vendredi 16 octobre 2020

X OF SWORDS, CHAP. 6, 7, 8 : HELLIONS #5 - NEW MUTANTS #13 - CABLE #5, de Zeb Wells et Carmen Carnero, Ed Brisson et Rod Reis, Gerry Duggan et Phil Noto

 


Cette semaine, trois nouveau chapitres de X of Swords et trois nouveaux titres impactés : Hellions, qui sous la direction de Zeb Wells ressemble à une sorte de Suicide Squad mutante ; New Mutants de Ed Brisson qui s'intéresse particulièrement à Cypher et Warlock ; et Cable où Gerry Duggan anime la famille Summers-Grey. Carmen Carnero, Rod Reis et Phil Noto dessinent.


Lors d'une réunion extraordinaire du conseil de Krakoa, le Pr. X pointe les failles qui ont conduit à la crise actuelle avec Arakko. Mr. Sinistre a une idée pour éviter le tournoi à venir entre les champions des deux camps.


Il propose que son équipe des Hellions s'introduisent clandestinement dans la dimension d'Amenth via le royaume d'Avalon dans l'Outremonde pour y dérober les épées des champions d'Arakko. Le plan est voté par le Conseil. Mais à condition que Sinistre accompagne son équipe sur place.


Mr. Sinistre négocie avec l'excentrique Jamie Braddock, placé à la tête du royaume d'Avalon par Apocalypse, pour se déplacer jusqu'à Amenth. Puis avec les Hellions, il manipule la garde de Saturnyne afin de poursuivre leur route.

*


Dans le treizième épisode de New Mutants, Ed Brisson signe un de ses derniers épisodes (il cédera sa place après X of Swords à Vita Ayala). Bonne nouvelle : Rod Reis revient au dessin (et il fera équipe avec Ayala une fois le crossover terminé).



Sidéré, Cypher a appris qu'il allait devoir se battre au nom de Krakoa dans le tournoi contre les champions d'Arakko. Pour ne rien arranger, son épée sera son ami Warlock, le technarque. Magik décide de l'entraîner.


Illyana Rasputin ne retient pas se coups, sachant que Doug Ramsey est un novice en matière de combat. Il a beau résister vaillamment, il dérouille méchamment. Tout cela n'échappe pas à Exodus qui se tient prêt à remplacer Cypher s'il meurt pour devenir l'interprète de Krakoa auprès du conseil.


Cette perspective n'enchante pas Krakoa qui utilise Mondo pour communiquer avec Cypher et lui proposer de le cacher avant le tournoi. Mais Doug tient à honorer son rang et à assumer ses devoirs, quoi qu'il lui en coûtera.

*


X of Swords donne l'opportunité de découvrir des séries auxquelles je ne m'intéressais pas jusque-là. Cable (comme Hellions) est un titre lancé récemment (seulement cinq épisodes au compteur) et s'intéresse au fils de Cyclope et Jean Grey, qui d'ailleurs l'accompagnent ici, sous la direction de Gerry Duggan et Phil Noto.



Cable a activé l'entrée de la Pointe, la station orbitale qui sert de quartier général à l'organisation du S.W.O.R.D.. Saturnyne a en effet glissé dans l'esprit du Hurleur que quelque chose de décisif en prévision du tournoi s'y trouvait.


Mais sur place, Cyclope, Jean Grey et Nathan Summers découvrent l'équipage mystérieusement décimé par une force extra-terrestre. Jean et Cyclope repoussent les assaillants pendant que Cable va désactiver l'alimentation de la station qu'il a remise en route grâce à son épée.


De retour à Krakoa, Cable rejoint les champions pendant que Jean et Cyclope élaborent un plan pour débloquer les communications télépathiques avec l'Outremonde, ce qui pourrait donner un avantage aux leurs avant et lors du tournoi.

J'avais été un peu déçu par les premiers chapitres de X of Swords qui me paraissaient mal fichus, mal construits. Par exemple, la semaine dernière, les épisodes de Wolverine et X-Force ne formaient en vérité qu'un seul récit, et dans X-Force, on ne voyait aucun membre de l'équipe en dehors du griffu. Par ailleurs, graphiquement, c'était aussi moyen. Pas de quoi s'alarmer, mais pas non plus de quoi s'extasier.

Finalement, c'est avec des séries dont je n'attendais rien - pire : que je considérai comme surnuméraires dans la franchsie X - que mon intérêt s'est réveillé cette semaine. Non seulement, les épisodes de Hellions, New Mutants et (dans une moindre mesure) Cable sont particulièrement efficaces, mais surtout ils font progresser l'intrigue dans des directions imprévus. Visuellement, ils sont aussi bien plus aboutis.

Commençons par Hellions #5 : écrite par Zeb Wells, ex-espoir de Marvel, cette série pour son premier arc s'est distingué par son ton horrifique et absurde. Le casting est WTF au possible, avec Havok (qui retombe donc bien bas - seul Rick Remender semble avoir eu un réel intérêt pour Alex Summers lors de ses Uncanny Avengers), Kwannon/Psylocke, et des mutants improbables comme Greycrow (ex-Marauder, Nanny et Orphan-Maker, Wild Child et Empath. Cette équipe est celle de Mr. Sinstre, qui a convaincu le conseil de Krakoa de réunir ses membres, tous des vilains irrécupérables (en dehors de Havok et Psylocke) pour leur donner une chance de se racheter dans la communauté krakoane. Comment ? En leur confiant des missions-suicide. Les Hellions, ce sont donc la Suicide Squad mutante.

Autant dire que les intégrer au crossover ne m'inspirait pas confiance. J'avais tort car l'épisode est une franche réussite, très drôle et plutôt malin même dans l'exploitation de cette équipe. Depuis House of X-Powers of X, Nathaniel Essex (Mr. Sinistre) est dépeint comme un parfait crétin, même si c'est aussi un généticien génial. Admis au sein du conseil de Krakoa, il embarrasse fréquemment les autres par son caractère... Disons exubérant. Et en voulant composer une équipe avec des renégats incapables de s'intégrer au grand projet krakoan, ça ne s'est pas arrangé.

Mais dans le cadre de cette saga, cette bande de wildcards a bel et bien un rôle à jouer. Sinistre imagine un plan loufoque : envoyer les Hellions dans l'Outremonde pour qu'ils volent les épées des champions d'Arakko. Démunis, ils seront alors obligés de déclarer forfait pour le tournoi à venir. C'est totalement fou, et avec ces personnages, presque voués à l'échec, mais c'est une idée qui convainc malgré tout une majorité au sein du conseil. Exodus, qui déteste Sinistre, fait également en sorte que Sinistre mène cette expédition.

Zeb Wells, il y a quelques années, était un scénariste sur lequel Marvel misait, mais qui n'a jamais convaincu les lecteurs. Ce "loser" s'occupe donc aujourd'hui d'une bande de losers et il le fait bien. Il enchaine les scènes dynamiques avec un humour sarcastique, sans hésiter à charger la mule (tous les Hellions se détestent, sont des abrutis finis, et leur périple est tout à fait pathétique). C'est un vrai festival, très drôle (Mr. Sinistre cherche à envoyer un clone à sa place et le défi au chifoumi, Sinstre parlemente avec ce cinglé de Jamie Braddock placé sur le trône d'Avalon par Apocalypse, Empath manipule les gardes de Saturnyne et asservit Greycrow). Réjouissant.

D'autant plus que, seconde surprise, Carmen Carnero dessine. Je n'ai pas été tendre avec cette artiste quand elle officiait sur Captain Marvel mais ici, soutenue par le coloriste David Curiel, elle livre des planches remarquables, avec des personnages expressifs, des compositions parfaites, un découpage nerveux et inventif, dans des décors détaillés. Une transformation. Ou bien la rencontre avec des personnages, une série qui lui conviennent vraiment. 

On change de ton avec le treizième épisode de New Mutants, série qui a complètement dévissé après que Jonathan Hickman l'a abandonnée. Ed Brisson s'est avéré incapable de tenir le titre et d'en animer les héros de manière efficace, comme mal à l'aise avec ce qu'avait posé Hickman (la série en effet s'intéresse de manière générale aux nouveaux mutants, pas seulement à l'équipe du même nom). Résultat logique : il a décidé de quitter le titre une fois X of Swords achevé et sera remplacé par Vita Ayala (qui écrit déjà X-Factor).

Brisson a l'opportunité de réduire la voilure dans cet épisode qui se concentre sur Cypher, désigné à la surprise générale comme un des champions de Krakoa, et dont l'épée n'est autre que Warlock, le technarque. Récemment, la présence de ce dernier a été dévoilée après que Doug Ramsey se soit efforcé de cacher son ami, certains fans spéculaient sur une possible infection techno-organique de Krakoa par Warlock (on verra si cette théorie est crédible).

C'est une excellente idée de faire, en tout cas, de Cypher un des champions car jusqu'à présent le casting était plutôt prévisible (avec Wolverine, Magik, Tornade, Cable, en attendant les autres). Et donc l'épisode prend la forme, condensée, d'un récit initiatique, où Magik devient le coach de Doug Ramsey et Exodus un conspirateur. C'est l'autre bonne idée : Bennet de Paris n'était pas très développé  en dehors de son rôle de membre du conseil de Krakoa, on l'avait vu chanter les louanges de Magneto durant l'invasion Cotati, et c'était à peu près tout (en dehors de ses dialogues excédés avec Mr. Sinistre). Là, on le voit clairement miser sur la défaite (donc la mor) de Cypher pour le remplacer en tant que relais de Krakoa.

La relation entre Magik et Cypher est superbement écrite, Illyana Rasputin ne retient pas ses coups, ne ménage pas son ami et lui avoue même in fine ne pas croire qu'il a une chance dans le tournoi. Krakoa aussi est préoccupée par le sort de son ami, tout comme Warlock. Et pourtant, lorsqu'il a l'opportunité de se cacher, de se défiler, Doug Ramsey refuse, par orgueil, par sens du devoir aussi. Je doute qu'il soit sacrifié lors du tournoi (c'est un des chouchous de Hickman), mais sait-on jamais ? S'il devait mourir, cela provoquerait un vrai choc dans la communauté.

Rod Reis  a quitté New Mutants après l'arc initial écrit apr Hickman (qu'il a retrouvé pour Giant-Size X-Men : Fantomex). C'est donc un réel plaisir pour ses fans, dont je suis, de le retrouver - et de savoir qu'il reviendra comme artiste régulier sur la série après le crossover. Il anime parfaitement ces personnages, à qui il donne une vraie jeunesse mais aussi du caractère, grâce à son style très tranché, riche en effets numériques mais bien dosés, et son découpage inventif. Un régal.

Enfin, dans Cable #5, on renoue avec ce qui avait été engagé lors de X of Swords : Creation quand Cyclope, Jean Grey et leur fils suivaient une piste les menant à la Pointe, la station orbitale du S.W.O.R.D., grâce à un indice placé dans l'esprit du Hurleur par Saturnyne.

Je dois bien avouer que, dans le lot, c'est l'épisode qui m'a le plus dérouté et déçu. Je n'ai simplement pas saisi où Gerry Duggan voulait en venir et quel était le sens de cette aventure. On découvre que l'équipage de la Pointe a été décimé par des aliens via un portail en forme de monolithe noir (une référence à 2001 : l'odyssée de l'espace ?). Avoir réactivé la station  grâce à l'épée de Cable, était donc une mauvaise idée. On débranche donc tout et les aliens ne peuvent plus accéder à la station.

Bon, d'accord, mais après ? Après, en fait, il semble que ce soit surtout les deux dernières pages qui soient les plus intéressantes. Puisque les télépathes de Krakoa ne peuvent établir de liaison avec l'Outremonde (car Saturnyne les en empêche), Cyclope et Jean Grey décident de corriger cela. Quel rapport avec l'expédition dans la Pointe du S.W.O.R.D., mystère. Mais en revanche, cest vrai que cette affaire de communication avec l'Outremonde est plus captivante car on devine quel avantage elle donne aux mutants de Krakoa dans les événements à venir (ils pourraient espionner les Arakki et même aider les champions lors du tournoi). Dommage que ce soit aussi peu clair.

Concernant les héros de cet épisode, je sais que beaucoup de fans n'aiment pas "Kid" Cable - d'ailleurs, on peut s'étonner que ce jeune Cable n'ait jamais été montrer en compagnie de Hope, car le "vieux" cable l'a quand même élevée et donc elle ne devrait pas être enchantée que son père "adoptif" ait été remplacé par ce morveux. C'est vrai que ce "Kid" Cable n'est pas très charismatique, très agaçant. Pourtant Marvel compte sur lui (au point d'avoir spoilé sur son sort post-X of Swords), donc il faut faire avec. Par contre, suivre Cyclope, Jean Grey et leur fiston offrent de bons moments, leur trio fonctionne bien, donne de la consistence à chacun.

Et puis Phil Noto dessine. J'ai toujours bien aimé cet artiste, qui est capable de s'adapter à n'importe quelle série, qui n'est jamais en retard quel que soit le rythme de parution et alors qu'il assume dessin et couleurs. Il rend une copie sans éclat mais efficace, c'est propre, bien tourné, rythmé. C'est déjà ça pour une série et un héros auquel on ne s'attache guère.

Voilà ce qu'on peut dire des trois chapitres de la semaine. Un bon cru, la saga se déploie avec habileté, s'offre des extensions intéressantes, bénéficie de dessins très convaincants. A suivre dans sept jours avec les treizièmes épisodes de Excalibur et X-Men.

jeudi 15 octobre 2020

STRANGE ADVENTURES #6, de Tom King, Mitch Gerads et Evan Shaner

 
Couverture de Mitch Gerads
Couverture de Evan Shaner


Avec ce sixième épisode de Strange Adventures, nous sommes à mi-parcours de la mini-série écrite par Tom King. Le titre va d'ailleurs s'interrompre provisoirement : le mois prochain paraîtra une version director's cut du n°1 et en Décembre sortira le n°7. Le scénariste et ses deux dessinateurs, Mitch Gerads et Evan Shaner, concluent donc le premier acte en abordant de front certaines questions mais aussi en nous laissant plein d'autres interrogations : c'est habile pour nous donner envie d'y revenir. Même si tout n'est pas parfait...




Rann. Adam Strange s'est isolé à la veille d'un assaut contre les Pykkt après avoir scellé une alliance avec les Rocks et les Hellotaat. Alanna le rejoint et le rassure sur l'issue de la guerre. Sur Terre, Alanna invite Michael Holt/Mr. Terrific à marcher ensemble pour une discussion franche et intime.


Ils entrent dans un bar et parlent de leurs deuils respectifs. Holt évoque sa femme enceinte morte dans un accident de la route alors qu'il ne souhaitait pas forcément être père. Alanna parle de la capture de Adam par les Pykkt et de son évasion, après laquelle il n'a plus jamais été le même homme.


Sur Rann, le conflit a été terrible. Les deux camps ont subi des pertes importantes et des succès par intermittance. Sur Terre, Alanna poursuit sa confession : revenu auprès d'elle et de leur fille, Adam est parti se promener avec Aleea. Pris dans une embuscade ennemie, Adam n'a pu sauver sa fille.


Holt demande où est passé le corps de l'enfant. Alanna répond qu'il n'en restait rien, un mausolée a été érigé en sa mémoire. Mr. Terrific n'entend pourtant pas, malgré cette tragédie, arrêter son enquête : il reste à résoudre le meurtre de cet homme qui a interpelé violemment Adam.




Sur Rann, à bout de forces, Alanna et Adam rejoignent une position critique signalée par Sardath. Ils sont abattus en vol. Les Pykkt enlèvent Adam sans connaissance mais laissent Alanna derrière...

Il se passe quelque chose d'étrange avec Strange Adventures. Depuis quasiment le début de cette mini-série, je termine chaque épisode frustré, insatisfait. Et pourtant, quand j'en rédige la critique, j'en retiens surtout des aspects positifs, je suis plutôt content de ce que je lis. Pas comblé, mais reconnaissant la qualité de l'ouvrage.

Qu'est-ce qui peut expliquer cela ? Je me le suis demandé encore une fois avant d'écrire ces lignes. Peut-être au fond ne suis-je pas un méchant critique, et c'est vrai que je n'ai aucun goût pour livrer des articles pour démolir des comics, même quand ils me déçoivent. Parfois, je me laisse aller, de dépit. Mais généralement, c'est surtout le signe que je vais lâcher l'affaire car je n'ai jamais compris ces lecteurs qui s'acharnent sur une série en continuant à la suivre.

Mais je n'ai pas envie d'abandonner Strange Adventures. Je suis arrivé à la moitié de l'aventure, j'ai désormais envie de connaître la suite et la fin. Et puis c'est une belle BD, bien écrite, superbement dessiné. Je ne m'ennuie pas en la lisant. Il n'y a aucune raison d'en rester là.

Toutefois, j'ai conscience que tout ne fonctionne pas parfaitement dans cette entreprise, que ce n'est pas aussi bien que je l'espérai, que ça pourrait l'être. Il est en effet difficile de lire cette histoire après la réussite de Mister Miracle du même scénariste et du même dessinateur. C'était une oeuvre tellement étonnante, aboutie. La comparaison est cruelle.

Je ne pense pas qu'on puisse y échapper. Strange Adventures est dans l'ombre de Mister Miracle. Peut-être que si Mitch Gerads n'avait pas fait partie des deux séries, ce serait plus facile. C'est injuste pour l'artiste, qui ne démérite vraiment pas, mais je crois à présent que c'est une mauvaise idée de l'avoir associé à Strange Adventures car il renvoie à Mister Miracle.

Si l'on considère ce sixième épisode, c'est impeccable. Il y a des scènes fortes, c'est très beau (je me répète), les dialogues sont remarquables, l'ambiance est intense, tout ce qui est suggéré sur la captivité d'Adam Strange, le deuil, vraiment, tout ça est très bon de mon point de vue. Je déplore que les détracteurs de King ne retiennent que sa propension au bavardage, qui, à mon avis, était plus prononcé dans ses derniers arcs de Batman, ou sa préférence affichée pour des héros névrosés, traumatisés. King vaut mieux que ces dénigrements faciles parce qu'il aborde des thèmes certes peu confortables, avec des tics d'écriture, mais il le fait honnêtement, sans se cacher, en assumant une vraie ambition, et en construisant un discours probant (nourri par sa propre expérience sur le terrain militaire - mais sans militarisme).

Pourtant, ce même épisode a les défauts de ses qualités et cela semble être plus prononcé. Par exemple, tous les flashbacks sur Rann ne servent pas à grand-chose, lucidement. Ils apparaissent même redondants avec ce qui se dit sur Terre, dans le dialogue entre Alanna Strange et Michael Holt, qui souvent précédent les événements et donc spoilent curieusement le récit, le court-circuite. L'exemple le plus fameux : quand Alanna évoque la captivité d'Adam, alors qu'on ne le voit être capturé qu'à la dernière page de l'épisode.

C'est dommage par que, donc, par ailleurs il y a ce dialogue entre Alanna et Mr. Terrific et là, c'est particulièrement réussi. Michael Holt parle du décès de sa femme enceinte et de ses doutes sur sa situation de futur père à cette époque : un aveu étonnant, troublant. Alanna évoque la mort d'Aleea, sa fille, dont le corps a été détruit par les Pykkt. Terrible et poignant. Alanna assume aussi la cruauté dont elle a fait preuve durant la guerre, mais relativement par rapport à celle des Pykkt donc. Ce n'est donc pas tant une garce calculatrice comme elle a pu apparaître dans les récents épisodes qu'une femme qui a souffert abominablement et a agi comme beaucoup dans un contexte de guerre où la raison est supplantée par les sentiments et l'instinct.

Evidemment, vous l'aurez compris tout seul, puisque le coeur de l'épisode et sa plus grande réussite résident dans les scènes entre Alanna et Holt, le grand gagnant se trouve être, sur le plan visuel, Mitch Gerads. C'est ironique de l'admettre après avoir écrit que sans lui Strange Adventures n'aurait pas souffert de la comparaison avec Mister Miracle. Gerads est un artiste passionnant, je n'aime pas particulièrement son style, sa technique, ses effets numériques, parfois j'aimerai qu'il dessine autrement, plus naturellement, à l'ancienne (ou disons, avec l'illusion de l'ancien). Mais c'est un narrateur accompli, dont la complicité avec King ne souffre pas de discussion. Et sa compréhension du script lui permet de tirer le meilleur des scènes qui lui reviennent.

Je préfère le travail de Evan Shaner car son trait, élégant, simple, classique, convient mieux à ce que j'ai toujours préféré. C'est aussi plus conventionnel, même si lui aussi dessine sur tablette et utilise donc des outils similaires à ceux de Gerads. Pourtant, sa production sur la série connaît une dévaluation nette, parce qu'il écope de scènes moins intéressantes, voire redondantes avec le texte. C'est particulièrement frappant dans cet épisode où Shaner doit composer avec des batailles, un motif visuel si propre aux comics de super-héros.

Le regard des lecteurs de comics est si habitué à l'action spectaculaire qu'il doit être constamment stimulé par l'interprétation qu'en fait l'artiste. Or ici, Shaner n'est ni inspiré ni bien servi. Il doit composer avec des pages où la guerre de Rann est résumée à des vignettes centrées sur Adam et Alanna qu'on observe de plus en plus éprouvés, fatigués, meurtris. La narration passe par la voix de Sardath, qu'on ne voit jamais à l'image, mais qui permet de synthétiser l'évolution du conflit, avec ses succès et ses échecs dans les deux camps. Malheureusement, ce procédé empêche aux deux personnages présents à l'image de s'exprimer et donc de vivre, d'exister autrement que comme des pantins.

En suivant le script, Shaner n'offre donc aucun plan d'ensemble qui permettrait au lecteur de mesurer l'ampleur de ces combats, leurs dégats matériels, leurs pertes humaines. Tout cela manque terriblement d'ampleur, d'envergure. Tout donne l'impression de se passer hors champ et donc, bien qu'on lise que ça été horrible, on ne voit rien qui le confirme. Soit c'est un parti-pris destiné à semer le doute sur la véracité du récit qu'en fait Alanna. Soit c'est une mise en scène maladroite.

Même la fameuse capture d'Adam est traitée de façon très décevante, avec des plans timorés, où on les voit prendre une rafale chacun et s'écraser. Mais à terre, sans connaissance, ils ne paraissent pas avoir fait une chute si importante ni afficher des blessures très graves. Il faut espérer que le récit de la captivité soit réellement traitée par la suite afin qu'on souffre, en quelque sorte, avec Adam. Sinon à quoi bon ?

Episode déséquilibré à l'extrême, ce n°6 de Strange Adventures révèle surtout l'inégalité de la série dans sa première moitié. Avec son faux rythme, cela n'arrange rien. De fait, la coupure qui va s'opérer fera certainement du bien car on replongera dans cette histoire avec l'espoir que Tom King aura redressé son cap et mieux distribué ses scènes à ses artistes. L'intrigue a du potentiel, elle a encore de nombreuses pistes à explorer, à exploiter. Je reste optimiste. Prudent. Mais optimiste.

mercredi 14 octobre 2020

RORSCHACH #1, de Tom King et Jorge Fornes

 

Rorschach #1 est l'événement de la semaine. D'abord parce qu'il s'agit d'un nouveau spin-off de Watchmen. Ensuite parce que cette mini-série en 12 épisodes est écrite par Tom King, à qui on doit Mister Miracle ou actuellement Strange Adventures. Enfin parce que, hasard du calendrier, cette sortie coïncide avec une interview de Alan Moore dans laquelle il dézingue allégrement les comics, leurs adaptations cinéma. De quoi faire parler. Pourtant, même en y allant à reculons, cette production détone franchement et mérite qu'on s'y penche.


2020. Lors d'un meeting donné par Turley, candidat à la présidentielle américaine, deux individus masqués et déguisés sont abattus par la sécurité. L'un d'eux portait le masque de Rorschach, ancien membre des Watchmen, mort en 1986.



On confie l'enquête au Détective qui a carte blanche car le président actuel, Robert Redford, ne veut pas que l'élection soit troublée par cette histoire. L'autopsie permet d'identifier la complice de Rorschach : Laura Cummings, 19 ans. Mais son complice est inconnu des services.


Le Détective rencontre ensuite à l'hôpital un membre de la sécurité, blessé. Il raconte comment un appel téléphonique a averti de la présence d'un sniper au meeting. Avec deux collègues, il a tenté de l'appréhender mais ils ont été abattus par "Rorschach" avant que celui-ci ne rejoigne sa complice.



L'analyse des déguisements et des masques permet de savoir qu'il s'agit d'articles bon marché. Une cassette audio trouvée dans les affaires des terroristes produit l'enregistrement d'une séance de spiritisme en plusieurs auteurs de BD, dont un certain William Myerson.


Myerson vivait en reclus depuis 1972. Ses empreintes digitales comparées à celles du vrai Rorschach, Walter Kovacs, indiquent qu'il s'agirait du même homme. Mais comment est-ce possible puisque Kovacs a été désintégré par Dr. Manhattan ?

Je ne vais pas (trop) revenir sur le contentieux qui oppose Alan Moore à DC Comics au sujet de la propriété de Watchmen. On peut volontiers déplorer que l'éditeur n'ait jamais, comme il l'avait promis à l'auteur, cédé les droits de la série après sa première édition. On peut aussi considérer que Moore aurait dû être plus prudent au moment de signer son contrat pour s'assurer que DC tienne sa promesse. 

DC a franchi le Rubicon depuis, d'abord en multpliant les rééditions de Watchmen, puis en lançant la collection de séries Before Watchmen, puis en intégrant ces personnages à son univers partagé (via la saga Doomsday Clock de Geoff Johns et Gary Frank). Et cela nous conduit à Rorschach.

C'est ainsi. C'est injuste vis-à-vis d'Alan Moore. Mais c'est légal de la part de DC. Et il ne faut pas non plus accabler l'éditeur car il a quand même souvent bien fait les choses lorsqu'il s'agissait d'exploiter cette franchise, en la confiant à des auteurs de premier plan, pour des résultats jamais honteux. Rien qui n'égale le génie de l'oeuvre initiale et de son scénariste. Mais rien qui ne l'entâche non plus.

Si Alan Moore jure désormais qu'il n'écrira plus jamais de BD, c'est dommage, et sans doute que tout ce qui entoure Watchmen y a contribué. Mais, en même temps, ses récents propos montrent un homme sans enthousiasme pour les comics contemporains en général, les jugeant très (trop) sévèrement et avec excès. Rien n'est tout blanc ou tout noir dans tout ça.

Et c'est justement amusant d'évoquer ces faits à la lumière du personnage de Rorschach, qui fut inspiré à Moore par la Question, Mr. A et autres justiciers radicaux inventés par Steve Ditko, suivant une philosophie qui prétendait qu'en ce monde il fallait trancher dans le vif, en désignant les bons et les méchants sans nuances.

La démarche de Tom King s'inscrit, selon ses dires, dans la lignée de celle de Damon Lindelof et de sa série télé Watchmen produite et diffusée par HBO il y a quelques mois. Je l'avais suivie sans être convaincu, malgré un bon début (par contre sur la fin, c'était du grand n'importe quoi). Il s'agirait donc d'une sorte de remix, empruntant des éléments de Watchmen la BD pour en tirer un récit alternatif. C'est aussi, pour King, un témoignage sur notre époque de la part d'un auteur en colère.

De colère, on n'en trouve pas (pas encore ?) dans ce premier épisode, où règne une ambiance mélancolique, décalée, séduisante et intriguante. L'action, par exemple, se situe en 2020, un an avant les présidentielles américaines. L'actuel chef de l'Etat fédéral est Robert Redford. On est donc bien dans une réalité parallèle, comme dans la série de Moore et Gibbons. Pourtant, tout fait penser à un film des années 70, avec une photographie délavée, des personnages moroses, un récit qui repose essentiellement sur les dialogues et les ambiances. Le coloriste, rien moins que Dave Stewart, réalise un travail prodigieux pour nous plonger dans cette histoire avec une palette qui privilégie les marrons, les beiges, une atmosphère pluvieuse, maussade.

L'action, au sens spectaculaire du terme, est volontairement reléguée au second plan, montrée à travers des flashs. Un attentat est empéché mais on n'en verra que les cadavres des terroristes. Une fusillade éclate mais elle est elle brouillonne, maladroite, dans un espace exigü. La plupart du temps, donc, on suit un détective, sans nom, sans âge, sans grade, qui va d'une salle d'autopsie à une chambre d'hôpital, traverse un parking, passe un coup de fil, présente un premier rapport.

C'est très sobre, factuel. Mais King est inspiré. Visiblement, il a muri ce projet, a des choses à dire, et il va le faire en utilisant son format favori (la mini-série en 12 chapitres donc). Trop tôt pour affirmer s'il intègrera des éléments super-héroïques là-dedans (on a quand même vu une image où figurent tous les Watchmen réunis, mais dans quel épisode se trouvera-t-elle ? Et quelle sera son impact sur l'intrigue ?). Tout, pour l'instant, fait surtout penser à un polar old school, une detective story, dont le premier épisode se conclut sur un cliffhanger à peine croyable, très étrange.

King est donc loin de ce qu'on connaît de lui, en reprenant un personnage iconique (pas un second couteau comme Mister Miracle ou Adam Strange), en étant économe dans ses dialogues. Néanmoins, on reconnaît sa patte dans le découpage rigoureux, l'attention portée aux personnages, aux décors, à ce climat dépressionnaire. 

Pour l'illustrer, il fait équipe avec Jorge Fornes. Le dessinateur est devenu un collaborateur fidèle du scénariste via des épisodes de Batman. Mais sur le titre de l'homme chauve-souris, il m'a le plus souvent paru écrasé par ses références. Fornes est en effet un admirateur de David Mazzucchelli au point d'en copier le style à l'époque de Batman : Year One, sans en avoir le brio et l'accomplissement.

C'est dire que je me méfiais de sa prestation sur ce qui est la série le plus ambitieuse qu'on lui ait confié. Editorialement, c'est pourtant à mon avis un bon choix car un artiste plus connu aurait été immédiatement comparé à Gibbons, à ses tics graphiques. Déjà dans les divers tomes de Before Watchmen, ceux qui s'en tiraient le mieux étaient ceux qui s'affranchissaient de leur illustre collègue, mais même Darwyn Cooke, par exemple, n'avait pas résisté à l'envie de découper ses planches en "gaufriers" de neuf cases. Alors que Jae Lee ou Adam Hughes s'en étaient naturellement écartés.

Fornes, suivant le script de King (dont on sait qu'il écrit avec précision, tout en laissant occasionnellement une totale liberté à ses dessinateurs), produit lui aussi des "gaufriers", mais que ce soit aussi fréquent que Gibbons. Il pousse même l'exercice plus loin avec des grilles de quinze plans, d'ailleurs très réussis.

Mais Rorschach séduit surtout par sa diversité de mise en scène : Fornes varie les angles de vue, et ne commet que quelques maladresses (la scène de la fusillade est un peu plate). Son trait épuré convient très bien à l'ensemble, ses décors sont soignés, les personnages bien campés. Le Détective m'a fait penser à Mark Ruffalo, moins par une vraie ressemblance que par l'allure, le look. C'est un héros atypique, qui reste très mystérieux, et Fornes le représente parfaitement ainsi, une sorte de type ordinaire, de monsieur tout-le-monde, de "guy-next-door". Un avatar de Columbo, qui fait son job consciencieusement, sans passion, auquel on peut s'identifier.

On a donc bien là une série, ou en tout cas un début de série qui est ce qu'elle prétend. Quelque chose qui emprunte à Watchmen sans en être une prequel ou une sequel. Une variation plutôt, bien fichue, accrocheuse. Et qui finalement peut se lire avec apaisement car les fans ultras de Moore ne seront pas choqués. Et les autres seront curieux.

lundi 12 octobre 2020

FIRE POWER #4, de Robert Kirkman et Chris Samnee

 

Et je finis les critiques de cette semaine avec la parution du n°4 de Fire Power. J'ai donc, en quelque sorte, gardé le meilleur pour la fin car c'est un vrai régal d'avoir désormais ce rendez-vous régulier avec ce titre et ses auteurs. Il ne faut pas chercher plus loin : c'est du plaisir que procurent Robert Kirkman et Chris Samnee, du plaisir pur produit par deux narrateurs accomplis.



Un malaise s'est installé entre Kellie et Owen Johnson depuis que le passé de ce dernier est revenu le hanter. Avec les récents événements, c'est surtout le fantôme de son premier amour, au temple du Poing Enflammé, qui s'est dressé entre Owen et son épouse.


Justement, pendant ce temps, au temple, Chou Feng a pris des dispostions radicales pour éliminer Owen, sans passer par la voie diplomatique désirée par Ma Guang. Celui-ci prend mal d'être ainsi écarté des opérations.


Déstabilisé, Owen cherche conseil auprès de son père adoptif qui lui recommande de parler franchement à sa femme et de bien réfléchir à qui vont ses sentiments. Owen pense toujours à Lin Zang mais jure qu'il aime Connie davantage.



Et c'est ce qu'il lui répéte lors d'un dîner au restaurant. Kellie doute qu'il puisse jamais oublier Lin car elle a été son premier amour. Mais Owen répond qu'il n'a jamais connu avec cette dernière l'existence qu'il a avec Connie, le fait d'être mariés, parents. Connie, bouleversée, rend les armes.


Owen s'absente pour aller aux toilettes et remarque que la porte de service du restaurant est entrouverte. Il est alors violemment attaqué et la soirée va connaître un tour imprévu et dramatique...

Une bonne série, c'est comme un ami : on la quitte et aussitôt on compte les jours avant de le retrouver. C'est aussi simple que ça. Comptez donc le nombre de séries qui vous inspire ce genre de sentiment, c'est un test rapide et très éloquent sur ce que vous prenez vraiment plaisir à lire.

Lire et non pas consommer. Car être un lecteur, et de comics en particulier, implique d'absorber souvent plusieurs centaines de pages par semaines et plus encore par moi sans même s'en rendre compte. Une vingtaine de pages en moyenne pour un épisode, c'est souvent vite lu, et le fan esst gourmand, il lui en faut beaucoup pour le rasassier. On enchaîne alors les épisodes, les séries, de manière quasi-boulimique, parfois avec un brin de masochisme parce qu'on lit aussi des séries par habitude alors qu'on n'y trouve pas/plus totalement son compte mais qu'on ne se résigne pas à les abandonner.

Que reste-t-il de tout ça à la fin du mois ? Souvent un amalgame de sensations indistinctes, parfois à la limite de l'indigestion. Là aussi, essayez de vous rappeler précisèment de tout ce que vous avez lu : à moins d'avoir une mémoire d'élephant, c'est vite compliqué. Pourquoi ? Parce que les événements s'entrechoquent;, s'entremêlent, les personnages deviennent interchangeables, les intrigues se répétent. C'est particulièrement troublant avec les comics de super-héros où les codes narratifs sont semblables de l'un à l'autre mensuel, avec les mêmes figures de héros et de vilains.

Malgré tout, cette littérature "pop" nous procure du plaisir, suffisamment pour triompher de nos doutes, de nos réserves, de notre lassitude. Il y a quelque chose de confortable dans cette répétition et on n'aime pas se séparer de ce qui nous procure cette évasion, cette familiarité.

Reste qu'on est parfois encore plus confortable dans son lit que dans son canapé (ou l'inverse, c'est selon vos goûts). Tout repose dans le talent des narrateurs et le plaisir qu'on a à les lire. Certains vous manipulent plus agréablement que d'autres, en employant des ficelles certes aussi voyantes que la moyenne, mais avec plus de savoir-faire, plus de complicité. Il s'agit de vous faire apprécier plus vite, plus durablement aussi, un personnage, un décor, une intrigue.

Avoir été privé de ce genre de plaisir renforce le fait de le retrouver; C'est mon cas avec Chris Samnee. Pendant de longs mois, cet artiste que j'adore n'a plus réalisé de série régulière, j'étais frustré, en manque. Le voir revenir avec Fire Power (même si, je l'avoue, je ne l'attendais pas forcément sur ce terrain) a été une des rares bonnes nouvelles de cette année si peu aimable. Est-ce que je me serai intéressé à ce titre sans lui ? J'en doute.

L'épisode de ce mois apporte tout ce que j'aime dans cette série. En premier lieu, sa faculté à varier les plaisirs. Ce numéro est intimiste, il laisse derrière lui les scènes d'action (sauf à la toute fin) et se concentre sur ses personnages, pour justement prendre le temps d'analyser les conséquences des événements mouvementés des précédents épisodes. En particulier le fait qu'il renvoie à Owen Johnson le souvenir de son amour perdu, Lin Zang.

Ce qui me manque parfois dans les comics traditionnels, c'est ce temps pris pour réfléchir aux pertes et profits dans la vie des héros. C'est plutôt une cascade de rebondissements qui prime et donne l'impression qu'une affaire en chasse une autre, et empêche finalement le héros de se poser pour penser au sens de son existence. Il ne s'agit pas de disserter pendant un épisode sur les tourments de la vie (super) héroïque, tout lecteur attend autre chose et d'abord que l'histoire progresse et que les personnages soient entraînés dans son flux. Mais il est aussi opportun parfois de savoir comment le héros assume tout ce qu'il traverse.

D'une certaine manière, en creux, c'est ce que traite ici Robert Kirkman via le personnage de Kellie qui dès la première scène avoue à son mari qu'elle ne peut rester à ses côtés quand le fantôme de son premier amour est si manifestement présent dans son esprit. Très simplement, le scénariste montre Owen s'interroger sur ce qu'il doit faire pour garder sa femme sans renier son passé amoureux. Tout cela culmine dans une longue scène finale au restaurant où, grâce à des dialogues très sobres mais très justes, Kirkman accouche son héros.

Samnee découpe cette scène avec la même simplicité et la même justesse. Dans le dilaogue entre le dessinateur et son partenaire publié comme d'habitude en postface du numéro, Samnee répond à Kirkman qui a remarqué que le dessinateur cadrait pour terminer les mains jointes du couple. Samnee plaisante en disant que quand on a assez dessiné les visages dans ce genre de scènes, il faut passer aux mains, qui traduisent aussi efficacement les émotions. Mais sous la blague, c'est une vérité élémentaire exprimée par l'artiste  et qui s'étend à tout l'art de bien découper une scène : pas la peine de faire le beau avec des cadrages et des compositions tape-à-l'oeil, il faut viser ce qui est le plus évident.

Je parlais du plaisir, et celui que procure Fire Power tient à ça : c'est une BD simple. Mais cette simplicité n'est pas... Simple à obtenir. Elle requiert de l'expérience, de la maîtrise, car il en faut pour que ça paraisse simple pour le lecteur. C'est de la danse entre le narrateur et le lecteur, l'effort ne doit jamais se voir, la mise en scène est invisible. Pourtant, à la lecture, on ressent la justesse dans le choix du découpage, des expressions, des lumières.

Cela s'applique aussi à l'action. Si cet épisode en réserve peu, elle est néanmoins là dans les dernières pages. A ce sujet encore, Samnee et Kirkman échangent dans la postface sur un détail a priori insignifiant. Owen remarque une porte entrouverte et se de demande si c'est normal. La réponse ne se fait pas attendre, il est attaqué (donc, ce n'était pas normal, cette porte entrouverte). Kirkman explique que son ami Erik Larsen (le créateur de Savage Dragon) est toujours opposé à ce genre d'avertissement dans le récit car il pense que la surprise doit être la même pour le héros que pour le lecteur, si le héros se demande si c'est normal, le lecteur saura instinctivement que non. Samnee n'est pas d'accord, objectant que tout dépend de la mise en place et de la suite de la scène. Il faut "juste" que scénariste et dessinateur aient les ressources pour produire une scène dans la continuité qui assure au lecteur un maximum de sensations, afin que l'avertissement ne suffise pas à le prévenir du danger réel.

Et c'est ce qui se passe ici, d'autant plus que, juste avant la scène du dîner, quand Owen et Kellie partent pour le restaurant, le lecteur a vu des tueurs ninjas perchés dans un arbre en face de la maison des Johnson. Il sait donc que la soirée ne va pas être que romantique. Et parce que nous savons cela, nous nous en remettons à Kirkman et Samnee pour ne pas nous décevoir. Le bref combat que mènera Owen à l'arrière du restaurant sera suffisamment intense pour nous convaincre et la dernière image installe un cliffhanger suffisamment accrocheur pour être sûr que le prochain épisode sera épique.

Cette confiance dans leur narration, Samnee et Kirkman l'ont assez pour que la couverture, qui spoile en vérité la fameuse scène d'action de l'épisode, ne nous en montre pas trop non plus, mais nous séduise par son dynamisme.

Pour tout cela, le plaisir est garanti. Pour la maîtrise du geste, pour la satisfaction qu'il engendre, pour l'excitation qu'il suscite quant à la suite.

samedi 10 octobre 2020

DECORUM #5, de Jonathan Hickman et Mike Huddleston



Ce nouveau numéro de Decorum renoue avec sa meilleure veine. Sa plus compréhensible aussi. En même temps, Jonathan Hickman esquisse un lien entre ses deux intrigues, mais on n'est guère plus avancé puisque cela est réduit à des planches de transition, muettes qui plus est. Mike Huddleston brille toujours par son originalité graphique.


Neha Nori Sood suit sa formation à l'école des assassins où l'a fait admettre Imogen Morley-Smith. Malheureusement, ce n'est pas un élève doué. Elle est détestée par ses camarades qui la menacent et la tabassent à la moindre occasion en séance d'entraînement.



La première année, elle doit remplir son premier contrat de tueuse. Imogen l'accompagne jusqu'à sa cible. Mais Neha s'avère incapable de supprimer l'homme, pourtant malfaisant, qu'on lui a assigné. Imogen s'en charge à sa place.


La deuxième année de sa formation n'est pas pas meilleure pour Neha. Ses camarades continuent de la menacer. Elle est toujours dominée physiquement dans les entraînements. Imogen reste présente pour surveiller ses progrés, mais elle se désespère.


Deuxième contrat. Et deuxième échec. Neha face à sa cible se dégonfle piteusement, craignant d'être tuée dans une explosion car l'homme qu'elle vise est ligoté à un arsenal. Imogen la supplée une nouvelle fois en se demandant si ce n'est pas une cause perdue.


Mais la troisième année marque un rebond inattendu. Lassée d'être le punching-ball de ses camarades, Neha s'endurcit. Surtout, elle a comme nouveau contrat son ancien patron, qu'elle liquide avec plaisir. Mais elle ignore, comme Imogen, que cet assassinat a eu un témoin...

Decorum est un véritable yo-yo narratif. On passe d'un épisode très cryptique comme celui du mois dernier avec une intrigue mêlant éléments mystiques et cosmiques, au suivant, comme celui-ci, qui anime les personnages dans des scènes rapides, à la fois brutales et souvent très drôles, sur fond de récit initiatique.

Bien entendu, comme certainement la majorité des lecteurs de la série, je préfère franchement un épisode comme ce cinquième car le plaisir est immédiat. L'écriture de Hickman est magistrale et révèle un auteur très amusant alors qu'on le considère d'abord et surtout comme un narrateur austère et complexe - un portrait finalement peu fondé puisque, dans X-Men aussi, il sait faire preuve d'un humour savoureux.

Mais dans ce chapitre-ci, on assiste pour la première fois à un début de liaison entre les deux pans narratifs de Decorum. Le scénario court sur trois années et à chaque étape, on a droit à une pleine page pour nous l'indiquer, et sur cette page figure une image d'une des mères célestes, celle qui s'est proposée pour couver l'oeuf cosmique vu dans le précédent épisode. On le voit évoluer jusqu'à sa (presque) éclosion. Reste qu'on n'en saura pas plus sur ce qui rattache cette gestation et l'apprentissage de Neha Nori Sood.

La buddy story entre Imogen Morley-Smith et Neha constitue l'essentiel de ce numéro 5. Neha, l'ex-coursière aux abois, témoin d'un assassinat perpétré par Imogen, a intégré une école qui forme des assassins - le même établissement où Imogen a été instruite. Elle a accepté ce marché pour sauver sa peau, mais sans mesurer la difficulté de ce qui l'attendait. Elle va en baver.

Hickman, comme Tom King dans un autre registre, aime jouer sur les effets de répétition. Ainsi il conforte le lecteur dans sa (fausse) impression que rien ne lui échappe, avant qu'un rebondissement ne remette tout en cause et n'oblige à tout reconsidérer. Dans cet épisode, tout est ritualisé, en trois trois temps immuables : 1/ Neha suit une série de cours théoriques et pratiques ; 2/ elle s'entraîne au combat rapproché avec ses camarades ; 3/ elle est envoyée sur le terrain pour exécuter un contrat.

Tout de suite, on assiste à ses énormes difficultés dans ces trois domaines. C'est une élève lamentable. Elle ne comprend rien à ce qu'on lui enseigne, elle s'attire l'inimitié de ses camarades (qui la considèrent évidemment comme une intruse), elle se prend des raclées régulières et violentes et reçoit des menaces manuscrites. Et elle est bien sûr incapable, le moment venu, de tuer celui qu'on lui a commandé de supprimer.

Pour Imogen, c'est une déception, qu'elle intrègre à sa manière, avec flegme. Elle avait fondé de grands espoirs car elle estimait qu'avec la vie qu'elle avait endurée, Neha aurait en elle un certain potentiel, une envie de revanche, une dureté. Il n'en est rien. On rit volontiers et de bon coeur en assistant à ces déconvenues car Neha est attachante et on s'identifie facilement à elle. Dans pareille situation, nous ne serions pas davantage doués. Lorsqu'elle ne peut pas presser sur la détente, lorsqu'elle vomit après que Imogen ait tué sa cible, on la comprend car nous serions dans le même état.

Ce ressort comique est surprenant parce que, comme je le disais plus haut, le style de Hickman est celui d'un auteur sérieux. Il nous prend aussi de court par la simplicité désarmante de sa construction. Il n'y a aucune ambiguïté sur l'intention comique du procédé. Le contraste entre la personnalité froide, détachée, professorale, d'Imogen et l'amateurisme incorrigible, la fébrilité permanente, de Neha produit aussi un effet hilarant garanti. 

Mais Hickman se garde d'humilier sadiquement son héroïne, car il sait qu'en allant trop loin dans cette direction, le lecteur lui en voudrait de trop maltraiter Neha et parce que Imogen est certes charismatique mais moins sympathique. Aussi montre-t-il les progrès qu'accomplit Neha au bout de trois ans, sa pugnacité, sa résistance, sa résilience. Elle ne sera jamais une tueuse implacable comme son mentor, mais elle trouve les ressources nécessaires quand elle est face à une figure honnie de son passé. L'émotion se nuance alors parce qu'on vient d'assister à la fin de l'innocence. Neha n'est pas une tueuse, mais elle tue quand même in fine, c'est un aller sans retour.

Peut-être en fait, est-ce là le lien entre la gestation de la mère céleste et le parcours commun d'Imogen et Neha. Imogen accouche d'une tueuse, elle l'engendre, elle fait d'une jeune femme éprouvée une exécutrice, d'un ange une exterminatrice. La mère céleste mettra-t-elle au jour un messie ? Ou un enfant dégénéré qui condamnera l'univers ?

Ce chemin est illustré par Mike Huddleston avec son originalité radicale coutumière. Les premières pages sont trompeuses avec leur usage appuyé de l'infographie au service d'images abstraites. La majeure partie de l'épisode est réalisé selon des méthodes plus conventionnelles. Le papier est beige, le dessin en noir et blanc. Lorsque les couleurs reviennent, elles sont d'abord sommaires et réduites. Mais c'est un sentiment de sobriété, d'économie, d'épure qui domine.

Cette épure aboutit à un effet en soi : il introduit une distance entre le lecteur et la représentation de la violence. Le réalisme stylisé de l'épisode fait qu'on n'est pas choqué par le déchaînement de brutalité auquel on assiste. Pourtant il y a aurait de quoi car Imogen achève ses proies en leur explosant littéralement la tête après leur avoir tiré dessus à de multiples reprises. Mais Huddleston cadre ces moments en composant des plans habiles, qui évite toute surenchère ou complaisance.

Idem pour les scènes d'entraînement de combat au corps-à-corps. Neha reçoit des coups particulièrement rudes, mais le noir et blanc sur fond beige stylise cette âpreté. Le sang est une tâche noire. Le découpage en "gaufrier" de neuf cases induit une concision dans le traitement des scènes. On ne s'attarde pas. On reste spectateur mais de loin. C'est une violence presque cartoon.

Tout cela est aussi désamorcé par les scènes dialoguées, qui se situent avant ou après l'exécution des contrats (mais sur place, devant la victime), entre Imogen et Neha. Avant, c'est une sorte de mise en place : Imogen conseille Neha (sur l'arme à utiliser pour tuer, sur le fait de ne pas s'attarder), Neha hésite, se décide, puis se ravise. Après, Neha est prise de haut-le-coeur immanquables, Imogen s'énerve mais moins de cette réaction physiologique que de l'absence de manières de sa protégée (qui ose vomir sur ses bottes hors de prix, ou dégueule même quand elle croit qu'elle ne va pas le faire). Tout cet aspect rituel du meurtre commandé en montre le côté dérisoire et tragique, grotesque aussi. Imogen instruit Neha sur ce qui est reproché à la cible, mais au fond elle s'en fiche : c'est son erreur car Neha, elle, s'en soucie et s'interroge sur la légitimité à tuer quelqu'un. Ce n'est qu'en face de quelqu'un qui lui a fait du mal qu'elle sera capable de surmonter ses scrupules. C'est une tueuse sentimentale en somme, alors qu'Imogen est une pure professionnelle.

Tout cela, Huddleston sait le souligner mais en dosant ses effets. Il met en images la première exécution en en montrant la dimension la plus pathétique (la cible a commis des actes objectivement dégoûtants). C'est un assassinat sans éclat, un petit boulot. La deuxième exécution est spectaculairement ridicule avec la cible attachée à du matériel potentiellement dangereux (ce qui rend délicat l'accomplissement du contrat, du moins selon Neha). La dernière exécution est un réglement de comptes, avec des implications personnelles pour Neha (ce qui déplaît à Imogen, qui ne l'avait pas anticipé et qu'elle tente de reprendre en main). Ces variations émotionnelles sont parfaitement traduites graphiquement et laisse le lecteur ébranlé (magnifique dernière page).

Qu'en sera-t-il du prochain épisode ? Decorum est imprévisible, pour le pire (quand les auteurs nous perdent dans des scènes trop cryptées et une intrigue parallèle assez absconse) et le meilleur (quand on suit les deux héroïnes dans leur aventure épatante, déroutante et efficace).