jeudi 21 avril 2022

CATWOMAN #42, de Tini Howard et Nico Leon


Avec ce 42éme épisode de Catwoman se clôt le premier arc de la série depuis que Tini Howard en a repris la direction. Mais c'est une conclusion à l'image de ce qui a précédé : décevante, sans souffle, sans tension. Nico Leon, après un départ prometteur, a livré sans ciller des planches paresseuses, noyées dans des effets numériques déplaisants.


Entrés par effraction dans sa chambre d'hôtel, les agents d'Eiko Hasigawa préviennent Catwoman que les familles du crime hésitent à la faire tuer par Black Mask. Elle doit convaincre un caïd de l'épargner.


Mais Catwoman n'a plus de temps pour négocier. Elle cible donc directement Roman Sionis/Black Mask, chez qui elle s'introduit pour lui dérober ce à quoi il tient le plus.
 

Alors que Black Mask tente de forcer la décision auprès des parrains de la pègre de le laisser éliminer Catwoman, elle le contacte en possession du masque qu'il a fait tailler dans le cercueil de son père.


Sionis se rend sur les docks pour récupérer son bien mais il se fait pièger par Catwoman, soutenue par les agents d'Eiko Hasigawa...

Je vais donc rédiger ma dernière critique sur la série Catwoman puisque je cesse de suivre ce titre après ce numéro. J'espérai beaucoup (trop ?) de sa reprise par Tini Howard, déçu aussi que Ram V l'ait quitté aussi rapidement. Mais le compte n'y est tout simplement pas.

Si comparaison n'est pas raison, il faut quand même reconnaître à Ram V qu'il proposait quelque chose qui me convenait davantage. Tini Howard n'a pas tellement bouleversé la donne, s'inscrivant dans les pas de son prédécesseur, mais sur des bases moins lisibles, moins claires dans les intentions. C'est là où le bât blesse : qu'a voulu raconter la scénariste ?

Ram V partait sur un postulat séduisant et simple, avec des références appuyées au run de Ed Brubaker, plaçant Catwoman dans son élément (de retour dans le quartier de Alleytown dont elle voulait reprendre le contrôle pour sauver des jeunes désoeuvrés de la délinquance de caïds locaux). Il lui opposait un méchant retors ( le Père Vallée), des rivaus charismatiques (le Pingouin, le Sphinx). Il aura fallu que Fear State vienne parasiter tout ça pour Ram V se désinvestisse de la série et la quitte.

Tini Howard, elle, est partie sur un statu quo aussi prometteur : Batman quittait Gotham (dans sa propre série, reprise par Joshua Williamson) et laissait donc les hauts quartiers sans surveillance. Mais à partir de là, il a bien fallu constater le gouffre qui existait entre la note d'intention de la scénariste et la réalité de son script : elle promettait le retour d'une Catwoman monte-en-l'air, plus ambiguë dans son positionnement moral, aux prises avec le gratin de la pègre. Le compte n'y est pas.

D'abord parce que le gratin de la pègre en question est incarné par des personnages qui manquent cruellement de charisme. Après le Pingoin, le Sphinx, c'est difficile et ce ne sont pas Eiko Hasigawa, Finbar Sullivan, Don Tomasso, Drago Ibanescu qui risquent de les faire oublier. Ensuite, pour ce qui est de Catwoman, on ne l'a pas vue renouer avec la cambriole (alors qu'on aurait pu penser que l'histoire la verrait être traquée par la pègre après qu'elle l'ait soulagée de quelque magot). Enfin, il y a le cas Valmont.

La couverture de ce n°42 suggère une relation fièvreuse entre le féline fatale et ce tueur, mais il n'en esr rien. Howard a échoué totalement à faire de cette création originale un acteur intéressant, dont le rôle ait un poids sur l'intrigue. On ignore tout de ses motivations, il manque d'épaisseur, a un look sans personnalité (avec qui plus est un masque dont on se demande comment il lui permet de voir !). C'est dommage parce que, là encore, il y avait de quoi créer un anti-héros trouble et troublant, mais c'est raté.

Tout cela aboutit à un sentiment de désintérêt, on a un mal fou à accrocher à ce qu'on nous raconte, au point que la manière dont Catwoman réussit à écarter Black Mask de l'équation (pourtant un de ses ennemis les plus emblématiques) tombe complètement à plat. Idem pour Eiko Hasigawa, une autre figure pleine de potentiel mais trop vaporeuse. Ou le fils Tomasso, Dario, un faire-valoir passable. Quatre épisodes pour ça, c'est maigre, trop maigre.

Graphiquement, la série telle que reprise par Howard offrait à Nico Leon, transfuge de Marvel où il ne s'est jamais imposé au-delà du statut de remplaçant, l'occasion de briller. Le premier épisode et le suivant furent séduisants, imposant un style élégant, malgré un risque évident de surchauffe.

Puis patatras ! Les deux épisodes suivants ont révélé un tout autre visage de l'artiste, noyant ses dessins (ou ce qu'il en restait, c'est-à-dire les personnages) dans des décors numérisés à outrance quand il ne s'agissait pas simplement de photos retouchées. Soudain, on se retrouvait dans des planches dignes d'un Salvador Larroca (dit la photocopieuse), sans charme, sans personnalité. Entretemps, comme pour ne rien arranger, Jordie Bellaire (rescapée du run de Ram V et Fernando Blanco) a été voir ailleurs, remplacée par Veronica Landini (qui n'a pas démérité cependant).

J'observe ici qu'il est parfois difficile pour les auteurs Marvel de se fondre dans le moule DC (Bendis s'y est perdu), et Tini Howard m'a plus ravi avec Excalibur qu'avec Catwoman. J'arrête donc les frais, un peu à regret (car on ne sait jamais si ça aurait pu s'arranger), mais insister n'est pas forcèment gagner au final. Peut-être qu'un jour, à nouveau, quelqu'un saura se saisir de Selina Kyle avec adresse : c'est un personnage qui a toujours brillé par intermittence dans son propre titre.

vendredi 15 avril 2022

FLASHPOINT BEYOND #0, de Geoff Johns et Eduardo Risso


Et c'est parti pour Flashpoint Beyond ! Cet event, un peu à la marge, marque le grand retour de Geoff Johns, qui s'est fait discret chez DC (au profit de ses creator-owned chez Image Comics). Le scénariste revisite, onze ans après, Flashpoint, qu'il avait déjà écrit, fidèle à ses lubies de structurer le DCU, mais désormais dans son coin. Pour ce numéro 0, en forme de prologue, il collabore pour la première fois avec Eduardo Risso. Un début accrocheur, mais qui nécessite d'avoir révisé.


En compagnie du Mime et de Marionnette, Batman s'introduit dans le repaire abandonné de Rip Hunter où il dérobe une boule à neige. Il s'apprête à bouleverser la continuité, malgré les mises en garde de ses paertenaires.


Thomas Wayne se réveille à son bureau. Harvey Dent le menace de l'envoyer derrière les barreaux s'il ne va pas parler à sa femme, enfermée à l'asile d'Arkham. Wayne ne comprend comment il peut être de retour dans son monde qui a été détruit.


Pour tenter de réparer cette anomalie, il va voir Barry Allen et lui raconte comment, en tant que Flash, il avait fait irruption dans cette réalité pour sauver sa mère. Il doit à nouveau intervenir. Mais Allen le prend pour un fou.
 

Déguisé en Batman, Wayne transporte Allen sur le toit du plus haut immeuble de Gotham avec le projet de répéter l'accident qui conféra ses pouvoirs à Flash. Mais l'opération est sabotée et coûte la vie à Allen.


Au même moment, Harvey Dent est victime d'un attentat. Batman sauve son fils et se lance à la poursuite de l'agresseur, un atlante, qui sait ce que tente de faire le justicier...

D'abord, revenons sur Flashpoint, édité en 2011, écrit par Geoff Johns et dessiné par Andy Kubert : cet event a donné naissance à l'ère DC New 52, sorte de reboot de la continuité avant les corrections effectués cinq plus tard lors de DC Rebirth. Mais que racontait Flashpoint déjà ?

On peut rapprocher cet event de Age of Apocalypse chez Marvel : un beau matin, Barry Allen (Flash) se réveille dans un monde bien différent de celui dans lequel il vivait et où la Force Véloce (la source de ses pouvoirs) n'existe plus. La Terre est le théâtre d'une guerre entre amazones et atlantes (donc entre Wonder Woman et Aquaman) qui a ravagé l'Europe. Allen va tout faire pour corriger les choses en retrouvant ses camarades de la Justice League, à commencer par Batman... Qui, dans cette réalité, est Thomas Wayne (Bruce a été assassiné à la place de ses parents dans Crime Alley et Martha Wayne est devenue le Joker). Personne ne se rappelle de Flash qui, lui-même, risque de perdre la mémoire. Mais d'autres héros se souviennent d'avant...

Dans cette saga, Johns faisait feu de tout bois, même si, entre le moment où il avait teasé son histoire (dans la série Flash) et la parution de Flashpoint, un an s'écoula au cours duquel le staff éditorial de DC réfléchit à refonder sa continuité, obligeant le scénariste à adapter son intrigue pour permettre ce tournant. Il n'empêche, même avec ces changements, Flashpoint fut un succès, d'abord parce que c'était une histoiré étonnamment abordable (malgré des références parfois pointues - comme la guerre entre amazones et atlantes, inspirée par un arc de Wonder Woman en 1974).

Pourquoi Geoff Johns revient-il aujourd'hui dans le monde de Flashpoint ? En vérité la bonne question à se poser serait plutôt : pourquoi n'y est-il pas revenu plus tôt ? En onze ans, l'étoile de l'ex-grand architecte du DCU a pâli. Il a tenté lors des New 52 de réconcilier l'ancien et le nouveau monde, sans vraiment y arriver, et même promu au sein de la hiérarchie éditoriale de DC, il a dû composer entre Dan Didio et Jim Lee, qui prenaient les décisions finales. Ajoutez à cela la polémique autour du film Justice League, enflée par les déclarations incendiaires de Ray Fisher accusant Johns de racisme. Lorsqu'on est passé à l'ère DC Rebirth, Johns a comme laissé tomber et fini par se tourner vers Image pour créer son propre univers de poche à partir de la série Geiger (dessinée par son complice Gary Frank), ne revenant à la maison que pour des récits par ailleurs controversées (3 Jokers, Doomsday Clock), où il apparaissait comme obsédé par l'héritage d'Alan Moore et la volonté d'intégrer ce qu'avait écrit ce dernier hors continuité à l'ensemble dont, lui, rêvait.

Peut-être que l'émergence du Black Label n'est pas étrangère à la décision de Johns de ranimer le monde de Flashpoint, quand bien même Flashpoint Beyond n'est pas édité au sein de ce label. Mais le scénariste a dû comprendre que ses confrères qui l'avaient investi pouvaient y raconter des histoires sans s'astreindre à la marche des séries mensuelles régulières. Dans ces conditions, réécrire du Flashpoint, c'était s'inscrire dans ce mouvement, à la marge tout en rappelant que ce fut le point de départ de la révolution entamée par DC.

Enfin, Flahspoint a essaimé sans Johns comme en témoigne le crossover Batman/Flash : The Button par exemple. Et surtout, ironiquement, Flashpoint a existé avant Johns puisqu'en 1999 il y a eut un récit "Elseworlds" du même titre (avec une intrigue certes différente). Qouiqu'il en soit Johns av ait voulu grâce à Flashpoint donner à Flash l'équvalent de ce qu'il avait réussi à produire pour Green Lantern : un point culminant, rappelant l'importance historique du speedster.

Beyond démarre de la même manière que Flashpoint : Thomas Wayne se réveille dans un monde qu'il croyait détruit. Seul lui se souvient de la fin de cette réalité et il part en quête d'une solution pour réparer cette anomalie. Il commet tout de suite des choix hasardeux, précipités, tout en renouant avec un contexte familier (la guerre amazones-atlantes, les héros officiels, sa femme devenue folle comme celle de Harvey Dent, le deuil impossible de son fils). Encadré par un prologue et un épilogue avec "notre" Batman qui pille le repaire de Rip Hunter et est mis en garde par un des Maîtres du Temps, le récit accroche facilement et rapidement. Tout en proposant des idées "Johnsiennes" uniques.

Car, au fond, le scénariste n'a pas encore tout à fait renoncé à structurer le DCU. S'il ne peut le faire directement (après Scott Snyder et maintenant Joshua Williamson, en passant par Grant Morrison), il cartographie son éternel projet comme s'il souhaitait que ses successeurs s'en inspirent. Parce que Johns a un remarquable esprit de synthèse et une culture encyclopédique ainsi qu'un amour profond pour cet univers.

Dans les premières pages de Flashpoint Beyond, on voit Batman (Bruce Wayne) examiner un tableau qui fait évidemment penser à celui découvert par Booster Gold dans 52, avec des inscriptions propres à faire phosphorer n'importe quel fan et à alimenter les fantasmes d'un DCU résumé. Et ça commence par les initiales DC que Johns traduit par Divine Continuum. De là découlent l'Omnivers, d'un côté (soit l'espace géographique du DCU) et l'Hypertemps (la dimension temporelle du DCU). L'Omnivers débouche sur le Multivers, le Dark Multivers et la Sphère des Dieux. Tandis que l'Hypertemps se divise entre le Vanishing Point et les Lîmbes. Même si tout ça vous semble nébuleux, ou même vous échappe ou vous semblent inutile, dîtes-vous simplement qu'il s'agit d'une sorte de meubles à tiroirs contenant les outils organisant le DCU et donc expliquant les Terres parallèles, donc le monde de Flashpoint. En une image, Johns concentre ce que Joshua Williamson, Scott Snyder et Grant Morrison ont voulu établir dans Infinite Frontier, Metal/Death Metal et Final Crisis : une sorte de document de synthèse, de rapport quasi-officiel qui mettraient des mots sur des concepts permettant d'apprécier le joyeux bordel du DCU depuis les années 50 et l'avènement du Silver Age.

Tout ça m'a fait penser aux data pages dans House of X/Powers of X de Hickman et je me suis dit que si Johns avait eu l'ambition plus modeste, il aurait dû faire pareil chez DC avec quelque chose d'aussi dense, et c'est sans doute ce qu'il a(vait ?) en tête avec son projet de reprise de Justice Society (avec Bryan Hitch), sorte de troisième acte après JSA et Justice Society of America.

Pour en revenir à nos moutons, il faut aussi parler d'Eduardo Risso, un artiste avec lequel Johns comptait travailler depuis longtemps et qui, lui aussi, revient à l'univers de Flashpoint. En effet, en 2011, il avait signé les dessins de Flashpoint : Batman Knight of Vengeance, écrit par son fidèle compère Brian Azzarello, un des meilleurs tie-in de l'event.

Risso renoue donc avec Thomas Wayne comme s'il l'avait littéralement quitté hier (alors que depuis le personnage a fait du chemin, dans le Batman de Tom King et Justice League Incarnate de Joshua Williamson). Ses planches sont formidables, d'un expressionnisme sensuel et élégamment inquiétant. Certes, il est parfois léger sur les décors qu'il aime engloutir dans des à-plats noirs profonds, comme seul lui sait en produire, avec cette influence Frank Miller.

Mais Risso est un narrateur graphique exceptionnel, capable d'organiser des pages avec une sensibilité unique, enrichi par ses productions indépéndantes (avec Azzarello toujours), et au contact d'artistes européens (comme Christian Rossi, qui l'a souvent aidé pour ses couleurs). C'est un faiseur d'images mémorables, un créateur d'ambiances fabuleux, dont la complicité avec la coloriste Trish Mulvihill est exceptionnelle. Celle-ci travaille encore à l'ancienne, avec de l'aquarelle, et cela apporte une luminosité et des textures sublimes. On ne voit vraiment pas ça souvent.

La suite promet d'être tout aussi jolie puisque Xermanico dessinera les six prochains numéros, avec Romulo Fajardo aux couleurs. Sans qu'on sache très bien quelle importance auront leurs contributions, Jeremy Adams et Tim Sheridan assisteront Johns à l'écriture de ce qui promet d'être un event passionnant. En tout cas, ce n° 0 donne envie - bien plus, pour ma part, que le prochain Dark Crisis... A vous de faire votre choix.

ETERNALS #11, de Kieron Gillen et Guiu Vilanova


Ce onzième étpisode de Eternals est tout simplement horripilant, de la première à la dernière page. Kieron Gillen fait le malin mais ne provoque que de l'irritation chez le lecteur avec une narration qui se veut ironique, distanciée. Esad Ribic ne signe que la couverture, laissant à Guiu Vilanova les pages intérieures, qui oscille entre le moyen et le moche. Un lamentable gâchis.
 

Pour gagner du temps afin que Ajak et Makkari extirpe des informations au Céleste mort qui sert de Q.G. aux Avengers, Kingo part défier ces derniers mais il est vite démasqué.


Il ne peut compter que les renforts d'Ikaris et Thena partis sauver la bourgade de Little Hollow sur le point d'être rasée par Thanos, cherchant, lui, à soutirer des informations à son père.


Druig propose au titan fou un autre moyen d'arriver à ses fins en eplorant télépathiquement le subconscient du père de Thanos.


Tandis que Black Panther et Captain America se chargent de Kingo, Iron Man, Captain Marvel, Thor et Echo rejoignent Little Hollow où ils demandent des comptes à Ikaris, Thena et Gilgamesh...

Je ne peux le certifier, mais en lisant ce deuxième arc de Eternals jusqu'à présent, c'est comme si Kieron Gillen cherchait à saboter sa série, détruisant méthodiquement tout ce qui avait impressionné le lecteur dans les cinq premiers épisodes. Si c'est le cas, c'est réussi. Mais c'est épouvantable à lire tellement c'est horripilant.

Comme il aime à le faire, que ce soit dans Eternals ou Immortal X-Men, Gillen emploie une voix off distanciée, qui lui permet de commenter le récit en s'amusant des déboires de ses personnages. Dans Immortal X-Men, le narrateur est Mr. Sinistre, caractérisé comme une commère et un bouffon (mais cela ne date pas de Gillen). Dans Eternals, c'est la fameuse Machine, ce dispositif qui sait tout sur tout, permet de ressuciter les Eternels, de les prévenir de menaces, etc.

Ce dispositif est le plus souvent insupportable si on n'en use pas avec mesure. Et Gillen a choisi délibérément d'en abuser. L'ironie se change plus souvent qu'à son tour en voix moqueuse, sarcastique, pour suggérer que la Machine ne fonctionne plus, qu'elle est déréglée et qu'elle en a conscience. Elle ricane des manoeuvres chaotiques des Eternels et des répliques anarchiques de ceux qui les affrontent, commentent les actions laborieuses de Thanos et Druig.

Introduire de l'ironie dans un récit qui doit pourtant faire croire au lecteur que ce qui se joue est dramatique revient à se tirer une balle dans le pied. Comment en effet croire que ce qu'on lit a une quelconque gravité si le narrateur omniscient vous parle d'un ton amusé ? C'était pourtant visiblement le pari de Gillen, mais c'est un pari idiot puisqu'il traite les événements comme s'ils étaient sans conséquence.

Surtout Gillen est bavard et donc cette voix off est très présente, donc elle devient vite insupportable. Combien de fois en une vingtaine de pages a-t-on envie de lui dire de se taire tout en sachant que notre supplique restera sans effet ? L'effet supposément comique est devenu lassant, et la distanciation s'est muée en une sorte de condescendance. Car, c'est là où le bât blesse : on a surtout l'impression que Gillen se sent plus intelligent, plus malin et regarde tout ça, la série, l'histoire, les personnages et même le lecteur, de haut, en considérant que l'ensemble est bien pathétique, bien grossier par rapport à son esprit si raffiné.

Passons là encore. Car si Gillen avait le même talent que, disons, Alan Moore, Frank Miller ou Neil Gaiman (qui l'a précédé sur Eternals, avec bien plus de talent et d'intelligence, mais aussi de respect), on pourrait lui accorder qu'il écrit ça avec une volonté déconstructrice assez audacieuse. Mais ce serait lui accorder une intention qu'il n'a pas et du talent qu'il gaspille. Non, c'est bien de la suffisance qu'on sent : il n'aime pas ses personnages, il se fout de leur histoire, les scène s'enchaînent sans relief, la caractérisation est terne au possible, le récit est décousu, trop découpé pour qu'on ait le temps de s'attacher à une ou l'autre des parties qui le composent.

Au fond, qui se soucie de Phastos qu'on n'a plus vu depuis trop longtemps alors que ses copains Eternels sont censés le sauver ? Qui ressent une quelconque émotion devant les tactiques affreuses (mais désamorcées par le verbe de Gillen) de Thanos (dont on ne sait plus trop ni pourquoi il s'encombre encore de Druig ni ce qu'il cherche vraiment à savoir) ? La seule chose claire dans ce salmigondis, c'est l'imminence de l'event Judgment Day qui justifie l'intrusian des Eternels dans le QG des Avengers, le combat ridicule entre Kingo et deux des héros, ou l'explication musclée entre Ikaris, Thena, Gilgamseh (qui repointe le bout de son nez comme ça, juste pour faire le nombre) et les autres Vengeurs ? Tout ça ne ressemble à rien et n'inspire que dépit et colère. C'est crétin, mais pas que...

... C'est aussi moche. Esad Ribic, qui ne faisait plus illusion, est absent des pages de cet épisode (dont il ne signe que la couverture, très générique). Guiu Vilanova, qui l'avait précédemment assisté, prend en charge les dessins de la totalité du numéro et il faut être peu regardant pour trouver ça plus concluant.

Encré très grassement, les pages sont au mieux moyenne, au pire franchment repoussantes. C'est horrible de voir les couleurs de Matthew Wilson perdues dans ce gloubi-boulga. Le découpage est paresseux, les scènes d'action sont maladroites, et les dialogues sont mal mis en valeur (de toute façon, ils sont déjà suffisamment mauvais).

Franchement, d'où sort ce rustre qui dessine avec une telle grossiéreté ? C'est là tout ce que Marvel a en réserve pour suppléer Ribic ? Y a-t-il un editor sur ce titre pour prévoir un coup de barre de l'artiste titulaire et qui possède un niveau technique décent ? C'est indécent de proposer ça, surtout à ce prix, en prétendant miser sur la série. C'est honteux. 

Cet arc s'achève le mois prochain et il est certain que j'arrêterai la série en même temps. Tout ça n'a été que de la poudre aux yeux, après un premier arc trompeur sur la qualité du projet. Mais ce n'est guère rassurant pour Immortal X-Men par ricochet et surtout pour Judgment Day (pour lequel on en est à espérer que Gillen sera du coup surveillé de près pour qu'il arrête de faire le malin avec sa narration)...

jeudi 14 avril 2022

X-MEN #10, de Gerry Duggan et Javier Pina


X-Men #10 confirme la bonne lancée de la série depuis quelques numéros. Il aura fallu être patient mais ça valait le coup. Certes Gerry Duggan n'est pas à l'aise pour animer l'équipe, mais quand il se concentre sur un personnage comme ce mois-ci, c'est très efficace et plaisant. Javier Pina remplace toujours aussi avantageusement Pepe Larraz (qui ne signe que la couverture, pas terrible).


Des repérages effectués depuis Arakko par Malicia indiquent des traces d'adamantium sur Phobos, la lune colonisée par Feilong et Orchis. Wolverine (Laura Kinney) part enquêter sur place.


Elle s'introduit dans le repaire de Feilong incognito et cherche le métal précieux. Et elle découvre qu'est détenue là Lady Deathstrike, à qui le Dr. Stasis a promis un antidote.


Wolverine exfiltre Lady Deathstrike mais Feilong surprend l'intruse et les expulse dans le vide sidéral. Malicia vole à leur secours. Elle récupère leurs corps. Sur Krakoa, on les ressucite.


Guidée par Destinée, Malicia contacte un ami au sujet de la localisation exacte du Gameworld...

Si on s'en tient aux déclarations initiales de Gerry Duggan quand il a débuté son run sur X-Men, il avait une histoire qui occuperait toute une année. Autrement dit, avec la parution de ce dixième numéro, on n'est plus très loin de l'échéance et on peut vérifier si le scénariste avait effectivement un plan.

Force est de reconnaître que si ce plan a eu du mal à s'affirmer, il se concrétise et devrait effectivement toucher son but juste avant l'event Judgment Day. L'ensemble a été décousu, mais les lignes narratives se rejoignent progressivement comme en atteste la fin de cet épisode.

Mais avant cela, X-Men #10 reprend une forme chère à Duggan depuis qu'il anime la série, et pour cause : c'est là où il donne le meilleur de lui-même. Pour le dire simplement, le scénariste ne m'a jamais paru à l'aise pour écrire l'équipe des X-Men en tant que telle. Il a essayé, au début, mais il a, à mes yeux, échoué, la montrant comme une formation invincible face aux menaces que lui envoyait Cordyceps Jones depuis le Gameworld. Etrangèment, c'est quand il réduisait l'effectif de l'équipe que Duggan semblait plus probant.

Puis il y a eu un tournant, net, avec le subplot concernant Captain Krakoa. Tout à coup, la série s'est trouvée une direction et un élément dramatique à exploiter - puisque Cyclope devait rester "mort" aux yeux du public, il a pris une nouvelle identité et les X-Men ont du même coup compris le vrai danger qu'incarnait Orchis, dont l'organisation se structurait mieux, avec le Dr. Stasis et Feilong.

Feilong en colonisant la lune de Mars/Arakko, est devenu le caillou dans le jardin des mutants, celui qui les provoquait ouvertement et ainsi détournait l'attention des X-Men. Exhibant, comme on l'apprend au début de ce numéro les restes de Nightcrawler (recueillis lors de la première attaque contre la station Orchis dans House of X #3-4) et recelant de l'adamantium, il génère du dégoût et de la curiosité chez les héros. 

Wolverine (Laura Kinney) décide d'enquêter au sujet du métal précieux, craignant que Orchis ne l'exploite pour cloner de nouvelles armes X (comme elle-même). Duggan ménage habilement la tension (lorsque Jean Grey tente de calmer Laura) et l'humour (les autres membres prennent les paris pour savoir combien de temps Wolverine restera sous les radars de Orchis pendant sa mission). On se rend surtout compte, depuis les runs de Tom Taylor et avant lui de Mariko Tamaki, à quel point Laura Kinney est devenue un personnage plus intéressant que Logan, revitalisant le nom de Wolverine.

Il ne s'agit pas ici d'un cas de remplacement ou de doublon, comme c'est:ce fut le cas pour Thor ou Spider-Man ou Captain America. C'est plus subtil et sensible car Laura a été conçue comme le clone de Logan. Comme Kitty Pryde, c'est aussi un personnage qu'on a vu grandir, mûrir, fait rare et notable. A tel point qu'un clone de clone a été créé avec Honey Badger/Scout (Gabby Kinney), tout aussi attachant (et vue dernièrement dans New Mutants). La force originelle de Logan, complètement laminée depuis, c'était son caractère d'outsider, tellement cool et féroce à la fois. Mais cela s'est usé car la popularité de Logan a conduit Marvel à le mettre partout, à n'importe quelle sauce (tueur, professeur, chef). Dans cette configuration, Laura Kinney représente ce que Logan n'est plus depuis belle lurette : cette X-woman allergique à l'autorité, solitaire par nature, mais sans l'omniprésence éditoriale de son aînée.

Aussi, en la mettant au centre de cet épisode, non seulement Duggan se montre inspirée (car elle se lance dans une mission sans demander la permission des autres) mais surtout il exploite le personnage avec justesse, efficace, redoutable, sans être la copie de Logan. Comme, en prime, Duggan l'a peu écrite depuis le début de son run, on apprécie qu'elle soit mise en avant. Le scénariste confirme surtout qu'il est nettement plus à l'aise avec une histoire character's driven, reposant sur un héros, qu'avec un groupe entier.

Le déroulement de l'épisode est maîtrisé et très divertissant. Il rapatrie Lady Deathstrike. Et, in fine, il relie cette histoire avec Gameworld, Cordyceps Jones, très présent au début de la série. L'apparition d'une guest-star à la dernière page est amusante, sans être déplacée (car c'est quelqu'un que Duggan a déjà écrit par le passé, qui n'est dans aucune autre série actuelle, et dont le rôle est logique).

Visuellement, Javier Pina dessine là son quatrième épisode, égalant le nombre de prestations de Pepe Larraz. Et c'est toujours aussi fou de voir qu'il s'investit franchement plus que son confrère, mais surtout qu'il le suppléé sans que la série n'en souffre qualitativement. 

Pina imite volontiers le trait de Larraz, mais ses planches sont plus soignées, mieux cadrées. Larraz est un grand talent, c'est indéniable, mais il ne m'a jamais donné l'impression d'être vraiment là depuis qu'il dessine X-Men, comme si, au fond, ça ne l'amusait pas, ça ne l'inspirait pas. On peut légitimement penser que Larraz s'épanouit davantage avec des scripts qui challengent plus ses capacités (comme lors de House of X ou Planet-Size X-Men).

En revanche, Pina s'éclate sur X-Men, il profite. C'est un titre béni pour un artiste en quête de reconnaissance (comme peuvent l'être Avengers ou Spider-Man), et il s'investit, ne s'économisant pas. Ses pages sont belles et percutantes, elles débordent d'énergie et il est très en forme ce mois-ci. Il maîtrise le casting, donne du souffle au récit, valorise le décor. Son découpage est très performant, avec des moments de tension parfaits, que subliment les couleurs de Marte Gracia.

Ce n'est pas que je n'ai pas envie de revoir Larraz, mais les épisodes de Pina méritent vraiment qu'il devienne l'artiste titulaire de la série, il le mérite, et je crois que les fans savent qu'ils ne perdent pas au change. Parfois, il faut savoir donner sa chance au remplaçant, à celui qu'on n'attendait pas et Pina me fait penser à la trajectoire de Schiti, qui a vraiment explosé sur Guardians of the Galaxy, où s'est imposé quand McNiven ou Pichelli étaient incapables d'enchaîner les épisodes.

C'est, je le dis dès maintenant, ma lecture préférée de cette semaine, dans les nouveautés parues depuis Mardi. Ce n'est pas un grand épisode, un super numéro, mais c'est un numéro qui fait le job, qui le fait vraiment bien. Si X-Men, c'est ça désormais, alors ne touchez plus rien : Duggan a trouvé son rythme de croisière, Pina a supplanté Larraz, et la première "saison" de l'ère Reign of X/Destiny of X promet de s'achever en beauté. En réclamer plus risquerait de provoquer plus de dégâts que de profits.

lundi 11 avril 2022

EN CORPS, de Cédric Klapisch


Cela faisait un moment que je n'avais pas écrit de critique sur un film - en dehors du genre super-héroïque. Mais j'ai eu un tel plaisir, une telle émotion en voyant En Corps, le nouveau long métrage réalisé par Cédric Klapisch que je voualais les partager avec vous, en espérant vous donner envie d'aller le voir.


Elise est une première danseuse dans le corps de ballet de l'Opéra de Paris. Un soit, avant d'entrer en scène, elle aperçoit dans la coulisse son amant, également son partenaire pour cette représentation, embrasser une autre danseuse. L'événement la trouble tant qu'elle se reçoit mal lors d'une figure et se blesse sérieusement. La femme médecin qui l'examine est réservée sur son avenir dans la troupe.


Entre les mains de son kinésathérapeute, Yann, Elise tente de faire face mais apprend que la danseuse avec qui son amant l'a trompée était la compagne du praticien. Tous deux conviennent de la nécessité de tirer une leçon de cette trahison en faisant une pause pour réflechir à l'avenir. Elise renoue avec Sabrina, une ancienne amie du conservatoire, qui lui propose de les accompagner, elle et Loïc, son compagnon, en Bretagne, où ils font la cuisine pour une femme qui accueille en résidence des artistes.


Elise fait la connaissance de cette femme, Josiane, qui, elle aussi, a subi une grave blessure dans sa jeunesse mais soutient tous ceux qui partagent leur don. Bientôt une compagnie de danse contemporaine dirigée par le chorégraphe Hofesh Shechter s'établit dans la maison et cela motive Elise à se rétablir au plus vite. Mais la peur d'aggraver sa blessure la freine dans un premier temps.


Pourtant lorsque Shechter l'invite à participer aux répétitions, Elise ne résiste pas longtemps et oublie ses craintes, renouant avec le plaisir de pratiquer la danse et de s'essayer à un nouveau registre. Elle se rapproche de Medhi, un membre de la troupe. Moralement et physiquement, elle récupère de manière spectaculaire. Même si Yann, qui vient la retrouver en espérant lui révéler ses sentiments pour elle, doit oublier ses plans...

Shechter et ses danseurs repartent pour Paris où ils se produisent prochainement et le chorégraphe invite Elise dans la troupe si elle se sent prête. Peu après, c'est au tour de Loïc et Sabrina de s'en aller. Josiane fait promettre à Elise de danser à nouveau et de le faire avec joie pour permettre aux autres de profiter de la beauté de son art.

 


A Paris, Elise revoit son père et l'invite aux ultimes répétitions avec la troupe de Shechter qu'elle a intégrée. D'abord étonné par la voie choisie par sa fille, ce dernier lui avouera sa fierté et son amour le soir de la première du spectacle. Elise, aux côtés de Medhi et ses nouveaux partenaires, entame sa deuxième vie, telle qu'elle l'avairt promise à sa défunte mère puis à Josiane...

Le plus curieux, c'est que je ne suis même pas très friand de danse, qu'elle soit classique, moderne ou de salon. Quand j'allais aux boums (hé oui, j'ai l'âge d'avoir été aux boums...), j'étais trop maladroit et timide pour oser même inviter une fille à partager un slow avec moi, et je n'ai même jamais mis les pieds ni dans une boîte ni à l'opéra !

Mais... Mais Cédric Klapisch. Oh, je sais bien que pour certains cinéphiles, ce cinéaste n'est pas digne de considération : trop gentil, des films trop sages, que sais-je encore. Mais j'aime son cinéma qui sonde ma génération en fait, depuis trente ans tout juste. J'ai grandi avec ses longs métrages et ils ne m'ont jamais assez déçu pour que je lui tourne le dos. Oui, c'est un cinéma gentil, bienveillant, mais pourquoi serait-ce un défaut, une tare ?

Parce que je ne comprends pas ce procès et que, à vrai dire, je m'en moque, j'avais coché la date de la sortie de En Corps en espérant pouvoir aller le voir. Ce fut chose faite ce dimanche d'élection présidentielle.

En Corps est un film sur la résilience, une notion à la mode mais qui trouve du sens en ces temps troubles. Théorisée par Boris Cyrulnik, la résilience est la capacité à surmonter un choc traumatique. Qui n'en a pas vécu ? Celui que subit Elise, l'héroïne de cette histoire, la force à se remettre en question brutalement. Un soir de représentation, elle découvre que son partenaire sur scène et dans la vie la trompe. Peu après, elle se blesse en faisant une mauvaise réception. La femme médecin qui la recevra pour examiner ses radios après qu'on l'a platrée à l'hôpital ne sera pas rassurante en évoquant une liaison l'empêchant peut-être de danser à nouveau.

Ce diagnostic est nuancé par Yann, son kiné, mais il est aussi chamboulé qu'elle car sa fiancée est précisément la danseuse avec laquelle l'ex d'Elise l'a trompée. En partageant cette épreuve, tous deux conviennent qu'il faut savoir en tirer parti, en s'autorisant une pause pour réfléchir sur leur avenir, leurs envies. Peu après, Elise revoit une ancienne amie du conservatoire de danse qui lui offre un boulot en Bretagne dans une résidence d'artistes.

Là-bas, Elise fait plusieurs rencontres qui vont être déterminantes, comme autant d'étapes dans sa reconstruction. Cédric Klapisch et son co-scénariste, Santiago Amigorena, se servent de personnages secondaires pour mettre en mouvement cette remontée à la surface pour leur héroïne. Un procédé simple, convenu, certes, mais efficace, et qui fonctionne car on s'attache de plus en plus à Elise mais aussi aux gens qui l'entourent. Un flashback nous la montre enfant puis adolescente suivant sa mère à des cours de danse, puis, de manière plus allusive, nous renseigne sur le décès de cette maman et la vie avec un père et deux soeurs plus âgées. Des petits cailloux qui nous guident sur l'existence de cette jeune femme fragilisée mais déterminée, ouverte à la vie mais dans l'incertitude comme jamais.

L'arrivée à la résidence tenue par Josiane, qui traîne sa claudication comme un mystérieux vestige mais apporte aussi son soutien inconditionnel aux artistes, transmetteurs du Beau et donc d'espoir, d'une troupe de danse contemporaine donne un coup d'accélérateur à l'intrigue. Elise s'éprend de Medhi, membre de la compagnie, est encouragée à participer aux répétitions par le chorégraphe. Le film ne brûle pas les étapes pour autant, soulignant l'appréhension face à la blessure, puis la différence entre danses classique et contemporaine (l'une aérienne et fondée sur un exercice strict, l'autre plus terrienne et fondée sur le lâcher-prise).

Des subplots viennent ponctuer la renaissance d'Elise avec le couple chamailleur de Loïc et Sabrina, le retour dans l'image de Yann (qui s'est épris d'Elise mais trop tard - et qui retrouvera l'amour auprès d'une autre fille avec le même prénom). Le cadre de la Bretagne, avec le vent qui vous emporte et vous fait tomber, ses falaises qui donnent le vertige, servent de décor au film d'un cinéaste qui est pourtant attaché à Paris, qu'il filme toujours sans cliché : c'est une parenthèse opportune qui signifie que c'est loin  de ses bases qu'on peut prendre du recul. Tout comme elle s'éloigne de la capitale et s'essaye à une autre forme de danse, Elise comprend qu'une autre vie est possible.

Reste le "dossier" du père. Personnage un peu sacrifié, il trouve une consistance émouvante dans la dernière partie grâce à des échanges et des moments bien sentis. Ce papa qui a élevé seul ses filles et rêvait de métiers tranquilles pour elles, sans qu'elles doivent dépendre de leur physique, a un rapport particulier forcément avec la danse, qui lui rappelle sa femme et ses appréhensions devenues réalité avec la blessure de sa benjamine. Pour cette raison, il n'a jamais dit à sa progéniture la fierté qu'elle lui inspirait ni l'amour qu'il lui portait, par pudeur, par peur. Mais quand il assiste à la première du spectacle de la troupe et que celui-ci le bouleverse quand Elise, seule sur scène, interprète une femme brisée comme une poupée mais qui renaît, il ne retient pas ses larmes et ne tait plus ses sentiments. Une scène poignante et belle, là encore tout simplement.

Klapisch photographie de manière sublime toutes les scènes de danse, qu'il a appris à cadrer après un documentaire consacré à la danseuse étoile Aurélie Dupont (L'espace d'un instant, 2010). Amoureux de cet art et de l'effort physique allié à la grace (comme il l'a aussi prouvé en filmant le perchiste Renaud Lavillenie (les docs L'élévation et Jusqu'au bout du haut, 2014 et 2016), le réalisateur signe une sorte d'anti-Black Swan (Daren Aronofsky, 2011) en montrant que la danse n'est pas qu'une affaire de torture mentale et physique, mais aussi une source de plaisir, de joie, d'accomplissement.

Cela, il le peut aussi grâce à Marion Barbeau, danseuse à l'Opéra de Paris, à qui il donne le premier rôle et qui s'impose avec l'évidence des actrices-nés. Bien entendu, aucune comédienne n'aurait pu se produire comme elle dans cette discipline, avec tant de naturel. Mais elle joue réellement avec la même facilité, une présence folle et pourtant discrète. C'est elle le coeur vibrant du film, qui nous gagne à cette histoire et nous fait aimer aussi bien le ballet que le contemporain, même sans être un fan. J'ai été totalement subjugué, je l'avoue, par cette jeune femme gracile, au visage d'ange, et qui entraîne tout le film à des hauteurs insoupçonnées.

Elle est bien entourée, sans être éclipsée, et pourtant avec des partenaires aguerris comme Pio Marmaï, François Civil ou Denis Podalydès, ce n'était pas gagné. Il faut aussi mentionner Souheila Yacoub, solaire et irrésistible Sabrina, et Muriel Robin, dont je me méfiais un peu mais qui est parfaite dans ce rôle d'hôte et de coach. Hofesh Shechter joue son propre rôle de chorégraphe et co-signe la bande originale avec Thomas Bangalter (ex-moitié de Daft Punk) - la musique est évidemment essentielle, très présente, et puissante.

Après avoir suivi la jeunesse insouciante, Klapisch a depuis quelque temps infléchi son regard pour accompagner les doutes de ses héros en devenir. De ce point de vue, après Deux Moi, En Corps prouve qu'il n'a rien perdu de son acuité. C'est un film galvanisant et d'une beauté inouïe.