vendredi 3 décembre 2021

NEW MUTANTS #23, de Vita Ayala et Rod Reis


Un an pile depuis que Vita Ayala a repris en main la série, New Mutants achève son arc narratif avec ce vingt-troisième épisode. Il flotte donc une ambiance de fin dans ce numéro, ce moment particulier où une période s'achève avant le début d'une autre (puisque la série va continuer). Rod Reis est présent pour boucler cette boucle, aussi survolté que sa scénariste.



Le Lost Club - Anole, Rain Boy, No-Girl, Cosmar et Scout - entrent dans la résidence d'Amahl Farouk et le découvrent gisant parterre tout comm les Nouveaux Mutants - Mirage, Karma, Warpath, Magik, Felina. Unissant leurs pouvoirs, les membres du Lost Club se déplacent dans le plan astral.


C'est effectivement là que se trouvent leurs professeurs, prisonniers du Roi d'Ombre et de ses illusions oppressantes. Mais alors qu'ils affrontent leurs démons, le déplacement de leurs élèves altertent Mirage et Karma qui convainquent leurs amis de changer de voie pour les rejoindre.


En route l'un vers l'autre dans le dédale des cauchemars mentaux du Roi d'Ombre, les deux groupes se retrouvent. Mais Felina, encore fragile psychologiquement, tombe sous l'emprise de leur ennemi et fausse compagnie à ses amis. Magik prend la direction des manoeuvres pour pister Felina.


En la rejoignant, le Lost Club et les Nouveaux Mutants trouvent aussi Amahl Farouk sous sa forme enfantine quand il a cédé au Roi d'Ombre. Raisonnant Felina et encourageant Farouk à se détacher de son double maléfique, les héros vont-ils vaincre leur adversaire commun ?

Quand Vita Ayala est devenue la scénariste de New Mutants en Décembre 2020, le crossover mutant X of Swords venait de s'achever. La série était mal en point, même si elle retrouvait son dessinateur des débuts de l'ère Dawn of X, parce que Ed Brisson semblait incapable d'écrire ses héros de manière convaincante (et convaincue).

Je ne misais pas gros sur le succès de Vita Ayala qui me semblait condamner à jouer les pompiers de service. X of Swords venait de retirer au groupe des Nouveaux Mutants Cypher, tout juste marié à l'arakki Bei la Lune Sanglante. Et la couverture du numéro 14, le premier de Ayala, montrait une équipe mal en point, aux mines renfrognées, avec Warpath pour remplacer Doug Ramsey et Warlock désormais séparé de son ami.

Et puis progressivement, la scénariste a mis en place une intrigue alléchante, qui se déployait sur le long terme et que même l'event Hellfire Gala n'a pas détourné de son but. Par ailleurs, si Warlock a vite été oublié dans l'affaire (le seul vrai bémol de ce run), Ayala affichait de vraies ambitions en utilisant d'autres jeunes mutants qu'on pensait réduits à faire de la figuration et ramenait sur le devant de la scène le Roi d'Ombre.

En vérité, maintenant, on le voit, Vita Ayala a raconté une intrigue en dix épisodes sur une période de publication d'un an, avec une régularité et une qualité sidérantes. New Mutants n'a jamais été aussi intéressant depuis... Claremont et Sienkiewicz ? En tout cas, la série a dépassé ses soeurs plus aguicheuses (Marauders, X-Force, Excalibur), et rivalisé avec X-Men (période Hickman).

La scénariste a tout entier placé son scénario sous un motif unique : celui de la transmission. En faisant des Nouveaux Mutants originaux (Mirage, Karma, Magik, Felina... + Warpath donc) des professeurs en lieu et place des X-Men qui n'assument plus cette charge depuis l'avènement de Krakoa, elle a redéfini l'identité d'une série qui en manquait (voire qui n'en avait pas du tout). Et ce faisant, elle a créé une dynamique forte en évoquant la toxicité des relations entre adultes et jeunes, enseignants et élèves, puissants et faibles.

Il était donc logique que le climax de cet arc conséquent aboutisse avec la réunion des "anciens" et des "nouveaux", des maîtres et des disciples, contre leur ennemi commun. Mais Vita Ayala ne s'en contente pas : elle insiste (parfois lourdement) sur le fait que la première leçon qu'on leur a apprise était que rien n'est tout noir ou tout blanc - une leçon que semble ne pas avoir retenu leurs propres profs. Et qui s'illustre à travers méchant de l'histoire, le Roi d'Ombre et son double Amahl Farouk. In extremis, mais de manière fort habile, Ayala offre une rédemption aussi improbable qu'émouvante et crédible à ce personnage lui aussi tiraillé entre ce qu'il est et ce que son pouvoir a fait de lui.

Rod Reis, qui avait initié graphiquement le retour de New Mutants avec Jonathan Hickman puis avait soutenu Ed Brisson à la fin de son run, a été un partenaire précieux pour Ayala. Son graphisme si particulier, avec ses couleurs franches et ses effets radicaux, a permis au récit de s'envoler pour devenir plus expérimental et illustrer les motifs narratifs.

Seulement suppléé le temps de Hellfire Gala, Reis a été l'artiste de cette renaissance autant que Ayala en a été l'auteur. Fidèle au poste, il est donc là pour conclure cette histoire échevelée, avec une fois encore de nombreux morceaux de bravoure. 

Il exploite à fond l'environnement délirant et inquiétant de l'épisode qui se déroule intégralement dans la dimension du Roi d'Ombre. Chaque page apporte son lot de sensations fortes, avec encore une fois un soin pour les couleurs exceptionnel. Le découpage s'autorise toutes les folies sans jamais sacrifier la lisibilité. L'ombre de Sienkiewincz plane, inspirante et réinterprétée avec inventivité. Il faut du talent pour se frotter à un maître, surtout quand il a autant marqué une série.

On voit ce chapitre se refermer avec nostalgie déjà. Mais si vous aimez New Mutants, alors ce run est pour vous. Et je pense que même les plus critiques envers ce qu'il est désormais convenu d'appeler l'ère de Krakoa sauront reconnaître qu'il s'agit là du titre le plus recommandable, parce qu'il vit sans être écrasé par le franchise et a revigoré ses héros. 

THE MAGIC ORDER 2 #2, de Mark Millar et Stuart Immonen


La suite de The Magic Order se développe de manière très efficace dans ce nouvel épisode. Mark Millar agence une guerre des gangs dans le monde des sorciers et agrémente son récit d'une critique sociale bien sentie. L'écossais est en forme. Et il n'est pas le seul car, fidèle à sa réputation, Stuart Immonen impressionne toujours autant, animant cette histoire avec des dessins de grande classe, exécutés avec une insolente facilité.


Après avoir alerté Cordelia et Regan Moonstone sur une menace d'ampleur, Kevin Mitchell les emmène à chez lui. La ville a été le théâtre d'exactions magiques commises par des sorciers en quête des quatre fragments de la Pierre de Thoth, capable de produire des sorts par-delà l'espace-temps.


Frank King, un ensorceleur tout juste sorti d'une cure de désintoxication et ancien amant de Cordelia, est là. L'Ordre Magique se met en quête des trois fragments restants de la Pierre, sachant que Kevin en a un et connaît l'emplacement des autres.


Cependant, en Roumanie, Viktor Korne noue une alliance avec Henrik Raag avec lequel il compte mettre la main sur les fragments de la Pierre de Thoth avant l'Ordre Magique. Il en possède un, ce qui convainc Raag de le suivre dans ce projet.


Alors que Regan Moonstone se rend dans le Pays de Galles, il est attaqué avec ses amis par Korne, Raag et son gang qui dérobent un deuxième fragment de la Pierre en commettant un vrai carnage. La guerre est déclarée.

Ne rien avoir sorti durant l'année dernière permet d'apprécier à nouveau la production de Mark Millar, lui qui a fait feu de tout bois depuis plusieurs années, jusqu'à sombrer dans la facilité et la médiocrité. Je ne vais pas revenir sur ces dernières piètres performances avant son congé sabbattique, mais il a su tirer profit du congé que lui a forcé à prendre la pandémie.

Bien que j'ai choisi de faire l'impasse sur le dernier acte de Jupiter's Legacy (Requiem), déçu que Frank Quitely ait renoncé à le dessiner (et estimant surtout que tout était dit), lire la suite de The Magic Order, un des meilleurs efforts de Millar, était immanquable pour moi. Et je ne suis pas déçu.

Comme l'a annoncé Millar, le sort utilisé par Cordelia Moonstone à la fin du premier volume de la série (exploitant l'Horologium et faisant revenir à la vie son père, son frère Regan et leurs amis)  va avoir des conséquences. Cordelia a maudit l'Ordre Magique en agissant de la sorte et dans ce deuxième volume, la malédiction prend la forme d'une guerre des gangs entre magiciens.

Pour quel butin ? La direction de l'Ordre Magique bien sûr. Mais comment s'emparer du trône ? En comptant sur le peu de fiabilité de la nouvelle reine, Cordelia, et en mettant la main sur un artefact très puissant, la Pierre de Thoth. Ce caillou a été divisé en quatre parties dont le magicien Kevin Mitchell connaît les cachettes (il en possède une lui-même). Un deuxième fragment est entre les mains de Viktor Korne dont on a fait la connaissance le mois dernier, un sorcier roumain, qui en veut à L'Ordre Magique d'avoir rétrogadé les siens.

Et c'est sur ce point, peut-être plus que sur la chasse aux fragments de la Pierre de Thoth, que The Magic Order devient passionnant. Car Millar enrichit son intrigue d'un commentaire social sur l'élite et les classes populaires. Dans le premier volume de la série, l'Ordre Magique nous était présenté comme une institution sympathique, bienveillante, puisqu'elle veillait sur notre monde en la protégeant de monstres et autres sorciers belliqueux. Mais à bien y regarder, cela ressemblait aussi à une sorte de club privé, d'aristocratie de la magie, avec peu de membres et des entrées bien gardées.

Ce sentiment se confirme de manière plus prononcée et acide dans ce nouveau volume où Viktor Korne, qui n'a, lui, rien, d'aimable revendique sa place à la table de l'Ordre qui en a écarté les siens. Résidant en Roumanie, dans une banlieue minable, travaillant dans une usine, c'est un prolétaire frustré, en colère, qui se sent, à juste raison, oublié par ses pairs. La Pierre de Thoth devient non seulement un instrument de vengeance mais aussi le symbole du pouvoir privatisé par l'élite que représente l'Ordre.

Mené sur un rythme soutenu, le scénario ménage des temps calmes mais trompeurs en introduisant un autre nouveau personnage, Frank King. Ensorceleur, il sort au début de l'épisode de cure de désintox. On apprend ensuite qu'il a une liaison avec Cordelia et qu'ils ont même failli se marier. Millar le présente comme un joker, qui peut faire pencher la balance en faveur des héros. Avant de révéler que King est toujours un drogué, nargué par un démon qui lui rappelle tous ses échecs - dont celui de sa relation avec Cordelia. Et on se dit alors que ce joker pourrait aussi précipiter l'Ordre dans le chaos.

Visuellement, il devient compliqué de ne pas comparer ce qu'accomplit Stuart Immonen avec ce que fit Olivier Coipel dans le volume 1. L'artiste canadien éblouit par la facilité insolente qui se dégage de ses planches. Non seulement il s'est totalement approprié des personnages et leur univers mais surtout il les anime avec une maîtrise bluffante.

Chez Immonen, c'est la marque des très grands, tout est plus beau, plus consistant, plus puissant, plus intense. Le soin apporté aux décors, talon d'Achille chez Coipel (qui se donne tout au début puis expédie de plus en plus), est saisissant. Q'il s'agisse de représenter uen vue de Londres depuis le sommet d'une tour ou une ville entière mais aussi de dépeindre les bas-quartiers d'une cité roumaine, avec ses immeubles décrépits, on est vraiment en immersion.

Que deux coloristes (Sunny Gho est soutenu par David Curiel) se relaient pour mettre cela en valeur prouve aussi à quel point le dessin d'Immonen est exigeant dans le détail et a besoin d'être accompagné par des partenaires pointus. C'est d'autant plus remarquable que, désormais, Immonen s'encre lui-même et ce supplément de travail n'a aucunement entamé sa légendaire productivité et son goût pour la belle ouvrage.

Bien qu'il ait, par le passé, souvent juré ne pas aimer perdre son temps avec des clins d'oeil, aujourd'hui Immonen se lâche et, ainsi, il donne à Frank King une allure et un visage qui ne peuvent qu'évoquer ceux de Dylan Dog, le célèbre héros de fumetti dont les aventures se déroulent également souvent dans le monde de l'occulte (et dont les couvertures ont souvent été signées par Gigi Cavenaggo, qui illustrera le volume 3 de The Magic Order).

Quand on sait que Immonen a pris le train de l'Ordre Magique en amrche, suite aux tergiversations de Coipel, on peut dire qu'il ne ménage pas sa peine, qu'il ne travaille pas à moitié. Il s'est investi dans ce projet comme si c'était le sien depuis le début. C'est vraiment le boss.

Ah, ça fait plaisir ! Du Millar inspiré, du Immonen en grande forme ! Vivement la suite ! 

jeudi 2 décembre 2021

FIRE POWER #18, de Robert Kirkman et Chris Samnee


Ce dix-huitième numéro de Fire Power était annoncé comme un turning point pour la série par ses auteurs, une sorte de climax à mi-parcours dans sa saison 2. Robert Kirkman et Chris Samnee n'ont pas menti : c'est spectaculaire. Et en même temps... Ce n'est que ça ! Des limites de la surenchère. Même si la suite devient, du coup, vraiment imprévisible.



Rejoints par Reggie, Haley et Doug aux portes du Temple du Poing de Feu, Owen et Kellie les entraînent dans leur fuite alors que les serpents ont pris possession de tout le monde et que l'édifice s'effondre derrière eux.


Wei Lun affronte Owen et le corrige. Mais Haley se saisit du serpent dans le cou du vieux mentor et le carbonise, Libéré de l'emprise du serpent, Wei Lun tente de convaincre Owen qu'avec le retour de Maître Shaw, la suite s'annonce terrible.


Chen Zul, sa fille Ling Zan et les assassins du serpent encerclent Owen et sa famille. Opportunèment, une avalanche se déclenche et disperse les deux groupes. Owen et les siens trouvent refuge, grâce à Wei Lun, dans une crevasse enneigée.


Mais, alors que les assassins de la Griffe du Dragon continuent de les chercher, Wei Lun demande à Owen de s'approcher de l'ouverture de la crevasse pour constater l'inimaginable...

Si vous lisez cette critique et donc le résumé illustré de l'épisode, vous avez donc pris la décision de découvrir le cliffhanger grandiloquent de Fire Power #18. Et donc, vous savez à présent que, oui, le dragon terré dans les profondeurs du Temple du Poing de Feu existe bel et bien et que Maître Shaw, qui le chevauche, dispose désormais d'une arme terrifiante pour étendre son empire.

De ce point de vue, cet épisode est une réussite : Robert Kirkman teasait depuis un moment le pivot que représenterait ce numéro dans la "saison" 2 de la série et il n'a pas menti. C'est spectaculaire et il n'y a pas de retour possible. Fire Power s'engage à présent dans une saga d'envergure, peut-être pas forcément très longue mais en tout cas sur une pente vertigineuse.

La destruction du Temple, l'emprise du Présage du Serpent, la domination sans antécédent de Maître Shaw et de ses complices, renversent complètement et inéluctablement la table. C'est un vrai choix scénaristique car on sort des histoires de clans, du simple kung fu et des boules de feu. Owen Johnson est un héros vraiment dépassé par les événements et nul ne peut dire comment, et même si il pourra sauver la situation. C'est en tout cas très mal engagé.

Déjà, le mois dernier, le retour de Maître Shaw avait été un choc dans la mesure où voir le fondateur du Temple du Poing de Feu prendre vie constituait un rebondissement à la fois fantaisiste et sinistre, dans un même mouvement. La série embrassait une direction radical dans l'incarnation d'un méchant grandiloquent et surpuissant. Mais on franchit un nouveau palier avec la confirmation que le dragon légendaire caché dans les entrailles du Temple existe vraiment et obéit à Shaw.

C'est donc tellement énorme, disproportionné que Owen Johnson et compagnie semblent soudain bien petits, dérisoires, ridicules face à cette créature et son cavalier. Il n'est plus question du tout de simples serpents, en soi déjà redoutables, qui asservissent des maîtres du kung fu, mais bien de conquête du monde. L'échelle du récit est bouleversée.

Mais ce qui explose le récit fait aussi sa limite. Car en tant que tel, cet épisode ne raconte pas grand-chose : c'est une succession de pages explosives, fracassantes, terrifiantes et grotesques. Le spectacle atteint ses limites, on ne voit guère que ce qui pourrait arriver de pire. Et on ne voit pas davantage comment Kirkman va pouvoir faire espérer le lecteur que Owen puisse sauver la partie. Le rapport de force est tellement déséquilibré que c'est trop, trop soudain, trop gros. Une surenchère risquée.

Chris Samnee se plie à l'exercice avec discipline et maîtrise. Il y a là plus de splash-pages et de doubles pages dans un seul épisode que dans toute la série depuis son début. Et on sent bien que Samnee tire la langue. Il est fatigué, son trait est moins beau, ses finitions bâclées, son découpage à bout de souffle. D'une certaine manière, expédier ces scènes avec des pleines pages, des doubles pages, ou même des découpages plus classiques mais avec un nombre de cases réduites, est son seul moyen de ne pas, lui aussi, exploser en plein vol.

En cumulant deux séries mensuelles, Samnee s'est astreint à un rythme de production dément, surtout que ni Kirkman ni lui-même et sa femme (avec l'écriture de Jonna and the Unpossible Monsters) ne ménagent Samnee le dessinateur. Et il est clair que Samnee n'est pas Bryan Hitch, pour qui l'exercice correspondant à mettre en images un tel numéro est routinier. Quelque part, on sent l'artiste emprunté tant ça ne lui ressemble pas.

Samnee n'est pas seulement un dessinateur brillant, c'est un vrai narrateur et Fire Power l'a confirmé à plusieurs reprises quand Kirkman lui a laissé la conduite du récit, avec des épisodes finement ciselés, presque insolents de brio visuel et technique. Aligner des splash et des doubles pages, c'est réduire Samnee à une narration proche de zéro, du tape-à-l'oeil, de l'esbroufe, lui qui sait être si subtil, si pointu.

Le problème, ce n'est pas tant que ça se lit très vite et qu'on referme le fascicule avec l'impression d'avoir plus picoré que dévoré, c'est plutôt que scénaristiquement et visuellement, ça ne raconte rien ou pas grand-chose. 20 pages et quelques pour (enfin) montrer ce dragon, c'est finalement pas grand-chose, c'est pas consistant. On est choqué par l'apparition de la bête, par ailleurs sublimement designé par Samnee, mais comme on s'y attendait, on est aussi frustré, et même déçu. Fire Power est une série coûtumière du fait : déjà, la fin de la première "saison", avec son affrontement dantesque entre le Temple du Poing de Feu et le Clan de la Terre Ecorchée avait ce goût de l'épate mais aussi un son creux.

Je ne veux pas être trop sévère toutefois. Car Kirkman et Samnee engagent donc Fire Power dans une direction imprévisible. Personne ne peut savoir où ça va aller, ce que ça va raconter. C'est un turning point digne de ce nom. 

Ce qui est certain en revanche, c'est qu'on ne le saura que en... Avril 2022 ! Car, comme on pouvait s'y attendre, vu les échanges récents entre Kirkman et Samnee en fin d'épisode, la série va faire une pause. Sans doute pour permettre à Samnee de souffler et de dessiner tranquillou quelques épisodes d'avance. Mais aussi, à en croire le scénariste, pour tester le lecteur, le laisser sur un coup d'éclat et lui donner l'envie de revenir de plus belle. A dans quatre mois donc.

MARAUDERS #26, de Gerry Duggan et Matteo Lolli


Ce vingt-sixième épisode de Marauders est l'avant-dernier du run de Gerry Duggan qui retrouve pour l'occasion (et le mois prochain pour le final) le dessinateur Matteo Lolli, avec qui il a lancé le titre. On sent que le scénariste ne sait plus trop quoi raconter, sans spoiler Inferno, et donc il s'amuse à faire n'importe quoi, de façon plus sympa et sans conséquence que sur X-Men.



Dans la longue file d'attente des mutants à ressuciter, le tour de Harry Leland est enfin venu. Il renoue avec Sebastian Shaw et Emma Frost, qu'il côtoyait aux débuts du Club des Damnés et qui l'aident à se réacclimater.


Pendant ce temps, les Marauders - Kitty Pryde, Christian Frost, Iceberg, Callisto et Lockheed - convoient une cargaison d'alcool de Krakoa lorsqu'ils sont attaqués par le dragon Fin Fang Foom. Iceberg l'écarte au terme d'une bataille où il démontre l'étendue de ses pouvoirs de mutant oméga.


Shaw accompagne Leland à New York City dans l'ancien hôtel particulier du Club des Damnés. Shinobi Shaw les surprend et Sebastian informe Harry qu'il s'agit de son fils biologique qu'il a élevé durant son"absence".


Aux Nations-Unies, l'ambassadeur du Royaume-Uni tente à nouveau de discréditer Krakoa en faisant remarquer qu'aucun représentant mutant n'assiste à la séance. Mais Harry Leland se présente alors enq qualité de porte-parole de la Nation X.

Le résumé ci-dessus donne bien l'idée du côté complétement décousu de l'épisode. On pourrait même pousser plus loin en affirmant que cela résume la série Marauders telle que l'a toujours écrite Gerry Duggan qui, le mois prochain, quittera le titre pour se conacrer exclusivement à X-Men.

Si je suis très sévère avec ce que Duggan fait sur X-Men, je garde une tendresse, un peu coupable, pour son travail sur Marauders, dont la désinvolture, si elle m'a parfois agacé, voire limite découragé, fait l'essentiel de son charme.

Sur le fond, entre ce que la série devait être et ce qu'elle a été effectivement, Duggan n'a jamais respecté le contrat. Marauders devait se consacrer d'une part au business de Krakoa, au commerce de sa médecine miraculeuse via la Hellfire trading company, et de l'autre, au sauvetage et au rapatriement de mutants persécutés dans des Etats ne reconnaissant pas Krakoa comme une nation.

26 épisodes ont été produits et très peu de ce programme initial a été tenu. On a eu un peu droit à du sauvetage, un peu à du commerce, mais tout ça a été dilué dans des intrigues filandreuses. Comme d'ahbitude, ce qui semble le plus intéresser Duggan, c'est un tour de passe-passe entre ce que la série doit faire et ce que lui a envie de faire. De fait, l'histoire la plus mémorable de toute la série restera celle contenue dans ses dix premiers épisodes avec l'assassinat de Kitty Pryde par Sebastian Shaw jusqu'à la résurrection compliquée de Kitty et la révélation de l'identité de son agresseur (et de son mobile). Cela nous laisse donc une quinzaine d'épisodes où Marauders est parti dans tous les sens.

C'est encore le cas cette fois avec le retour que personne n'atttendait de Harry Leland, membre du Club des Damnés apparu lors du run de Claremont/Byrne dans les années 70. Comme s'il n'y avait personne de plus qualifié, Sebastian Shaw et Emma Frost en font le nouvel ambassadeur de Krakoa auprès des Nations-Unies et Duggan ajoute même, de manière aussi incongrue que dispensable, qu'il est le père biologique de Shinobi Shaw (pourquoi ? On n'en sait rien et on ne le saura sans doute jamais, mais bon, ça permet de remplir deux planches).

Si donc le retour de Leland est le fil rouge de l'épisode, Duggan gratifie le lecteur d'une scène d'action, comme un quota, avec un équipage réduit des Marauders aux prises avec... Fin Fang Foom ! Là encore, pourquoi pas ? Cela donne l'occasion d'apprécier Iceberg en action, en train de déployer ses pouvoirs à leur maximum, ce qui n'est pas souvent le cas, alors qu'il est quand même un mutant de niveau oméga (au même titre que Tornade ou Marvel Girl ou Magneto par exemple). Bobby Drake, c'est un peu le héros "dugganien" par excellence : personne ne s'en méfie mais il peut accomplir des prouesses, rarement mais quelquefois quand on (Duggan le premier) se souvient qu'il en est capable.

Fin Fang Foom est aussi parfait pour Duggan qui adore ce genre d'adversaire improbable. Même si, après avoir lu Nextwave (de Warren Ellis/Stuart Immonen), il n'est plus possible de voir le dragon sans réprimer un fou rire, sur une page il en jette et on peut être sûr d'avoir de l'action et du grand spectacle.

Où tout cela nous mène-t-il ? Pas loin. Il est aussi fait mention de Nimrod, briévement. Et c'est là qu'on se doute que Duggan doit meubler sans trop en dire, au risque de spoiler Inferno, qui va sûrement impacter tous les titres X. Pourtant, au-delà de l'Annual de Marauders, Marvel n'a toujours pas confirmé si la série continuerait (à ce stade, seuls X-Men, New Mutants et Wolverine en sont assurés. Certainement X-Force aussi. Mais aucune annonce sur le futur d'Excalibur, S.W.O.R.D.. X-Corp semble d'ores et déjà condamné.).

Matteo Lolli revient au dessin pour conclure le run de Duggan avec qui il avait démarré la série. C'est toujours aussi inspide même si ce n'est pas ce qu'il a fait de pire. La scène avec Fin Fang Foom n'est pas mal, l'artiste ayant compris qu'il fallait la traiter sans lésiner sur les plans larges avec un découpage réduit pour des cases de belles dimensions. Le reste est plat, hormis la splash page où Leland découvre Krakoa, sympa. 

Mais au fond Lolli est comme Duggan : on ne sent jamais chez lui une envie de se dépasser, d'aller au-delà de ce qu'il pourrait faire. Sa technique est limitée et il est absolument incapable de produire quelque chose qui sort de l'ordinaire, qui va prouver qu'il sait raconter visuellement quelque chose d'intéressant. Au fond, c'est un dessinateur qui n'est ni inspiré ni motivé (le seul dessinateur qui a apporté un plus à la série restera Stefano Caselli, dans une prestation en pointillés). Les couleurs de Rain Beredo ne rattrapent rien, c'est là aussi le minimum syndical.

Parce que son auteur n'a jamais su élever son niveau et par conséquent celui de la série, Marauders est resté ce titre qui se laisse lire mais dont on ne retiendra pas grand-chose, voire rien (quel a été son impact sur la franchise ? Se poser la question, c'est y répondre). Si elle ne survit pas à l'après Inferno, pas sûr qu'elle manque à quiconque. Sauf si ceux à qui elle sera confiée se démènent vraiment.... 

mercredi 1 décembre 2021

BATMAN : FEAR STATE OMEGA #1, de James Tynion, Riccardo Federici, Christian Deuce, Guillem March, Ryan Benjamin et Trevor Hairsine

 

Cette fois, c'est la bonne : James Tynion IV tire sa révèrence et quitte Batman avec ce numéro Fear State Omega. C'est le bilan de sa dernière saga et même de l'année écoulée, forcément contrastée, entre tentatives de redynamiser la série et échecs patents. Pour la peine, il est soutenu par cinq dessinateurs qui se partagent les chapitres rétrospectifs du numéro, un procédé habile.



Batman convoie l'Epouvnatail dans son nouveau lieu de détention. Les deux hommes font le point : Molly Miracle a été incarcérée à Blackgate, payant pour tout le Collectif Insensé. Simon Saint est aussi en prison et son entreprise est sous la surveillance d'Amanda Waller.


Sean Mahoney s'est enfui et a quitté Gotham. Poison Ivy a renoué avec Harley Quinn mais a rompu avec la Jardinière et réfléchit au meilleur usage futur de ses pouvoirs. Catwoman doit également penser à son implication dans Alleytown mis à mal par le GCPD, le Magistrat et ses rivaux.


Clownhunter reproche à Batman d'être responsable du chaos en ville sans apporter de réponses. Ghost-Maker propose à Clownhunter de le former pour être plus efficace en renonçant à une justice expéditive et sans intégrer la Bat-famille.


Avant de livrer l'Epouvantail à sa nouvelle psychothérapeute, Chase Meridian, Batman lui explique que, chacun à leur manière, ils ont cru pouvoir changer, contrôler Gotham. Mais Jonathan Crane n'a pas compris que c'est une ville qui change ses habitants et pas le contraire.

C'est l'heure pour James Tynion IV de ranger ses jouets et de confier Batman à son successeur, Joshua Williamson. Il s'en acquitte dans ce long épilogue d'une quarantaine de pages en mettant en scène un dialogue entre Batman et l'Epouvnatail durant le trajet qui mène du commissariat central de Gotham jusqu'au nouvel asile de la ville.

Le procédé vaut ce qu'il vaut, mais il est plaisant à lire. Au fond, le scénariste oppose deux conceptions du contrôle : Batman, comme il l'explique à la fin de l'épisode, a tiré une leçon de l'année chaotique qu'il vient de traverser (depuis Joker War). Il a voulu, comme l'Epouvantail, contrôler Gotham, la changer, mais a fini par admettre que c'était impossible. Cet enseignement lui a été inspiré par une instropection : le drame originel qui a décidé de sa vocation super-héroïque (l'assassinat de ses parents) l'a conduit à vouloir traquer les criminels de toutes sortes en leur faisant peur, une méthode finalement similaire à celle de Jonathan Crane avec ses toxines. 

En élaborant l'Etat de la Peur (Fear State), l'Epouvantail a voulu plonger Gotham dans la terreur afin de mieux la soigner ensuite comme un thérapeute, un traitement de choc pour une ville constamment plongée dans le chaos. Sa méthode était juste plus radicale, globale que celle de Batman. Mais comme le justicier, elle a échoué.

Est-ce à dire que Gotham est incurable ? En tout cas, c'est une ville résiliente, qui se relève de toutes les épreuves, et c'est un trait de caractère qu'elle partage avec Batman, mais pas avec l'Epouvantail. James Tynion IV prolonge donc une idée formulée par certains auteurs de la série : Gotham est un personnafge autant qu'une métropole et lorsqu'on écrit Batman, on écrit Gotham.

Durant le trajet qu'ils parcourent du commissariat central jusqu'au nouvel asile (en vérité, Batman empêche l'évasion de Jonathan Crane par des sbires qu'il avait conditionnés pour stopper le fourgon de police qui devait le convoyer), les deux antagonistes dressent une sorte de bilan non seulement de leur affrotnement récent mais aussi de l'année écoulée, ce qui temporalise la run de Tynion, avec une année passée entre Joker War et Fear State.

Batman détaille le sort de plusieurs personnages liés à ces événements : Molly Miracle et Simon Saint sont incarcérés. La première paie pour le Collectif Insensé qui a participé à la déstabilisation générale en s'attaquant aux médias, mais son séjour à Blackgate va sûrement lui permettre de convertir des détenus. Le second a tout perdu : son entreprise est désormais au main d'un conseil d'administration surveillé par Amand Waller (et il y a là de la matière pour une intrigue de la série Suicide Squad).

Poison Ivy a renoué avec Harley Quinn mais chasse la Jardinière de son éden dans les sous-sols de Gotham. C'est la drôle de fin d'une histoire qui n'a jamais eu lieu puisqu'il est évident que Tynion IV devait certainement revenir sur le passé commun de Pamela Isley et cette Jardinière et il y a peu de chances qu'on revoit cette dernière dans le futur. A force de vouloir peupler la Bat-galerie de nouveaux personnages, Tynion a eu les yeux plus gros que le ventre et en laisse un paquet sur le carreau (car j'ai aussi des doutes au sujet de Molly Miracle, Sean Mahoney, Clowhunter, Ghost-Maker) : peut-être ne pensait-il pas, en les créant, partir de Batman et de DC si vite, mais en même temps personne ne l'a mis dehors, c'est lui qui a choisi de tout plaquer pour Substack et ses creator-owned.

Sean Mahoney prend le maquis et quitte Gotham. Clownhunter accepte que Ghost-Maker devienne son tuteur. Tous ces noms, je me répéte, sont condamnés aux oubliettes, à mon avis. Joshua Williamson n'a rien dit à leur sujet pour sa reprise de la série et l'histoire qu'il veut développer, et je ne vois personne s'y intéresser pour les intégrer à une autre série, une équipe. Tout ça fait beaucoup de casse. Mais entre des designs moches et des rôles improbables, comment les exploiter ? Le problème de tous ces personnages, outre qu'ils sont des seconds rôles oubliables, c'est qu'ils sont morts-nés : Tynion a échoué à leur donner une épaisseur, un intérêt, une fonction, il a échoué à les rendre indispensables. Ils manquent tous de l'étoffe dont on fait des personnages avec un avenir : Tynion n'a écrit ces personnages que pour lui, et comme il s'en va, ils vont disparaître. Personne ne les regrettera, trop nombreux, trop artificiels.

In fine, Tynion introduit Chase Meridian dans l'histoire. Il s'agit en fait d'une psy qui avait fait son apparition dans le film Batman Forever de Joel Schumacher en 1995, incarné par Nicole Kidman. Une addition inattendue, qui rend perplexe, mais qui, bizarrement, pourrait, elle, servir car, Arkham détruit, elle devient la nouvelle thérapeute des super-vilains de Gotham, à la tête d'un nouvel asile.

Comme pour Batman : Fear State Alpha, Riccardo Federeci rempile au dessin et livre des planches très détaillées (quoique aux décors fantômatiques - l'avantage d'ilustrer des scènes à l'intérieur de la Bat-mobile roulant dans un brouillard à couper au Batarang). 

Chaque segment du scénario en relation avec un des acteurs de Fear State est ensuite dessiné par un artiste différent : Christian Deuce officie sur les pages impliquant Molly Miracle, le Collectif Insensé, Simon Saint et Amanda Waller. Du bon travail, propre.

Ryan Benjamin imite Jim Lee avec les pages consacrées à l'évasion de Sean Mahoney. Sans intérêt, paresseux.

Guillem March, fidèle à son goût pour les super-vilaines (cf. Gotham City Sirens), s'occupe de la scène avec Catwoman Poison Ivy, Harley Quinn et la Jardinière. Pas mal, mais convenu.

Enfin, Trevor Hairsine livre la prestation la plus intéressante avec Clowhunter et Ghost-Maker. Nerveux, efficace.

On n'aura pas à attendre pour découvrir la nouvelle équipe créative à la tête de Batman puisque le #118 sortira dans une semaine pile. Joshua Williamson sera très attendu et aidé par l'excellent Jorge Molina pour un premier arc de quatre épisodes.