dimanche 4 février 2024

THE CURSE : coup de génie ou grand n'importe quoi ?


Whitney Siegel, architecte, et son mari Asher, promoteur, filment le pilote de leur émission de télé-réalité dans laquelle ils conçoivent des habitats éco-responsables à Española au NOuveau-Mexique. Soucieux d'intégrer la communauté amérindienne à leur projet, ils tentent de rassurer les locaux que leur ville ne va pas s'embourgeoiser. Mais quand ils sont interviewés par la journaliste Monica Pérez au sujet des parents de Whitney, considérés comme des marchands de sommeil, Asher s'agace et, pour éviter que cela ne figure dans le reportage, il promet des infos compromettantes sur la commission des jeux, ayant auparavant travaillé dans un casino de la région.


Alors qu'il tourne une scène en extérieur avec le producteur du show, Dougie Shecter, son ami d'enfance, Asher accepte à contrecoeur de donner de l'argent à Sala, une fillette marchande ambulante. N'ayant pas de monnaie sur lui, il propose d'aller en faire dans un commerce voisin mais la fillette se vexe et lui lance un sort. Peu après, Dougie montre les réactions d'un panel de téléspectateurs aux Siegel qui révèle que Asher n'est pas apprécié, contrairement à Whitney. Il pense que c'est là la conséquence du sort que lui a lancé Sala.


Le tournage reprend car la chaîne a commandé une saison entière du show. Mais les ennuis s'accumulent : Dougie, dont la femme a été tué dans un accident de la route alors qu'il roulait en état d'ivresse, n'a pas le moral et pour se détendre fait des farces de mauvais goût à Asher qui, pour chasser le mauvais oeil, loge Sala, sa soeur et leur père dans une maison à ses frais ; Whitney voit un couple intéressé par un de leurs habitats se désister et doit les remplacer par des acteurs amateurs du coin puis doit composer avec la visite surprise de ses parents sur le plateau.

 

Asher réunit des documents accablants sur le casino et les transmet à Monica Pérez. Whitney convainc difficilement son amie, l'artiste amérindienne Cara Duppont, de décorer ses maisons avec ses oeuvres mais ne se rend pas compte qu'elle se moque de sa manie de ne surtout pas vouloir choquer les locaux. Asher prend des cours de comédie pour paraître plus sympathique à l'écran avant de se fâcher avec le professeur tandis que Dougie se met à fréquenter Cara en veillant à ne pas sombrer de nouveau dans la boisson.


Toutefois des tensions apparaissent dans le couple Siegel après que Whitney ait confié face caméra ses différences d'ambition avec celles de Asher, en ayant profité au passage pour changer le titre de l'émission à son avantage. Lorsque Asher l'apprend, il confie à Dougie l'histoire de la malédiction dont il se croit victime et ne reçoit en retour que moquerie de la part de son ami. Asher lui adresse une remarque blessante au sujet de sa femme et Dougie le maudit à son tour.


Malgré ces difficultés, les Siegel mettent boîte les épisodes de la saison de leur show. Mais alors qu'il est mis à l'antenne, une ultime mésaventure les attend...


Six ans après le formidable et déjà très atypique Maniac (toujours dispo sur Netflix), c'est peu de dire que j'attendais avec curiosité la nouvelle mini-série à laquelle Emma Stone avait dit "oui". L'actrice oscarisée revient actuellement en force sous le feu des projecteurs avec le nouveau film qu'elle a tourné sous la direction de Yorgos Lanthimos, Pauvres Créatures, qui pourrait lui valoir une nouvelle statuette, et elle vient de rafler le Golden Globe de la meilleure actrice dans une série comique pour The Curse justement.


La série, diffusée sur Showtime et dispo sur Paramount +, a reçu un accueil élogieux de la critique et Christopher Nolan lui-même s'est fendu de commentaires dithyrambiques à son propos et concernant la performance de Stone. De quoi alimenter le buzz. Mais, pour ma part, je suis encore bien en peine pour me prononcer sur la qualité réelle de ces dix épisodes, oscillant entre le jamais-vu et le foutage de gueule.
  

La manière la plus simple d'aborder The Curse serait de dire qu'il s'agit d'une satire de la télé-réalité et notamment des émissions sur l'immobilier, comme on en voit des deux côtés de l'Atlantique (les productions de Stéphane Plaza par exemple). Certes les époux Siegel ne sont pas des agents immobiliers : Whitney est une architecte et son mari Asher une sorte de promoteur, mais dans les grandes lignes, ça ne change pas grand-chose, ils font leur beurre sur le concept d'habitat éco-responsable avec des "maisons passives" qu'ils veulent construire dans une ville moyenne du Nouveau-Mexique, en prétendant se soucier de la communauté amérindienne qui craint une gentrification de leur quartier.


A leur image, la série ne dévoile pas son jeu - sont-ils vraiment des individus si attentionnés ? Ou des opportunistes d'abord occupés à convaincre une chaîne de télé de commander une saison entière ? - et cela installe un malaise qui est très intense et durable à la fois. Plusieurs épisodes dépassent les 60' et la mise en scène étire les scènes pour souligner le décalage entre l'obsession de faire bonne figure des Siegel et le fait que les locaux se moquent ouvertement d'eux, de leur culture woke, de leurs préventions. Whitney doit composer avec des parents marchands de sommeil qui financent ses lubies écolos et Asher renoue avec Dougie, le producteur-réalisateur de l'émission, qu'il a connu plus jeune et dont il a subi le harcèlement. Dougie lui-même n'est pas un type très fiable puisqu'il boit plus que de raison alors qu'il a perdu sa femme dans un accident de la route en conduisant ivre et qu'il continue à humilier Asher (bientôt avec la complicité de Whitney).


Et puis donc il y a cette malédiction qui donne son titre à la série. Il s'agit en fait d'une blague de gamine qui a vu ça sur TikTok mais qui prend des proportions insensées auprès de Asher qui se croit vraiment envoûté quand il constate que des ennuis minent le tournage puis sa vie de couple. Rien, jusqu'au bout, ne lui fera croire le contraire. Et le téléspectateur en vient à douter quand, dans l'ultime épisode, franchement surréaliste, le pauvre Asher se retrouve dans une situation absolument grotesque et dramatique à la fois (bien entendu, je ne vais pas vous la révéler : il faut le voir pour le croire).

Il y a donc dans The Curse d'indéniables qualités, au niveau de la narration et de la réalisation. On peut même penser que si la série avait été intégralement tournée comme un faux documentaire (un "mockumentaire"), l'effet aurait été encore plus déstabilisant. Mais cela aurait sans doute exclu du csting une actrice aussi célèbre qu'Emma Stone alors que Nathan Fielder et Benny Safdie (à la fois acteurs, scénaristes et metteurs en scènes sur cette affaire) sont moins connus et donc plus aptes à se faire passer pour ce qu'ils ne sont pas (soit ici un promoteur et un réal de télé-réalité).

Mais je dois avouer que je ne suis pas complètement rentré dans le délire concocté par Fielder et Safdie. D'abord parce que j'ai trouvé tout cela excessivement long. Dix épisodes de 50' en moyenne, sans vrai rythme, avec ce sentiment de malaise constant, savamment entretenu, c'est souvent laborieux. Les héros n'ont vraiment rien d'attachant, à aucun moment : soit il passe pour de pauvres cons, soit ils sont de vrais cons. Odieux ou stupides, les suivre pendant tout ce temps s'avère pénible, lassant.

Ensuite, si donc la dimension satirique est bien là, il est évident qu'elle ne suffit pas à définir la série. Mais alors de quoi cause exactement The Curse ? Nolan, dans ses compliments, explique qu'il a aimé la série parce qu'il n'a rien vu d'aussi inattendu, original et dérangeant depuis Twin Peaks. Mais Twin Peaks avait pour lui un cadre, le polar, qui permettait au téléspectateur, même le plus perplexe, de s'accrocher, avec la promesse (même illusoire) de la résolution du meurtre de Laura Palmer. Dans The Curse, il n'y a aucun cadre équivalent et c'est là où ça m'a perdu.

Il est question de comédie, sauf que je n'ai jamais ri durant ces dix épisodes (sinon au dernier, mais plus parce que la situation me sidérait que parce que c'était simplement drôle). Dans la comédie italienne par exemple, on n'hésitait pas à rire de personnages pathétiques, de situations scabreuses, mais les Siegel, Dougie et ceux qui les entourent provoquent plus de gêne que de rire. On a ce sentiment tenace et embarrassant que les auteurs ont voulu à la fois divertir et commenter le divertissement même, d'où cette impression d'assister à un spectacle trop prétentieux pour ce qu'il est, comme si la comédie ne lui suffisait pas. 

Ce métatexte est gonflant à force et si, effectivement, comme le dit Nolan, ça fait de The Curse un show vraiment singulier, ça en fait aussi, à mon avis, un objet un peu snob, un peu trop malin, pour être honnête, à l'image en fait de ce qu'il veut dénoncer (soit une certaine superficialité, mais aussi une peur de froisser certaines communautés). Pas sûr que ce message soit le bon au moment où, en vérité, la vraie transgression, c'est non pas d'avancer masquer pour dénoncer mais bien, comme le disait Cabu en évoquant son travail pour "Charlie Hebdo", de mettre une bonne baffe à la bien-pensance pour dire qu'on n'en a pas peur, qu'on ne se couchera pas devant elle. 

En vérité, The Curse n'est pas assez méchant, pas assez franc : c'est une série qui se veut insolente mais qui est trop maniériste pour être vraiment offensive, agressive. Et son dénouement, justement, ressemble trop à un terme farfelu, comme si les auteurs avaient surtout trouvé la dernière idée saugrenue à ajouter à l'ensemble plutôt que d'assumer un final où les masques seraient tombés et auraient révélé et la nature de la série et de ses personnages.

Entendons-nous bien : je n'ai rien contre la comédie sourire en coin telle que semblent l'apprécier Fielder et Safdie. En revanche, j'ai un vrai problème avec le fait qu'on prenne le téléspectateur de haut, comme si les créateurs voulaient lui faire sentir que leur série est trop intelligente, trop subtile pour lui. Et c'est bien ce que me semble être The Curse.

Emma Stone est excellente, soit dit en passant : la façon dont elle fait ressentir la maladresse, la fébrilité constantes de son personnage, est un vrai cours magistral. Elle éclipse sans mal Fielder et Safdie, qui n'ont pas un jeu aussi raffiné que le sien. Mais je l'avais nettement préférée dans Maniac, où elle investissait un personnage et une intrigue mille fois plus riches. Je peux comprendre que le projet l'ait attiré : c'est en effet une partition totalement dingue, et elle lui donne une attractivité indéniable. Mais bon, j'ai désormais plus que jamais hâte de la découvrir dans Pauvres Créatures (car Yorgos Lanthimos l'avait fabuleusement bien dirigée dans La Favorite).

Est-ce donc de l'art ou du cochon, The Curse ? Je crois que chacun aura une réaction tranchée. Mais pour ma part, ça m'a laissé sur le bas-côté.

vendredi 2 février 2024

la saison 5 de FARGO renoue avec les sommets de la série


Minnesota. 2019. Dorothy Lyon, femme de Wayne Lyon avec qui elle a eu une fille, Scotty, est enlevée par deux hommes, Ole Munch et Donald Ireland. Ils la déplacent dans l'Etat voisin du Dakota du Nord. Sa belle-mère qui la déteste, la richissime Lorraine Lyon, se tient malgré tout prête à payer une rançon mais aucune demande ne lui parvient. Lors d'un contrôle routier, Munch et Ireland abattent un policier tandis que Dorothy s'enfuit et trouve refuge comme l'autre agent, Whit Farr, dans une station service voisine. Dorothy réussit à tuer Ireland et blesser Munch mais disparaît avant l'arrivée des scours. De retour chez elle, elle raconte être simplement parti faire un tour pour se changer les idées.


Le commanditaire de cette opération est Roy Tillman, un shérif du Dakota du Nord, qui fut le premier mari de Dorothy. Bien qu'il se soit remarié depuis, il veut récupérer Dorothy qu'il considère comme sa propriété : il faut dire que ce conservateur très porté sur la religion respecte plus une lecture fondamentaliste de la Bible que la loi qu'il est censé servir comme le découvrent deux agents du F.B.I. désireux de le faire suspendre. Tillman fait par ailleurs une erreur en voulant se débarrasser de Munch, qui est un mercenaire complètement cinglé ne supportant pas qu'on ne le paie pas pour le boulot qu'on lui a confié.


Dans un premier temps, Dorothy s'attend à ce que Tillman, son fils et ses hommes de main reviennent la kidnapper et elle s'y prépare, en tâchant de tenir éloignés l'agent de police Indira Olmstead, sa belle-mère, l'avocat de celle-ci, sa fille et son mari. Mais quand il s'avère que Roy n'hésitera pas à s'en prendre à sa nouvelle famille, Dorothy décide de prendre les devants et de retourner dans le Dakota du Nord affronter son premier époux. Lequel a fort à faire pour empêcher son fils de vouloir éliminer Munch, le FBI de collecter des preuves compromettantes sur ses liens avec une milice d'extrême-droite et les manoeuvres de Lorraine Lyon pour saboter sa réélection...


Il s'est écoulé six ans entre la saison 3 de Fargo et cette cinquième. Entre temps, en 2020, la saison 4 est sorti dans une indifférence polie alors que l'attention était monopolisée par la pandémie de Covid. Noah Hawley, le showrunner de la série, n'a pourtant pas été inoccupé puisqu'il développait une série inspirée d'Alien, la franchise initiée par le film de Ridley Scott (qui va enfin voir le jour). Mais plus le temps passait, plus on doutait de revoir de nouveaux épisodes de Fargo et si c'était le cas, seraient-ils du même niveau que les précédents...


De ce côté-là, évacuons tout de suite tout suspense : cette saison 5 est aussi folle et virtuose que la 3, elle figure même en bonne place sur le podium à côté de cette dernière. Noah Hawley n'a rien perdu de son imagination débridée et de ses manies, à commencer par celle de nous faire croire qu'il s'agit d'une nouvelle histoire vraie qui serait déroulée en 2019 dans l'Etat du Minnesota. Hautement improbable pour le moins. Mais l'essentiel est ailleurs : dans la dimension plus contemporaine au niveau sociétal de ces dix nouveaux épisodes.


L'épopée de Dorothy Lyon alias Nadine Bump embrasse en effet des thèmes qui résonnent avec l'actualité de ces dernières années, depuis la libération de la parole des femmes avec le mouvement #MeToo et la prise de conscience ayant accompagné les féminicides et les violences intra-familiales. Le tout est servi dans un écrin de fiction complètement échevelé, souvent très drôle, parfois poignant, toujours percutant. C'est tout Fargo.


Cette saison est divisée en deux parties assez distinctes où l'on voit d'abord Dorothy subir les événements : cette jeune mère de famille mariée à un fils de la haute bourgeoisie couvée par une mère riche et cassante a refait sa vie sous un faux nom empruntée à une victime de violences conjugales comme elle. Elle a fui il y a neuf ans le Dakota du Nord où elle avait épousé un shérif bigot, raciste et brutal qui l'avait d'abord accueilli pour plaire à sa femme avant d'éliminer celle-ci, préférant la jeunesse de Dorothy. Parce qu'elle a pris part à une bagarre lors d'une réunion parents-professeurs au collège de sa fille, Dorothy apparaît dans le fichier de la police et c'est ainsi que Roy Tillman découvre qu'elle est vivante et où elle a refait sa vie.


Enlevée par deux manches, dont un tueur frappadingue, Dorothy réussit à s'enfuir et tente d'enfumer sa belle-famille et la police sur sa mésaventure en racontant être seulement partie se changer les idées, trop stressée par ses responsabilités de mère et d'épouse. Evidemment, personne n'y croit, surtout pas une jeune flic et la belle-mère qui estime que Dorothy pourrait mettre en danger son fils et sa petite-fille. Tandis que Tillman père et fils se démènent pour coincer Munch, le tueur qu'ils ont refusé de payer tenter de liquider, Dorothy s'emploie à attendre leur nouvelle attaque. Puis décide de prendre le taureau par les cornes en allant affronter son ennemi sur son territoire.


Le second acte de cette pièce part alors totalement en vrille pour notre plus grand bonheur. Déjà qu'on s'est régalé durant cinq épisodes, rien ne peut nous préparer aux cinq suivants. Dans une bonne saison de Fargo, a fortiori une excellente saison, tout doit aller de mal en pis et pousser les potards dans le rouge. C'est ainsi qu'après un sixième chapitre où Dorothy n'apparaît presque pas que la série emprunte une voie secondaire qui va la mener à un climax digne de celui de Rio Bravo : pour l'héroïne, les choses vont prendre une tournure de plus en plus dangereuse et poignante - d'ailleurs, lors du générique de fin, à partir de là, la production incite les femmes concernées ou leurs proches à appeler un n° de téléphone gratuit s'ils sont victimes ou témoins de violences intra-familiales. Et effectivement, fini de rire quand on assiste à la séquestration de Dorothy dans une cabane et le traitement que lui inflige Roy...
   

Malgré tout, Noah Hawley se refuse à verser dans la série-dossier : le scénariste nous réserve son lot de moments épiques et se révèle toujours aussi magistral dans sa manière de faire converger toutes les lignes narratives, tous ses personnages, jusqu'à la dernière scène du dernier épisode en forme de rédemption pour le plus fou de l'asile. Mais il n'empêche, Fargo saison 5 porte un message absent des précédentes, un manifeste féministe d'autant plus remarquable et jubilatoire qu'il ne fait pas de Dorothy une simple victime mais une femme à la résilience extraordinaire, une battante pugnace, une tigresse d'autant plus réactive qu'elle est acculée. Et ce n'est pas la seule puisque l'agent Indira Olmstead ou Lorraine Lyon sont également des figures mémorables face auxquels les hommes ne tiennent pas le choc.
 

L'interprétation est d'ailleurs sensationnelle : Jennifer Jason Leigh (même avec un visage hélas ! tristement botoxé) est impériale en belle-mère impitoyable et c'est un plaisir de retrouver Richa Moorjani (la cousine de Mitrayi Ramakrishnan dans Mes Premières Fois) dans l'uniforme de l'agent Olmstead, flic qui se lâche au fur et à mesure de l'histoire. Jon Hamm campe un salopard de la pire espèce sans cherche à trouver des excuses à son personnage de shérif : il est glaçant de violence et résume cette Amérique trumpiste qui défie le système sans se rendre compte de sa propre chute. Joe Keery est également impeccable en fils à papa d'une idiotie de compétition. Et que dire de l'ahurissante composition de Sam Spruell en psychopathe illuminé !

Mais évidemment celle qui fait parler la poudre, c'est Juno Temple : à peine quelques mois après la fin de Ted Lasso, la comédienne britannique revient en force et joue une partition particulièrement corsée avec un talent d'orfèvre. Elle est hilarante, courageuse, ingénieuse, émouvante : vous pouvez déjà prendre les paris, si elle n'est pas nommée aux Emmy l'an prochain je n'y comprends plus rien !

Bon, maintenant, il faut que je rattrape mon retard en visionnant la saison 4 de Fargo...

SOMNA #2 (Becky Cloonan & Tula Lotay)

Cover A : Becky Cloonan
Cover B : Tula Lotay

Très troublée par ses récentes expériences érotico-mystiques, Ingrid, toujours en l'absence de Roland son mari, se rend à l'église pour se confesser. Le Père Gudman la surprend et, devinant sa détresse, promet de prier pour elle. Puis, elle voit Harald, le mari de sa meilleure amie Maja, sur le marché, à son étal : il est inquiet car son épouse a quitté leur domicile depuis deux jours.


Ingrid rentre chez elle où Roland l'attend. Sauf qu'il s'agit d'une ruse du démon qui a pris son apparence pour la posséder à nouveau. Elle se laisse complètement déborder par cette étreinte. Le lendemain, alors que le Père Gudman récite la messe, Maja fait brusquement irruption dans l'église en déclarant que Harald a été tué.


Choquée, Ingrid réconforte son amie avant que le Père Gudman s'occupe d'elle. Les soupçons d'Ingrid se portent évidemment rapidement sur Sigurd, l'amant de Maja et elle décide de le trouver pour l'interroger...


Ce deuxième épisode (sur trois) de Somna a la lourde tâche de succéder à un premier chapitre éblouissant. Becky Cloonan et Tula Lotay ont créé un récit enfiévré et visuellement magnifique qui nous a entraînés dans une romance occulte, certainement un des comics les plus envoûtants produits en 2023. Encore une fois, on a droit à une production somptueuse, au format hors normes (plus de cinquante pages, avec des pages de grandes tailles, sur un papier de qualité). 


Evidemment, on redira que cette lecture ne s'adresse pas à tout le monde, c'est de la bande dessinée adulte, pour les adultes. L'éditeur DSTLRY propose quelque chose de viscéralement différent, très audacieux, en laissant carte blanche aux auteurs, dans des conditions éditoriales extraordinaires. Le lecteur a dans les mains un objet raffiné mais aussi une oeuvre qui transcende les critères des comics.  Nul doute que ces publications, une fois collectées en albums, trouveront un public et séduiront les jurys de festivals.

En ce qui concerne Somna, Cloonan et Lotay creusent un sillon érotique et historique tout en s'inscrivant dans le registre du thriller. En effet, ce deuxième épisode noue une intrigue où les éléments les plus intenses déjà abordés auparavant se nouent autour d'une affaire criminelle. Qui a tué et pourquoi l'infortuné Harald, mari de Maja, que Ingrid, l'héroïne, a surpris dans les bras de son amant, Sigurd, lui-même veuf depuis que sa femme a été brûlée vive, suite à son procès en sorcellerie ?

Ingrid ne fait pas une détective ni très fiable ni très efficace puisqu'elle est elle-même harcelée par une sorte de démon à la peau bleue nuit dans les bras duquel elle s'abandonne pour des étreintes torrides en l'absence de son mari, l'inquisiteur Roland. Mise en face de ses désirs refoulés, elle est troublée par la liaison entre Maja et Sigurd tout en comprenant que le secret qu'elle a découvert peut les mettre dans une situation très délicate.

Le scénario joue habilement avec l'état de santé mentale fragile d'Ingrid au point qu'elle distingue de plus en plus difficilement ce qui relève du fantasme de la réalité. Ainsi, lors de l'enterrement de Harald, c'est elle qui s'imagine dans la fosse où est placé le défunt et elle est prise d'une quinte de toux en se croyant ensevelie vivante.

Cela n'échappe pas au Père Gudman qui devine que quelque chose cloche avec Ingrid. L'absence de Roland, parti en mission, rend l'ecclésiaste curieux, au point qu'on le sent plus intéressé par Ingrid que par le drame qui touche Maja. Lorsque Ingrid refuse de répondre au prêtre, sa conduite frise l'insolence et elle se met en danger : le lecteur craint alors encore plus pour elle.

Visuellement, les pages de Cloonan comme celle de Lotay sont sublimes. Mais, à la différence du premier épisode où les deux artistes illustraient chacune des scènes dédiées (les ébats d'Ingrid pour Lotay, la vie quotidienne pour Cloonan), cette fois, pour souligner encore davantage la porosité entre les interactions de l'héroïne et des autres personnages et sa relation avec le démon, on passe des dessins de Lotay à ceux de Cloonan parfois au sein même d'une même scène.

L'effet se révèle particulièrement efficace. Comme Ingrid, le lecteur ne sait plus où il est, ce qui l'attend d'un moment au suivant. Le fait que les styles de Cloonan et Lotay diffèrent en tout point ne permet pas de se raccrocher à ce qui relève de la réalité ou du fantasme, même si c'est Lotay qui garde la main quand le démon est présent à l'image même si ce n'est plus exclusif.

La fièvre atteint d'ailleurs le lecteur qui s'imagine pouvoir anticiper à plusieurs reprises la tournure de plusieurs échanges. Ainsi, quand Ingrid retrouve Sigurd dans la cabane où elle l'avait surpris en pleine étreinte amoureuse avec Maja, Becky Cloonay cadre tout cela de telle manière qu'on pourrait penser que Ingrid va se donner à Sigurd ou que Sigurd va prendre Ingrid. Ce n'est pas le cas, mais ça prouve bien que la narration écrite et graphique sème la confusion de manière particulièrement redoutable.

La sensualité et l'angoisse se disputent les faveurs du récit à parts égales, avec une virtuosité étourdissante. Somna est une expérience vertigineuse dont personne ne sort indemne. Dire que cela s'achèvera (déjà !) le mois prochain nous fait mesurer la puissance émotionnelle de cette production, en même temps qu'elle incite à surveiller les futures sorties chez DSTLRY.

*

Encore une fois, cet épisode est disponible avec des variant covers insensées, à découvrir ci-dessous :
 
Christian Ward
Dani
Declan Shalvey
Emily Carroll
Jeff Stokely
Julian Totino Tedesco
Sam Wolfe Connelly
Vanesa R. Del Rey


jeudi 1 février 2024

AVENGERS INC. #5 (Al Ewing / Leonard Kirk)


Ultron est-il de retour et aura-t-il raison de son créateur, Hank Pym ? Ou ce dernier a-t-il réussi à élaborer un plan pour vaincre définitivement l'androïde ? Et quid de Janet Van Dyne et Victor Shade ?


Quand un éditeur décide d'annuler une série dont le scénariste avait prévu de faire un titre sur le long terme, il n''y a pas trente-six possibilités de composer avec cette échéance : soit l'auteur expédie les affaires en cours conscient que rien ne ne pourra sauver son projet, soit il s'appelle Al Ewing et réussit l'impossible (y compris teaser une suite !).


Dans le paysage actuel des comics, Al Ewing est quand même un sacré numéro. Ce n'est pas un scénariste qui enchaîne les succès, mais Marvel semble quand même conscient qu'il tient là un auteur de haute volée. Avec Avengers Inc., on a donc un cas d'école : la série, prévue pour être illimitée, a été un four, malgré de bonnes critiques, elle est arrêtée au bout de cinq numéros, et Ewing a vingt pages pour boucler ce qu'il avait en tête.
 

Un défi casse-gueule mais qu'il réussit pourtant à relever : la conclusion de Avengers Inc. laissera des regrets à ceux qui croyaient dans ce titre et on peut deviner ce que Al Ewing projetait - une histoire qui opérerait la synthèse de plusieurs de ses travaux récents, de The Immortal Thor en passant par les minis Ant-Man et The Wasp.  Mais décidément, après Avengers A.I. (de Sam Humphries et André Lima Araujo, il y a déjà dix ans), il semble que les androïdes n'intéressent pas les fans.


Ewing avait, comme Humphries en son temps, la volonté évidente de réhabiliter Hank Pym : ce membre fondateur des Avengers souffre encore d'une sale réputation depuis 1981 et Avengers #213 dans lequel il giflait sa femme, Janet Van Dyne/la Guêpe - une scène que reprendra Mark Millar dans Ultimates. Depuis cette image d'homme violent lui colle à la peau et tous les scénaristes qui ont tenté de redorer le blason du premier Ant-Man ont échoué à le faire. D'autres, moins cléments, n'ont par contre pas hésité à charger la barque en insistant sur les autres erreurs de Pym, responsable de la création de Ultron.

Ewing n'est pas revenu sur l'épisode abusif de Pym mais davantage sur sa paternité envers Ultron et Avengers Inc. a tissé une intrigue, ramassée à cause de l'annulation du titre, pour en quelque sorte régler cette partie du passif du personnage. Bien entendu, cela n'est certainement pas voué à durer : il s'en trouvera bien un, moins inspiré que Ewing, pour vite ramener le robot sur le devant de la scène contre les Avengers. N'empêche, Ewing fait un boulot remarquable pour le remiser pour un moment et offrir une sortie de scène digne et pleine de panache à Pym.

Le plus étonnant reste qu'à la fin, sans vous dévoiler comment, le scénariste en arrive à teaser une suite à ce Avengers Inc. - enfin... Pas vraiment une suite littérale, mais disons plutôt imaginer une suite aux aventures de Janet Van Dyne et sa propre équipe d'Avengers. On verra si Ewing parvient à convaincre Marvel de développer et publier son idée : je pense que ça reste quand même très hypothétique, à moins que faute de série propre, il arrive à intégrer ça à un titre dont il a actuellement la charge ou qu'il lancera dans les prochains mois (puisque je pense qu'il ne fera plus partie de l'équipe créative des X-Men sous la direction de Tom Brevoort).

Leonard Kirk joue de malchance : il a pourtant livré des planches très correctes, mais il semble grossir les rangs désormais de ces artistes à qui on ne confie plus que des projets limités dans le temps. C'est injuste parce que c'est un vrai pro, toujours ponctuel, avec une expérience indéniable : quand vous ouvrez un comic-book qu'il a dessiné, c'est plus complet que ce que font la majorité des "stormbreakers" promus par Marvel (un peu comme Jerry Ordway, que DC ne fait plus bosser qu'à temps partiel).

Avengers Inc. en dit aussi long à sa manière sur les fans : ceux-là même qui pestent sur les forums, les réseaux sociaux sur le conformisme de Marvel sont beaucoup moins nombreux et bruyants quand il s'agit de soutenir, de recommander une série originale. Et il faut alors être responsable et lucide : quand une série est annulée, c'est simplement parce qu'il n'y a pas assez de gens qui l'achètent et la lisent. Donc, la prochaine fois que Marvel (ou DC) propose quelque chose d'aussi atypique (comme certains le réclament), parlez-en, recommandez-en l'acquisition au lieu de râler sur des titres qui, eux, ne craignent rien, même quand ils sont écrits et dessinés avec les pieds.

BATMAN - SUPERMAN : WORLD'S FINEST ANNUAL 2024 (Mark Waid, Cullen Bunn, Dennis Culver, Stephanie Phillips, Christopher Cantwell / Edwin Galmon, Travis Mercer, Rose Kämpe, Jorge Fonres)


4 histoires courtes au programme de cet Annual :


- IMPeriled (Mark Waid & Cullen Bunn / Edwin Galmon) - Mr. Mxyzptlk convoque avec Bat-mite tous les lutins de la 5ème dimension pour leur parler d'une menace à venir. Mais la réunion tourne à la foire d'empoigne...

Ce segment, le seul écrit (ou plutôt co-écrit) par Mark Waid, sert en vérité d'introduction à une histoire qui débutera dans World's Finest #25 à paraître en Mars prochain. Les lutins de la cinquième dimension sont de grands gamins investis de pouvoirs énormes comme Bat-mite et Mr. Mxyzptlk mais qui vont devoir faire face à un adversaire encore plus redoutable qu'eux tous réunis.

Bon, c'est mignon, mais guère palpitant. Il faut espérer que Mark Waid a une idée intéressante pour la suite. On ne voit pas non plus très bien quelle plus-value a apportée Cullen Bunn à cette histoire (sans doute a-t-il rédigé le script et les dialogues en suivant les indications de Waid). On ne peut que se sentir floué puisque cet Annual ne propose absolument rien mettant en scène Batman et Superman par ailleurs.

Les dessins d'Edwin Galmon sont corrects même si informatisés à l'extrême. A se demander si certains artistes sauraient encore se débrouiller avec un crayon et une gomme...   
 

- The Ties That Bind (Dennis Culver / Travis Mercer) - Pour le compte de Simon Stagg, Metamorpho doit aller chercher au coeur d'un volcan le marteau de Vulcain. Sauf que quelqu'un l'a devancé et qu'il s'agit d'une vieille connaissance...

Ce deuxième segment se déroule après les événements rapportés dans World's Finest #17. On retrouve donc Metamorpho, qui était au coeur de cet arc, et Dennis Culver s'approprie le personnage avec aisance (il apprécie visiblement ce genre d'outsider puisqu'il vient de signer une mini-série Unstoppable Doom Patrol avec Chris Burnham).

L'intrigue est assez rythmée pour ne pas ennuyer et la rencontre que fait Rex Mason au coeur de ce volcan invite à une suite. Donc, la question se pose de savoir si DC ne préparerait pas quelque chose avec Metamorpho, d'autant que James Gunn l'a intégré au casting de son Superman Legacy (dont le tournage commence en Mars).

Les dessins de Travis Mercer sont convenables, sans plus. Disons que j'aurai apprécié un artiste avec un peu plus de fantaisie, vu le potentiel de ce héros. Mais ça n'était pas la priorité visiblement.



- Sting Like A Bee (Stephanie Phillips / Rose Kämpe) - Avant de devenir la super-héroïne Bumblebee et d'intégrer les Teen Titans, Karen Bercher a signé son premier coup d'éclat en infiltrant les locaux d'une compagnie, filière de Stagg Industries...

C'est déplorable mais Stephanie Phillips perd son temps en acceptant ce genre de travail de commande qui ne lui apportera rien et je me demande si DC (comme Marvel d'ailleurs) sait vraiment quoi faire de cette excellente scénariste, à part lui refiler des jobs pourris, quand, en indé, elle brille sur son propre titre, Grim.

Car, franchement, qui ça intéresse de connaître les origines de Bumblebee, personnage pompée sur la Guêpe de Marvel, puis tardivement incorporée aux Teen Titans (dont Waid a écrit une catastrophique mini-série récemment terminée) ? Pas moi en tout cas.

Rose Kämpe a un style encore trop balbutiant pour rattraper l'affaire, même si c'est déjà plus agréable à lire que Galmon et Mercer. En fait, cet Annual ressemble plus à un fourre-tout qu'à quelque chose de digne de World's Finest. 


- Time Check (Christopher Cantwell / Jorge Fornes) - Les Challengers de l'Inconnu s'aventurent dans une dimension parallèle pour sauver le docteur Elias, au péril de leur vie et de la réalité même...

Heureusement, les plus patients seront récompensés avec le dernier segment de cet Annual qui, s'il n'a lui aussi rien à voir avec World's Finest, se distingue sans mal par sa qualité narrative et graphique du lot. Il faut dire que c'est Christopher Cantwell qui est aux manettes et ça change tout.

S'il s'agit là encore d'un teaser, alors j'ai hâte que DC confirme qu'il a un projet avec les Challengers de l'Inconnu puisqu'ils sont à l'affiche dans cette histoire. Cantwell les entraîne dans une aventure certes compressée mais haletante, valorisant leur job d'explorateurs et d'aventuriers (après tout, ils inspirèrent à Stan Lee et Jack Kirby les Fantastic Four).

Surtout, on a enfin droit à des planches de dingue puisque c'est Jorge Fornes qui illustre le script de Cantwell et l'espagnol prouve une fois de plus quelle envergure il a pris en  signant chez DC. Tout ça donne donc furieusement envie que Cantwell et Fornes nous produisent une mini-série Challengers of the Unknown au sein du DC Black Label. Jim Lee, s'il vous plait, exaucez-moi !