mardi 22 décembre 2015

Critique 777 : OPERATION COMICS, de Alain Grand


OPERATION COMICS est un récit complet écrit et dessiné par Alain Grand, publié en 1991 par les Editions Milan.
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Norman S. Fields est un critique d'art redouté employé par le "London Observer", mais en ce mois de Septembre 1940, la capitale britannique est victime des bombardements de l'aviation de Hitler et se préoccupe peu des grands peintres classiques ou modernes, comme le lui rappelle Henry Fillmore, son rédacteur en chef.
Pourtant, Norman est conduit au siège du MI-5, le service de contre espionnage anglais, qui souhaite lui confier une mission importante. Un réseau de traîtres à la Couronne serait à l'oeuvre pour préparer une opération d'envergure et, pour communiquer entre eux, ses membres se serviraient de "Sweet Dolly", un comic-strip publié dans le "London Observer".
Davantage motivé par son dégoût pour la bande dessinée que par le patriotisme, Norman accepte le job. Il s'assure que le dessinateur du strip, Busby Bloudinguts, n'est pas un ennemi mais celui-ci se fait tuer et tout désigne Fields comme l'assassin.
Il prend la fuite tandis que, au même moment, le colonel Sanders est évincé et accusé de trahison par Sir Graham Rawley à la tête du MI-5.
Avec l'aide de la soeur d'un ami d'enfance, la belle rousse Susan Peddingface, Norman part à la fois à la recherche du frère de celle-ci, porté disparu avec son avion de la RAF en Ecosse, et sur la piste du réseau pour contrecarrer son action...

Voilà un de ces albums improbables, comme surgi de nulle part, comme on peut parfois en trouver dans les bacs d'une bibliothèque municipale. Il est évident que plus personne ne l'a lu depuis un moment (comme le confirme la fiche où est tamponné la date du retour de prêt), et pourtant c'est une lecture enthousiasmante.

Je ne sais pas ce qu'est devenu son auteur, même si je crois qu'il est encore actif et que j'ai appris qu'il était dentiste (!) avant de se consacrer à la bande dessinée au cours des années 80. Alain Grand prouve pourtant avec ce récit complet de 56 pages qu'il était bien inspiré pour cet hommage élégamment et gentiment parodique aux films d'espionnage et de guerre, se référençant aux longs métrages de la période anglaise de Alfred Hitchcock.

Le récit séduit par son rythme très soutenu et sa qualité narrative : la situation de départ est farfelu (un critique d'art jouant les espions...) et joliment assumé (...avec désinvolture mais zèle), les rebondissements sont parfois téléphonés mais divertissants. 

On est si bien baladé qu'il faut être attentif pour remarquer une étourderie étonnante du scénario quand, page 36, Susan révèle, via un courrier de l'armée, que son frère est porté disparu depuis Juin 1941 alors que, page 1, l'action a été située en Septembre 1940...

Ce ballet d'espions, d'échanges de coups de feu, de courses-poursuites, qui entraîne les héros et le lecteur de Londres jusqu'en Ecosse, s'amuse des clichés avec un héros qui traverse l'adversité avec un flegme amusant. Tout ça n'est pas sérieux, plein de dérision, mais réussit à nous faire vibrer, avec un vrai suspense. In fine, la réflexion ironique sur l'abêtissement des masses par les comics est savoureuse (même si un peu trop vite expédiée) au terme d'une BD qui est réalisé par un authentique amoureux de la discipline.

Le divertissement pourrait n'être qu'habile mais il est rehaussé par un dessin d'une maîtrise exemplaire : Alain Grand a des influences évidentes, son trait rond et souple, l'expressivité de ses personnages, leur classe rétro, les décors soignés, font penser l'école de la ligne claire avec le dynamisme des émules de celle de Marcinelle.

On songe souvent à Yves Chaland (Freddy Lombard) mais aussi à Serge Clerc, à Jijé aussi (dans sa forme non réaliste, façon Spirou ou Blondin et Cirage). C'est cependant suffisamment bien digéré pour ne pas être réduit à un exercice de style menacé par un aspect figé (comme ce que Floc'h ou Ted Benoît ont parfois produit, préférant l'illustration à l'art séquentiel).

Dans le (vaste) champ des bandes dessinées à (re)découvrir, cette Opération Comics figure en bonne place. Si d'aventure, comme moi, vous tombez dessus par hasard, laissez-vous tenter : ce divertissement à belle allure.  

Critique 776 : PICO BOGUE, TOME 1 - LA VIE ET MOI, de Dominique Roques et Alexis Dormal


PICO BOGUE : LA VIE ET MOI est le premier tome de la série, écrit par Dominique Roques et dessiné par Alexis Dormal, publié en 2005 par Dargaud.
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Pico est un petit garçon à la tignasse rousse échevelé et au caractère bien trempé. Enfant intelligent, malin jusqu'à la roublardise, il n'est jamais pris de court, qu'il s'agisse de justifier devant un professeur pourquoi il a préféré copier sur son voisin plutôt que travailler son devoir, ou d'argumenter devant ses parents quand il se goinfre ou se salit, d'expliquer au marchand de bonbons pourquoi il refuse de faire du vélo de manière compétitive, ou encore quand il rassure de façon atypique ses grands-parents.
Pico a une petite soeur, Ana Ana, aussi dégourdie que lui. Leurs parents sont régulièrement dépassés par ces deux-là et rendent les armes quand ils doivent les réprimander.
Pico a aussi deux amis : l'ombrageux Charlie et le timide Barnabé.
Entouré de tous ceux-là, l'existence de ce garçonnet est ponctuée par ses réflexions philosophiques inspirées par son quotidien...

Pour m'informer des programmes télévisés, j'achète chaque semaine le magazine "Télé 7 Jours", dont le sommaire s'achève avec la publication hebdomadaire d'un page de Pico Bogue. C'est ainsi que depuis maintenant un bon moment, chaque Lundi, j'ai pris l'habitude de suivre les aventures de ce petit garçon aussi drôle qu'énervant (qui céda sa place durant cet été à Dad de Nob, dont j'ai régulièrement l'occasion de dire tout le bien qu'il m'inspire quand je vous parle du journal de "Spirou").

Il est toujours délicat (en tout cas pour moi) de dresser une critique d'une bande dessinée se présentant sous forme de strips (simples ou doubles) ou de gags en une page, alors que, pourtant, c'est un format que j'apprécie : j'aime voir comment des auteurs, chevronnés ou non, se tirent de cet exercice périlleux qui exige un sens du tempo imparable et qui perpétue une vieille tradition. C'est cette difficulté inhérente à la forme qui m'a souvent dissuadé de proposer une entrée à Calvin & Hobbes de Bill Watterson ou Peanuts de Charles Schulz qui méritent des articles à la hauteur de leurs immenses qualités (de leur authentique génie) - peut-être, un jour, trouverai-je l'inspiration et l'audace pour écrire à leur sujet.

Pico Bogue ne rivalise pas avec les oeuvres de Watterson et Schulz cependant, mais les 71 gags de ce premier album, publié il y a tout juste dix ans, demeurent sympathiques. Le plus souvent, il s'agit de situations comiques comme des tranches de vie et les facéties de Pico et/ou Ana Ana (qui a aussi désormais droit à ses propres albums) sont souvent savoureuses. 

La configuration de l'équipe artistique est peu commune puisque la scénariste Dominique Roques n'est autre que la mère du dessinateur Alexis Dormal. Ensemble, ils saisissent bien les situations, de manière efficace, rapide. On retrouve l'aspect à la fois naïf, candide, mais aussi insolent, des expressions des enfants, inscrites sans un contexte bien campé. 

Ce qui peut charmer est identique à ce qui peut agacer dans cette bande dessinée car Dominique Roques choisit une narration où le décalage entre la réflexion dite, la maturité qu'elle suggère, contraste fortement avec le vocabulaire d'enfants de l'âge de Pico et Ana Ana. Parfois, ce procédé aboutit à des répliques formidables, spirituelles, très drôles, d'une vivacité saisissantes. Parfois aussi, cela tombe complètement à plat et suscite un soupir devant ce qui ne ressemble qu'à un spectacle de gamins trop savants, à la langue trop bien pendue : c'est, là, la grande différence avec Calvin & Hobbes de Watterson par exemple, où Calvin est conscient de sa suffisance et sait qu'il ne gagnera pas contre les adultes ou Hobbes (son tigre qui s'anime quand ils sont seuls). Les adultes dans Pico Bogue sont toujours perdants, ne s'imposent jamais, et se réduisent donc à des faire-valoir, ce qui rend ce gosse parfois plus horripilant que sympathique.  

Le parti-pris donc de décrire et faire parler et agir des enfants comme s'ils étaient indéniablement plus forts et malins que les adultes, bref d'en faire des seniors en culottes courtes, introduit un effet étrangement discordant qui imprime à l'album des variations inégales : le lecteur rit de bon coeur, puis s'irrite, puis éprouve à nouveau de l'amusement et de la sympathie pour son jeune héros.

Visuellement, Pico Bogue est aussi étonnant : le dessin d’Alexis Dormal évoque celui de Sempé mais avec une nervosité dans le trait qui le distingue de l'artiste-culte du Petit Nicolas (écrit par Goscinny).

On a d'abord l'impression que tout cela est quasiment gribouillé, imprécis, presque bâclé, pas toujours très lisible. Mais la colorisation compense habilement cela  avec des couleurs aux contrastes intelligents, qui semblent rendre hommage à d'autres titres comme pour fournir des références au lecteur et les moderniser (Pico, ce petit rouquin peut être vu comme un avatar de Boule, dans Boule et Bill de Roba). 

Ce traitement chromatique introduit une fraîcheur poétique qui compte donc beaucoup dans le charme et la singularité de la série, lui confère une personnalité forte et poétique.

Variable dans son inspiration "gaguesque", mais doté d'une tonalité graphique accrocheuse, Pico Bogue n'attire pas l'attention pour rien et son succès aussi bien auprès des enfants que des adultes tient finalement plus à sa singularité qu'à sa constance.

dimanche 20 décembre 2015

Critique 775 : SPIROU N° 4053 (16 Décembre 2015)


"Spirou" parodie Star Wars, dont le 7ème film vient de sortir, et pour l'occasion, Arthur De Pins (Zombillénium) se fend d'une superbe double couverture (ci-dessous :). Néanmoins, à trois exceptions près, c'est peu inspiré.


J'ai aimé :

- Dad. Nob s'amuse avec le nouvel épisode de la saga dans ce gag aux onomatopées irrésistibles. Classique mais efficace. Les cinéphiles remarqueront le tee-shirt "Clerks" (film du geek Kevin Smith) du héros.

- Spirou et Fantasio : La Colère du Marsupilami (2/9). Spirou et Fantasio ont remis la main sur Zantafio qui est responsable de leur amnésie et de la capture du Marsupilami. L'animal s'est réfugié dans la jungle de Palombie après avoir échappé à ses geôliers...
Ce nouvel épisode confirme tout le bien du précédent et promet une aventure mouvementée jubilatoire : Vehlmann emploie avec finesse le personnage de Zantafio (le méchant que je préfère dans la série), expliquant dans l'interview en préambule que son histoire est une réflexion à la fois sur la nostalgie des lecteurs et sur la nécessité de ne pas en être prisonnier.
Yoann délivre des planches pleines de pep's, dont les dernières de cette preview avec le Marsu prouvent qu'il anime impeccablement la créature. Le revoir dans les pages de la série distille une évidente émotion.

- Harmony : Memento (5/6). Harmony recouvre sa mémoire au terme d'un rituel mené par Mahopmaa : l'expérience est choquante pour la jeune femme...
Matthieu Reynès arrive presque au terme du premier tome et continue d'épater : en une séquence, il fait preuve d'un sens du spectacle très maîtrisé. La conclusion de ce premier tome sera sûrement frustrante mais donne déjà envie de lire la suite (sur laquelle il est déjà à pied d'oeuvre).

- Joyeux Noël, Jeune Padawan ! Benoît Feroumont (qui oeuvre actuellement à un volume de la collection "Spirou par...", qu'il écrit et dessine) a pris le temps de réaliser le meilleur hommage à Star Wars dans ce récit complet de 4 pages où une ado efface carrément la saga grâce au cadeau que lui fait son père.
Energique, fantaisiste, c'est un régal, qui fait penser à un épisode de La Quatrième Dimension. (Voir un extrait ci-dessous :)

- Les Cavaliers de l'Apocadispe jouent à Star Wars. Pas facile de rejouer la saga-culte quand l'un des trois copains n'a jamais vu les films... Et lorsqu'il les a vus, ce n'est pas plus fameux ! Libon me fait toujours marrer et cette fois-ci ne fait pas exception, mais attention, après ça, vous ne verrez plus les Jedi de la même manière !

- Spouri & Fantaziz. Fred Neidhardt embarquent ses deux ersatz banlieusards dans un trip cosmique qui, là encore, se moque bien de la saga : pas très fin, certes, mais rigolo.

- Rob. James et Boris Mirroir s'amusent bien aussi dans deux doubles strips où le mot "Star" prend toute son importance : c'est amusant.

- L'Atelier Mastodonte. Obion et Jouvray adressent des clins d'yeux malicieux à la saga : le premier en mode "je drague Mathilde Domecq" (certainement très craquante déguisée en princesse Leia), le second en maître Jedi très professoral. Toujours un plaisir.
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En direct de la rédak donne la parole à De Pins, Feroumont, Madaule, James et Dairin qui nous racontent pourquoi ils aiment Star Wars. La semaine prochaine, Lucky Luke sera à l'honneur puisque le calendrier (offert aux abonnés) lui est entièrement consacré (et il contient de superbes dessins originaux !).
Les aventures d'un journal revient sur le n° 3626 de 2007 qui célébrait le 30ème anniversaire de la sortie de l'épisode IV de Star Wars.

Enfin, si vous vous demandez ce que signifie la pub page 41, sachez qu'elle concerne la parution prochaine (le 7 Janvier) d'une nouvelle revue publiée par Dupuis : ça s'appellera Groom, sortira deux fois par an, et traitera en BD de l'actualité de façon grave ou légère. A surveiller donc. 

vendredi 18 décembre 2015

Critique 774 : LES GARDIENS DE LA GALAXIE HORS SERIE #2 (Décembre 2015)

 Les Gardiens de la Galaxie Hors Série #2 :

Panini boucle la publication des séries au programme de la revue avant le crossover Secret Wars, qui débute le mois prochain et impactera toutes ses revues. Ce Hors Série est donc davantage un n° 13 des Gardiens de la Galaxie qu'un véritable HS, et l'éditeur a, comme souvent, bâclé son affaire (pas de couvertures des séries au sommaire). Reste le contenu, plus agréable.

- Rocket Raccoon #10-11 : Dernière page (1 & 2/2) (Skottie Young / Jake Parker) :
 (Extrait de Rocket Raccoon #10.
Textes de Skottie Young, dessins de Jake Parker.)

Rocket et Groot sont menacés d'être arrêtés par la justice s'ils ne paient pas une amende, mais le raton-laveur a l'occasion de récupérer le livre du demi-monde, un ouvrage qui pourrait lui révéler ses origines...

Comme à son habitude, Skottie Young nous plonge dans cette ultime aventure pied au plancher. Ce parti-pris est un des grands atouts de la série, avec l'humour - jusqu'à la chute du dernier épisode, jubilatoire. 

Production atypique mais heureusement reconduite après Secret Wars (dans une formule un peu différente), ce titre aura aussi été un plaisir grâce aux dessins très cartoony de Jake Parker (qui, hélas ! quitte l'aventure), mis en valeur par la colorisation au diapason de Jean-François Beaulieu

- Nova #30-31 : Retrouvailles (2 & 3/3) (Gerry Duggan / David Baldeon) :
 (Extrait de Nova #11.
Texte de Gerry Duggan, dessins de David Baldeon.)

Sam Alexander retrouve son père mais les Chitauri veulent aussi récupérer cet ex-gladiateur avec ses compagnons en fuite. Pour éloigner Nova, le Guerroyeur menace alors la Terre...

La série écrite par Gerry Duggan s'achève de manière médiocre, avant elle aussi d'être relancée (avec une nouvelle équipe créative que je souhaite plus inspirée) : l'émotion espérée n'est pas au rendez-vous et l'action est trop confuse et sans suspense pour convaincre. 

Les dessins de David Baldeon n'arrangent rien, parfois à la limite du lisible. Quel gâchis depuis les tout premiers épisodes si sympathiques du duo Loeb / McGuinness.

- Les Gardiens de la Galaxie #26-27 : Quill président (1 & 2/2) (Brian Michael Bendis / Valerio Schiti) :
 (Extrait des Gardiens de la Galaxie #26.
Textes de Brian Michael Bendis, dessins de Valerio Schiti.)

Peter Quill est rattrapé par ses responsabilités : élu, sans avoir été sollicité, nouveau président de l'empire de Spartax, il s'y rend avec son équipe lorsque des Chitauri attaquent pour éliminer Gamorra car elle est la fille de Thanos. Cette situation va obliger chacun à faire des choix...

Brian Bendis a deux mérites essentiels à mes yeux : d'abord, il ne se prend pas trop au sérieux, rendant cool une série dont les personnages et les situations profitent, et ensuite, n'hésitant pas à bousculer le statu quo (ce que irrite bien des lecteurs finalement très conservateurs). 
En faisant de Peter Quill un dirigeant, il précipite un héros immature et aventurier dans un rôle à responsabilité qui impacte tout son entourage - en premier lieu son récent couple avec Kitty Pryde. Ces deux derniers épisodes sont également riches en spectacle.

Valerio Schiti, qui reprendra les dessins du prochain volume, s'est affirmé rapidement non seulement comme un artiste au trait dynamique et expressif et donc comme un complément idéal pour Bendis. Il nous régale ici de quelques planches superbes, souvent découpées sur toute la largeur de doubles pages. L'italien a réussi à s'imposer régulier et efficace.

- Star-Lord #12 : Une Aube nouvelle (Sam Humphries / Paco Medina, Andrea Sorrentino) :
(Extrait de Star-Lord #12.
Texte de Sam Humphries, dessin de Paco Medina.)

Victoria, la soeur de Star-Lord, se rend chez le Collectionneur pour récupérer son père, J-Son, figé dans l'ambre. Mais la jeune femme en profite surtout pour dérober autre chose à son hôte...

Sam Humphries, comme Duggan sur Nova, n'est jamais parvenu, jusqu'à présent, démontrer un talent à part, se contentant de dérouler laborieusement des intrigues sans relief (à la direction du crossover Black Vortex, ses faiblesses ont été encore plus criantes). Ce dernier épisode ne fait pas exception, même s'il pose les bases d'une histoire à venir : comme il reste aux commandes du prochain volume du titre, on verra si et comment il la développera.

Paco Medina illustre cela sans étonner non plus : son style évoque parfois celui de Coipel, mais manque de consistance. Les fans de Andrea Sorrentino, crédité au sommaire, ne doivent pas s'emballer : il ne signe que la première page ! (Pour info, c'est Javier Garron qui dessinera la prochaine version de Star-Lord, ce qui est prometteur.)

Bilan : Toutes les séries existantes se concluent donc... Mais Marvel les a toutes relancées depuis (alors même que Secret Wars n'est pas encore terminé en vo). Les lecteurs français sont assurés de retrouver cette revue, dès le mois prochain avec des tie-in au nouvel event, mais aussi ensuite.
Néanmoins, la création d'un titre dédié à Drax, un autre en projet avec Gamorra, le sommaire est susceptible d'être modifié autour des Gardiens de la galaxie, Rocket Raccoon & Groot et Star-Lord (déplaçant Nova dans un nouveau mensuel ?).  

mercredi 16 décembre 2015

Critique 773 : JE NE SUIS PAS N'IMPORTE QUI ! de Jules Feiffer


JE NE SUIS PAS N'IMPORTE QUI ! est un recueil de six histoires écrites et dessinées par Jules Feiffer, publié en 2007 par Futuropolis.
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(Extrait de Passionella.
Textes et dessins de Jules Feiffer.)

L'album compte six récits complets :

- 1/ Passionella (48 pages). Ella est une ramoneuse de cheminées au physique disgracieux et à l'existence morne. Elle perd son emploi, remplacée par une machine d'entretien. Rêvant de devenir une star de cinéma glamour, elle est exaucée quand la bonne fée de son quartier qui s'adresse à elle à travers son poste de télévision et se transforme en Passionella, créature aux formes plantureuses.
Sa carrière décolle rapidement mais elle reste frustrée car elle n'a personne avec qui partager son bonheur, jusqu'à ce qu'elle rencontre Flip, le prince, un tombeur qui lui conseille de prendre des cours de comédie pour obtenir des rôles plus intéressants.
Elle convainc les producteurs de financer un film où elle jouera une ramoneuse de cheminées, qui lui vaudra de gagner un Oscar et l'amour de Flip. Mais celui-ci a aussi un étonnant secret...

- 2/ Harold Swerg (32 pages). Harold est un employé de bureau aux capacités physiques exceptionnelles mais qui n'éprouve aucun plaisir à les exploiter. Lorsque la Russie présente ses meilleurs champions aux Jeux Olympiques, Harold est sollicité pour le vaincre. Il accepte sans conviction mais se contente de les égaler car cela ne l'intéresse pas de gagner...

- 3/ La Lune de George (32 pages). George vit sur la lune sans savoir qui il est ni d'où il vient ni comment il est arrivé là. Il cherche un sens à son existence, sans succès. Lorsqu'il remarque une fusée en approche du satellite, il comprend qu'il n'est plus seul mais s'interroge sur ses voisins de l'espace. Méfiant, il se prépare à les recevoir...

- 4/ La Machine Solitaire (40 pages). Walter Fay n'aime personne car personne ne l'aime. Il se fabrique une machine capable de l'apprécier sans rien attendre de lui. Gagnant ainsi en assurance, il renoue avec les mondanités et rencontre la belle Mercedes qui s'installe chez lui. Quand elle découvre la machine abandonnée dans un placard, elle le prend pour un mannequin de couturière et un cadeau de Walter... 

- 5/ Munro (52 pages). Munro n'a que quatre ans quand il est appelé sous les drapeaux. Il essaie, en vain, de faire comprendre aux officiers et aux médecins leur méprise. Ce n'est qu'en croisant de nouveaux appelés et en pleurant que les adultes admettent leur erreur. Mais gare à lui s'il se montre capricieux : sa mère saura le raisonner en évoquant l'armée...

- 6/ La Relation (14 pages). Un couple se morfond lorsqu'une fleur touche l'homme. Il s'énerve et en casse la tige, ce qu'il regrette aussitôt. La femme le console et ils s'étreignent. Mais ils se tournent à nouveau le dos ensuite. Jusqu'à ce qu'une fleur touche la femme... 

Il existe bien des manières de catégoriser la bande dessinée et ses auteurs. L'une d'elles consisterait à distinguer ceux qui développent leur art dans les cadres de cette discipline et proposent des scénarios et des dessins pour la faire progresser, et ceux qui incarnent à eux seuls une expression unique, singulière, formulent une proposition narrative et esthétique à part.

C'est dans cette seconde catégorie que se situe Jules Feiffer car son oeuvre ne ressemble à rien de ce que ses confrères ont pu produire : c'est un créateur de récits et de formes unique dont la lecture offre une expérience à nulle autre pareille.

Le choc est d'autant plus remarquable que Feiffer est un inconnu en France alors qu'il est un auteur renommé en Amérique. Sa biographie, présentée à la fin de cet ouvrage, présente l'homme et son impressionnant parcours : né en 1929, il suit des études au New York Pratt Institute (qui comptera comme autres élèves Jack Kirby, Daniel Clowes, Joseph Barbera...) de 1947 à 49. Il est repéré par Will Eisner dont il devient l'assistant avant d'écrire des épisodes du Spirit.

Feiffer créera durant cette période son propre personnage, Clifford (qui croisera le Spirit dans une aventure de ce dernier). Puis il s'émancipe en collaborant pour "Village Voice" auquel il fournira pendant 42 ans (!) une page hebdomadaire. Hugh Hefner, le fondateur de "Playboy", le recrute pour son magazine.

Dans les années 60, Feiffer écrit son premier roman (Harry, salaud avec les femmes) ; une série d'articles qui composeront le livre de référence The Great Comic Books Heroes ; une comédie musicale (Little Murders) ; et le scénario du film Ce Plaisir qu'on dit charnel réalisé par Mike Nichols.

Il alterne ensuite bandes dessinées et pièces de théâtre tout en manifestant son opposition à Richard Nixon, la guerre au Viêtnam, Ronald Reagan. En 1980, on lui doit l'adaptation de Popeye mise en scène pour le cinéma par Robert Altman, et plus tard le script de I Want to go home d'Alain Resnais.

Au début du XXIème siècle, il abandonne le dessin politique pour se consacrer à l'illustration pour la jeunesse. Feiffer est consacré en 1986 par le Prix Pulitzer puis par l'Académie des Arts et Lettres en 1995.

Jules Feiffer n’est donc vraiment pas n’importe qui ! Et c'est cet illustre inconnu chez nous dont on découvre six récits complets, réalisés dans les années 50-60, qu'a traduit François Cavanna (le créateur de "Charlie Hebdo").

Il s'agit d'une collection de contes dont les héros servent de véhicules à des réflexions philosophiques malicieuses ou fatalistes sur la place de l'individu dans la société. Dans Passionella, Feiffer s'est inspiré de Marilyn Monroe pour une métaphore brillante sur les apparences et la superficialité du showbiz. Harold Swerg est une satire subtile, pince-sans-rire, sur le complexe de supériorité des grandes puissances. La Lune de George nous interroge sur le sens de la vie et la notion de territoire. 

La Machine solitaire a été initialement publié dans "Playboy" et Feiffer l'a conçu comme une réponse au "féminisme" de Hugh Hefner. Munro est le chef d'oeuvre du recueil : cette fable, absurde et cruelle, sur la bêtise militariste et l'enfance sacrifiée sera adapté en court métrage et remportera l'Oscar. Enfin, La Relation est une séquence muette étrange et pessimiste sur la vie de couple.

Dessinées d'un trait simple et spontané, expressif et épuré, rehaussé de lavis, les planches ont été reproduites à partir de fac-similés car les originaux ont été perdus. Mais le résultat demeure d'une force admirable, dont la sobriété offre un contrepoint idéal au style des histoires, dont le sens ne se révèle qu'à la dernière page, de manière allusive mais éloquente.

Il y a donc, en plus de la qualité narrative et graphique, une valeur documentaire dans ce livre dont la découverte se révèle comme un présent précieux : on lit cet album émerveillé comme si on mettait la main sur un trésor dont l'originalité et l'intemporalité éblouissent.