, ou de la base-colonie qu'il a installée dans l'Arctique, là aussi avec un bâtiment aux formes arrondies, aux perspectives acceuillantes et profondes, davantage une ville qu'une simple installation.

La complicité de longue date entre Ferry et le coloriste Matt Hollingsworth aboutit à des iamges composées avec une grâce divine et des ambiances toujours douces. Même quand une explosion survient, les flammes et le souffle de la déflagration ont quelque chose de moins terribles que de poétique, ce qui rend évidemment l'effet encore plus dramatique puisque le lecteur ne se rend compte qu'après des dégâts.

La manière dont Ferry représente la Torche tranche avec les canons établies par Alex Ross (qui pour figurer la chaleur des flammes avait peint Jim Hammond en s'inspirant d'un négatif photo et donc de la signature thermique imprimée sur le film). Hollingsworth et Ferry préfèrent des flammes qui semblent danser autour de la silhouette de Hammond, ce qui le rend moins menaçant mais pas moins intense ni puissant.

Quelle que soit l'issue de cette mini-série, on peut déjà affirmer que Cantwell et Ferry auront réussi à redonner son lustre à Namor, personnage fondateur de la maison des idées au même titre que la Torche Huimaine.

mercredi 18 janvier 2023

G.C.P.D. : THE BLUE WALL #4, de John Ridley et Stefano Raffaele


L'antépenultième épisode de G.C.PD. : The Blue Wall prouve qu'il fallait s'accrocher à cette mini-série car ce qu'a écrit John Ridley est vraiment formidable. L'histoire roule au diesel, mais elle décolle complètement et il y a fort à parier que les deux numéros restants soient excellents. Stefano Raffaele illustre cela avec une densité épatante, une tension croissante.


Ce quatrième épisode braque ses projecteurs sur le cas de l'agent Ortega, en proie depuis le début au racisme de ses collègues. Tandis que l'agent Wells démissionne, accablé, et que l'agent Park se désensibilise de plus en plus, Ortega planifie une riposte radicale...


Le mois dernier, j'écrivais que G.C.P.D. : The Blue Wall n'était pas forcément une mii-série dont je dévorais chaque nouvel épisode dès que je réceptionnais. Mais qu'une fois lu, je constatai les qualités évidentes de cette histoire. Mais avec ce nouveau numéro, plus de place au doute.


John Ridley livre un script remarquable qui dresse un bilan sur ses trois jeunes recrues du département de la police de Gotham tout en liant le destin de l'une d'entre elles à celui de la commissaire Renee Montoya dans un final dramatique.


On comprend surtout parfaitement et puissamment pourquoi la série est sous-titrée The Blue Wall car Rdley explique cette formule à la lumière de ce que traverse l'agent Ortega. Et l'illustration est implacable.

Dans le premier épisode, lors du discours qu'elle prononçait devant les recrues du GCPD, Renee Montoya définissait les forces de l'ordre de Gotham comme un mur bleu (blue wall donc) face à la criminalité qui rongeait la cité. Chaque membre de la police se dressait face aux malfrats comme un mur et formait ainsi une sorte de rempart dans et autour de la mégalopole.

L'image était forte et simple, prompte à stimuler les recrues. Pourtant on sentait aussitôt que pour Montoya, tout cela tenait du slogan facile à mémoriser, et moins d'une réalité sur laquelle s'appuyer. Dans l'épisode de ce mois-ci, une scène fait écho au septicisme de Montoya à qui son chef des patrouille présente des statistiques flatteuses sur la baisse de la criminalité, prouvnt ainsi que les méthodes qu'elle applique portent leurs fruits. 

Mais Montoya interroge son chef de patrouille en lui demandant s'il y croit vraiment. "Les chiffres ne mentent pas", répond-il. Montoya dévoile son pessimisme, produit de ses longues années passées sur le terrain à observer à quel point le Mal ronge Gotham, doutant qu'il puisse être jamais, sinon éradiqué, du moins affaibli. Aujourd'hui, officiant depuis son bureau et lisant les chiffres, cette mentalité ne l'a pas quitté : l'embellie est là, mais elle ne saurait être durable. Être flic à Gotham, c'est éprouver le mythe de Sisyphe.

Comme en écho au malaise de Montoya, il y a celui des trois recrues que la série suit depuis le début. Wells, incapable de supporter l'échec qui a conduit à la mort d'un ancien détenu dont il était le contrôleur judiciaire, démissionne et envoie balader son collègue qui raille l'idéalisme qui l'habitait. En quittant son bureau, il croise Ortega, mais les deux amis sont incapables d'échanger un mot.

L'agent Park fait ses premiers pas au sein de la brigade scientifique et son boulot consiste en fait à observer et surveiller les véritables agents qui procédent à des prélévements sur une scène de crime afin qu'ils n'oublient rien ou ne commettent pas d'impair préjudiciable pour la suite de l'enquête. Elle constate qu'elle devient de plus en plus détachée face aux horreurs auxquelles elle est confrontée quand elle regarde un cadavre sans éprouver quoi que ce soit.

En s'en ouvrant à Ortega, Park confesse à quel point ce métier la désensibilise. Pour son ami, c'est plus simple : elle apprend. Voir un malfrat mort sans être ému, c'est accepter que les gens mauvais ne méritent pas de compassion. Il faut s'endurcir. Mais Park rétorque qu'elle doute que ce soit une si bonne chose et regrette surtout de ne pas avoir le point de vue sur la question de Wells.

John Ridley saisit avec tact et finesse les états d'âme de ces jeunes flics. Les dialogues sonnent admirablement juste - et on comprend encore moins pourquoi DC s'obstine à mettre en garde le lecteur contre le langage utilisé dans ce comic-book, supposément choquant. Ces précautions éditoriales sont inutiles et ridicules.

Entre-temps, Montoya accueille chez elle un chiot que lui offrent son frère Benny et sa famme Sondra. D'abord réticente, elle admet que l'animal peut l'aider et il va d'ailleurs ensuite lui permettre de faire la rencontre d'une jeune femme qui lui donne rendez-vous. Subtilement, Ridley aborde l'homosexualité de Montoya mais aussi sa peur de l'engagement parce qu'elle estime impossible d'être aimée quand on fait un métier comme le sien, hantée par des atrocités quotidiennes. Même si Ridley ne développe pas beaucoup la caractérisation de Benny et Sondra, il faut prêter attention à ces deux personnages qui vont avoir une importance tragique à la fin de l'épisode.

Car à mesure qu'on tourne les pages et qu'on retrouve Ortega, on pressent qu'une catastrophe va survenir. Stefano Raffaele suligne cela en ayant recours à des pages découpées avec des cases occupant fréquemment la largeur de la bande et isolant des personnages dans des décors ou en appuyant leurs expressions grâce à des gros plans. Il en résulte une sensation d'oppression.

Et c'est là que tout le sens de la formule The Blue Wall se révéle : Ortega écrit un journal dans lequel il consigne ses pensées, se sentant non pas comme une partie du mur bleu, mais plutôt menacé par son écroulement. Après avoir discuté briévement avec un collègue, il croit que le pire est derrière lui et que les moqueries sur ses origines mexicaines ont cessé. Puis bientôt, une nouvelle terrible humiliation, qui plus en compagnie de son père, va le frapper. Et le pousser à commettre l'irrréparable...

Ridley nous entraîne sur une fausse piste (on croit que Ortega va abattre ses collègues) pour mieux nous cueillir avec quelque chose de plus terrible et imprévisible encore. Raffaele nous fait ressentir l'injustice et la bêtise crasse avec des plans dont la valeur est toujours aussi intense. Ni le lecteur ni le personnage ne peuvent respirer, l'ambiance devient étouffante, irrespirable, les pages deviennent électriques et accablantes à la fois. C'est magistral. Et, cette fois, la colorisation sombre de Brad Anderson fonctionne parfaitement.

La série a consacré un épisode centré sur les quatre protagonistes (Park, Wells, Montoya, Ortega) avant de franchir le Rubicon cette fois. Plus rien, vraiment, ne saurait être pareil ensuite. De quoi être confiant pour les deux prochains numéros qui devraient atteindre des sommets narratifs et graphiques et définitivement faire de G.C.P.D : The Blue Wall un mur dont l'ombre sinistre engloutira les lecteurs et les héros.

NIGHTWING #100, de Tom Taylor, Bruno Redondo, Rick Leonardi, Mikel Janin, Scott McDaniel, Eddy Barrows, et Javier Fernandez


100 numéros, 50 pages : voici le programme pour cet épisode anniversaire de Nightwing période DC Rebirth. Tom Taylor, disons-le tout de suite, ne s'est pas raté et livre une superbe copie, bourrée d'action, de guests, d'émotion aussi. Il est accompagné par Bruno Redondo bien sûr, mais aussi Rick Leonardi, Scott McDaniel, Mikel Janin, Eddy Barrows et Javier Fernandez, qui ont tous dessiné à un moment les aventures de Dick Grayson sont également de la fête.


POur ce genre d'occasion, j'ai tendance à croire qu'il ne faut pas chercher à charger la barque et proposer quelque chose de simple mais jubilatoire qui comblera le fan, un super épisode divertissant, qui tourne une page et en ouvre une nouvelle.


Donc, le scénario est sobre : Heartless attaque la prison de Blüdhaven et en libère les détenus, parmi lesquels se trouvent KGBeast (qui avait blessé lourdement Nightwing) et Tony Zucco (voir #99). Nightwing se rend sur place, bientôt aidé par les Titans...


L'action se déroule en temps réeel sur les 3/4 de l'épisode avec cette grande évasion et la pagaille qui s'ensuit. Nightwing atterrit au beau milieu de la fuite des détenus et en convainc certains de l'aider plutôt que d'aggraver leur cas en soutenant un tueur comme Heartless.
 

Puis les Titans (Starfire, Cyborg, Raven, Flash, Donna Troy, Beast Boy) arrivent pour prêter main forte à leur ami. Nightwing peut alors se concentrer sur Heartless et Tony Zucco... Plus tard, Superman et Wonder Woman viendront lui faire une offre. Puis il aura une discussion poignante avec Batman. Et enfin, en compagnie de Barbara Gordon et Melinda Zucco, il sera temps de réfléchir à l'avenir...


J'ai beaucoup aimé ce qu'a écrit Tom Taylor pour ce ° 100. Le scénariste a parfaitemetn sur cerner les objectifs de cet épisode spécial et a voulu contenter les fans. D'une certaine manière, il est revenu à ses fondamentaux, ceux qui lui avaient si bien réussi au début de son run, en mixant humour, action, émotion, espoir.


Le défi était délicat car il fallait produire une cinquantaine de pages, plus du double d'un épisode normal, sans qu'on sente qu'il s'agissait de remplissage, de pages gratuites. Bien entendu, les artistes conviés à la fête ont le loisir de se faire plaisir, disposant entre autres chacun d'une splash page mettant en valeur les qualités acrobatiques de Nightwing. Mais pas que.

En effet, par la suite, l'épisode leur fournit le moyen de prouver leurs qualités de narrateur graphique, chacun à leur façon, et ça, c'est vraiment cool. Ils sont venus, ils sont (presque) tous là - il ne manque guère en fait que le regretté George Pérez, qui, le premier, dessina Dick Grayson en Nightwing dans les pages de New Teen Titans, designant son changement de look, et affrimant son émancipation vis-à-vis de Batman. On pourra d'ailleurs regretter que DC n'ait pas pensé à saluer Pérez d'une manière ou d'une autre  (même si je crois qu'une variant cover de l'épisode reprenant un dessin de l'artiste est dispo).

Concrétement, Bruno Redondo dessine les pages 1 à 5, puis 17, 24-25, 37 à 49. Rick Leonardi lui emboîte le pas pour les pages 6 à 11, 13-14. Mikel Janin n'a droit qu'à la page 12 (sans doute par manque de temps car il est déjà occupé par Justice Society of America actuellement, et peut-être aussi parce qu'il est le seul à n'avoir pas dessiné Nightwing à proprement parler mais Grayson, dans l'excellent titre écrit par Tim Seeley et Tom King). 

Eddy Barrows (qui avait relooké le personnage pour les New 52 et signé les premiers épisodes de la série à l'époque) dessine les pages 15, 26 à 30. Javier Fernandez (qui avait débuté la série période Rebirth) se charge des planches 16, puis 31 à 36 (on saluera la performance car Fernandez illustre désormais King Spawn mais a fait l'effort de se libérer pour ce n°). Enfin Scott McDaniel livre la page 18.

C'est un quasi sans faute, parce que je n'aime pas le style de McDaniel et que je regrette tellement le temps où Leonardi avait un encreur (particulièrement Terry Austin). Mais sinon, c'est un festin. Redondo est dans une forme  étincelante. J'aurai bien aimé plus de Janin mais je comprends qu'il n'a pas pu produire plus. Et quelle joie de revoir Javier Fernandez et Eddy Barrows.

Le spectacle est total pour cette très grande séquence suivant l'attaque de la prison. Le rythme est trépidant, Taylor laisse parler ses artistes en leur donnant du biscuit. L'entrée en scène des Titans est jouissive.

L'épisode fait ensuite le pont entre ce qu'on vient de lire et les conséquences de Dark Crisis (on Infinite Earths), au terme de laquelle la Justice League décide de prendre du champ pour réfléchir à de nouvelles méthodes d'action. Bien entendu DC relaunchera Justice League tôt ou tard, mais peut-être pas en 2023 où l'éditeur veut visiblement tenter quelque chose en rupture avec l'ère Dawn of DC et de nouveaux titres lancés pour tester le lectorat. N'empêche, c'est couillu de se priver d'un titre aussi emblématique, comme si Marvel suspendait sans date de retour Avengers.

Je ne spoile rien en révélant que les Titans vont donc devenir la nouvelle équipe en première ligne : Tom Taylor a été le premier à teaser cela depuis des mois en multipliant les apparitions en guest-stars de membre du groupe dans les pages de Nightwing (quand ils n'étiaent pas tous réunis). Et sans Justice League, qui d'autre pour assurer l'intérim ? Justice Society of America de Johns a une histoire en parallèle, qui n'est pas connectée au statu quo post-Dark Crisis

Il y a quelque chose d'évident dans cette situation que Taylor a largement contribué à préparer. Cela montre aussi que DC fonctionne différemment de Marvel, toujours très partisan de l'univers partagé, de l'interconnection des séries (même si c'est moins fréquent qu'à une certaine époque où les events obligeaient quasi tout le monde à être au diapason). On a le sentiment qu'aactuellement chacun vit sa vie et que ceux qui veulent s'aligner sur le dernier event le choisissent. Par exemple, Batman par Zdarsky s'en fiche (mais c'est Batman, il fait ce qu'il veut). Taylor, lui, a vraiment voulu profiter de Dark Crisis pour établir une nouvelle étape pour Nightwing. Et on sait que Joshua Williamson va faire revenir Green Arrow dans une mini-série en Avril à partir de ce qui est arrivé à Oliver Queen dans Dark Crisis.

Ce qu'on peut trouver plus aléatoire, c'est à quel point tout ça est raccord avec l'historique des personnages. Durant Rebirth, Nightwing, dans la série Titans, avait dissous son équipe à la demande de la Justice League... Et maintenant il la reforme à la demande de la Justice League. C'est un peu embarrassant car Superman, Wonder Woman et Batman lui demandent de le faire en lui jurant qu'ils ont confiance en lui plus qu'en quiconque... Après avoir été beaucoup moins flatteurs auparavant. Et sans tenir compte du fait que Nightwing est déjà bien occupé avec ce qui se passe à Blüdhaven.

A ce petit jeu, Dick Grayson passe davantage pour le gentil garçon qui ne sait pas dire "non", qui veut toujours faire plaisir, que comme un leader qui a vraiment les clés, vraiment le choix. Et donc la décision de repartir avec les Titans apparaît un brin facile alors que Dick pourrait simplement former une nouvelle Justice League, avec quelques Titans, mais aussi des héros expérimentés, plus puissants que ses copains (même si les Titans ne sont pas des demi-portions à ce niveau-là). Je ne peux pas m'empêcher de comparer ça avec les New Mutants, que Claremont avait introduit avec le projet de remplacer à terme les X-Men, d'en faire une nouvelle génération de X-Men, reléguant donc Wolverine, Cyclope et compagnie comme eux-mêmes avaient succédé aux cinq premiers élèves du Pr. X. Cela n'arriva jamais, la popularité de l'équipe née en 75 étant devenu trop grande, et les New Mutants sont restés à jamais ce groupe de jeunes mutants dans l'antichambre. Les Titans, c'est pareil : ils ne seront jamais la nouvelle Justice League, toujours les remplaçants et c'est ce qu'on voit encore ici.

Pour en finir sur ce sujet, DC pas plus qu'un retour de la série Justice League n'a annoncé une nouvelle série Titans, donc tout ça va rester cantonné aux pages de Nightwing, un titre sur un héros solo mais entouré d'une équipe. Etrange statut. Pour combien de temps ? A suivre.

Toutefois, je ne veux pas paraître grognon et dire que ça a gâché mon plaisir de lecture. Ce n° 100 est vraiment très bon, avec une dynamique impeccable. Les questions qu'il pose sont plus périphériques que narratives. Visuellement, c'est top, et Taylor a été vraiment bien inspiré. Est-ce que je vais replonger ? Je ne sais pas. C'est tentant, d'autant que le prochain arc sera dessiné par Travis Moore, une valeur sûre (même s'il n'ira certainement pas au-delà de quatre-cinq épisodes - depuis Javier Fernandez, Nightwing manque vraiment d'un artiste capable de faire davantage, et c'est vraiment triste quand on sait que, par exemple, Immonen dessine si peu en ce moment - imaginez Immonen sur Nightwing...). Le plus probable, c'est que je vais attendre quelque temps, voir ce que vaut le prochain arc, et s'il est bon, j'en ferai une critique.