vendredi 27 janvier 2023

THE MAGIC ORDER 4 #1, de Mark Millar et Dike Ruan


Et c'est parti pour le Volume 4 de The Magic Order, un mois après la fin du précédent. Mark Millar ne laisse plus ni ses héros ni le lecteur respirer et enchaîne les épisodes de sa saga, qui est par ailleurs sur le point d'être adaptée sur Netflix en live action. Cette fois, le scénariste écossais fait équipe avec le jeune prodige Dike Ruan pour ce qui s'annonce comme une guerre entre magiciens.


Plusieurs attaques éclair frappent des membres de l'Ordre Magique à travers le monde, parfois commises par d'anciens partenaires. A la tête de cette vendetta : Mme Albany, revenue d'entre les morts. La cause de cette guerre : la décision de Cordelia Moonstone de bannir son frère Regan après qu'il a utilisé la magie noire...


Si mes souvenirs sont bons, il me semble que Mark Millar a prévu cinq volumes pour complèter ce qu'il a raconter avec The Magic Order. Il est actuellement en train d'écrire le dernier acte et Netflix, à qui il a vendu les droits d'exploitation de ses creator-owned, en prépare l'adaptation en live action depuis plusieurs mois.


Ce qui explique sans doute que Millar ait accéléré la cadence puisque, après avoir sorti douze épisodes en 2022 (six dessinés par Stuart Immonen, six autres par Gigi Cavenago), il a seulement laissé passer un mois pour débuter la publication de six nouveaux, formant le pénultième volume de sa fresque magique.


Une fresque, le mot est choisi, car Millar a aussi déclaré que ces six nouveaux chapitres ressembleraient, avec le sens de la formule qui claque qui le caractérise, à l'équivalent du Parrain. Bigre !

Je vais tâcher de ne pas spoiler, comme j'en ai pris la résolution cette année, c'est-à-dire à ne pas dévoiler (du moins pas tout de suite, car je crains que le secret ne puisse être gardé longtemps) ce qui est arrivé à la fin du volume 3. Toutefois, comme je l'ai mentionné dans le résumé ci-dessus, impossible de ne pas vous informer du retour de la grande méchante du tome 1 : Mme Albany.

Comment est-elle revenue d'entre les morts ? Ceci en revanche, je ne vous le dirai (pas tout de suite...). Mais dans un monde où la magie, blanche et noire, existent dans des proportions élevées, au point qu'il y a un Ordre Magique (et des factions rivales), ce n'est pas extraordinaire. Et puis, rappelez-vous, dans le volume 1, Cordelia Moonstone utilisait un sort pour ressuciter nombre de ses alliés... Même si cela augurait de sombres lendemains pour elle et ses proches. Ce qui s'est vérifié depuis.

Ce qui est nécessaire d'intégrer, c'est que, à ce stade, on ne peut plus lire The Magic Order en ayant zappé ce qui s'est passé jusqu'à présent. Millar convoque trop d'éléments antérieurs pour qu'un lecteur curieux mais néophyte puisse se plonger dans cet épisode sans être bien instruit. Et plus encore : alors que les volumes 1 et 2 présentaient des histoires assez auto-contenues, depuis le volume 3 Millar développe des subplots qui se prolongent d'un arc au suivant.

Ainsi on retrouve ici Francis King (introduit dans le vol. 2), Mme Albany (vol. 1), Sammy Liu, (vol. 3). Et il faut s'attendre à revoir Salomé (vol. 3), Leonard (vol. 1 et 3), l'oncle Edgar (vol. 1, 2, 3)... Tout devient inextricablement lié. En ce sens, la comparaison, audacieuse, avec Le Parrain n'est pas un simple argument marketing : Millar a composé une sorte d'opéra où magie, justice et banditisme se côtoient intimement, avec un casting fourni, des connections entre les protagonistes très riches, un vaste éventail de situations.

Le scénariste semble pourtant parfois sur le point d'avoir les mains trop pleines, de garder des points en retrait pour continuer à avancer. Ainsi, quand on se rappelle où il a laissé l'oncle Edgar (dans le vol. 3), on peut s'étonner que Cordelia et l'Ordre Magique ne soient pas en train de s'occuper de lui dans les murs du château Moonstone au lieu de se faire piéger aux quatre coins du monde. Mais bon, admettons. De toute façon, le cas de l'oncle Edgar est une vraie bombe qui peut aussi bien sauter au visage de Cordelia que de ses ennemis, donc quand son moment sera venu, nul doute que cela fera un rebondissement explosif.

La mise en images a donc été confiée à Dike Ruan. Ce nom ne vous dira peut-être rien, mais c'est celui d'une future star. Révélé par la mini-série Bleed Them Dry (écrite par Tim Daniel et Eliot Rahal, en vo chez Vault Comics, en vf chez Hi ! Comics), il a été recruté par Marvel pour les dessins de Shang-Chi et alpagué par Millar pour The Magic Order sur lequel il travaille depuis déjà plusieurs mois.

Ruan a un style qu'on compare souvent à celui d'Olivier Coipel, ce qui rend la chose intéressante puisque ce dernier avait dessiné le vol. 1 de la série. Toutefois, ce n'est pas un pâle imitateur. Son trait est vif, ses découpages ont un dynamisme fou, et un peu comme Dan Mora, il y a chez lui un appétit manifeste, une force de travail. Ses pages donnent le sentiment de quelqu'un qui veut en découdre et s'imposer, il s'adapte naturellement à l'écriture de Millar en figurant ses visions les plus baroques et punchy.

La manière dont, par exemple, il montre les manifestations magiques qui éliminent les membres de l'Ordre Magique ont une densité graphique épatante, notamment en ce qui concerne l'assaut de la plateforme pétrolière avec cette mer démontée qui s'élève et la vague dans laquelle on voit un visage. La colorisation de Giovanna Niro souligne sans empiéter ces effets.

Difficile quand même de ne pas être emporté par cette tornade : Millar réussit toujours ses entrées, avec grandiloquence et impétuosité. Et comme toujours il trouve un camarade de jeu à la hauteur de son délire. Impossible en tout cas, pour qui a aimé les précédents volumes, de passer à côté de ce nouvel acte.

jeudi 26 janvier 2023

THE HUMAN TARGET #11, de Tom King et Greg Smallwood


Deux semaines à peine après la sortie du 10ème épisode, voici déjà le pénultième chapitre de The Human Target disponible. Tom King est sur le point de conclure sa mini-série et livre un numéro qui fait écho au chapitre 2. C'est l'heure de vérité pour Christopher Chance et Ice. Et Greg Smallwood contribue splendidement à l'ambiance étrangement paisible de l'avant-dernier jour sur Terre de la Cible Humaine.


A la veille de sa mort programmée, Christopher Chance emmène Ice là où s'est scellée leur romance, sur la plage où, enfant, son père lui apprenait à faire de ricochets. L'occasion pour elle de lui raconter la vérité sur les circonstances qui ont conduit à son empoisonnement accidentel...


D'abord un mot, rapide, sur le calendrier des sorties de la mini-série de Tom King : à l'origine, il semble bien que Dc avait prévu de livrer The Human Target #10 la dernière semaine de Décembre 2022, mais l'éditeur a dû penser que la date ne rendrait pas justice au comic-book alors que les lecteurs avaient la tête aux fêtes. Résultat : l'épisode était disponible le 10 Janvier 2023.


Comme ce même mois était prévu The Human Target #11, DC n'a pas jugé bon de décaler à nouveau et c'est ainsi qu'en ce mois de Janvier on a droit à deux numéros. La mini-série prendra donc fin le mois prochain comme prévu. Mais il va falloir s'habituer à ne plus lire cette histoire qui a déjà tout d'un classique.


Il ne reste plus qu'un jour à vivre à Christopher Chance. Tom King a toujours affirmé qu'il mourrait bel et bien dans le chapitre 12, comme on le voyait dans le tout premier épisode. On vérifiera si le scénariste a dit vrai dans un mois - car, évidemment, il nous a rendus Chance attachant et on n'a pas envie qu'il disparaisse.

Je ne vais pas vous le cacher, c'est très difficile de parler de cet épisode sans spoiler, surtout avec ce qu'on a appris dans le précédent numéro. Vous excuserez donc si, parfois, les lignes qui vont suivre ont l'air de tourner autour du pot, mais j'essaie de tenir mes bonnes résolutions pour 2023 en ne divulgâchant plus le contenu de mes lectures lors de la rédaction de leur critique.

Disons alors que ce #11 renvoie comme en écho, comme par un effet miroir au #2 de la mini-série. Souvenez-vous : c'était la première fois que Chance rencontrait Ice, il passait une journée à la plage et tombaient amoureux sans se l'avouer encore. Chance savait déjà qu'il était condamné et le Doctor Midnight lui avait donné une liste de suspects, des membres de la Justice League International, qui avaient pu se procurer le poison qui le tuait. Et parmi eux, Ice.

Ice qui s'était présentée au bureau de Chance en lui offrant son aide. De quoi immédiatement éveiller les soupçons du héros - et du lecteur. Puis l'histoire s'est déployée et le lecteur a eu de moins en moins envie de croire à la culpabilité de Ice, trop belle, trop gentille pour commettre un meurtre (même contre Lex Luthor qui avait provoqué sa mort des années plus tôt en attirant sur Terre le méchant Overmaster).

Aux côtés de Ice, Chance a interrogé Booster Gold, Blue Beetle, le Limier Martien, Guy Gardner, Fire, Red Rocket, (presque) Batman et G'nort. Il a découvert les rouages complexes d'un complot visant Luthor et l'obtention d'un poison a priori intraçable. I a eu cru avoir tué un homme dans l'affaire et être recherché à cause de cela. Mais le mystère a fini par être résolu.

Jour 11 donc. Et que reste-t-il à faire ? Chance sera mort demain, Ice le sait comme lui. Qu'a envie de faire un homme la veille de sa mort ? Passer la journée avec celle qu'il aime, là où ils se sont aimés pour la première fois. Là aussi où, enfant, son père lui apprenait à faire de ricochets en persévérant. Et écouter une ultime confession. La vérité de Ice. Ses mots à elle sur sa mort à lui. Sur cet effroyable, pathétique concours de circonstances.

Tom King fuit le mélodrame comme d'autres la peste. On pourrait dire, en somme, qu'il a tiré les leçons de Strange Adventures et de ses échanges trop bavards, trop explicatifs, achevant de noyer la déconstruction de Adam Strange transformé en criminel de guerre. Il prend donc la direction opposée. Ce sera un épisode solaire, calme, apaisé, étonnant. Sans cri, sans (beaucoup) de larmes. Mais avec beaucoup de culpabilité (évidemment), de regrets, de remords, de résignation - ou de dignité.

Greg Smallwood signe encore une fois des pages splendides. Ses couleurs, lumineuses, chaleureuses, rendent le moment encore plus tragique et suspendu. Une grande partie de l'épisode se déroule sur une plateforme de glace générée par Ice au beau milieu de la mer, assez loin de la côte, avec seulement Chance et Ice. Les seuls autres personnages apparaissent dans des flashbacks, mais Smallwood ne les représente jamais en entier, ils sont toujours à la limite du hors-champ, du hors-jeu. Ice parle, Chance l'écoute, il est donc logique que les images ne montrent qu'eux en entier.

La subtilité graphique de Smallwood va se remarquer dans la manière dont il nous fait sentir l'écoulement du temps, les heures qui passent. Si Chance et Ice arrivent à la plage et se jettent à l'eau disons en début d'après-midi, ils n'en ressortent qu'à la tombée du jour, au moment où le soleil se couche comme dans un tableau impressionniste aux tons magnifiques. Les flashbacks sont illustrés avec des couleurs volontiers franches, voire criardes, comme des échos là encore à des moments passés et déterminants, critiques, qu'on revit sous une lumière crue, pénible.

De nombreux gros plans saisissent les expressions les plus fines entre les deux amants que lie et sépare un accident terrible puisqu'il va causer la mort de l'un d'eux. Et l'avant-dernière page nous laisse pantois, dans un suspense glaçant, avec cette fois une adresse au premières pages du premier épisode - quand Chance écrivait sur une feuille "I love you too", à l'adresse de Ice. On mesure mieux la portée symbolique et dramatique de ces mots quand Ice, ici, dit "I love you" à Chance dans une situation intense.

Juste avant cet instant, il y aura eu le seul éclat de l'épisode, un coup de sang de Ice, qui renvoie au fait qu'on la trouve toujours si gentille, si douce. Ce qu'elle ne peut plus supporter à cause de ce qu'elle a provoqué. Et ce qu'elle ne peut plus supporter de la part de l'homme qu'elle a assassiné par accident. Tout, dans le script au cordeau de King, est fait de renvois, de références à ce qui s'est passé et ne peut plus être défait. Chance, par exemple, répéte son mantra, avec résignation, comme quoi il est la cible humaine, il se fait tuer à la place des autres et cherche ensuite qui l'a tué - même quand c'est lui qui finalement s'est fait tuer. Mais cette fois, ce mantra sonne creux, c'est une formule, un slogan, une phrase répétée mécaniquement, sans âme et au pire moment car il a été tué et va vraiment mourir, en sachant par qui, comment, pourquoi, mais sans pouvoir l'éviter.

Mis à part cela, l'épisode baigne dans une sorte de quiétude étonnante. King réfléchit au dernier jour d'un condamné, comme Victor Hugo, et à travers Chance, examine ce cas complexe, pathétique, absurde. "Mourir, la belle affaire", chantait Brel, mais vieillir. Au fond, Chance n'accepte-t-il pas son triste sort parce qu'il ne se voyait pas vieillir, parce qu'il était habitué à mourir, même pour de faux. Peut-on raisonnablement vieillir en travaillant comme cible humaine ?

On peut penser ce qu'on veut de Tom King, chercher un lien entre ses histoires, un sens à son oeuvre, des défauts à son style. Mais on ne peut lui nier un talent rare pour troubler le lecteur en plongeant ses personnages dans des situations insensées, insolubles (en tout cas pas solubles facilementt). Il y a de la matière dans ses comics. Et ici, en plus, une beauté bouleversante, poignante, dans les derniers rayons du soleil, sur une plage (comme celle où Batman convenait avec Catwoman qu'ils ss'y étaient rencontrés pour la première fois)...

X-TERMINATORS #5, de Leah Williams et Carlos Gomez


Le moment tant redouté est arrivé : c'est la fin des aventures des X-Terminators, la mini-série mutante la plus drôle et décomplexée produite depuis la refondation des titres X. Un final que Leah Williams et Carlos Gomez ont réussi, avec toujours autant d'humour, de charme et d'action. A moins que... Ce ne soit pas vraiment la fin ?


Dazzler a obtenu du comte Dracula de se venger de Alex avant de le lui livrer. Elle réunit donc toutes les victimes de ce vampire et le surprend dans le bar où il les séduisait - bar que Dazzler a racheté et que ses complices détruisent. Pendant que Wolverine, Boom-Boom et Jubilé occupent le Collectionneur pour qu'il n'aide pas Alex à s'échapper...


Y a pas à dire, ces quatre filles auront fait souffler un air frais sur la franchise mutante avec leur aventure contre un charmeur vampire allié à Collectionneur. On a ri avec elle, il y a eu des explosions, de la baston, des coups tordus, des surprises, tout pour faire de X-Terminators une vraie curiosité.


Je ne crache pas dans la soupe : depuis House of X/Powers of X, j'ai repris plaisir à lire des récits avec les mutants. Je n'ai pas tout aimé (X-Force par exemple), mais Jonathan Hickman a accompli quelque chose d'unique avec "l'âge de Krakoa", entraînant dans son sillage des scénaristes qui ont joué le jeu et des artistes sur la même longueur d'ondes. Tout n'a pas ét parfait, la pandémie a contrarié les plans de grand architecte, mais le bilan est positif.


Il manquait juste une pointe d'humour. Une série distanciée avec le projet d'ensemble. Quelque chose qui, sans ironiser, ni se moquer, offre de la déconne au lecteur, avec des mutants qui vivent des péripéties loufoques, en marge du conseil de Krakoa.

Je n'attendais pas Leah Williams, dont Trial of Magneto m'était tombé des mains, sur ce terrain, et pourtant la scénariste a osé. Elle a surtout convaincu Jordan White, le rédacteur-en-chef de la gamme X, de donner le feu vert à cette mini-série qui se présentait comme le "Grindhouse" des X-Men, en l'occurrence une sorte d'équivalent des films de Russ Meyer (Faster Pussycat Kill Kill !), avec des filles super-sexy, de la bagarre, des machos et une sacrée dose de second degré.

D'habitude, je suis méfiant avec les mini-séries Marvel que je trouve trop courtes, au propos anecdotique. Comme si l'éditeur ne croyait pas à cette forme, refusait d'investir dans un vrai label dédié (comme le DC Black Label), et confiée à des auteurs de second rang. Les mini-séries Marvel donnent l'impression d'être des bouche-trous, publiés pour préparer des choses plus importantes ou occuper les étals des comics-shops.

Mais justement avec X-Terminators, Leah Williams a d'abord voulu conjurer ce signe indien et concevoir une histoire spécialement produite comme une sorte de "sleeper" que personne ne verrait venir et qui balaierait tout sur son passage. Chaque floppy s'ouvrait sur une page de mise en garde soulignant les gros mots, la violence, la sexualité, tout le mature reader content de la chose, pour ensuite mieux en rire. Il y avait quelque chose du produit de contrebande, de la fausse pub, du canular dans X-Terminators.

Les films d'exploitation ne brillaient pas par leur scénario sophistiqué, et de la même manière les cinq épisodes de cette mini-série ne resteront pas dans les annales pour leur intrigue originale. Des vampires, quatre filles sexy et enragées, de la baston, des explosions, des litres de sang. En revanche, lire ça entre X-Men : Red, Immortal X-Men, X-Men, et le reste, ça, c'était vraiment culotté, comme un pied de nez aux machinations diaboliques développées par Al Ewing, Kieron Gillen, Gerry Duggan et compagnie.

Ce dernier épisode ne déroge pas à la règle. Dazzler obtient de Dracula de se venger d'Alex, ce vampire séducteur qui l'a vendue, avec ses copines, au Collectionneur, après avoir tenté de la tuer. Mais Leah Williams déjoue nos attentes : on ne va pas assister à un réglement de comptes banal, ne serait-ce que parce que, après s'être vengée, Dazzler a promis à Dracula de lui livrer Alex. La toute dernière page de l'épisode suggère même que la collaboration entre les quatre filles et le comte ne s'arrête pas là...

Carlos Gomez a été le dessinateur parfait pour emballer tout ça. D'abord, c'est évident, parce qu'il adore dessiner des filles girondes et qu'il le fait bien. Cela le range dans la même catégorie que des Terry Dodson ou Frank Cho ou Adam Hughes. Certains trouveront ça un chouia vulgaire, voire sexiste. Mais il faudra juste rappeler aux grincheux que Gomez illustre le script d'une femme qui a voulu s'amuser avec les clichés du "good babe art" et n'a pas lésiné sur l'empowerment de ses héroïnes, soudées par les épreuves et plus féroces que bien des garçons.

Ensuite Gomez est un excellent narrateur. Il aurait pu partir dans tous les sens en s'alignant sur la loufoquerie de l'intrigue. Au contraire, il a compris qu'il fallait découper ces épisodes de la manière la plus simple et efficace. Du coup les gags, même les plus graveleux, et l'action sont toujours lisibles et X-Terminators est un vrai page-turner. C'est agréable à lire parce que suivre Dazzler, Jubilé, Boom-Boom et Wolverine sont irrésistibles comme jamais, mais surtout parce qu'on sait toujours où on est, c'est fluide et dynamique.

Maintenant que c'est terminé, et c'est le signe de sa réussite, X-Terminators nous manque déjà. Le fait que ça n'ait duré que cinq numéros était fait pour frustrer, et la mission est accomplie. Mais les retours ont été très favorables, beaucoup de lecteurs sur les réseaux sociaux ont exprimé leur jubilation et même réclamé que le titre devienne une ongoing.

Alors, je vais spoiler et vous révéler ce qu'indique la (véritable) toute dernière page (où l'on trouve le calendrier des sorties X du mois) et où est écrit que "X-Terminators will return". Quand ? On ne sait pas, mais pas avant quelques mois si Leah Williams veut continuer avec Carlos Gomez car l'artiste s'est engagé sur une nouvelle mini (Rogue & Gambit) à partir de Mars prochain (également en cinq n°). Mais savoir qu'on aura droit à une suite vaut bien qu'on attende un peu.

mercredi 25 janvier 2023

JUSTICE SOCIETY OF AMERICA #2, de Geoff Johns et Mikel Janin, avec Jerry Ordway et Scott Kolins


A la lecture de ce deuxième épisode de Justice Society of America, on sent bien que l'histoire conconctée par Geoff Johns ne sera pas de tout repos. Entre voyages dans le temps, allusion à des personnages inédits placés rétroactivement dans la continuité DC et récit initiatique, il s'agit d'un puzzle pour lequel il faudra être patient.


Envoyée en Novembre 1940 par la boule à neige de Batman, Huntress, sa fille, reprend connaissance dans le quartier général de la Justice Society of America de l'époque. Elle explique que son équipe est morte et qu'elle a besoin du Doctor Fate. Mais celui-ci est pris d'un violent malaise à proximité de la jeune femme...


Peut-être que la seule vraie question à se poser au sujet de ce retour de Justice Society of America, qui plus est (non pas comme je le pensais  comme série régulière mais) sous la forme d'une mini-série en douze épisodes, est : pourquoi DC ne l'a pas publié au sein de son Black Label ?


Car tout, absolument tout, dans le projet de Geoff Johns fait penser à ce qui se produit dans cette collection. Certes le scénariste a contextualisé son histoire dans le one-shot The New Golden Age en affirmant que les éléments narratifs s'inscrivaient dans une continuité réécrite, mais ce qu'on lit ressemble davantage à quelque chose d'alternatif.


Je ne reviendrai pas sur le fait que l'héroïne est Huntress, alias Helena Wayne, fille de Batman et Catwoman, alors qu'il existe une autre Huntress en activité actuellement (et qui n'est pas la fille de), ni que Johns, pour avoir les coudées plus franches, a situé le début de son récit dans un futur proche, ou encore donc qu'il a pris soin d'introduire des personnages inédits dans le passé pour servir son propos (sans qu'on sache encore précisément à quel point).

Mais surtout quand il y a cette volonté affirmée d'écrire une histoire qui ne veut pas dépendre de ce qui agite actuellement le DCU, alors le Black Label est fait pour ça. Et, comme je l'ai déjà dit, les autres auteurs de l'éditeur ne semblent pas intéressés par les additions de Johns pour leurs propres séries. Bref, Johns tient d'un côté à s'inscrire dans la continuité et, de l'autre, à jouer sans avoir à composer avec ce que font ses collègues.

A défaut de Black Label, le plus simple ne serait-il pas alors de créer une sorte de Johns-verse comme il existe le Murphy-verse de Sean Gordon Murphy (avec ses mini-séries estampillées White Knight), où l'auteur pourrait à loisir s'amuser avec ses personnages, ses lubies (narratives et esthétiques), au fil de one-shots et mini-séries inspirés par mais pas attachés au DCU ?

Si j'insiste là-dessus, c'est parce que, après avoir lu ce deuxième épisode de Justice Society of America, j'ai été perplexe. La lecture est déjà curieuse et ce qu'on en retire l'est encore davantage. L'épisode se déroule en Novembre 1940 après que Hintress y ait atterri, propulsée là par la boule à neige de son père (celle-là qu'on voyait dans Flashpoint Beyond et qui contenait l'univers Flashpoint, sauvé des Time Masters qui voulaient le détruire). Elle y rencontre la JSA originelle, ce club de garçons avec Jay Garrick (le premier Flash), Alan Scott (le premeir Green Lantern), Hourman (Rex Tyler), le Spectre, Atom (Al Pratt), Johnny Thunder et le génie Thunderbolt, Sandman (Wesley Dodds), Hawkman et surtout Doctor Fate (kent Nelson) à qui elle demande son aide.

Puis tout déraille très vite : alors qu'elle s'approche du magicien, celui-ci est pris d'un violent malaise et transporté un an dans le futur, dans le marais de Gotham où il croise successivement Salem le sorcière (un des personnages inédits de Johns), puis Mister Miracle (Thaddeus Brown) et Salomon Grundy, à proximité duquel il est renvoyé en 1940 !

On ne sait absolument pas à quoi rime tout ça, sauf qu'on devine que Huntress en ayant été déplacée dans le temps l'a gravement perturbé (c'est le risque quand on interagit avec des éléments avec lesquels on n'est pas censé proche) et que ce n'est que le début. Selon un principe bien connu de la science-fiction, vouloir modifier le futur en allant dans le passé n'est pas une bonne idée et n'arrange rien, au contraire - même quand on a aux trousses un adversaire dont c'est la spécialité (de voyager dans le temps). C'est l'effet papillon.

La constante, c'est Doctor Fate, ses multiples incarnations, là-dessus Johns insiste beaucoup. Le souci, c'est que si toute la série (ou trop d'épisodes du moins) continuent ce zapping temporel, ça risque de devenir un poil lassant car on survolera des situations sans les creuser. C'est parfois l'écueil des histoires de Johns de secouer le lecteur pendant des épisodes avant de finir en force (et souvent sur une note qui annonce une autre histoire à venir - cf. Blackest Night - Brightest Day, Flashpoint - Flashpoint Beyond, et toutes les variations autour d'Alan Moore avec Three Jokers, Doomsday Clock...).

C'est donc frustrant parce qu'on se réjouit d'abord d'un épisode avec les vétérans de la JSA, mais on les voit peu, et c'est parasité par des scènes dont on a aucune idée de pourquoi elles sont là (Fate dans le Slaughter Swamp) ou de l'utilité de ces personnages inédits (même si Thaddeus Brown a effectivement été Mister Miracle avant Scott Free. Par contre à quoi sert Salem the witch girl ?).

C'est aussi rageant parce que visuellement c'est vraiment chouette. Mikel Janin est très en forme, son trait n'a rien perdu de son élégance et il réussit à remuer le lecteur sans forcer. Jordie Bellaire aux couleurs a eu la riche idée d'utiliser des trames pour imiter les impressions chromatiques des vieux comics, mais sans en abuser.

Lorsque Jerry Ordway se substitue à Janin sur les pages 9 à 12 (pour la scène dans le marais de Gotham), on peut constater que le vétéran est toujours aussi impeccable. Son trait précis, son découpage classique, tout est classe (j'ai toujours aimé Ordway, comme dessinateur et/ou encreur, et je trouve qu'il n'a pas la considération qu'il mérite).

Je serai plus réservé avec Scott Kolins, vieux complice de Johns, mais heureusement il ne signe que les pages 14, 17 et une partie de la double apge 19-20 (à moitié avec Ordway).

En fait la crainte que j'ai, c'est que Justice Society of America s'apprécie mieux en le lisant d'une traite que mensuellement. Si vraiment le mois prochain cela se vérifie avec un nouvel épisode trop elliptique, alors je me garde le droit d'interrompre les critiques sur ce titre pour en rédiger une sur la totalité du récit une fois qu'il sera achevé.

vendredi 20 janvier 2023

KROMA #3, de Lorenzo de Felici


C'est déjà l'avant-dernier épisode de Kroma... Mais il faudra être patient pour lire le dernier, prévu seulement pour Avril prochain ! Lorenzo de Felici nous fait languir mais ça en vaut la peine car son récit est toujours ce mélange détonant de beauté et d'effroi. Dans ce numéro, on suit encore la jeune héroïne en territoire hostile, en proie à mille menaces... Mais peut-être tout près de découvrir la vérité sur ses origines.


Alors que Soristo allait la tuer, Kroma réussit à échapper à ce funeste sort et fuit. Doit-elle, au risque d'être à nouveau captive, rentrer à la Cité Pâle ? Ou s'en éloigner davantage et braver les dangers du monde extérieur ? Par ailleurs, Damog la traque toujours et le fantôme de Zet la hante encore. Un des amis de ce dernier doute d'ailleurs, à se funérailles, des circonstances exates de sa mort...


Alors, oui, ça fait ch... de devoir attendre quatre mois pour lire le dernier épisode de Kroma, qui ne paraîtra donc qu'en Avril prochain. Mais d'un autre côté, je n'aime pas me formaliser pour si peu car il faut reconnaître : 1/ que Lorenzo de Felici propose quelque chose de spécial, qui mérite donc un effort de patience de notre part, et...


... 2/ quand on sait que de Felici assure scénario, dessin, encrage et colorisation, on serait bien ingrat de lui reprocher d'avoir besoin de temps pour livrer des épisodes cinquante pages. Par ailleurs, enfin, on peut rappeler que Kroma est un comic-book en creaor-owned, donc c'est l'auteur qui supporte le premier les désagréments liés à ce retard, il ne perçoit (c'est une moyenne) que 30% du bénéfice total généré par les ventes de son comic-book.(il faut donc que ce soit un gro succès pour que l'opération soit profitable à l'artiste).


Kroma vaut vraiment la peine d'attendre et d'être indulgent. Et ce troisième et pénultième épisode le prouve encore une fois magistralement. On avait laissé l'héroïne en fâcheuse posture, sur le point d'avoir les yeux retirés à vif par Soristo. On apprend pourquoi ce vieil excentrique qui l'avait pourtant préalablement sauvé de Damog veut commettre cet acte.


En effet, Soristo avait expliqué qu'il avait été ministre dans la Cité Pâle avant d'en être banni pur sa conduite. Mais qu'avait-il fait au juste ? On en revient à la légende du Roi des Couleurs évoquée dans le premier épisode et qui amena les habitants de la Cité Pâle à vivre en reclus, sous la coupe de prêtres fanatiques entretenant de vieilles superstitions.

Donc, Soristo avait émis l'idée que le Roi des Couleurs avait eu une fille, Kroma, et qu'au lieu de la sacrifier, elle pourrait servir à l'amadouer ou le piéger. Mais depuis son exil, le vieillard a passablement perdu la tête et développé l'hypothèse que Kroma pourrait incarner une sorte de clé pour comprendre les couleurs et communiquer avec la faune si terrifiante qui vit hors de la Cité Pâle. C'est pourquoi il est désormais prêt à lui retirer les yeux qu'il voit comme la pièce manquante à cette lecture.

Kroma réussit à se sauver, en tuant Soristo. Son geste est désespéré et va l'entraîner dans un désarroi encore plus grand. Et si elle était effectivement aussi mauvaise que voulait le faire croire le prêtre Makavi de la Cité Pâle ? La confusion atteint des sommets chez elle quand au fantôme de Zet s'ajoute celui du prêtre, dans une apparition encore plus grotesque et terrifiante, et que les deux spectres la poussent à agir dans deux directions opposées.

Pourtant, c'est bien le prêtre qui va l'influencer de la manière la plus déterminante en désignant le Trône, une montagne de verre aux parois coupantes, qui serait l'endroit où vit le Roi des Couleurs. La voici partie pour une ascension risquée au terme de laquelle elle va faire une découverte étonnante...

Avant d'y arriver, elle devra encore une fois affronter Damog tout en ébranlant les convictions de cet adversaire fanatisé. Avec en prime de nouveaux crocodiles géants...

Lorenzo de Felici raconte quelque chose de puissant, de merveilleux et d'effrayant, qui a tout d'un conte en vérité, avec ses éléments naïfs et cauchemardesques à la fois. Il n'est pas difficile d'être fasciné, envoûté par ce récit fantastique, narré de manière simple, mais construit de façon complexe.

Kroma peut-il être toutefois lu par des enfants ? Sans doute pas car le dessin et les couleurs n'atténuent en rien les représentations les plus glaçantes de l'histoire. Les fameux crocodiles géants sont réellement impressionnants et chacune de leurs apparitions fait sursauter même un lecteur adulte, qui sait que quelque chose de spectaculaire et sanglant va suivre.

Mais c'est pourtant bien la mécanique du conte qui est à l'oeuvre. On rencontre dans les textes les plus connus des ogres, des monstres, le sort fait à certains personnages est absolument abominables, et pourtant les parents lisent ça à de jeunes enfants, qui sont à la fois épouvantés et captivés. La seule différence, mais elle est notable, est que Kroma est une bande dessinée.

Et le 9ème Art est la combinaison du texte et de l'image intimement liés. Ce qu'on peut imaginer avec les mots lus permet de provoquer des émotions très diverses en intensité chez l'auditeur. La BD, elle, montre ce que les mots suggèrent et peut donc plus directement choquer par la force de l'évocation, la figuration.

Si un enfant peut être sidéré par la beauté des images de de Felici, il sera aussi impressionné par leur puissance picturale et en suivant les pas de la jeune Kroma, menacée par des bestioles féroces, un chasseur fou, un vieux délirant, coupée par les arêtes d'une montagne, il sera apeuré car rien ne lui sera suggéré et tout lui sera montré. Il aura aussi peur de ce qu'il voit que de ce qu'endure l'héroïne.

C'est toute la qualité de l'eouvre de Lorenzo de Felici, qui avance en équilibre sur le fil d'une histoire aux aspects classiques de conte mais avec une maturité violente propre à bien des comics indés qui lésine rarement sur les effets les plus frappants. C'est donc un récit initatique brutal, et qu'on classera facilement comme adulte, même si la jeunesse de sa protagoniste et l'imagerie colorée la rend a priori plus grand public.

Dans cette ambiguïté se lit l'ambition de l'auteur, magistral narrateur et prodigieux artiste, qui raconte tout cela comme quelque chose d'éminement personnel, de longuement mûri, et produit à point. Toutes raisons encore une fois pour qu'on accepte, malgré la contrariété, d'attendre jusqu'à Avril pour savoir comment s'achévera cette aventure.