jeudi 1 février 2024

AVENGERS INC. #5 (Al Ewing / Leonard Kirk)


Ultron est-il de retour et aura-t-il raison de son créateur, Hank Pym ? Ou ce dernier a-t-il réussi à élaborer un plan pour vaincre définitivement l'androïde ? Et quid de Janet Van Dyne et Victor Shade ?


Quand un éditeur décide d'annuler une série dont le scénariste avait prévu de faire un titre sur le long terme, il n''y a pas trente-six possibilités de composer avec cette échéance : soit l'auteur expédie les affaires en cours conscient que rien ne ne pourra sauver son projet, soit il s'appelle Al Ewing et réussit l'impossible (y compris teaser une suite !).


Dans le paysage actuel des comics, Al Ewing est quand même un sacré numéro. Ce n'est pas un scénariste qui enchaîne les succès, mais Marvel semble quand même conscient qu'il tient là un auteur de haute volée. Avec Avengers Inc., on a donc un cas d'école : la série, prévue pour être illimitée, a été un four, malgré de bonnes critiques, elle est arrêtée au bout de cinq numéros, et Ewing a vingt pages pour boucler ce qu'il avait en tête.
 

Un défi casse-gueule mais qu'il réussit pourtant à relever : la conclusion de Avengers Inc. laissera des regrets à ceux qui croyaient dans ce titre et on peut deviner ce que Al Ewing projetait - une histoire qui opérerait la synthèse de plusieurs de ses travaux récents, de The Immortal Thor en passant par les minis Ant-Man et The Wasp.  Mais décidément, après Avengers A.I. (de Sam Humphries et André Lima Araujo, il y a déjà dix ans), il semble que les androïdes n'intéressent pas les fans.


Ewing avait, comme Humphries en son temps, la volonté évidente de réhabiliter Hank Pym : ce membre fondateur des Avengers souffre encore d'une sale réputation depuis 1981 et Avengers #213 dans lequel il giflait sa femme, Janet Van Dyne/la Guêpe - une scène que reprendra Mark Millar dans Ultimates. Depuis cette image d'homme violent lui colle à la peau et tous les scénaristes qui ont tenté de redorer le blason du premier Ant-Man ont échoué à le faire. D'autres, moins cléments, n'ont par contre pas hésité à charger la barque en insistant sur les autres erreurs de Pym, responsable de la création de Ultron.

Ewing n'est pas revenu sur l'épisode abusif de Pym mais davantage sur sa paternité envers Ultron et Avengers Inc. a tissé une intrigue, ramassée à cause de l'annulation du titre, pour en quelque sorte régler cette partie du passif du personnage. Bien entendu, cela n'est certainement pas voué à durer : il s'en trouvera bien un, moins inspiré que Ewing, pour vite ramener le robot sur le devant de la scène contre les Avengers. N'empêche, Ewing fait un boulot remarquable pour le remiser pour un moment et offrir une sortie de scène digne et pleine de panache à Pym.

Le plus étonnant reste qu'à la fin, sans vous dévoiler comment, le scénariste en arrive à teaser une suite à ce Avengers Inc. - enfin... Pas vraiment une suite littérale, mais disons plutôt imaginer une suite aux aventures de Janet Van Dyne et sa propre équipe d'Avengers. On verra si Ewing parvient à convaincre Marvel de développer et publier son idée : je pense que ça reste quand même très hypothétique, à moins que faute de série propre, il arrive à intégrer ça à un titre dont il a actuellement la charge ou qu'il lancera dans les prochains mois (puisque je pense qu'il ne fera plus partie de l'équipe créative des X-Men sous la direction de Tom Brevoort).

Leonard Kirk joue de malchance : il a pourtant livré des planches très correctes, mais il semble grossir les rangs désormais de ces artistes à qui on ne confie plus que des projets limités dans le temps. C'est injuste parce que c'est un vrai pro, toujours ponctuel, avec une expérience indéniable : quand vous ouvrez un comic-book qu'il a dessiné, c'est plus complet que ce que font la majorité des "stormbreakers" promus par Marvel (un peu comme Jerry Ordway, que DC ne fait plus bosser qu'à temps partiel).

Avengers Inc. en dit aussi long à sa manière sur les fans : ceux-là même qui pestent sur les forums, les réseaux sociaux sur le conformisme de Marvel sont beaucoup moins nombreux et bruyants quand il s'agit de soutenir, de recommander une série originale. Et il faut alors être responsable et lucide : quand une série est annulée, c'est simplement parce qu'il n'y a pas assez de gens qui l'achètent et la lisent. Donc, la prochaine fois que Marvel (ou DC) propose quelque chose d'aussi atypique (comme certains le réclament), parlez-en, recommandez-en l'acquisition au lieu de râler sur des titres qui, eux, ne craignent rien, même quand ils sont écrits et dessinés avec les pieds.

BATMAN - SUPERMAN : WORLD'S FINEST ANNUAL 2024 (Mark Waid, Cullen Bunn, Dennis Culver, Stephanie Phillips, Christopher Cantwell / Edwin Galmon, Travis Mercer, Rose Kämpe, Jorge Fonres)


4 histoires courtes au programme de cet Annual :


- IMPeriled (Mark Waid & Cullen Bunn / Edwin Galmon) - Mr. Mxyzptlk convoque avec Bat-mite tous les lutins de la 5ème dimension pour leur parler d'une menace à venir. Mais la réunion tourne à la foire d'empoigne...

Ce segment, le seul écrit (ou plutôt co-écrit) par Mark Waid, sert en vérité d'introduction à une histoire qui débutera dans World's Finest #25 à paraître en Mars prochain. Les lutins de la cinquième dimension sont de grands gamins investis de pouvoirs énormes comme Bat-mite et Mr. Mxyzptlk mais qui vont devoir faire face à un adversaire encore plus redoutable qu'eux tous réunis.

Bon, c'est mignon, mais guère palpitant. Il faut espérer que Mark Waid a une idée intéressante pour la suite. On ne voit pas non plus très bien quelle plus-value a apportée Cullen Bunn à cette histoire (sans doute a-t-il rédigé le script et les dialogues en suivant les indications de Waid). On ne peut que se sentir floué puisque cet Annual ne propose absolument rien mettant en scène Batman et Superman par ailleurs.

Les dessins d'Edwin Galmon sont corrects même si informatisés à l'extrême. A se demander si certains artistes sauraient encore se débrouiller avec un crayon et une gomme...   
 

- The Ties That Bind (Dennis Culver / Travis Mercer) - Pour le compte de Simon Stagg, Metamorpho doit aller chercher au coeur d'un volcan le marteau de Vulcain. Sauf que quelqu'un l'a devancé et qu'il s'agit d'une vieille connaissance...

Ce deuxième segment se déroule après les événements rapportés dans World's Finest #17. On retrouve donc Metamorpho, qui était au coeur de cet arc, et Dennis Culver s'approprie le personnage avec aisance (il apprécie visiblement ce genre d'outsider puisqu'il vient de signer une mini-série Unstoppable Doom Patrol avec Chris Burnham).

L'intrigue est assez rythmée pour ne pas ennuyer et la rencontre que fait Rex Mason au coeur de ce volcan invite à une suite. Donc, la question se pose de savoir si DC ne préparerait pas quelque chose avec Metamorpho, d'autant que James Gunn l'a intégré au casting de son Superman Legacy (dont le tournage commence en Mars).

Les dessins de Travis Mercer sont convenables, sans plus. Disons que j'aurai apprécié un artiste avec un peu plus de fantaisie, vu le potentiel de ce héros. Mais ça n'était pas la priorité visiblement.



- Sting Like A Bee (Stephanie Phillips / Rose Kämpe) - Avant de devenir la super-héroïne Bumblebee et d'intégrer les Teen Titans, Karen Bercher a signé son premier coup d'éclat en infiltrant les locaux d'une compagnie, filière de Stagg Industries...

C'est déplorable mais Stephanie Phillips perd son temps en acceptant ce genre de travail de commande qui ne lui apportera rien et je me demande si DC (comme Marvel d'ailleurs) sait vraiment quoi faire de cette excellente scénariste, à part lui refiler des jobs pourris, quand, en indé, elle brille sur son propre titre, Grim.

Car, franchement, qui ça intéresse de connaître les origines de Bumblebee, personnage pompée sur la Guêpe de Marvel, puis tardivement incorporée aux Teen Titans (dont Waid a écrit une catastrophique mini-série récemment terminée) ? Pas moi en tout cas.

Rose Kämpe a un style encore trop balbutiant pour rattraper l'affaire, même si c'est déjà plus agréable à lire que Galmon et Mercer. En fait, cet Annual ressemble plus à un fourre-tout qu'à quelque chose de digne de World's Finest


- Time Check (Christopher Cantwell / Jorge Fornes) - Les Challengers de l'Inconnu s'aventurent dans une dimension parallèle pour sauver le docteur Elias, au péril de leur vie et de la réalité même...

Heureusement, les plus patients seront récompensés avec le dernier segment de cet Annual qui, s'il n'a lui aussi rien à voir avec World's Finest, se distingue sans mal par sa qualité narrative et graphique du lot. Il faut dire que c'est Christopher Cantwell qui est aux manettes et ça change tout.

S'il s'agit là encore d'un teaser, alors j'ai hâte que DC confirme qu'il a un projet avec les Challengers de l'Inconnu puisqu'ils sont à l'affiche dans cette histoire. Cantwell les entraîne dans une aventure certes compressée mais haletante, valorisant leur job d'explorateurs et d'aventuriers (après tout, ils inspirèrent à Stan Lee et Jack Kirby les Fantastic Four).

Surtout, on a enfin droit à des planches de dingue puisque c'est Jorge Fornes qui illustre le script de Cantwell et l'espagnol prouve une fois de plus quelle envergure il a pris en  signant chez DC. Tout ça donne donc furieusement envie que Cantwell et Fornes nous produisent une mini-série Challengers of the Unknown au sein du DC Black Label. Jim Lee, s'il vous plait, exaucez-moi !

vendredi 26 janvier 2024

G.O.D.S. #4 (Jonathan Hickman / Valerio Schiti)


Après la tentative d'assassinat d'Amelia Addison contre l'agent de l'A.I.M. Richard Forson, le dieu de l'Oubli a tenté d'effacer cet événement mais il en a été empêché in extremis par le Dr. Strange. Ce dernier et Wyn découvre alors d'où vient Forson et ce qu'il a subi...
 

Disons-le tout net : s'il n'y avait pas Doctor Strange dans le casting de G.O.D.S., rien ou presque dans cette série ne permettrait de la rattacher à Marvel. Certes, on y mentionne l'A.I.M. (Advanced Idea Mechanics), une organisation criminelle de savants fous et de laborantins, mais c'est générique : cela pourrait s'appeler tout autrement, en conservant le même rôle. Mais tout cela éclaire sur le projet de Jonathan Hickman.


Plutôt que de partir de rien et de devoir tout inventer, tout contextualiser, le scénariste s'appuie sur des éléments familiers au lecteur des comics Marvel pour gagner du temps. Il retient ce qu'il lui est utile et fait fi de tout le reste pour développer une mythologie propre qui lui permet d'explorer les mondes de la science (ou de la super-science) et de la magie. G.O.D.S. se dresse alors comme la cartographie de ces deux pans de l'univers Marvel dans un registre qui évoque le récit policier.
 

Les créations de Hickman - Wyn l'avatar du Pouvoir-en-place, donc de la magie, et Aiko, le centivar de l'Ordre-naturelle-des-choses, et leurs apprentis respectifs, Dimitri et Mia - sont en quelque sorte trop neufs et encore trop peu familiers pour le le fan lambda, alors Hickman emploie le Dr. Strange comme une sorte de personnage-témoin, une sorte de passeur, c'est à lui que revient le rôle de guide. Jusqu'à quand ? Là est la question, mais il semble inévitable qu'à un moment ou un autre Hickman s'en passe pour laisser à ses propres personnages tout l'espace.


Dans le précédent épisode, on assistait à la tentative d'assassinat par Amelia Addison, une Cassandre (dont une voyante maudite puisque personne ne croit à ses prédictions catastrophiques) contre un agent de l'A.I.M. en possession d'une arme terrible. L'incident était perturbé par l'intervention de l'Oubli (Oblivion), un dieu ancien, voulant effacer ce qui allait se produire, et le Dr. Strange, qui voulait éviter à la fois ce meurtre et son oubli. Strange, comme on le découvre ici, réussit cet effort et l'agent de l'A.I.M. est neutralisé. Par contre Oubli fait savoir à Wyn que cette intervention lui vuat d'être son ennemi - ce qui n'effraie pas l'avatar du Pouvoir-en-place...

Mais reste la question : qui est cet agent de l'AIM ? L'épisode va alors procéder à des va-et-vient entre son passé et le présent. On découvre alors qui est ce Richard Forson (tiens, tiens, Forson est également le nom de famille d'Andrew Forson, un des cadres historiques de l'AIM, entré ensuite en dissidence avec l'organisation au point de devenir un agent double à la solde du SHIELD...), comment il a été le sujet d'expérimentations menées par l'Intermédiaire, l'incarnation d'une force cosmique, au moyen d'une boîte de Skinner (un dispositif expérimental inventé par B.F. Skinner dans les années 1930 pour étudier les mécanismes du conditionnement au moyen de stimuli et de punitions positives ou négatives).

Ce que découvrent donc ainsi Wyn et Strange va les conduire à une révélation encore plus spectaculaire et qui met en évidence un plan plus vaste des Intermédiaires et qui explique ce qui s'est déjà produit lors de leur affrontement avec le proto-mage Cubisk Core.

Entre temps, on assiste aussi à une prise de bec entre Wyn et son ex-femme Aiko quand il découvre qu'elle a recruté une jeune magicienne (Mia) sans l'en avertir (alors que lui chaperonne Dimitri, disciple de l'Ordre-naturel-des-choses dans le cadre d'un accord).

La narration de G.O.D.S. ne ressemble à rien de connu, en tout cas on ne trouve rien de semblable actuellement chez les Big Two (et certainement aussi chez les indés). Hickman ne procède pas par arcs narratifs, chaque épisode est un maillon d'une chaîne dévoilant à chaque fois quelque chose de surprenant et d'énorme, et qui revisite de manière complètement originale les grandes forces cosmiques régissant l'univers Marvel. Les héros vedettes de l'éditeur en sont absents (pas d'Avengers, de X-Men, de Fantastic Four, juste Dr. Strange qu'on ne peut ranger dans la même catégorie), le reste de la distribution sont des personnages inventés pour l'occasion. Et les divinités évoqués sont revisités visuellement de telle sorte qu'on ne les reconnaît pas (comme l'Intermédiaire).

Mais il ne fait aucun doute, en revanche, qu'il s'agit d'un pur produit de Hickman : le scénariste aime voir grand et il est un des rares auteurs à manier des concepts pareils avec aisance (comme Al Ewing), un plan très ambitieux se dessine progressivement (comme c'était le cas dans ses productions antérieures) mais de dévoilant à son rythme, n'hésitant pas à frustrer le lecteur. Certains, à coup sûr, se décourageront, d'autres trouveront qu'il fait trop durer les plaisir ou douteront que la révélation soit à la hauteur. Mais il est indéniable que tout ça est original, atypique, intrigant. 

Et surtout Hickman, comme pour sa revisite de l'univers Ultimate, semble seul maître à bord : personne à part lui n'a les clés de cette histoire, il paraît avoir obtenu la garantie qu'aucun event ou crossover ne viendra parasiter ce qu'il a en tête (et, échange de bons procédés, il n'utilise aucun héros déjà exploité par un de ses confrères - même son Dr. Strange est employé sans que cela gêne la série écrite par Jed MacKay actuellement). C'est devenu, visiblement, la condition pour que Hickman travaille pour Marvel : qu'on lui fiche la paix, qu'il puisse s'amuser de son côté sans avoir à se mêler de ce qui se passe ailleurs. Et, ma foi, compte tenu de ce qu'il met en place, il n'en a pas besoin (et nul n'oserait s'y aventurer).

Enfin, il dispose d'un artiste capable de suivre sa fantaisie. Avec Valerio Schiti, il bénéficie d'un dessinateur au sommet de son art et capable d'enchaîner les épisodes sans faiblir. Schiti s'est lui-même beaucoup investi sur le plan graphique dans ce projet, imaginant des designs, co-créant les nouveaux personnages : c'est une vraie collaboration avec son scénariste, pas simplement quelqu'un qui est là pour mettre en images un script.

Cet épisode prouve aussi, encore une fois, l'imagination féconde et l'énergie de Schiti, capable de créer des environnements à la fois majestueux et inquiétants, piochant aussi bien chez David Lynch que chez Stanley Kubrick tout en insufflant une subtile touche horrifique. Le tout encadré par un découpage virtuose, challengeant sans cesse ce que lui écrit Hickman. Cet épisode ressemble au précédant, en introduisant un personnage, en présentant son conditionnement, et pourtant c'est palpitant, et ça ne s'arrête pas là puisque les dernières pages conduisent les héros et le lecteur vers un niveau supérieur.

G.O.D.S. est, je le répète, une expérience - jubilatoire. D'autant plus que Marvel est avare en ce domaine. Mais en laissant Hickman et Schiti développer tranquillement leur récit, l'éditeur montre qu'il n'a pas perdu toute son audace. 

jeudi 25 janvier 2024

THE IMMORTAL THOR #6 (Al Ewing / Martin Coccolo)


Le combat contre Toranos a fait comprendre à Thor que les anciens dieux sont une menace à prendre au sérieux. Il veut en parler à sa mère, Gaia, mais pour cela il doit s'y préparer. Loki lui raconte une de leurs premières aventures qui les avait emmenés aux confins d'Asgard...


Al Ewing entame ce deuxième arc de The Immortal Thor en continuant à combiner la mythologie du personnage et ce qu'il affronte au présent. On sent que le scénariste maîtrise son sujet et adresse en ce sens une vraie lettre d'amour à Jack Kirby, qui, sans verser retomber dans le débat consistant à trier ce qu'a créé Stan Lee ou son compère, est aujourd'hui unanimement reconnu comme le premier animateur du titre.


C'est donc un périple dans le mystère (Journey into Mystery) des origines de Thor mais aussi de Loki que Ewing nous entraîne. Il joue toujours sur l'ambiguïté des relations entre les deux demi-frères, comme il l'a fait depuis la relance de la série sous sa plume - Loki se présentant lui-même comme l'allié mais aussi le pire ennemi de Thor qui l'admet.


C'est donc un récit initiatique en bonne et due forme auquel on a droit aux confins de Asgard, censé instruire Thor avant qu'il ne s'entretienne avec sa mère, Gaia, seule à même de l'éclairer sur les plans des anciens dieux après l'attaque de Toranos. Ewing rédige des dialogues plein d'esprit : il met ainsi en évidence mais sans lourdeur le jeune Thor arrogant et qui malmenait Loki, lequel n'est pas dépeint comme un manipulateur mais plutôt comme un jeune homme craintif à cause de l'attitude de son demi-frère et de son père adoptif tout en se révélant plus intelligent.
  

C'est donc un récit initiatique en bonne et due forme auquel on a droit aux confins de Asgard, censé instruire Thor avant qu'il ne s'entretienne avec sa mère, Gaia, seule à même de l'éclairer sur les plans des anciens dieux après l'attaque de Toranos. Ewing rédige des dialogues plein d'esprit : il met ainsi en évidence mais sans lourdeur le jeune Thor arrogant et qui malmenait Loki, lequel n'est pas dépeint comme un manipulateur mais plutôt comme un jeune homme craintif à cause de l'attitude de son demi-frère et de son père adoptif tout en se révélant plus intelligent.

mardi 23 janvier 2024

BARBALIEN : RED PLANET (Tate Brombal & Jeff Lemire / Gabriel Hernandez Walta)

 

Pkanète Mars. Mark Markz/Barbalien fait face à ses juges qui le condamnent à mort au terme d'un procès expéditif. Son crime : avoir déserté les siens et être devenu ami avec les terriens, jusqu'à partager son amour avec un homme. Spiral City, 1986, quelques mois auparavant : Mark Markz est agent de police et intervient avec des collègues devant l'hôtel de ville où se tient une manifestation contre l'inertie des pouvoirs publics en faveur des malades du Sida.



A cette occasion, Mark Markz remarque le leader du mouvement, Miguel Cruz, et lui sauve la vie sous son apparence de Barbalien. Désirant en savoir plus sur la situation, il infiltre les milieux gays en prenant l'aspect d'un jeune homme, Luke, et découvre les descentes de police dans les clubs homosexuels, la position de l'église qui considère le Sida comme un châtiment frappant les "invertis", l'indifférence des autorités à leur égard...


Luke se rapproche de Miguel et devient son amant alors que Boa Boaz, un martien, traque Barbalien pour le ramener et qu'il soit jugé...


Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu quelque chose d'attaché au monde de Black Hammer. J'ai en effet choisi d'attendre la fin de la publication de Black Hammer : The End pour en tirer une critique. Puis je me suis souvenu de cette mini-série consacrée à Barbalien sur laquelle je n'avais rien écrit à l'époque de sa parution (en 2019).


Barbalien, dans le monde de Black Hammer, est la version du Limier Martien (Martian Manhunter) de la Justice League. Jeff Lemire s'est ici "contenté" d'écrire l'intrigue, laissant à Tate Brombal (un acolyte de James Tynion IV dans l'univers étendu de Something is killing the children) le soin de rédiger le script et les dialogues : les deux auteurs ont eu visiblement à coeur de raconter une histoire accessible au plus grand nombre, c'est-à-dire même pour ceux qui n'ont pas suivi les différents volumes de Black Hammer.
 

La couverture montre ainsi Barbalien qui est enchaîné et on découvre vite la raison de cette situation. Il est jugé sur Mars pour avoir sympathisé avec les terriens au point d'être tombé amoureux de l'un d'eux. L'homosexualité du personnage ne surprendra pas les fans de Black Hammer puisque Lemire l'avait clairement traitée mais ici, elle est abordée à la fois pour explorer une dimension socio-politique et comme une métaphore sur le secret d'un individu et le fait d'assumer ce qu'il est.

Ainsi, le récit est précisément contextualisé en 1986 : à cette époque, le virus du Sida est déjà notoirement connu et frappe durement la communauté homosexuelle au point que l'église considère la maladie comme un châtiment divin contre les dépravés. Les pouvoirs publics sont encore très réservés sur la communication de ce fléau et on assiste partout dans le monde à l'émergence d'associations qui se plaignent de cette apathie quant au manque de moyens alloués à la recherche pour un traitement.

Quand l'histoire démarre, Mark Markz est agent de police à Spiral City (exactement comme Jonn' Jon'zz.John Jones/le Limier Martien dans le DCU). Il est en patrouille avec un collègue et on devine la tension entre eux suite à des avances que lui a faites Mark. Cette tension ne va pas baisser car les deux agents sont appelés devant l'hôtel de ville où a lieu une manifestation d'activistes gay contre les autorités.

Brombal développe ensuite sur cinq épisodes un récit qui est plutôt avare en scènes d'action spectaculaires. Ne vous attendez donc pas à lire un comic-book de super héros classique, même si les éléments fantastiques sont présents avec un héros extraterrestre, des flashforwards sur Mars, un vilain cruel et brutal. En vérité, le propos se veut plus intimiste et réussit brillamment à atteindre cet objectif.

Sans verser dans la diatribe militante, Brombal montre la réalité de l'époque avec les descentes de police dans les clubs gays, les malades du Sida auxquels on refuse l'entrée des hôpitaux ou la location d'appartement ou même une simple poignée de main. Le tableau n'est pas complètement noir non plus avec la solidarité des activistes entre eux, le réconfort apporté par une docteur (fille de super héros et elle-même détentrice de super pouvoirs) dans une clinique tenu par des religieuses, et surtout par la belle romance qui se noue entre Luke (identité sous laquelle Mark Markz infiltre la communauté homosexuelle de Spiral City) et Miguel (le leader des manifestants).

On comprend progressivement le message subtil de cette mini-série où Barbalien est comme Miguel un paria dans la société : l'un comme l'autre doivent vivre cachés, le pouvoir les méprise et les maltraite, mais la différence essentielle et qui sous-tend l'intrigue, c'est que Miguel assume ce qu'il est alors que Barbalien va le découvrir et y faire face. A cet égard, on mesure les progrès qu'il doit faire quand il révèle son apparence martienne aux militants et comprend qu'il n'a fait que la moitié du chemin, tout comme il comprend que le pacifisme de ses parents sur Mars l'a mené comme eux dans une impasse et qu'il devra se faire violence et se défendre avec véhémence contre ses persécuteurs.

La partie graphique bénéficie encore une fois d'un artiste inspiré : après Max Fiumara pour Doctor Star, Tyler Crook pour The Unbelievable Unteens ou Tonci Zonjic pour Skulldigger & Skeleton Boy, Gabriel Hernandez Walta s'avère un choix remarquable pour illustrer cette histoire.

Le trait parfois fébrile de ce dessinateur sert à merveille le coming-out de ce super héros mais aussi l'ambiance délétère qui règne aussi bien dans les rues de Spiral City que sur le sol martien vis-à-vis des hommes qui aiment les hommes. Walta semble parfois se passer d'encrage mais en vérité il apparaît en examinant attentivement ses images qu'il conserve son crayonné pour conserver à son dessin son côté organique.

De même, il utilise peu d'à-plats noirs, préférant pour texturer encore davantage son dessin des hachures, des croisillons, ce qui s'avère particulièrement efficace quand il s'agit de représenter Barbalien et sa peau sèche, correspondant au climat hostile de Mars. Les couleurs de Jordie Bellaire sont évidemment, comme toujours exceptionnelles de sensibilité : elle respecte le trait et le style de Walta en lui ajoutant une ambiance intense, notamment dans le scènes nocturnes qu'elle gère sans avoir recours à des lumières artificielles.

Le découpage est très simple, sans extravagance, comme pour ne pas parasiter le propos et cette façon de faire est payante, donnant un rythme soutenu au récit tout en sachant ménager du temps pour des scènes fortes, qu'il s'agisse des manifs, des mouvements de la police, ou d'une simple étreinte entre Luke et Miguel.

Si, en matière d'émotion, rien ne semble pouvoir égaler Doctor Star, Barbalien : Red Planet se distingue par son écriture ciselée et poignante et son graphisme à fleur de peau. Une nouvelle réussite dans l'univers passionnant de Black Hammer.