mercredi 16 mars 2022

NIGHTWING #90, de Tom Taylor et Geraldp Borges


Nightwing #90 marque le troisième volet de l'arc Get Grayson. Et on ne peut que constater un essoufflement de la série écrite par Tom Taylor. Le scénariste ne force vraiment pas son talent et les épisodes se suivent et se ressemblent. Bruno Redondo au repos (sauf pour la couverture), c'est Geraldo Borges qui dessine, en s'en sortant bien.


Réveillé par un appel de sa demi-soeur, Melinda Zucco, au milieu de la nuit, Dick Grayson apprend que l'immeuble qu'il détient et où il habite va être la cible d'un attentat. Il déclenche l'alarme incendi et réveille ses voisins pour qu'ils sortent en urgence.


Oracle prévient Wally West qu'elle a perdu le contact avec Dick. Flash se rend aussitôt à Blüdhaven et fouille les décombres de l'immeuble jusqu'à ce que ce Nightwing resurgisse. Sans attendre l'arrivée de la police, corrompue par Blockbuster, Flash emmène son ami chez lui pour qu'il se repose.


Le lendemain, Barbara Gordon est arrêtée en pleine rue par deux hommes armés qui lui ordonnent de les suivre. Transportée dans un fourgon, elle avertit Dick et Wally de sa situation. Nightwing veut attendre de savoir où elle est conduite avant d'intervenir.


Cette information reçue, Barbara est exfiltrée et Nightwing et Flash prennent sa place. Ils découvrent alors que c'est KGBeast qui a organisé ce kidnapping, autrement dit le tueur professionnel qui a failli tuer Dick...

Beaucoup ont comparé la reprise en main de Nightwing par Tom Taylor au run de Matt Fraction sur Hawkeye. Le scénariste de DC n'a guère cherché à cacher cette référence en multipliant les clins d'oeil à la série publiée chez Marvel, notamment en dotant Dick Grayson d'un chien (comme Lucky avec Clint Barton), en faisant de Dick le propriétaire d'un immeuble (comme Clint là encore), en incluant à ses histoires Barbara Gordon (comme Clint faisait équipe avec Kate Bishop)... On pourrait continuer comme ça longtemps.

En soi, ça ne me pose pas de problème : mieux vaut s'inspirer des meilleurs. Le souci, c'est qu'on ne peut pas dire que le Nightwing de Taylor a la même saveur que le Hawkeye de Fraction, qui avait isolé le personnage de Clint Barton pour observer ce qu'il faisait quand il n'était pas en mission avec les Avengers, le décrivant comme un sympathique loser. Tandis que Taylor a fait de Grayson l'héritier d'un pactole amassé par Alfred Pennyworth, engagé dans une action d'ampleur pour réhabiliter les quartiers populaires de Blüdhaven, et en le confrontant à un simili-Caïd, Blockbuster, à la place des tracksuit mafias de Hawkeye, mais sans un tueur aussi glaçant que Kazi le clown.

Surtout, Fraction avait obtenu de Marvel que sa série sur Hawkeye soit détaché des events et crossovers pour raconter son histoire sans interférences, lui donnant de faux airs de comic-book indé, là où Nighwing a dû composer avec Fear State (et des épisodes très dispensables). Pour son deuxième arc narratif sur le titre, Taylor a emprunté une nouvelle voie en faisant de Grayson la cible de la pègre de Blüdhaven, contrariée par ses ambitions sociales et mettant sa tête à prix.

Et donc depuis Nightwing partage l'affiche avec ses amis qui veulent le protéger : Barbara Gordon, mais aussi les Titans, et ce mois-ci (et le suivant) Flash (Wally West)... Là où Clint Barton restait seul, souvent lâché par ses proches (à cause de diverses maladresses, notamment avec les femmes) ou trop fier pour demander de l'aide. Ce côté team-up n'est pas désagréable là encore, mais devient systématique, paresseux.

Ce que je veux dire, c'est que Tom Taylor semble incapable jusqu'à présent à donner à sa série, et à son héros, une dimension originale. Nightwing paraît incapable d'exister autrement que par rapport à la Bat-family, aux Titans (et la présence de KGBeast en méchant de service à la fin de ce numéro renvoie carrèment au run de Tom King sur Batman quand Nightwing fut touché par une balle en pleine tête par le tueur, le rendant amnésique pendant de longs mois). Entre les adresses à Hawkeye, mais en moins efficaces, et les renvois à d'autres séries, trop automatiques, Nightwing manque trop de substance. Ce n'est pas aussi original, touchant, atypique que Hawkeye tout en empruntant beaucoup à ce dernier, et ces rappels constants à la Bat-family et aux Titans ou même à Superman deviennent lassants.

J'ai donc été déçu, mais en vérité c'est un sentiment plus profond qui émerge, celui de lire une série certes habile, divertissante, jolie à regarder, mais sans âme, sans caractère, plus flatteuse qu'audacieuse. Trop belle pour être honnête en somme.

Bruno Redondo ne dessinera pas ce diptyque avec Wally West en guest-star puisqu'il a enchaîné Nightwing #89 et Superman : Son of Kal-El #9. C'est aussi un peu l'autre problème, mais celui-ci n'est pas propre à Nightwing : quand l'artiste régulier du titre n'est pas capable d'être présent plus de quatre épisodes d'affilée, le lecteur est forcément frustré et s'inquiète du niveau des remplaçants.

Geraldo Borges n'est pas un mauvais fill-in, même si son trait n'est pas aussi affirmé que celui de Redondo. Disons qu'il s'inscrit dans le même registre, réaliste et descritptif, et s'efforce de reproduire des tics visuels de Redondo (comme cette page en coupe où on voit Dick dévaler les escaliers de son immeuble pour réveiller ses voisins avant l'attentat).

Là aussi, c'est plutôt plaisant car Borges fait l'effort, c'est propre, plutôt bien fait, même si les expressions des personnages sont parfois maladroites, l'encrage un peu pâteux. Je préfère ça à Robbi Rodriguez (qui avait oeuvré sur les épisodes durant Fear State). Et Adriano Lucas fait un gros boulot aux couleurs pour conserver à la série son unité visuelle. N'empêche, ni Redondo ni Borges ne rivalisent avec David Aja ou Annie Wu sur Hawkeye, dont l'inventivité et le caractère conféraient au titre une personnalité grisante. Là, c'est juste bien fait, mais jamais étincelant. Il n'y a pas ce bonus graphique où on peut s'amuser lors de la critique à voir que le dessin ajoute quelque chose au script.

C'est ingrat de démonter Nightwing car c'est tout de même une chouette série. Mais c'est rageant surtout de voir qu'elle ne décolle pas, comme si Tom Taylor, le premier, se contentait du minimum, en caressant trop le fan dans le sens du poil.

lundi 14 mars 2022

DES NOUVELLES NOUVELLES TOUTES FRAÎCHES

Bonjour à tous ! J'espère que tout le monde va bien, même si en ce moment l'ambiance est lourde avec la guerre en Ukraine. J'ai une pensée pour ce peuple envahi par l'armée russe et massacré par un dictateur fou. Evidemment, dans ces conditions, difficile de ne pas trouver futile de parler de news comics mais je vais quand même partager avec vous les infos qui ont retenu mon attention au cours de la semaine écoulée.

DARK HORSE COMICS :



Après Karen Berger, Brian Michael Bendis, Scott Snyder, et aux côtés de Mike Mignola et Jeff Lemire, Dark Horse vient d'attirer dans ses filets un autre nom prestigieux en lui confiant son propre label : Secret Stash Press.


Kevin Smith revient donc aux comics, lui qui, au début des années 200, relança Daredevil avec Joe Quesada au sein des Marvel Knights. Passionné de BD, le cinéaste s'est ensuite surtout illustré par des scénarios livrés avec beaucoup de retards (comme la mini-série Spider-Man/Black Cat, dessinée par Terry Dodson). Cette fois, cependant, son projet semble plus personnel et modeste puisqu'il va écrire et superviser des séries adaptées de ses propres personnages au cinéma (comme les héros de Clerks, Mallrats et Jay & Silent Bob).

DC COMICS :


Avant qu'il ne s'engage avec Robert Kirkman pour dessiner Fire Power pour Skybound, on a longtemps cru que Chris Samnee allait signer chez DC pour illustrer les aventures de Batman. Il avait d'ailleurs réalisé des couvertures pour Batman Beyond. Et puis, chaque mois d'Octobre, il nous régale avec son Batober où le Bat-verse est à l'honneur pendant 31 jours.


On a appris, par Samne lui-même, cette semaine, qu'il avait bien failli travailler pour DC sur Batman. Il avait en effet pitché une histoire bien précise à l'éditeur mettant en scène le dark knight sous la neige. Mais cela n'a jamais abouti et l'artiste a, semble-t-il, perdu patience et préféré aller voir ailleurs si l'herbe était plus verte. Dommage. Mais on peut toujours rêver qu'un jour Samnee réalise son rêve quand il en aura assez de Kirkman et des boules de feu...

MILLARWORLD/IMAGE COMICS/NETFLIX :


Alors que la publication de King of Spies vient de se terminer et que le dernier épisode du volume 2 de The Magic Order paraîtra dans quelques jours, Mark Millar a clarifié son calendrier de sorties en annonçant ses deux prochains projets.


En Juillet, les plus indulgents auront droit à la suite de Prodigy, sous-titrée The Icarus Society. Perso, le premier tome m'avait beaucoup déçu et je ne compte pas replonger dans les aventures du génial milliardaire.


Millar ne l'a pas confirmé, mais on peut raisonnablement penser que le co-créateur de Edison Crane, Rafael Albuquerque, dessinera cette sequel avec la vitalité qu'on lui connaît, et qui marquera sa troisième collaboration avec le scénariste (après Huck et donc Prodigy vol. 1). (N.B. : l'image d'illustration ci-dessus est une variant cover de Travis Charest.)


En Juiller encore, ce sera le troisième volume de The Magic Order qui débutera (N.B. : l'image d'illustration ci-dessus est de Ryan Sook). Et là, je suis nettement plus enthousiaste, d'abord parce que cette suite arrivera peu après le volume 2, et que c'est une série de qualité.


Mais je suis aussi impatient de lire ça car à Olivier Coipel et Stuart Immonen succèdera un nouvel artiste exceptionnel en la personne du génial Gigi Cavenaggo. L'italien est surtout connu pour ses couvertures de Dylan Dog, mais ce sera l'occasion pour un large public d'être ébloui par son talent hors normes.

MARVEL COMICS :


En Juin prochain paraîtra Amazing Spider-Man #900 ! Ce sera aussi le 6ème épisode du relaunch de la série qui débutera en Avril, et pour l'occasion, Marvel éditera donc un numéro à la pagination plus conséquente (et au prix plus élevé).


Le scénariste Zeb Wells, contre toute attente, ne sera pas associé à John Romita Jr. (dont le retour chez Marvel et sur la série a pourtant été souligné par l'éditeur). En effet, ce sera Ed McGuinness qui dessinera cet épisode auto-contenu. Mais à quoi faut-il s'attendre ?


Spider-Man va affronter un Super-Adaptoïde qui réunit tous les talents des Sinister Six, soit Dr. Octopus, Kraven le chasseur, l'Homme-Sable, Electro, le Vautour et un autre vilain tenu secret (il y a le choix dans la rogue gallery du tisseur).


Après une première mini-série paru l'an dernier, et comme promis à la fin du dernier épisode, les Défenseurs seront de retour à partir du mois de Juin dans une nouvelle livraison de cinq numéros. Cette fois sous le titre de Defenders Beyond.


Toujours aux commandes, le scénariste Al Ewing et le dessinateur Javier Rodriguez pour, espérons-le, une histoire un peu digeste. Comme entre les deux mini, le Dr. Strange est mort et que ses acolytes ne sont plus disponibles, on assiste à un changement de casting avec un groupe constitué de America Chavez, Tigra, Blue Marvel, Taaia (la mère de Galactus, seule rescapée des précédents épisodes) et un variant de Loki (tel que Ewing l'avait défini dans son excellente série Loki, Agent of Asgard). Cette équipe hétéroclite va croiser la route du Beyonder (dans on look des années 80, mulet compris !).


Mais la nouvelle en provenance de "la maison des idées" qui a provoqué les réactions les plus enthousiastes concerne Jessica Jones, l'héroïne co-créée par Brian Michael Bendis et Michael Gaydos. La détective privée, épouse de Luke Cage, sera en effet de retour elle aussi en Juin pour une mini en cinq épisodes.


Le projet est très curieux et donc accrocheur puisqu'il s'intitule The Variants. Explication : Jessica Jones va devoir mener une enquête avec ses doubles provenant de Terres parallèles ! Aux manettes, on comprend encore mieux ce qui a suscité la joie de nombreux lecteurs puisque l'excellent Phil Noto dessinera le script écrit par Gail Simone, scénariste toujours très appréciée pour son style dynamique - et qui revient donc chez Marvel trois ans après Domino : Hot Shots.

JEAN "MOEBIUS" GIRAUD :


Pour conclure cette entrée, je voulais me souvenir de Jean Giraud alias Moebius qui nous a quittés il y a tout juste dix ans. Cet immense dessinateur, connu mondialement, a été mon idole absolu, une référence, une inspiration. On parle souvent de Jack Kirby en l'appelant le "king of comics", mais Giraud/Moebius était Dieu.
 

Son héritage est considérable, tous ceux qui l'ont connu ou ont eu la chance de travailler avec lui restent impressionnés par sa force de travail son génie graphique, son imagination sans bornes, sa technique magnifique. Enfant, quand j'ai découvert Blueberry (écrit par Jean-Michel Charlier), ce fut un séisme sans précédent. J'ai beaucoup copié Giraud en apprenant à dessiner, en rêvant de l'égaler - ce qui est une chimère, mais une motivation aussi.


Puis, quand j'ai lu Arzach, Le Garage Hermétique ou L'Incal, ce fut une deuxième onde de choc car j'appris que, parallèlement à Giraud, existait son double, Moebius, qui dominait aussi la mêlée dans des histoires plus folles, bizarres, fantastiques, avec ou sans Alejandro Jodorowsky (qui reconnaît volontiers qu'il donnait à l'artiste des scénarios très légers et se reposait sur son partenaire). 
Dix ans déjà que Jean Giraud/Moebius est parti. Mais il nous a laissés une oeuvre inépuisable qui n'a pas fini de nous enchanter. Dieu est mort. Mais ses livres restent, plein d'images magiques.

Et ce sera tout pour cette fois ! N'hésitez pas à laisser n commentaire si une info vous inspire ou si vous avez quelque chose à dire sur la tenue de cette rubrique (et du blog en général). En attendant de se retrouver pour de nouvelles aventures, prenez soin de vous et de ceux que vous aimez.

dimanche 13 mars 2022

EXCALIBUR BY TINI HOWARD VOL. 1 & 2 TP




Excalibur version Dawn of X (la période qui a suivi House of X/Powers of X) est une série que je n'ai pas suivie, lui préférant X-Force. Mauvais calcul. Et donc séance de rattrapage grâce à ces deux TPB prêtés par un ami fan du titre et qui collectent les douze premiers épisodes du run écrit par Tini Howard. Les dessins sont signés Marcus To, à l'exception du #7 et d'une partie du #8 par Wilton Santos.
 

(#1-6) - Royaume d'Avalon, Outremonde. Le roi Arthur et la reine Guenièvre ont disparu et la fée Morgane a pris leur place sur le trône. L'apparition d'une végétation étrangère au royaume oriente ses soupçons en direction de Krakoa, l'île-nation des mutants. Elle ordonne donc au couvent Akkaba, basé en Angleterre, de remédier à cette intrusion.


A Krakoa, justement, les Cinq viennent de ressuciter Jamie Braddock, ce qui contrarie Betsy Braddock, déjà mal à l'aise à l'idée de côtoyer Kwannon/psylocke dont elle a longtemps occupée le corps. Elle rejoint son autre frère, Brian, alias Captain Britain, en Angleterre, mais sans l'informer du retour de Jamie.. Brian doit se rendre dans l'Outremonde pour contrer Morgane.


Betsy l'y accompagne et assiste à l'enchantement lancé par Morgane sur Brian. Ce dernier, avant d'y succomber, a juste le temps de remettre à sa soeur son amulette magique qui en fait la nouvelle Captain Britain. Pendant ce temps sur Krakoa, Apocalypse, apprenant les difficultés de Betsy, assemble une équipe pour la secourir en recrutant Gambit, Malicia, Jubilé puis Rictor, qui, tous, se méfient de ses réelles intentions.


Pour accèder à l'Outremonde, ils se rendent en Angleterre à l'ancien phare qui servait de repaire à la première formation d'Excalibur. Utilisant ses pouvoirs, Malicia ouvre un passage mais tombe dans le coma. Affolés, les mutants passent malgré tout dans l'Outremonde aider Betsy. Apocalypse négocie un duel entre Betsy et Brian pour le gain d'Avalon. Victorieux, il place sur le trône Jamie Braddock et capture Morgane tandis que Brian renonce à son titre de Captain Britain pour vivre tranquille auprès de sa femme Meggan et leur enfant...


(#7-8) - Morgane vaincue et remplacée par Jamie Braddock, Excalibur a compris qu'Apocalypse s'est servi de l'équipe pour une affaire plus personnelle qui consiste à accèder à un royaume secret de l'Outremonde. Pour complèter cette opération, il a besoin des Lycaons, les loups de guerre. Quelques spécimens se trouvent au zoo de Londres. Mais Cullen Bloodstone les acquis.


Il accepte de les remettre à Betsy si elle participe avec son équipe à une partie de chasse dans sa propriété. Mais quand les mutants se mettent à utiliser leurs pouvoirs pour prendre l'avantage, Bloodstone se fâche et traque ses invités...


(#9-12) - Parmi les leaders du couvent d'Akkaba, autrefois aux ordres de Morgane la fée, se trouvent de hauts dignitaires britanniques. Ils mènent une campagne anti-mutant qui aboutit à la destruction du portail reliant l'île à Krakoa. Kitty Pryde et Rachel Summers prêtent main forte à Excalibur pour rapatrier les mutants anglais persécutés.


Cependant, Betsy espère sauver le phare d'Excalbur, voie d'accès à l'Outremonde. Mais Opal Luna Saturnyne a deviné qu'Apocalypse suivait son propre agenda sur sa dimension et lance ses prêtresses contre l'équipe de mutants. Shogo, le fils adoptif de Jubilé, qui se transforme en dragon dans l'Outremonde, est blessé. De son côté, Jamie Braddock décide d'utiliser ses pouvoirs sur la réalité pour remodeler le paysage de son royaume...

Quand Dawn of X a débuté après House of X/Powers of X, il a fallu faire des choix, des paris de lecture. Pour ma part, je m'étais jeté sur X-Men et New Mutants (par Jonathan Hickman), Marauders (par Gerry Duggan) et X-Force (par Benjamin Percy). Une fois l'arc de New Mutants écrit par Hickman terminé, je laissai tomber ce titre. Puis, un peu plus tard, j'abandonnai X-Force. Lorsque X of Swords commença, sachant qu'une partie de son intrigue découlait de ce qui était raconté dans Excalibur, je regrettai quelque peu d'avoir fait l'impasse sur cette série.

Malgré tout, X of Swords resta une lecture abordable, qui ne nécessitait pas de tout connaître d'Excalibur. Toutefois, je me suis longtemps demandé si je n'avais pas raté quelque chose alors que je me suis entêté sur X-Force et que finalement Marauders s'est avéré très inégal.

Aussi quand un ami m'a proposé de rattraper le coup en lisant ce hardcover rassemblant les douze premiers épisodes de la série écrite par Tini Howard, j'ai saisi l'opportunité. D'autant que je venais de découvrir une preview de Knights of X #1 (la nouvelle série de Tini Howard, qui sera la suite directe de son run sur Excalibur) qui m'avait mis l'eau à la bouche (un mélange de récit de chevalerie et de super-héroïsme mutant, difficile de résister).

Ce volume consistant peut se diviser en trois parties, trois sessions de lecture. Le premier arc occupe les six premiers épisodes. Puis on enchaîne avec une histoire en deux numéros. Et on conclut avec un autre arc en quatre chapitres. Tini Howard construit quelque chose d'intéressant, parfois un peu trop touffu, mais qui est très solide et original, et qui explore le rapport des mutants de Krakoa à la magie.

Les six premiers numéros révèlent rapidement que la vedette de la série sera Apocalypse et on comprend alors d'autant mieux le cheminement qui mènera à X of Swords. En Sabah Nur a un plan qu'on découvre progressivement et qui formera la base du crossover mutant de 2020. En fait son objectif est d'accéder à l'Outremonde dans lequel se trouve le royaume d'Amenth où il a laissé repartir sa femme, Genesis, leurs enfants, et le peuple d'Arakko en condamnant le passage qui reliait Krakoa à Arakko quand il n'existait qu'un seul territoire mutant, Okkara.

Apocalypse profite d'une crise dans le royaume d'Avalon où Morgane la fée s'est assis sur le trône laissé vacant par le roi Arthur et qui oblige Captain Britain (Brian Braddock) à intervenir, accompagné de sa soeur, Betsy. Quand celle-ci se trouve en difficulté, il entraîne un groupe qu'il a assemblé (la nouvelle équipe d'Excalibur) pour s'emparer d'Avalon et donc accéder à l'Outremonde. Le combat contre Morgane et son remplacement par Jamie Braddock seront les premières étapes du plan d'Apocalypse en direction d'Amenth et Arakko.

Mais dans l'affaire, Excalibur et En Sabah Nur vont se faire une puissante ennemie en la personne de Opal Luna Saturnyne, la Majestrix Moniverselle qui gouverne tout l'Outremonde d'une poigne de fer grâce à sa fabuleuse puissance. Pour ne rien arranger, la déchéance de Brian Braddock au cours de l'histoire et sa succession en qualité de Captain Britain par Betsy irritent Saturnyne qui aime depuis toujours Brian et ne juge pas sa soeur digne de le remplacer.

Tini Howard compose un récit pas toujours facile à lire. Il faut dire que la scénariste a beaucoup à dire, elle ambitionne de dresser une carte de l'Outremonde, des forces en présence, tout en déployant les manigances d'Apocalypse. Pour ce faire, elle multiplie les data pages, quitte à saturer le lecteur. Elle évoque le grimoire dans lequel puise Apocalypse pour compléter des rituels qui ouvriront des passages vers ce nexus dimensionnel, mais aussi tire le portrait de personnages secondaires - et le casting est fourni entre Saturnyne, Excalibur, le couvent d'Akkaba, Morgane la fée, Jamie Braddock...

Pourtant, parce que l'intrigue est solidement élaborée, on la suit en persévérant et au bout des six premeirs épisodes, on est accroché. Certes Howard ne réussit pas tout (Gambit passe un peu trop de temps à maugréer, son passif avec Apocalypse étant très lourd), mais elle réserve des surprises spectaculaires (le rapport filial entre Apocalypse et Rictor, le sort de Shogo).

On peut alors passer au deuxième acte du recueil avec un récit en deux parties assez curieux qui convoquent les Lycaons, ces sales bestioles familières à ceux qui adorent le début du run de Claremont et Davis sur Excalibur, ces loups de guerre à l'aspect argenté et dont Apocalypse a besoin pour la suite de ses manoeuvres magiques. S'ensuit la rencontre avec Cullen Bloodstone et une partie de chasse qui ne soulève guère d'enthousiasme. Ce n'est vraiment pas passionnant par rapport à ce qui a précédé, comme si Tini Howard reprenait un peu son souffle avec une histoire peu consistante.

Heureusement, la scénariste enchaîne avec la conclusion du volume et un arc en quatre parties, plus convaincant et convaincu. Les six premiers épisodes ont posé les bases d'une confrontation avec Saturnyne qui, évidemment, va découvrir les manigances de En Sabah Nur pour pénétrer l'Outremonde. Brian Braddock déchu, elle est également contrariée que Betsy ait hérité du titre de Captain Britain.

En parallèle, des membres éminents du couvent d'Akkaba, au service de Morgane la fée, attisent les braises d'un sentiment anti-mutant. Le portail entre l'Angleterre et Krakoa est détruit comme les effigies de Charles Xavier et Jean Grey. Kitty Pryde et Rachel Summers (membres de l'Excalibur originel) interviennent en renfort pour protéger des mutants britanniques désormais persécutés. Reste la question du phare, ancien repaire de l'équipe et passerelle entre notre dimension et l'Outremonde.

Cette fois, c'est Saturnyne qui prend pour prétexte cette crise sur Terre pour lancer une offensive contre l'équipe de mutants. Ses redoutables prêtresses font des dégâts, en blessant Shogo. Mais les servantes de la Majestrix ne sont pas unies, des factions rebelles se dressent contre ses intentions belliqueuses et se rangent du côté de Captain Britain puisque le Corps des Captain Britain n'est plus. Le duel qui est inévitable se complique quand Jamie Braddock s'en mêle, allant jusqu'à créer de nouveaux Captain Britain modelés sur les membres d'Excalibur (ce qui prépare le terrain pour de futures intrigues, comme on l'a vu dans X of Swords et ensuite).

Tini Howard aime visiblement autant écrire Apocalypse que Saturnyne. Des lecteurs confondent parfois celle-ci avec Emma Frost et c'est vrai qu'elles se ressemblent, physiquement d'abord (de grandes et belles blondes, habillées de blanc) et psychologiquement ensuite (des femmes au caractère plein trempé, avec un fort ascendant sur les hommes et peu d'empathie pour les autres femmes). Mais Saturnyne est bien plus puissante que la Reine Blanche du Club des Damnés et elle incarne ainsi une sorte de contrepoint parfait à En Sabah Nur, mutant de niveau oméga, survivant d'un temps ancien.

La scénariste ne cherche pas, et c'est très bien, à adoucir Saturnyne, à nous la rendre aimable. C'est une vraie bitch, capricieuse, brutale, antipathique au possible. Son animosité envers Betsy fournit au récit des moments savoureux, mais sert aussi de révélateur pour les autres personnages (le coupe Malicia-Gambit embarqué dans des batailles qui les dépassent aux côtés d'Apocalypse envers lequel ils n'ont aucune confiance, Jubilé qui a peur pour son fils et du ressentiment pour Saturnyne, Rictor qui suit Apocalypse tout en assumant progressivement la puissance que ce dernier lui fait comprendre). Au final, tout est en place pour X of Swords dans un mouvement très habile et efficace (grâce à la découverte du rôle des Externels, ces mutants d'un autre âge comme En Sabah Nur qui va les trahir pour achever le passage vers l'Outremonde et le royaume d'Amenth).

L'autre grand intérêt de ce run, c'est la prestation impressionnante de son dessinateur. En effet, Marcus To réalise quasiment onze épisodes sur les douze de ce recueils. Une vraie performance quand on se rappelle que la série a démarré sur un rythme de parution soutenu (avec parfois deux numéros par mois).

Le style de To est simple et sobre. Mais il n'empêche, l'artiste s'approprie cet univers avec un brio remarquable. Il a redesigné les personnages, souvent superbement : Gambit y a gagné un look très classe, et Betsy Braddock un uniforme de Captain Britain élégant. Lorsqu'il doit taper dans l'oeil du lecteur et assumer le côté grand spectacle de l'histoire, To ne recule pas comme en atteste la transformation de Shogo en dragon.

Surtout, Marcus To est constant dans l'effort. Que l'action se situe dans l'Outremonde ou dans notre monde, dans le cadre arthurien du royaume d'Avalon avec des châteaux forts ou à Londres en proie à des manifestations anti-mutant, le dessinateur s'applique avec le même soin. Le découpage est souvent sage, mais chaque vignette, chaque page sont bien remplies. To ne fait jamais l'économie des décors ni de la figuration, et le résultat, c'est qu'on est rassasié après chaque épisode.

Bien entendu, To a quelques tics. Le plus notable est qu'il a tendance à représenter les personnages (à l'exception évidemment de Apocalypse) comme s'ils étaient plus jeunes que d'habitude. Sous son crayon, Betsy, Malicia, Gambit, Rictor n'ont pas l'air beaucoup plus âgé que Jubilé, ce qui est un peu troublant. L'artiste a aussi le goût du beau et donc, en conséquence, vous ne verrez pas de personnages repoussants dans ses pages, même Apocalypse a une sacré allure. En revanche, c'est peut-être plus dérangeant quand il s'agit de Cullen Bloodstone qui manque cruellement de charisme pour un type supposé poser problème à toute l'équipe lors de la partie de chasse aux lycaons.

Il faut aussi mentionner l'excellente contribution de Wilton Santos, qui dessine l'épisode 7 et une partie du 8, dans un style proche de celui de To. Enfin, le coloriste Erick Arcienega accomplit un boulot incroyable. Présent sur tous les numéros, il donne à l'ensemble une vraie cohérence visuelle, avec une palette nuancée, une diversité d'ambiances impeccable.

Je vais maintenant lire la seconde partie de ce run collectée dans un autre hardcover (rassemblant les épisodes 13 à 26). Je serai alors fin prêt pour Knights of X.

vendredi 11 mars 2022

KING OF SPIES #4, de Mark Millar et Matteo Scalera


King of Spies s'achève avec ce quatrième épisode, qui compte 46 pages. Mark Millar semble avoir voulu offrir à son héros, Roland King, une sortie à sa (dé)mesure, mais surtout à son dessinateur, Matteo Scalera, l'occasion de nous éblouir. Un choix judicieux car on retiendra davantage la qualité graphique de cette conclusion que sa tonalité outrancière et curieusement, in fine, très mièvre.


Paris. Sonné après avoir été percuté par un véhicule, Roland King trouve encore les ressources pour éliminer les deux tueurs panaméens à ses trousses. Une équipe de commandos dirigée par son fils, Atticus, est aussi décimée dans la foulée.


On retrouve Roland à Bruxelles 72 heures plus tard. Il a trouvé refuge chez une ancienne maîtresse, Fatima, qui l'a soigné et caché. Bien qu'il ait gâché sa vie par le passé, elle s'abandonne dans les bras de l'espion en cavale. Mais leur étreinte est un échec.


A la télé, Roland découvre que Atticus est l'otage de terroristes  - une ruse évidemment pour le pièger. Avant de se jeter dans la gueule du loup, il aborde une jeune femme, qui est sa fille illégitime et, sans se présenter, lui remet de l'argent pour qu'elle puisse exaucer ses rêves.
 

Roland rentre à Londres pour exécuter le pire des monstres de sa liste. Arrêté par Figgy et Atticus, il a bien entendu prévu, non pas de s'en sortir vivant, mais de partir avec fracas... En espérant convaincre son fils de ne pas suivre sa voie.

Incorrigible Mark Millar ! La fin de King of Spies n'étonnera personne, ni ses fans, ni ses détracteurs : le scénariste écossais, comme un garnement qu'on ne remettra jamais dans le droit chemin, se lâche totalement, se complaisant à la fois dans l'outrance, le mauvais goût, mais aussi un étonnant sentimentalisme, à la limite de la mièvrerie, comme s'il voulait nous dire que, malgré tout, il n'est pas méchant.

King of Spies aurait pu être une mini-série radicale et audacieuse, mais elle ne sera qu'un divertissement de plus, typique de la production de Millar. L'auteur a vraiment renoncé à toute ambition, et depuis que son Millarword a été absorbé par Netflix, le mettant, lui et ses collaborateurs à l'abri financièrement, cette tendance s'est confirmé mini après mini séries.

On peut en tirer deux bilans : le premier, c'est que, après tout, c'est le droit de Millar, il n'a plus rien à prouver, il ne récupérera pas les lecteurs de comics qui ne le lisent plus depuis belle lurette, il est un scénariste fortuné, qui s'amuse et puis basta. Le second, c'est que, bien qu'il ne renonce pas à produire des comics (alors que, pour les raisons précitées, il le pourrait, ce n'est plus ce qui lui rapporte de l'argent, ni de la reconnaissance), il s'occupe en signant des mini-séries sans prétention, sans grandes qualités non plus, et laissera à la postérité une oeuvre partagée entre ouvrages accomplis et gros regrets par rapport à ses compétences d'écrivain.

En vérité, Millar concentre sa génération. A l'époque où il a vraiment explosé, chez Marvel, l'éditeur comptait dans ses rangs ses "architectes" : il y avait là Bendis, Brubaker, Hickman, Aaron, Fraction. A part Brubaker qui, depuis qu'il a pris son indépendance, réussit exemplairement à bâtir une oeuvre dans le registre de la série noire (principalement avec son partenaire Sean Phillips), les autres vont et viennent entre ombre et lumière. Fraction n'a jamais fait mieux que son run sur Hawkeye. Aaron s'est perdu dans des blockbusters Marvel sans âme. Bendis s'est égaré en pensant se relancer chez DC. Hickman a reboosté les X-Men mais semble plus absorbé par ses projets chez Substack. Et Millar ne fait plus que le minimum syndical.

Les "architectes" n'ont pas été remplacés chez Marvel, chez qui les editors ont repris les commandes (malgré l'émergence des Zdarsky, Cates, MacKay, Thompson - mais aucun de ceux-là n'ont collaboré sur un event commun comme Avengers vs X-Men, point culminant des "architectes" et point final de leur ère). Millar a, comme Brubaker, gagné une indépendance absolue, mais bien différemment, en se vendant à Netflix, ce qui l'autorise à faire tout et (surtout) n'importe quoi.

A moins que le fan que j'étais ait vieilli et se soit détaché insensiblement des écrits de Millar. C'est un phénomène fréquent : on adhère à un auteur jusqu'à ce qu'il ne nous parle plus autant, voire plus du tout. A part Jupiter's Legacy (et encore j'ai zappé le dernier volume comme Frank Quitely) et The Magic Order, rien n'a provoqué un réel enthousiasme dans ses derniers titres.

King of Spies s'achève en feu d'artifices. Millar a le sens du spectacle, on ne peut lui enlever ça. C'est brutal, de mauvais goût, insensé, grotesque, parfois abscons (j'avoue ne pas avoir compris l'explosion à laquelle assiste Figgy juste avant l'épilogue). Il y a des trucs qui sortent de nulle part, comme cette fille illégitime dont Roland parle à Fatima, mais qu'il retrouve sans se présenter et qui accepte son argent sans se poser de question. Et donc, à la toute fin, il y a ces pages avec Atticus et sa mère, baignant dans un sentimentalisme complètement wtf, en mode bisounours, où le fiston impitoyable se mue en rejeton précautionneux. Il n'y a que Millar pour oser ça. Le souci, c'est qu'on lit désormais ça en levant les yeux au ciel, assez sidéré, alors qu'avant il nous aurait laissé sur une note plus amère, dérangeante.

La forme même de l'épisode laisse songeur. En effet, l'épisode compte pas moins de 46 pages. Est-ce que Millar s'est rendu compte tardivement qu'il ne pourrait pas boucler son histoire avec un numéro classique ? Ou a-t-il voulu gâter ses fans avec du rab ? En fait, il semble surtout qu'il ait gâté son dessinateur.

Millar, c'est un des avantages de sa position actuelle, est financé par Netflix pour adapter ses comcis en séries en live action ou en anime, mais aussi pour écrire de nouvelles BD. Il dispose d'une équipe de designers qui prépare tout pour l'artiste qui dessinera les planches, tout en lui laissant l'opportunité d'apporter des modifications. En revanche, depuis toujours, et c'est vraiment tout à son honneur, Millar est un partenaire généreux puisque la moitié de tous les droits revient à l'artiste, ce qui les met donc eux aussi à l'abri du besoin pour longtemps. Quitely, Coipel, Albuquerque, Scalera, etc. peuvent s'arrêter de dessiner si ça leur chante, ils gagnent le jackpot en collaborant une fois avec Millar, plus que toute une vie avec les "Big Two".

Si certains, déjà fâchés avec les délais mensuels, en profitent, d'autres ne rangeront heureusement pas leurs crayons parce que c'est leur passion. Matteo Scalera est un dessinateur plein de santé et son art respire de cette vitalité grisante. On voit que ce type adore son boulot, quel que soit l'histoire qu'il sert. Ses planches sont ébouriffantes et comblent les fans. C'est encore une fois le cas avec King of Spies, et particulièrement avec ce dernier épisode.

Les dessinateurs habitués à la vingtaine de pages des comics mensuels sont parfois déboussolés quand ils ont l'occasion de tester un format plus grand. Pas Scalera qui dessine comme à son habitude, sans compter son temps, sans se ménager, ni épargner le lecteur. L'action est échevelée, tout est paroxystique, c'est too much. Mais c'est tellement bien fait, tellement maîtrisé qu'on serait ingrat de s'en plaindre.

Le baroud d'honneur de Roland King est l'occasion d'apprécier la formidable énergie du dessin de Scalera, son brio dans le découpage, la liberté dont il profite. Il peut s'autoriser une scène d'amour très charnelle sans se soucier de la censure, mais aussi d'éclater des crânes sans se gêner. Il s'amuse et c'est contagieux. C'est le meilleur de King of Spies, qui restera comme la démonstration du génie de Scalera. Bien entendu, s'il avait disposé d'un script encore meilleur, cette démonstration aurait été plus étincelante encore, mais il sauve les meubles. Et c'est déjà beaucoup.

Maintenant, reste à voir ce que deviendra Roland King car adapter un truc pareil en série live ou en anime ne sera pas de la tarte, sauf à l'édulcorer considérablement pour ne pas choquer quelque public trop délicat parmi ceux abonnés à Netflix. A moins que la plateforme en reste là (les producteurs ont déjà fort à faire avec d'autres comics de Millar en cours de développement). Est-ce que je conseille la lecture de King of Spies quand il sera traduit (vraisemblablement par Panini Comics) ? Peut-être pas, moi-même je vais sans doute arrêter de craquer pour tout ce que sort Millar, mais si vous êtes in inconditionnel de Scalera, difficile de faire l'impasse.

jeudi 10 mars 2022

ETERNALS #10, de Kieron Gillen et Esad Ribic


Cette fois, c'est sûr : d'une, la série Eternals est en train doucement mais sûrement de piquer du nez sans grand espoir d'un redressement, et de deux, on entre dans les préliminaires à l'event Judgment Day (comme c'est indiqué sur la couverture de ce n° 10). Kieron Gillen me pompe l'air avec Thanos et échoue complètement à rendre ses héros un tant soit peu attachants, le rythme se traîne. Même Esad Ribic n'est pas (plus) en forme.


Q.G. des Avengers. Sersi est reçue par Namor. En vérité, elle fait diversion car, à l'extérieur, Ikaris et Thena se tiennent prêts à agir en cas de problème. Et d'un autre côté, Ajak, Kingo, Makkari et Sprite se préparent à s'introduire dans le Céleste mort qui sert de repaire aux Avengers.
 

Pendant ce temps, Thanos torture Phastos pour qu'il lui explique comment communiquer et communier avec la Machine. Echouant à le faire parler, même en menaçant de s'en prendre à des humains, le titan écoute une suggestion du félon Druig.


L'intrusion des Eternels dans le Céleste mort réveille Starbrand, mais Sprite utilise ses pouvoirs d'illusionniste pour la divertir. Ajak avec l'aide Makkari invoque le Céleste mais déclenche une alarme. Kingo s'éclipse pour aller affronter les Avengers et gagner du temps.


Thanos s'en prend désormais à ses parents, Eternels humains. Mais ceux-ci le détestent suffisamment pour ne pas craindre ses menaces contre des civils. Thanos actionne une bombe... Qui forcent du même coup Ikaris et Thena à quitter leur poste pour empêcher l'explosion.

En vérité, c'est désormais certain (sauf à croire en un improbable miracle) : Kieron Gillen ne fera pas mieux que son premier arc et la révélation extraordinaire qu'il a écrite au sujet du secret des Eternels. Dorénavant, on assiste à l'inéxorable chute en qualité d'une série qui, pourtant, promettait beaucoup. Ou promettait trop ?

En introduisant dans son récit le personnage de Thanos, le lecteur, également fan du MCU, pouvait légitimement craindre que le titan finisse pas cannibaliser la série. En même temps, les Eternels sont des personnages suffisamment denses pour qu'un scénariste inspiré ne laisse pas être engloutis par un méchant aussi charismatique. Mais n'est pas Jack Kirby ni Neil Gaiman qui veut...

Kieron Gillen a affiché la couleur en intitulant ce deuxième arc Hail Thanos. Ce dernier allait occuper le devant de la scène. Et comme on avait pu constater au préalable que les Eternels selon Gillen étaient tout aussi désincarnés que ceux du film de Chloé Zhao, il subsistait peu d'espoir pour que cette histoire génère un intérêt aussi fort que les six premiers épisodes.

C'est donc acté : Gillen est franchement plus intéressé par Thanos que par les Eternels. Et la proximité avec l'event Judgment Day rend tout cela encore plus évident. Alors qu'on pouvait un peu espérer que les Eternels reprennent de l'importance à l'aube d'une saga où ils allaient affronter successivement les Avengers et les X-Men, ce n'est pas le cas. Le récit se traîne lamentablement dans une tentative d'infiltration du Céleste mort qui sert de base aux Avengers et on s'ennuie ferme.

Le pire là-dedans, ce n'est même pas que des personnages aussi puissants et supposément rusés comme les Eternels (vu leur expérience dûe à leur longévité) soient incapables de déjouer les multiples dispositifs de sécurité du repaire des Avengers, mais que cela prenne autant de temps à se déclarer. Gillen est totalement incompétent quand il s'agit d'animer, pour très peu de scènes, les Avengers : on voit Namor, pourvu de son arrogance habituelle, moucher Iron Man avant de rencontrer Sersi, puis le reste de l'équipe s'entraîner. Bien que l'effectif des Avengers dispose actuellement de Echo doté de la force Phénix et de Starbrand, aucune des deux ne détecte la présence d'intrus - et Starbrand ne se méfie même pas des illusions de Sprite. A la fin de l'épisode, Kingo va gagner du temps en partant affronter les Avengers et je parie que ça va occuper une bonne partie du prochain épisode...

Et puis il y a l'autre partie de l'épisode avec, donc, Thanos qui s'est mis en tête de communier avec la Machine, histoire d'asseoir son pouvoir et sa domination totale sur les Eternels. Il est suivi par Druig, écrit de manière unidimensionnelle dans un rôle de félon digne d'un mauvais peplum. Thanos y fait preuve d'un sadisme exaspérant et inopérant qui, loin d'en faire le prétendu génie du mal que la Machine affirme qu'il est, le transforme en abruti pour qui la torture ressemble plus à un moyen de passer le temps qu'à obtenir des résultats probants. Ce grand con violet s'en prend même à ses parents qui le haïssent encore plus qu'il les hait lui-même, mais Gillen transcrit ça avec une complaisance franchement nauséabonde (en tout cas dont one voit pas l'issue).

Ce naufrage est mollement dessiné par un Esad Ribic fantomatique. Il faut quand même voir comment il dessine Captain Marvel (Carol Danvers) au début de l'épisode : on a l'impression qu'elle a cent ans, elle ne ressemble à rien. Sersi est moche au possible, ce qui est gênant pour une Eternelle supposée être la plus séduisante des manipulatrices. 

Matthew Wilson a beaucoup de mérite pour coloriser des planches aux décors aussi vaporeux, et il doit donc s'efforcer de donner aux arrière-plans un semblant de vie, de matière, tout en restant dans le registre délicat qu'il a établi depuis le début de la série. Mission impossible. Tout semble désincarné. La plupart du temps, les personnages évoluent donc dans des vignettes sans aucun indice sur le lieu où l'action se tient, mais avec des effets lumineux priés de ne pas empiéter sur le trait fin de Ribic.

L'artiste ne paraît plus investi dans ce qu'il fait. Lui aussi a sans doute donné son maximum dans le premier arc et je ne serai pas étonné qu'il fasse bientôt ses valises sur un autre titre. J'ai rarement eu cette impression de lire un comic-book aussi dépourvu d'âme. Mais ça a le mérite d'une certaine cohérence dans la mesure où Gillen écrit ses personnages comme des robots, Ribic les dessine aussi comme des marionnettes aux expressions fausses.

C'est une purge totale. Et une dégringolade spectaculaire. La Machine est vraiment cassée.