mardi 6 juin 2023

Collection Marvel Gold - Carrefour : UNCANNY AVENGERS, de Gerry Duggan, Ryan Stegman, Carlos Pacheco et Pepe Larraz

 Depuis quelques semaines, on trouve dans les grandes surfaces Carrefour une dizaine d'albums softcovers à bas prix (3,99 E) d'une collection intitulée Marvel Gold. Panini Comics permet ainsi de (re)découvrir des séries mettant en scène des équipes où, je cite, "parfois les super-héros ne sont pas la solution, mais le problème". J'en ai profité pour faire quelques acquisitions, comme ce volume consacré aux Uncanny Avengers (vol. 3), datant de 2015, rassemblant les épisodes 1 à 6 et 9 à 12.

 


Lancé Décembre 2015, après l'event Secret Wars, ce volume de Uncanny Avengers succède donc au run sur le titre de Rick Remender. La série est alors confiée à Gerry Duggan, pour le scénario, et Ryan Stegman (les épisodes 0 à 4), Carlos Pacheco (les épisodes 5-6) et Pepe Larraz (les épisodes 9 à 12) pour les dessins. On trouve donc trois arcs dans cet album et si les n°7 et 8 manquent, ce n'est pas grave car il s'agissait de tie-in au crossover Standoff.


Dans un premier temps, nous faisons donc connaissance avec la nouvelle formation des Uncanny Avengers, aussi appelée équipe unité. Le rôle des Inhumains dans l'event Infinity (au terme duquel Flèche Noire a réveillé des Inhumains "dormants") a pour conséquence que ce groupe accueille désormais des héros traditionnels, des mutants et des inhumains : Steve Rogers (qu'il est devenu un vieillard dans la série Captain America écrite par Rick Remender) commande Malicia, Doctor Voodoo, la Torche Humaine (Johnny Storm), Synapse, Deadpool, Spider-Man qui sera vite remplacé par Vif-Argent. Et leur premier adversaire est l'Homme Broyé, un inhumain qui veut purger la Terre des humains qu'il juge écocides.


L'astuce tient principalement au fait que l'Homme Broyé, Ivan Guerrero, est l'oncle de Synapse, Emily Guerrero. Gerry Duggan expédie cette affaire à un rythme effréné, congédiant Spider-Man avant la fin du 1er épisode (au motif qu'il ne peut travailler avec Deadpool, bien que celui-ci ait été recruté par Steve Rogers) et invitant Cable dans la partie. Le scénariste, qui a écrit de nombreux épisodes de la série Deadpool n'a pas résisté à l'envie de réunir le mercenaire grande gueule avec le mutant voyageur temporel avec qui il se chamaille couramment.


Néanmoins, Duggan laisse de la place aux autres membres et notamment il exploite l'idée que la brume tératogène des Inhumains rendent malades les mutants et les tuent à petit feu, comme c'est le cas chez Malicia. Editorialement, à cette époque, Marvel ne fait pas mystère de son intention de remplacer les mutants (dont l'éditeur n'a pas les droits d'exploitation cinématographique) par les inhumains (au point de co-produire avec AMC une série télé, catastrophique), mais l'idée fera long feu à cause de la colère des fans.

Malgré ces contraintes, Duggan mène sa barque avec beaucoup de maîtrise et d'efficacité, la lecture est tonique. Et au dessin, même si je ne suis pas fan, Ryan Stegman ne s'économise pas. Son style détaillé et son trait qui n'hésite pas à exagérer les expressions, à jouer avec les proportions, est dynamique.


Suit un arc très bref en deux numéros où le scénario se concentre sur une mission avec Malicia, Deadpool et la Torche (et un peu Cable). Les trois co-équipiers se rendent à Bagalia pour savoir où se cache Crâne Rouge qui, rappelons-le, s'est fait transplanter le cerveau de Charles Xavier, héritant du même coup de ses puissants pouvoirs télépathiques. 
 

En parallèle, on suit Synapse qui est approché par les Inhumains pour rejoindre la Nouvelle Attilan. Mais après le combat contre son oncle et alors qu'elle en est encore à composer avec ses pouvoirs fraîchement acquis, la jeune femme hésite...

On ne peut pas lire ces deux épisodes sans un pincement au coeur puisqu'ils sont dessinés par le regretté Carlos Pacheco. Et l'artiste espagnol livre une prestation de haut niveau, produisant des planches magnifiquement composées, de ce trait si élégant, avec des décors soignés et des personnages à l'allure charismatique. C'est un fill-in de luxe dont le coup de crayon donne une classe indéniable à cet entracte.

Duggan, lui, reprend une intrigue amorcée durant le run de Rick Remender et qui va alimenter le reste de ses épisodes jusqu'au dernier arc. Bien entendu, la manière dont Crâne Rouge a hérité des pouvoirs de Xavier (tué par Cyclope au terme de Avengers vs. X-Men) n'est pas l'idée la plus fameuse de Remender, mais Duggan en fait un usage très malin.

Le petit détour par la Nouvelle Attilan souligne encore une fois la volonté d'alors de Marvel de mettre les Inhumains sous les feux des projecteurs (ils étaient les stars de plusieurs séries : Uncanny Inhumans, All-New Inhumans, Inhuman, Karnak). Et l'on se dit que, entre les mains d'un auteur ambitieux (comme Hickman), sans vouloir remiser les mutants, l'éditeur aurait pu en faire quelque chose d'intéressant (même si Charles Soule, à l'époque, n'a pas démérité).
 


Enfin, après deux épisodes non retenus dans cet album, en relation avec le crossover Standoff, une troisième partie exploite encore une idée de Rick Remender (on notera que, comme aujourd'hui sur X-Men, Duggan poursuit des plots lancés par ses prédécesseurs) puisque, à la fin de l'épisode 4 on assistait au retour sur Terre de Hank Pym/Ultron.


Pour bien tout comprendre, dans le graphic novel Rage of Ultron, Rick Remender imaginait la confrontation ultime entre Hank Pym et Ultron qui finissaient par fusionner et se neutraliser, dérivant dans le vide sidéral au terme d'un combat épique. Gerry Duggan décide que le créateur et sa créature ont fusionné et sème le doute sur lequel des deux a pris l'ascendant sur l'autre en revenant sur Terre. La suite est prévisible mais spectaculaire.

Entre temps, on peut voir que Steve Rogers a rajeuni et arbore un nouveau costume et un nouveau bouclier (il y a alors deux séries Captain America, écrites par Nick Spencer, et cette situation aboutira à l'event Secret Empire et à la révélation que Steve Rogers a été remplacé en vérité par un agent de l'Hydra).


La bataille qui oppose Pym/Ultron nécessite l'intervention de Iron Man (dans son armure Hulkbuster), de la Guêpe (qui intégrera ensuite les Uncanny Avengers) et de Vision. Et c'est Pepe Larraz qui dessine tout ça. Déjà, le prodige espagnol impose son style énergique et racé dans des planches grandioses, surclassant Stegman et Pacheco, bien avant House of X.

Larraz va devenir le regular artist du titre, tout juste suppléé de temps en temps. Duggan, qui retrouvera Larraz sur X-Men, s'appuie sur la virtuosité de son partenaire pour lâcher les chevaux avec une histoire spectaculaire, au rythme soutenu, avec des coups de théâtre, et une issue incertaine jusqu'au bout. A eux seuls, ces épisodes justifient l'achat de cet album.

A l'occasion je vous parlerai des autres tomes que je me suis procurés dans cette collection et que je vous encourage à acheter, vu leur prix et leur contenu.

lundi 5 juin 2023

BLACK WIDOW, TOMES 1, 2 & 3, de Kelly Thompson, Elena Casagrande, Carlos Gomez, Rafael de la Torre et Rafael Pimentel

 Aujourd'hui, je vais à nouveau vous proposer une entrée consistante en revenant sur le run de Kelly Thompson sur la série Black Widow en 2020-2022. J'ai fait récemment l'acquisition en occasion des trois tomes en vf qui couvrent l'intégralité des quinze épisodes produites par la scénariste avant que Marvel, contre toute attente, n'annule la série pourtant récompensée d'un Eisner award mérité.


Le premier tome, intitulé Des Liens indéfectibles, rassemble les cinq premiers épisodes, dessinés par Elena Casagrande, avec le soutien de Carlos Gomez pour une scène dans le #4.


Après une mission, Black Widow (Natasha Romanoff) disparaît. Hawkeye (Clint Barton) la remarque en regardant un reportage à San Francisco et prévient le Soldat de l'Hiver (Bucky Barnes). Sur place, ils la surveillent et découvrent qu'elle s'appelle désormais Natalie Grey, qu'elle est mariée et mère d'un garçon. Elle a tout oublié de son passé. Comment est-ce possible ?


Lorsque Kelly Thompson prend les commandes de la série Black Widow, elle succède à plusieurs mini-séries consacrées à la plus célèbre espionne de Marvel, notamment le court run de Mark Waid et Chris Samnee. Elle écrit également les aventures de Captain Marvel (dont le 50ème numéro s'apprête à sortir et marquera la fin de sa prestation) et auparavant elle a brillamment oeuvré sur Hawkeye avec Kate Bishop dans le rôle-titre puis sa suite West Coast Avengers. Thompson est devenue en quelque sorte une spécialiste de super-héroïnes.

Pas très étonnant quand on se rappelle qu'elle a débuté sous la tutelle de Kelly Sue DeConnick et G. Willow Wilson. Ce premier arc est intriguant à souhait avec une idée habilement exploitée où Black Widow disparaît et reparaît, amnésique, devenue mère de famille, épouse et architecte. Il convient de préciser que Natasha Romanoff est en réalité désormais un clone car elle a été tuée par Captain Hydra lors de l'event Secret Empire, ce qui peut expliquer l'efficacité du lavage de cerveau qu'elle a subi.

En cinq épisodes, le lecteur est captivé par cette histoire au rythme soutenu et le portrait affectueux que dresse Thompson de l'héroïne, confrontée à une situation déchirante, un mensonge cruelle, une fabrication machiavélique orchestrée par plusieurs de ses ennemis (dont Arcade, Mme Hydra, le Garde Rouge et Snapdragon).


Elena Casagrande illustre ce récit en s'y investissant beaucoup : elle redesignera le costume de Black Widow au terme de cet arc, mais surtout elle va créer une vraie signature graphique au titre avec à chaque épisode une somptueuse double page où on voit Natasha en action. Ce gimmick persistera durant la totalité du run et les autres artistes impliqués le reproduiront avec la même qualité.

Le trait élégant de Casagrande fait merveille et rend encore plus déchirant la compréhension de la machination dont est victime Black Widow. Par ailleurs, l'artiste anime avec la même conviction le seconds rôles car on croise également Hawkeye, le Soldat de l'Hiver et White Widow (Yelena Belova). Thompson répète ce qu'elle adore : transformer un titre solo en un team-book qui ne dit pas son nom, convaincue qu'une héroïne seule ne peut venir à bout toute seule de l'adversité, mais insistant encore plus sur une forme de communauté (et par la suite de sororité en particulier), véritable obsession chez elle depuis ses débuts sur le titre A-Force.

Carlos Gomez signe quelques pages de flashback dans l'épisode 4, où on découvre comment Natasha a été piégée. J'aime beaucoup ce dessinateur qui a depuis eu l'occasion d'être remarqué sur diverses mini (X-Terminators, America Chavez : Made in America, et actuellement Rogue & Gambit... Toutes écrites par des femmes).
 

Après un début prometteur, le deuxième tome, Tragique Apogée, collecte les épisodes 6 à 10, mis en images par Rafael de la Torre et Elena Casagrande quasiment à parts égales.


Etablie à San Francisco avec Yelena Belova, la White Widow, élevée comme elle au sein de la Chambre Rouge en Russie, Natasha va enquêter sur un nommé Apogée, qui deale une drogue qui dote de super-pouvoirs ses clients. Elle est mise sur sa piste après avoir croisé la route d'une pickpocket, Lucy Nguyen, qui cherche à se procurer ce produit aux effets secondaires terribles. Pour infiltrer les rangs de clients d'Apogée, Natasha recrute Anya Corazon/Spider-Girl et recevra le renfort tardif de Kate Bishop/Hawkeye.
 

San Francisco et la Veuve Noire, c'est une vieille histoire (elle y a vécu des aventures avec Daredevil). Au présent, elle vient d'y connaître le début de sa nouvelle série dont le premier arc s'est achevé sur une note poignante. Kelly Thompson veut tester la résilience de son héroïne tout en lui créant une sororité puisque Yelena Belova est restée auprès de Black Widow et que Spider-Girl va les rejoindre.

Confrontées à un dealer très spécial, les filles accueillent en leur sein une autre alliée en la personne de Lucy qui a consommé la drogue d'Apogée et a hérité de pouvoirs électriques qui menacent de la tuer à petit feu. Comme dans sa série Hawkeye, Kelly Thompson créé donc un personnage inédit, semblable à Johnny Watts/Fuse, dans la mesure où comme lui, Lucy se découvre des capacités surhumaines insoupçonnées qu'elle va devoir apprendre à contrôler sur le tas.

L'intrigue est rondement menée mais elle n'a pas la force du premier arc dans la mesure où Black Widow est positionnée dans un rôle plus classique de justicière. Thompson rappelle fréquemment des éléments des cinq précédents épisodes, ce qui nécessite pour le lecteur d'avoir lu le tome 1, et ce afin de rappeler que Natasha reste traumatisée par le piège dont elle a été victime. 

La relation entre Natasha et Yelena est bien animée, la première s'efforçant de redonner un sens à sa vie, la seconde étant plus rentre-dedans. Souvent on mesure leurs différences, notamment quand Yelena ambitionne de recréer une Chambre Rouge alors que Natasha s'y oppose. Le vilain de l'histoire manque de substance car il apparaît trop peu et quand il le fait, c'est trop tardivement, à l'occasion d'une bataille spectaculaire.


La série voit désormais deux artistes se passer le relais. Elena Casagrande ne peut plus enchaîner les épisodes et a même recours à une encreuse (Elisabetta d'Amico, qui aide aussi Sara Pichelli actuellement sur Scarlet Witch). Marvel donne donc sa chance à Rafael de la Torre (à ne pas confondre avec Roberto de la Torre), un dessinateur brésilien dont ce fut la première prestation (et qui, depuis, a suppléé Marco Checchetto sur le Daredevil écrit par Chip Zdarsky). Il se débrouille bien même si son encrage est parfois trop léger et ses décors trop esquissés. Mais l'un dans l'autre, la série a toujours une belle allure et se lit avec plaisir.

Toutefois, comme souvent sur le séries écrites par Thompson, après un démarrage accrocheur, on constate une évidente baisse de régime.


Enfin le troisième tome, Au Fil du Sabre, rassemble les épisodes 11 à 15 de la série. Kelly Thompson range ses jouets en compagnie d'Elena Casagrande, Rafael de la Torre et Rafael Pimentel.


Croyant avoir fait le plus dur en se débarrassant d'Apogée, Black Widow découvre pourtant qu'un gala va servir de couverture pour une nouvelle affaire louche. Elle mène l'enquête avec Yelena tandis que Spider-Girl entraîne Lucy à maîtriser ses pouvoirs. Hawkeye (Clint Barton) et le Soldat de l'Hiver (Bucky Barnes) sont appelés en renfort pour infiltrer ce gala où Natasha va affronter une vieille connaissance...


Autant le dire tout de suite, l'intrigue de ce dernier tome ne brille pas par sa clarté. A la toute fin de l'épisode 10, on comprenait que Black Widow n'avait pas complètement réglé son compte à Apogée et donc que Kelly Thompson allait se resservir de ce méchant dealer. La scénariste prend des chemins de traverse pour justifier cela avec une mission d'infiltration où Natasha n'est désormais plus qu'un personnage au sein d'une équipe. La série s'est transformée en un team-book comme pratiquement toutes les productions de Thompson chez Marvel, comme si elle n'avait jamais fait le deuil de A-Force et de West Coast Avengers : malheureusement, si l'histoire se répète, elle connaît la même issue puisque son run va s'achever au bout de quinze épisodes.

Pourtant Black Widow sera récompensée de l'Eisner award de la meilleure série, mais Marvel, sans doute moins intéressé par les prix que par les ventes, abrégera tout ça. C'est frustrant car il est évident que Thompson en avait gardé en réserve et qu'elle doit en conséquence s'employer à boucler son run plus tôt que prévu. A cet égard, la fin n'est pas convaincante, avec un ennemi enragé qui promet de ne pas en rester là et une héroïne qui retrouve le sourire de manière un peu forcée.

Le plus intéressant se situe lors de l'épisode 13 qui constitue un flashback situé à Madripoor. Black Widow y rencontre et croise le fer pour la première fois avec le Sabre Vivant, un mercenaire maniant donc un sabre avec une terrifiante efficacité. Natasha morfle méchamment à cette occasion et Rafael Pimentel, le dessinateur, illustre ce chapitre avec une étonnante maîtrise pour un quasi-débutant (il a posté sur Twitter les nombreux dessins préparatoires qu'il avait produit pour sa prestation et on voit qu'il avait visiblement projeté de revenir sur le personnage de Natasha).


Avec désormais trois dessinateurs au compteur, la série n'a plus vraiment de cohérence graphique. Elena Casagrande est toujours excellente mais elle tire la langue, malgré l'aide qu'elle reçoit de son encreuse. Rafael de la Torre n'a pas encore atteint la maturité qu'il a affiché récemment sur Daredevil. Et si Pimentel sort du lot, il ne dispose pas de beaucoup de pages (ce qui rend du coup sa contribution encore plus méritoire).

Le bilan qu'on tire de ce run, c'est un premier arc formidable, un second passable, et un dernier brouillon. Kelly Thompson a du mal à conserver une rigueur dans son écriture et l'annulation précoce de la série la force à abréger des pistes narratives qui, sur la longueur, auraient peut-être redressé la barre. Visuellement, la série est de belle facture, mais Elena Casagrande s'essoufle progressivement, et si ses fill-in sont irréprochables, à la fin, ça part un peu dans tous les sens. A quand Marvel redonnera-t-elle sa chance à Black Widow, surtout que maintenant le personnage a disparu du MCU et ne figure plus dans aucun team-book ?

dimanche 4 juin 2023

FANTASTIC FOUR OMNIBUS PAR MARK WAID & MIKE WIERINGO


Comme je l'avais dit dans ma critique de Fantastic Four #7 (#700), j'ai acquis l'Omnibus Fantastic Four par Mark Waid et Mike Wieringo récemment publié par Panini Comics. L'occasion d'avoir l'intégralité de leur un en seul volume (de plus de 800 pages) pour un prix décent (je l'ai acheté d'occasion pour 65 E sur Amazon). Comme il serait fastidieux de résumer tous les épisodes et d'en faire la critique détaillée, je vais passer en revue les étapes importantes des différents arcs narratifs et tenter d'expliquer pourquoi ça reste une réussite exemplaire.

L'album démarre au #60. Mark Waid explique dans la préface de l'Omnibus qu'il a hésité à accepter le job car... Il n'était pas vraiment fan de Fantastic Four ! Mais quand l'editor Tom Brevoort lui a expliqué qu'il comptait lui associer Mike Wieringo au dessin, le scénariste s'est laissé convaincre car l'artiste était son ami. Il s'est donc plongé dans la relecture de la série et a dressé une note d'intention en commençant par définir les caractéristiques de la 1st Family de Marvel (hélas ! et c'est le seul faux pas de l'Omnibus de Panini, ce document ne figure pas au sommaire alors qu'il est dans le 1er tpb en vo).


Cet épisode 60 et le suivant sont des modèles du genre pour (ré)introduire les personnages au lecteur. Waid a compris que les 4F souffraient d'un déficit de notoriété comparés aux Avengers et aux X-Men et il transpose ce constat dans son récit. Reed Richards engage donc un publiciste pour améliorer l'image de l'équipe tandis que Sue, pour responsabiliser son frère Johnny, en fait le directeur financier. Mike Wieringo, avec le coloriste Paul Mounts, impose d'entrée de jeu un graphisme léger, lumineux, tout en rondeur, avec des personnages souriants. On est dans un feel-good comic-book, on s'y sent bien.
 

Passé ce démarrage, pourtant, les fans vont être déçus par le premier arc, Equation. Waid imagine un adversaire inédit qui n'est pas inintéressant dans la mesure où il confronte Reed Richards à la possibilité qu'une de ses inventions déraille. Mais effectivement, quelque chose manque dans cette histoire qui évoque les dérives autrefois vues chez Hank Pym avec Ultron sans atteindre la même intensité. Toutefois, tout n'est pas à jeter : Wieringo illustre ça de manière très dynamique, encore une fois Mounts fait des merveilles aux couleurs, et surtout malgré le défaut de charisme de la menace, on devine déjà que Waid ne va pas ménager ses héros qui souffre vraiment dans leur chair lors des combats.


L'insectoïde du Leviavers est aussi un arc mineur. Mais Waid développe sur deux épisodes un élément qu'il a introduit dès le #60. Mark Buckingham remplace Wieringo mais sa prestation est gâché par un encrage médiocre de Danny Miki et Allen Martinez qui ne lui convient pas. On pourrait penser à ce stade, après six mois de parution, que, finalement, ça ne part pas très bien, que les auteurs ont des difficultés à prendre leurs marques. Mais c'est un peu plus subtil que ça comme on va le voir dès l'épisode et l'arc suivant...


En effet, le 67ème épisode est le prologue à un arc en quatre parties qui va faire date en qui reste encore aujourd'hui un classique, de ces histoires qui restent dans les mémoires. L'Appel des ténèbres (Unthinkable en vo) montre le Docteur Fatalis comme on l'a rarement vu, réellement méchant et dangereux, échafaudant un plan diabolique et n'hésitant pas pour l'exécuter à se servir de sa propre filleule, Valeria Richards. 


Waid ne réinvente pas la roue : l'intrigue repose sur l'éternel duel entre les egos surdimensionnés de Reed Richards et Victor von Fatalis. Ce dernier, scientifique de génie comme Mr. Fantastic, a aussi étudié les arts occultes comme sa mère gitane avant lui et n'a eu de cesse de vouloir prouver au monde sa supériorité sur celui qui a causé l'accident qui l'a défiguré. 

Les fans ne goûteront guère au relooking extrême de Fatalis conçu par Wieringo qui fait pourtant tout à fait sens dans le cadre de cette histoire très noire. Le pauvre Franklin en sortira durablement traumatisé, Ben Grimm esquinté physiquement, et, idée cruellement géniale, Reed Richards défiguré à son tour. N'hésitons pas à le dire : cet arc est un chef d'oeuvre. 


Et il l'est parce que Waid à partir de là va opérer un virage à 180° dans sa vision de la série. Fini le feel-good, bienvenue en enfer. Le scénariste va explorer, longuement, les conséquences de cette aventure sur le groupe, alors qu'il est plutôt d'usage dans les comics super-héroïques de passer rapidement à autre chose, les super-héros étant dotés habituellement d'une faculté de résilience inouïe. Il faut noter en outre deux points : d'abord la série reprend sa numérotation historique (le dernier épisode de L'Appel des ténèbres est le n°500), et les deux épisodes suivants formant l'arc Retour de l'enfer sont mis en images par Casey Jones, qui s'acquitte d'une prestation très honorable à la suite de chapitres magistralement réalisés par Wieringo.


Lorsque je dis que Waid va exploiter sur la durée les répercussions de L'Appel des ténèbres, il faut me prendre au mot. Le scénariste se lance alors dans son histoire la plus controversée : en compagnie de Howard Porter au dessin, il imagine que Mr. Fantastic va vouloir restaurer la démocratie en Latvérie puisque Fatalis a été envoyé en enfer. 

Le problème, d'ordre moral, éthique, c'est que les méthodes de Reed Richards ne valent guère mieux que celles de son rival : face à un peuple qui n'a jamais rien connu d'autre que le joug tyrannique du souverain, lui et ses compagnons sont d'abord rejetés. On découvre un Reed Richards volontiers manipulateur et radical pour arriver à ses fins, ce qui créé de vives tensions avec Sue et surtout Ben mais aussi Johnny. 

La question centrale est de savoir si on peut faire le bien contre la volonté des opprimés, mais Waid interroge aussi le sens politique de cette démarche car les pays voisins convoitent la Latvérie et la crise prenant de l'ampleur, les Nations-Unies s'en mêlent. Nick Fury va alors tenter de raisonner les 4F et le dénouement se soldera par la mort de Ben Grimm.

C'est passionnant à lire, mais aussi pénible car les Fantastic Four sont montrés sous un jour des plus troubles. Et il faut supporter le graphisme de Porter, dont je n'ai jamais été fan.


Heureusement Wieringo revient (enfin !) après quand même huit mois d'absence. La Chose est donc morte et les Fantastiques sont au plus mal. L'opinion internationale s'est retournée contre eux, les inventions de Reed ont été réquisitionnées par le gouvernement américain, les finances sont au plus bas. Le groupe lui-même a explosé car ni Johnny ni Sue n'ont pardonné à Reed la mort de Ben. Pourtant Reed entreprend de ressusciter son ami et quand sa femme et son beau-frère l'apprennent, pas question de le laisser faire - ou en tout cas pas tout seul, sans surveillance cette fois. 

L'arc intitulé L'Au-delà est une merveille : visuellement déjà parce que retrouver Wieringo, au meilleur de sa forme après son long break, aboutit à des planches magnifiques, d'une inventivité débridée, d'une élégance imparable. Le trait de Wieringo, encré par le fidèle Karl Kesel (qui deviendra le scénariste suivant sur la série après la fin du run de Waid) et valorisé par les couleurs de Paul Mounts, rappelle quelle perte a été sa disparition prématurée en 2007. Il m'arrive souvent de me demander ce qu'il aurait encore pu produire, ce qu'il ferait aujourd'hui (même si on sait qu'il ambitionnait de s'exercer sur des héros plus adultes comme le Punisher ou, toujours avec Waid, de revenir chez DC pour une série Aquaman).

Waid ressuscite la Chose de la façon la plus poétique qui soit en orchestrant la rencontre des 4F avec Dieu qui a les traits de... Jack Kirby. Qui en profite pour effacer les cicatrices de Reed Richards et de donner à l'équipe un dessin avant de les renvoyer dans notre dimension. Magique tout simplement.


Mike Wieringo a faim et il enchaîne donc naturellement avec l'arc suivant en deux parties où Waid invite Spider-Man. La Torche Humaine, qui s'est toujours chamaillé avec le Tisseur, va lui demander conseil, entre deux affrontements avec Hydro-man, pour savoir comment gérer l'impopularité des Fantastic Four. C'est savoureux et Spidey prouvera une nouvelle fois à quel point pourquoi il est en somme le meilleur de tous, n'hésitant pas à offrir à Johnny Storm une occasion de briller en public à son détriment. On sort ainsi d'un long cycle où l'équipe a souffert dans sa chair et moralement face à Fatalis et aux choix discutables de Mr. Fantastic. C'est le retour du feel-good.


Et pour bien le souligner, ces deux épisodes, Côte d'impopularité, sont agrémentés d'une back-up story en deux parties située dans le passé et dessinée par rien moins que Paul Smith. C'est donc évidemment sublime, et le couple Reed-Sue est mis en avant dans une aventure où l'on fait la connaissance d'une ex-conquête de Mr. Fantastic.


Wieringo va reprendre du recul sur l'arc suivant, Famille je vous hais !, et c'est Paco Medina qui le remplace cette fois. On entre là dans des épisodes que je n'avais jamais lus et la première surprise vient du dessin justement car à cette époque, Medina avait un style très différent de celui qui est le sien aujourd'hui. L''influence de Humberto Ramos est manifeste, avec cette exagération des proportions, une expressivité poussée, et des courbes omniprésentes. L'intrigue en elle-même, par contre, est un bon cran en-dessous de ce que Waid a produit jusque-là, avec cette formation des Terrifics où le Sorcier, le Piégeur engage Hydro-man et Salamandra pour piéger les Fantastiques publiquement. On passe ? On passe.


Nous arrivons tranquillement à la fin de ce beau pavé puisque c'est déjà l'épisode 517 (sur 524). Et cette conclusion est le bouquet du feu d'artifices. Mike Wieringo ne fera plus faux bond et il va dessiner des épisodes extraordinaires, spectaculaires, avec des designs somptueux. Mark Waid, lui, nous embarque dans un saga en deux actes grandioses où Zius, un savant qui a secouru plusieurs habitants de planètes menacées par Galactus, veut que la Femme Invisible se sacrifie pour lui permettre de poursuivre sa mission.

Waid, on le devine, a l'intention de donner un coup de pied dans la fourmilière avec cette histoire king-size mais n'ira pas jusqu'au bout de son idée. Pourquoi ? Sans doute que le staff éditorial a jugé le projet trop radical et réfléchissait déjà à l'après. Ou alors le scénariste a simplement voulu tester le lectorat et s'est ravisé in extremis, préférant ranger tous ses jouets avant de passer la main. 

Mais quand même, quand il échange les pouvoirs de Sue et Johnny, on devine qu'il a voulu tenter quelque chose. Comme de donner à Sue un pouvoir plus spectaculaire et à faire de Johnny autre chose que l'éternel post-ado insouciant de la famille Sorm et des FF. Plus loin, Ben Grimm retrouvera son apparence humaine et Reed envisage sérieusement de sacrifier son pouvoir élastique pour devenir la nouvelle Chose, culpabilisant toujours de n'avoir jamais trouvé un moyen de guérir son ami. Si Waid était allé jusqu'au bout, la face de la série en aurait été profondément changé (même si Marvel aurait sans doute cherché à restaurer le statu quo ensuite).


Pas de run sur Fantastic Four sans Galactus. ET c'est donc logiquement que Waid convie le dévoreur de mondes pour achever son run. Ce qui ne l'empêche pas de surprendre en faisant de Johnny le nouvel héraut du géant. Puis de faire revenir Galen, l'individu qui est devenu Galactus à la suite du Big Bang. Le scénariste démontre que, quelle que soit sa forme, Galen/Galactus est et reste un être totalement déconnecté de notre conception de l'humanité, venu d'un temps si ancien que notre monde, nos vies, nos idées lui restent étrangers.

C'est une curieuse intrigue, sans beaucoup d'action, et qui peut frustrer, surtout pour fermer le ban d'un run aussi exceptionnel. Mais on peut l'interpréter différemment en considérant que Waid, depuis le début, a manifesté une intention constante de ne pas caresser le fan dans le sens du poil, de ne pas écrire la série de manière convenue. Et surtout d'être dans une réflexion character's driven, en concevant des arcs narratifs dont l'objectif était d'interroger les quatre membres de l'équipe, leur caractère, leur place dans le groupe, la notion même de famille. En préférant mettre en scène Galen plutôt que Galactus, Waid reste dans cette logique, à contre-courant, focus sur le personnage plutôt que sur une énième histoire grandiloquente avec le dévoreur de mondes.

Dans ce registre décalé, le dessin de Mike Wieringo est exemplaire, montrant avec justesse un individu déphasé mais qui donne à voir quelques aspects peu reluisants de l'Amérique, de New York, de la société, en même temps que la volonté obstinée des héros de mettre en avant ce qu'il y a de positif, de beau, de valable dans tout ça.


Le dernier épisode, daté de Mai 2005, est mouvementé, ludique et poignant à la fois, surtout en ce qui concerne Ben Grimm. Si on devait alors faire un bilan, on peut dire que des quatre, c'est peut-être Sue que Waid a le moins mis en avant, le moins exploré. Mais en même temps, elle apparaît, certes en retrait, mais aussi comme le pilier du groupe, la figure la plus intègre, la plus solide, et sans doute la plus puissante, la plus souple aussi. Reed compose avec une culpabilité constante qui menace de le faire dériver. Johnny est un gamin farceur mais brillant à l'occasion. Et Ben est ce grand frère, cet oncle, généreux, ronchon, mais attachant, droit, fidèle. Comme il est dit dans le premier épisode du run, les Fantastic Four ne sont pas des super-héros, même s'ils font leur part, ce sont des explorateurs, des "imaginautes", et plus que tout une famille (le fait qu'ils portent tous le même costume prouve d'ailleurs qu'ils forment une entité et non pas un ensemble disparate).

Mike Wieringo leur a apporté une forme de nouvelle jeunesse avec son style qu'on a souvent qualifié de "cartoony" : il admettait son admiration pour Walt Disney, les animateurs célèbres de l'âge d'or du studio (comme Wolfgang Reithermann), et l'influence de l'école franco-belge (on peut déceler des traces de Uderzo chez lui). Il y a un côté naïf, immédiatement accessible, joli dans son trait, qui peut attirer de jeunes lecteurs, mais aussi un soin pour créer des images détaillées, dans un découpage tonique, qui comblera des fans plus exigeants mais tolérant autre chose qu'un réalisme académique. En tout cas, parfaitement en phase avec la tonalité adoptée par Mark Waid, entre légèreté et gravité, amusement et tension, intimisme et spectacle.

'Ringo (comme il signait) retrouvera une dernière fois ces personnages pour une mini-série, écrite cete fois par Jeff Parker, L'Âge d'argent, avec Spider-Man en guest-star. Ce sera son dernier travail. Mark Waid, lui, renoncera définitivement à son projet Aquaman dont il rêvait avec son partenaire, et il attendra longtemps avant de trouver un partenaire avec lequel sa relation de travail sera si accomplie (Chris Samnee sur Daredevil, puis Black Widow, puis Captain America).

Mais ces 34 épisodes de cet Omnibus sont indispensables pour le fan de Fantastic Four, de Marvel, et surtout de comics. N'hésitez pas, si vous voulez vous offrir un de ces pavés : celui-ci vous comblera.

samedi 3 juin 2023

GRAND ARMY : l'anti-Euphoria


C'est en lisant au début de la semaine un article sur le site de "Première" consacré aux séries annulées au bout d'une saison par Netflix que j'ai entendu parler pour la première fois de Grand Army. Et j'ai eu envie du coup de découvrir de quoi il s'agissait car ce show était présenté en des termes très flatteurs. Je n'ai pas été déçu, même si ces neuf épisodes ne ménagent pas le téléspectateur.



Lorsqu'un attentat se produit non loin du lycée Grand Army, tous les élèves sont confinés le temps que els autorités vérifient que personne ne court plus aucun danger. Pendant les longues heures qui suivent, la tension est à son comble et quelques élèves essaient de décompresser, comme Jayson et Owen qui dérobent le sac de Dominique et font accidentellement tomber son portefeuille dans la cage d'escalier. Joey se voit, elle, reprocher sa tenue aguicheuse par une prof. Et Sid réconforte Leila dans un couloir après lui avoir avoué être la cible de harcèlement scolaire. A la fin de cette journée, les élèves se retrouvent dans une fête.


Le lendemain, pour provoquer la prof qui lui avait reproché sa tenue, Jeoy se présente en cours légèrement vêtue, soutenue par d'autres filles victimes de préjugés sur leur apparence. Sid fait la connaissance de Victor qui l'aide à préparer un essai qui pourrait lui permettre d'intégrer l'université de Harvard, et plus tard il se masturbe devant un film porno gay. Leila se fait draguer par George. Dominique dissimule à ses amies les difficultés financières de sa famille. Jayson et Owen apprennent qu'ils vont passer en conseil disciplinaire après leur mauvaise blague contre Dominique.


Incapable de satisfaire sa petite amie à cause de son attirance pour Victor, Sid décide de rompre avec elle sans lui expliquer pourquoi. Leila, troublée par sa relation avec George et le fait que sa meilleure amie désapprouve, se confie à son rabbin. Jayson écope d'un renvoi de sept jours mais Owen est expulsé pour deux mois. Joey sort avec Tim, George et Luke au cours d'une soirée très arrosée au terme de laquelle elle est violée par les garçons.


Leila auditionne pour une pièce de théâtre montée par la soeur de Sid mais n'est retenue que comme doublure de l'actrice principale. Dominique sympathise avec John, un étudiant militant pour les droits des noirs à Grand Army, issu d'une famille bourgeoise. Jayson apprend qu'il doit remplacer Owen dans l'orchestre du lycée. Sid réécrit son essai et y avoue être gay et indien, sa superviseur et Victor lui promettent de ne la faire lire à personne d'autre qu'au comité de sélection de Harvard. Traumatisée par son viol, Joey s'isole et Dominique remarque des ecchymoses sur ses cuisses. De retour chez sa mère, elle avoue avoir été abusée sexuellement.
  

La mère de Dominique suggère qu'elle accepte de contracter un mariage en blanc avec le fils d'une riche amie qui veut obtenir un titre de séjour et de travail sur le sol américain contre beaucoup d'argent. Jayson culpabilise du sort infligé à Owen mais celui refuse de lui répondre au téléphone et le rembarre quand il vient lui rendre visite dans le lycée mal famé où il poursuit son année depuis son renvoi de Grand Army. Leila séduit Omar, le régisseur de la pièce en espérant qu'il plaidera sa cause pour obtenir le premier rôle dans la pièce de théâtre. Joey subit un examen à l'hôpital tandis que la police arrête Tim, George et Luke en plein cours.


Frustrée, Leila demande à nouveau conseil au rabbin pour se réconcilier avec sa meilleure amie, mais ses efforts pour s'excuser ensuite échouent. Joey apprend que les poursuites contre Tim, George et Luke sont abandonnées, faute de preuves suffisantes. Victor comprend que Sid éprouve de l'attirance pour lui et lui explique être bisexuel et prêt à l'aider à faire son coming-out, mais il n'est pas prêt à ce que ses parents le sachent. Pourtant, son essai fuite sur les réseaux sociaux.


Dominique rencontre deux psychologues auprès desquelles elle veut décrocher un stage. Leila se voit reprocher d'avoir fréquenter George et elle en veut à Joey dont elle estime qu'elle a menti au sujet de son agression. Joey suit une psychothérapie et change d'école pour intégrer un établissement privé religieux. Le père de Jayson tente de faire comprendre à son fils que s'il tient à honorer Owen, alors il doit se préparer à fond pour le concours inter-Etats des orchestres et répéter un morceau difficile de John Coltrane, leur idole. Sid découvre qui a mis en ligne son essai et se bat avec le coupable. Soigné à l'hôpital, alors que son père croit à une agression raciste, il lui avoue être gay.


Désemparée, Leila décide de faire croire à un attentat à la bombe dans les murs de Grand Army. Mais le même jour, John Ellis et Jayson organisent un sit-in pour protester contre la sanction infligée à Owen et le racisme ambiant dans le lycée. La police découvre le message anonyme posté par Leila et évacue tout le monde. Une fois le calme revenu, Sid apprend qu'il est admis à Harvard. Dominique rencontre le jeune homme qu'elle doit épouser et sa future belle-mère chez qui elle doit loger pour mystifier les services de l'immigration. Le soir, alors qu'elle prend l'air, elle croise Joey et ensemble elles échangent sur leur existence et leurs épreuves.


Jayson prévient Owen qu'il jouera à sa place au concours inter-Etats au cours duquel il a l'intention de faire un geste fort pour lui. Joey est abordée par une élève de son nouveau lycée qui a appris ce qui lui était arrivée et qui lui confie avoir elle aussi été victime d'un viol commis par un élève de Grand Army. La mère de Dominique annule le mariage pour permettre à sa fille de poursuivre ses études tranquillement et de participer au bal de promo avec John. Omar découvre que Leila a posté le message concernant l'alerte à la bombe et hésite à la dénoncer car il l'aime. Joey confronte ses agresseurs une dernière fois mais seul Tim reconnaît les faits et s'excuse. Elle réintègre le cours de danse pour la première fois depuis son agression. Au concert, au moment de jouer, Jayson se bâillonne et lève le poing au ciel pour Owen.

Quand en Octobre 2020, Netflix a mis en ligne la première et donc seule saison de Grand Army, j'étais totalement passé à côté. Je n'ai entendu parler de cette série qu'il y a une semaine au détour d'un article sur le site de "Première" concernant les shows annulés prématurément par la plateforme de streaming. Le journaliste qui rédigeait cette entrée en parlait en des termes très flatteurs et j'ai voulu vérifier le bien fondé de ses propos.

Visiblement, Grand Army a été conçu par sa créatrice, Katie Cappiello, comme une réponse à Euphoria de Sam Levinson sur HBO. Mais durant l'écriture et le tournage, des auteurs et acteurs se sont plaints de comportements racistes et toxiques de la part de la showrunner, et ensuite Netflix, probablement déçu par le nombre de visionnages, a coupé court au projet d'une suite.

C'est très dommage car c'était un show prometteur. Mais ce n'est pas non plus frustrant car ces neuf épisodes constituent un ensemble cohérent et suffisant, qui ne laisse aucun des arcs narratifs en plan. Au bout du compte, chaque protagoniste a un parcours complet, riche, dense. Evidemment, il aurait été intéressant de voir quelle direction la série aurait prise, mais en soi, Grand Army tient parfaitement le coup ainsi.

Plus qu'une réponse à Euphoria, Grand Army ressemble à son antidote, son opposé. Là où le projet de Sam Levinson dresse le portrait d'une jeunesse perdue, qui sombre dans la défonce permanente, le sexe à outrance, et se complait volontiers dans une surenchère malsaine, Katie Cappiello fait le pari de plus de sobriété mais de tout autant de gravité. Ce qu'endurent ses héros est éprouvant, mais jamais écrit et mis en scène de manière aussi voyeuriste que la production HBO.

Tout démarre par un épisode exceptionnel : un attentat force des lycéens à rester confinés dans leur établissement de longues heures durant. Chacun est sur les nerfs et cela va déclencher une multitude de conséquences. On fait la connaissance de Joey del Marco, une jeune fille forte tête qui fréquente un trio de garçons dont l'un d'eux est secrètement épris d'elle ; Leila, une enfant adopté en Chine par des juifs new-yorkais ; Sid, un indien qui assume mal son homosexualité ; Dominique, une haïtienne vivant avec sa mère célibataire et sa cousine dans une grande précarité financière ; Jayson, un jeune saxophoniste noir moins doué que son meilleur ami.

La série déroule son narratif en allant de l'un à l'autre, parfois en les faisant se croiser, et en ménageant des rebondissements dramatiques. Ainsi une mauvaise blague de Jayson et Owen à l'encontre de Dominique aura des répercussions terribles pour les deux garçons. Joey sera victime d'un viol et son comportement sera questionné. Leila s'enfonce dans une frustration sexuelle et une colère grandissantes alors qu'elle veut s'intégrer à tout prix. Dominique doit composer entre ses ambitions personnelles et la situation de sa famille. Sid est piégé par ses sentiments que réprouvent ses parents.

Chaque personnage est formidablement caractérisé et les situations sont explorées sans fard mais cependant avec pudeur. Le viol de Joey est par exemple filmé de manière à ce qu'on comprenne ce qui se passe, comment tout dérape à la suite d'une soirée trop arrosée, mais sans en montrer trop. En revanche le traumatisme subi par la jeune fille est détaillée durant six épisodes au cours desquels on a tout le loisir de partager son malaise, sa peine, sa colère, sa lente remontée à la surface. Idem avec l'homosexualité de Sid qui est traitée avec nuance et n'élude pas la question quand il s'agit de considérer ce que cela représente pour un indien dont les parents sont conservateurs.

Jayson est un autre cas passionnant : contrairement à Owen, ses parents sont des gens aisés qui le poussent à ne pas culpabiliser tandis que lui vit comme une profonde injustice la punition infligée à son meilleur ami pour une faute identique à la sienne. Il trouve une forme de salut dans le travail sur un morceau de John Coltrane, Alabama, qui est une sorte d'élégie. Leila est sans doute celle qui demeure la plus antipathique : malgré son chemin de croix, son comportement reste impardonnable, immature, égoïste. Quant à Dominique, au contraire, on s'attache à elle pour son intelligence, sa résilience, sa pugnacité, son courage, sa dignité.

Pour une fois aussi, cette série ne néglige pas les parents, quand bien même restent-ils au second plan. Souvent, dans les teenage dramas, on a l'impression d'observer des adolescents livrés à eux-mêmes, mais pas ici, et c'est aussi ce qui permet de les comprendre; Leila n'est pas sympathique mais c'est aussi une jeune fille adoptée en Chine par un couple de riches juifs new-yorkais qui, jamais, ne se sont préoccupés de ses racines. Les parents de Jayson sont également aisés tandis que ceux d'Owen sont plus modestes, ce qui ajoute une forme d'injustice sociale. Dominique porte sur ses épaules la charge d'une mère qui travaille 90 h. par semaine et d'une cousine récemment licenciée et mère de deux trois enfants. Sid a peur que son père et sa mère le renient s'ils découvrent qu'il aime les garçons. Joey est fille de divorcés et il faudra un drame pour que ses parents se réconcilient et la soutiennent.

Tout ça reste noir, parfois désespéré, mais aussi juste, sans concessions. Il n'y a aucune compromission esthétique sur les sujets traités, ce qui tranche avec Euphoria où domine une forme de complaisance dans la manière de montrer la déroute de jeunes adultes, interprétés par des comédiens qui cabotinent volontiers.

Le casting de Grand Army n'a aucune vedette mais chacun défend son rôle avec une conviction totale. Je retiendrai surtout Odessa A'zion qui incarne Joey avec une intensité rare. Odley Joan est une magnifique Dominique. Et Amalia Yoo hérite avec Leila d'un personnage très ingrat qu'elle ne cherche jamais à adoucir. Les garçons ne sont pas en reste : Maliq  Johnson est épatant dans la peau de Jayson et Amir Bageria est impeccable dans celle de Sid.

Encore une fois, il aurait été passionnant de voir où Katie Cappiello aurait emmené ses héros. Mais Grand Army a au moins le mérite, malgré son annulation précoce, d'avoir raconté une histoire complète et magistralement avec ça.

jeudi 1 juin 2023

DOCTOR STRANGE #3, de Jed MacKay et Pasqual Ferry, Amy Chu et Tokitoro


Ce troisième épisode de Doctor Strange par Jed MacKay et Pasqual Ferry promet beaucoup mais ne comble pas suffisamment. Il semble avoir été écrit sans beaucoup d'inspiration et dessiné avec peu d'application. Pour ne rien arranger, on a droit à une back-up story par Amy Chu et Tokitoro mettant en scène Strange et surtout Nico Minoru, d'une laideur repoussante.



Alors que Wong informe Doctor Strange et Clea du meurtre de Agammon, sorcier suprême de la dimension pourpre, Stephen doit se préparer pour sa rencontre annuelle avec Dormammu, l'oncle de Clea, afin que ce dernier n'envisage pas de nouvelles attaques dans notre dimension.


Que s'est-il passé pour que ce troisième épisode soit aussi raté, tombe autant à côté ? Jusqu'ici, ce relaunch de Doctor Strange faisait un sans-faute avec un scénariste qui avait bien en main ses personnages et un dessinateur à même de représenter ses aventures avec toute la fantaisie requise. Et là, patatras !


Déjà, le mois dernier, alors qu'on pouvait s'attendre à un développement concernant le meurtre d'Agammon, le sorcier suprême de la dimension pourpre survenu à la toute fin du premier épisode, Jed MacKay nous embarquait dans le royaume de Cauchemar. Bon, les formes y étaient, donc ça passait.


Cette fois l'épisode s'ouvre par une communication de Wong à son ancien maître au sujet de l'assassinat d'Agammon et on se dit : cette fois, on va en savoir plus. Mais non ! Et c'est parti pour une histoire qui n'a rien à voir, très bavarde et qui s'achève sur un cliffhanger encore sans lien avec ce qui nous intéresse.

On dit que le plaisir est dans l'attente, à condition de toutefois ne pas en abuser. Et c'est bien pourtant ce que fait Jed MacKay en différant toujours un peu plus l'intrigue qu'il a lui-même initiée. Il est donc question d'une rencontre se déroulant sur toute une journée entre Stephen Strange et Dormammu au cours de laquelle ils vont parlementer pour que ce dernier renonce à attaquer notre dimension.

Pour subsister sur ce plan de la réalité, Dormammu doit habiter un corps humain, celui d'un individu qui le vénère. Il a jeté son dévolu sur un ambitieux conseiller financier qu'il consume à mesure que les heures passent. Strange le sait mais ne semble pas pressé de sauver le pauvre bougre.

On assiste donc à un long dialogue entre les deux ennemis sur un ton badin et au cours duquel Strange rappelle le nombre de fois où il a affronté et défait Dormammu, parfois seul, parfois avec de l'aide. On en retient que Dormammu n'a jamais abdiqué, jamais abandonné le projet de vaincre le sorcier suprême et du coup, on se demande s'il est complètement idiot ou tout simplement entêté. Mais ce qui est sûr, c'est qu'on n'a jamais le sentiment qu'il est un quasi-dieu, doté d'une puissance colossale, dans cet échange très mondain.

Jed MacKay écrit tout cela avec une telle désinvolture qu'on se demande s'il ne se moque pas un peu de nous comme quand Dormammu, qui est aussi l'oncle de Clea, la compagne de Strange, constate que ces deux-là se sont retrouvés mais se demande combien de temps leur couple va durer cette fois. D'un côté, on peut admettre que Strange ne considère pas Dormammu avec beaucoup de sérieux puisqu'il joue à domicile. Mais sa nonchalance confine à la suffisance et son interlocuteur encaisse ses moqueries avec une impassibilité étonnante. et difficilement concevable.

A la fin de l'épisode, enfin, Strange s'inquiète de l'hôte de Dormammu et utilise une manoeuvre risquée pour le sauver. Je vous laisse la découvrir mais encore une fois, ça ne ressemble guère au Doctor de jouer au feu de cette manière et surtout d'agir aussi tardivement. Sans compter que notre conseiller financier ne paraît pas très entamé physiquement et psychologiquement alors qu'au début de l'épisode on nous a expliqué que plus Dormammu passait du temps dans notre dimension, plus son hôte se décomposait.

Visuellement, c'est à peine si on reconnaît le Pasqual Ferry des deux premiers épisodes. Même informatisé, son trait paraît à peine esquissé, et à plusieurs reprises pour représenter les décors de la ville, il a recours à des fichiers photographiques qu'il ne retouche pas. L'effet est affreux, on se croirait revenu au temps où Kirby faisait des collages. Comment un artiste digne de ce nom peut-il croire que le lecteur ne va pas remarquer ces effets grossiers et peu esthétiques.

Ferry est également incapable de donner à Dormammu une présence inquiétante. Seule sa tête enflammée permet de l'identifier clairement puisque le reste de son corps est celui du conseiller financier, en costume noir. Mais justement le visage de Dormammu est suffisamment spectaculaire habituellement pour qu'on ressente le mal qui en émane, sauf que Ferry renonce à tout détail et laisse à sa coloriste, Heather Moore, le soin de remplir ses lignes et le résultat n'est franchement pas à la hauteur.

Sachant que le prochain épisode sera entièrement consacré à Wong et l'unité dédiée à la magie du SHIELD, le W.A.N.D., dessiné par le médiocre Andy MacDonald, je pense que je vais zapper. Mais Ferry a intérêt à revenir en meilleure forme pour le #5 - et encore, il sera remplacé ensuite au #6 par Juan Gedeon... Tout ça est fort dommageable pour un titre qui revient juste.

Encore un mot : l'épisode est complété par une back-up story écrite par Amy Chu et mettant en scène Nico Minoru, membre des Runaways, avec en guest-star Dr. Strange. Je vais être honnête en avouant avoir renoncé à la lire parce que c'est dessiné dans un style manga par Tokitoro. Et moi, le manga, désolé, mais je n'y arrive vraiment pas.