lundi 8 août 2022

SANDMAN (Netflix) (Critique avec spoilers !)

 

Je n'ai pas l'habitude de "binge-watcher" des séries mais dans le cas de Sandman, disponible sur Netflix depuis Vendredi dernier, j'ai visionné les dix épisodes de cette saison 1 en deux jours. Cette adaptation de la série écrite par Neil Gaiman, longtemps réputée impossible, est une extraordinaire réussite, un modèle du genre, peut-être la meilleure que j'ai vue. Un exploit donc, mais qui ne doit rien au hasard.

- 1/ (Le sommeil du juste) 1916. Alors qu'il traque le Corinthien, un des cauchemars qu'il a créés, Morpheus est capturé par Roderick Burgess lors d'un rituel occulte où il voulait piéger Mort. Burgess retire à Morpheus ses armes : une bourse de sable, un casque et un rubis, qui seront ensuite volés par Etehl Cripps, la maîtresse de Burgess, enceinte de leur fils non désiré. La détention de Morpheus provoque une épidémie de maladie du sommeil. En 2021, le fils de Roderick, Alex, libère accidentellement Morpheus.

- 2/ (Hôtes imparfaits) Morpheus rentre dans son royaume et découvre son palais en ruines. Il rene visite à Abel et Caïn pour siphonner l'énergie de Gregory, leur gargouille. Grâce à elle, il peut invoquer les Parques et leur demander où se trouvent ses armes. La bourse appartient à Johanna Constantine, son casque à un démon en Enfer, et son rubis à John Burgess, le fils d'Ethel Cripps. Morpheus part à leur recherche en compagnie du corbeau Matthew.

- 3/ (Rêve un peu à moi) Morpheus rencontre Constantine pour qu'elle lui rende sa bourse. Mais elle l'a laissée à son ancienne maîtresse. Elle est mourante car la magie de la bourse a sapé son énergie vitale. Morpheus lui accorde une fin paisible. Cependant, Ethel Cripps, qui a reçu la visite du Corinthien en quête du rubis de Morpheus, rend visite à John, placé dans une cellule. Elle lui donne son amulette de protection, qui a prolongé sa vie, et, enfin libre, il part pour Buffalo où il a caché le rubis.

- 4/ (Un espoir en Enfer) Morpheus et Matthew descendent aux Enfers où Lucifer les reçoit et convoque le démon qui possède le casque. Ce dernier défie Morpheus en demandant à Lucifer de le représenter. Le maître des rêves décide de se battre lui-même pour son bien. Il emporte le duel mais Lucifer, après son départ, jure de se venger. De son côté, John arrive à Buffalo peu après Morpheus qui a été repoussé par le rubis modifié.

- 5/ (24/7) John entre dans un diner où il utilise le rubis pour influencer le comportement des clients et du personnel afin qu'ils s'expriment sans filtre. Cela les pousse jusqu'au suicide ou au meurtre. Morpheus intervient et déporte John dans son royaume où, pour se défendre, il brise le rubis. Morpheus en absorbe l'énergie et neutralise John en le plongeant dans un sommeil éternel dans un asile.

- 6/ (Le son de ses ailes) Morpheus retrouve sa soeur, Mort. Il l'accompagne toute la journée auprès de ceux qu'elle doit conduire dans l'au-delà. Puis elle tente de lui expliquer qu'il doit trouver une nouvelle manière de diriger son royaume pour avoir un nouvel objectif. Morpheus se rend ensuite dans une taverne où, au XIVème siècle, il accorda la vie éternelle à Hob Gadling, qui prétendait qu'il ne mourrait jamais. Tous les cent ans, ils se retorouvèrent au même endroit jusqu'à ce que Hob suggère que Morpheus cherchait un ami en le revoyant. Vexé, Morpheus tourna les talons, puis manqua le prochain rendez-vous, alors captif de Burgess. Aujourd'hui, enfin, il admet apprécier la compagnie de Hob.

- 7/ (La maison de poupées) En 2015, Rose Walker est séparée de son petit frère Jed suite au divorce de ses parents. A la mort de ceux-ci, Jed est placé en famille d'accueil, où il est maltraité. Rose, elle, le cherche mais l'administration refuse de lui communiquer son adresse. C'est alors qu'elle est contactée par Unity Kincaid, unique survivante de la maladie du sommeil et qui est son arrière-grand-mère. Elle met sa fortune à la disposition de Rose pour l'aider. Ailleurs, Désir et Désespoir, les deux autres soeurs jumelles de Morpheus, conspirent pour utiliser Rose, qui est un vortex humain capable de briser la frontière entre monde des rêves et monde éveillé, contre leur frère. Le Corinthien est également sur la piste de Rose qui pourrait le débarrasser de Morpheus.

- 8/ (Jouer à la maison) Rose revient en Floride où habitait son père et avec l'aide d'amis placarde des avis de recherche. Morpheus  entre en contact avec Rose via ses rêves et ils retrouvent Jed qui leur communique son adresse dans le monde éveillé. Mais le Corinthien devance Rose en tuant la famille d'accueil et en emmenant Jed à une convention où il donne rendez-vous à la jeune femme.

- 9/ (Les collectionneurs) Chaperonné par Gilbert, Rose part retrouver le Corinthien et Jed à cette convention qui réunit, en vérité, des tueurs en série adorateurs du Corinthien. Gilbert rentre au royaume des rêves prévenir Morpheus de la situation tandis que le Corinthien explique à Rose que Morpheus va la tuer à cause de sa condition de vortex.

- 10/ (Coeurs perdus) Morpheus arrive et tue le Corinthien puis ramène Rose dans son royaume en proie à des séismes par sa faute. Pendant ce temps, Lucienne, la bibliothécaire du palais, a découvert que Unity Kincaid aurait dû être le vortex si elle n'avait pas été atteinte de la maladie du sommeil. Prévenu, Morpheus convoque Unity qui se sacrifie pour son arrière-petite fille, renvoyée dans le monde éveillé auprès de Jed et héritant de la fortune de son aïeule. Morpheus a reconnu, lors de la mort de Unity, la signature des manigances de Désir qu'il part mettre en garde contre de futurs complots. Tout en ignorant qu'en Enfer, Lucifer lève une armée pour envahir le royaume des rêves.

Parmi les trois titres emblématiques de la révolution des comics dans les années 80, on cite Watchmen (Alan Moore/Dave Gibbons) et Batman : The Dark Knight Returns (Frank Miller). Puis juste après, souvent, The Sandman : ce pas de côté s'explique sans doute par le fait que l'oeuvre écrite par Neil Gaiman ne s'inscrit pas comme les deux autres précitées dans le registre super-héroïque, mais dans le cadre d'un récit qui emprunte à la mythologie, au fantastique, à l'onirisme.

Par ailleurs, si Miller et Moore/Gbbons ne sont pas revenus sur la qualité de leurs mini-séries iconiques, Neil Gaiman ne s'est pas privé d'un examen auto-critique en admettant que tout n'était pas parfait au début de sa saga - car, c'est aussi une autre différence avec Watchmen ou The Dark Knight Returns, The Sandman compte plus de 75 épisodes (plus de hors-séries, ue prologu, etc). Un matériau extrêmement dense, touffu, qui a découragé le cinéma en plusieurs occasions.

HBO ayant renoncé à financer un projet aussi coûteux, c'est Netflix qui a convaincu Warner Bros. de co-produire cette saison de dix épisodes, correspondant grosso modo aux seize premiers numéros du comic-book. Neil Gaiman a été présent à toutes les étapes du développement, posant ses conditions sur le casting, l'équipe technique, le budget, dirigeant l'écriture du script, avec Allan Heinberg et David S. Goyer. Comme il l'a dit lui-même : une bande de fans de Sandman.

Et c'est tout bête mais sans doute est-ce la clé de cette réussite que d'avoir confié cette adaptation à des gens qui connaissaient les comics sur le bout des doigts, qui avaient une passion pour ces histoires, ces personnages, cet univers, en plus de posséder les compétences pour le transposer en live action. Quand on s'adresse à des connaisseurs doués, le risque de se tromper réduit considérablement.

Ces dix épisodes se divisent nettement en deux actes de cinq chapitres. Dans un premier temps, nous faisons connaissance avec Morpheus/ Morphée/Rêve (Dream en vo), un des Infinis (Endless en vo), présidant un des royaumes célestes (celui des songes donc). Il est capturé par un occultiste qui espérait piéger Mort (la soeur de Morpheus) pour ressuciter son premier fils. La captivité de Morpheus provoque une gigantesque épidémie, plongeant les uns dans un sommeil profond, les autres dans l'insomnie, et son geôlier lui retire ses armes.  Il est libéré accidentellement après plus d'un siècle et part récupérer ses attributs, après avoir découvert qu'en son absence son royaume est tombé en ruines et que ses sujets se sont éparpillés.

La quête de Morpheus l'entraîne à Londres sur la piste d'un détective magicienne, en Enfer chez la plus puissante des Infinis, et à Buffalo face à un homme désirant libérer les passions des humains.

Puis, après une halte auprès de Mort (Death en vo), une de ses trois soeurs, et de Hog Gadling (un homme à qui il a donné l'immortalité par jeu), Morpheus se trouve embarqué dans une intrigue impliquant une adolescente qui est un vortex, capable de briser les frontières entre le royaume des rêves et le monde éveillé. Ce pouvoir est convoîté par d'autres individus qui conspirent contre Morpheus pour diverses raisons, mais le temps est compté car déjà l'émergence des pouvoirs du vortex ébranle le domaine des songes.

La saison se clot sur un cliffhanger avec une guerre en préparation. Même si Netflix et Neil Gaiman n'ont encore rien officialisé, il semble acquis, vu le succès des dix épisodes mis en ligne, qu'on aura la chance d'avoir une saison 2, introduisant une partie du reste des Infinis (Délire, Destin, Destruction) notamment.

Ce qui impressionne d'entrée de jeu, c'est la rigueur narrative et esthétique du show, pensé dans ses moindres détails. Comme je le rappelai plus haut, Gaiman n'était pas satisfait des débuts de son comic-book et il a opéré avec Goyer et Heinberg un travail de synthèse, de corrections remarquable. La décision la plus radicale a été de supprimer (presque) toutes les références à l'univers partagé de DC Comics (car Gaiman reliait notamment l'histoire de tous les Sandmen existant et utilisait des super-héros en guest-stars). Un exemple de ce gommage : en Enfer, Morpheus est introduit chez Lucifer par le démon Etrigan (célèbre pour sa façon de s'exprimer en vers rimés) dans les comics, ici remplacé par Outrefange. Par contre, les connaisseurs reconnaîtront une mention au Joueur de Flûte (un ennemi de Flash) ou au costume du Sandman de Jack Kirby (dans l'épisode 8, avec Jed et Gault).

Avoir découpé la saison en deux parties était risqué car l'une pouvait être supérieure à l'autre et aboutir à un ensemble déséquilibré. C'est vrai que les cinq premiers épisodes sont époustouflants, avec la quête de Morpheus pour récupérer ses attributs, ses interactions avec Joanna Constantine (qui, contrairement à ce que certains grincheux vilipendant le caractère "woke" et le "gender-swap", n'est pas une féminisation de John Constantine, créé par Alan Moore, mais la récipiendaire de la magie des Constantine dans cette histoire), Lucifer, ou John Burgess (adapté du John Dee des comics), les décors, la tension dramatique, tout participe à en faire un enchaînement indépassable.

D'autant que ce premier acte se termine sur l'épisode 24/7, un sommet de la série, en huis clos, avec un déchaînement de scènes violentes, paroxystiques, dont on se remet difficilement. Mais l'intelligence des adaptateurs, c'est de rebondir sur un deuxième arc narratif différent, sans doute plus classique, moins exotique aussi, mais tout aussi prenant, palpitant.

L'histoire centrée sur Rose Walker et le vortex qu'elle incarne ne débute qu'au septième épisode, après un sixième qui est aussi un sacré morceau, lui-même en deux parties distinctes. La balade de Rêve et Mort suivi des rencontres sur plusieurs siècles entre Hob Gadling et Morpheus est bouleversant, drôle, magnifique, inventif. C'est sans doute l'épisode le plus renversant du lot, celui qui manie les concepts les plus vertigineux avec une adresse incomparable et une émotion simple mais poignante.

Ce qui permet à la fin de la saison de ne pas souffrir de la comparaison avec ces six premiers épisodes, c'est le fin mot de l'intrigue qui l'alimente. Faire de Rose Walker un danger et  un objet de convoitise, l'instrument d'un complot, l'objet d'un sacrifice, tout cela à la fois, donne tout de même une idée saisissante de la complexité et de la fluidité mêlées de la série. Les personnages convergent jusqu'à un climax étrangement apaisé, apaisant et déchirant à la fois, juste avant qu'on comprenne qui tirait les ficelles et les conséquences que cela va avoir (la promesse de deux revanches terribles).

Revenons sur les parti-pris narratifs et esthétiques de la série, avec les accusations de "wokisme" et de "gender-swaping". Ceux qui font ces reproches à Neil Gaiman et à Sandman n'ont jamais dû lire les histoires du scénariste et le comic-book car le premier a été un précurseur de l'inclusivité dans ses BD et sa grande oeuvre regorge d'exemples à cet égard. J'aid éjà évoqué le cas de Joanna Constantine, qui n'annule en rien le John Constantine d'Alan Moore, qui ne le remplace pas. Il faudrait aussi parler du choix de faire de Mort une femme noire alors qu'elle est représentée comme une lolita blanche dans les comics : quel est au juste le problème ? Que la couleur de la peau change le personnage ? Ou qu'un noire incarne la Mort ? Dans les deux cas, c'est absurde. Tout comme Jenna Coleman qui interprète brillamment Joanna Constantine, Kirby Howell-Baptiste joue Mort à la perfection, avec moins de malice que le personnage de papier mais avec une douceur envoûtante, et un talent sidérant. D'ailleurs, devinez quoi ? Après avoir vu l'intégralité du show, les spectateurs réclament désormais des spin-off consacrés à Joanna et Mort !

Quant aux choix cosmétiques, on croit littéralement rêver quand on lit ou entend les réciminations à leur sujet. Ainsi certains pestent parce que Morpheus n'a pas la peau absolument blanche, la tignasse longue et ébouriffée ou les yeux sombres mais brillants des comics. Mais Tom Sturridge qui joue Rêve a fait des essais costumes et maquillages avant le tournage et tout le monde s'est accordé à dire que le résultat d'une reproduction exacte ne fonctionnait pas, sombrait davantage dans la caricature que dans la transposition juste. Sturridge donne effectivement un air plus juvénile à Morpheus, mais il lui confère aussi une classe incroyable, un air buté, parfois intransigeant qui correspond idéalement à cet être toisant les humains avec une certaine condescendance et qui élimine les anomalies sans ciller. Je n'imagine pas meilleur acteur pour incarner Morpheus.

Les décors, largement numérisés, sont splendides et témoignent d'un investissement dans les effets spéciaux conséquent. L'argent est sur l'écran. Quand on découvre le royaume des rêves décrépit ou l'Enfer, ce sont de grands moments. Mais la série réussit aussi bien à exploiter des décors plus communs pour souligner l'intensité de ce qui s'y passe, tels que le château de Burgess, le diner de Buffalo, la taverne, ou encore cet hôtel où se déroule la convention des céréales à la fin de la saison, avec ses corridors sinistres. 

Les costumes sont également superbes, d'un respect total avec ceux des comics - et c'est à cela aussi qu'on mesure l'intelligence des changements apportés dans le casting en faisant jouer Lucifer par la géante et géniale Gwendolyne Christie, qui en impose naturellement et dont le combat très graphique contre Morpheus est jubilatoire, ou en octroyant à Mason Alexander Park, comédien non-binaire comme on dit, et qui compose, en peu de scènes, un très troublant Désir (j'espère vraiment que si saison 2 il y a, on le/la verra davantage).

Enfin, je ne peux pas ne pas citer Boyd Holbrook qui campe le Corinthien de manière magistrale, le méchant abominable, glaçant et tragique de ces dix épisodes. De même que la jeune Kyo Ra, excellente Rose Walker, ou Stephen Fry, épatant Gilbert, et encore Vivienne Acheampong, alias Lucienne la bibliothécaire, impeccable.

J'ai donc adoré cette saison. Je ne suis pas le seul, et ça fait du bien. Rejoignez notre armée, notre nombre contribuera à convaincre Netflix de signer un nouveau gros chèque pour une saison 2 La saga du Marchand de Sable ne peut pas en rester là.

dimanche 7 août 2022

X-MEN : RED #5, de Al Ewing et Stefano Caselli - A.X.E. : JUDGMENT DAY tie-in


X-Men : Red #5 est une curieuse expérience puisqu'il s'agit d'un tie-in à Judgment Day #1, dont le projet consiste à nous narrer par le menu l'attaque d'Uranos sur Arakko. Un assaut éclair d'une heure durant laquelle l'Eternel a décimé les Arakki. On a donc l'impression de découvrir des scènes coupées d'une histoire et c'est spectaculaire, violent. Mais est-ce vraiment intéressant (en dehors des toutes dernières pages) ?


Plutôt que vous servir le résumé classique d'un épisode dont le contenu est sommaire - une énorme baston entre Uranos et les membres du Grand Cercle d'Arakko, ponctuée par les destructions massives infligées à la population par l'arsenal d'Uranos - , je propose qu'on zappe cette étape pour aller directement à la critique.


En effet, résumer une bataille est un exercice fastidieux et je préfère que vous la savouriez quand vous en aurez l'occasion. Disons tout de même que Al Ewing et Stefano Caselli ne font vraiment pas dans la dentelle. On pouvait s'y attendre, de la part d'Uranos, dont la réputation, sinistre, repose sur le fait qu'il a par le passé été un criminel génocidaire, mais avec le soutien de sa flotte, il commet un vrai massacre.


Al Ewing et Stefano Caselli montrnte ce colosse invincible résisiter aux ripostes successives de ses adversaires qui, contrairement au Krakoans, n'ont visiblement jamais appris à se battre de manière concertée et échouent donc à terrasser Uranos en le frappant à l'unisson. Ici, c'est chacun son tour, et comme on l'a vu dans Judgment Day #1, à la fin ce n'est pas l'Allemagne qui gagne mais l'Eternel.


Cette opposition a sinon du panache en tout cas une vraie ampleur car Ewing ponctue le combat central par des scènes sur Arakko assaillie de toutes parts par des vaisseaux et pillonnée par des armes dévastatrices. En l'absence de Tormade (qui se trouve sur Krakoa au moment des faits - Krakoa étant représenté sur Arakko exceptionnellement par Diablo), il manque un véritable chef qui organise les troupes martiennes.

On aperçoit bien Nova, qui tente de sauver des civils Arakki et autres, tout en comprenant silencieusement qu'il s'agit d'une mission impossible à assumer par lui seul. On aperçoit Sunspot et Wrongslide dans des mouvements de retraite.

Mais ce qui frappe surtout, c'est un sentiment de malaise profond, à double détente si je peux dire. D'abord, assister à ce massacre est d'abord une démonstration de force, de la part d'Uranos et des auteurs. Stefano Caselli ne ménage pas sa peine pour représenter les ravages, la rapidité, la sauvagerie mais aussi l'intelligence de l'assaut des Eternels. Al Ewing a bien voulu insister sur la globalité de l'attaque et l'envergure des dégâts et des pertes. Ils auraient pu se contenter de la bataille entre Uranos et le Grand Cercle, mais ils se sont employés à dépasser ce cadre pour bien prouver qu'Uranos s'en prenait à toute la planète.

Le spectacle vaut le détour, si j'ose dire. Légion, puis surtout Magneto résistent vaillamment à Uranos et Caselli découpe ces moments-clés de façon redoutable, suivant le script visiblement détaillé de Ewing quand il s'agit de décrire les sévices infligés par l'Eternel à ses ennemis (il est là pour tuer, pas seulement pour impressionner).

Mais c'est aussi là que réside la limite au spectacle, au divertissement, et que le malaise supplante tout. Car, d'une part, on peut s'étonner que les Arakki, qui sont tous des mutants de niveau oméga et des guerriers avec des siècles d'expérience, soient si facilement défiaits, humiliés, taillés en pièces. Hickman avait beaucoup insisté au moment de X of Swords sur la vaillance, la force, la longévité des Arakki, pour prouver que les Krakoans étaient des agneaux à côté. Et c'est pour cette raison (pour éviter que a nature belliqueuse et la puissance des Arakki ne finissent pas poser des problèmes sur Terre) qu'il fut décidé de les transporter sur Mars, à la fois pour les éloigner mais aussi pour en faire une ligne de défense mutante dans l'espace.

Or ici, que voit-on ? Des êtres effectivement très forts mais pas tant que ça. L'épisode montre à peine leurs pouvoirs immenses, ils se prennent une tannée express. Et ceux qui composèrent l'armée la plus redoutable de l'Outremonde agissent comme des poulets sans tête face à l'agression, incapable de coordonner leurs ripostes, se marchant même sur les pieds, et se faisant mater sans trop de problème. C'est plutôt étonnant.

Et c'est perturbant du coup parce qu'on a l'impression que Ewing et Caselli montrent un massacre sur lequel ils n'ont pas eu vraiment leur mot à dire. En effet, Kieron Gillen a encadré l'attaque en en donnant la durée et en montrant, avec Valerio Schiti, le résultat cataclysmique. Ewing et Caselli sont tenus de respecter ce cadre strict, sans surprise. Il n'y a donc aucun suspense dès le départ : les Arakki vont perdre, lourdement, rapidement. Et nous assistons à cette défaite, sanglante, brutale, abominable, sans vibrer, mais perturbé, mal à l'aise, car ce que nous lisons est raconté avec une certaine complaisance - il faut que ça charcle pour bien prouver que Uranos a été impitoyable.

Je suis arrivé à la fin avec ce sentiment-là. En me rappelant aussi que Ewing avait, également très tôt, sur S.WO.R.D., était contraint de composer avec King in Black. Mais il s'en était, je trouve mieux sorti car Donny Cates n'avait pas imposé des limites aussi strictes pour son event et les épisodes de SWORD développaient une chouette petite intrigue en parallèle. Là, aucun espace de liberté pour s'exprimer. Gillen a étranglé Ewing.

Enfin... presque. Car les dernières pages révèlent une surprise, et même deux, qui empêchent d'être totalement déçu, dégoûté. Et qui promettent surtout un sixième épisode de X-Men : Red flamboyant. Je ne peux en dire plus sans spoiler, mais croyez-moi quand je dis que ça devrait valoir le coup. Rendez-vous donc le mois prochain pour un vrai nouvel épisode de X-Men : Red, qui sera encore lié à Judgment Day, mais avec plus de personnalité, de tempérament.

jeudi 4 août 2022

FLASHPOINT BEYOND #4, de Geoff Johns, Tim Sheridan, Jeremy Adams, Xermanico et Mikel Janin


C'est sans doute sadique à dire par cette chaleur, mais cet antépénultième épisode de Flashpoint Beyond m'a fait l'effet d'une douche froide. Bon sang ! Tout ça pour ça, et à un mois de la fin de cette mini-série ? C'est à peine croyable que trois scénaristes aient osé. Seul point positif : les dessins de Xermanico, et un peu de Mikel Janin. Mais ce n'est pas assez pour inciter à l'indulgence.


Morgue de Gotham City. Batman procède à l'autopsie de Reverse-Flash, dernière victime du tueur de l'horloge. Et comme les précédentes, on trouve dans sa cage thoracique un engrenage d'horloge.


Cependant, Dexter Dent a échappé à la surveillance d'Oswald Cobblepot au manoir Wayne. S'étant équipé dans la Batcave, il franchit la porte de l'asile d'Arkham au nez des gardes.


De retour chez lui, Thomas Wayne ne se soucie guère de la dsiparition du gamin, trop occupé à reconstituer le mécanisme quasi-complet de l'horloge du tueur. Dexter parvient jusqu'à sa mère, Gilda.


Mais celle-ci, il le comprend, n'est plus elle-même. Thomas Wayne, lui, saisit que l'horloge ne peut être complétée par l'engrenage trouvé sur Reverse-Flash et il sait alors qui est le tueur...

Hola, la, la ! Mais qu'est-ce que c'est que ce travail ?!

Rétrospectivement, il est facile de repérer ce qui clochait déjà dans cette mini-série avant ce fatifique quatrième épisode : par exemple la légèreté avec laquelle Geoff Johns, Jeremy Adams et Tim Sheridan ont traité la guerre entre atlantes et amazones ou l'imminence d'une invasion en provenance de Krypton, toutes choses qui donnaient un souffle épique à la saga reprise dix ans après le premier Flashpoint mais qui ne pouvaient être décemment développées en deux épisodes restants.

Pourquoi, dès lors, les aborder ? Voilà qui me paraît condamné à rester in mystère, sauf à miser sur une troisième salve d'épisodes dans l'univers Flashpoint, mais aucune annonce n'a été communiquée dans ce sens.

En vérité, le noeud de l'histoire était cette affaire de Clockwork Killer, cesnée aboutir dans sa résolution à une explication sur la survie de cet univers et le retour de Thomas Wayne dans sa dimension d'origine. Mais, là encore, Johns, Adams et Sheridan semblent avoir accumulé les fausses pistes, plus frustrantes que passionnantes, pour arriver à un dénouement qui risque d'être accablant.

Car, oui, maintenant, on sait qui est le Tueur de l'Horloge et son identité est grotesque, puisqu'il s'agit d'un personnage censé être mort et je n'espère pas là encore une justification à la hauteur. Mais, bon, à la rigueur, qu'importe. Car j'aurai été indulgent si cela avait été surprenant et moins ridiculeusement absurde. Et si son apparition, dans les dernières pages, n'était pas aussi grand-guignolesque...

Mais il était dit qu'on boirait le calice jusqu'à la lie. Et là, guère de doute possible, ça sent le Geoff Johns des mauvais jours, le moins inspiré, celui capable d'infliger des scènes impossibles. Il s'agit donc de gober ce qu'il fait de Dexter Dent, le fils de Harvey et Gilda dans cet univers.

Le môme taciturne, gardé par Oswald Cobblepot au manoir Wayne, n'était certes pas net en obtenant de sa nounou des leçons de tir, mais quand enfin il échappe à la surveillance du Pingouin pour descendre à la Batcave et chourraver des équipements, on craint le pire dès qu'on le voit représenté en légère contre-plongée pleine page, prêt à accomplir une séquence qui va nous achever.

On n'est pas déçu : le mouflet réussit à tromper la surveillance des gardiens de l'asile d'Arkham, à voler le passe de l'homme de ménage, à étaler deux autres gardes d'un coup de pied (fortiche pour ce lutin de mettre K.O. ainsi deux agents taillés comme des armoires à glace), à ouvrir la porte qui mène à la cellule de sa mère en trafiquant les fils électriques (il a dû suivre une formation accélérée hors-champ) avant de serrer sa môman dans les bras, sans être effrayé par le fait qu'elle s'est défigurée ! Tout ça sans rire.

Ce peudo-Robin finit par saisir, mais trop tard que sa mère est complètement chtarbée et qu'une présence encore plus maléfique fait entendre sa voix dans la cellule. La scène prend tout son sel avec la narration parallèle employée pour montrer qu'au même moment Thomas Wayne devine qui est vraiment le tueur à l'horloge qui est aussi l'autre personne dans la cellule de Gilda Dent. Que c'est subtil !

A ce niveau-là de nullité, on préfère en rire qu'en pleurer, mais c'est surtout la sidération qui l'emporte car vraiment, c'est stupéfiant. C'est trop. Pour un peu, ça ressemblerait à du sabotage (et Dieu sait que DC sait y faire quand ils le veulent). En tout cas, c'est ce genre de moment embarrassant dont une série ne se remet pas.

Louer les dessins de Xermanico est bien dérisoire après ça. Il fait un boulot remarquable depuis le début, mais être associé à une histoire qui se crashe comme ça, ça fait tâche. Bon, il a déjà rebondi (il signera les dessins d'un one-shot consacré à Gueule d'argile dans le cadre d'une collection intitulée Batman : One Bad Day, sur les vilains emblématiques de la chauve-souris, écrite et dessinée par le gratin de l'éditeur).

Mikel Janin s'acquitte des deux dernières pages dont, là aussi, on se demande bien comment elles vont conduire à une fin digne de ce nom, avec ces mentions à l'Hypertemps et l'Omnivers, des notions maousses expédiées en fin d'épisodes et censées compléter l'intrigue principale. Janin, par contre, ne semble pas promis à un destin aussi favorable que Xermanico, DC ne l'annonçant sur aucun projet (série, one-shot, Black Label). Triste et injuste.

Lire cet épisode, c'est quelque chose. Mais j'aurai préféré que ce soit connoté plus positivement. Le prochain chapitre risque d'être... Spécial.

IMMORTAL X-MEN #5, de Kieron Gillen et Michele Bandini - A.X.E. : JUDGEMENT DAY tie-in


Kieron Gillen écrivant l'event A.X.E. : Judgment Day, il était logique qu'il utilise la série Immortal X-Men dont il est également le scribe comme tie-in. Pour autant, le scénariste n'abandonne pas le procédé consistant à consacrer un épisode à un membre du conseil de Krakoa - cette fois : Exodus. Une réussite. Même si le titre se porterait tellement mieux avec un vrai bon dessinateur...


Exodus est un des plus anciens mutants du Conseil de Krakoa : il a participé aux croisades quand il a rencontré Apocalypse qu'il a pris par erreur pour le messie.


Le Grand Esprit des Eternels lance son attaque psychique sur les télépathes du Conseil. Exodus a croisé par le passé Sersi aux côtés de Black Knight qu'il a épargnés en désobéissant à Apocalypse.


Emma Frost et Hope soutiennent Exodus pour percer les défenses du Grand Esprit. Jadis, Exodus fut retrouvé par Magneto qui lui fit comprendre que le géne X avait un sens religieux.


Aujourd'hui, Exodus fait reculer le Grand Esprit et a placé sa foi dans Hope Summers. Druig lance alors à l'assaut de l'île les six Hex que Bennet de Paris part affronter seul pour gagner du temps.

C'est assez rare pour être noté mais Immortal X-Men est une série à laquelle il faut s'accrocher car elle s'améliore d'épisode en épisode. Kieron Gillen a démarré de manière un peu désinvolte et ironique, comme s'il ne voulait pas traiter trop sérieusement le gouvernement de Krakoa (alors que de son côté Al Ewing sur X-Men : Red embrassait le Grand Cercle d'Arakko). Puis il s'est ressaisi.

Et, maintenant que A.X.E. : Judgment Day est lancé, Gillen se sert de sa série comme d'une chambre d'écho pour son event, montrant à quel point les tie-in (du moins sous sa responsabilité) sont organiquement liés à sa saga. 

Pour autant, le principe d'Immortal X-Men est conservé : un épisode pour un membre chaque fois différent du Conseil de Krakoa. Gillen se penche ce mois-ci sur le cas de Bennet de Paris alias Exodus. Créé en 1993 par Scott Lobdell et Joe Quesada, apparu dans les pages de X-Factor, c'est un personnage qu'on a surtout remarqué sous l'ère Hickman pour ses fréquentes prises de bec avec Mr. Sinistre et pour son rôle de conteur auprès des enfants mutants à qui il vante les exploits des champions de leur communauté (en particulier Magneto).

L'épisode revient sur l'attaque du Grand Esprit (Uni-Mind) des Eternels vu dans Judgment Day #1. Alors que Exodus sent l'assaut arriver, il se remémore les grands périodes de sa longue existence depuis les croisades du XIIIème siècle au cours desquelles il cherchait une tour mythique en Egypte et où il croisa Apocalypse qui en fit son lieutenant (car ses enfants, les 4 Cavaliers, l'avaient rejeté). Ce flashbback permet de justifier la connaissance qu'a Exodus des Eternels puisqu'il combattit Sersi en affrontant le premier Black Knight (Eobar Carrington), son amant, sur ordre de Apocalypse.

Gillen va et vient entre présent et passé de façon formidable car chaque retour dans le temps permet de souligner la tension et la gravité de ce qui se joue aujourd'hui. On revoit son association avec Magneto, son premier combat contre les X-Men, et ses déceptions successives aux côtés de ceux qu'il a pris pour les messies de sa race. Car la dimension religieuse est omniprésente chez Bennet de Paris.

Ainsi, il interpréta, sous l'influence de Magneto, le X du gène mutant comme un croix chrétienne renversée. Et, on a pu voir, dans Immortal X-Men #2, lors de l'élection de Hope Summers pour une place au Conseil de Krakoa à quel point Exodus était convaincu qu'elle était la sauveuse des mutants qu'il cherchait depuis si longtemps - et qu'une vision dans le désert d'Egypte lui rappela. C'est habile, un peu opportuniste, pas très subtil, mais ça fonctionne.

Car l'autre aspect mis en avant par Gillen pour le personnage est son côté chevaleresque. Au fond Bennet de Paris est resté un croisé au sens littéral du terme, portant la sainte parole de son église, affrontant le dragon. Il perce les défenses du Grand Esprit avec le soutien d'Emma Frost et Hope, puis se lance seul contre les Hex, ces géants éternels invoqués par Druig à la fin de Judgment Day. Exodus acquiert une sorte de noblesse héroïque que son costume, sa peau rouge, ses laïus raillés par Sinistre nous emmpêchaient d'apprécier. Un remarquable effort de caractérisation pure accompli par Gillen donc.

Fort de tout cela, la série ne manque que d'une chose : un vrai bon dessinateur, qui la ferait décoller au même niveau que X-Men : Red. Car Michele Bandini a beau être un meilleur anrrateur que Lucas Werneck, il demeure moyen, quelconque. Bien entendu, il est capable de produire des pages convaincantes (la préparation de la contre-attaque par Emma, Hope et Exodus, Exodus face au dragon), mais ce n'est pas suffisant.

Bandini a un trait trop lisse pour porter un récit épique comme celui-ci, et la comparaison est terrible après avoir vu les planches insensées de Valerio Schiti sur Judgment Day #1. Les visages sont fades, la gestuelle est pauvre, le découpage est paresseux. Tout est insuffisant, tout manque de souffle, d'envergure. Ce n'est pas aussi maladroit, emprunté que Werneck qui dessine sans avoir l'air de savoir comment composer décemment une image ou d'enchaîner les cases, mais ça manque de relief, de texture.

Tant que Immortal X-Men n'aura pas résolu cette faiblesse esthétique, elle restera derrière X-Men : Red, malgré les efforts vraiment louables de Gillen. Mais faute de mieux, on continuera à suivre pour apprécier ce que le scénariste portraituera dans les prochains mois - à commencer par Sebastian Shaw, un autre gros client, dans le 6ème numéro.

mercredi 3 août 2022

BATMAN : KILLING TIME #6, de Tom King et David Marquez


Clap de fin pour la mini-série Batman : Killing Time écrite par Tom King et dessinée par David Marquez. Et pas de miracle : c'est une déception. Le fin mot de cette histoire ne fait qu'en souligner le caractère laborieux, inutilement capillotractée. Je crois que Tom King devrait un peu lâcher la grappe de la chauve-souris (même s'il n'en a pas fini avec elle...).
 

A l'origine de cette affaire, il y a la Roi du Temps : c'est lui qui a élaboré tout le plan exécuté par le Sphinx, Catwoman et Killer Croc, en y impliquant le Pingouin et l'Aide.


Aujourd'hui, tout cela trouve un dénouement dramatique à Moldoff Park où une fusillade entre les gangsters alliés au Pinguoin et les forces aux ordres de l'agent Espinzoa se sont entretuées.


Dans le chaos qui s'en est suivi le Sphinx, Catwoman et l'Aide ont fui. Et leur butin avec eux. Batman retrouve Edward Nygma et Selina Kyle au Maroc. Mais l'Aide a disparu.


Quand au Roi du Temps, il attend, résigné, Batman au pied du Parthénon en Grèce où il ui avoue la raison pour laquelle i a voulu acquérir ce qui était en fait l'Oeil de Dieu...

Batman : Killing Time avait sans doute trop bien commencé pour durer aussi correctement. Tom King semblait vouloir nous embarquer dans une aventure trépidante à la narration décousue, située dans les premières années d'activité de Batman; Au final, il a livré un récit confus, dérisoire, au dénouement abscons, renouant avec ses pires travers.

Ce sixième et dernier épisode débute pourtant bien en révélant l'identité de l'instigateur de toute cette intrigue. Car ce n'est pas le Sphinx ni le Pingouin qui a eu l'idée de ce vol audacieux d'une relique mystérieuse aux pouvoirs divins, c'est le Roi du Temps (Clock King en vo).

Cette mise en perspective assez habile redistribue les cartes et donnerait presque envie de tout relire à l'aune de cette découverte. Toutefois, le revers de la médaille, c'est que cela n'aboutit qu'à un dénouement tiré par les cheveux, aux motivations particulièrement grotesques. Tom King s'est pris les pieds dans sa propre histoire.

Ce n'est pas la première fois que le scénariste est victime de ses ambitions : déjà lors de son run sur Batman, dans la seconde moitié de celui-ci (donc après le mariage raté entre Bat et Cat), il avait entrepris de montrer, dans le détail la déchéance de son héros, absolument dévasté par cet échec amoureux, tandis que Bane et Thomas Wayne (le Flashpoint Batman) mettaient la main sur Gotham. Des arcs interminables, verbeux, réglés de manière insuffisamment intenses pour satisfaire.

Dans Heroes in Crisis, aussi, King avait tenté de tricoter une intrigue policière autour d'un sancturaire pour héros sujets au stress post-traumatique. La résolution était tellement compliquée qu'elle suscita moquerie et méfiance pour la suite. Avec, comme pour Batman, un excès de texte, de considérations philosophiques.

Parfois, c'est son péché, King s'écoute trop parler. C'est un auteur cultivé qui aime le montrer. Quand il est bien inspiré, cela produit des digressions qui en définitive enrichissent le propos (comme dans Rorschach, SupergirlThe Human Target, ou dans une moindre mesure Strange Adventures). Mais souvent, elles ne font que l'alourdir, le lester, au détriment de la tensio dramatique, du rythme, et alors cette culture exprimée passe facilement pour du verbiage ou de la prétention.

Avec Killing Time, et sa narration exagérèment éclatée, King avait l'obligation d'arriver à une fin qui en vaille la peine. Or l'explication du Roi du Temps et la justification des flashbacks sur les origines de la relique volée par le Sphinx et Catwoman ne peuvent que décevoir. Tuer le temps, disait le titre, ou nous l'avoir fait perdre, comme on a en le sentiment : dans cette intervalle se trouve tout l'échec entre l'ambition de King et la vérité de son projet.

Et David Marquez ? J'ai beaucoup aimé ce dessinateur chez Marvel. Mais j'emploie le passé à dessein car je me demande à présent si je ne l'ai pas surévalué. A moins que DC ne lui aille pas au teint. Quoiqu'il en soit, sa production depuis qu'il a quitté Marvel pour suivre Bendis chez DC n'a été qu'une grande désillusion. Et ce n'est pas Killing Time qui rattrapera ce triste bilan.

Ce dernier épisode abuse de cases copiées-collées, d'absence de décors. Quand il se plie aux tics de King (avec une scène découpée en "gaufrier"), c'est embarrassant car on voit qu'il obéit paresseusement à une consigne et la page elle-même témoigne à elle seule du manque de rythme de l'affaire (une page pour ça, franchement, c'est ridicule).

Marquez a du talent, attention, et ça se voit par éclairs, quand ça bouge, quand il représente la moto de Batman, une action acrobatique dans un hélicoptère. Mais comme un artiste trop gâté par la nature et qui ne se force pas, parfois Marquez cède à la facilité, oubliant les décors, s'appuyant sur son coloriste (Alejandro Sanchez, excellent et méritant).

Surtout, ce qui effare, c'est à quel point, à part pour Catwoman et le Pingouin, Marquez semble incapable d'interpréter personnellement, de s'approprier de manière originale, des figures comme le Sphinx ou, surtout, Batman. Son style paraît trop lisse, inadapté, au point qu'on a l'impression de revoir du Billy Tan (par raport auquel Marquez a pourtant plus de technique). Quand il s'agit d'animer un héros aussi iconique, il faut se l'approprier, en donner une version, pas simplement bien le dessiner, or le Batman de Marquez n'a rien de spécial, il est désespérément sans aspérités. A tout prendre, je pense que Marquez serait sans doute plus à son avantage avec Superman. Mais plus encore avec Catwoman (d'ailleurs il le reconnaît en ayant dit le plaisir à la croquer).

C'est donc un échec. Ce n'est pas grave, mais je crois que Tom King devrait oublier Batman quelque temps, essayer d'autres héros, ou faire ce qu'il sait le mieux (revisiter des personnages de second rang dans des mini-séries du Black Label). Pourtant, ce ne sera pas pour tout de suite : dans quelques semaines sort un one-shot sur... Le Sphinx, avec l'inévitable Mitch Gerads, dans le cadre d'une collection sur les méchants de Batman). Pas sûr que je lise ça. Et de toute façon, King va aussi proposer un hors-série Tales of the Human Target avant le retour de Christopher Chance en Septembre.