dimanche 17 août 2014

Critique 494 : SPIROU N° 3982 (6 Août 2014)


La couverture met à l'honneur Pierre Tombal : c'est étonnant puisque ce numéro ne compte en vérité que... Deux pages avec le fossoyeur. Mais la bonne nouvelle, c'est qu'au-dessus du bandeau du titre, on voit Anne, l'héroïne du Royaume de Benoît Féroumont, et donc la promesse d'une histoire inédite.

Je continue mon "work-in-progress" sur la rédaction de la critique de la revue pour lui trouver un style dynamique et concis, même si je compte rester sur la formule du "j'ai aimé/j'ai pas aimé".

J'ai aimé :

- Le Royaume : Le four. J'espère pouvoir me procurer les albums de la série dans les mois qui viennent car en la découvrant (dans le recueil n°330), j'ai été vraiment conquis par le travail de Benoît Féroumont. Il nous livre ici 7 planches jubilatoires, inspirées par des faits réels : au Moyen-Âge, les fours servaient à tout le monde mais chacun en disposait suivant un ordre de passage précis, en fonction de la cuisson nécessaire aux plats. Anne, la jolie pâtissière du Roi, prépare de succulentes tartes mais a oublié d'y ajouter de la cannelle. S'ensuit une folle course-poursuite pour en trouver, surmonter une foule d'obstacles et revenir à temps pour l'enfournage.
Le récit est un modèle du genre : incroyablement vif, très drôle, avec une héroïne de caractère, des décors renversants, une chute savoureusement cruelle, et magnifiquement dessiné. Tout simplement délicieux.

- Les Tuniques bleues : Les bleus se mettent au vert 3/6. Blutch et Chesterfield continuent de chercher des fruits et légumes frais et finissent par croiser des soldats sudistes (dont l'un est une vieille connaissance) en proie aux mêmes soucis de santé que leur garnison.
Cauvin et Lambil déroulent un récit toujours aussi accrocheur et atypique, leur histoire est minimaliste mais donne envie d'être suivie. Le scénario et les dialogues n'ont pourtant rien de renversant, tout comme les dessins, mais ça fonctionne.

- Mélusine. Clarke délivre une nouvelle pépite avec ce gag en une page sur la nécessité de bien s'équiper d'un balai quand on est sorcière. La chute est très marrante, et bien amenée visuellement.

- Katz. Del et Ian Dairin s'amusent, et nous avec, avec leur chat en deux fois deux strips : crevettes et mouches (mégalos) sont au menu. Le dessin n'est pas extraordinaire mais les gags sont distrayants.

- Givrés. Amalric et Madaule sont en forme avec ce gag d'une page, complètement absurde mais épatant. Le découpage prouve que ce n'est jamais mieux que quand c'est simple.

- Nelson. La maîtresse du diablotin, des bonnes fées pas si bonnes en fait, et un vide-grenier donnent quatre strips rondement menés par Bertschy. Cette bande est très inégale mais, cette fois, elle fait mouche.

- Capitaine Anchois. Floris propose un gag sur le somnambulisme de ce crétin de Capitaine. C'est tout à fait réjouissant, la situation est poussée jusqu'au bout de son absurdité, avec un dessin qui sert très bien le propos.

- Rob. James et Boris Mirroir sont épatants : plus je lis leurs strips, plus je suis conquis. Leur humour est étrange, presque dépressif, mais très justes, ironiques. Le premier gag est particulièrement inspiré.

- L'Atelier Mastondonte. La question de l'argent via celui que touchent les auteurs est posée avec un humour très mordant mais hélas ! cruellement vraie. Nob et Pascal Jousselin vont certainement faire réfléchir pas mal de lecteurs mal informés à ce sujet et d'aspirants bédétistes sur les opportunités de carrière dans le 9ème Art (surtout au moment où le statut déjà précaire des auteurs est fortement menacé)...

- Tash et Trash. Juste deux cases mais tellement drôles que vous ne devez pas les manquer. (Le strip de Guillaume juste après, qui évoque le prochain festival Spirou et Stromae, est également recommandé.)

- Game Over. Saisissant comme Patelin, Midam et Adam réussissent chaque semaine à trouver une situation  et à en tirer un gag muet et si efficace.

- Dad. Une nouvelle fois, le brillantissime Nob conclut la revue avec une planche de sa série, dans laquelle il se moque de La petite maison dans la prairie et des modes d'emploi pour monter un meuble. C'est très drôle et superbement mis en images. Formidable.     

J'ai pas aimé : 

- Lucky Luke : Les tontons Dalton 6 (bon sang, à raison de deux pages semaines, on va encore en souper un moment de cette m... puisqu'on en est seulement à la planche 21 !) ; Boule et Bill (pas accablant, mais franchement cette reprise n'a aucun intérêt, aucun humour, aucune personnalité) ; Pierre Tombal et Les Psys (l'éditeur doit être bien content d'avoir Cauvin pour fournir autant de pages hebdomadaires, mais ça reste pitoyablement mauvais) ; Tamara (cette gamine m'énerve désormais, et puis c'est vraiment pauvrement dessiné) ; Bulbox (toujours aussi nul et laid) ; Ralph Azham (je n'y arrive pas, et là encore le dessin n'aide pas).

Le Grand Référendum de l'été : Hunter Disconnection. Salma et Léturgie nous propose un teaser de polar très blaxploitation. C'est assez alléchant, même si ça paraît convenu. En revanche, visuellement, c'est très fort.
En direct de la rédak vaut surtout pour l'interview de Féroumont. Et l'annonce du retour dans le prochain n° de Ernest et Rebecca (chouette).
Les Aventures d'un Journal revient sur une anecdote étonnante datant de 2000 où des planches de la série Sammy de Jean-Pol disparurent mystérieusement.

samedi 16 août 2014

Critique 493 : HAWKEYE #19, de Matt Fraction et David Aja


HAWKEYE : THE STUFF WHAT DON'T GET SPOKE est le 19ème épisode de la série, écrit par Matt Fraction et dessiné par David Aja, publié en Juillet 2014 par Marvel Comics.
Cet épisode fait suite au #15, publié en Mars 2014 (critique 424 de ce blog).
*
 

La dernière fois que nous avions vu Clint et Barney Barton, ils venaient d'être violemment attaqués par le tueur à gages, le Clown, engagé par les mafieux russes, anciens propriétaires de l'immeuble où résident Hawkeye, son frère, et leurs voisins. Jessica Drew (alias Spider-Woman, l'ex-petite amie de Clint), appelée à la rescousse, les avait trouvés, gisant dans une mare de sang après avoir aperçu leur agresseur.
Les deux frères s'en sont tirés mais avec de sérieuses blessures quand nous les retrouvons : Clint est devenu sourd et Barney est cloué dans une chaise roulante.
Clint est aussi atteint moralement : il se sent toujours coupable de la mort de son voisin, "Grills" (déjà exécuté par le Clown), et s'en veut de ne pas avoir deviné plus tôt que l'assassin se cachait dans l'immeuble depuis longtemps (et que ses commanditaires n'avaient pas abdiqué).
Clint refuse de communiquer avec Barney : la situation le renvoie à leur enfance où, victime d'un père violent et alcoolique, il avait déjà perdu l'audition et se reprochait de ne rien pouvoir faire contre le responsable. 
Barney réussira-t-il néanmoins, par la raison ou la force, à susciter un sursaut de Clint, malgré leurs handicaps, leur relation fraternelle compliquée, l'adversité apparemment insurmontable de leurs ennemis, mais pour le bien de tous leurs amis et voisins ?

Quatre mois après la sortie du #15, Matt Fraction et David Aja livrent enfin un nouvel épisode en commun. Aussitôt, la Toile s'est enflammée (positivement) sur le résultat, pardonnant une nouvelle fois leur retard aux auteurs, et au même moment, les Eisner awards ont distingué la série en lui décernant les prix du meilleur épisode (pour le #11, Pizza is my business) et du meilleur cover-artist (pour Aja). Il n'en a pas fallu plus pour que certains critiques prédisent à ce nouveau chapitre de futures récompenses... Et c'est effectivement un tour de force qui devrait être salué.

Un mot d'abord, sur les délais de production : ils ne gênent pas la lecture. Relire un ou plusieurs épisodes précédents n'est pas une corvée quand on a la chance d'avoir une série de ce calibre, qui sait si bien stimuler le lecteur, l'entraîner vers de nouvelles expériences narratives et graphiques, transcender son genre (le récit super-héroïque, très détourné). 

Par ailleurs, Matt Fraction, son scénariste, alterne les épisodes avec David Aja (avec Clint Barton/Hawkeye/Hawkguy comme héros) et Annie Wu (avec Kate Bishop/"Lady" Hawkeye comme premier rôle), et même quelques issues spéciales (comme le #17, dessiné par Chris Eliopoulos, le lettreur de la série) : l'un dans l'autre, même s'il faut s'armer de patience pour suivre les aventures du côté de Clint Barton, ceux qui achètent tous les numéros ont quand même de quoi lire en attendant.

Ensuite, il faut quand même saluer et remercier le staff éditorial de la série chez Marvel qui n'a jamais cédé à la tentation de remplacer David Aja pour dessiner ses épisodes afin de préserver la périodicité mensuelle du titre. Les excellentes critiques et les bonnes ventes de la série y sont sans doute pour beaucoup, et les responsables du titre ont dû vite comprendre qu'écarter l'espagnol, malgré le temps qu'il met à livrer ses vingt planches, ôterait une bonne partie (pour ne pas dire l'essentiel) de la qualité de Hawkeye version Clint Barton. Il y a là quelque chose de vraiment réconfortant, mais aussi de précieux parce que rare, à pouvoir lire une série comme celle-ci grâce à des gens qui ont compris que ses auteurs méritaient qu'on leur donne du temps pour la réaliser : c'est bien entendu exceptionnel, et il s'en trouvera toujours pour râler parce qu'ils n'ont pas leur fascicule chaque mois, mais quand ils reliront le run complet de cette équipe artistique, ils mesureront mieux, avec plus de distance et de discernement, l'intelligence de cette décision éditoriale.

Et, enfin, en lisant ce 19ème épisode, à la question : cela méritait-il d'attendre aussi longtemps ? On peut répondre "oui". Oui, c'est un nouvel épisode sensationnel, qui valait bien la peine de patienter 4 mois.

Passons donc à présent sur le contenu.

Et là, j'en vois déjà qui vont être interloqués en feuilletant d'abord puis en se plongeant plus attentivement dans la lecture de cet épisode. Pourquoi ? Parce que, comme le #11 était déjà surprenant en adoptant le point de vue d'un chien, celui-ci emploie abondamment le langage des signes, mais aussi des phylactères vides ou remplis de caractères illisibles. Mais n'ayez pas peur. Ou, même si vous avez un peu peur (de ne pas tout saisir, et donc de ne pas tout apprécier autant que vous le voudriez), osez l'expérience, relevez le défi (et de toute façon, je vous fournis dans cette critique l'aide d'une rapide recherche via Google), et comprenez surtout ce que David Aja a résumé dans un tweet :

- “If while reading Hawkeye #19 you feel you don’t get it all, if you find obstacles, congrats, you’re starting to learn what being disabled is.” ("Si pendant que vous lirez Hawkeye #19 vous sentez que vous ne comprenez pas tout, si vous vous heurtez à des obstacles, félicitations, cela veut dire que vous commencez à comprendre ce qu'être handicapé signifie.")

Il faut aussi préciser que le langage des signes américain diffère du langage des signes français, et donc, ce petit tableau ci-dessous est bien utile :
 

C'est celui qu'a dessiné David Aja, d'après la manière américaine de signer les lettres et les chiffres.

Il est temps d'ouvrir une parenthèse dans cette critique, pour apprendre comment l'idée d'un tel épisode, reposant sur un dispositif narratif impliquant l'usage du langage des signes, est venue à Matt Fraction.

En 2012, Rachel Coleman, responsable de la série pour enfants Signing Time chez Two Little Hands, fit la connaissance de Matt Fraction à l'occasion d'un concert. Fraction fut fasciné par cette expérience  et compris quelles similarités visuelles existaient à la fois dans les comic-books et cette manière de communiquer.
En développant son intrigue pour la série Hawkeye, le scénariste annonça très tôt qu'il utiliserait ce langage dans un épisode en l'intégrant de façon logique et naturelle. C'était aussi l'occasion pour lui de rappeler que le héros avait déjà connu des problèmes d'audition sévères dans le passé (dès sa première mini-série, écrite et dessinée par Mark Gruenwald dans les années 80).
Plus tôt cette année, une mère de famille contacta Marvel parce que son fils de 4 ans refusait de porter ses prothèses auditives en expliquant que les super-héros n'en portent jamais. L'éditeur envoya au garçon un dessin d'Hawkeye équipé de prothèses auditives, et ensuite fit créer un nouveau super-héros nommé Blue Ear.
Tout cela encouragea encore davantage Fraction qui confirma à Rachel Coleman qu'il venait d'écrire un épisode dans lequel Clint Barton était à nouveau victime de surdité.
Un an passa et Fraction posta alors à Coleman une première version du script de Hawkeye #19, incluant des phylactères vides quand Clint Barton n'était pas face à son interlocuteur (et donc ne pouvait pas lire sur ses lèvres ce qu'il disait).

Et c'est là où j'en reviens à ma propre analyse : si on ne connaît pas le langage des signes américain, en lisant cet épisode, on est d'abord confus, frustré, perturbé, puis on cherche plus précisément à savoir ce que les passages utilisant ce procédé signifie. Avec cet épisode, en vérité, Fraction et Aja invitent le lecteur à ne plus être qu'un spectateur passif mais à participer activement à leur initiative en faisant un (petit) effort. Il n'y a pas de traduction offerte avec ce numéro, tout simplement parce que, quand on est effectivement sourd, personne ne fournit non plus de moyen pour comprendre ce que les autres disent ou ce que vous, vous voudriez leur dire.

Après avoir lu Hawkeye #19, le critique Timothy Merritt, qui signa un article élogieux, et sa femme, qui ont un enfant de 8 mois atteint de surdité, prirent la décision d'apprendre la langue des signes et de la lui enseigner. 
L'épisode est aussi dédié à Leah (http://www.rachelcoleman.com/leahs-story/ ), la fille de Rachel Coleman, née sourde en 1996 (pour en savoir plus sur elle et sa réaction sur l'épisode, cliquez sur ce lien : http://www.comicbookresources.com/?page=article&id=55195 ).
Pour en savoir plus sur la production de Rachel Coleman, cliquez sur ce lien : http://www.twolittlehands.com.

(La page 7 et son script de Hawkeye #19.
Texte de Matt Fraction, dessins de David Aja.)

Selon votre caractère et votre volonté, vous pourrez considérer cet épisode comme un épisode extra-ordinaire de plus dans la collection produite par Matt Fraction et David Aja. Et/ou alors comme une incitation à considérer autrement cet handicap, peut-être même à apprendre le langage des signes.

D'un strict point de vue "technique", c'est effectivement un épisode fabuleux : le scénario est fin, subtil et efficace à la fois. Matt Fraction a atteint avec cette série ce après quoi courent certainement tous les auteurs (en tout cas tous les auteurs consciencieux) dans leur carrière : une sorte d'état de grâce où on ose oser, où on ose tout, où les éditeurs qui vous supervisent savent vous encadrer sans vous brider, et où tout vous réussit parce qu'on est porté par ce qu'on écrit, parce que le héros vous inspire, parce qu'on a trouvé un angle original pour raconter ses histoires.
Mieux même, il est arrivé à rendre attachant un héros dont les défauts ne nous sont pas cachés mais participent à le rendre sympathique (même si ça ne signifie pas qu'on lui pardonne tous ses écarts, ses maladresses, son manque de clairvoyance) : Clint Barton est un type fier, infidèle, têtu, bagarreur, il n'est pas immédiatement aimable, et même aujourd'hui, avec tout ce qu'il a enduré et endure encore, on ne peut pas dire qu'il soit un héros classique, de ceux qu'on admire.
Mais à travers lui et les personnages qui l'entourent, fugacement ou plus intimement (comme ici, son frère Barney, écrit, peut-être pour la première fois, vraiment comme l'autre Hawkeye de la série, depuis le départ de Kate Bishop), Fraction définit cette notion de héros, à la fois comme personnage de fiction et comme personnage admirable.
Pourquoi aime-t-on un héros (quand bien même, comme disait Aragon : "malheureux le pays qui a besoin de héros") ? On l'aime pour les choses biens qu'il accomplit, ses actes purement héroïques, son activité de justicier, son honnêteté, sa capacité à améliorer la vie des autres mais aussi à faire l'effort d'être quelqu'un de bien lui-même, quelqu'un de droit, en qui on a confiance. Tout ce qui fait en somme que "pour être aimé, il faut être aimable", comme l'écrivit François Truffaut.
Mais on aime aussi un héros, de bande dessinée en l'occurrence, souvent parce qu'il a une faiblesse et qu'il arrive à la dépasser. Daredevil est aveugle, par exemple, mais il compense ce handicap par une volonté remarquable, un refus d'être limité par la perte de la vue, et aussi un usage intelligent de ses autres sens, y compris de son fameux "6ème sens", son "sens radar".
Jusqu'à cet épisode, Matt Fraction semble souvent s'être amusé à montrer Clint Barton comme un héros qui en prenait plein la gueule, effet souligné par la représentation visuelle de David Aja qui le dessine souvent couvert de pansements, hirsute, habillé négligemment. Mais en le blessant plus durement encore au 15ème épisode et désormais en le montrant handicapé, en refusant aussi qu'il soit miraculeusement rétabli (comme bon nombre de super-héros, par la grâce d'un pouvoir mutant ou l'aide d'un magicien ou de soins avancés - après tout, Clint Barton aurait très bien pu être guéri par Dr Strange, Tony Stark ou je ne sais quel savant multicarte de l'univers Marvel en bons termes avec lui ou les Vengeurs), le scénariste nous le donne à voir vraiment vulnérable, sérieusement atteint physiquement et moralement. Une partie de l'épisode joue avec cette incertitude morale : Clint va-t-il baisser les armes, abandonner, sombrer ? Ou, notamment grâce aux interventions énergiques de son frère Barney, réagir, rebondir, dépasser sa condition et riposter ?
La dernière page de l'épisode fera plaisir à de nombreux lecteurs, autant ceux qui espéraient la réaction de Clint que ceux qui, sans être frustré par la manière dont Fraction a déjoué les conventions de la bande dessinée super-héroïque (et donc plus largement des comics d'action), étaient curieux de savoir comment l'intrigue allait se diriger vers son dénouement - dénouement prévu désormais puisque le scénariste terminera son run au #22 (ce qui laisse donc trois épisodes à la série, dont deux avec Aja pour conclure la saga de Hawkguy contre le Clown et les mafieux russes).

Cette structure en deux parties (avec ses scènes dans le passé - l'enfance des frères Barton - et le présent, la tentation de l'abandon et la réaction de Clint, la situation dans l'immeuble et de nouvelles manoeuvres des méchants à l'extérieur - avec notamment le retour d'Ivan, fournissant une scène comique très drôle sur les signalisations dans le terminaux d'aéroport), nous la retrouvons dans la partie graphique de l'épisode.

La colorisation de Matt Hollingsworth souligne avec ingéniosité et simplicité les deux époques mais aussi les deux espaces du récit : le passé et l'extérieur de l'immeuble avec des tons pêche, jaune, marron, rouge, beige ; et le présent et l'intérieur (espace mental des Barton et espace de l'immeuble) avec une palette familière de mauve, violet, bleu, gris. Le rendu est superbe, tout en à-plats, et prouve une fois de plus qu'en la matière, coloriser une BD, c'est d'abord restituer ses ambiances et pas en mettre plein la vue au lecteur.

David Aja, lui, qui n'a plus rien à prouver en matière de découpage, capable aussi bien de loger une quinzaine de vignettes dans une page sans que le regard du lecteur ne soit submergé comme de délivrer une splash-page à l'effet optimisé par la rareté de son emploi et la justesse de sa composition, s'attache également à traduire la dualité de l'histoire.
Il a recours plusieurs fois à une sorte d'effet miroir, comme si certaines pages se répondaient, à travers les époques où se situent leurs actions. Ce dispositif trouve son apogée avec les pages 13 et 14, où Clint et Barney, enfants puis adultes, se bagarrent, mais ce n'est pas qu'une simple et belle séquence d'action traditionnelle : c'est l'histoire résumée d'une relation fraternelle dysfonctionnelle où le sang (partagé par les liens familiaux, et versé par l'échange de coups de poings) raconte l'essentiel, d'une façon à la fois frustre et subtile.

Une des raisons qui a exigé tant de temps pour réaliser cet épisode tient aussi, évidemment, à la représentation visuelle du langage des signes. Sur les vingt pages de cet épisode, onze comporte des passages avec des signes dessinés, ce qui augmente le nombre de plans par page de manière considérable tout en obligeant à ne pas faire d'erreurs pour dessiner les mouvements des bras, des mains et des doigts. Des lecteurs, y compris sourds, ont vérifié l'exactitude du travail d'Aja.
On peut lire l'épisode (au moins) deux fois : d'abord sans chercher de traduction, en essayant de comprendre intuitivement les cases signées, et on voit alors que tout est parfaitement compréhensible (c'est pour cela qu'il ne faut pas avoir peur en feuilletant puis en lisant l'épisode : si moi, j'y suis arrivé, n'importe qui peut le faire) ; puis en ayant à sa disposition une traduction (comme celle que je fournis à la fin de mon article), qui permet de vérifier que rien n'échappe à celui qui ne sait pas signer.
C'est un travail cependant assez fou auquel s'est livré Aja, une sorte de "performance" comme il en donné beaucoup à cette série, et qui rend sa production aussi étonnante, et impressionnante. On peut considérer ça comme un morceau de bravoure, un exercice de style, une exploration poussée du dessin, ou tout cela à la fois. Difficile en tout cas de ne pas être sidéré par le résultat et troublé par l'expérience.

Cela, c'est sûr, vous ne le vivrez pas souvent (plus jamais ?) dans une bande dessinée, surtout produite au sein d'une major comme Marvel - et, quel que soit le destin de Hawkeye comme série, si elle est poursuivie par d'autres auteurs, relaunchée ou remaniée après les départs de Fraction et Aja, ce genre d'épisode restera comme un témoignage unique de ce qu'elle proposait.

Hawkeye est une bande dessinée où les mots et les images vont réellement dans la même direction et donnent un sens à un récit. Entre des mains aussi habiles que celles de Matt Fraction et David Aja, on apprécie mieux ce délicat mélange de sophistication visuelle et de souci permanent de lisibilité.
*

Comme promis, voici
une traduction des cases signées de cet épisode
(aisément trouvable en cherchant sur Google avec ces mots
"hawkeye 19 sign language translator").
Pour situer encore mieux, comprenez que la page 1 est celle présentant les crédits de l'épisode.
 
PAGE 3:
Barney : Stupid. C-L-I-N-T.
PAGE 5:
Barney : Now what? You remember.
PAGE 8:
Barney : Shower today maybe. Change clothes.
PAGE 10:
Clint : Uncle B-A-R-N-E-Y?
Barney : You can sign.
PAGE 11:
W-T-F
PAGE 12:
Clint : Dad.
Clint : Want (points to bottle of alcohol).
Barney : You'll spit it out.
PAGE 13:
Clint : No. I feel nothing.
PAGE 14:
Clint : Dad's tall. I can't stop him.
PAGE 15:
Barney : You can take it back.
PAGE 17:
Clint : First nice/clean clothes. Everyone roof five.
PAGE 18:
Clint : They'll never stop. I will stop them. O-K?
PAGE 19:
Clint : We.
Clint : Anything else?

jeudi 14 août 2014

LUMIERE SUR... ROBERTO ZAGHI

 ROBERTO ZAGHI
*
Ce dessinateur italien, qui travaille aussi chez nous (la série Thomas Sillane),
illustre le fumetti Julia, écrit par Giancarlo Berardi, publié en vo par Bonelli.
Qui pour traduire ce bijou, dont l'héroïne, une détective,
a les traits d'Audrey Hepburn ?
 
 
 
 
 
 
 
 

Critique 492 : JOHAN ET PIRLOUIT, TOME 13 - LE SORTILEGE DE MALTROCHU, de Peyo


JOHAN ET PIRLOUIT : LE SORTILEGE DE MALTROCHU est le 13ème tome (et la 20ème histoire) de la série, écrit et dessiné par Peyo, publié en 1970 par Dupuis.
C'est également le dernier album de la série entièrement réalisé par Peyo.
*

Geneviève de Boisjoly, la fille du Sire du domaine du même nom, aime le chevalier Thierry qui l'aime aussi et avec lequel elle a projeté de se marier, avec le consentement de son père. Mais le baron de Maltrochu convoite aussi la belle demoiselle et, à travers elle, sa dot, le territoire tout entier. Avec l'aide d'un alchimiste, il acquiert une potion magique qu'il réussit à faire boire à Thierry lors d'un festin et qui le transforme en chien.
Le chevalier ainsi transformé est trouvé par Pirlouit et Johan lors d'une chasse menée par le Roi. Le lutin a juré que l'animal était doué de parole et, dans l'intimité du château du souverain, son ami écuyer en a la preuve. Ainsi mis au courant de l'infortune de Thierry, Johan et Pirlouit décident de l'aider à recouvrer apparence humaine et d'empêcher les noces de Maltrochu avec Geneviève.
Mais pour cela, il faut trouver un antidote et déjouer la méfiance du vilain noble tout en arrivant avant que le mariage soit célébré : beaucoup d'obstacles à surmonter pour les héros pour qui l'aide de l'enchanteur Homnibus et du Grand Schtroumpf ne sera pas de trop !

Pour ses adieux à la série qu'il avait créée (et qui continuera avec d'autres auteurs, mais sans qu'il en soit toujours satisfait), Peyo réussit magistralement sa sortie avec cette histoire de 60 planches riche en rebondissements et graphiquement superbe.

Dès la première page, on est plongé dans un univers de conte avec la présentation des protagonistes, de leur situation (l'amour contrarié de Geneviève et Thierry à cause des manigances de Maltrochu), et Peyo ne perd pas de temps pour relier les évènements de ce prologue aux héros de la série. Le surnaturel est convoqué avec l'usage de l'alchimie grâce à laquelle le méchant écarte son rival mais aussi dont Pirlouit apprend les rudiments (de manière maladroite et donc humoristique, en changeant la couronne en or du Roi en plomb). Plus tard, l'enchanteur Homnibus puis le Grand Schtroumpf interviennent aussi de manière décisive dans la résolution de l'intrigue.
 
On peut ainsi constater que Peyo manie un casting abondant entre le duo de héros (Johan et Pirlouit), le Roi, le Sire de Boisjoly et sa fille Geneviève, le chevalier Thierry, le baron de Maltrochu, l'alchimiste, l'enchanteur Homnibus, les Schtroumpfs, et Bertrand (avec une petite armée amie du chevalier). Tous ces personnages sont utilisés de façon importante, en faisant toujours avancer le récit, en étant solidement caractérisé, en ayant des interactions très dynamiques, ce qui démontre une écriture très maîtrisée et dense, avec un rythme de narration soutenu. C'est de la grande aventure, au sein de laquelle se glissent des séquences humoristiques, de belles batailles, des cavalcades, et où défilent donc beaucoup de décors (châteaux, tavernes, baraques de sorciers, forêts...).
 
On ne le mentionne que rarement, et pourtant c'est un élément important, mais le lettrage de l'histoire est magnifique : comme je l'avais mentionné dans ma critique (n°490) du tome 7 (La Flèche noire), Peyo se chargeait de cette tâche et employait une police de caractère en minuscule pour faciliter la lecture des plus jeunes lecteurs. Il soigne aussi son oeuvre en typographiant le prologue à la manière gothique (voir planche ci-dessus), et voyez comme il souligne ses effets sonores en exagérant la taille des lettres à certains moments, ou en s'amusant avec le langage des Schtroumpfs pour créer des gags savoureux (page 52, quand Pirlouit cherche à instruire des chevaliers et qu'il se fait corriger par une des créatures bleues : "Mais alors si je schtroumpfe au schtroumpf ou je schtroumpfe au schtroumpf, ce n'est pas la même chose ? - Absolument pas !").
 
Visuellement, l'album est merveilleux. Le découpage est d'une fluidité imparable, avec des plans splendides (le château de Maltrochu fournit des scènes aux ambiances puissantes, et cadré en plongée page 53, donne une image saisissante). Le plus épatant, quand on se replonge dans ces "vieilles bédés", c'est de voir comment en quatre bandes et une dizaine de plans en moyenne par page, les artistes de l'époque réussissaient à non seulement animer leurs planches comme des séquences propres mais aussi à les enchaîner avec une intensité rare, et cela sans abuser de décadrages, de valeur de plans, d'angles de vue. Tout était toujours montré à la bonne distance, très simplement - même si cette simplicité et cette justesse étaient bien entendu l'aboutissement d'un long travail sur la bonne manière de raconter en images un récit.
Franquin avait raison en affirmant que Peyo composait ses pages admirablement, en sachant à la fois ménager et stimuler le regard du lecteur. Son dessin est d'une grande beauté, avec ses rondeurs élégantes, la disposition de ses vignettes, le tout toujours au service de l'histoire.
Il est bien dommage que, suite à des problèmes de santé, un manque de motivation et la charge de travail que lui réclamait les Schtroumpfs (dont le succès allait de toute façon décider d'abandonner Johan et Pirlouit), il se soit arrêté là, quand il était au sommet de son art, en pleine possession de ses moyens, animant à la perfection son tandem de héros.
 
Ce sortilège opère encore pleinement sur le lecteur et cet album est un épilogue épatant de son créateur à ses créatures.  

dimanche 10 août 2014

Critique 491 : SPIROU N° 3981 (30 Juillet 2014)


Voici, donc, ma critique (tardive) du n° 3981 de Spirou. J'ai un peu modifié ma manière de le commenter, pour essayer de rendre ça plus tonique.


La couverture indique donc, comme le numéro précédent l'annonçait, la suite et fin de la série Ralph Azham de Lewis Trondheim. La productivité de cet auteur me sidérera toujours, même si je le préfère comme scénariste que comme dessinateur, tout en reconnaissant que j'ai finalement lu très peu de ses albums (acheter tout ce qu'il fait oblige ses fans à avoir un gros budget).
 

Comme je le signalai plus haut, je vais un peu changer ma façon de commenter la revue, car certaines bandes ne m'inspirent guère et, donc, ne fourniront pas une lecture de mon article bien passionnante.
Procédons donc avec un classique (mais efficace) "j'ai aimé / j'ai moins ou pas aimé".

J'ai aimé :

- Les Tuniques bleues : les bleus se mettent au vert 2/6. L'histoire de Cauvin est, comme l'explique son dessinateur Lambil dans un petite interview, un vrai petit défi car le scénariste esquive les classiques scènes de bataille au profit de la quête de légumes et fruits frais par Blutch et Chesterfield. J'ai donc bien aimé que ça sorte des sentiers battus, avec nos deux soldats obligés de négocier avec des fermiers peu enclins à leur donner leur production. On arrive à 20 planches, et je suis curieux de voir la suite.

- Passe-moi l'ciel : Janry fait désormais aussi équipe, comme scénariste, avec Stuf, aux dessins, pour des gags bien sentis sur l'au-delà. Le découpage minimaliste (juste quatre cases-bandes) met bien en valeur le comique de situation absurde à souhait.

- Mélusine : Clarke est un auteur très malin et ses gags en une planche avec sa jolie sorcière sont une petite douceur. Cette fois, il s'amuse avec le balai des magiciens, dont une fée a bien tort de se moquer. Efficace et amusant.

- Givrés : Amalric et Madaule y vont de leur gag sur la romance présidentielle française (François Hollande et Julie Gayet), mais en prenant le parti de s'amuser du fait que toute cette affaire a été survendue alors que c'était dérisoire. Bien vu.

- Capitaine Anchois : Floris a aussi un vrai talent pour détourner les clichés, en l'occurrence ceux des récits de pirates. Son gag est bien construit, avec des personnages à la bêtise réjouissante.

- Marzi : Marzena Sowa et Sylvain Savoia signent mon coup de coeur de ce numéro. Je ne connaissais pas ce titre et je me suis renseigné après avoir lu ces deux pages. La scénariste raconte en fait son histoire avec Marzi, jeune ado polonaise des années 70-80, et elle le fait avec un style très touchant, plein de poésie. Le dessins sont simples mais rendent le résultat encore plus fondant.

- Le Labo : Jean-Yves Duhoo s'attaque dans sa série à la bd éducative, un genre en soi mais très casse-gueule si c'est mal fait. Là, il nous explique la microfabrication de composants électroniques, et c'est limpide : moi qui suis une vraie quiche en informatique, j'ai tout compris, c'est fascinant. Le seul bémol concerne le lettrage des bulles qui, s'il était plus soigné, rendrait ça encore meilleur.

- Rob : le robot de James et Boris Mirroir me séduit bien avec ces deux strips à l'humour décalé. C'est une vision du monde du travail bien exprimée (notamment quand Rob apprend le fonctionnement d'un logiciel grâce à une humaine).

- L'Atelier Mastodonte : Mazan puis Obion poursuivent le délire du moment de la série avec les dinosaures et les fossiles. Ce qui est réjouissant, c'est de voir Lewis Trondheim, la tête pensante du titre, dépeint comme un type sinistre puis dont l'exaltation atterre ses collègues (mention spéciale aux deux strips muets d'Obion).

- Game Over : Patelin, Midam et Adam imaginent un nouveau gag sinistre mais bien ficelé avec un clin d'oeil au Marsupilami (on voit que le retour de la bestiole chez Dupuis réjouit tout le monde).

- Dad : comme toujours, Nob nous offre une page sensationnelle de son père de famille, bien angoissé par un bouton dans le cou. C'est impeccable : bien écrit, très bien dessiné. Cette série est un bijou. (Voir la planche ci-dessous : ) 

J'ai pas aimé :

- Lucky Luke : Les tontons Dalton (5), toujours aussi peu drôle et qui n'avance pas ; Les Psy et Cédric de (encore) Cauvin et Laudec, ça fait beaucoup de Cauvin (et du pas bon) ; Tamara, dont la page ne vaut pas tripette ; Bulbox, dont je me demande qui trouve ça bien ; Nelson, en toute petite forme ; Ralph Azham, parce que débarquer là-dedans maintenant et accrocher relève de l'exploit (c'est peut-être quand même pas mal mais j'arrive trop tard) ; Tash et Trash et Cramés !, là aussi peu en verve.

La rubrique "En direct de la rédak" confirme (entre autres) que Le Petit Spirou va être adapté au cinéma (sortie prévue à l'été 2016), et celle des "Aventures d'un Journal" reviennent sur la mort de Lucky Luke (l'histoire est savoureuse).
"Le Grand Référendum de l'été" présente un nouveau projet par Sergio Salma et Simon Léturgie, Little Europa. Je voterai bien pour lire un album avec cette histoire.
"Cartes blanches" donne à voir trois essais de lecteurs : le gag de Geoffrey Delinte est étonnant. Celui de Philippe Decressac est hilarant, digne de Reiser. Celui de Alexandre Arlenne est également très réussi. Ils pourraient remplacer certaines séries citées plus haut.