vendredi 15 décembre 2023

GREEN LANTERN #6, de Jeremy Adams, Xermanico, Scott Godlewski, Peter J. Tomasi et David LaFuente


Le premier arc narratif de Green Lantern par Jeremy Adams se conclut avec ce sixième épisode, encore une fois décompressé mais spectaculaire, grâce au dessin de Xermanico soutenu cette fois par Scott Godlewski. La back-up story de Peter J. Tomasi et David Lafuente continue sur des chapeaux de roues avant d'être promue.


Ivre de rage, Sinestro affronte Green Lantern tout en ripostant face aux avions de chasse de l'armée américaine. Sinestro n'est visiblement plus lui-même et ne retient plus ses coups mais n'écoute plus non plus Hal Jordan...


C'est décidément une série difficile à appréhender que celle écrite par Jeremy Adams. Soyons clair : c'est agréable à lire, il y a de l'action, une sorte de simplicité sympathique. Mais subsiste aussi, toujours un sentiment de vacuité embarrassant.


Récemment, je discutais avec des amis des atouts des Big Two actuellement et un consensus émergeait pour dire que, sur le plan éditorial, DC était certainement plus solide et clair dans leur offre. Les équipes artistiques en place sur les séries les plus exposées étaient fiables et séduisantes.


Tandis que du côté de Marvel, la déception dominait. Si X-Men et leur gamme demeuraient attractifs, pour peur qu'on ait apprécié jusque-là l'âge de Krakoa (ce qui n'est pas le cas de tout le monde), en revanche d'autres titres forts laissaient très perplexes comme The Avengers, The Amazing Spider-Man, Captain America, Daredevil.

Sur tout ça j'étais généralement d'accord tout en nuançant que tout n'était cependant pas parfait chez DC à qui je reproche souvent de produire des séries attirantes mais parfois un peu creuses ou passant à côté de leur potentiel. J'ai évoqué à ce sujet Shazam !, Nightwing et Green Lantern.

En vérité, appelé à préciser mon ressenti sur GL, j'ai expliqué que je voyais pas de vrai point de vue. Jeremy Adams est malin, il sait mener sa barque, mais je ne vois pas où il veut en venir, quel est son propos, ce qui distingue son run. Qu'apporte-t-il depuis six n° à Green Lantern ? Je suis incapable de répondre à cette question.

Green Lantern reste désespérément orphelin de l'époque Geoff Johns. Quand ce dernier s'était emparé du héros, Hal Jordan était en pleine disgrâce. Il l'a réhabilité et a patiemment mis en place des intrigues au long cours culminant dans des sagas mémorables comme la Guerre de Sinestro puis l'event Blackest Night. Johns a fait de Green Lantern un personnage plus populaire qu'il ne l'a jamais été, supplantant même en son temps Superman et Wonder Woman, bien aidé aussi par des dessinateurs de haut vol, Ivan Reis le premier.

Je ne dis pas que ses successeurs (Robert Venditti, Grant Morrison) ont démérité, je ne les ai pas lus pour la plupart ou de façon trop éparse. Mais aucun ne me semble avoir creusé le personnage et sa mythologie avec autant d'intensité que Johns. On peut comprendre que ses successeurs l'abordent avec humilité voire frilosité. Mais qu'importe tant qu'ils essaient quelque chose (comme ce fut le cas avec Morrison, même si je n'ai pas été conquis). Hélas ! Jeremy Adams ne me paraît pas avoir grand-chose de neuf à apporter à la série.

C'est en tout cas ce que je retire de ce premier arc que j'ai souvent trouvé vide, en tout cas très/trop décompressé, ne se réveillant vraiment que ces deux derniers mois. Ce qui se passe dans ce numéro ne change guère la donne, même si la révélation finale concernant Kilowog intrigue et l'apparition d'un personnage jusqu'ici seulement vu (sauf erreur de ma part) dans la série animée Green Lantern surprend.

En vérité, ce qui retient le lecteur, ce sont les dessins de Xermanico qui fournit une prestation irréprochable, même si cette fois il tire la langue et est rejoint par Scott Godlewski (sur les pages 3 à 6 et 19-20). Les styles des deux artistes s'accordent assez bien pour ne pas choquer même si Xermanico est supérieur, avec un découpage plus étudié, un trait plus détaillé alors que Godlewski est trop lisse en comparaison.

Mais c'est un atout qui se retourne contre la série car elle souligne encore davantage la faiblesse du récit. Comme Nightwing, on attend longtemps avant qu'il se passe quelque chose pour avoir quelque scènes finalement peu inspirées. Et comme pour Shazam ! il y a cette impression pesante que l'auteur gagne du temps faute d'idées nettes et profondes.

Dans ces conditions, je ne pense pas poursuivre l'achat de ce titre.
  

- WAYWARD SON Pt. 3 (Ecrit par Peter J. Tomasi et dessiné par David LaFuente). Korg, le fils de Sinestro, continue de manigancer pour échapper à son protecteur tyrannique Nagaf, en s'en prenant à des voleurs d'organes...


Sans surprise, il se passe toujours plus de choses dans la dizaine de pages de la back-up story écrite par Peter J. Tomasi que dans la vingtaine donnée à Adams. Et il y a visiblement quelqu'un d'assez lucide chez DC pour le reconnaître puisque le scénariste va bientôt pouvoir développer son histoire sur un format traditionnel.

En effet, en Février 2024, Tomasi poursuivra l'aventure de Korg dans Sinister Sons. Korg y fera équipe avec le fils de Zod, ennemi juré de Superman, et l'objectif est clair et assumé : il s'agit bien de produire un titre qui sera le négatif des Super Sons qu'écrivit déjà Tomasi (avec Jorge Jimenez au dessin au début).

David LaFuente restera au dessin, autre bonne nouvelle, vu qu'il est très en forme sur cette back-up. J'ignore si je me lancerai là-dedans ou si, éventuellement, j'attendrai que les épisodes soient collectés en recueil, mais ça fait plaisir de voir deux talents comme ça promus (et pour Tomasi, ce ne sera pas la seule actualité puisqu'il a rejoint Ghost Machine, le label de Geoff Johns chez Image, et écrira The Rocketfellers avec Francis Manapul au dessin).

jeudi 14 décembre 2023

MASTERPIECE #1, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev


Masterpiece marque les retrouvailles de Brian Michael Bendis et Alex Maleev. Ce sont aussi mes retrouvailles avec eux, ce duo qui m'a tant plu par le passé. Et cerise sur le gâteau, c'est un creator-owned, publié par Dark Horse Comics, qui est désormais la nouvelle maison du scénariste. S'il est encore trop trop pour savoir s'il s'agira effectivement d'un chef d'oeuvre, c'est déjà entraînant.


Emma est une brillante étudiante que le FBI vient arrêter en plein cours. Elle est conduite chez Zero Preston, un richissime producteur de films qui lui apprend que ses parents étaient de redoutables voleurs l'ayant dépouillé d'un milliard de dollars. Mais il ne souhaite pas se venger d'eux mais de quelqu'un d'autre. Et compte sur Emma pour l'aider...


Quatre après Event Leviathan chez DC Comics, Brian Michael Bendis renoue donc avec son complice Alex Maleev pour cette création originale. Il s'est passé beaucoup de choses depuis leur précédente collaboration.


Souvenez-vous : en 2017, Bendis surprenait tout le monde en quittant Marvel dont il avait été l'architecte principal depuis le début des années 2000, aussi bien dans l'univers classique que dans la gamme Ultimate de l'éditeur. Et pour passer chez DC qui lui offrait d'écrire le titre de ses rêves : Superman.


Mais l'aventure a tourné court : sans démériter, Bendis a animé les aventures de Superman dans ses deux séries pendant un an et demi, puis un changement de direction chez Warner, propriétaire de DC, a tout bouleversé. Pour résumer, un vaste plan social a abouti à une vague de licenciements et à la rupture de contrats d'exclusivité pour nombre d'auteurs, parmi lesquels se trouvait Bendis.

Transféré sur Justice League, le scénariste n'y aura pas fait long feu et encore moins preuve d'inspiration. Son imprint, Wonder Comics, au sein duquel on suivait Young Justice, Wonder Twins, Dial H for Hero, Naomi, fut supprimé dans la foulée. DC ne retint pas plus longtemps Bendis qui trouva vite refuge chez Dark Horse où il transféra ses propriétés (Scarlet, The United States of Murder Inc., Powers, Pearl, Cover).

Et depuis ? Pas grand-chose. Celui qui fut un temps le maître du monde chez Marvel continuait de produire mais ses projets passaient sous le radar des critiques et du public. Qui a lu The Ones (dessiné par Jacob Edgar) ? Bendis était-il fini ?

Je l'avoue, même moi qui fut un grand fan, je me suis progressivement désintéressé de ce qu'il écrivait. Je juge son passage chez DC globalement passable (son run sur Superman est le plus intéressant, mais celui sur Action Comics a vite sombré, Event Leviathan et sa suite sont pénibles, Young Justice quelconque, et ses creator-owned très inégaux). Je n'ai jamais compris son départ de chez Marvel (où Fantastic Four lui tendait les bras et où de toute façon on lui proposait ce qu'il voulait).

Tandis que Mark Millar a fait fortune en vendant son label à Netflix et en passant récemment de Image Comcis à Dark Horse lui aussi, Bendis semblait s'être perdu. Jusqu'à l'annonce de Masterpiece et sa réunion avec Maleev.

Ce premier épisode (sur six) nous présente Emma, une jeune fille qui n'a jamais connu ses parents, et qui apprend qu'ils étaient les plus grands voleurs du monde. Une de leurs victimes enlève Emma mais a renoncé à se venger de ses géniteurs, estimant même que ce fut un honneur d'être leur cible. En revanche, il croit que Emma a hérité des talents familiaux et donc peut l'aider à s'en prendre à quelqu'un d'autre.

C'est immédiatement prenant et le rythme est soutenu, on ne s'ennuie pas une minute. Les dialogues sont un régal, Bendis n'a pas perdu la main de ce côté. L'héroïne a du répondant tout en étant légitimement surprise. L'équilibre entre l'extraordinaire (la révélation sur ses parents, le projet de Zero Preston) et l'ordinaire (elle est vexée que Gleason, qui s'occupe d'elle, lui ait menti tout ce temps, ses relations avec Lawrence Ferra, son meilleur ami, son trouble face à cet inconnu qui neutralise des agents du FBI qui la surveille et qui lui demande de la suivre si elle ne veut pas être l'instrument de Preston éternellement) est parfait.

Et puis comment ne pas attendre quelque chose de spécial de Maleev ? Voilà un artiste constamment en mouvement, et sa complicité avec Bendis a fait des miracles par le passé (sur Daredevil ou Scarlet). Sauf que pour l'artiste aussi, c'est un retour à quitte ou double. On n'a pas lu des planches dessinées par lui depuis un bail, il gagne sa vie en produisant des commissions art qu'il poste avant sur Twitter (et qui prouve qu'il a conservé intact son talent, notamment d'aquarelliste).

Maleev, ici, confirme l'évolution de son style entamé depuis des années, vers plus de simplicité. Ceux qui n'aimeront pas pointeront du doigt des décors parfois légers, un découpage très classique. Mais moi, j'aime beaucoup ce que je considère comme une épure. Il va à l'essentiel et certains plans sont d'une beauté implacable.

Le dessinateur n'a pas le trait le plus dynamique du monde, la scène d'affrontement entre l'inconnu à la canne et les agents du FBI semble se dérouler au ralenti. Tout a un côté un peu figé, comme si Maleev soignait surtout l'image qui allait résumer au mieux ce que le script lui donne. Mais encore une fois, ce n'est pas commun, ça ne ressemble à personne d'autre, c'est immédiatement identifiable. Et cet aspect finalement très théâtral(isé) a quelque chose de fascinant dans sa manière de fixer le moment et de capter l'attention.

Si je n'ai pas caché ma déception sur la tournure de la carrière de Bendis et ma frustration vis-à-vis de celle de Maleev, tout en en voulant pour la façon cavalière qu'a eu DC de les traiter, c'est un vrai plaisir de lire Masterpiece, de les retrouver, et pour quelque chose de qualité. Vite la suite !

mercredi 13 décembre 2023

DANGER STREET #12, de Tom King et Jorge Fornes


Et ainsi s'achève Danger Street avec ce douzième épisode. Tom King et Jorge Fornes concluent l'histoire la plus étrange qui soit en beauté. Les plus optimistes y verront l'achèvement de deux auteurs au sommet de leur complicité. Les autres une forme d'adieu. En tout cas, on ne lira pas une histoire pareille de sitôt.


Morale de cette petite histoire : "Là où il y a des dieux, il y a des princesses, et là où il y a des princesses, il y a des histoires, et là où il y a des histoires, il y a de nobles gens qui, éventuellement, vivent heureux pour toujours..."
  

Je sais : ce n'est pas un résumé honnête mais je veux spoiler le moins possible et avec les derniers mots prononcés dans la dernière case de la dernière page de Danger Street, on tient l'essentiel sans déflorer quoi que ce soit.


Cela confirme en tout cas une chose : Danger Street est une fable, un conte, et donc il y a une morale. Mais ne comptez pas sur Tom King pour vous faire la morale. Son message final est aussi ouvert à l'interprétation que ce qui a précédé.


On peut diversement apprécier la production de cet auteur, mais impossible de nier qu'il a une voix à part et en même temps immédiatement reconnaissable. King ne cherche pas à être comparé à qui ce soit, ce n'est pas Grant Morrison courant après Alan Moore par exemple. Et cela est parfaitement synthétisé par Danger Street, son projet le plus curieux, le plus bizarre, le plus inattendu, le plus imprévisible, et le plus méta-textuel.

Je ne vais donc pas vous révéler ici les rebondissements survenant dans cet ultime épisode. Quelques-unes des pages avec lesquelles j'illustre cette critique vous donneront un aperçu mais sans vous permettre de deviner quoi que ce soit concernant l'issue de l'intrigue, du destin de ses protagonistes. 

En vérité, ce n'est pas si important. D'une certaine manière, avec Danger Street, le voyage est plus exaltant que la destination et en se remémorant les douze épisodes, on saisit mieux ce qu'a voulu communiquer Tom King au lecteur. C'est une forme de pensée diffuse, sensible, qui éclot lentement mais sûrement.

Le narrateur de la série a été la voix du Doctor Fate, qu'on n'a jamais vu, mais dont le casque est passé de main en main. A chaque début et fin d'épisode, il introduisait le lecteur dans cet univers où tous les personnages semblaient ne jamais devoir se croiser et qui, lorsque cela arrivait, voyait leur existence définitivement altérée.

C'est la théorie du "voyage du héros" qu'enseignent bien des romanciers et scénaristes pour apprendre comment construire une histoire ; en gros, il s'agit de faire suivre au lecteur la trajectoire d'un personnage dans sa quête, quête qui va le transformer au fil d'épreuves qu'il traverse, mais qu'il endure pour souvent sauver quelqu'un. Le succès de sa quête réside autant dans la réussite de ce sauvetage que dans la manière dont ce qu'il a enduré l'a changé.

Et dans Danger Street, tous les personnages accomplissent ce voyage du héros : Warlord et Starman qui ambitionnaient d'intégrer la Ligue de Justice, Orion qui voulait sauver l'univers de la chute des cieux en gagnant du temps pour ses deux pères, le Creeper qui voulait servir la Green Team en servant de relais à sa propagande, les Outsiders qui voulaient recouvrir leur humanité, Manhunter et Codename : Assassin qui voulaient savoir lequel d'eux était le meilleur dans sa partie, Metamorpho qui voulait se retrouver, les Dingbats qui voulaient retrouver leur ami, LadyCop qui voulait simplement faire son job.

De manière assez ironique, King choisit de clore son récit de manière très pragmatique. Les bons gagnent donc, les méchants sont punis, le monde est sauvé, les amis sont réunis. Puis en une scène il brouille les cartes et suggère que, non, en fait, tout n'est pas si simple. Que tout ça ne se résume pas à des bons et des méchants, que la happy end n'est pas si happy mais nuancée par un sacrifice immense, et d'ailleurs entretemps il y a eu des morts qui le sont restés, et qu'une nouvelle boucle est enclenchée.

Ce que ça signifie ? Que la fin d'une histoire, c'est le début d'une autre, de toutes les autres, ça ne s'arrête jamais. Et c'est ce que veulent dire les ultimes paroles émanant du casque du Dr. Fate au sujet des dieux, des princesses, des histoires, des gens qui les écoutent. Tout est lié : les histoires n'existent que par ceux qui les écoutent, les lisent, ceux-là même qui souvent sont aussi les acteurs d'autres histoires. Mais surtout que les histoires sont des divertissements, des récits pour rendre heureux, même quand elles sont dramatiques : les histoires nous permettent de nous évader, qu'importe leur gravité car tant qu'elles sont reçues elles procurent cette évasion au lecteur/auditeur.

Avec une construction aussi riche, la transposition graphique est un facteur crucial pour la réussite du projet. Jorge Fornes a eu raison de dessiner toutes ces péripéties sans se départir d'une authentique simplicité. Cela a permis au lecteur d'appréhender toutes les strates de l'intrigue de la même façon, qu'il s'agisse de suivre les Dingbats, ces garnements qui en font voir à LadyCop, ou Darkseid et le Haut-Père dans leurs efforts pour éviter que le ciel ne nous tombe littéralement sur la tête, ou Warlord et Starman qui se sont comportés en vrais héros sans avoir besoin d'intégrer la Justice League.

Idem pour les personnages moins sympathiques comme la Green Team qui, bien qu'étant des enfants comme les Dingbats, ont commis des atrocités froidement exécutées par des tueurs professionnels sans que le lecteur ne soit tenté de leur pardonner. Ou la revanche des Outsiders, mus par un ressentiment aussi terrible. Ou Orion qui a foncé dans le tas sans réfléchir au lieu de manoeuvrer plus subtilement.

Fornes a ce génie de représenter les personnages et leurs actions sans qu'on se rende compte de l'énormité de ce qu'ils font. Mais cela infuse dans l'esprit du lecteur et finit par lui éclater au visage. Sauf qu'à ce moment-là, l'artiste a accompli sa mission, a atteint l'objectif qu'il s'était fixé : nous entraîner dans un récit abracadabrantesque sans qu'on l'ait pleinement mesuré. Il nous a, en d'autres termes, amener là où il le souhaitait, au terme d'une intrigue insensée, délirante, et pourtant raconté de la manière la plus posée possible.

Dès lors, que des personnages aussi improbables existent et se croisent devient admissible : c'est la fameuse suspension de crédulité avec laquelle jouent les narrateurs et qui est particulièrement sollicité dans les comics super-héroïques. Fornes a compris, comme seuls les très grands savent le faire, qu'il faut animer une histoire comme un prestidigitateur accomplit un tour : tandis que nous regardons la main droite, la main gauche est négligée et nous sommes confondus. Notre attention n'est jamais attirée du bon côté. Ici en l'occurrence, le dessin, par sa simplicité, sa fluidité, nous raconte une histoire sobrement alors qu'en fait, de l'autre côté, à notre insu, se déroule une intrigue plus complexe et qui se révèle seulement à la toute fin.

La conclusion de Danger Street peut se lire comme l'achèvement de deux auteurs à la complicité extraordinaire - de ce point de vue, je crois que Fornes, plus encore que Mitch Gerads, est l'artiste qui comprend le mieux comment illustrer les scripts de King - mais aussi comme une page qui se tourne. King n'a pas de nouveau projet prévu dans le DC Black Label, après y avoir brillé depuis des années (et le succès de Mister Miracle). En revanche, il est revenu à des monthly comics (Wonder Woman, Le Pingouin) et développe des creator-owned chez Image (Love Everlasting), Boom ! Studios (Animal Pound) ou Dark Horse (Helen of Wyndhorn). Une manière de considérer Danger Street comme ses adieux au label qui le fit roi ?

mardi 12 décembre 2023

TITANS : BEAST WORLD #2, de Tom Taylor et Ivan Reis


Ce deuxième volet de Titans : Beast World est aussi spectaculaire que le premier. Ce qui est l'essentiel puisque c'est l'objectif évident de cet event. Tom Taylor mène sa barque avec efficacité à défaut d'originalité car son histoire en rappelle furieusement une autre... Quant à Ivan Reis, il donne tout ce qu'il a avant son départ annoncé de DC.
 

Devenu l'équivalent de Starro après avoir vaincu la Necrostar, Beast Boy ne se maîtrise plus et libère des spores sur le monde entier, qui transforment les humains en bêtes sauvages. La situation devient hors de contrôle quand Batman est contaminé puis Black Adam...


Au moins on ne pourra pas reprocher à Titans : Beast World son manque de finesse : c'est bien un divertissement bourrin, sans aucune subtilité, avec des ficelles grosses comme des câbles, produit dans l'unique but d'en mettre plein la vue.


D'un côté, on peut donc féliciter DC pour sa franchise dans cette entreprise : l'éditeur ne trompe personne sur la marchandise, il ne cherche pas à réinventer la roue et on peut parier que les conséquences resteront limitées - même avec la confirmation que la vraie méchante dans cette affaire en tirera quelque profit.


De l'autre, on peut quand même se désoler que DC se soit lancé dans ce récit sans plus d'ambition, ou plus exactement ait trouvé de la place pour un projet aussi bas du front au lieu de simplement publier des séries mensuelles tranquillement, à peine quelques mois après Knights Terror. Mais au moins cette fois, l'intrigue n'impacte pas les titres en cours (les tie-in sont des n° spéciaux tout à fait dispensables).

Tom Taylor demeurera pour moi le scénariste le plus surcoté de DC : son Nightwing a eu raison de ma patience et son event n'est rien d'autre que la confirmation de la pauvreté de son imagination. Car, parlons peu mais parlons vrai : Titans : Beast World a tout d'un plagiat. Qui plus est un plagiat d'un crossover de DC.

Souvenez-vous : en 2016, DC Rebirth venait juste de démarrer et à peine quelques mois après la relance des titres Batman, Detective Comics et Nightwing, Steve Orlando signait script et dialogues du crossover : Night of the Monster Men. Hugo Strange y transformait en monstres géants et grotesques plusieurs personnages (dont Nightwing) pour créer le chaos à Gotham.  

Bon, hé bien, là, vous remplacez Strange par Amanda Waller et le Dr. Hate (le nom de vilain le plus ridicule dont on nous a gratifié depuis des lustres) qui ont profité du plan de Beast Boy pour battre la Necrostar en se transformant en Starro. Résultat : tout le monde ne se transforme pas en monstres mais pas loin quand même puisqu'ils deviennent des bêtes sauvages.

Ah, je vous avais prévenus, c'est du pompage en bonne et due forme, et sans scrupules. La Nuit des Monstres était déjà d'une débilité sans fond mais Titans : Beast World ne vaut pas mieux - en tout cas à ce stade. Bien sûr, on peut croire aux miracles et penser que ça va s'arranger, mais je ne miserai pas gros là-dessus.

Taylor fait de Batman une sorte de loup-garou et de Black Adam un lion. J'espère que Aquaman ne va pas se changer en baleine et nouer une idylle avec King Shark... Mais avec ce scénariste, on peut s'attendre à tout. Je ne veux pas l'accabler : il y a bien un editor qui a validé cette idée et un rédacteur en chef qui a consenti à la publier, mais bon, après Knights Terror qui, comble du comble, ne faisait jamais peur, ce Beast World est un autre event assez pathétique. DC n'a pas besoin de ça.

Heureusement, dans notre malheur, nous avons le plaisir de lire les planches de Ivan Reis. C'est bien la seule chose de valable dans ce nanar et l'artiste brésilien honore la profession en donnant tout ce qu'il a au service de cette histoire débilissime.

Là aussi, on peut se désoler que le dessinateur qui, jadis, accomplit des miracles sur Blackest Night en soit réduit à faire ça, mais en même temps, il doit s'en fiche pas mal puisque, c'est annoncé, il va quitter DC pour rejoindre Ghost Machine, le label de son ami Geoff Johns pour lequel il sera exclusif (et il y rejoint d'autres pointures comme Bryan Hitch, Francis Manapul, Jason Fabok rien que pour la partie graphique).

Le soin que met Reis à illustrer Beast World, à nous livrer des scènes épiques, force le respect, mais on ne peut s'empêcher là aussi d'être affligé de voir celui qui a tant donné à DC partir sur cette note. Il méritait une sortie plus qualitative, une histoire digne de son talent. Pour ma part, je regretterai toujours qu'il n'ait pas oeuvré sur un run à sa mesure sur Justice League (il avait participé à la série du temps des New 52, mais avec des épisodes peu convaincants).

De mon côté, je vais continuer et terminer Titans : Beast World. Uniquement parce que le rythme de parution est soutenu (prochain n° dans quinze jours) et que ce sera donc vite plié. Et pour Reis. Après, je tâcherai d'oublier jusqu'au nom de l'infâme Tom Taylor, un des pires écrivaillons de comics qui a jamais été.

lundi 11 décembre 2023

BLUE BEETLE : le Spider-Man du DCU ?


Sorti l'été dernier, Blue Beetle a eu les honneurs d'une exploitation en salles après avoir été initialement produit pour la plateforme de streaming HBO Max qui appartient à Warner Bros. Cela n'a pas eu le résultat escompté, le film échouant commercialement malgré une réception critique plutôt positive. Pourtant James Gunn, nouvel architecte du DCU au cinéma, a promis que les aventures de Jaime Reyes étaient le premier étage de son projet.


En Antarctique, Victoria Kord, P.D.-G. de Kord Industries, assiste à la récupération d'un artefact extraterrestre, le Scarab. Cependant, à Palmira City, Jaime Reyes, fraîchement diplômé en Droit à Gotham, rentre auprès de sa famille. Mais il découvre que celle-ci est dans une mauvaise passe.


Son père a été hospitalisé suite à un malaise cardiaque qui lui a fait perdre son emploi et désormais sa femme, sa belle-mère, et leur fille sont menacés d'expulsion. Milagro, la soeur de Jaime, trouve une place à son frère dans la villa de Victoria Kord mais elle les renvoie vite après qu'ils ont assisté à une dispute entre elle et sa nièce, Jenny, au sujet de la fabrication d'armes par leur compagnie.


Jenny donne néanmoins rendez-vous à Jaime le lendemain pour lui proposer un nouveau poste. Mais quand il se présente à l'entretien d'embauche, Jenny est occupée ailleurs : elle dérobe le Scarab et pour échapper à la sécurité le confie à Jaime dans une simple boîte de burger. Rentré chez lui, il est pressé par sa famille d'ouvrir le contenant : le Scarab se greffe alors sur le jeune homme et le revêt d'un exosquelette lui permettant de voler et d'un disposer d'un vaste arsenal.
 

Mais Jaime n'a pas l'intention de laisser le Scarab fusionner avec lui et cherche Jenny. Celle-ci est poursuivi par les sbires de sa tante et Jaime la sauve avant d'être à son tour attaqué par Ignacio Carapax, le garde du corps de Victoria Kord, mi-homme, mi-robot. Avec le renfort de son oncle Rudy, Jaime réussit à s'enfuir en emmenant Jenny jusqu'à l'ancienne propriété de son père, Ted Kord, qui fut le héros Blue Beetle, mystérieusement disparu depuis des années.
 

Rudy comprend que le Scarab ne peut plus se détacher de Jaime qu'une fois ce dernier mort. Accusant le coup, le jeune homme va prendre l'air et Jenny l'accompagne pour le réconforter lorsqu'ils aperçoivent l'hélicoptère de Victoria se diriger vers le quartier où vivent les Reyes. Pris à parti par les hommes armées de Kord, ceux-ci voient arriver Jaime qui couvre la fuite de sa famille. Mais Carapax réussit à le capturer alors que le père du jeune homme succombe à une crise cardiaque. 


Les Reyes et Jenny n'ont pas le temps de s'apitoyer : il faut sauver Jaime, transporté dans un laboratoire de Kord Industries sur une île et à qui Victoria veut arracher le Scarab pour que Carapax en devienne le nouvel hôte. A bord du Bug, le vaisseau de Blue Beetle, ils prennent la forteresse d'assaut et empêche le bon déroulement de l'opération, mais qui a quand même permis à Carapax d'avoir son propre exosquelette. Jaime et lui s'affrontent jusqu'à ce que l'homme de main comprenne que Victoria a tué sa famille et l'a manipulé depuis. Il se retourne alors contre elle pendant que Jaime, Jenny et les Reyes quittent les lieux.


Sa tante morte, Jenny devient la nouvelle patronne de Kord Industries et promet aux Reyes de les aider tout en annonçant cesser de fabriquer des armes.

Une scène additionnelle durant le générique de fin se déroule dans le repaire de Ted Kord qui envoie un message à destination de sa fille pour l'avertir qu'il est toujours vivant.

Les temps sont durs pour les super-héros au cinéma et il est bien possible qu'une certaine lassitude se soit installé parmi les spectateurs, y compris les fans du genre. Ou plus exactement que cette audience ne supporte plus de devoir payer sa place pour assister à quelque chose qui ne sorte plus de l'ordinaire.

Ce qui est inédit en revanche, c'est que la crise touche désormais également Marvel (The Marvels, la suite de Captain Marvel, a aussi enregistré un score terrible). Et c'est bien connu, pour les comics comme pour les longs métrages, quand le leader du marché éternue, c'est tous les autres qui s'enrhument.

Quelle chance avait alors Blue Beetle de fonctionner commercialement dans un cadre aussi morose ? Le studio Warner enchaîne lui les bides depuis longtemps, plombé par le "Snyder-verse", et un chaos à la tête des productions ciné de DC Comics seulement calmé avec la promotion de James Gunn et de son associé Peter Safran, chargés de remettre toutes ces franchises debout.

Contrairement à Kevin Feige qui avait parié sur une synergie des séries sur Disney + et du MCU pour étendre son empire, ce qui a abouti à un échec seulement ponctué de quelques sursauts (Spider-Man : No Way Home, Doctor Strange in the Multiverse of Madness, Les Gardiens de la Galaxie volume 3, et Loki ou WandaVision en streaming), Gunn expédie actuellement les derniers vestiges du DCEU de Zack Snyder (The Flash, Aquaman 2) avant de faire une break d'un an pour préparer le come-back de Superman en 2025 (sous sa direction). Une manière d'accorder aux fans un peu de repos, mais aussi de redonner envie à un plus large public de revoir des super-héros en salles (que Marvel/Disney aurait été mieux inspiré de faire après le climax de Avengers : Endgame).

Warner n'a pas fait dans la dentelle avec son nouveau président, David Zaslav, qui a tout décidé de jeter à la corbeille tout le film Batgirl (pourtant prêt à être exploité). En revanche, Gunn l'a convaincu de laisser sa chance à Blue Beetle, originellement prévu pour la plateforme de streaming HBO Max. Mais ça n'aura pas suffi à sauver les meubles.

Pourtant, comme Donjons et Dragons, Blue Beetle est un échec injuste. Non pas que le film soit renversant mais il a l'immense mérite d'être frais, simple, accessible, et bien fait. Son héros, dans cette version, est la troisième incarnation du Scarabée Bleu, après Dan Garrett et Ted Kord : Jaime Reyes a été co-créé par le regretté Keith Giffen, John Rogers et Cully Hamner en 2006 dans Infinite Crisis #3. Et tel quel il fait penser à Spider-Man.

Le déroulement de l'intrigue renvoie de manière troublante au Tisseur de Marvel avec l'acquisition accidentelle de capacités extraordinaires par un jeune homme issu d'un milieu modeste et qui va être obligé de considérer que "de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités". Face à lui un double ennemi en la personne d'une grande patronne vendeuse d'armes (comme Tony Stark) et de son homme de main. Et pour distinguer Blue Beetle, un cadre latino, caricaturé juste ce qu'il faut (même si la VF est abominable).

Le film est très rythmé, sans temps mort notable. On peut lui reprocher sa narration très convenue mais pas, comme ce fut souvent le cas ces derniers temps, une production bâclée. Pour un produit conçu pour le petit écran, c'est même épatant de voir le soin apporté au design en général. Le costume de Blue Beetle est d'une fidélité absolue à celui des comics, tout comme le Bugship de Ted Kord, et quand Carapax a sa propre armure, elle est suffisamment menaçante pour que l'affrontement final tienne ses promesses.

Les personnages sont plus grossièrement définis et n'évitent pas les clichés. Certes, comme je le dis plus haut, la VF est affreuse, mais je doute que la VO arrange quoi que ce soit. On peut toutefois s'amuser sans complexes avec la grand-mère Reyes au passé révolutionnaire, ce qui justifie qu'elle sache se servir d'une arme (même si celle-ci est tout de même très sophistiquée). La mort du père de Jaime renvoie à celle de l'oncle Ben pour Peter Parker et Jenny Kord évoque Gwen Stacy (comme elle, elle est la fille d'un véritable héros). Bien entendu, une romance nait entre Jaime et Jenny entre deux explosions. Et Milagro, la soeur du héros, apporte une touche comico-cynique de circonstance.

L'interprétation permet de découvrir Xolo Maruduena dans le rôle titre et il s'en sort très honorablement, sans en faire trop. Bruna Marquezine est très jolie; La chanteuse Becky G fait la voix de Khaji-Da, le Scarab. Mais évidemment la véritable curiosité vient de la présence au générique de Susan Sarandon, immense comédienne dans le rôle de la méchante Victoria, qui semble bien s'amuser (et qui à 77 ans humilie littéralement toutes ces consoeurs défigurés par la chirurgie esthétique).

Angel Manuel Soto, le réalisateur, emballe tout ça avec beaucoup d'énergie et d'humilité. Mais c'est justement cette volonté de proposer un divertissement simple, comme un retour aux basiques, qui fait de son Blue Beetle une petite pépite. Rendez-vous maintenant en 2025 pour Superman Legacy...