vendredi 30 décembre 2022

X-TERMINATORS #4, de Leah Williams et Carlos Gomez


C'est déjà (presque) la fin pour X-Terminators et on regrette déjà cette mini-série, véritable bulle d'air frais dans la franchise mutante, pépite impertinente, sexy et régressive. Leah Williams et Carlos Gomez s'amusent visiblement beaucoup et il est difficile de résister à ce qu'ils offrent avec cette histoire loufoque, toujours pied au plancher.


Livrées au Collectionneur à qui s'est associé Alex en échange du droit de pratiquer des expériences interdites par sa communauté vampire, Dazzler et ses amies jurent pourtant de s'échapper.


Wolverine, qui a passé le plus de temps dans la base du Collectionneur, informe Dazzler sur l'installation et Boom-Boom reçoit l'ordre de s'en prendre au système de canalisation et d'évacuation.
 

Gagnant la zone de transfert du vaisseau, les quatre mutantes et les autres prisonniers du Collectionneur resurgissent sur Krakoa au beau milieu d'un match de base-ball.


Mais leur aventure a créé un incident diplomatique avec les vampires. Jubilé explique à Dracula lui-même ce qu'a fait Alex et Dazzler obtient même de le faire payer après qu'il a été excommunié...

Au fond, la première qualité de X-Terminators s'aligne sur la première question que pose cette mini-série : depuis quand avez-vous lu un comic-book marrant ? Et cela sans qu(il s'agisse d'une parodie ou d'un pastiche. Les comics, de super-héros puisque c'est d'eux dont on parle, sont sérieux. Trop ?

Récemment, j'ai relu une interview de Carmine Infantino donné au magazine "Comic Box" en 2006 où il revenait sur sa riche carrière. Il y déplorait l'évolution des comics vers un lectorat quasi-exclusivement adulte et le ton dramatique des histoires proposées alors qu'il avait la conviction qu'il s'agissait d'un genre conçu pour les plus jeunes. Fabrice Sapolsky, qui l'interrogeait, lu faisait alors remarquer que les plus jeunes s'étaient désintéressaient des comics pour les mangas et les jeux vidéos, les comics devenant une niche pour des lecteurs adultes, souvent fans de longue date. Infantino répondait que c'était l'autre défaut des comics que de s'adresser à des connaisseurs en oubliant d'attirer des profanes.

Bien entendu, Infantino avait déjà 81 ans à l'époque et on peut juger ses opinions trop tranchées et décalées. Disons, en étant nuancé, qu'on peut regretter que beaucoup trop de comics ne fassent effectivement plus l'effort de séduire des lecteurs perdus au profit des mangas. On peut aussi abonder dans le sens d'Infantino en observant qu'effectivement les plus jeunes lecteurs sont pratiquement totalement oubliés par les éditeurs de comics. Et qu'il n'y a plus (plus assez) de comics reader's friendly, immédiatement accessibles.

Le poitn sur lequel je suis le plus d'accord avec Infantino concerne le sérieux des comics. La légèreté est désormais le plus souvent absente. Bien entendu, les comics de super-héros jouent sur une note majoritairement dramatique, mais le drame est souvent sinistre, violent, dénué de second degré. Beaucoup d'auteurs entraînent même les héros dans l'horreur.

Je ne dis pas qu'il faut condamner ce réalisme ou même ce sens du drame exacerbé. Mais alors que nous traversons une époque tourmentée, déjà étouffante à bien des titres, ce serait pas mal que éditeurs et auteurs n'oublient pas que les comics, de super-héros, sont aussi un divertissement. Et qu'on peut faire palpiter le lecteur sans oublier d'être léger, voire drôle.

X-Terminators, en considérant tout cela, me paraît une voie à suivre parce que, en assumant des éléments ouvertement régressifs et même politiquement incorrects, c'est une mini-série écrite avec irrévérence et bonne humeur. Leah Williams s'autorise bien des choses car elle est une femme et que son récit, s'il avait été signé apr un homme, aurait été taxé de sexiste et complaisant. Mais surtout la scénariste s'amuse et nous amuse avec une vigueur décomplexée qui fait un bien fou.

Les aventures de Dazzler, Jubilé, Boom-Boom et Wolverine sont souvent un sommet de wtf, c'est foutraque, gratuit, mais on n'est pas trompé sur la marchandise et surtout ça reste efficace et plein d'auto-dérision. Il y a une volonté de se moquer du sérieux de la franchise X sans pour autant se moquer de la qualité de sa refondation depuis Hickman. La manière dont, par exemple, Williams ressert le thème éculé des mutants persécutés (ici par un vampire) devient très drôle tout en respectant les canons du genre.

Le machisme qu'on n'aurait pas manqué de reprocher à un scénariste ici se retourne contre les grincheux car Williams fait de son quatuor de mutantes bien plus que de belles plantes : des filles qui prennent leur revanche et n'ont besoin d'aucun homme pour s'en sortir. Mieux : elles n'oublient pas de se vanner entre elles, pointant malicieusement ce dont on ne plaisanterait jamais avec des super-héros masculins (voir lres remarques sur l'odeur de Wolverine).

Carlos Gomez est sur la même longueur d'ondes que sa scénariste et peut en même temps se faire plaisir, lui qui adore croquer des héroïnes girondes et le fait avec un talent indéniable. On se dit alors que si Frank Cho ou Adam Hughes se mettaient au service d'auteurs féminines, ils ne se seraient pas embêtés apr les culs-serrés qui ne voient dans leur représentations du beau sexe que de la concupiscence.

Mais Gomez n'est pas qu'un dessinateur de belles filles, c'est aussi un narrateur énergique et complet. Dans cet épisode, notamment, il a à composer avec un figuration importante et ne rechigne pas à l'effort. Ses plans offrent des angles variés et dynamiques, ses personnages sont expressifs, avec des attitudes sexys sans être vulgaires. Et le tout est fluide, c'est un page-turner redoutable.

Je ne dis pas que X-Terminators est à mettre entre toutes les mains (même si, en la matière, je préférerai toujours qu'on tombe sur un bouquin avec de jolies nanas qui se fightent que sur un régiment de body-builders qui s'étripent). Mais l'humour et la santé qui animent cette mini-série sont inestimablement rafraîchissants. Et prouvent qu'on peut déjà commencer par écrire et dessiner des comics funs, puis penser à repenser à attirer de futurs fans plus jeunes. Le reste continuera d'avoir sa place. Mais surtout on aura plus de choix. Et donc plus de plaisir.

jeudi 29 décembre 2022

THE MAGIC ORDER 3 #6, de Mark Millar et Gigi Cavenago

 

C'est la fin du troisième volume de The Magic Order. Mais la suite ne se fera pas attendre puisque le premier épisode du volume 4 paraîtra le 25 Janvier prochain. Mark Millar et Gigi Cavenago concluent donc avec un épisode double (de 40 pages) qui, comme on pouvait s'y attendre, laisse beaucoup de portes ouvertes mais réserve aussi son lot de surprises.



1991. Alors que Salomé quitte Leonard Moonstone, il reçoit la visite de Madame Albany venue lui réclamer l'Orichalcum qu'elle espérait recevoir en héritage.


Condamné au bannissement pour avoir utilisé la magie noire, Regan Moonstone quitte Cordelia après qu'on lui ait retiré tous ses pouvoirs et interdit à la communauté de rentrer en contact avec lui à l'avenir.


Salomé et Leonard gagnent le pôle Nord pour y attendre et affronter le Puzzle, qui a tué le père de Salomé. Mais celle-ci réserve un très mauvais tour à son ancien mari...


... Quant à Sammy Liu, au courant du sort réservé à Regan, il est surpris par la visite que lui rend Rosie Moonstone...

Comme d'habitude, j'ai veillé à ne rien spoiler d'essentiel, même si avec le début du volume 4 dans un mois, je serai certainement obligé de revenir rapidement sur des éléments que j'ai cachés ici. Il faut dire que Mark Millar est un homme pressé qui multiplie les projets pour 2023 et même 2024.

Outre des adaptations de ses comics pour Netflix (The Magic Order au premier rang, mais aussi Huck), et de nouveaux titres (The Ambassadors, la suite de Prodigy - et j'espère celle de Empress), Millar a d'ores et déjà annoncé travailler sur une histoire de Superman à laquelle il pense depuis longtemps et pour laquelle DC n'a pas tardé à montrer son vif intérêt (ce sera au mieux en 2024 et évidemment ça promet d'être "énorme" comme aime le dire l'écossais).

Mais cette accélération se manifeste surtout dans le rythme de parution de The Magic Order, que Millar a conçu comme une saga en cinq actes. Cette année, on a eu droit aux volumes 2 et maintenant 3, avant le 4 dans un mois.

Comme je l'avais prédit, la conclusion du volume 3 est très ouverte et laisse beaucoup de pistes en suspens, qui vont certainement fournir du matériel pour les deux prochains actes. On peut légitimement trouver cela frustrant, surtout après le volume 2 qui semble du coup un peu accessoire (même si on peut rester réservé à ce sujet car il est bien possible qu'il ait contenu des éléments réutilisables). Néanmoins, c'est aussi en ne réglant pas tout  qu'on mesure l'ambition du scénariste pour ce projet où six épisodes à chaque fois ne suffisent pas/plus à englober une histoire complète.

Sur ce qu'on peut dire sans rien "divulgâcher", ce qui frappe le plus, c'est l'isolement de plus en plus prononcé dans lequel est plongée Cordelia Moonstone. Elle a désormais perdu ses deux frères (Gabriel dans le volume 1, Regan maintenant). Regan coupable d'avoir invoqué la magie noire à des fins personnels est banni de l'Ordre Magique mais surtout privé de ses pouvoirs. Plus personne n'a la droit d'entrer en contact avec lui ni lui avec son ancienne communauté.

Conséquences immédiates : Cordelia est donc seule à la barre de l'Ordre Magique et court chercher du réconfort auprès de Francis King, l'ensorceleur introduit dans le volume 2, son ex-amant toxico actuellement en réhab'. Il est donc certain que Francis aura un rôle important dans la suite, sans qu'on sache s'il sera un soutien fiable au vu de son passé de drogué. Et puis il y a Rosie, la fille de Gabriel, dont Regan avait la charge et qui est donc confiée à d'autres magiciens. Sauf que la gamine ne semble nullement affectée par la situation et réserve une sacrée surprise à la fin de cet épisode... Mais chut !

Je vais par contre rester plus discret sur ce qui arrive à Leonard Moonstone et Salomé. Voilà un rebondissement que personne n'a vu venir et qui est glaçant. Salomé a en tout cas bien caché son jeu, tout en établissant de sinistres prédictions (aucun des enfants Moonstonne ne survivra à la quarantaine). La manière dont Millar nous a roulés dans la farine avec ce personnage est brillante.

Enfin, on revoit in extremis Sammy Liu, introduit comme un personnage important dans le premeir épisode de ce volume et qu'on n'a guère revu ensuite. Lui aussi va être aux premières loges dans la suite qui arrive et reçoit une visite imprévisible à la fin. La toute dernière page va complètement vous cueillir, je vous préviens, et surtout prouve que Millar avait tout prévu depuis le début du volume 1. Quand il affirme que The Magic Order est son magnum opus au sein du Millarworld, il ne ment pas car jamais jusqu'à présent il n'a construit une intrigue aussi élaborée sur autant d'épisodes, et avec une telle adresse.

Visuellement, Gigi Cavenago aura impressionné sans temps mort. Encore une fois, il produit des planches exceptionneles, sans jamais que le niveau ne baisse. Le passage à une pagination augmentée n'a aucun effet sur la qualité graphique de ce prodigieux artiste italien.

Fréquemment, il nous gratifie de splash-pages à tomber à la renverse, comme des ponctuations qui répondent spectaculairement à l'imagination débridée de Millar. Alors que sur le volume 1, Coipel s'était un peu éteint sur la fin, et que Immonen ensuite avait livré une prestation impeccable mais un chouia trop sage (avec il est vrai un scénario plus faible), Cavenago, lui, a donné tout ce qu'il avait - et encore a-t-on le sentiment qu'il en avait encore sous le pied !

J'espére vraiment que Millar retravaillera avec lui car c'est  un régal à lire. Ces dessinateurs italiens sont des tueurs et cela me fait penser à la vague espagnole dans les années 90 qui avait vu exploser des artistes ayant ensuite fait leur nid aux Etats-Unis (comme Carlos Pacheco, Salvador Larroca jusqu'à David Aja, Pepe Larraz et j'en passe). Millar l'a bien compris en attrapant dans ses filets Buffagni, Cavenago - et Marvel a intérêt à occuper Schiti s'ils ne veulent pas le voir collaborer avec l'écossais...

Même si je suis ravi de lire la suite très vite, j'espère que le pari sera gagnant, d'abord pour l'histoire proprement dîte, ensuite pour Dike Ruan (qui dessinera le volume 4 et qui a un énorme potentiel). Dans l'idéal, même si ça peut paraître bizarre, j'aurai presque préféré que ça attende quelques mois, pour respirer (et que le recueil de ce volume 3 soit dispo afin que chacun puisse être à jour). Mais on ne va pas se plaindre.

samedi 24 décembre 2022

JOYEUX NOËL !

 Je vous souhaite un joyeux Noël, à vous tous qui me suivez.

Et en attendant de se retrouver pour de nouvelles entrées sur ce blog, 

je vous laisse avec ce conte de malicieux écrit et dessiné par l'excellent David Lopez !











KROMA #2, de Lorenzo de Felici


Kroma revient et ce deuxième épisode (sur quatre) est aussi, sinon plus beau et terrifiant que le premier. Lorenzo de Felici signe vraiment une oeuvre magistrale, qu'on attribuerait à un auteur expérimenté si on ne savait pas qu'il s'agit de son premier script. La mise en image est splendide, avec un usage des couleurs renversant.


Zet transpercé par la lance d'un garde du prêtre Makavi, Kroma est terrifiée mais préfère fuir au péril de sa vie que retourner en cellule et être la captive du magistrat de la cité pâle.


Le prêtre Makavi ordonne à son homme de main, Damog d'aller cherche Kroma dans la forêt avec une bande de soldats. La jeune fille se réveille en voyant le fantôme de Zet qui la guide loin du danger.


Des crocodiles géants dévorent une partie de la troupe conduite par Damog avant que celui-ci et son second, Devu, ne rattrapent Kroma au sommet d'un monticule. Un oiseau géant la sauve in extremis.


Sous le plumage aux couleurs flamboyantes du volatile se cache un vieillard, Soristo, banni jadis de la cité pâle et qui offre son aide à Kroma. Ensemble ils parcourent un paysage chatoyant.


Parvenus au "nid" de Soristo, Kroma l'écoute expliquer comment il a décrypté le code des couleurs des animaux sans pourtant réussir à communiquer avec eux. Pour cela, il lui manque une "clé"...

Le premier épisode s'était conclu sur un cliffhanger terrible avec la mort de Zet, ce jeune apprenti qui voulait aider Kroma à quitter sa cellule. La jeune fille était utilisée pour entretenir de vieilles superstitions dans une cité régie par un prêtre fanatique et manipulateur auprès d'habitants qui avaient fui la colère d'un roi des couleurs après qu'un d'entre eux l'ait irrité.

En une cinquantaine de pages, Lorenzo de Felici, surtout connu pour avoir co-créé et dessiné Oblivion Song (co-créée et écrit par Robert Kirkman) et avoir participé au projet collectif Infinity 8, nous livrait le premier chapitre d'une histoire fascinante, profonde et troublante, avec une maturité exceptionnelle.

Aucun hasard pourtant dans cette maîtrise car, comme il y revient à nouveau dans la postface de ce deuxième numéro, Kroma est un projet longuement mûri. L'italien explique que l'idée initiale remonte à une dizaine d'années et était destinée au marché de la BD européenne. Mais après le refus de plusieurs éditeurs et de multiples réécritures, dont une avec l'aide d'un scénariste français, il préféra remiser son récit en attendant que l'horizon ne s'éclaircisse. Puis Robert Kirkman lui proposa Oblivion Song...

En confiance avec son partenaire et Image Comics, de Felici sut qu'il avait trouvé là un endroit et des auditeurs prêts à l'aider à porter son histoire à son terme. Comme il le raconte, entre temps, Kroma a beaucoup évolué, il a ramené l'intrigue à l'essentiel et pu la faire publier comme il l'entendait, soit à raison de quatre épisodes king-size, en assumant seul scénarion dessin, encrage et couleurs.

Très vite, dans ce nouveau chapitre, on sort de la cité pâle dont s'échappe, acrobatiquement, Kroma. Nous voici à ses côtés dans la forêt aussi belle que dangereuse, avec sa faune grotesque et inquiétante. Elle est traquée par Damog, un soldat zélé qui entend bien la ramener au prêtre Makavi qui la séquestrait, mais pas forcément en vie, car ce sinistre sire la considère comme une authentique créature maudite.

Le sauvetage de Kroma est l'occasion d'un rebondissement ébouriffant puisqu'il introduit un nouveau personnage : Soristo est un vieillard excentrique qui se camoufle avec un déguisement d'oiseau et vit dans un "nid". On apprend ensuite qu'il a été banni de la cité pâle, où il était enseignant, au prétexte qu'il s'était "égaré" - en vérité il avait remis en question les croyances propagées par les religieux. Depuis il vit dans cet environnement hostile où il a appris à décoder les couleurs des animaux qui le peuplent mais sans réussir à communiquer avec eux. Pour cela, il lui manque une "clé"...

On comprend instantanément que Kroma est cette "clé" et on devine aussi vite que Soristo, sous des dehors sympathiques, n'est pas net. Son existence solitaire, au contact d'une nature aussi mystérieuse, semble même l'avoir rendu fou. Sa manière de parler est aussi illuminée que celle du prêtre Makavi, et cela donne une ambiguïté épatante au récit. Ce qui se passe dans la cité n'était pas rassurant, mais ce qui se joue en dehors, au-delà des "monstres" qui y vivent, ne l'est pas davantage. La jeunesse de Kroma et la tension qui l'anime aide à s'identifier. Même si elle voit le fantôme de Zet et suit ses conseils...

De Felici nous guide jusqu'à une nouvelle chute absolument effrayante. La densité des épisodes est palpitante, mais le rythme du récit est tel qu'on ne voit pas le temps passer et on n'a jamais le sentiment d'être submergé par tout ce que nous dit l'auteur. Il a trouvé un équilibre magistral entre ce qu'il veut suggérer et ce qu'il veut expliquer, laissant de l'espace au lecteur tout en lui fournissant le nécessaire pour ne pas être perdu dans ce monde à la fois envoûtant et angoissant. Il n'oublie pas non plus de nous émouvoir, comme dans une saynète poignante où Kroma feuillette le carnet qu'elle avait subtilisé à Zet et dans lequel elle trouve son portrait dessiné -et qu'elle agrémente avec des pigments de couleurs.

Visuellement, Kroma est un comic-book splendide et pour tous ceux qui pensent que "c'était mieux avant" dans la BD (américaine ou d'ailleurs), le travail de Lorenzo de Felici devrait les convaincre qu'au contraire le neuvième Art sait encore fréquemment nous subjuguer par les visions d'artistes inspirés.

En changeant de cadre, la série nous plonge dans une déluge chromatique vertigineux, grisant. De Felici nous éblouit avec des splash-pages étourdissantes, mais son découpage est aussi admirable par la fluidité et la vigueur qu'il possède. L'action du premier tiers de l'épisode est menée tambour-battant, réservant son lot de surprises. Jamais le dessinateur ne cède à la facilité.

La suite est plus apaisée avec le chemin parcouru par Kroma et Soristo. De Felici "coupe le son" à l'occasion pour laisser parler ses images par elles-même, sans que la lisibilité ne soit entamée. Ces silences au contraire fonctionnent comme un contraste puissant où l'on partage l'émerveillement de Kroma mais aussi son appréhension puisque, comme elle, nous ignorons où nous allons.

Généralement, Lorenzo de Felici privilégie des cases de dimensions généreuses pour qu'on appréhende le décor et les proportions entre personnages et environnement. Cela produit un effet percutant car les compositions de l'artiste sont impeccables, la façon dont il joue avec les ombres, la valeur des plans nous maintiennent constamment aux aguets.

Ce mélange de sidération et d'accalmie fait tout le sel de cette série. Je repense alors à Isola, la série de Brandon Fletcher et Karl Kerschl (en rade depuis deux ans et demi), qui, avec des auteurs plus aguerris, ne rivalisait pas avec ce projet hallucinant de beauté, de poésie et de terreur.

G.C.P.D. : THE BLUE WALL, de John Ridley et Stefano Raffaele


Nous voici à la moitié de la mini-série écrite par John Ridley et dessinée par Stefano Raffaele et il était donc temps de se pencher sur la situation de la nouvelle commissaire du G.C.P.D., Renee Montoya. La couverture ne ment pas : il y a aussi Harvey Dent/Double-Face. Mais les auteurs réussissent à éviter l'écueil de réduire leur héroïne à son passé traumatique avec le criminel. Sans oublier les recrues introduites précédemment.


Les ordres passés par Renee Montoya de procéder à une surveillance accrue de Double-Face passent mal auprès de ses collègues qui lui reprochent son obsession pour le criminel.


De son côté, l'agent Ortega consulte un avocat dans l'idée d'engager des poursuites contre ses collègues racistes. Mais le conseil lui demande de réfléchir avant de se mettre à dos son service.


Le rapport sur les activités de Double-Face confirme qu'il suit scrupuleusement son programme de réhabilitation. Pourtant, Montoya s'entête et assigne un officier à sa filature.


Tandis que l'agent Park se voit offrir d'intégrer la brigade scientifique, Montoya est abordée par Double-Face qui s'excuse pour ce qu'il lui a fait et jure qu'il veut se racheter...

G.C.P.D. : The Blue Wall est une drôle de mini-série. Je vous avoue volontiers que à chaque nouveau numéro je ne suis pas super motivé à l'idée de la lire, surtout une semaine comme celle-ci où, en plus de préparer les fêtes de Noël, d'autres comics de très bonne qualité m'attendent.

Et puis, et c'est assez rare pour être signalé, je lis l'épisode et je suis bien forcé d'admettre que mes réserves sont infondées, que c'est une mini-série qui vaut vraiment la peine, qui est très bien écrite et dessinée. Alors, oui, elle souffre de la concurrence et DC ne la prolongera certainement pas pour en faire le vrai successeur du mythique Gotham Central, mais c'est une réussite indéniable.

On distingue souvent les séries story-driven et character-driven. G.C.P.D. : The Blue Wall appartient à la seconde catégorie. Chaque épisode a bien un fil rouge (Harvey Dent/Double-Face prépare-t-il un mauvais coup ?), mais John Ridley laisse planer le doute au point de vraiment reléguer cette partie de la série à l'arrière-plan. Ce qui compte pour l'auteur et doit captiver le lecteur, ce sont bien les personnages.

Ridley a fait le pari, risqué, de ne pas faire apparaître du tout Batman dans cette histoire se déroulant à Gotham. Pire (ou mieux, c'est selon) : il a bâti son projet sur des personnages inédits, inconnus, jeunes, qu'on ne reverra sans doute jamais autre part. Le seul point de repère dont on dispose est Renee Montoya, devenue commissaire principale de la police de Gotham après le départ de Jim Gordon, et même elle, ce n'est pas une vedette (bien qu'elle soit familière aux lecteurs assidus de DC).

Comptant six épisodes, il était logique que la série ait un épisode dédiée à Montoya, surtout après les événements dramatiques survenus le mois dernier (un braquage qui a mal tourné pour un ancien détenu sous la responsabilité de l'agent Wells, braquage dont Double-Face est soupçonné d'être le commanditaire). Montoya, qui reste hantée par son enlévement par Harvey Dent (à l'époque de Gotham Central), est convaincue qu'il est bien à la manoeuvre et veut le coffrer.

Elle ordonne donc à ses hommes de le surveiller. Dent est sorti de prison et suit un programme de réhabilitation, qu'il suit scrupuleusement. Rien à signaler. Mais Montoya n'y croit pas. Et s'entête, malgré le rapport de surveillance, l'avis d'un collègue. Tout va culminer dans un dialogue étrangément dépassionné entre la flic et le malfrat, dans une ruelle sombre. John Ridley signe une scène intense, électrique, et en même temps curieusement diminuendo, où il est question de regret, de repentir, de doute aussi (Dent admet qu'il peut replonger). Mais surtout on retient les excuses de Dent et sa conviction que Montoya reste obsédée par lui.

C'est brillant et sobre à la fois, Montoya est très bien dépeinte, et Double-Face parfaitement saisi dans cette attitude lucide et affligée. L'affliction, c'est aussi le sentiment qui touche l'agent Ortega, une des trois recrues du G.C.P.D. qu'on apprend à connaître dans cette mini-série et qui doit faire face au racisme de collègues policiers. Refusant de subir, il est prêt à porter plainte mais l'avocat à qui il s'adresse le met en garde car il s'engagera alors dans un conflit avec tout le service. Et même si les coupables sont condamnés, sa réputation à lui sera irrévocablement atteinte.

Le cas de conscience d'Ortega trouve lui aussi son point culminant dans une scène avec Montoya qui, par le passé, a dû faire face à des railleries sur son homosexualité. Elle a réglé ses comptes sans passer par une procédure judiciaire, prouvé qu'elle savait encaisser et s'est endurcie tout en gagnant le respect de ses pairs. Mais on retient le désarroi, la confusion du jeune Danny Ortega, qui décide de transiger autrement, en consignant désormais tous les propos et actes déplacés à son encontre.

La série bénéficie d'un dessinateur remarquable qui, normalement, devrait gagner du crédit chez DC pour sa prestation. Stefano Raffaele est un artiste impeccable pour ce genre de projet car il est naturellement à l'aise pour animer des scènes de dialogues.

Son découpage est simple, il ne souffre pas d'excentricité inutile, il sert le script. Parce qu'il capte parfaitement les émotions sur les visages, fait bouger ses personnages avec naturel, de manière là aussi à correspondre à leur personnalité (le dos voûté de Ortega, l'économie de gestes traduisant la détermination de Montoya), c'est un excellent choix pour un tel scénario.

Cet épisode est son meilleur, car l'action spectaculaire est absente et on a vu précédemment qu'il était maladroit encore pour cadrer ce genre de mouvements. Mais Raffaele a du potentiel, et s'il travaille sérieusement (et que les editors savent où le placer), nul doute qu'il s'améliorera. C'est juste dommage que la colorisation toujours monotone de Brad Anderson ne lui convienne pas.

En tout cas, si, le moment venu, Urban Comics traduit ce titre, vous pourrez investir quelques Euros pour son recueil car c'est de la belle ouvrage et que G.C.P.D. : The Blue Wall gagne à être lu.