samedi 21 mars 2020

X-FORCE #9, de Benjamin Percy et Joshua Cassara


C'est le retour de la X-Force que j'aime avec ce neuvième épisode, après deux numéros en deçà. Déjà parce qu'on retrouve au dessin l'impeccable Joshua Cassara, avec les couleurs de Dean White : la face de la série en est changée, rien de moins. Et aussi parce que Benjamin Percy renoue avec l'inspiration de ses débuts, nous entraînant dans une aventure à suivre palpitante, capable de nous faire ressentir le danger.


Krakoa. Les mutants profitent de congés bien mérités. Wolverine joue à la roulette russe avec Daken. Jean Grey observe cela avec perplexité, constatant que sa participation à la X-Force a brouillé ses repères moraux. Sage retrouve Domino, ressuscitée et délestée de mauvais souvenirs.


Black Tom Cassidy tente de se soûler pour ne pas être envahi par les pensées de l'île. Une bagarre éclate quand un mutant lui reproche son attitude. Wolverine va s'en mêler quand le Fauve le réclame ailleurs pour une mission, en compagnie de Domino et Kid Omega, en Terra Verde.


Depuis leur dernière visite là-bas, les contacts se sont rompus inexplicablement. Le trio doit aller voir si quelque chose cloche. Et déjà, en voulant traverser un portail pour s'y rendre, ils sont empêchés. Kid Omega y remédie.


Sur place, Wolverine, Domino et Kid Omega découvrent un pays envahi par une végétation anormalement abondante et virulente. le président est mort. Le Fauve fait des recherches rapides sur la mythologie locale et oriente le trio en direction d'un temple voisin.


Tandis que Wolverine, Domino et Kid Omega pénètrent dans le temple, en s'inquiétant de l'environnement et de la faune, le Fauve convoque Black Tom Cassidy pour l'envoyer en Terra Verde en renfort. Kid Omega ressort du temple, affolé, poursuivi par une présence menaçante.

Les deux précédents épisodes de X-Force, en s'éloignant des fondamentaux du titre depuis sa reprise par Benjamin Percy, m'avaient déçu. Par ailleurs l'absence de Joshua Cassara au dessin se faisait durement sentir.

C'est le propre des bonnes séries de se ressaisir rapidement et ce neuvième numéro le prouve car le scénariste reprend ses bonnes habitudes et retrouve son artiste pour une livraison de haute volée.

Pourtant l'épisode démarre curieusement en montrant les mutants sur leur île en train de s'amuser. Bon, ce sont des distractions spéciales : Wolverine et Daken pratiquent une variante de la roulette russe bien saignante par exemple. Et, comme Jean Grey, qui lui en fait le reproche, on s'interroge. Et déjà on voit que Percy est en verve car, mine de rien, il met l'accent sur l'étrangeté de cette communauté, et à travers elle de sa police, la X-Force, dont les missions affectent les membres très diversement.

Jean Grey avoue à Cyclope qu'elle ne sait plus trop où elle en est. Domino reconnaît qu'elle s'est débarrassée de mauvais souvenirs à la faveur de sa résurrection et Sage s'en soucie. On reconnaît bien là des motifs suggérés chez Hickman dans X-Men au sujet de manipulations mentales au cours des résurrections et des comportements sociaux perturbants en vigueur sur Krakoa - une somptueuse double page nous montre les mutants à la fête (voir ci-dessus, image 1) et on retrouve bien ce mélange d'orgie et de mouvements sectaires dans une ambiance vite surchauffée. Je me demande si on s'y habituera vraiment tant c'est atypique.

Puis Percy rentre dans le vif du sujet. Il envoie, grâce au Fauve (lui-même devenu un personnage plus trouble qu'auparavant, en tant que chef d'orchestre de la X-Force), Wolverine, Domino et Kid Omega en Terra Verde - il les y renvoie plus exactement puisque l'équipe y est déjà intervenue et en est repartie sans voir qu'une menace inédite y était apparue à la suite de son action.

La situation de la Terra Verde est rappelée avec à-propos dans une data page (Percy continue d'y avoir recours fréquemment, avec intelligence, alors que Hickman a considérablement diminué son usage). On se souvient que ce petit pays d'Amérique du Sud a vu son économie ruiner par l'apparition des remèdes de Krakoa avant de sceller une alliance (et de reconnaître la souveraineté de) avec l'île des mutants. Mais depuis les communications ont brusquement cessé entre les deux parties.

Ce que vont découvrir les trois agents de terrain est spectaculaire et particulièrement angoissant. Percy avec Cassara réussit à restituer le sentiment de malaise et d'incrédulité, et même d'horreur face à ce qui se passe en Terra Verde. On ressent la moiteur, le danger, du lieu et les deux dernières pages sont un sommet de suspense et d'épouvante.

Le scénario est donc fantastique mais profite à plein du retour de Cassara au dessin et de Dean White aux couleurs. Ces deux-là sont au diapason et produisent des images mémorables, percutantes, qui servent idéalement le script. Beaucoup évoquent Jerome Opena (qui illustra de nombreux épisodes de Uncanny X-Force écrits par Rick Remender) en citant Cassara : il y a une similitude évidente, mais avec une personnalité distincte - Cassara est plus brut que Opena. Et ce rapprochement est bien entendu facilité par White qui a colorisé les deux artistes.

N'empêche quel travail extraordinaire sur les décors, les matières, les textures. Cassara s'y entend pour créer des plans impressionnants et suffocants, camper des personnages de durs-à-cuire, et découper les scènes de manière optimale en dosant ses effets (voyez ci-dessus, image 5, comme il utilise des vignettes verticales pour aller et venir de Krakoa à Terra Verde et alterner les actions du Fauve et celles de Kid Omega). Quant à White, il donne des couleurs parfaites pour soutenir ces efforts, transformant le dessin en une tapisserie proche de la moisissure, comme si chaque page contenait l'essence pourrie de la raison d'être de la X-Force.

Pas de doute, quand le titre est à ce niveau, il fait l'unanimité et s'impose comme le complément idéal aux X-Men de Hickman.

GUARDIANS OF THE GALAXY #3, de Al Ewing, Nina Vakueva, Chris Sprouse, Belén Ortega et Juann Cabal


Après un premier arc expédié en deux épisodes grisants, Al Ewing doit rebondir sur la mort de Peter Quill/Star-Lord (même si on sait que cette disparition ne saurait être que provisoire). Un défi qu'il relève néanmoins avec plus de roublardise qu'une réelle capacité à générer l'émotion. Ce troisième numéro de Guardians of the Galaxy pâtit en outre de son dispositif graphique, avec quatre dessinateurs très inégaux.


Moondragon, Hercule et Rocket Raccoon sont de retour sur le Halfworld après leur bataille contre les néo-dieux de l'Olympe, au cours de laquelle Star-Lord a trouvé la mort. Ils doivent désormais annoncer la nouvelle à Groot, Drax et surtout Gamora, sa compagne.


Celle-ci le prend évidemment très mal et frappe durement Rocket. Hercule les sépare. Mais la fille de Thanos refuse de revoir son ancien partenaire, rejetant la faute sur lui. Rocket, dévasté, s'éclipse avec Hercule.


Drax s'isole pour méditer et il est rejoint par sa fille, Moondragon, même si la présence de celle-ci est juste tolérée par Gamora. Ils échangent sur le sens de la vie, la mort qu'ils ont tous deux expérimentés, et la manière de composer avec leur existence altérée.


Gamora est dans la chambre qu'elle partageait avec Peter Quill/Star-Lord. Bien que n'étant pas croyante, elle s'interroge sur la fatalité qui semble les poursuivre. Mais quand Drax, Groot et Moondragon l'appellent pour une mission, elle répond présente.


Ailleurs, Black Jack O'Hara s'en remet à Mr. Gwanbarque pour lui trouver des ennemis à tuer, tout en refusant de croiser Rocket qui l'a battu par le passé. Coup du sort : il reçoit alors un appel et reçoit la mission de trouver et tuer Rocket.

On se rend compte, par ricochet, d'une série à l'autre à quel point Jonathan Hickman, depuis House of X-Powers of X a ringardisé des concepts, des astuces sur-exploités par ses collègues pour dynamiser leurs histoires. L'idée de tuer un personnage emblématique pour choquer le lectorat est au coeur de la révolution initiée par Hickman, qui a décidé de torpiller cette ruse en permettant aux mutants de ressusciter facilement.

Il s'avère que, ironiquement, Al Ewing a décidé d'éliminer Peter Quill/Star-Lord dans le précédent épisode de ses Guardians of the Galaxy. Comme l'a expliqué Hickman récemment en interview, ce n'est plus possible car le les lecteurs ne croient plus aux morts permanentes, ce n'est plus un ressort intelligent à utiliser pour pimenter des intrigues, cela joue contre les séries.

Par ailleurs, avec l'adaptation des comics au cinéma, on sait bien que le sort des personnages est intimement lié à leur destin sur grand écran. Avec un troisième film des Gardiens de la Galaxie en chantier, dont fera partie Quill/Star-Lord (et la participation des héros dans le quatrième Thor), il est évident que la manoeuvre de Ewing est devenue encore plus maladroite et artificielle : le personnage ne risque pas de disparaître.

Pourtant Ewing a défendu ce coup de poker en décrivant son Peter Quill, davantage comme un vétéran des guerres galactiques que comme un leader facétieux. Pourquoi pas. Mais cela ne saurait rattraper une erreur tactique dans la construction de son histoire.

Alors il restait au scénariste à écrire un épisode qui génère une vraie émotion. Mais il en est incapable. Ce constat d'échec est flagrant dès la première scène où Rocket et Hercule annoncent la triste nouvelle à Gamora. Ewing fait parler la fille de Thanos, mais aussi le dieu de l'Olympe, Rocket et Drax comme Groot autrefois (avec une phrase unique "je suis...Gamora/Rocket/Hercule/Drax") - Groot lui s'exprimant par des phrases complètes. Ce procédé trahit Ewing car elle désoriente plus qu'elle ne rend le dialogue poignant. On se demande bien ce qu'il comptait susciter ainsi, mais ça ne fonctionne pas.

En vérité, tout tombe à plat dans cet épisode, dont chaque segment est dessiné par un artiste différent. C'est Nina Vakueva qui ouvre le bal et son style est maladroit, échouant totalement à traduire les sentiments des personnages.

Quand Chris Sprouse prend le relais pour les pages mettant en scène Drax et Moondragon, le niveau n'a aucun mal à se redresser. Mais qu'il est frustrant de profiter si peu de cet excellent artiste, si mal utilisé par Marvel. Les interrogations de Drax et Moondragon sont parasitées par des flashs sur le passé du destructeur quand il était encore humain et saxophoniste ou les considérations de Heather Douglas sur son double parfait. Mais c'est très beau à regarder néanmoins.

Belén Ortega livre des planches honnêtes sur Gamora, même si là aussi c'est assez verbeux et creux (la fille de Thanos est en proie à des questionnements sur la fatalité et la représentation des croyances). C'est frustrant parce qu'on sent que Ewing pourrait dire des choses intéressantes mais il ne parvient pas à les formuler de manière claire et surtout on ne ressent jamais le chagrin de ses personnages.

Juann Cabal (qui a certainement eu besoin de souffler après ses deux premiers épisodes impressionnants) se contente d'illustrer les deux dernières pages, annonçant les prochains adversaires des Gardiens. Trop peu pour émettre un jugement qualitatif.

En soi, l'idée de découper l'épisode n'était pas idiote, elle permettait de marquer un temps après deux numéros très mouvementés. Mais hélas ! le résultat est complètement raté. En attendant le retour de Star-Lord, il faut surtout souhaiter que Al Ewing et Juann Cabal renouent avec ce qu'ils font le mieux, un comic-book d'action. C'est le véritable ADN de Guardians of the Galaxy, quels que soient leurs auteurs.

vendredi 20 mars 2020

HAWKEYE : FREEFALL #4, de Matthew Rosenberg et Otto Schmidt


Il ne faut vraiment pas juger un livre à sa couverture (qu'est-ce qui a pris à Marvel de donner des visuels aussi moches à cette série ?!) parce que, une fois encore, pour son pénultième épisode, Hawkeye : Freefall est un régal. On peut tout juste reprocher à Matthe Rosenberg d'en faire un chouia trop (pour souligner le côté pathétique de Clint Barton et dans l'accumulation de quiproquos). En revanche, Otto Schmidt nous gratifie de planches parfaitement irrésistibles.


Surpris par Daredevil après avoir découvert plusieurs membres de la Maggia assassinés par the Hood, Clint (déguisé en Ronin) doit le convaincre n'être pour rien dans ce massacre. DD le croit et lui explique avoir réuni plusieurs héros pour capturer Ronin, avant de s'occuper de the Hood.


Mais le lendemain soir, quand Clint (en tenue de Hawkeye) rejoint ce groupe, DD est absent. Il entre le premier dans le bâtiment où the Hood se trouve et où Ronin doit intervenir. Parker Robbins inflige une raclée à Clint avant de détaller quand les autres héros interviennent.


Grâce à Bryce, Clint met la main sur un fichier du SWORD et retrouve un Skrull qu'il oblige à se faire passer pour lui (car son gadget temporel ne fonctionne plus pour être Hawkeye et Ronin, et que son LMD n'est pas fiable).


Clint/Hawkeye retrouve le Soldat de l'Hiver et le Faucon auxquels se sont joints Mockingbird, D-Man et USAgent pour tenter une nouvelle capture de Ronin sur les docks. Ils se séparent binômes et Clint en profite pour neutraliser USAgent avec qui il patrouille.


Le skrull, en habit de Ronin, rejoint Clint à qui il reproche de faire n'importe quoi. La situation devient encore plus critique quand le LMD de Clint rapplique. Il s'en débarrasse puis enfile le costume de Ronin (et le skrull celui de Hawkeye). Seul, Clint/Ronin tombe alors sur Bullseye...

Si on n'est pas bien disposé, on peut facilement dire que cet épisode part dans tous les sens et que Matthew Rosenberg, à trop tirer sur le fil de la déconne, se vautre en multipliant les quiproquos sans faire progresser son intrigue. 

Ces reproches sont valides, de fait ce quatrième et avant-dernier chapitre de la mini-série est le plus faible du lot. Le scénariste a clairement préféré (sur)jouer la carte de l'humour au détriment de l'histoire. Il convoque beaucoup de personnages sans en faire quoi que ce soit (qu'il s'agisse de Daredevil, ou pire de Night Trasher), en invite d'autres (le skrull) qui ne font que compliquer les choses (déjà bien alambiquées), au seul profit du gag pour le gag.

Alors certes, on rit franchement en plusieurs occasions : Clint se demandant si Daredevil est aveugle, Clint imposant un plan d'attaque débile au Faucon, au Soldat de l'Hiver et à Night Trasher, Clint et le skrull surpris par le LMD, autant de moments vraiment hilarants. On a parfois le sentiment de lire une parodie.

Mais cela joue contre la série en fin de compte car, comme je l'ai dit plus haut, l'histoire n'avance pas (plus). Les personnages se liguent pour piéger Ronin (en ignorant bien entendu que Clint les a abusés) tout en se désintéressant de the Hood, qui devrait quand même les préoccuper autant (sinon plus). Les héros qui assistent Hawkeye pour cela sont traités comme des B-Leaguers grotesques, ce qui revient à considérer Bucky Barnes, le Faucon ou Mockingbird comme des tocards équivalents à D-Man ou même à USAgent. Quant à l'apparition de Bullseye à la dernière page, elle sort de nulle part.

De fait, Rosenberg oblige le lecteur à choisir son camp : soit il accepte son délire et apprécie l'épisode pour ce qu'il est (une enfilade de situations comiques jusqu'au non-sens), soit il n'adhère pas à cette proposition et comptabilise tout ce que ce parti-pris entraîne contre la série elle-même et son intrigue.

Je suis donc un peu gêné car si je trouve que Rosenberg a fait trop, à mauvais escient, je dois aussi reconnaître m'être bien amusé. C'est du grand n'importe quoi et même si je doute que le scénario assume d'aller jusqu'au bout de cette direction dans le prochain et dernier épisode, c'est assez audacieux. Toutefois, je crois aussi que le prochain auteur à animer Clint Barton aurait tout intérêt à lever un peu le pied sur ce qu'a initié Matt Fraction : Hawkeye ne peut être réduit à loser pitoyable, un gentil couillon, un bouffon, cela finit par détruire le personnage et impacter son entourage (qui réagit de manière trop agressive face à sa bêtise, soit de manière trop indulgente au point de passer eux aussi pour des imbéciles heureux).

Dans ce cas de figure, évidemment, Otto Schmidt est le dessinateur parfait car son style, à la fois élégant et cartoon, convient on ne peut mieux au registre choisi par Rosenberg. Il n'a pas besoin de souligner les effets du script, il lui suffit de les accompagner et on lui saura gré de le faire avec plus de mesure que le scénariste. 

Grâce à Schmidt, le série conserve une sorte de classe, de distinction qui l'empêche de sombrer dans la farce. Schmidt s'amuse du héros sans le rabaisser, avec une sorte d'attachement complice, et découpe l'action de manière à ne jamais forcer le trait, ce qui fait qu'on compatit au sort de Hawkeye, prisonnier de ses manoeuvres, victime de ses maladresses et de son impulsivité. C'est juste dommage qu'il ne puisse pas oeuvrer plus longtemps que cinq épisodes, parce qu'il a tout bien en mains, et que, visuellement, ça change très agréablement du tout-venant.

Hawkeye : Freefall, ce mois-ci, résume en vérité le piège des mini-séries : leur format autorise une certaine radicalité, mais au risque de certains excès. Avec un seul épisode à venir pour tout conclure, ce sera difficile pour Matthew Rosenberg de renouer avec l'excellence du début, mais il pourra compter, comme le lecteur, sur Otto Schmidt pour emballer ça avec allure.

SUPERMAN #21, de Brian Michael Bendis et Ivan Reis

En ces temps difficiles, la lecture est un moyen de s'évader lorsqu'on est contraint au confinement. Aussi restez chez vous et lisez : les auteurs nous offrent un moyen de supporter la distanciation sociale. Bon courage à tous et prenez soin de vous.


Depuis le début de l'arc Truth, Superman est devenue une curieuse série hybride, comme coupée en deux, avec d'un côté le quota spectaculaire assuré par le héros, et de l'autre les répercussions plus terre-à-terre de ses actions vécues par Lois Lane. Ce vingt et unième épisode ne déroge pas à la règle et si le résultat demeure efficace, la forme du récit de Brian Michael Bendis et Ivan Reis n'évite pas un certain ennui.


Mongul a réussi à briser la fragile concorde entre les Planètes Unies. Superman a beau avoir vaincu son adversaire en combat singulier, il sait aussi que le mal est fait et s'interroge sur la possibilité de réunir les parties en présence.


Sur Terre, à Chicago, Lois Lane est assaillie par Bethany Snow, du "Daily Star", qui lui montre la vidéo de Superman se proclamant représentant de la Terre lors de la fondation des Planètes Unies. Lois souhaite savoir qui a mis cet enregistrement en ligne, mais nul ne le sait.


Dans l'espace, Mongul s'éclipse et laisse Superman désemparé. Dans l'urgence, il lui faut d'abord éviter une nouvelle guerre sur le point d'éclater entre les membres des Planètes Unies, en désaccord sur la riposte contre Mongul.


La Justice League arrive en renfort et la situation se calme. Ses amis font comprendre à Superman qu'il ne peut pas tout régler seul, d'autant qu'en son absence sa femme et ses proches doivent affronter la tempête médiatique provoquée par la révélation de sa double identité.


Superman rentre sur Terre lorsqu'il est doublé par un énorme vaisseau sphérique. Il le reconnaît comme étant le véhicule de Mongul, sur le point d'attaquer notre planète. Cependant, revenue à Metropolis pour consulter un avocat, Lois est abordée par l'agent du FBI Cameron Chase.

En vérité, on assiste dans les épisodes actuels de Superman au même phénomène que celui présent dans le (très - trop) long premier arc de la série écrite par Brian Michael Bendis (Unity Saga) : si le propos est accrocheur, le rythme est très aléatoire et le lecteur suit l'action en mode automatique.

Il s'agit à mon avis d'un problème de construction, de disposition des éléments dramatiques. Bendis ne manque pas d'idées pour animer les aventures du kryptonien, il a des choses à dire avec le personnage, qui à l'évidence l'inspire et lui permet de communiquer sur des thèmes qui lui sont chers.

Ironiquement, il en a peut-être trop - d'idées, de thèmes, de choses à dire. Et cela se répercute sur sa manière de raconter. Bendis ne fait pas le choix de suspendre une ligne narrative au profit d'une autre, il va plutôt de l'une à l'autre dans un même épisode, ce qui produit des passages à la fois denses et déséquilibrés.

Dans le numéro de ce mois-ci, on en a l'illustration parfaite. L'histoire navigue entre l'espace où Superman doit composer avec la zizanie créée par Mongul, et la Terre où Lois Lane doit affronter une consoeur en possession d'un document compromettant pour Superman. Les deux parties sont également intéressantes, présentant des aspects originaux et plutôt bien menés. Mais quand on finit la lecture de l'épisode, on n'est pourtant pas convaincu par cette gestion des événements.

L'affaire qui occupe Superman dans l'espace est peut-être la plus faible sur un plan dramatique. Bendis pourtant positionne le héros comme une sorte de champion galactique - une place dévolue plutôt à Green Lantern (Hal Jordan) depuis des années (depuis le run de Geoff Johns). Mais pourtant ça ne fonctionne pas. A qui la faute ? Il y a le choix de Mongul d'abord : physiquement, il s'agit d'un nouvel adversaire semblable à Rogol Zaar, un colosse - plus malicieux cependant, car avec des motivations plus politiques. J'aurai préféré que l'ennemi de Superman diffère du premier qui l'a occupé pendant plus d'un an et demi. Ensuite, l'idée des Planètes Unies, inspirée de l'ONU, manque de consistance : Bendis n'a guère le temps de détailler les différents membres qui la composent et du coup, on assiste à la bataille de plusieurs aliens sans bien les identifier (le même souci, en plus imposant, à plombé sa Legion of Super Heroes, où rien n'était fait pour qu'on distingue qui était qui). Lorsque la Justice League explique à Superman qu'il court après trop de lièvres à la fois, c'est une lapalissade qui ressemble à un aveu de Bendis, lui aussi incapable de tout gérer.

En revanche, parce plus que en rapport avec le thème de l'arc (et son titre), les scènes avec Lois Lane sont plus convaincantes. On a là la démonstration plus évidente, plus concrète de ce que Superman a déclenché en avouant qu'il était Clark Kent. Lois doit affronter une consoeur, découvrir d'où vient la vidéo compromettante pour Superman, consulter un avocat, et faire face aux autorités. Lois est elle aussi débordée, mais on s'identifie plus facilement, et surtout les ennuis sont mieux définis que les belligérants des Planètes Unies. Par ricochet, on se rend compte justement que Superman devrait avoir choisi des délégués pour assurer ses devoirs soit de représentant auprès de l'organisation galactique (il ne manque pas d'amis pour cela), soit auprès de ses proches sur Terre (dans cette configuration, Supergirl aurait pu être utilisée, ou Jon Kent, si la première n'avait pas été corrompue par le Batman-qui-rit - dans la série Batman/Superman - ou le second expédié dans le futur - dans Legion of Super Heroes). Là, on a plus l'impression qu'il laisse Lois se dépêtrer comme elle peut pendant qu'il va sauver l'univers.

Ivan Reis continue à impressionner par la régularité avec laquelle il produit ses planches, toutes extraordinaires par la richesse de leurs détails, leur puissance visuelle, leur variété dans la mise en scène (on comprend qu'il lui faille deux encreurs, mais le trio Reis-Joe Prado-Oclair Albert abat vraiment un boulot phénoménal).

Reis livre le meilleur travail de sa carrière. Il est bien sûr chez lui dans les scènes de bataille cataclysmiques, et son Mongul déborde de force tout comme Superman sous son crayon a une sorte de rage inédite (qui accompagne à merveille la voix off au début de l'épisode, où le héros révèle ce qui l'embarrasse le plus vis-à-vis de l'image qu'ont les autres de lui - cette impression d'invulnérabilité). Mais quand il atterrit sur Terre, en compagnie de Lois, Reis est peut-être encore meilleur parce qu'il doit alors représenter avec une intensité semblable des tensions différentes. On apprécie alors particulièrement l'expressivité de ses personnages et, à l'occasion, l'humour qu'il peut glisser dans certaines mimiques (comme lorsque Lois s'interroge sur le titre de "reine de la Terre" qu'elle possède peut-être si Superman est le "roi").

Bref, tout cela se lit sans déplaisir, mais sans emballement excessif non plus. On s'ennuie un peu. La réunion des deux intrigues que montrent les dernières pages va-t-elle injecter de l'adrénaline à la série ? On l'espère. Mieux : on le souhaite.


dimanche 15 mars 2020

DECORUM #1, de Jonathan Hickman et Mike Huddleston


Auréolé du succès de sa relance des X-Men, Jonathan Hickman a également ces derniers mois planché sur un projet en creator-owned : Decorum, pour Image Comics, avec Mike Huddleston. C'est une mini-série en huit épisodes mais totalement dingue, pleines des obsessions sci-fi de son auteur et des délires graphiques de son partenaire. C'est le comic-book de la semaine. Du mois sans doute. Et assurément un des titres à suivre cette année.


Dans un futur lointain, l'empire solaire a disparu au terme de conflits répétés, de conquêtes sauvages, où se sont affrontés technologie et magie. Pour rétablir l'ordre après ce chaos, l'Eglise de la Singularité s'est opposée à l'Union de Persée en recrutant des chasseurs de primes et des assassins.


Pour mater les dernières poches de résistance, l'Eglise n'a pas hésité à recourir à un terrible virus. Pour sauver ceux qui pouvaient encore l'être, il fallait les cryogéniser à prix d'or, comme l'a fait Neah, une coursière, avec son fils. Pour payer ce soin elle accepte une livraison.


Parce qu'elle devine l'affaire dangereuse, que l'expéditeur lui paie trois fois le prix normal, elle obtient un salaire quadruplé. C'est ce qu'elle mérite car elle est la meilleure dans sa partie, même si elle ignore tout du destinataire et de ce qu'elle transporte.


Ailleurs, l'avocat Doman reçoit Morley, envoyée par le Syndicat. Cette organisation a été empêchée de poursuivre ses activités récemment à la suite d'une dénonciation anonyme sur ses pratiques. Et Morley accuse directement Doman d'être le délateur.


Sur ce, Neah arrive chez Doman avec son colis. Mais celui-ci, contre toute attente, est pour Morley. Elle sort de la mallette un cristal rose avec lequel elle tue tous les sbires de Doman puis ce dernier. Puis elle se tourne vers Neah en se demandant ce qu'elle va faire d'elle.

Longtemps, je n'ai pas adhéré au style de Jonathan Hickman. Et aujourd'hui il fait partie de mes trois auteurs favoris (avec Jeff Lemire et Tom King). J'étais partisan des histoires character's-driven alors que le scénariste privilégiaient les intrigues, les plans d'ensemble, les plans au long cours, dans lesquels les personnages ressemblaient à des pions désincarnés.

Je crois que nos goûts en matière de lecture sont cycliques. Notre intérêt, nos préférences évoluent. Je ne suis plus l'ado qui s'émerveillait en lisant Claremont, Byrne, Miller et (Alan) Moore - même si je conserve pour eux une admiration intacte. Je suis plus non plus celui qui a replongé dans les comics avec Bendis, Millar, Brubaker - sans que j'ai délaissé leurs productions. En revanche, il est certain que les récits story-driven m'attirent davantage depuis quelques temps et donc je suis plus sensible à Hickman, Lemire, King, pour lesquels il faut consentir à s'investir dans des lectures moins immédiatement accessibles.

Dans le cas précis de Hickman, il y a aussi une notion du high-concept qui est séduisante (ou repoussante, c'est selon) : le scénariste arrive avec des projets qui reposent sur des idées fortes, radicales, qui, si on ne les accepte pas, vous laissent sur le pas de la porte. Avoir ainsi transformé les X-Men en une sorte de société autarcique, fondé sur un culte étrange, que le reste de la communauté des super-héros ne comprend plus et tolère à peine, était une sorte de test (que tous n'ont pas admis).

En matière de productions en creator-owned, je suis largement passé à côté de ce qu'a écrit Hickman : je n'ai pas lu East of West, The Manhattan Project, The Nightly News, Pax Romana. Je me suis juste intéressé à Black Monday Murders, surtout pour les dessins de Tomm Coker. Autant dire que je m'engageai dans Decorum sans savoir où j'allais.

Du coup j'ai reçu une claque magistrale car le projet est exaltant, d'une richesse narrative et esthétique exceptionnelle. On achève les cinquante pages de ce numéro 1 avec le sentiment d'avoir mis les pieds dans une entreprise ambitieuse mais maîtrisée, qui repousse les limites du média tout en assurant un divertissement de grande qualité.

Le début déroute pourtant. On assiste au débarquement de conquistadors robots et à leur affrontement contre des espèces de néo-indiens avant que le combat ne se déplace dans un village dominé par une pyramide évoquant celles de Incas, à l'intérieur de laquelle a lieu une curieuse cérémonie devant un cristal rose en suspension. Celui-ci finit par percer le sommet de la pyramide et à s'envoler dans l'espace. Plus tard on retrouvera une forme plus réduite de ce cristal dans une scène aussi meurtrière...

La référence est explicite : il s'agit d'un rappel aux conquêtes espagnoles en Amérique, au massacre des indigènes, au pillage de leurs cultures et de leurs terres. Plus loin, on évoluera dans une ambiance à mi-chemin entre le polar et le western. Tout cela ressemble à un improbable mix.

En même temps, Hickman ré-utilise des éléments familiers à ceux qui ont lu House of X-Powers of X (et aussi Black Monday Murders) avec des data pages nous informant sur le contexte politique, géographique, historique de l'histoire. Celle-ci se situe dans un futur très lointain : notre système solaire et l'empire qui s'y était développé ont périclité, et une guerre très longue a régné entre deux grandes puissances (une église et une union). D'autres pyramides avec des cristaux ont été localisés. Pour gagner le conflit, une peste terrible a été diffusée, et pour sauver ceux qui pouvaient encore l'être, on les a placés en hibernation (un service de soins très onéreux). Des assassins et des chasseurs de primes ont été payés pour rétablir l'ordre dans ce nouvel empire, et des avocats (souvent louches) servent d'intermédiaires entre diverses parties pour des questions commerciales.

Ces pages informatives, agrémentées de quelques illustrations, servent aussi bien à représenter les cryopodes, les nouilles qu'on sert dans des restaurants, la nature de la peste, le statut des organismes les plus puissants de ce nouvel ordre. En nous bombardant ainsi  de graphiques, de textes, de faits, du plus anecdotiques au plus savants, Hickman résume, très habilement, toute une histoire dans l'histoire, dresse le décor, présente les usages en vigueur (attention, le mort "decorum" est un faux-ami : il ne désigne pas le décor, mais la pompe officielle, le respect des convenances, les règles sociales, les bonnes manières).  C'est (quasiment) aussi dense que ce qu'écrivait Isaac Asimov dans Fondation.

L'épisode, très long donc, se découpe en trois chapitres. A partir du deuxième, la narration se calme et prend une allure plus classique avec une séquence qui introduit le personnage de Neah, une coursière dont le fils a été placé en cryogénisation. Sa réputation est excellente et elle est intelligente car elle sent tout de suite que le contrat qu'on lui propose est dangereux en raison du prix que son commanditaire est prêt à lui verser. Elle obtient une rallonge en l'acceptant cependant, mais ignore tout de la mallette qu'elle convoie, de son contenant, de son destinataire. Ce passage est remarquable par l'intensité des dialogues, la tension de l'échange entre les personnages. Mais pas que.

Car déjà on note l'audace du dessin de Mike Huddleston - ou devrais-je dire, des dessins. Car Huddleston (qui signa déjà de superbes variant covers pour HoX-PoX, après avoir travaillé avec Phil Hester, Robert Vendetti, Joe Casey) applique à ses planches un traitement étonnant, variant les techniques et multipliant les effets. Il passe du tout digital à la couleur directe, du noir et blanc à la bichromie, de l'image quasi-crayonné aux plans encrés avec minutie. Le résultat est spectaculaire, d'autant plus que l'artiste passe de l'une à l'autre de ces techniques parfois dans la même page.

Le découpage est nerveux, avec des angles de vue toniques, l'expressivité des personnages est très énergique, les compositions des plans toujours inattendues et magnifiquement pensées. C'est bien une sorte de dessin total, se réinventant sans cesse, jamais au repos, comme si Huddleston fuyait la routine à tout prix, voulait en permanence désarçonner le lecteur, ne pas laisser une page ni même deux cases se ressembler.

Un peu show-off ? Peut-être. Mais quelle virtuosité ! Quel plaisir aussi de voir un dessinateur tout donner ainsi, ne jamais s'économiser, produire une BD qui expérimente sans jamais perdre de vue le plaisir et la lisibilité pour le lecteur, qui littéralement prolonge le travail du scénariste en créant ce monde futuriste. On est touché d'une manière sensuelle, organique par ce graphisme en mouvement constant qui ne se ménage pas et ne nous ménage pas non plus.

La troisième partie prolonge ce virage avec l'entrée en scène de la seconde héroïne de la série, Morley. C'est d'abord une réussite en terme de character's design, cette silhouette élancée et moulée dans une robe noire, au col monté, à la texture de cuir. Le personnage existe déjà puissamment par sa seule figuration, on sent qu'on rencontre une femme exceptionnelle rien qu'en la voyant entrer dans la pièce. On n'est pas déçue par la suite.

Là encore, Hickman et Huddleston font le pari d'une narration très compressée, nerveuse, comme un plan-séquence électrique. Une discussion qui tourne mal, l'arrivée de Neah et de son colis sur ces entrefaites, et une fusillade insensée, fulgurante. Ce passage file comme un bolide et nous laisse pantois. C'est irrésistible. A la mesure du twist qui unit donc Morley et Neah (puisqu'on découvre que la mallette avait un destinataire inattendu, imprévisible, et un contenu  qui renvoie au début de l'épisode).

Finalement, ces cinquante pages forment une sorte de master class en termes de narration écrite et visuelle. Decorum est jubilatoire, galvanisant, et avec huit épisodes au compteur (cinq sont déjà prêts à être publiés), on a l'assurance que l'ensemble sera emballé sans fioritures. Pour son innovation, son efficacité (redoutable), ce premier épisode mérite bien d'être classé comme le "pilote" de la semaine, du mois. De l'année ?